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Full text of "Revue des deux mondes :"

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WÊÊ^m 


REVUE 


DEUX  MONDES 


IMPRIMERIE  DE  LA  SOCIÉTÉ  TYPOGRAPHIQUE  BELGE, 

AD.    W.VHLEN    ET    C'e. 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES, 


AUGMENTÉE 

D'ARTICLES  CHOISIS  DAISS  LES  MEILLEURS  RECUEILS  LT  REVUES 
PÉRIODIQUES. 


TOME  QUATRIÈME.  —   KS46. 


JBnuriUts, 


AU -BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

r.rr   FOSSKS-ACX-LOOPS ,    N"   74. 

1846 


LES  ANCIENS 


COUVENTS  DE  PARIS. 


DEUXIEME    RECIT. 

FÉLISE. 


i. 

Ledernier  jour  du  mois  de  décembre,  en  l'année  1 700,  à  l'heure  où  la  foulecom- 
mence  à  circuler  dans  les  rues  de  Paris,  une  voiture  de  voyage  entra  dans  la  grande 
ville  par  la  porte  Saint-Antoine,  et  traîna  bruyamment  ses  ferrailles  sur  la  chaus- 
sée inondée  de  boue  et  de  verglas.  Les  ressorts  disloqués  grinçaient  à  chaque  tour 
de  roue  avec  un  aigre  fracas,  tandis  que  le  postillon,  enfoncé  jusqu'à  mi-corps  dans 
ses  bottes  fortes,  faisait  claquer  son  fouet  en  proférant  des  imprécations  contre 
les  passants  qui  ne  se  hâtaient  pas  de  gagner  l'étroit  espace  exclusivement  réservé 
aux  piétons  le  long  des  maisons  bordées  de  boutiques.  Le  carrosse,  d'une  forme 
déjà  antique,  était  maculé  d'une  boue  liquide  à  travers  laquelle  il  n'était  pas  pos- 
sible de  distinguer  la  couleur  de  la  caisse  et  les  armoiries  peintes  sur  les  panneaux  ; 
pourtant  l'on  entrevoyait  encore  une  couronne  de  comte  tracée  avec  des  clous 
d'argent  sur  les  rideaux  qui  remplaçaient  les  glaces.  L'un  de  ces  rideaux  enlr'ou- 
verts  laissait  apercevoir  les  voyageurs.  Dans  le  fond  du  carrosse,  une  dame,  enve- 
loppée d'une  pelisse  noire  et  le  visage  caché  dans  ses  coiffes,  sommeillait,  la  tête 
renversée  sur  un  carreau  de  velours.  La  banquette  de  devant  était  occupée  par 
un  homme  âgé  qui  paraissait  être  quelque  chose  comme  un  valet  de  chambre,  et 
tome  iv.  1 


6  FZLISE. 

par  une  femme  dont  la  mise  était  celle  d'une  suivante  de  bonne  maison.  Ces  deux 
personnages,  d'une  physionomie  peu  avenante,  ne  proféraient  pas  une  syllabe, 
et  jetaient  à  peine  un  regard  somnolent  et  fatigué  sur  la  rue.  Debout  entre  la  sui- 
vante et  la  dame,  une  petite  fille,  de  cinq  ans  environ,  s'appuyait  des  deux  mains 
à  la  portière,  et  considérait  d'un  œil  ravi  les  maisons  bariolées  d'enseignes,  les 
étalages,  les  marchands  ambulants  qui  glapissaient  à  tous  les  carrefours,  et  la 
foule  affairée  qui,  profitant  d'un  douteux  rayon  de  soleil,  courait  les  boutiques 
pour  faire  ses  emplettes  du  jour  de  l'an.  A  chaque  instant,  la  petite  fille  se 
retournait  pour  interpeller  la  femme  de  chambre  et  lui  montrer,  avec  des  cris 
d'admiration,  quelque  magnifique  joujou  appendu  aux  vitrières  des  magasins  de 
bimbeloterie;  mais  celle-ci  ne  paraissait  point  du  tout  égayée  par  ce  babil  enfan- 
tin, et  n'y  répondait  pas  même  d'un  sigDe  de  tête.  L'enfant,  penchée  à  la  portière, 
manifestait  sa  joie  et  sa  curiosité  avec  une  telle  pétulance,  qu'une  fois  la  dame, 
réveillée  en  sursaut,  la  saisit  par  sa  robe  et  la  rejeta  vivement  sur  les  genoux  de 
la  suivante,  laquelle,  sortant  de  sa  taciturne  immobilité,  s'écria  : 

—  Qu'y  a-t-il?  qu'est-ce  donc?  mon  Dieu  ! 

—  Rien,  répondit  la  dame  avec  un  étrange  sang-froid  et  en  se  renfonçant  dans 
le  coin  du  carrosse;  il  m'avait  semblé  que  la  petite  allait  tomber. 

Comme  elle  achevait  ces  mots,  l'enfant,  qui  s'était  rejetée  en  avant  avec  un 
petit  geste  volontaire  et  mutin,  se  pencha  à  la  portière,  toute  transportée  à  la  vue 
d'un  nouvel  élalage  de  joujoux;  dans  ce  mouvement,  un  cahot  lui  fit  perdre  l'équi- 
libre, elle  fut  lancée  hors  du  carrosse  et  tomba  la  tête  la  première  sur  le  pavé. 
Une  lourde  charrette  de  roulage  venait  par  derrière  :  pendant  quelques  secondes, 
la  petite  fille  disparut  entre  les  roues  et  les  pieds  des  chevaux.  Tous  les  passants 
s'étaient  arrêtés;  il  n'y  eut  qu'un  cri  parmi  celle  foule,  dont  les  regards  étaient 
fixés  avec  angoisse  sur  les  roues  pesantes  qui  broyaient  le  pavé.  Lorsque  la  char- 
rette eut  passé,  l'on  aperçut  la  petite  fille  à  demi  soulevée  déjà  sur  l'une  de  ses 
mains,  et  rajustant  de  l'autre  sa  capeline  de  taffetas  noir.  Le  carrosse,  lancé  au 
grand  trot,  n'avait  pu  s'arrêter  qu'à  distance.  La  voyageuse  descendit,  suivie  de 
ses  gens,  et  traversa  d'un  pas  mal  assuré  la  foule  qui  s'ouvrait  devant  elle,  en  lui 
montrant  une  boutique  où  déjà  l'on  avait  transporlé  l'enfant.  Lorsqu'elle  y  entra, 
la  maîtresse  du  logis  se  précipita  à  sa  rencontre  en  s'écriant,  les  mains  levées  au 
ciel  :  —  Madame,  rendez  grâce  à  Dieu,...  la  chère  petite  n'est  pas  blessée,...  elle 
n'a  pas  une  seule  égratignurc...  C'est  un  miracle! 

Kn  effet,  la  petite  fille,  déboutai»  milieu  de  la  boutique,  babillait  déjà  en  regar- 
dant, avec  une  admiration  mêlée  de  convoitise,  les  joujoux  et  les  sucreries  qui 
foisonnaient  sur  les  étagères.  La  voyageuse  la  considéra  un  moment  sans  l'em- 
brasser, sans  la  toucher  seulement;  puis  elle  tomba  pâle  et  oppressée  sur  un 
siège,  en  disant  d'une  voix  éteinte  :  —  Oh  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  j'ai  cru  qu'elle 
était  morte!... 

Elle  passa  la  main  sur  son  front  mouillé  d'une  sueur  froide,  et  parut  lutter  un 
instant  contre  cette  violente  et  terrible  émotion;  puis,  y  succombant,  elle 
s'affaissa  sur  elle-même  et  tomba  sans  connaissance  entre  les  bras  de  sa  sui- 
vante. 

L'on  s'empressa  autour  d'elle  :  les  bonnes  femmes  qui  se  trouvaient  là  l'inon- 
dèrent d'eau  de  mélisse.  La  marchande  lui  criait  tout  attendrie  :  —  Madame, 
remettez -vous;  l'enfant  n'a  aucun  mal,  je  vous  le  jure!....  Regardez-la  donc,  cette 
mignonne,  et  vous  verrez  qu'elle  est  sortie  saine  et  sauve  de  dessous  les  pieds  des 


chevaux.  Elle  n'a  pas  eu  peur  seulement,  la  pauvre  innocente.  Venez  donc  ici,  ma 
belle  petite  ;  venez  embrasser  votre  maman... 

—  Ma  maîtresse  n'est  pas  la  mère  de  cette  enfant,  interrompit  la  suivante  d'un 
ton  sec;  ma  maîtresse  n'est  pas  mariée. 

—  Pardon;  il  n'y  a  pas  de  mal,  répondit  civilement  la  marchande;  la  pauvre 
demoiselle  s'est  pourtant  évanouie  de  saisissement. 

—  Elle  est  si  affaiblie,  si  malade;  elle  n'avail  pas  besoin  de  cette  dernière 
secousse,  murmura  la  suivante  en  jetant  un  regard  presque  irrité  sur  l'innocente 
créature,  cause  de  cette  scène. 

Cependant  la  voyageuse  avait  repris  ses  sens,  et,  rouvrant  les  yeux,  elle  mur- 
mura : 

—  Je  suis  mieux,  je  suis  bien  à  présent .  Allons,  Suzanne,  il  faut  faire  avancer 
la  voiture.  Où  est  Balin  ? 

—  Ici,  mademoiselle;  je  suis  ici,  répondit  le  vieux  serviteur  en  s'avançant. 

—  C'est  bien  ;  occupez-vous  de  la  petite,  reprit  l'étrangère;  menez-la  par  la 
main  jusqu'au  carrosse. 

Elle  fit  ces  recommandations  avec  l'accent  d'une  pénible  sollicitude,  mais  sans 
jeter  un  regard  sur  l'enfant  miraculeusement  préservée.  Les  femmes  qui  l'entou- 
raient la  considéraient  avec  une  curiosité  mêlée  d'étonnement.  C'était  une  belle 
personne  de  vingt-ciuq  ou  vingt-six  ans,  blonde,  d'une  taille  élancée  et  d'un 
aspect  imposant.  Ses  traits,  un  peu  effilés,  avaient  une  expression  de  tristesse 
sévère;  son  regard  était  froid  et  distrait;  elle  avait  le  geste  lent,  le  maintien 
accablé  que  laissent  les  longues  souffrances  morales;  pourtant  l'étincelle  d'une 
pensée  active,  véhémente,  briliait  encore  dans  ses  grands  yeux  bruns.  Elle  se 
leva ,  rabattit  ses  coiffes  sur  son  pâle  visage,  et,  s'appuyant  au  bras  de  sa  femme  de 
chambre,  elle  adressa  quelques  mots  de  remercîment  à  la  marchande,  avec  une 
politesse  mêlée  de  dignité  qui  sentait  fort  sa  grande  dame.  Au  moment  de  sortir, 
elle  fit  signe  au  vieux  domestique  de  prendre  à  l'étalage  un  joujou  de  deux  sous, 
et,  tirant  sa  bourse,  elle  mit  un  louis  sur  le  comptoir. 

La  marchande  la  reconduisit  jusqu'à  la  porte  avec  de  grandes  révérences,  et, 
retenant  un  instant  la  petit  fille  d'un  geste  discret,  elle  lui  baisa  la  main  et  lui 
dit  avec  un  intérêt  respectueux  :  —  Comment  vous  appelle-t  on,  mademoiselle? 

—  Félise,  répondit  l'enfant. 

—  C'est  un  beau  nom  !  s'écria  la  bonne  femme.  Félise  !  cela  veut  dire  heureuse, 
celle  qui  est  née  sous  une  heureuse  étoile,  n'est-ce  pas? 

En  entendant  ces  paroles,  la  voyageuse  et  sa  suivante  se  retournèrent  avec  un 
mouvement  involontaire,  et,  frappées  sans  doute  delà  même  pensée,  elles  abais- 
sèrent sur  l'enfant  un  étrange  regard. 

—  Votre  nom  n'a  pas  menti  aujourd'hui,  mademoiselle  Félise,  reprit  la  mar- 
chande; que  Dieu  vous  protège  ainsi  tous  les  jours  de  votre  vie!... 

L'étrangère  ordonna  d'un  geste  impatient  à  son  vieux  serviteur  de  faire  monter 
la  petite  fille  dans  la  voiture,  et  se  bâta  de  reprendre  elle-même  sa  place.  — 
Allez,  postillon,  cria  la  suivante  en  fermant  le  rideau  de  la  portière  au  nez  des 
curieux  attroupés  devant  la  boutique. 

Le  carrosse  roula  encore  quelques  moments  dans  la  rue  Saint-Antoine,  puis, 
tournant  au  coin  de  la  place  de  Birague,  il  alla  s'arrêter  devant  le  couvent  des 
Annonciades,  situé  au  fond  de  la  rue  Culture-Sainte-Catherine,  à  cent  pas  d« 
l'hôtel  habité  naguère  par  Mme  de  Sévigné. 


8  r  ELISE 

Le  vieux  serviteur,  faisant  fonctions  d'écuyer,  présenta  respectueusement 
Pavant-bras  à  sa  maîtresse,  et  tandis  qu'elle  descendait,  une  main  légèrement 
appuyée  sur  sa  manche,  il  lui  dit  avec  une  expression  de  zèle  embarrassé  et 
inquiet  : — Si  mademoiselle  voulait  me  donner  ses  ordres,  je  pourrais  m'occuper 
sur-le-champ  de  lui  chercher  un  logis.  J'avoue  que,  ne  connaissant  point  la  ville, 
je  me  trouve  un  peu  en  peine. 

—  La  première  maison  venue  me  conviendra,  pourvu  que  j'y  sois  seule,  tout  à 
fait  seule,  répondit  la  voyageuse. 

—  Je  vois  d'ici  plusieurs  écriteaux,  reprit  le  bonhomme  en  parcourant  du 
regard  les  maisons  de  belle  apparence  qui  faisaient  face  au  couvent  des  Annon- 
ciades;  si  mademoiselle  le  trouve  convenable,  je  vais  voir...  à  moins  qu'elle  ne 
préfère  un  autre  quartier... 

—  Mon  Dieu!  qu'est-ce  que  cela  me  fait?  murmura  la  voyageuse  d'un  air  de 
morne  insouciance;  que  je  demeure  dans  celte  rue  même,  plus  loin  ou  à  l'autre 
bout  de  Paris,  peu  m'importe! 

—  Il  faut  aviser  tout  de  suite,  reprit  Balin  en  se  retournant  de  tous  les  côtés, 
comme  un  homme  décidé  à  marcher  au  hasard.  Puisque  mademoiselle  ne  veut 
pas  descendre,  même  pour  une  seule  nuit,  dans  un  hôtel  garni,  il  faudra  aussi 
que  je  voie  sur  l'heure  un  tapissier,  que  je  me  procure  des  meubles...  Mademoi- 
selle va  manquer  de  tout  aujourd'hui,  et  qui  sait  comment  elle  sera  couchée  ce 
soir! 

—  Qu'est-ce  que  cela  me  fait  !  répéta  la  voyageuse  avec  une  sorte  d'accable- 
ment mêlé  d'impatience  ;  allez,  Balin,  et  faites  comme  il  vous  plaira  :  vous  avez 
une  heure. 

—  A  la  grâce  de  Dieu!  Je  ne  vais  pas  plus  loin,  murmura  le  bonhomme  en 
soupirant  et  en  se  dirigeant  vers  une  maison  du  voisinage,  à  la  porte  de  laquelle 
on  lisait  sur  une  planchette  :  Grand  hôtel  entre  cour  et  jardin  à  louer  présente- 
ment. 

La  porte  du  couvent  s'ouvrit  au  premier  coup  de  sonnette  et  se  referma  aus- 
sitôt sans  bruit  derrière  les  nouvelles  venues,  qui  se  trouvèrent  alors  dans  un 
vestibule  spacieux,  humide  et  sombre.  Des  bancs  de  chêne  scellés  au  mur  ré- 
gnaient alentour;  au  fond,  l'on  apercevait  les  premières  marches  d'un  large  esca- 
lier tournant.  Personne  ne  se  présentait,  et  l'étrangère  dut  s'arrêter  un  moment 
pour  s'orienter  dans  ces  lieux  inconnus.  Tandis  qu'elle  promenait  autour  d'elle 
un  regard  fatigué,  la  petite  fille  se  retourna  brusquement  vers  la  porte  en  s'é- 
criant  :  —  Je  ne  veux  pas  monter  dans  cette  maison,  elle  est  trop  laide  ;  allons- 
nous-en. 

—  Non  pas  certes,  répliqua  la  suivante  en  essayant  de  la  rattraper;  venez  ici, 
mademoiselle! 

—  Je  veux  retourner  dans  la  rue,  s'écria  l'enfant  d'un  air  irrité  et  en  se  débat- 
tant, je  veux  m'en  aller!...  Je  ne  veux  pas  vous  obéir,  méchante!... 

—  Laisse-la,  Suzanne,  laisse-la  ;  je  ne  peux  pas  l'entendre  crier  ainsi,  dit 
l'étrangère  en  frissonnant  et  en  se  précipitant  vers  l'escalier,  qu'elle  se  hâta  de 
gravir. 

—  Mademoiselle  Félise,  criez  toute  seule  tant  qu'il  vous  plaira,  dit  aigrement 
Suzanne;  restez,  restez  là,  on  ne  viendra  pas  vous  chercher.  Vous  ne  méritez  pas 
d'entrer  dans  la  maison  du  bon  Dieu! 

L'escalier  en  spirale  dont  les  premières  marches  tournaient  au  fond  du  vesli- 


bu!e  aboutissait  à  un  palier  sur  lequel  s'ouvrait  une  porte  à  deux  battants  ornée 
de  délicates  sculptures  et  surmontée  d'un  écusson  qu'il  n'était  pas  possible  de 
blasonner  à  travers  la  couche  de  badigeon  qui  couvrait  les  armoiries.  Au-dessus 
de  cette  pièce  héraldique  ainsi  effacée,  l'on  avait  peint  à  la  fresque  une  croix 
d'azur  entre  deux  branches  de  lis. 

Au  moment  où  l'étrangère  posait  la  main  sur  le  pommeau  de  cuivre  ciselé  en 
forme  de  rose  épanouie,  le  baltant  tourna  de  lui-même  sur  ses  gonds,  et  une  sœur 
converse  se  présenta.  Après  avoir  fait  une  espèce  d'inclination  qu'on  aurait  pu 
prendre  également  pour  une  génuflexion  et  une  révérence,  elle  dit  à  demi  voix, 
d'un  ton  de  civilité  béate  :  —  Jésus,  Marie  soient  avec  vous,  madame;  prenez  la 
peine  d'entrer  et  de  vous  asseoir. 

Le  parloir  des  Annonciades  était  une  vaste  salle  qu'une  double  grille  recouverte 
d'un  rideau  noir  divisait  en  deux  parties  égales,  l'une  communiquant  avec  l'in- 
térieur du  couvent  et  faisant  partie  de  ce  qu'on  appelait  la  clôture,  l'autre  des- 
tinée à  recevoir  les  personnes  du  monde  qui  obtenaient  la  permission  de  visiter 
les  religieuses.  Le  goût  dans  lequel  cette  pièce  était  décorée  indiquait  qu'elle 
avait  eu  naguère  une  autre  destination;  en  l'appropriant  aux  habitudes  de  la 
vie  conventuelle,  l'on  y  avait  laissé  subsister  quelques  traces  de  magnificence 
mondaine.  Une  tenture  de  cuir  dont  les  gaufrures,  dorées  jadis,  avaient  pris  un 
ton  de  bistre,  cachait  la  nudité  des  murailles;  la  cheminée,  sous  le  manteau  de 
laquelle  on  pouvait  commodément  s'asseoir,  élait  ornée  de  charmantes  sculp- 
tures, et  le  haut  chambranle  qui  abritait  le  foyer,  comme  un  dais  de  pierre,  était 
cantonné  de  petits  amours  riants  et  joufflus,  que  les  bonnes  religieuses  prenaient 
pieusement  pour  des  chérubins.  Les  miroirs  de  Venise  qui  complétaient  autrefois 
l'ameublement  de  ce  salon  d'apparat  avaient  été  remplacés  par  des  tableaux;  mais 
au  lieu  des  austères  figures  de  saints,  des  scènes  lugubres  du  martyrologe  dont 
les  murs  blanchis  à  la  chaux  de  la  plupart  des  monastères  étaient  tapissés,  ces 
peintures  représentaient  deux  femmes,  deux  grandes  dames  dans  tout  l'éclat  de 
leur  parure  et  de  leur  beauté  :  c'étaient  les  portraits  des  bienfaitrices  delà  maison, 
dont  les  recluses  avaient  orné  leur  parloir. 

L'étrangère  jeta  à  peine  un  regard  autour  d'elle,  et,  sans  prendre  garde  à  l'in- 
vitation de  la  sœur  converse,  qui  l'engageait  à  se  réchauffer  devant  la  cheminée, 
où  brûlait  un  bon  feu,  elle  s'assit  près  de  la  grille  en  cachant  machinalement 
dans  les  larges  manches  de  sa  pelisse  ses  mains  rougies  par  le  froid,  et  dit  d'une 
voix  faible  :  —  Madame  la  supérieure  doit  avoir  été  avertie.  Je  viens,  munie  de 
la  recommandation  de  monseigneur  l'évêque  d'Alais,  visiter  une  de  vos  novices. 

—  Que  Dieu  conserve  sa  grandeur!  répondit  la  sœur  laie  ;  notre  révérende 
mère  était  prévenue  de  votre  arrivée,  et  j'ai  reçu  ses  ordres.  Le  parloir  ne  s'ouvre 
que  deux  fois  l'année  pour  les  parents  au  premier  degré;  mais  a  la  sollicitation 
de  monseigneur,  et  par  faveur  spéciale,  notre  sœur  Geneviève  a  la  permission  d'y 
venir  aujourd'hui.  La  voici. 

En  achevant  ces  mots,  elle  fléchit  une  seconde  fois  les  genoux  en  inclinant  la 
tête  comme  si  elle  allait  se  prosterner,  et  sortit  par  une  petite  porte  qui  commu- 
niquait avec  l'intérieur  du  couvent.  Aussitôt  le  rideau  noir  s'ouvrit  lentement, 
et  une  femme  voilée  parut  derrière  la  grille.  Elle  portait  l'habit  qui  avait  fait 
donner  aux  Annonciades  le  surnom  de  célestes.  Unscapulaire  bleu  de  ciel  cachait 
le  devant  de  sa  robe  de  laine  et  descendait  jusque  sur  ses  souliers  de  cuir  bleu; 
une  espèce  de  chape  pareille  au  scapulaire  était  attachée  sur  ses  épaules  ;  son 


10  TÉLISE. 

voile  blanc,  baissé  devant  le  visage,  retombait  jusqu'au  genou  et  la  cachait  sous 
ses  plis  épais  et  raides.  Il  était  impossible  de  distinguer  sa  taille  ni  ses  traits, 
mais  il  y  avait  dans  l'ensemble  de  celte  figure  voilée  quelque  chose  de  juvénile 
auquel  on  ne  pouvait  se  méprendre.  La  ligne  svelte  que  formait  le  pli  de  la  chape, 
le  contour  de  l'épaule,  l'attitude  du  corps,  annonçaient  une  jeune  fille  de  seize 
ou  dix-sept  ans,  grande,  mince  et  de  la  plus  noble  tournure.  A  quelques  pas 
derrière  elle  venait  une  autre  religieuse  couverte  du  même  habit,  avec  cette  seule 
différence  qu'elle  portait  le  voile  noir.  C'était  une  des  discrètes  qui  accompa- 
gnaient les  novices  au  parloir,  et  que,  dans  le  langage  monacal,  on  appelait  une 
sœur-écoute.  Celle-ci  s'assit  à  l'écart,  tira  de  sa  poche  son  formulaire  et  ses  lu- 
nettes, et  commença  une  lecture. 

A  l'aspect  de  la  novice,  l'étrangère  s'était  levée. 

—  Est-ce  vous,  mademoiselle?  est-ce  vous,  mon  Dieu!  dit-elle  d'une  voix  al- 
térée; je  ne  saurais  vous  reconnaître  sous  ce  voile. 

La  novice  6t  un  signe  de  tête  et  avança  la  main,  une  main  blanche,  frêle  et 
mignonne,  qui  ne  put  passer  cependant  à  travers  les  barreaux  étroitement  croisés. 
L'étrangère  leva  les  yeux  au  ciel  avec  un  geste  de  compassion  douloureuse,  et 
une  larme  mouilla  sa  paupière  aride.  La  novice,  debout  de  l'autre  côté  de  la 
grille,  pleurait  sous  son  voile,  et  pendant  quelques  moments  des  soupirs  étouffés, 
de  faibles  sanglots,  troublèrent  seuls  le  silence  du  parloir.  Contenant  enfin  ce 
premier  mouvement,  la  jeune  religieuse  s'assit  contre  la  grille  de  manière  à  se 
rapprocher  le  plus  possible  de  celle  qui  venait  la  visiter,  et  elle  dit  d'un  ton  pé- 
nétré :  —  Ah  !  mademoiselle,  quelle  charité  de  votre  part  d'avoir  entrepris  un  si 
long  voyage  pour  m'amener  notre  pauvre  enfant!  Que  Dieu  vous  récompense  de 
celte  bonne  œuvre! 

—  Ne  m'en  attribuez  pas  le  mérite,  répondit  la  voyageuse  avec  une  amère  ex- 
pression; c'est  Suzanne  et  mon  vieux  serviteur  Balin  qui  m'ont  mise  en  voiture 
presque  malgré  moi.  Ils  ont  décidé  que  je  passerais  l'hiver  à  Paris,  pensant  que 
le  changement  de  séjour  me  rendrait  un  peu  de  santé,  comme  si  quelque  chose 
pouvait  m'êlre  salutaire  ! 

—  La  religion,  le  temps,  pourront  vous  consoler,  dit  la  novice  avec  un  soupir; 
la  religion  surtout,  croyez-le... 

—  Ah!  vous  êtes  consolée,  vous?  interrompit  l'étrangère. 

—  Non,  je  suis  résignée,  répondit  la  jeune  religieuse  avec  une  sérénité  dou- 
loureuse. —  Et  après  un  silence  elle  ajouta  :  —  Mais  je  ne  vois  point  Félise.  Où 
donc  est-elle?  notre  mère  m'a  donné  la  permission  de  la  recevoir.  N'est-ce  pas 
votre  intention  de  me  la  remettre  dès  aujourd'hui? 

—  Oui,  oui,  à  l'instant  même,  répondit  vivement  l'étrangère;  tenez,  la  voilà. 
La  petite  fille,  lasse  d'appeler  en  vain  Suzanne,  s'était  décidée  à  monter  toute 

seule;  elle  venait  de  pousser  la  porte  qui  était  restée  entr'ouverte  et  regardait 
furtivement  dans  le  parloir.  Suzanne  la  prit  par  la  main  et  l'amena  devant  la 
grille,  malgré  sa  résistance. 

—  Ma  tante,  s'écria-t-elle  alors  en  saisissant  la  robe  de  l'étrangère  et  en  jetant 
un  regard  effrayé  sur  le  noir  grillage;  ma  tante,  est-ce  que  l'on  va  nous  enfermer 
dans  cette  prison  ?  Je  ne  veux  pas.  Venez,  venez,  il  n'y  a  personne  en  bas,  nous 
ouvrirons  la  porte  et  nous  nous  sauverons.  —  Puis,  apercevant  les  deux  reli- 
gieuses à  travers  la  grille,  elle  se  prit  à  les  considérer  avec  étonnement,  et  dit 
d'une  voix  plus  basse  :  —  Ah  !  voilà  des  dames  !  Regardez,  ma  tante,  elles  sont 


FÉLISE.  1  1 

habillées  de  bleu  avec  un  voile  comme  la  sainte  Vierge  ;  est-ce  que  c'est  ici  leur 
maison? 

—  Oui,  ma  chère  enfant,  dit  alors  la  novice  d'une  voix  émue;  c'est  ici  notre 
maison;  elle  a  une  belle  chapelle,  un  beau  jardin;  ne  veux-tu  pas  y  venir 
demeurer  avec  moi? 

—  Non  ;  je  ne  vous  connais  pas,  répliqua  la  petite  fille.  —  Et,  après  l'avoir 
considérée  un  moment,  elle  ajouta  d'un  air  de  naïve  résignation  :  —  Non,  j'aime 
encore  mieux  rester  avec  ma  tante  Philippine  et  sa  méchante  Suzanne. 

—  Mais  si  tu  me  connaissais,  tu  viendrais  volontiers,  n'est-ce  pas?  reprit  la 
novice  en  relevant  le  coin  de  son  voile. 

—  Ma  tante  Geneviève!  s'écria  l'enfant  avec  un  geste  d'étonnement  et  de  joie. 

—  Tu  me  reconnais  bien,  ma  Félise;  tu  es  contente  de  me  revoir,  dit  la  jeune 
religieuse  d'uu  air  de  satisfaction  mélancolique  et  en  rapprochant  son  visage  de 
celui  de  la  petite  fille,  qui  s'était  dressée  contre  la  grille  et  tâchait  de  l'embrasser 
à  travers  les  barreaux. 

L'étrangère  jeta  un  regard  sur  ces  deux  têtes  inclinées  et  détourna  aussitôt  les 
yeux  en  frissonnant;  l'on  eût  dit  qu'à  leur  aspect  un  sentiment  d'aversion  et  d'hor- 
reur s'éveillait  dans  son  âme.  Cette  impression  aurait,  certes,  paru  fort  étrange 
à  quiconque  eût  aperçu  les  deux  charmantes  têtes  penchées  en  ce  moment  l'une 
vers  l'autre  et  se  regardant  à  travers  la  grille.  Les  traits  de  la  novice  étaient  d'une 
régularité  qui  donnait  à  sa  physionomie  un  caractère  particulier  de  noblesse  et 
de  fierté.  Elle  semblait  sortir  a  peine  de  l'adolescence,  tant  les  lignes  de  sa  figure 
étaient  mollement  accusées,  tant  ses  formes  étaient  frêles  encore.  L'ovale  pur  de 
son  visage  était  encadré  dans  une  guimpe  de  toile  qui  lui  couvrait  le  front  jusqu'à 
un  doigt  des  sourcils  et  laissait  apercevoir  à  peine  le  contour  délicat  de  sa  joue. 
Celte  guimpe  d'un  blanc  mat  relevait  le  pâle  incarnat  et  l'incomparable  finesse 
de  son  teint.  L'enfant  avait  une  belle  petite  tête  brune  et  naturellement  frisée, 
une  bouche  vermeille  comme  une  cerise,  des  joues  fermes  et  rondes  comme  celles 
des  amours  de  marbre  qui  soutenaient  la  cheminée.  Ses  traits  rappelaient  vague- 
ment ceux  de  la  novice;  mais  ce  qui  complétait  la  ressemblance  et  constituait 
véritablement  chez  l'une  et  chez  l'autre  un  signe  de  race,  c'était  la  couleur  de 
leurs  yeux.  Toutes  deux  les  avaient  d'un  bleu  si  pâle,  que  l'iris  se  détachait  à  peine 
sur  le  fond  nacré  de  la  cornée,  à  l'ombre  de  longs  cils  noirs  relevés  en  piineau. 
Cette  singularité  donnait  au  regard  de  la  jeune  religieuse  un  charme  frappant, 
une  expression  indicible  de  langueur,  de  tendresse  et  de  mélancolie.  Les  yeux  de 
la  petite  Félise  avaient  au  contraire  quelque  chose  de  terne;  l'âme  ne  rayonnait 
pas  encore  à  travers  ses  prunelles  bleuâtres,  et  même  lorsqu'un  joyeux  sourire 
épanouissait  sa  bouche,  son  regard  s'éteignait,  voilé  sous  sa  délicate  paupière. 

L'étrangère  s'était  remise  cependant  de  l'impression  pénible  qu'avait  paru  lui 
causer  la  vue  de  ces  deux  belles  créatures.  Elle  se  retourna  vers  la  grille  avec  le 
geste  d'une  personne  qui  se  dispose  à  prendre  congé.  Alors  la  novice  rabaissa  son 
voile  et  lui  dit  avec  un  soupir:  —  Accordez-moi  encore  quelques  moments,  ma- 
demoiselle; ceci  est  comme  le  dernier  adieu  que  je  fais  au  monde;  vous  êtes  la 
dernière  personne  à  laquelle  j'aurai  parlé  à  travers  cette  grille. 

—  Quoi!  les  obligations  de  votre  état  sont  aussi  rigoureuses  !  s'écria  l'étrangère; 
la  règle  vous  impose  un  aussi  grand  sacrifice? 

—  Non,  mademoiselle,  répondit  la  novice;  elle  l'autorise  seulement.  Outre  les 
trois  vœux  ordinaires,  il  nous  est  permis  d'en  faire  un   quatrième,  celui  de 


12  FÉLISE 

renoncer  à  la  vue  et  à  l'entretien  des  gens  du  monde,  de  ne  plus  avoir,  même 
indirectement,  aucune  relation  avec  les  personnes  du  siècle,  de  vivre  enfin  dans 
une  retraite  perpétuelle  et  absolue.  Quelques-unes  des  saintes  filles  qui  ont  été 
l'exemple  de  cette  maison  avaient  fait  ce  quatrième  vœu  :  j'ai  résolu  de  les  imiter. 

—  Ne  vous  repentirez-vous  jamais  de  cet  excès  de  zèle?  s'écria  l'étrangère, 
dont  le  sombre  visage  s'attendrit;  ne  regretterez-vous  pas  un  jour  d'avoir  ajouté 
cette  obligation  aux  devoirs  déjà  si  difficiles  de  votre  état? 

La  novice  secoua  la  tête  et  répondit  d'un  ton  mélancolique  :  —  Hélas  1  qui 
viendra  jamais  me  demander  à  la  grille?  Depuis  un  an  que  je  suis  entrée  ici,  j'y 
parais  pour  la  première  fois.  Il  me  semble  d'ailleurs  que  je  serai  plus  consolée, 
plus  tranquille,  lorsque  je  ne  pourrai  plus  entendre  même  comme  un  écho  des 
bruits  de  ce  monde  où  j'entrais  à  peine  quand  j'ai  dû  le  quitter,  que  je  me  rappelle 
trop  souvent  peut-être. 

A  ces  mots,  sa  voix  s'altéra;  elle  ne  put  achever  et  pencha  sa  tête  sur  ses  mains 
jointes,  comme  pour  se  calmer  et  se  recueillir.  —  Ainsi,  reprit  l'étrangère, 
touchée  jusqu'aux  larmes,  si  je  revenais  ici,  je  demanderais  inutilement  à  vous  voir? 

—  Si  vous  reveniez,  répondit-elle  avec  un  accent  inexprimable  de  tristesse  et 
de  résignation,  il  me  serait  permis  seulement  de  vous  faire  dire  que  je  ne  suis  pas 
morte,  et  que  je  me  recommande  à  vos  prières. 

L'étrangère  éleva  vers  le  ciel  un  regard  qui  semblait  accuser  la  Providence 
divine,  et  demeura  un  moment  comme  abîmée  dans  de  douloureuses  réflexions  ; 
puis  les  larmes  qui  roulaient  sous  ses  paupières  se  séchèrent,  et  ses  traits  re- 
prirent leur  morne  immobilité.  Elle  se  tourna  silencieusement  vers  Suzanne,  et 
lui  fit  signe  de  déposer  contre  la  grille  un  coffret  qu'elle  portait  sous  son  bras. 
La  camériste  obéit,  et,  tirant  de  sa  poche  une  clef  de  vermeil,  elle  l'ajusta  à  la  ser- 
rure de  ce  petit  meuble,  qui  était  comme  un  coffre-fort  en  miniature  garni  de 
feuilles  de  métal  ouvragé  et  cloué  avec  des  pointes  dorées.  —  Voici  les  pierreries 
de  la  comtesse,  dit  l'étrangère  en  désignant  le  coffret;  je  ne  sais  ce  qu'il  y  a  là- 
dedans,  je  n'y  ai  pas  jeté  les  yeux;  mais  tout  a  été  scrupuleusement  conservé,  je 
crois.  Ces  bijoux  appartiennent  à  cette  enfant;  j'ai  dû  vous  les  remettre... 

—  Hélas!  pourquoi?  interrompit  la  novice;  le  sort  de  Félise  est  fixé  d'avance; 
élevée  dans  cette  maison,  elle  y  prendra  le  voile  ;  à  quoi  lui  serviront  ces  parures? 

—  Elle  les  donnera  à  votre  église  le  jour  où  elle  fera  profession,  répondit  la 
voyageuse;  jusque-là  elles  resteront  en  dépôt  entre  les  mains  de  votre  supérieure. 
A  celte  époque,  les  gens  de  loi  rendront  compte  à  Félise  de  sa  fortune,  et  elle 
pourra  en  disposer  également. 

—  Elle  suivra  mon  exemple,  dit  la  novice  avec  un  sourire  triste;  à  dix-sept 
ans,  elle  fera  vœu  de  pauvreté  et  donnera  sa  dot  aux  pauvres. 

Durant  ces  explications,  Félise  s'était  emparée  du  coffret  comme  d'un  joujou  ; 
elle  essayait  de  le  soulever  par  la  poignée  de  vermeil  ciselé  et  tourmentait  la  clef 
dans  la  serrure.  Tout  à  coup  elle  releva  la  tête  avec  un  petit  cri  de  joie;  le  pêne 
avait  joué,  et  le  coffret  venait  de  s'ouvrir.  Avant  que  Suzanne  s'en  fût  aperçue,  la 
petite  fille  y  plongea  la  main  et  retira  une  poignée  de  bijoux  qu'elle  éparpilla  de- 
vant la  grille.  Il  y  avait  un  collier  de  perles  grosses  comme  des  avelines,  des 
bagues,  des  girandoles  de  brillants,  et  au  milieu  de  ces  magnifiques  joyaux  un 
portrait  en  médaillon  entouré  de  pierreries.  L'enfant  considéra  un  moment  celle 
peinture,  qui  représentait  une  jeune  femme  blonde  el  souriante,  et  la  vue  de  ce 
doux  visage  réveillant  dans  sa  débile  mémoire  un  souvenir  confus,  elle  se  retourna 


FÉLISE.  13 

vers  la  novice  en  disant:  —  Ma  tante  Geneviève,  et  maman,  où  est-elle?  Ici, 
peut-être. 

A  cette  question  inattendue,  la  novice  secoua  la  tète  avec  un  faible  gémisse- 
ment, et  l'étrangère  s'écria  en  cachant  son  visage  avec  un  geste  de  désespoir  :  — 
Voilà  la  première  fois  qu'elle  parle  de  ma  pauvre  sœur...  qu'elle  se  souvient... 

—  Maman,  répéta  la  petite  fille  en  regardant  autour  d'elle  ;  où  est  maman  ?  Elle 
est  avec  vous,  ma  tante  Geneviève? 

—  Non;  elle  est  au  ciel!  murmura  la  novice  en  étouffant  ses  pleurs. 

—  Alors  elle  est  avec  mon  père,  reprit  l'enfant;  mon  papa  aussi  est  allé  au 
ciel  ;  il  est  mort. 

Ces  paroles  tristes  et  naïves  produisirent  sur  celles  qui  les  entendaient  un  effet 
terrible:  la  jeune  religieuse  éclata  en  sanglots;  l'étrangère,  pâle  et  tremblante, 
cacha  son  visage  dans  son  mouchoir  avec  des  gémissements  convulsifs.  Suzanne, 
consternée,  lui  dit  à  voix  basse  :  —  Au  nom  du  ciel,  mademoiselle,  remettez- 
vous!  Demandez  qu'on  ouvre  la  porte  de  clôture,  que  je  puisse  ôter  enfin  cette 
enfant  de  devant  vos  yeux...  elle  vous  lue. 

—  Oui,  je  ne  veux  plus  la  voir...  je  ne  veux  plus  l'entendre,  s'écria  l'étrangère 
avec  une  sorte  d'égarement;  qu'on  l'éloigné...  que  je  ne  la  revoie  jamais! 

—  Viens,  viens,  Félise,  dit  la  sœur  Geneviève  en  pleurant.  Pauvre  innocente, 
le  monde  te  repousse,  tes  proches  te  haïssent,  réfugie-toi  ici  comme  moi. 

La  sœur-écoute,  qui  depuis  un  moment  ne  lisait  plus  son  formulaire  et  prêtait 
l'oreille  à  cette  scène,  intervint  alors  :  —  Jésus-Marie!  dit-elle  tranquillement, 
c'est  un  grand  péché  de  se  laisser  aller  à  de  tels  mouvements;  cette  bonne  dame 
paraît  hors  d'elle-même.  Qu'est-ce  qui  a  pu  la  transporter  ainsi  !  Retirons-nous, 
ma  chère  sœur;  je  vais  faire  ouvrir  la  porte  de  clôture,  afin  de  recevoir  notre 
nouvelle  pensionnaire. 

—  Elle  est  si  petite,  qu'elle  peut,  je  crois,  passer  par  le  tour,  répondit  la 
novice;  voulez-vous  le  permettre,  ma  chère  mère? 

—  Certainement  ;  je  vais  moi-même  lever  le  crochet,  répondit-elle  en  se  diri- 
geant vers  une  petite  pièce  contiguë  au  parloir,  et  qu'on  appelait  la  chambre  du 
tour. 

Le  tour  d'un  couvent  était  une  armoire  en  forme  de  cylindre  pratiquée  dans  un 
double  mur,  et  pivotant  sur  son  axe  de  manière  à  présenter  alternativement 
toutes  ses  faces;  l'on  y  déposait  les  objets  venant  du  dehors,  et  la  tourière  les 
recevait  ainsi  sans  se  laisser  voir.  C'était  par  cette  voie  qu'entraient  les  menues 
denrées  et  les  petits  présents  que  les  personnes  séculières  envoyaient  aux  recluses. 
La  sœur-écoute  donna  une  légère  impulsion  à  cet  engin,  qui  tourna  en  grinçant 
sur  son  pivot.  Suzanne  se  hâta  de  ramasser  les  bijoux  et  de  les  rejeter  pêle-mêle 
dans  le  coffret  ;  puis  elle  prit  Félise  par  le  bras,  la  hissa  dans  le  tour,  lui  mit  le 
coffret  sur  les  genoux,  et,  par  une  seconde  impulsion  donnée  à  la  machine,  l'en- 
voya dans  l'intérieur  du  monastère. 

Alors  la  sœur  Geneviève  se  rapprocha  de  la  grille,  et,  faisant  un  signe  d'adieu  à 
l'étrangère,  elle  lui  dit  d'un  ton  doux  et  navré  :  —  Nous  ne  nous  reverrons  jamais 
en  ce  monde...  Que  Dieu  vous  console...  Que  sa  miséricorde  nous  prenne  en  pitié 
toutes  deux!... 

Le  rideau  noir  se  referma;  la  jeune  religieuse  se  retira  avec  l'enfant,  et  le  bruit 
de  leurs  pas  se  perdit  dans  le  fond  du  parloir. 

L'étrangère  demeura  encore  un  moment  les  yeux  fixés  sur  la  grille  et  comme 


1 4  FELISE. 

absorbée  dans  un  silencieux  désespoir;  puis,  sans  proférer  une  parole,  elle  se 
laissa  emmener  par  Suzanne. 

Le  vieux  serviteur  était  déjà  de  retour,  et  attendait  à  la  portière  du  carrosse. 

—  Eh  bien  !  lui  dit  Suzanne,  où  allons-nous  maintenant  ? 

—  A  deux  pas  d'ici,  répondit-il  en  désignant  une  porte  cochère  percée  dans 
un  mur  sans  fenêtres  qui  servait  de  clôture  à  une  cour.  J'ai  loué  cette  maison; 
mademoiselle  n'a  qu'à  traverser  la  rue  pour  se  trouver  chez  elle. 


II. 


La  cloche  venait  de  sonner  le  dîner,  et  la  communauté  entrait  au  réfectoire 
lorsque  la  sœur  Geneviève  parut,  tenant  Félise  par  la  main.  A  l'aspect  de  cette 
jolie  petite  fille  qui  s'avançait  tout  étonnée,  relevant  le  coin  de  son  tablier  garni 
de  dentelles  et  faisant  la  révérence  avec  une  politesse  enfantine,  les  bonnes  sœurs 
firent  des  exclamations  de  joie.  L'arrivée  d'une  nouvelle  pensionnaire  était  un 
événement  qui  préoccupait  toute  la  maison  pendant  huit  jours;  c'était,  quel  que 
fût  son  âge,  un  membre  nouveau  affilié  à  la  famille  spirituelle  de  l'Annonciation, 
car,  sauf  de  rares  exceptions,  les  jeunes  filles  élevées  chez  les  Annonciades  célestes 
y  prenaient  le  voile-,  toute  leur  éducation  ayant  été  dirigée  à  cette  fin.  C'était  un 
établissement  convenable  pour  les  demoiselles  de  qualité  qui  n'avaient  qu'une 
petite  dot;  la  prévoyance  des  parents  leur  ménageait  cet  asile,  où  elles  entraient 
avant  d'avoir  seulement  entrevu  le  monde,  et  où  leur  vie  s'écoulait  facile,  nulle 
et  oubliée. 

La  supérieure  prit  Félise  sur  ses  genoux  et  dit  en  la  baisant  au  front  :  —  Voici 
un  agnelet  de  plus  dans  notre  troupeau  ;  c'est  encore  un  présent  de  monseigneur 
d'Alais,  mes  chères  sœurs;  nous  lui  devions  déjà  de  posséder  la  sœur  Gene- 
viève, et,  en  vérité,  nous  ne  saurions  en  avoir  trop  de  reconnaissance  envers  sa 
grandeur. 

—  Oh  !  ma  chère  mère,  c'est  moi  qui  dois  être  pénétrée  de  reconnaissance  pour 
la  protection  que  m'accorde  ce  saint  prélat,  balbutia  la  sœur  Geneviève. 

—  Mes  chères  sœurs,  à  vos  places  et  disons  le  benedicite,  reprit  gaiement  la 
supérieure;  pour  la  bienvenue  de  notre  nouvelle  fille,  je  demande  à  la  sœur 
cellériére  d'ajouter  au  dessert  un  plat  de  ce  bon  nougat,  que  nous  avons  goûté 
aux  dernières  fêtes  de  Noël,  et  je  prolonge  d'une  demi-heure  la  récréation. 

—  Merci,  merci,  notre  chère  mère,  s'écrièrent  toutes  ensemble  les  religieuses 
en  prenant  place  sur  les  bancs  à  dossier  rangés  devant  les  tables. 

—  Ma  chère  mère,  dit  la  sœur  Geneviève,  vous  plaît-il  de  désigner  la  place  que 
doit  occuper  votre  nouvelle  fille? 

—  Je  veux  qu'elle  fasse  tout  de  suite  amitié  avec  vos  favorites,  mon  enfant, 
répondit  la  supérieure  avec  bonté;  mettez-la  entre  les  deux  Chameroy. 

L'on  ne  connaissait  pas  chez  les  Annonciades  ces  maigres  repas  servis  dans  des 
écuelles  de  terre  jaune  et  arrosés  d'eau  claire,  que  faisaient  quotidiennement  les 
Carmélites  et  les  Capucines.  La  règle  de  Saint-Augustin  et  les  revenus  de  la 
maison  permettaient  un  meilleur  ordinaire.  Contre  l'usage  des  congrégations  reli- 
gieuses, toute  ta  communauté  mangeait  à  la  même  table,  les  révérendes  mères 
près  de  la  supérieure,  à  leur  côté  les  jeunes  professes,  plus  loin  les  novices,  et  au 


FÉLISE.  1 5 

bas  bout  les  pensionnaires.  Les  mets  étaient  simples,  abondants  et  soignés,  et  les 
sœurs  converses  faisaient  le  service  avec  un  ordre,  une  prestesse,  une  intelli- 
gence qui  ne  laissaient  rien  à  commander  :  des  valets  galonnés  n'eussent  pas 
mieux  fait. 

Dans  le  réfectoire  comme  dans  le  reste  de  la  maison,  l'on  retrouvait  les  ves- 
tiges d'une  époque  antérieure  à  l'établissement  des  religieuses.  Des  traces  de 
peinture  ressortaient  ça  et  là  sous  le  plâtre  dont  on  avait  badigeonné  les  mu- 
railles, et  il  était  aisé  de  reconnaître  sous  cette  couche  transparente  une  chasse 
courant  à  travers  champs,  le  cerf  éperdu  près  de  s'élancer  à  leau,  les  chiens  à  sa 
poursuite,  les  piqueurs  sonnant  la  fanfare  et  les  chasseurs  intrépides  franchissant 
au  galop  la  longue  plaine.  Les  dessus  de  portes  étaient  ornés  de  trophées  bachiques 
et  champêtres  que  les  bonnes  sœurs  auraient  été  fort  en  peine  d'expliquer;  enfin, 
au  manteau  de  la  cheminée,  l'on  retrouvait  l'écusson  effacé  dont  la  croix  d'azur 
des  Annonciades  a\ait  remplacé  les  armoiries,  mais  autour  duquel  on  pouvait 
lire  encore  la  vieille  devise  :  «  Dieu  ayde  au  premier  baron  chrestien.  »  Le  silence 
n'était  pas  d'obligation  pendant  les  repas,  et  un  léger  caquetage  accompagnait 
incessamment  le  bruit  des  verres  et  des  assiettes. 

—  Cette  chère  petite  ne  mange  pas. /lit  une  des  révérendes  mères  en  regardant 
Félise,  elle  a  l'air  tout  effarouchée.  Mesdemoiselles  de  Chanieroy,  entretenez-la 
donc;  Angèle,  donne-lui  la  main. 

Angèle  de  Cbameroy  était  une  enfant  de  l'âge  de  Félise,  délicate,  mignonne  et 
belle  comme  un  ange.  Elle  avança  timidement  sa  joue  rose  pour  embrasser  sa 
nouvelle  compagne,  et  lui  dit  ingénument  :  — Voulez -vous  que  nous  soyons  amies? 
Je  t'aime  de  tout  mon  cœur! 

Au  lieu  de  lui  rendre  son  baiser,  Félise  la  regarda  d'un  air  étonné,  et  lui  ré- 
pondit <jn  détournant  la  tête  :  —  Je  ne  vous  connais  pas. 

Ce  mot  fit  rire  toute  la  communauté. 

—  Voyez  la  petite  sauvage  !  s'écria  une  des  religieuses  ;  certainement,  elle  a 
été  élevée  au  fond  d'un  bois,  parmi  les  loups... 

—  Oh  !  non,  non,  madame  !  interrompit  Félise  avec  une  naïve  indignation  ;  je 
demeurais  à  Toulouse,  dans  une  belle  maison,  avec  maman,  qui  était  une  grande 
dame,  et  puis  ma  tante  Philippine  m'a  emmenée... 

—  Je  croyais  qu'elle  avait  perdu  sa  mère  au  moment  de  sa  naissance?  dit  la 
supérieure  en  regardant  la  sœur  Geneviève. 

—  La  pauvre  dame  est  morte  bien  jeune  en  effet,  balbutia  celle-ci;  pourtant 
Félise  peut  avoir  gardé  d'elle  un  souvenir  confus. 

—  Et  comment  s'appelait-elle,  votre  maman,  mon  agnelet?  demanda  une  des 
révérendes  mères  pour  dire  à  son  tour  quelque  chose. 

A  cette  question,  la  novice  devint  pâle,  et  regarda  Félise  avec  angoisse.  L'en- 
fant hésita,  chercha  un  moment,  et  répondit  un  peu  honteuse: 

—  Je  ne  me  souviens  pas. 

Alors  la  sœur  Geneviève  respira  plus  librement,  et,  revenue  de  son  trouble, 
elle  dit  à  la  supérieure  :  —  Ma  chère  mère,  je  vous  supplie  d'excuser  toutes  ces 
hardiesses  ;  Félise  est  une  enfant  gâtée. 

—  Bien,  bien;  nous  relèverons  mieux,  répondit  la  supérieure  avec  indulgence; 
il  n'est  point  de  naturel  si  rebelle  qui  ne  s'apprivoise  chez  nous.  Le  ciel  nous  a 
donné  sur  ce  point  des  talents  particuliers. 

On  se  leva  pour  dire  les  yrâces.  C'était  l'heure  de  la  récréation,  et,  en  sortant 


16  FÉLISE. 

du  réfectoire,  les  religieuses  descendirent  au  jardin.  Un  parterre  assez  vaste,  et 
dont  des  bordures  de  buis  dessinaient  les  compartiments,  s'étendait  le  long  de  la 
façade;  il  était  entouré  de  bosquets  profonds,  coupés  de  sentiers  qui  formaient 
une  espèce  de  labyrinthe.  Les  grands  arbres,  maintenant  dépouillés,  dépassaient 
les  murailles  et  bornaient  la  perspective.  Pendant  la  belle  saison,  lorsque  des 
masses  de  feuillage  achevaient  de  cacher  le  faîte  des  habitations  voisines,  lorsque 
l'on  n'apercevait  au-dessus  de  ces  cimes  verdoyantes  que  le  ciel  inondé  de 
lumière  ou  traversé  par  de  légers  nuages,  l'on  aurait  pu  se  croire  dans  une 
étroite  et  solitaire  vallée  plutôt  qu'au  centre  de  la  moderne  Babylone. 

En  ce  moment,  le  pâle  soleil  de  décembre  réchauffait  faiblement  l'atmosphère 
et  fondait  le  givre  qui  pendait  aux  rameaux;  le  vent,  moins  âpre,  avait  séché  le 
sable  des  allées;  le  rude  hiver  laissait  souffler  un  moment  la  douce  haleine  du 
midi.  Les  religieuses  se  dispersèrent  dans  le  parterre.  La  sœur  Geneviève  s'assit 
sur  le  perron,  au  milieu  des  pensionnaires,  qui  sautillaient  ...utour  d'elle  comme 
une  volée  d'oiseaux  babillards.  Tandis  que  la  petite  Angèle  tâchait  de  faire 
amitié  avec  Félise,  son  aînée  prit  place  à  côté  de  la  novice,  et  lui  dit  à  voix  basse  : 
—  Ah  !  ma  chère  sœur,  quel  air  résolu  !  Notre  chère  mère  a  beau  dire,  il  ne  sera 
pas  aisé  de  lui  inspirer  la  vocation. 

—  La  vocation  !  répéta  la  sœur  Geneviève,  est-ce  qu'on  ne  l'a  pas  toujours  lors- 
qu'on n'a  jamais  vu  le  monde,  lorsque,  comme  vous,  ma  chère  Cécile,  comme  ma 
petite  Félise,  l'on  entre  ici  à  l'âge  de  six  ans? 

La  pensionnaire  secoua  la  tête  et  ne  répondit  pas. 

Cécile  de  Chameroy  était  une  petite  personne  d'environ  douze  ans,  blonde, 
fraîche  et  jolie.  Elle  portait,  comme  les  autres  pensionnaires,  une  robe  d'étamine 
bleue,  qui  marquait  sa  taille  déjà  assez  élevée  et  d'une  grâce  parfaite.  Ses  cheveux, 
légèrement  crépelés  et  d'une  nuance  un  peu  vive,  formaient  un  lourd  chignon, 
qui  lui  descendait  sur  la  nuque,  et  que  recouvrait  imparfaitement  une  coiffe  de 
pomille  ou  gaze  noire,  à  barbes  rattachées  sous  le  menton.  Ses  yeux  d'un  bleu 
changeant,  son  nez  retroussé,  sa  bouche  épanouie,  lui  composaient  un  visage  le 
plus  mutin  et  le  plus  spirituel  du  monde.  Il  était  impossible  de  se  figurer  cette 
piquante  physionomie  sous  le  voile.  La  petite  Angèle  avait,  au  contraire,  des 
traits  calmes  et  doux,  et  une  expression  de  sensibilité  qui  n'appartient  pas  com- 
munément à  l'enfance.  Les  deux  sœurs  étaient  orphelines  et  destinées  au  cloître. 
L'aînée  se  rappelait  vaguement  la  maison  paternelle;  la  plus  jeune  avait  été 
amenée  chez  les  Annc.nciades  en  quittant  les  bras  de  sa  nourrice,  et  n'avait 
aucune  idée  de  ce  qui  existait  au  delà  des  murs  du  couvent. 

Félise,  debout  devant  les  genoux  de  la  sœur  Geneviève,  refusait  obstinément 
de  se  mêler  aux  pensionnaires,  qui  jouaient  à  colin-maillard  sur  la  terrasse,  et 
l'agaçaient  en  passant  avec  une  familiarité  amicale.  Chaque  fois  que  l'une  d'entre 
elles  lui  prenait  brusquement  la  main  ou  la  saisissait  en  riant  par  le  coin  de  son 
tablier,  elle  se  retournait,  tonte  fâchée  et  honteuse,  vers  la  sœur  Geneviève,  et  se 
cachait  le  visage  d'un  air  boudeur. 

—  Voyons!  il  faut  que  je  tâche  de  l'apprivoiser,  celte  petite  sauvage!  dit 
Cécile  de  Chameroy;  avec  votre  permission,  sœur  Geneviève,  je  vais  la  mener  à 
Bethléem  voir  le  saint  enfant  Jésus. 

—  Oui,  parlons,  partons  tout  de  suite!  s'écria  naïvement  Félise  en  remettant 
sa  capeline  et  en  prenant  d'elle-même  la  main  de  la  petite  Angèle. 

La  sœur  Geneviève  passa  son  bras  sous  celui  de  Cécile,  el  murmura  en  soupi- 


FÉLISE.  17 

rant  :  —  La   pauvre  enfant  se    figure   que   nous    allons  l'emmener   bien    loin. 

Elles  traversèrent  le  parterre  et  prirent  un  des  sentiers  qui  s'égaraient  entre 
les  bosquets.  Cette  partie  du  jardin  avait  un  certain  air  agreste.  Les  rameaux 
parasites  du  lierre  rampaient  au  tronc  des  ormes  séculaires,  dont  le  pied  était 
caché  dans  d'épais  buissons  de  ronces  et  d'églantiers.  Quand  venait  le  beau  mois 
de  juin,  l'on  entendait  le  rossignol  chanter  toute  la  nuit  sous  ces  ramées  pro- 
fondes, et  la  pervenche  fleurissait  à  l'abri  de  ces  tranquilles  ombrages  comme 
dans  ses  forêts  natales.  Le  sentier  qui  coupait  ce  bocage  s'égarait  en  tant  de 
détours,  que  l'on  pouvait,  sans  revenir  sur  ses  pas,  faire  une  assez  longue  pro- 
menade. 

Félise  courait  en  avant,  impatiente  et  curieuse.  L'aspect  des  gazons  flétris,  des 
arbres  dépouillés,  ne  lui  retraçait  aucun  souvenir  ;  elle  ne  se  rappelait  que  la 
verdure  et  les  fleurs  de  l'été  précédent.  Une  fois,  cependant,  elle  s'arrêta  tout  à 
coup,  et  dit,  en  regardant  les  grands  arbres  qui  s'arrondissaient  en  berceau  au- 
dessus  de  sa  tête  :  —  Ma  tante  Geneviève,  il  y  a  des  allées  comme  cela  autour  de 
notre  château,  et  puis  il  y  a  le  parc.  Nous  allions  jouer  dans  le  parc  ;  vous  en  sou- 
venez-vous? 

—  Regarde,  regarde  donc!  interrompit  la  sœur  Geneviève  au  lieu  de  lui 
répondre,  voilà  Bethléem  ! 

—  Cette  maisonnette  !  s'écria  l'enfant. 

—  Entre  vite,  et   tu  verras,  dit  Cécile  en  l'entraînant. 

C'était  un  pavillon  rustique  dans  lequel  les  religieuses  faisaient,  chaque  année, 
pour  les  fêtes  de  Noël,  une  représentation  de  la  Nativité.  Il  eût  été,  certes,  très- 
difficile  d'imaginer  un  tableau  plus  naïf  et  plus  original.  Des  rameaux  d'arbres 
verts,  entremêlés  de  mousse  et  de  rocaille,  composaient  le  paysage,  dont  le  ciel 
était  représenté  par  des  feuilles  de  papier  bleu  parsemées  d'étoiles  d'argent.  Un 
bocal  de  verre,  caché  dans  la  mousse,  figurait  un  lac  où  nageaient  des  poissons 
rouges.  L'étable  dans  laquelle  naquit  Notre-Seigneur  avait  un  toit  de  chaume, 
soutenu  par  des  bâtons  dorés,  et,  pour  rendre  cette  demeure  plus  décente,  les 
bonnes  sœurs  avaient  eu  l'idée  de  mettre  un  miroir  au  fond  de  la  crèche.  Il  avait 
fallu  une  adresse  et  une  patience  de  nonne  pour  vêtir  les  personnages  qui 
venaient,  dans  leurs  plus  beaux  atours,  adorer  le  nouveau-né.  Il  y  avait  des  gens 
de  tous  les  rangs,  depuis  la  laitière  en  bavolet  et  l'Auvergnat  porteur  d'eau, 
jusqu'à  la  dame  en  habit  de  cour  et  au  financier  en  grande  perruque.  Au  milieu 
de  cette  multitude,  l'on  voyait  un  homme  en  longue  robe  noire,  portant  rabat  et 
chapeau  à  larges  bords,  lequel  faisait  le  geste  de  donner  sa  bénédiction  à  une 
religieuse  annonciade,  qui  apportait  des  œufs  de  Pâques  à  l'enfant  Jésus. 

Félise,  debout  sur  un  marche-pied  en  face  de  la  crèche,  n'exprimait  son  admi- 
ration et  son  étonnement  que  par  des  exclamations  sans  suite.  Cette  vue  l'avait 
tout  à  coup  réconciliée  avec  le  séjour  du  couvent;  elle  n'imaginait  pas  qu'il  y 
eût  au  monde  rien  de  plus  beau  que  cette  nombreuse  réunion  de  poupées  cou- 
vertes de  magnifiques  habits,  et  tout  ce  qu'elle  avait  aperçu  en  passant  dans  la 
rue  Saint-Antoine  lui  sembla,  par  comparaison,  fort  mesquin.  Quand  elle  fut  un 
peu  revenue  de  cette  extase,  elle  se  prit  à  demander  le  nom  de  toutes  ces  belles 
figures  de  carton,  qui  lui  semblaient  des  personnes  naturelles.  Cécile  lui  expli- 
quait tout  cela  avec  une  complaisance  infinie.  Quand  elle  arriva  au  personnage 
vêtu  de  noir,  elle  dit  gravement  :  —  Celui-ci  existe  en  chair  et  en  os  ;  c'est  le 
révérend  père  Boinet,  confesseur  de  la  communauté.  L'an  dernier,  il  y  avait  à  sa 


18  FÉLISE. 

place  le  révérend  père  Pacaud,  notre  aumônier,  un  saint  homme  aussi  !  C'est  bien 
glorieux  d'avoir  comme  cela  son  portrait  dans  la  même  niche  que  le  saint  enfant 
Jésus  !  Il  est  très-ressemblant  le  portrait  du  père  Boinet! 

—  11  est  bien  laid!  dit  naïvement  Félise. 

Pendant  ce  dialogue,  lu  sœur  Geneviève,  debout  à  la  porte  du  pavillon,  suivait 
du  regard  ta  petite  Angèle,  qui,  au  lieu  de  contempler  la  crèche  qu'elle  avait  déjà 
visitée  vingt  fois,  s'amusait  à  courir  le  long  de  l'allée  en  soulevant  avec  ses  pieds 
les  feuilles  sèches  amassées  sur  tes  bords.  Eu  dispersant  cette  couche  qui  préser- 
vait le  sol  de  la  gelée,  Angèle  découvrit  une  petite  touffe  verdoyante,  et  aussitôt 
un  parfum  subtil,  ravissant,  embauma  l'air. 

—  Ah  !  lit-elle  avec  un  cri  de  joie,  une  violette  ! 

Elle  la  cueillit  délicatement,  et  l'apporta  triomphante  à  la  sœur  Geneviève.  La 
novice  attacha  cette  fleurette  à  sa  guimpe,  et  resta  immobile,  la  tête  appuyée  sur 
sa  main,  les  yeux  fermés,  comme  si  ce  parfum  l'eût  enivrée.  En  effet,  l'arôme  qui 
flottait  dans  l'air  avait  en  quelque  sorte  inondé  son  âme;  ses  souvenirs  l'avaient 
tout  à  coup  transportée  dans  d'autres  lieux;  elle  était  retournée  la  durée  d'un 
éclair  vers  les  campagnes  natales,  sous  les  platanes  au  pied  desquels  la  fleur 
printanière  formait  des  tapis  bleuâtres  où  elle  s'était  si  souvent  assise.  Lorsque 
Cécile  sortit  du  pavillon,  emmenant  à  grand'peine  Félise,  qui  serait  volontiers 
restée  en  contemplation  jusqu'au  soir  devant  la  crèche,  elle  trouva  la  novice 
absorbée  encore  dans  sa  rêverie. 

—  Ma  sœur,  ma  chère  sœur,  s'écria-t-elle  avec  élonnement,  vous  pleurez,  vous 
avez  de  la  peine? 

—  Non,  répondit  la  sœur  Geneviève  en  mettant  une  main  sur  son  cœur;  non, 
mon  enfant,  c'est  au  contraire  une  impression  très -douce  que  j'ai  ressentie,  c'est 
une  sorte  de  joie  que  je  ne  saurais  définir  et  qui  m'a  fait  verser  des  larmes. 

—  Oh!  ma  chère  sœur,  vous  avez  songé  à  des  choses  qui  sont  hors  d'ici,  dit  la 
jeune  fille  en  serrant  la  main  de  la  novice  d'un  air  de  sympathie  intelligente. 

Le  son  de  la  cloche  qui  retentissait  dans  tout  le  monastère  annonça  la  fin  de  la 
récréation  :  c'était  l'heure  du  travail  à  l'aiguille.  En  entrant  à  l'ouvroir,  la  supé- 
rieure dit  à  ses  religieuses  :  —  Mes  très-chères  sœurs,  il  s'agit  de  vêtir  la  bre- 
bielle  que  le  Seigneur  nous  a  envoyée  aujourd'hui;  nous  allons  travailler  pour 
elle  jusqu'à  l'heure  de  l'office. 

Elle  distribua  aussitôt  l'ouvrage,  et  deux  heures  plus  lard  le  trousseau  de  la 
nouvelle  venue  était  presque  achevé.  On  la  fit  avancer  alors  pour  lui  donner,  à  la 
place  de  son  fourreau  de  soie  et  île  son  tablier  de  mousseline  garni  de  gros  point 
d'Argentan,  l'uniforme  des  pensionnaires,  ses  compagnes.  Ce  changement  de  cos- 
tume ne  parut  pas  lui  plaire  infiniment;  elle  se  laissa  vêtir  sans  proférer  une 
parole,  et  en  regardant  d'uu  air  courroucé  la  bonne  supérieure,  qui  présentait 
elle-même  une  à  une  les  pièces  de  l'habillement  et  ne  cessait  de  répéter  :  — 
Voyez,  mes  sœurs,  comme  cela  lui  sied  !  Jésus,  qu'elle  est  charmante  ainsi  !  Je  suis 
certaine  que  cet  habit  aura  la  vertu  de  la  rendre  sur-le-champ  docile  et  sage 
comme  toutes  nos  autres  filles. 

Lorsque  la  toilette  de  Félise  fut  terminée,  toutes  les  sœurs  l'embrassèrent  l'une 
après  l'autre  en  lui  souhaitant  le  bonheur  de  faire  quelques  années  plus  tard  une 
autre  prise  d'habit.  Le  même  jour,  après  l'office,  la  supérieure  fit  dire  à  la  sœur 
Geneviève  de  monter  avec  Félise  au  petit  parloir.  Un  tel  ordre  était  une  faveur 
que  recevaient  rarement  les  novices.  Le  petit  parloir  était  une  salle  meublée  de 


FELISE.  19 

quelques  sièges,  d'une  table  et  d'une  bibliothèque  dont  les  rayons  contenaient 
une  centaine  de  volumes.  Il  n'y  avait  point  de  grille,  et  la  porte  s'ouvrait  sur 
la  chambre  du  tour.  C'était  dans  cette  pièce  que  la  supérieure  des  Annonciades 
recevait  la  visite  du  petit  nombre  de  personnes  qui  avaient  droit  de  pénétrer  dans 
la  clôture. 

Le  révérend  père  Boinet,  confesseur  de  la  communauté,  était  déjà  dans  le  petit 
parloir  avec  la  supérieure,  lorsque  la  sœur  Geneviève  se  présenta  avec  Félise.  Il  se 
leva,  salua  avec  la  politesse  d'un  homme  du  monde,  et  dit  en  attirant  l'enfant 
entre  ses  genoux  :  —  Bonjour,  mademoiselle,  soyez  la  bienvenue;  il  y  a  longtemps 
que  monseigneur  d'Alais  promettait  de  nous  envoyer  une  petite  annonciade,  et 
nous  étions  dans  une  grande  impatience  de  la  voir  arriver. 

Félise,  peu  sensible  à  cet  accueil  obligeant,  regardait  en  dessous  le  père  Boinet 
et  demeurait  muette. 

—  Excusez-la,  mon  père,  dit  la  novice,  elle  est  tout  effarouchée  encore;  c'est 
comme  un  pauvre  petit  oiseau  tombé  du  nid,  il  a  peur  et  tremble  dans  la  main 
qui  l'a  recueilli  et  lui  donne  la  nourriture. 

—  Je  suis  certain  cependant  que  le  petit  oiseau  n'a  pas  envie  de  s'envoler, 
répondit  gaiement  le  directeur;  qu'irait-il  faire  dehors?  le  temps  est  sombre,  il 
gèle  à  pierre  fendre,  et  dans  uu  moment  il  fera  nuit. 

La  petite  fille  leva  machinalement  les  yeux  vers  la  fenêtre.  En  effet,  le  jour 
commençait  à  tomber,  un  brouillard  glacé  baignait  les  vitrières,  la  triste  nuit 
s'avançait  avec  son  manteau  de  ténèbres.  Félise  se  serra  contre  la  novice  en  fris- 
sonnant et  en  tournant  son  visage  vers  la  cheminée  où  pétillait  une  flamme  claire. 

—  Le  petit  oiseau  est  déjà  apprivoisé,  reprit  le  père  Boinet  en  souriant  ;  il  se 
trouve  mieux  dans  sa  cage  bien  chaude  et  bien  close  qu'au  milieu  des  champs, 
et,  comme  je  suis  content  de  lui,  je  vais  lui  donner  la  becquée. 

A  ces  mots,  il  tira  de  sa  poche  un  cornet  de  papier,  et,  le  versant  dans  le  tablier 
de  Félise,  il  ajouta  :  —  Allez  grignoter  ces  pralines  au  coin  du  feu,  ma  gentille 
petite  fille. 

—  Je  prévois,  mon  père,  qu'elle  va  devenir  votre  favorite,  dit  la  supérieure  eu 
flattant  la  joue  de  Félise  du  bout  des  doigts;  si  elle  est  bien  sage,  bien  obéis- 
sante, elle  sera  aussi  mon  enfant  de  prédilection.  Voyez  donc  comme  elle  va  être 
heureuse  avec  nous  ! 

—  C'est  égal,  je  m'en  irais  bien  volontiers  quand  il  fera  jour,  murmura  l'en- 
fant avec  un  soupir  et  en  tournant  son  grand  œil  clair  vers  le  père  Boinet. 

—  Ab  !  mon  père,  dit  la  sœur  Geneviève  navrée,  j'ai  grand' peur  qu'elle  n'ait 
jamais  la  vocation. 

—  En  ce  cas,  nous  ne  la  retiendrions  pas,  mon  enfant,  répondit  avec  vivacité 
la  supérieure;  il  vaudrait  mieux  qu'elle  tâchât  de  faire  son  salut  dans  le  monde 
que  de  se  damner  dans  le  cloître. 

Le  père  Boinet  hocha  la  tête  et  dit  simplement  :  —  Dieu  disposera. 


III. 


Malgré  les  soins,  les  marques  d'affection  et  les  petites  flatteries  que  l'on  prodi- 
guait ordinairement  dans  les  couvents  aux  nouvelles  pensionnaires,  l'on  ne  réussit 


-JO  FELISE. 

pas  complètement  à  apprivoiser  Félise.  Celait  une  nature  tout  à  la  fois  opiniâtre 
et  fantasque,  qu'il  était  impossible  de  dominer  soit  par  la  douceur,  soit  par  la  sé- 
vérité; elle  ne  craignait  personne  et  n'avait  d'amitié  que  pour  la  sœur  Geneviève. 
Elle  finit  pourtant  par  se  soumettre  aux  devoirs  faciles  qui  lui  étaient  imposés; 
au  lieu  de  se  révolter  à  chaque  instant  contre  la  maîtresse  des  pensionnaires,  d'ex- 
primer en  termes  fort  peu  mesurés  ses  petites  volontés,  de  bouleverser  la  classe 
et  le  dortoir  par  sa  pétulance,  elle  apprit  à  marcher  posément  et  à  employer  les 
formules  bienséantes  et  chrétiennes  en  usage  dans  la  maison.  Ce  fut  à  peu  près 
tout  ce  qu'on  obtint  d'elle  pendant  les  premiers  mois  qu'elle  passa  au  couvent. 

Dans  ce  laps  de  temps,  la  sœur  Geneviève  prononça  ses  vœux.  Cet  engagement 
irrévocable  n'était  pas  accompagné  comme  la  prise  d'habit  de  cérémonies  solen- 
nelles et  lugubres.  Sans  apparat,  presque  sans  formalités,  la  novice  promettait  de 
garder  fidèlement  ses  vœux  religieux  et  recevait  le  voile  noir  des  mains  de  la 
supérieure,  ensuite  elle  signait  l'acte  authentique  de  sa  profession. 

La  sœur  Geneviève  subit  cette  dernière  épreuve  avec  une  fermeté  rare,  sans 
paraître  donner  un  regret  ou  un  souvenir  au  monde  dont  elle  se  séparait  sans 
retour.  Ce  fut  un  grand  sujet  de  joie  et  d'édification  pour  la  communauté  et  sur- 
tout pour  la  supérieure,  qui  d'abord  avait  douté  de  la  vocation  de  cette  jeune 
fille,  laquelle,  depuis  son  entrée  dans  la  maison,  avait  plutôt  manifesté  le  goût  de 
la  retraite  et  de  la  vie  cachée  qu'une  piété  fervente  ;  mais  quand  on  la  vit  accom- 
plir son  sacrifice  avec  un  visage  si  tranquille,  une  contenance  si  ferme,  on  jugea 
qu'elle  était  véritablement  appelée. 

Le  jour  même  de  sa  profession,  aussitôt  après  la  cérémonie,  la  sœur  Geneviève 
eut  la  permission  de  monter  dans  sa  cellule  pour  se  recueillir  et  se  reposer  un 
moment.  En  sortant  du  chœur,  elle  gagna  seule  le  dortoir.  Son  pas  était  rapide  et 
ferme;  elle  marchait  comme  quelqu'un  qui  est  sous  l'influence  d'une  agitation 
intérieure,  que  la  volonté  contient  et  domine.  Aussitôt  qu'elle  fut  dans  sa  cel- 
lule, elle  se  jeta  à  genoux,  les  mains  levées  au  ciel,  le  visage  inondé  de  larmes,  et 
dit  à  haute  voix  :  —  Seigneur,  Seigneur!  ne  repoussez  pas  celle  qui  dans  sa 
détresse  est  venue  vers  vous.  Prenez-moi,  mon  Dieu ,  puisque  je  suis  à  vous 
maintenant. 

Elle  voulait  prier  encore,  mais  sa  force  morale  était  épuisée;  elle  sentait  ses 
pensées  se  confondre  et  s'éteindre  dans  son  cerveau.  Pâle,  le  front  baigné  d'une 
sueur  froide,  elle  demeura  affaissée  sur  ses  genoux,  l'âme  et  le  corps  plongés  dans 
une  sorte  de  défaillance.  Cécile  de  Chameroy  la  surprit  dans  cette  situation.  La 
jeune  pensionnaire,  poussée  par  une  sollicitude  instinctive,  était  venue  sur  les  pas 
de  la  sœur  Geneviève;  lorsqu'elle  la  vit  ainsi  prosternée,  le  visage  couvert  de 
larmes,  les  yeux  fermés,  elle  se  jeta  à  genoux  à  ses  côtés  et  lui  dit  avec  une  dou- 
leur mêlée  d'effroi  :  —  Ma  sœur,  ma  chère  sœur,  vous  pleurez  le  jour  de  votre 
profession!  Oh  !  Seigneur  Dieu  !  vous  n'aviez  donc  pas  la  vocation  véritable? 

La  religieuse  sortit  par  degrés  de  sa  stupeur,  et,  passant  la  main  sur  ses  yeux 
encore  pleins  de  larmes,  elle  dit  avec  un  accent  inexprimable  de  résignation  et  de 
douceur  :  —  Pourquoi  donc  ai-je  pleuré,  mon  Dieu  !  qu'ai-je  laissé  dans  le  monde 
qui  puisse  me  causer  un  regret?  Ne  suis-je  pas  trop  heureuse  d'avoir  trouvé  ici  un 
refuge!  Ah!  je  dois  au  contraire  bénir  le  Seigneur  qui  m'a  ouvert  sa  maison  et 
m'a  donné  une  place  au  milieu  de  cette  famille  chrétienne. 

—  Vous  êtes  orpheline,  ma  sœur?  dit  Cécile  de  Chameroy  en  soupirant. 

La  religieuse  fît  un  geste  aflirmatif. 


FÉLISE.  21 

—  Et,  vous  trouvant  sans  appui  dans  le  monde,  vous  avez  pris  le  parti  d'entrer 
en  religion?  reprit  la  jeune  fille  avec  vivacité.  Vous  êtes  venue  ici  de  votre  propre 
mouvement?  Ah  !  ma  chère  sœur,  si  j'avais  été  comme  vous  en  âge  de  me  con- 
naître moi-même  quand  j'ai  perdu  mes  parents,  je  ne  serais  pas  entrée  aux  An- 
nonciades. 

—  Mais  vous  êtes  libre  encore  d'en  sortir,  mon  enfant,  s'écria  la  religieuse. 

—  Où  irais-je  à  présent?  répondit  M1Ie  de  Chameroy. 

—  Hélas!  chère  enfant,  reprit  la  religieuse,  c'est  une  faute  de  se  laisser  aller  à 
dételles  réflexions.  Soumettons-nous  au  sort  que  la  Providence  nous  a  fait,  et  lâ- 
chons d'aimer  les  devoirs  qui  nous  sont  imposés.  D'ailleurs,  que  nous  manqtie-l-il 
ici  pour  le  bien-être  de  l'âme  et  du  corps?  Y  a-t-il  au  monde  un  séjour  plus 
agréable  et  plus  tranquille? 

Elle  se  releva  à  ces  mots  et  fil  le  tour  de  la  cellule  après  avoir  entr'ouvert  la 
fenêtre  et  jeté  un  coup  d'oeil  sur  le  jardin. —  Voyez,  reprit-elle  en  passant  la 
main  sur  le  pied  de  son  lit  blanc  et  douillet,  ce  n'est  pas  ici  comme  chez  les  Ca- 
pucines, où  l'on  dort  sur  une  planche,  à  côté  d'une  tête  de  mort;  cette  cham- 
brette  est  propre  et  jolie  ;  Ton  a  la  vue  des  beaux  ombrages  du  jardin  et  l'on  y 
respire  un  air  si  pur,  si  rempli  de  l'odeur  du  feuillage,  qu'on  pourrait  se  croire 
à  la  campagne. 

—  C'est  vrai,  ma  soeur,  répondit  la  jeune  pensionnaire,  ici  tout  a  un  aspect 
riant  :  l'hiver,  les  salles  sont  bien  chauffées  et  bien  closes  ;  l'été,  l'on  a  de  longues 
récréations  et  l'on  se  promène  au  frais  dans  le  jardin;  pourtant  au  milieu  de  ce 
bien-être  je  songe  toujours  avec  regret  à  un  autre  séjour. 

—  Le  séjour  qu'habitaient  vos  parents? 

—  C'était  une  vieille  maison  fort  délabrée,  répondit  ingénument  Cécile;  elle 
donnait. sur  une  ruelle  obscure,  et  l'on  n'y  voyait  pas  clair  en  plein  midi.  Mon  père 
y  était  descendu  en  arrivant  à  Paris,  où  il  venait  solliter;  mon  père,  un  bon  gen- 
tilhomme, un  brave  officier  ruiné  au  service  du  roi.  Ma  mère  l'avait  accompagné; 
il  comptait  retourner  dans  sa  province  avec  une  pension.  Au  bout  de  quatre  ans, 
il  n'avait  encore  rien  obtenu,  et  en  attendant  quel  dénûment,  quelle  misère!  Mon 
pauvre  père,  je  le  vois  encore  écrivant  ses  suppliques  devant  la  fenêtre,  dans  une 
grande  chambre  sans  feu,  et  les  lisant  ensuite  tout  haut  à  ma  mère,  qui  restait  au 
lit  avec  moi  presque  tout  le  jour,  faute  d'une  bûche  à  mettre  dans  la  cheminée. 
Nous  ne  sortions  guère  que  le  dimanche  pour  aller  à  la  messe  ;  mais  alors  quelle 
joie!  j'en  rêvais  toute  la  semaine.  Nous  traversions  un  endroit  appelé  la  Place 
Royale;  parfois  il  faisait  soleil,  et  c'était  pour  moi  un  bonheur  inexprimable  de 
courir  au  grand  air  le  long  des  allées.  Souvent  ma  mère  avait  la  condescendance 
de  s'asseoir  sur  un  banc  et  de  me  laisser  jouer  pendant  une  demi-heure;  ensuite 
nous  rentrions  pour  toute  la  semaine  dans  notre  logis.  Je  ne  saurais  le  retrouver 
maintenant,  j'ai  oublié  jusqu'au  nom  de  la  rue  ;  mais  j'ai  encore  devant  les  yeux 
la  maison,  l'escalier  humide  et  noir,  la  chambre  propre,  toujours  rangée,  et  où  il 
faisait  toujours  froid,  les  meubles  délabrés,  et  le  grand  lit  sans  rideaux,  et  le 
buffet  orné  de  quelques  pièces  d'argenterie  qui  disparurent  l'une  après  l'autre. 
C'est  dans  cette  maison  qu'Angèle  vint  au  monde,  et  le  même  jour  ma  pauvre 
mère  mourut. 

La  voix  de  Cécile  s'altéra  en  prononçant  ces  derniers  mots.  Ses  yeux  doux  et 
riants  se  remplirent  de  larmes.  —  Et  après,  mon  enfant,  dit  la  sœur  Geneviève 
d'un  air  louché,  après  ce  malheur,  qu'arriva-t-il? 

TOMfc    îv.  »  2 


22  FÉLISE. 

—  Hélas!  après  ce  malheur,  il  en  vint  un  autre,  répondit  la  jeune  fille;  mon 
père  tomba  malade,  et  bientôt  l'on  reconnut  qu'il  n'en  reviendrai!  pas.  Aux  der- 
niers jours  de  sa  vie,  la  Providence  vint  pourtant  à  son  secours.  Un  de  ses  parents 
éloignés,  ayant  appris  sa  triste  situation,  courut  à  Versailles  et  sollicita  pour  lui. 
Il  avait  quelque  crédit,  il  obtint  tout  ce  qu'il  demanda;  mais  les  bienfaits  du  roi 
venaient  trop  tard.  Avant  de  mourir,  mon  père  nous  recommanda  à  ce  vieux  parent 
et  le  pria  d'être  notre  tuteur,  notre  bienfaiteur;  puis  il  me  tint  un  discours  que 
je  ne  compris  guère,  et  que  j'écoutais  en  pleurant.  Dès  qu'il  eut  rendu  son  âme  à 
Dieu,  notre  parent,  le  baron  de  Favras,  m'amena  ici.  Notre  chère  mère,  touchée 
de  notre  malheur,  consentit  à  recevoir  aussi  Angèle,  qui  était  une  toute  petite  en- 
fant encore  au  berceau. 

—  Et  ce  parent,  ce  tuteur,  vous  a-t-il  depuis  témoigné  quelque  intérêt?  de- 
manda la  sœur  Geneviève.  Vient-il  vous  voir  quelquefois? 

—  Jamais,  répondit  Cécile;  jamais,  quoiqu'il  demeure  très-près  d'ici,  car,  je 
m'en  souviens,  il  ne  fit  que  traverser  la  rue  pour  nous  y  amener.  Il  nous  connaît 
à  peine;  il  ne  peut  pas  nous  aimer.  Angèle  et  moi,  nous  n'avons  véritablement 
d'autre  père  et  d'autre  protecteur  que  le  bon  Dieu. 

—  Pauvres  enfants  !  murmura  la  sœur  Geneviève,  convaincue  de  la  nécessité  de 
leur  vocation. 


IV. 


C'était  une  dévote  italienne,  une  grande  dame  de  Gênes,  Vicloria  Fornari,  qui 
avait  fondé  l'ordre  des  Annonciades  Célestes,  et  un  jésuite,  le  père  Zannoni,  en 
avait  écrit  sous  sa  dictée  les  constitutions.  L'esprit  de  cet  institut  était  d'offrir 
une  retraite  aux  filles  qui,  ne  se  sentant  pas  attirées  vers  le  monde,  voulaient  vivre 
à  jamais  inconnues  et  cachées,  imitant  ainsi  la  solitude  de  Marie,  que  l'ange  trouva 
seule  dans  sa  chambre.  Leur  vie  devait  être  impénétrable  au  dehors,  douce  et 
facile  au  dedans.  La  maison  de  Paris  pratiquait  ces  observances  dans  leur  exacti- 
tude primitive.  Dirigée  par  les  pères  jésuites  de  la  rue  Saint-Anloine,  elle  avait 
conservé  intactes  les  traditions  de  l'ordre:  il  n'y  avait  peut-être  point  de  mona- 
stère en  France  où  la  discipline  fût  aussi  parfaite,  et  en  même  temps  les  devoirs 
de  l'état  religieux  aussi  faciles.  L'on  évitait  d'ailleurs  avec  un  soin  extrême  toutes 
les  causes  de  trouble,  d'agitations  intérieures  et  de  relâchement.  La  plupart  des 
religieuses,  entrées  dans  la  maison  dès  leur  enfance,  ne  franchissaient  jamais  par 
la  pensée  l'étroit  horizon  qui  bornait  leurs  regards;  pour  elles,  l'univers  était 
renfermé  dans  cette  enceinte.  C'étaient  des  âmes  simples,  ignorantes  et  heu- 
reuses, qui  descendaient  le  courant  de  la  vie  humaine  sans  secousses,  sans  bruit 
et  à  travers  un  éternel  crépuscule.  Quelques-unes,  plus  puissamment  douées, 
avaient  senti  leurs  facultés  se  développer  dans  les  enseignements  de  la  religion. 
Alors  elles  s'étaient  naturellement  tournées  vers  Dieu  ;  tout  ce  qu'elles  avaient 
d'intelligence  et  de  sensibilité  s'était  absorbé  dans  la  vie  mystique;  elles  cher- 
chaient avec  ardeur  les  voies  du  salut,  et  trouvaient  dans  la  pratique  des  devoirs 
religieux  un  aliment  suffisant  à  leur  activité. 

La  mère  Madeleine,  supérieure  du  couvent  de  l'Annonciation,  était  une  reli- 
gieuse vieillie  dans  les  plus  difficiles  fonctions  de  la  vie  monastique.  Capable  et 


FÉLISE.  25 

prudente,  d'une  piété  sincère,  d'un  caractère  droit,  d'une  humeur  sereine,  facile 
et  gaie,  elle  gouvernait  son  troupeau  avec  une  autorité  absolue,  tempérée  par  l'in- 
dulgence et  la  douceur.  Élue  pour  la  première  fois  supérieure  à  l'âge  de  vingt- 
cinq  ans,  elle  avait  réuni  de  nouveau  tous  les  suffrages  à  l'expiration  de  son  priorat, 
et,  chose  inouïe  dans  l'histoire  des  communautés  religieuses,  elle  continuait  ainsi 
sans  interruption,  depuis  vingt  années,  l'exercice  de  son  autorité. 

C'était  toujours  dans  la  maison  des  jésuites  de  la  rue  Saint-Antoine  qu'étaient 
choisis  le  confesseur  et  l'aumônier  des  Filles  Bleues.  Le  père  Boinet,  leur  direc- 
teur actuel,  joignait  à  une  piété,  à  une  sainteté  de  mœurs  avérée,  le  talent  de 
conduite  qui  distinguait  les  membres  de  la  compagnie  de  Jésus.  Ses  supérieurs 
avaient  compris,  avec  leur  tact  et  leur  pénétration  ordinaires,  que  c'était  un  de 
ces  hommes  encore  mieux  défendus  par  leur  propre  naturel  que  par  leurs  prin- 
cipes, et  ils  n'avaient  pas  hésité  à  lui  confier  la  direction  d'une  trentaine  de  femmes 
qui  n'étaient  pas  toutes  de  révérendes  sœurs,  au  teint  blême,  au  nez  barbouillé 
de  tabac.  Quoiqu'il  ne  manquât  ni  de  savoir,  ni  d'habileté,  ni  de  finesse,  il  ne  ma- 
nifestait dans  ses  discours  qu'une  médiocre  capacité  ;  personne  n'avait  comme  lui 
l'art  de  se  mettre  à  la  portée  des  esprits  simples  et  d'entrer  dans  leurs  minuties. 
Sa  figure  épaisse  et  bonasse  inspirait  de  la  confiance  aux  plus  timides,  et  il  était 
d'ailleurs  d'une  laideur  si  vulgaire,  qu'il  n'était  pas  à  craindre  que  les  plus  exal- 
tées le  regardassent  jamais  avec  une  dangereuse  admiration.  Au  lieu  de  pousser 
dans  les  rudes  sentiers  de  la  pénitence  le  docile  troupeau  commis  à  sa  garde,  il  le 
guidait  à  travers  les  voies  faciles  qui  mènent  également  au  ciel. 

Dès  son  entrée  au  couvent,  la  sœur  Geneviève  avait  été  l'objet  de  la  sollicitude 
particulière  du  père  Boinet.  Confident  eljuge  de  sa  vocation,  il  l'avait  encouragée 
par  des  motifs  qui  étaient  demeurés  ensevelis  dans  le  secret  du  confessionnal,  et 
que  la  jeune  novice  n'avait  révélés  qu'à  lui  seul.  Lorsque  la  supérieure  lui  avait 
témoigné  ses  scrupules  relativement  à  l'admission  de  cette  belle  jeune  fille,  qu'une 
résolution  subite  jetait  dans  le  cloître,  il  lui  avait  répondu  simplement  :  —  Soyez 
sans  inquiétude,  ma  révérende  mère;  c'est  une  âme  innocente;  elle  a  quitté  le 
monde  avec  sa  robe  baptismale,  et  n'a  apporté  ici  ni  un  regret  ni  un  souvenir  qui 
puissent  souiller  sa  pureté. 

Aussitôt  que  la  sœur  Geneviève  eut  pris  le  voile  noir,  elle  fut  chargée  de  se- 
conder la  maîtresse  des  pensionnaires  dans  ses  fonctions.  La  lâche  n'était  pas 
difficile;  on  ne  se  piquait  pas  d'instruction  chez  les  Annonciades,  et  plusieurs 
d'entre  les  religieuses  n'avaient  jamais  ouvert  d'autre  livre  que  leur  formulaire; 
mais,  en  revanche,  il  n'y  avait  point  de  maison  où  l'on  excellât  si  parfaitement  à 
broder  des  images  et  à  faire  des  bouquets  d'autel  avec  du  clinquant  et  du  papier 
doré.  La  sœur  Geneviève  apprenait  à  lire  aux  petites  pensionnaires,  et  travaillait 
avec  les  grandes  aux  ornements  d'église,  vrais  chefs-d'œuvre  qui  demeuraient 
souvent  une  année  entière  sur  le  métier  et  à  la  confection  desquels  participait 
toute  la  communauté. 

La  jeune  religieuse  put  s'occuper  ainsi  de  l'éducation  de  Félise.  D'abord  elle 
essaya  de  dompter  ce  naturel  indocile  et  fougueux,  mais  elle  n'y  réussit  qu'im- 
parfaitement. La  petite  fille,  opiniâtre  et  mutine,  résistait  à  ses  exhortations,  à 
ses  ordres,  puis  tout  à  coup  cédait  à  ses  prières,  car  elle  l'aimait  avec  toute  la 
tendresse  dont  le  cœur  égoïste  et  léger  des  enfants  est  capable.  De  son  côté,  la 
sœur  Geneviève  avait  pour  Félise  une  affection  inquiète  et  pour  ainsi  dire  dou- 
loureuse. Souvent  ses  regards  s'arrêtaient  avec  une  amère  expression  de  tristesse 


sur  celle  jolie  créature,  et  elle  murmurait,  en  passant  sa  main  dans  les  cheveux 
de  la  petite  Angèle  qui  ordinairement  se  tenait  tranquille  à  ses  genoux,  tandis 
que  Félise  bondissait  autour  d'elle  avec  la  capricieuse  vivacité  d'une  chevrette  : 
—  Seigneur,  mon  Dieu  !  quand  lui  ferez-vous  la  grâce  de  ressembler  à  ce  petit 
ange  ? 

Cécile  de  Cliameroy  devint  aussi  la  favorite  et  presque  l'amie  de  la  sœur  Gene- 
viève; bientôt  celte  enfant  comprit  ce  que  l'œil  pénétrant  de  la  mère  Madeleine 
n'avait  pas  aperçu,  ce  que  personne  ne  soupçonnait;  elle  comprit  que  l'âme  de  la 
jeune  religieuse  était  accablée  d'un  sombre  ennui,  d'une  douleur  mystérieuse  et 
incurable.  Des  souvenirs  chers  et  tristes,  de  vagues  regrets,  la  préoccupaient  se- 
crètement, et  quoiqu'elle  ne  parlât  jamais  de  sa  famille,  ni  du  temps  qui  avait 
précédé  son  entrée  en  religion  ,  Cécile  devinait  que  sa  pensée  revenait  sans  cesse 
vers  tout  ce  qu'elle  avait  quitté.  Souvent,  le  soir,  debout  à  la  fenêtre  de  sa  cellule, 
Geneviève  se  recueillait  longtemps  dans  une  muette  contemplation,  et  versait  des 
armes  en  élevant  ses  regards  vers  le  firmament  semé  d'étoiles.  Alors,  si  sa  jeune 
amie  venait  s'accouder  aussi  à  l'étroit  balcon,  elle  lui  disait  en  soupirant  : 

—  Oh  !  ma  chère  Cécile,  que  la  nuit  est  belle  !  Tournez  les  yeux  vers  le  fond  du 
jardin;  de  ce  côté,  l'on  n'aperçoit  plus  maintenant  que  le  feuillage  des  arbres  et 
la  voûte  du  ciel.  Il  me  semble  que  je  suis  au  milieu  des  champs,  que  je  respire  la 
bonne  odeur  des  bois,  l'air  vif  et  frais  qui  a  passé  sur  les  prairies.  Oh  !  si  vous 
saviez  comme  il  fait  beau,  les  soirs  d'été,  dans  les  allées  de  platanes,  au  bord 
de  l'eau! 

Parfois  elle  se  laissait  aller  à  des  réminiscences  enfantines;  assise  au  fond  de  sa 
cellule,  elle  prenait  Angèle  sur  ses  genoux,  et  lui  chantait  à  demi  voix  des  noëls 
languedociens  que  la  petite  fille  écoutait  d'un  air  curieux  et  naïf  sans  les  com- 
prendre. Souvent  alors  Félise  prêtait  l'oreille,  se  rapprochait  et  répétait  ces  gais 
refrains,  les  mêmes  sans  doute  avec  lesquels  sa  nourrice  l'avait  bercée.  D'autres 
fois,  à  l'heure  de  la  récréation,  la  sœur  Geneviève  quittait  le  jardin,  et  se  dirigeait 
vers  une  galerie  située  dans  une  partie  de  la  maison  que  n'habitaient  pas  les  reli- 
gieuses. Cette  longue  salle,  pavée  en  marbre  comme  une  église,  était  encore  ornée 
de  quelques  tableaux  dont  les  cadres,  disjoints  et  voilés  de  toiles  d'araignée, 
avaient  dû  être  dorés  jadis;  la  poussière  amassée  depuis  un  siècle  sur  ces  toiles 
vénérables  avait  effacé  les  ligures  et  noirci  toutes  les  teintes,  à  ce  point  qu'on  ne 
distinguait  plus  que  de  vagues  linéaments  sur  un  fond  couleur  de  suie.  L'ameu- 
blement avait  disparu,  sauf  quelques  sièges  délabrés  qui  gisaient  renversés  dans 
les  coins.  Celle  pièce,  qu'on  appelait  encore  par  tradition  la  Salle  des  princes, 
avait  dû  être  jadis  le  théâtre  de  splendides  fêles.  Sans  doute,  le  pied  léger  des 
danseuses  avait  souvent  frappé  ces  dalles  humides,  tandis  que  la  musique  faisait 
retentir  jusque  sous  les  ombrages  du  jardin  ses  vives  ritournelles;  mais  il  ne  res- 
tait pas  même  un  souvenir  de  ces  magnifiques  divertissements  :  de  tant  de  bruit 
et  d'éclat,  il  n'y  avait  plus  rien,  pns  d'autres  traces  qu'une  traînée  noirâtre  dont 
la  fumée  des  torchères  avait  obscurci  en  certains  endroits  les  lambris. 

Un  jour,  Cécile  eut  l'idée  de  rejoindre  la  sœur  Geneviève  pendant  sa  récréation 
solitaire.  Elle  la  trouva  assise  à  l'entrée  de  la  galerie,  le  visage  appuyé  sur  sa 
main,  le  regard  perdu  dans  l'espace  profond  à  demi  éclairé  par  un  rayon  de  soleil 
qui  traversait  les  ais  brisés  d'une  fenêtre,  et  frappait  obliquement  la  muraille 
tapissée  de  tableaux  : 

—  Eh!  ma  chère  sœur,  s'écria  la  fillette  en  riant,  que  faites- vous  ici,  en  rom- 


pagnie  de  tous  ces  vieux  portraits  qui  ont  l'air  de  vous  regarder  tristement  du 
haut  de  leur  cadre? 

—  Venez  çà  faire  connaissance  avec  eux,  follette,  dit  la  religieuse  en  se  rangeant 
pour  faire  place  à  Cécile  sur  le  banc  vermoulu  où  elle  était  assise;  puis,  repre- 
nant son  attitude  pensive,  elle  ajouta  :  — Je  me  figure  le  temps  où  l'on  donnait 
ici  le  bal... 

—  Le  bal!  répéta  Cécile  avec  un  profond  étonnement  ;  vous  vous  figurez,  ma 
chère  sœur,  ce  que  c'est  qu'un  bal!... 

—  Certainement,  car  j'y  ai  assisté,  répondit  la  sœur  Geneviève  avec  un  soupir. 

—  Vous  avez  dansé!  fit  Cécile  à  voix  basse  et  en  joignant  les  mains  avec  un 
geste  de  naïve  stupeur  ;  —  et,  après  un  moment  de  réflexion,  elle  ajouta  plus  bas 
encore  :  —  C'est  bien  divertissant,  n'est-ce  pas  ? 

—  Ah!  oui,  répondit  ingénument  la  jeune  religieuse,  et,  comme  Cécile  l'inter- 
rogeait encore  du  regard,  elle  ajouta  :  —  J'ai  été  au  bal  une  fois,  une  seule  fois, 
le  beau  jour  où  j'eus  seize  ans.  Elle  appuya  son  front  sur  sa  main  et  parut  revenir 
avec  un  plaisir  mélancolique  sur  ce  frivole  souvenir;  puis ,  se  relevant  tout  à  coup, 
elle  prit  le  bras  de  Cécile,  et  l'emmena  devant  les  tableaux. 

—  Je  prends  plaisir  à  voir  tous  ces  personnages,  lui  dit-elle,  car  je  les  connais. 

—  Sainte  Vierge!  où  donc  les  avez-vous  vus,  ma  chère  sœur?  s'écria  la  jeune 
pensionnaire  avec  un  étonnement  où  perçait  quelque  incrédulité. 

—  Dans  les  livres,  répondit  la  religieuse  en  souriant.  Nous  sommes  ici  en 
illustre  compagnie.  Regardez  les  noms  écrits  au  bas  de  ces  toiles,  et,  à  défaut  du 
nom,  ces  écussons  blasonnés. 

—  Vous  connaissez  les  armoiries? 

—  Comme  toutes  les  filles  nobles  qui  ont  passé  leur  enfance  dans  de  vieux  châ- 
teaux. Cette  maison,  dont  on  a  fait  un  monastère,  dut  appartenir  jadis  aux  Mont- 
morency, car  l'on  y  retrouve  partout  leur  écusson,  et  ces  portraits  représentent  la 
famille  du  grand  connétable. 

Cécile  parcourut  du  regard  la  série  de  figures  alignées  sur  les  panneaux,  et 
tâcha  de  démêler  leurs  traits  sous  la  poussière  séculaire  dont  elles  étaient  voilées; 
puis,  revenant  à  l'idée  qui  la  frappait  surtout,  elle  dit  en  désignant  un  portrait 
de  femme  dont  les  yeux  noirs  et  les  blanches  mains  ressorlaient  seuls  sur  la  toile: 

—  Vous  croyez  donc,  ma  chère  sœur,  que  cette  belle  dame  a  donné  ici  le  bal? 

—  Certainement,  répondit  la  sœur  Geneviève,  elle  doit  y  avoir  dansé  le  branle 
et  la  pavane  comme  c'était  la  mode  il  y  a  cent  ans  et  plus. 

—  Ah  !  s'écria  Cécile  en  riant,  si  nos  révérendes  mères  savaient  cela,  elles  vien- 
draient ici  jeter  de  l'eau  bénite. 

La  cloche  annonça  en  ce  moment  la  fin  de  la  récréation. 

—  Jésus-Marie,  déjà  !  reprit  Cécile;  la  mère  Perpétue  a  avancé  l'horloge,  j'en 
suis  certaine.  Allons!  il  faut  prendre  congé  de  celte  belle  compagnie. 

L'espiègle  à  ces  mots  fit  une  grande  révérence  aux  tableaux  et  s'en  alla  en  dan- 
sant suivie  de  la  sœur  Geneviève. 

Le  temps  marchait  cependant  au  milieu  de  ces  devoirs  et  de  ces  récréations 
monotones;  quatre  années  s'écoulèrent  pesantes,  uniformes,  sans  intérêt,  sans 
souvenirs.  La  sœur  Geneviève  en  avait  senti  passer  lentement  toutes  les  heures, 
et  il  lui  semblait  que  cette  période  de  son  existence  était  comme  un  seul  jour 
d'une  longueur  infinie. 

Angèle  et  Félise  étaient  encore  deux  enfants;  mais  Cécile  allait  avoir  seize 


26  FÉLISE. 

ans;  l'adolescente  était  devenue  une  belle  jeune  fille,  fraîche  et  brillante  comme 
un  bouton  de  rose.  Son  teint  pur  et  velouté  avait  un  éclat  incomparable,  et  ses 
cheveux  d'un  blond  doré  étaient  les  plus  beaux  du  monde.  A  chaque  mouvement 
de  tête  un  peu  trop  vif,  ces  magnifiques  tresses  se  dénouaient  et  retombaient 
jusqu'à  ses  talons.  Alors  la  maîtresse  des  pensionnaires  les  relevait  sous  son 
béguin  de  gaze  noire  et  grondait  doucement  l'étourdie,  qui  lui  répondait  en  riant  : 

—  Pardonnez-moi,  ma  cbère  mère,  bientôt  je  ne  vous  donnerai  plus  cette  peine. 
Le  jour  où  je  prendrai  le  voile  blanc,  les  grands  ciseaux  de  la  mère  Perpétue 
abattront  tout  cela. 

Le  moment  approchait  en  effet  où  la  jeune  pensionnaire  devait  prendre  l'habit 
de  novice,  et  elle  semblait  l'attendre  sans  effroi,  sans  inquiétude.  Son  humeur 
était  toujours  aussi  enjouée;  ses  yeux  vifs  et  riants  n'accusaient  ni  larmes  secrètes 
ni  soucieuses  insomnies,  et  son  charmant  visage  conservait  une  inaltérable  séré- 
nité. A  la  vérité  elle  ne  manifestait  pas  non  plus  l'impatiente  ferveur  d'une  âme  qui 
va  au-devant  de  ses  nœuds  mystiques.  La  mère  Madeleine  affirmait  qu'elle  avait  la 
vocation  passive  :  dans  l'opinion  de  la  digne  supérieure,  c'était  la  meilleure.  Elle 
jugea  qu'il  ne  fallait  pas  différer  de  fermer  à  jamais  sur  cette  blanche  brebis  les 
portes  du  bercail,  et  le  jour  fut  fixé  pour  la  cérémonie. 

L'usage  était  qu'avant  de  prendre  le  voile,  la  postulante  se  préparât  à  cet  acte 
solennel  par  quelques  jours  de  solitude  et  de  recueillement.  Il  y  avait  à  cet  effet, 
dans  la  maison,  une  chambre  isolée  dont  l'ameublement  était  tout  à  fait  con- 
forme à  la  pauvreté  monastique.  La  couchette  sans  rideaux  était  placée  entre  une 
chaise  de  paille  et  un  prie-Dieu  ;  l'étroite  fenêtre  qui  s'ouvrait  sur  une  cour  inté- 
rieure répandait  une  lumière  triste  sur  les  murs  entièrement  nus  et  blanchis  à  la 
chaux.  On  appelait  ce  mélancolique  séjour  la  solitude,  et  les  religieuses  d'une 
piété  fervente  sollicitaient  parfois  la  permission  de  s'y  enfermer  pour  quelques 
jours  par  esprit  de  mortification  et  de  pénitence. 

M"e  de  Chameroy  paraissait  toujours  dans  les  mêmes  dispositions  ;  elle  semblait 
toujours  gaie,  tranquille,  insouciante;  pourtant  la  veille  du  jour  où  elle  devait 
entrer  en  retraite,  comme  elle  se  trouva  seule  un  moment  avec  la  sœur  Geneviève 
après  la  prière  du  soir,  elle  lui  dit  précipitamment  et  d'une  voix  altérée  :  —  Ah  ! 
ma  chère  sœur,  je  ne  sais  ce  qui  se  passe  en  moi...  mon  âme  est  accablée  de  tris- 
tesse... j'ai  des  mouvements  de  désespoir,  quand  je  songe  que  dans  huit  jours  je 
prendrai  le  voile.  Oh  !  que  je  voudrais  être  un  petit  oiseau  pour  m'envoler  par 
delà  ces  murailles  ! 

—  Oh!  mon  enfant,  que  dites- vous!  s'écria  la  sœur  Geneviève  consternée; 
quoi,  vous  voudriez  quitter  le  couvent! 

—  Pour  vivre  seulement  quelques  jours  hors  d'ici,  je  crois  que  je  donnerais 
volontiers  le  reste  de  ma  vie. 

—  Eh  !  que  deviendriez-vous,  grand  Dieu  !  dans  ce  monde  dont  vous  n'avez 
aucune  idée,  où  vous  ne  connaissez  personne? 

—  Qu'importe?  répliqua  impétueusement  Cécile;  il  me  semble  si  beau  d'ici  ! 

—  Puis  elle  ajouta  en  pleurant  :  —  Mais  je  ne  sortirai  pas  du  couvent,  je  ne  pas- 
serai jamais  la  porte  de  clôture,  jamais,  ni  vivante  ni  morte!... 

En  ce  moment,  les  religieuses  entrèrent  au  dortoir;  la  sœur  Geneviève  n'eut 
que  le  temps  de  serrer  la  main  de  Cécile,  et  de  lui  dire  encore  : 

—  Mon  enfant,  demain  sans  doute  le  père  Boinet  viendra  vous  faire  commencer 
vos  exercices  spirituels;  il  faut  lui  déclarer  sincèrement  la  situation  de  votre 


âme.  Ne  craignez  rien,  c'est  un  saint  homme,  plein  de  lumières  et  de  miséricorde, 
il  vous  écoutera  avec  indulgence,  il  vous  consolera!... 

Le  lendemain,  M,le  de  Chameroy  entra  en  retraite,  et  la  sœur  Geneviève  ne  la 
vit  plus  que  dans  le  chœur,  enire  la  supérieure  et  la  maîtresse  des  novices. 

Celait  un  grand  événement  dans  les  maisons  religieuses  qu'une  prise  d'habit. 
Cette  cérémonie  attirait  beaucoup  de  monde,  et  les  bonnes  sœurs  mettaient  une 
pieuse  vanité  dans  l'exhibition  de  leurs  ornements  d'église.  A  l'approche  de  ce 
jour,  une  agitation  inaccoutumée  régnait  dans  le  couvent.  Les  révérendes  mères 
ne  quittaient  plus  la  sacristie;  elles  tiraient  des  armoires  de  cyprès  les  chasubles 
de  drap  d'or,  les  surplis  de  dentelle,  et  recommençaient  avec  orgueil  l'inventaire 
des  reliques  et  des  pièces  d'orfèvrerie,  tandis  que  les  jeunes  religieuses  faisaient 
des  bouquets  artificiels,  et  que  les  petites  pensionnaires  découpaient  des  colle- 
rettes neuves  pour  les  cierges.  On  veillait  le  soir,  afin  d'achever  ces  grands  prépa- 
ratifs, on  faisait  collation  à  l'ouvroir  :  c'était  une  activité,  une  jubilation  universelle. 

Au  milieu  de  toute  cette  allégresse,  la  sœur  Geneviève  réfléchissait  tristement 
aux  dernières  paroles  de  Cécile;  elle  tremblait  que  les  exhortations  du  père 
Boinet  eussent  été  sans  effet  sur  cette  âme  révoltée,  et  elle  voyait  arriver  avec 
une  inexprimable  inquiétude  le  jour  de  la  cérémonie.  L'avant-veille  de  ce  jour,  a 
la  sortie  du  chœur,  s'apercevant  que  Mlle  de  Chameroy  regagnait  seule  sa  cellule, 
elle  demeura  un  moment  en  arrière,  et  lui  dit  précipitamment,  tandis  que  les 
autres  religieuses  s'éloignaient  : 

—  Eh  bien!  mon  enfant,  votre  âme  est-elle  délivrée  des  mouvements  qui  la 
troublaient  ?  les  paroles  du  père  Boinet  ont-elles  raffermi  votre  vocation? 

Mlle  de  Chameroy  tourna  vers  la  religieuse  son  visage  pâli  par  les  tourments 
intérieurs  qu'elle  avait  soufferts,  et  répondit  en  versant  des  larmes  :  —  Oh  !  ma 
chère  sœur,  il  n'y  a  rien  de  changé  en  moi  ;  j'éprouve  toujours  les  mêmes  frayeurs, 
les  mêmes  angoisses...  le  Seigneur  m'a  retiré  sa  grâce... 

—  Vous  vous  êtes  confessée  au  père  Boinet? 

—  Oui,  ma  sœur,  je  lui  ai  avoué  les  répugnances,  les  désirs  coupables  que  j'ai 
conçus  malgré  moi  ;  mais  il  a  vu  sans  indignation  l'état  de  mon  âme.  Il  a  traité 
mes  appréhensions  de  scrupules  sans  fondement;  enfin  il  m'a  assuré  que  j'avais 
une  vocation  suffisante. 

—  Et  il  n'a  pas  jugé  à  propos  de  différer  la  prise  d'habit? 

—  Non,  ma  sœur  ;  il  m'a  recommandé  seulement  de  me  mettre  entre  les  mains 
du  Seigneur,  qui  connaît  mieux  que  nous-mêmes  les  voies  par  lesquelles  nous  de- 
vons aller  à  lui.  Alors,  pressée  par  une  douleur  mortelle,  je  me  suis  jetée  aux 
genoux  de  notre  révérende  mère,  je  lui  ai  déclaré  que  je  ne  me  sentais  pas  appelée 
à  la  vie  parfaite,  et  que  je  risquais  mon  salut  éternel  en  prenant  le  voile.  Elle  m'a 
écoutée  avec  une  bonté  infinie,  sans  me  blâmer,  sans  s'étonner,  en  m'appelant 
toujours  sa  chère  fille,  sa  chère  brebis.  Ensuite  elle  m'a  aidée  à  faire  un  nouvel 
examen  de  conscience,  et,  quoique  je  lui  aie  révélé  sincèrement  les  pensées  cou- 
pables qui  s'élevaient  dans  mon  esprit  à  mesure  que  j'approfondissais  mes  dispo- 
sitions, elle  a  refusé  de  croire  que  le  Seigneur  m'eût  ainsi  abandonnée,  elle  a  per- 
sisté à  me  rassurer  sur  ma  vocation.  Oh  !  ma  chère  sœur,  telle  est  mon  ingratitude 
et  mon  iniquité,  que  tant  de  douceur  et  de  miséricorde  ne  m'a  pas  touchée;  j'ai 
senti  au  contraire  en  moi  des  mouvements  de  révolte  et  de  haine.  Je  prendrai  le 
voile,  mais  je  ne  serai  pas  une  bonne  religieuse;  dans  le  fond  de  mon  cœur,  je 
détesterai  mes  vœux... 


28  FÉLISE. 

—  Oli!  mon  enfant,  ne  proférez  pas  de  telles  paroles  !  interrompit  la  sœur  Gene- 
viève avec  effroi  :  vous  êtes  dans  la  maison  du  Seigneur,  à  quelques  pas  de  son 
tabernacle... 

—  Il  est  vrai...  ne  me  punissez  pas,  mon  Dieu  !  je  me  soumets,  que  votre 
volonté  soit  faite  !  murmura  Mlle  de  Chameroy  en  baissant  la  tête  avec  un  geste 
d'abattement  plutôt  que  de  résignation. 

L'arrivée  de  la  mère  Madeleine  rompit  cet  entretien;  à  l'aspect  de  la  sœur 
Geneviève,  elle  fronça  légèrement  le  sourcil,  et  dit  d'un  air  de  sévérité  indulgente  : 
—  N'avez-vous  pas  entendu  la  cloche,  ma  cbère  fille?  la  communauté  est  déjà  à 
i'ouvroir.  Allez,  et,  en  faisant  votre  tâche,  dites  mentalement  dix  Pater  et  dix 
Ave  Maria,  pour  avoir  manqué  à  la  sainte  obéissance. 

Puis,  se  tournant  vers  M"c  de  Chameroy,  elle  ajouta  :  —  Vous,  ma  chère  en- 
fant, préparez-vous  à  vous  rendre  au  parloir.  Vous  avez  à  vous  acquitter  d'un 
dernier  devoir  envers  le  monde  :  il  faut  que  vous  demandiez  à  votre  tuteur,  M.  le 
baron  de  Favras,  son  consentement  pour  prendre  le  voile,  et  que  vous  lui  témoi- 
gniez votre  désir  qu'il  assiste  à  la  cérémonie.  Je  l'ai  fait  prier  de  venir  aujourd'hui 
à  cet  effet,  et  tantôt  vous  le  verrez  à  la  grille. 

—  Oui,  ma  chère  mère,  répondit  Mlle  de  Chameroy  avec  une  passive  soumis- 
sion. Il  y  avait  des  années  qu'elle  n'avait  aperçu  le  visage  de  ce  vieux  tuteur,  qui, 
après  avoir  remis  entre  les  mains  de  la  supérieure  la  petite  dot  des  deux  sœurs, 
ne  s'était  plus  occupé  de  leur  avenir,  et  elle  jugeait  avec  raison  qu'il  avait  oublié 
à  pou  près  leur  existence. 

La  mère  Madeleine  reconduisit  Mlle  de  Chameroy  jusqu'à  la  cellule  solitaire  où 
elle  était  en  retraite,  ensuite  elle  se  rendit  au  petit  parloir.  Le  père  Boinet  yen- 
trait  en  ce  moment. 

—  Eh  bien!  mon  révérend  père,  s'écria  la  mère  Madeleine,  quel  est  le  résultat 
de  la  démarche  que  vous  avez  eu  la  charité  de  tenter? 

—  Elle  a  eu  un  plein  succès,  grâce  au  ciel,  répondit  le  père  Boinet  de  l'air 
satisfait  d'un  homme  qui  vient  de  triompher  dans  une  entreprise  difficile.  M.  le 
baron  de  Favras  viendra  tantôt  signifier  à  sa  pupille  qu'il  s'oppose  à  sa  prise 
d'habit. 

—  Il  fera  cela  !  mon  révérend  père,  s'écria  la  mère  Madeleine  avec  joie  ;  vous 
êtes  certain  qu'il  le  fera? 

—  Il  y  est  très-résolu. 

—  Et  c'est  votre  révérence  qui,  par  ce  don  de  persuasion  qui  lui  est  parti- 
culier, a  tout  à  coup  obtenu  du  baron  de  Favras  qu'il  se  chargeât  de  ces  orphe- 
lines? 

—  A  Dieu  ne  plaise  que  je  me  fasse  honneur  de  sa  résolution!  mon  éloquence 
n'y  est  pour  rien.  M'étanl  enquis  d'abord  de  ce  qu'était  le  baron  de  Favras,  j'aban- 
donnai ma  première  idée,  laquelle  consistait  à  lui  confier  l'embarras  où  nous 
jetait  l'éloignement  subit  de  M"c  de  Chameroy  pour  l'état  religieux,  le  scandale 
qui  pourrait  s'ensrjvre  si  l'on  forçait  sa  vocation,  et  le  danger  d'un  tel  exemple 
pour  la  communauté.  Le  baron  est  un  vieil  officier  des  armées  du  roi,  qui  a  toute 
la  rudesse  et  l'esprit  absolu  des  gens  de  guerre.  Il  est  entiché  de  jansénisme  et  se 
pique  d'austérité;  pourtant  il  ne  va  guère  à  la  messe  que  les  jours  où  elle  est 
d'obligation  ;  il  a  en  abomination  les  gens  de  notre  robe  et  ne  va  au  sermon  que 
lorsqu'un  père  de  l'Oratoire  monte  en  chaire.  Vous  concevez,  ma  révérende  mère, 
que  je  ne  pouvais  agir  directement  auprès  d'un  tel  personnage.  Le  ciel  m'inspira 


FÉLISE.  29 

alors  de  faire  servir  l'aversion  même  qu'il  nous  porte  à  l'accomplissement  de 
noire  dessein.  Je  lui  dépêchai  quelqu'un  dont  l'habileté,  les  bonnes  intentions  et 
la  discrétion  me  sont  connues.  Cette  personne  lui  toucha  quelque  chose  de  notre 
influence  dans  cette  maison,  et,  satisfaisant  ensuite  à  ses  questions,  elle  acheva  de 
lui  faire  connaître  l'autorité  spirituelle  que  nous  y  exerçons  et  l'affection  parti- 
culière que  nous  portons  à  l'ordre  des  Annonciades.  Le  bonhomme  prit  feu  à  ce 
discours.  Il  s'indigna  de  l'approbation  qu'on  nous  donnait,  il  s'étonna  de  n'avoir 
pas  appris  plus  tôt  en  quelles  mains  étaient  tombées  ses  pupilles  ;il  dit  enfin  toutes 
les  choses  que  la  passion  inspire  à  nos  ennemis.  C'est  sur  ces  entrefaites  que  votre 
message  est  arrivé  ;  je  ne  doute  pas  qu'il  n'accoure  bientôt  au  parloir.  Ce  n'est  pas 
le  salut  de  ces  âmes  innocentes  qui  le  préoccupe,  c'est  la  haine  qu'il  nous  porte; 
mais,  quel  que  soit  le  motif  de  cette  action,  elle  atteint  notre  but.  Aujourd'hui 
même  il  emmènera  les  deux  sœurs,  et  le  scandale  de  celte  affaire  retombera  sur  lui 
seul;  vos  filles  ne  sauront  jamais  qu'il  y  avait  parmi  elles  une  révoltée  ;  nous 
aurons  séparé  à  temps  l'ivraie  du  bon  grain. 

—  Oui,  mon  révérend  père,  je  m'en  réjouis  avec  vous,  dit  la  mère  Madeleine 
en  soupirant;  mais,  je  vous  le  confesse,  ce  n'est  pas  sans  douleur  que  je  verrai 
partir  ces  enfants.  Il  semblait  que  le  Seigneur  me  les  eût  données  pour  toujours, 
et  tout  à  coup  je  les  perds.  Si  du  moins  j'étais  assurée  de  leur  bonheur  en  ce 
monde!  si  je  ne  tremblais  pas  pour  leur  salut  éternel  ! 

—  C'est  un  attachement  qu'il  faut  sacrifier  au  salut  de  vos  autres  filles  spiri- 
tuelles, répondit  le  père  Boinet  avec  autorité;  considérez,  ma  révérende  mère,  le 
changement  subit  de  MUe  de  Chameroy  et  les  suites  que  pouvait  avoir  un  tel 
exemple.  Vous  avez  vu  mieux  qu'elle-même  au  fond  de  son  âme;  elle  n'est  pas 
atteinte  d'un  dégoût  passager,  d'une  frayeur  qu'on  peut  apaiser;  c'est  la  vocation 
qui  manque  et  que  nous  ne  pouvons  lui  donner.  Qu'elle  s'éloigne  donc...  nous  ne 
pouvons  plus  rien  que  prier  pour  elle. 

—  Mais  sa  sœur,  cette  chère  créature  que  nous  avons  reçue  au  berceau,  l'on 
nous  la  prend  aussi!  dit  la  bonne  supérieure  en  essuyant  une  larme  qui  roulait 
malgré  elle  sous  sa  paupière. 

—  Le  baron  n'emmènera  pas  l'une  sans  l'autre,  et,  puisqu'il  faut  les  perdre 
ou  les  garder  toutes  deux,  l'alternative  n'est  pas  douteuse. 

—  Je  n'hésite  pas,  mon  père,  répondit  la  mère  Madeleine  avec  résignation; 
notre  vie  ne  doit-elle  pas  être  toule  d'abnégation  et  de  sacrifices! 

En  ce  moment,  on  sonna  pour  annoncer  que  quelqu'un  se  présentait  au  par- 
loir; aussitôt  la  mère  Madeleine  fit  avertir  Cécile,  et,  allant  au-devant  de  la  jeune 
fille,  elle  lui  dit  avec  une  émotion  qu'elle  ne  put  enlièrement  réprimer  :  — 
Passez  au  parloir,  ma  chère  enfanl  ;  vous  savez  ce  que  vous  avez  à  demander  à 
M.  votre  tuteur  ;  écoutez  avec  respect  ce  qu'il  lui  plaira  de  vous  répondre,  et  venez 
me  trouver  ensuite. 

Moins  d'un  quart  d'heure  après,  Cécile  rentra  dans  le  petit  parloir  pâle,  défaite, 
mais  les  mains  levées  au  ciel  et  le  front  radieux. 

—  Ma  chère  mère,  dit-elle,  M.  le  baron  me  refuse  son  consentement  ;  il  ne  veut 
pas  que  je  prenne  l'habit. 

—  Il  faut  vous  soumettre,  ma  chère  fille,  répondit  la  supérieure  d'un  ton 
calme;  adorez  les  volontés  de  Dieu,  et  préparez-vous  à  obéir  aux  ordres  de 
M.  votre  tuteur. 

—  Oh!  j'y  suis  prête!  s'écria  Mlle  de  Chameroy  avec  transport;  puis  elle 


30  FÉLISE. 

ajouta  avec  une  expression  mêlée  de  tristesse  et  de  joie  :  —  Ma  chère  mère,  qui 
l'eût  pensé?  M.  le  baron  veut  aussi  nous  faire  sortir  du  couvent. 

—  Je  ne  m'y  opposerai  pas,  répondit  la  mère  Madeleine,  toujours  maîtresse 
d'elle-même,  quoique  son  cœur  fût  pénétré  d'une  sensible  affliction;  votre  père 
en  mourant  a  légué  tous  ses  droits  à  M.  le  baron  de  Favras;  il  a  sur  vous  toute 
autorité,  et  je  suis  prèle  à  vous  remettre  entre  ses  mains. 

—  Je  vais  quitter  le  couvent  !  murmura  Cécile  en  joignant  les  mains  avec  un 
geste  d'étonnement,  presque  de  doute.  Est-ce  possible,  Seigneur,  mon  Dieu!  je 
vais  passer  la  porte  de  clôture  ?... 

—  Oui,  ma  lille,  dit  la  supérieure  en  la  considérant  d'un  œil  triste  et  attendri, 
vous  allez  nous  quitter  pour  toujours... 

A  ce  mol  prononcé  avec  un  accent  qui  ne  renfermait  cependant  aucun  reproche, 
Mlle  de  Cliameroy  sentit  son  ingratitude  et  les  torts  involontaires  de  son  cœur. 
Elle  se  jeta  à  genoux  devant  la  supérieure,  et,  baignant  de  pleurs  ses  mains  véné- 
rables, elle  lui  dit  d'une  voix  entrecoupée:  —  Oh  !  ma  chère  mère,  pardonnez- 
moi...  J'ai  bien  mal  répondu  aux  bontés  dont  vous  m'avez  comblée...  Je  n'étais 
pas  digne  du  nom  de  votre  lille  que  vous  m'avez  donné  si  longtemps... 

La  bonne  supérieure  ne  pul  retenir  ses  larmes;  elle  serra  dans  ses  bras  l'enfant 
qui  était  près  de  l'abandonner,  et  lui  dit  avec  un  accent  plein  de  douleur,  de  ten- 
dresse et  de  pieuse  fermeté  :  —  Ma  lille,  ma  chère  fille,  dans  la  vie  nouvelle  où 
vous  allez  rentrer,  souvenez-vous  des  exemples  que  vous  avez  eus  ici.  Vous  n'étiez 
pas  appelée  à  devenir  une  sainte;  renoncez  à  la  vie  religieuse,  mais  soyez  toujours 
une  fille  cbrétienne,  une  femme  d'honneur. 

Le  même  jour,  Mllc  de  Chameroy  et  sa  jeune  sœur  franchirent,  en  effet,  cette 
terrible  porte  de  clôture  qui  se  rouvrait  si  rarement  pour  rendre  au  monde  les 
filles  élevées  à  l'Annonciation;  mais  ce  grand  événement  ne  fut  connu  que  le  soir. 
La  supérieure  l'annonça  aux  religieuses  réunies  dans  l'ouvroir  pour  terminer  les 
préparatifs  de  la  cérémonie  du  surlendemain.  Elle  leur  expliqua  brièvement  com- 
ment le  baron  de  Favras  avait  interposé  son  autorité  pour  empêcher  MUe  de  Cha- 
meroy de  prendre  le  voile,  et  recommanda  les  deux  sœurs  aux  prières  de  la 
communauté. 

Cette  nouvelle  inouïe  jeta  les  bonnes  religieuses  dans  un  étonnement  et  une 
consternation  inexprimables.  On  levait  les  mains  au  ciel,  ou  parlait  à  haute  voix 
dans  l'ouvroir. 

—  Jésus,  mon  Sauveur  !  s'écria  la  mère  Perpétue,  une  telle  violence  presque 
au  moment  de  la  prise  d'habit...  Il  faut  que  cet  homme  soit  un  idolâtre,  un  athée, 
un  huguenot... 

—  Il  ne  réussira  pas  dans  ses  damnables  projets,  dit  une  autre  religieuse;  soyez 
assurées,  mes  très-chères  sœurs,  que  ces  enfants  résisteront  à  la  persécution,  et 
qu'après  l'avoir  confondu  par  leur  constance,  elles  l'obligeront  à  les  ramener 
parmi  nous. 

—  Que  le  Seigneur  leur  fasse  cette  grâce!  ajouta  une  troisième;  comme  on  se 
hâtera  de  leur  rouvrir  la  porte  du  bercail  à  ces  chers  agneaux! 

Une  des  anciennes  qui  était  sortie  de  l'ouvroir  sur  les  pas  de  la  supérieure 
revint  en  ce  moment. 

—  Ah!  mes  très-chères  sœurs,  dil-elle,  prions  pour  ces  colombes  ravies  par  un 
cruel  vautour.  Je  viens  de  parler  à  la  samr  Ursule  ;  c'est  elle  qui  a  ouvert  la  porte 
du  parloir  à  ce  méchant  homme  ;  elle  était  présente  lorsqu'il  a  emmené  ses  pupilles. 


FÉLISE.  31 

—  Oh!  ma  chère  mère,  dites-nous...  Quel  visage  a-t-il?  comment  s'est-il  expli- 
qué? s'écrièrent  les  religieuses. 

—  C'est  un  vieux  gentilhomme,  tout  perclus  de  goutte  et  de  rhumatismes.  Il 
a  fallu  que  son  valet  lui  donnât  le  bras  jusqu'au  parloir.  Sœur  Ursule  n'a  pas 
entendu  ce  qu'il  a  dit  d'abord  à  M"e  de  Chameroy,  elle  a  seulement  compris  qu'il 
parlait  d'un  ton  courroucé;  apparemment  il  a  fait  de  grande  menaces,  et  il  était 
décidé  à  pousser  jusqu'au  bout  le  scandale,  car  noire  révérende  mère  a  sur-le- 
champ  cédé.  On  lui  a  amené  les  deux  sœurs;  la  porte  de  clôture  s'est  ouverte,  et 
ces  pauvres  enfants  sont  sorties  en  versant  des  larmes.  Angèle  a  eu  peur  quand 
elle  a  entendu  le  bruit  de  la  rue;  elle  est  revenue  sur  ses  pas  tout  éplorée;  il  a 
fallu  que  sa  sœur  l'emportât  dans  ses  bras. 

—  Pauvres  enfants,  que  le  Seigneur  les  délivre  du  joug  de  ce  pervers!  s'écria 
la  mère  Perpétue;  mes  chères  sœurs,  nous  demanderons  au  révérend  père  Boinet 
de  faire  une  neuvaine  à  cette  intention. 

Pendant  ce  colloque,  la  sœur  Geneviève,  assise  à  l'écart,  pleuraitsilencieusemenl 
sous  son  voile  et  serrait  dans  ses  mains  la  petite  main  de  Félise,  qui  lui  disait  à 
voix  basse  d'un  air  triste  et  surpris  :  —  Entendez-vous  ?  les  deux  Chameroy  sont 
sorties...  elles  sout  parties  sans  vous  le  dire.  Vous  les  aimiez  bien  pourtant  ! 

La  sœur  Geneviève  rendit  grâce  au  ciel  de  cet  événement,  qui  changeait  le  sort 
de  sa  jeune  amie;  mais  dès  lors  une  plus  mortelle  tristesse  pesa  sur  son  âme,  un 
ennui  plus  profond  la  dévora  secrètement.  Celte  séparation  la  privait  d'une  con- 
solation puissante  et  continuelle.  L'humeur  enjouée  de  Cécile  dissipait  souvent 
sa  tristesse;  elle  sentait  en  elle-même  comme  un  reflet  de  cet  esprit  vif,  de  ce 
naturel  charmant.  Elle  trouvait  aussi  de  douces  satisfactions  dans  les  soins  qu'elle 
prenait  de  sa  sœur;  Angèle  lui  était  devenue  à  son  insu  plus  chère  que  Félise,  et 
elle  s'élait  accoutumée  à  la  considérer  comme  une  enfant  que  le  ciel  lui  avait  à 
jamais  donnée.  D'abord  elle  espéra  vaguement  qu'elle  lui  serait  rendue;  mais  le 
père  Boinet,  qui  lui  avait  laissé  dans  le  premier  moment  la  consolation  de  celte 
vaine  attente,  l'en  détourna  graduellement  et  finit  par  lui  faire  comprendre  qu'elle 
était  pour  toujours  séparée  des  deux  charmantes  créatures  qu'elle  avait  élevées 
avec  tant  d'amour.  Le  monde  était  véritablement  fermé  pour  les  filles  de  l'An- 
nonciation ;  aucun  bruit  ne  pénétrait  à  travers  les  sourdes  murailles  de  la  olôture, 
et  quoique  l'hôtel  du  baron  de  Favras  fût  situé  dans  le  voisinage,  quoique  de  la 
porte  du  couvent  l'on  pût  presque  apercevoir  ce  qui  se  passait  chez  lui,  les  reli- 
gieuses n'entendirent  plus  jamais  parler  des  demoiselles  de  Chameroy. 

La  sœur  Geneviève  tomba  par  degrés  dans  une  sorte  de  langueur  morale  et  de 
dépérissement  physique  dont  elle  ne  paraissait  pas  souffrir.  C'était  comme  une 
plante  jeune  et  vivace  qui,  violemment  transplantée  dans  un  lieu  sans  air  et  sans 
soleil,  s'étiole  et  périt  lentement.  Elle  végéta  ainsi  quelques  années  sans  se  plaindre, 
sans  s'effrayer,  sans  connaître  même  que  sa  vie  consumée  était  près  de  s'éteindre. 
Presque  jusqu'au  dernier  jour  elle  descendit  au  chœur  et  remplit  sa  tâche  à  l'ou- 
vroir.  Elle  ne  se  dispensait  pas  non  plus  des  devoirs  que  lui  imposait  sa  charge  de 
sous-maîtresse  des  pensionnaires;  aux  heures  du  travail,  elle  surveillait  encore 
les  petites  mains  paresseuses  et  distraites  de  ces  enfants  réunis  en  cercle  autour 
d'elle,  mais  pendant  la  récréation,  au  lieu  de  les  suivre,  elle  restait  assise  à 
l'entrée  du  jardin,  la  tête  inclinée,  le  regard  errant  tantôt  sur  le  ciel,  tantôt  sur 
les  arbres  dont  les  feuilles  commençaient  à  tomber. 

Un  soir,  elle  se  trouva  si  faible,  qu'elle  ne  put  remonter  seule  jusqu'à  sa  cellule, 


32  FÉLISE. 

et  qu'elle  tomba  en  défaillance  entre  les  bras  des  religieuses  qui  l'accompagnaient. 
La  mère  Madeleine  accourut  aussitôt,  et,  jugeant  que  cette  maladie  de  langueur 
était  tout  à  coup  arrivée  à  sa  période  extrême,  elle  fit  appeler  le  père  Boinet. 
La  sœur  Geneviève  ne  parlait  plus;  sa  respiration  était  haletante,  inégale,  et  ses 
paupières  entr'ouvertes  ne  laissaient  apercevoir  que  la  moitié  de  ses  prunelles 
bleu  pâle,  dont  le  doux  rayonnement  était  déjà  éteint.  La  vie  abandonnait  rapide- 
ment ce  corps  débile,  et  l'âme  errait  sur  les  limites  indécises  qui  séparent  nos 
jours  de  l'éternité.  Le  père  Boinet  essaya  de  lui  parler;  mais  elle  ne  pouvait  plus 
l'entendre,  et,  avant  qu'on  eût  entièrement  achevé  les  cérémonies  dont  l'église 
environne  les  mourants,  elle  expira.  Elle  expira  sans  souffrance,  en  balbutiantquel- 
ques  paroles  inintelligibles  et  en  soupirant  faiblement  comme  un  entant  qui  s'endort. 

On  avait  éloigné  Félise  dès  les  premiers  moments,  et  elle  avait  passé  la  nuit 
dans  une  cellule  éloignée.  Elle  avait  dormi  sans  inquiétude,  car,  dans  l'inexpé- 
rience et  l'insouciante  légèreté  de  son  âge,  elle  ne  songeait  pasà  la  mort  :  comme 
la  sœur  Geneviève  était  si  jeune  encore,  l'idée  qu'elle  pouvait  mourir  bientôt  ne 
s'était  jamais  présentée  à  son  esprit,  et  la  veille  elle  n'avait  pas  été  effrayée  en 
la  voyant  si  faible  et  si  malade.  Le  malin,  lorsque  la  cloche  sonna  le  premier 
Angélus,  elle  se  leva,  s'étonnanl  du  silence  qui  régnait  dans  le  dortoir,  et,  sans 
concevoir  encore  aucune  inquiétude,  elle  sortit  doucement  pour  aller  trouver  les 
autres  pensionnaires.  En  ce  moment,  la  supérieure  venait  elle-même  lui  annon- 
cer le  funeste  événement.  —  Ma  chère  fille,  lui  dit-elle  en  la  ramenant  dans  sa 
cellule,  mettez-vous  à  genoux  et  offrez  au  Seigneur  votre  cœur  et  votre  âme  afin 
qu'il  les  console  :vous  êtes  éprouvée  bien  jeune  par  une  grande  affliction. 

Félise  obéit  en  arrêtant  sur  la  mère  Madeleine  ses  grands  yeux  clairs,  où  se 
peignait  l'étonnement  plutôt  que  l'inquiétude.  Tandis  qu'elle  interrogeait  ainsi  la 
supérieure  du  regard,  n'osant  lui  adresser  une  question  directe,  les  sons  de  la 
cloche  qui  commençait  à  sonner  le  glas  funèbre  retentirent  jusqu'au  fond  du  dor- 
toir. Félise  jeta  un  grand  cri  et  devint  tremblante  :  elle  avait  tout  à  coup  pres- 
senti le  fatal  événement,  et  son  visage  exprimait  tout  à  la  fois  l'anxiété,  le  doute  et 
un  affreux  désespoir.  —  Priez,  mon  enfant,  reprit  la  supérieure  navrée  de  douleur, 
priez  et  soumettez-vous;  Dieu  nous  a  ôté  la  sœur  Geneviève.  Elle  est  allée  au  ciel, 
avec  les  anges... 

—  Elle  est  morte!  non,  non...  je  ne  le  crois  pas!...  s'écria  Félise  en  se  préci- 
pitant vers  la  porte.  La  mère  Madeleine  ne  put  la  retenir,  et  les  religieuses  qui 
se  trouvèrent  sur  son  passage  essayèrent  inutilement  de  l'arrêter;  elle  courut 
éperdue  à  la  cellule  de  la  sœur  Geneviève,  et  demeura  comme  foudroyée  sur  le 
seuil.  La  pauvre  trépassée  était  sur  son  lit,  vêtue  de  ses  habits  religieux  et  le  cru- 
cifix entre  les  mains.  Sa  figure  était  si  blanche  et  si  calme,  qu'on  eût  dit  la  statue 
d'albâtre  d'une  des  saintes  de  l'ordre,  habillée  de  la  tunique  de  laine  blanche,  du 
long  scapulaire  et  du  manteau  bleu  céleste. 

Félise  considéra  d'un  œil  fixe  et  presque  stupide  ce  triste  tableau,  ensuite  elle 
alla  se  mettre  à  genoux  dans  un  coin  de  la  cellule,  et  y  resta  immobile,  le  corps 
ployé,  le  visage  caché  contre  le  mur.  Les  exhortations  du  père  Boinet,  les  conso- 
lations qu'essayait  de  lui  donner  la  supérieure,  furent  sans  effet;  on  ne  put  ni  la 
faire  changer  de  place,  ni  lui  arracher  une  parole.  Sa  douleur  ne  se  manifestait 
que  par  de  rares  sanglots  et  d'involontaireslressaillements.  Elle  ne  pleurait  pas,  et 
ses  yeux,  fermés  à  demi,  étaient  entourés  d'un  cercle  livide,  comme  si  les  larmes 
qui  ne  pouvaient  jaillir  eussent  meurtri  ses  blanches  paupières. 


Quelques  heures  plus  tard,  toute  la  communauté  vint  processionnellement 
chercher  le  corps  de  la  sœur  Geneviève  pour  le  descendre,  selon  l'usage,  au  mi- 
lieu du  chœur,  où  il  devait  rester  exposé  jusqu'au  lendemain.  Lorsqu'on  eut  em- 
porté le  cercueil,  Félise  se  releva  d'elle-même  cl  suivit  le  triste  cortège.  Pendant 
le  reste  delà  journée  et  la  nuit  suivante,  tandis  que  les  religieuses  priaient,  elle 
demeura  à  l'écart,  le  corps  affaissé  sur  ses  genoux,  la  têle  baissée  sur  sa  poitrine. 
Ni  les  exhortations,  ni  les  ordres  de  la  supérieure,  ne  purent  la  tirer  de  cette  im- 
mobilité :  elle  assista  ainsi  à  la  cérémonie  des  funérailles;  mais  lorsque  tout  fut 
fini,  lorsqu'on  eut  descendu  le  corps  clans  les  caveaux  de  l'église,  cette  douleur 
passive  se  changea  en  un  désespoir  effrayant.  La  malheureuse  enfant  repoussa  les 
religieuses  qui  s'empressaient  autour  d'elle,  et  sortit  du  chœur  d'un  pas  rapide; 
mais  les  forces  lui  manquèrent  aussitôt,  et  elle  s'arrêta  au  pied  du  grand  esca- 
lier. 

—  Ma  chère  Dite,  lui  dit  la  supérieure  avec  une  douceur  mêlée  d'autorité,  vous 
péchez  grièvement  contre  Dieu  et  contre  vous-même  en  vous  abandonnant  à  ces 
transports.  Ce  n'est  pas  ainsi  que  doit  se  manifester  la  douleur  d'une  âme  chré- 
tienne... 

—  Ma  chère  mère,  interrompit  Félise  d'une  voix  brève,  j'ai  une  grâce  à  vous 
demander.  Vous  ne  me  la  refuserez  pas...  vous  ne  pouvez  rien  me  refuser  après  un 
si  grand  malheur... 

—  Parlez,  ma  chère  fille,  je  suis  disposée  à  vous  accorder  tout  ce  qui  pourra 
contribuer  à  votre  consolation.  Que  demandez-vous?  que  voulez-vous? 

—  Je  veux  sortir  sur  l'heure  de  cette  maison,  répondit  Félise  en  jetant  autour 
d'elle  des  regards  égarés,  je  veux  m'en  aller  loin  d'ici... 

A  celte  déclaration  inattendue,  un  murmure  d'élonnement  et  d'indignation 
s'éleva  de  tous  côtés.  Jamais  aucune  fille  élevée  à  l'Annonciation  n'avait  proféré 
de  semblables  paroles:  c'était  comme  un  blasphème,  un  arrêt  de  réprobation  pro- 
noncé par  la  bouche  même  de  celle  qui  voulait  abandonner  l'asile  saint  où  sa  jeu- 
nesse avait  trouvé  les  secours  temporels  et  la  nourriture  spirituelle.  La  supérieure, 
un  peu  émue  de  celte  espèce  de  scandale,  s'écria  en  levant  les  mains  au  ciel  :  — 
Le  malin  esprit  veut  la  perte  de  celte  faible  créature  !  priez  pour  elle,  mes  chères 
sœurs...  C'est  une  âme  qu'il  faut  regagner  à  Dieu. 

A  ces  mots,  elle  ordonna  du  geste  aux  religieuses  de  se  retirer,  et,  s'approchant 
de  Félise,  elle  lui  dit  avec  son  air  habituel  de  patience  et  de  mansuétude  : 

—  Venez,  ma  chère  fille,  votre  corps  est  aussi  malade  que  voire  âme;  vous  avez 
peine  à  vous  soutenir.  Appuyez-vous  sur  mon  bras. 

—  Où  voulez-vous  m'emmener?  s'écria  Félise  avec  une  expression  de  désespoir 
farouche  ;  vous  voulez  que  je  retourne  dans  la  cellule  de  ma  tante  Geneviève!  que 
j'aille  encore  au  chœur,  à  l'ouvroir,  au  jardin,  partout  où  j'avais  coutume  de  la 
rencontrer!  Non,  non...  puisqu'elle  n'y  est  plus,  je  n'y  rentrerai  jamais! 

—  Je  veux  vous  emmener  dans  ma  propre  cellule,  mon  enfant,  répondit  la  mère 
Madeleine,  pénétrée  de  commisération;  je  veux  moi-même  vous  soigner,  vous  con- 
soler... Vous  vous  consolerez,  ma  chère  Féiise  :  Dieu  éprouve  parfois  ses  créa- 
tures; il  leur  envoie  de  grandes  afflictions;  mais  sa  miséricorde  soulage  bientôt 
les  cœurs  désolés.  La  douleur  où  vous  êtes  plongée  est  un  état  passager;  il  n'y  a 
que  les  damnés  qui  souffrent  éternellement.  Bientôt  vous  vous  apercevrez  que  le 
Seigneur  ne  vous  a  pas  tout  ôté.  Vous  avez,  il  est  vrai,  perdu  une  personne  bien 
chère,  mais  il  vous  reste  une  nombreuse  famille  à  laquelle  vous  êtes  unie  par  les 


54       '  FÉLISE. 

liens  de  l'amour  et  de  la  charité  chrétienne  :  je  suis  votre  mère,  ma  chère  Félise, 
et  toutes  les  annonciades  sont  vos  sœurs. 

Après  avoir  attendu  un  moment  l'effet  de  ces  paroles,  elle  ajouta  d'un  air  de 
décision  affectueuse  :  — Allons,  mon  enfant,  suivez-moi. 

La  pauvre  désolée  fit  un  pas  en  arrière  en  détournant  la  tête. 

—  Obéissez,  ma  fille,  reprit  la  mère  Madeleine  avec  un  accent  sévère  et  triste  ; 
si  je  ne  pouvais  vous  persuader,  il  faudrait  me  résoudre  à  vous  contraindre. 

Félise  demeura  immobile  et  ne  répondit  pas.  Alors  la  supérieure,  ayant  appelé 
deux  sœurs  converses,  leur  ordonna  Je  la  conduire  dans  une  cellule  voisine  de  la 
sienne,  et  de  ne  pas  la  perdre  de  vue  un  seul  moment. 

Lorsque  le  père  Boinet  apprit  ce  qui  s'était  passé,  il  dit  après  réflexion  à  la  mère 
Madeleine  :  —  Ceci  est  grave,  ma  révérende  mère;  cette  enfant  ne  peut  pas  sortir 
d'ici  comme  Mlle  de  Chameroy;  quelle  que  soit  sa  vocation,  il  faut  qu'elle  soit 
religieuse. 

—  Oh  !  mon  père,  que  dites-vous?  interrompit  la  supérieure.  Je  vous  ai  entendu 
souvent  détester  les  vocations  forcées  et  déplorer  l'opiniâtreté  des  parents  qui 
obligent  leurs  filles  à  entrer  en  religion. 

—  Il  est  vrai,  répondit-il  vivement;  mais,  croyez-moi  sans  que  je  m'explique 
davantage,  la  place  de  celte  enfant  n'est  pas  dans  le  monde,  et  la  charité  vous 
commande  d'user  de  tous  les  moyens  pour  la  garder  ici  et  pour  la  décider  à  pren- 
dre le  voile. 

La  cellule  où  Ton  avait  conduit  Félise  était  séparée  du  grand  dortoir  par  les 
deux  pièces  qu'on  appelait  l'appartement  de  la  supérieure.  Cette  chambrette, 
propre  et  bien  éclairée,  avait  vue  sur  le  jardin,  et  le  soleil  d'automne  l'égayait 
tout  le  .jour  de  ses  tièdes  rayons.  Une  sœur  converse  prenait  soin  de  la  jeune 
pensionnaire  et  lui  tenait  silencieusement  compagnie.  Chaque  matin  la  mère 
Madeleine  passait  une  heure  auprès  d'elle,  chaque  soir  elle  revenait  encore;  mais 
sa  patience,  son  inépuisable  charité,  son  habileté  à  gagner  les  âmes,  échouaient 
contre  cette  douleur  emportée  et  mêlée  de  résolutions  extrêmes.  Félise  était  inac- 
cessible à  toutes  les  consolations.  Parfois  morne,  abattue,  silencieuse,  elle  pas- 
sait plusieurs  heures  assise  dans  le  coin  le  plus  obscur  de  la  cellule,  la  tête  pen- 
chée sur  sa  poitrine,  dans  l'altitude  d'une  sombre  rêverie.  D'autres  fois  elle  avait 
des  paroxysmes  de  désespoir  dont  la  violence  épuisait  ses  forces  morales,  et 
auxquels  succédait  une  sorte  d'anéantissement. 

Un  jour,  la  supérieure  lui  amena  une  de  ses  compagnes,  et,  se  retirant  presque 
aussitôt,  elle  les  laissa  ensemble. 

Alors  la  jeune  pensionnaire  s'assit  à  côté  de  Félise,  qui  ne  lui  avait  rien  dit 
encore,  et,  l'embrassant  les  larmes  aux  yeux,  elle  s'écria  :  —  Oh  !  ma  bonne  amie, 
dans  quelle  affliction  nous  sommes  toutes!  Notre  révérende  mère  a  demandé  que 
l'on  fil  des  prières  pour  toi,  el  tous  les' jours,  après  la  messe,  toute  la  commu- 
nauté fait  une  nenvaine  à  ton  intention.  Il  est  certain  que  lu  en  éprouveras  de 
grandes  consolations,  et  que,  dès  qu'elle  sera  finie,  tu  reviendras  parmi  nous... 

Félise  garda  le  silence,  et  fit  seulement  avec  la  tête  un  gesle  négatif. 

—  Nous  nous  jetterons  aux  pieds  de  notre  mère,  reprit  la  jeune  pensionnaire, 
nous  intercéderons  pour  toi.  Quand  tu  seras  pardonnée,  nous  viendrons  te  cher- 
cher, et,  comme  dit  la  mère  Perpétue,  nous  te  ramènerons  en  triomphe  au  bercail. 

Ces  marques  naïves  d'inlérêt  et  d'amitié  ne  produisirent  pas  plus  d'effet  sur 
Félise  que  les  admonestations  de  la  mère  Madeleine  ;  elle  retira  sa  main  des 


mains  de  sa  jeune  amie,  et  lui  répondit  d'un  ton  bref:  —  Non,  il  faut  me  laisser 
seule  ici;  je  m'y  trouve  mieux  que  parmi  vous. 

—  Seigneur!  mon  Dieu!  tu  ne  nous  aimes  donc  plus? 

—  Je  ne  sais  pas...  Je  n'ai  plus  qu'une  pensée,  à  présent,  je  ne  sens  plus  qu'une 
seule  chose  :  c'est  que  ma  tante  Geneviève  est  morte,...  que  je  ne  la  reverrai 
jamais,  jamais —  Je  voudrais  mourir  aussi....  Je  l'aimais  tant! 

Elle  fondit  en  larmes  à  ces  mots,  et,  se  couvrant  le  visage  avec  le  pan  de  son 
tablier,  comme  pour  ne  plus  apercevoir  la  clarté  du  jour,  elle  Gt  signe  à  la  jeune 
pensionnaire  de  s'éloigner.  Celle-ci  s'eu  allait  toute  contrôlée  faire  part  à  ses 
compagnes  des  sentiments  où  elle  avait  trouvé  Félise  ;  mais  la  supérieure,  qu'elle 
rencontra  sur  son  chemin,  ayant  écouté  le  récit  de  ce  qui  venait  de  se  passer,  lui 
dit  gravement  :  —  C'est  bien,  ma  chère  fille;  vous  avez  parlé  comme  vous  le 
deviez  à  cette  pauvre  enfant.  A  présent,  la  charité  vous  ordonrie  de  taire  les 
réponses  que  le  malin  esprit  lui  a  inspirées.  Lorsqu'on  vous  interrogera  à  ce 
sujet,  vous  répondrez  simplement  qu'elle  a  écouté  vos  discours  sans  rompre  le 
silence  :  ceci  n'est  pas  un  mensonge,  c'est  une  restriction  permise,  et  que  vous 
pouvez  faire  en  conscience. 

Le  lendemain,  la  mère  Madeleine  dit  à  son  directeur  :  —  J'ai  fidèlement,  suivi 
vos  instructions,  mon  révérend  père,  mais  jusqu'ici  j'ai  agi  sans  succès.  Malgré 
votre  pénétration  et  vos  lumières,  vous  n'avez  pas  tout  à  fait  apprécié  peut-être 
le  caractère  de  cette  enfant;  avec  son  élourderie,  son  insouciance  habituelle,  il  y 
a  en  elle  un  fonds  d  opiniâtreté  bien  rare  à  son  âge.  Quoiqu'elle  eût  pour  la 
pauvre  sœur  Geneviève  une  affection  singulière,  son  cœur  n'est  guère  capable 
d'attachement;  elle  n'aime  plus  personne  ici  maintenant,  et  n'obéit  qu'à  l'auto- 
rité, à  la  force.  C'est  une  sensible  affliction  pour  moi  de  ne  pouvoir  remédier  à 
ses  dispositions,  et  je  la  quitte  toujours  pénétrée  de  douleur. 

—  Ainsi,  ma  révérende  mère,  dit  le  père  Boinet,  vous  n'avez  pas  remarqué  le 
moindre  changement,  le  moindre  progrès? 

—  Pas  le  moindre;  sa  situation  est  toujours  la  même;  mes  exhortations  l'im- 
portunent, les  soins  que  lui  donne  la  sœur  Ursule  l'aigrissent,  elle  se  consume 
dans  un  mortel  abattement;  si  nous  la  gardons  encore  quelque  temps  ainsi,  elle 
succombera. 

—  Vous  désespérez  de  cette  âme,  ma  révérende  mère,  dit  le  directeur  avec 
l'accent  d'un  léger  reproche;  vous  êtes  près  d';ibandonner  votre  tâche...  Le  bon 
pasteur  ne  laissait  pas  ainsi  sa  brebis  égarée  à  moitié  chemin.  Il  y  a  plus  d'un 
moyen  de  la  ramener,  et  nous  allons  aviser  à  prendre  le  meilleur. 

Il  réfléchit  un  moment  et  reprit:  —  Il  faut  que  cette  enfant  quille  pour  un 
temps  le  couvent. 

—  Elle  esl  orpheline;  en  quelles  mains  la  remettre  avec  sécurité,  Seigneur 
Dieu! 

—  Vous  rappelez-vous,  ma  révérende  mère,  qu'elle  fut  amenée  ici  par  une 
dame  il  y  aura  neuf  ans  le  dernier  jour  de  celle  année.  C'était  sa  proche  parente, 
la  propre  sœur  de  sa  mère,  qui  venait  de  bien  loin  pour  la  donner  aux  Annon- 
ciades.  Depuis  lors,  celte  personne  a  envoyé  de  temps  en  temps  quelqu'un  à  la 
grille  pour  s'informer  de  la  sœur  Geneviève  et  se  recommander  à  ses  prières.  Elle 
demeure  près  d'ici,  et  elle  ne  refusera  pas  de  recevoir  sa  nièce  dans  sa  maison. 

—  Mais,  mon  révérend  père,  observa  la  supérieure,  c'est,  contre  votre  pre- 
mière décision,  rendre  Félise  au  monde... 


56  FELISE, 

—  Si  ce  que  l'on  m'a  rapporté  est  vrai,  c'est  l'envoyer  au  contraire  dans  un  si 
triste  séjour,  que  bientôt  elle  demandera  d'elle-même  à  revenir  ici.  Qu'elle  ignore 
jusqu'au  dernier  moment  notre  dessein  :  je  vais  m'en  occuper  sur  l'heure,  et  tâcher 
démener  la  chose  promptement. 

—  Que  le  ciel  bénisse  vos  efforts  et  vos  intentions  !  s'écria  la  digne  supérieure 
avec  reconnaissance;  il  est  certain,  mon  révérend  père,  que  Dieu  vous  inspire 
toujours  ce  qui  doit  tourner  à  sa  gloire,  ainsi  qu'au  repos  et  à  la  prospérité  de 
cette  maison. 

Le  surlendemain,  après  vêpres,  le  père  Boinet  fit  demander  la  supérieure  au 
petit  parloir.  —  Le  ciel  aidant,  j'ai  conduit  à  bien  cette  affaire,  lui  dit-il  :  la  per- 
sonne chez  laquelle  je  me  suis  présenté  a  été  sensiblement  touchée  en  apprenant 
la  mort  de  notre  pauvre  sœur  Geneviève;  mais  elle  se  refusait  à  recevoir  sa  nièce. 
Il  a  fallu  longtemps  pour  vaincre  sa  résolution.  Maintenant,  ma  révérende  mère, 
faites  appeler  ici  votre  enfant  rebelle. 

Félise  entra  dans  le  parloir  avec  un  visage  indifférent  et  morne  ;  elle  s'atten- 
dait peut-être  à  une  rigoureuse  admonestation,  et  il  était  évident  qu'elle  était 
prête  à  la  recevoir  dans  un  silence  passif;  mais,  au  lieu  de  la  regarder  d'un  œil 
sévère,  le  père  Boinet  lui  dit  avec  bénignité  :  —  Vous  avez  manifesté,  mademoi- 
selle, le  désir  de  quitter  cette  maison  ;  persistez-vous  dans  cette  résolution? 

—  Oui,  mon  révérend  père,  balbutia  Félise,  troublée  par  cette  question  inat- 
tendue. 

—  En  ce  cas,  reprit  le  père  Boinet  du  même  ton,  vous  allez  en  sortir  dès 
aujourd'hui  :  votre  tante,  Mlle  Philippine  de  Saulieu,  vous  recevra  chez  elle. 

—  Ma  tante  Philippine  !  répéta  Félise  avec  une  vague  frayeur,  car  ce  nom  lui 
avait  rappelé  tout  à  coup  les  tristes  impressions  de  son  enfance. 

—  On  va  vous  conduire  dans  sa  maison,  ma  chère  fille,  dit  alors  la  mère  Made- 
leine; fasse  le  ciel  que  vous  trouviez  auprès  d'elle  les  consolations  qui  vous  man- 
quent ici  !...  Aimez-la,  honorez-la,  vivez  dans  la  crainte  de  Dieu,  et  souvenez-vous 
que  le  couvent  des  Annonciades  est  toujours  ouvert  à  celles  qui,  désabusées  du 
monde,  veulent  y  revenir  pour  le  reste  de  leur  vie. 

Félise  hésita  un  moment;  d'un  côté,  elle  voyait  la  sombre  et  imposante  figure 
de  sa  tante  accompagnée  de  sa  vieille  Suzanne,  de  l'autre  ces  lieux  vides  et  désolés 
où  avait  vécu  la  sœur  Geneviève,  et  d'où  elle  était  sortie  pour  toujours.  Le  senti- 
ment de  celte  perte  cruelle  l'emporta;  elle  fit  instinctivement  un  pas  vers  la 
porte,  et  dit  d'une  voix  étouffée,  en  se  couvrant  la  figure  de  son  mouchoir  :  —  Je 
suis  prèle!... 


V. 


Il  y  avait,  à  cinquante  pas  du  couvent  des  Annonciades,  une  assez  grande  mai- 
son dont  la  façade  était  masquée  par  un  mur  sans  fenêtres,  et  percé  seulement 
d'une  porte  cochère.  La  cour  qui  séparait  cet  édifice  de  la  rue  était  plantée  de 
tilleuls  que  la  hachette  de  l'émondeur  n'avait  pas  touchés  depuis  plusieurs 
années,  et  dont  les  branches  touffues  formaient  un  sombre  couvert.  Au  delà  s'ou- 
vrait un  vestibule  auquel  le  voisinage  des  arbres  ôlait  le  peu  de  clarté  qu'aurait 
pu  y  jeter  une  fenêtre  grillée  avec  des  barreaux  de  fer.  Un  large  escalier  à  rampe 


de  pierre  occupait  l'un  des  côtés;  mais,  au  seul  aspect  des  marches,  couvertes 
d'une  couche  de  poussière  que  le  balai  n'avait  jamais  soulevée,  on  comprenait 
que  les  étages  supérieurs  n'étaient  pas  habités.  Après  le  vestibule,  il  y  avait  une 
antichambre  si  vaste,  que  toute  la  domesticité  d'un  grand  d'Espagne  y  aurait  tenu 
à  l'aise,  et  où  l'on  ne  voyait  pas  clair  même  en  plein  midi. 

Félise  arriva  dans  cette  maison  silencieuse  et  sombre,  conduite  par  Suzanne, 
qui  était  allée  la  recevoir  à  la  porte  de  clôture.  La  chagrine  suivante  avait 
toujours  le  même  air  rogue,  les  mêmes  inflexions  de  voix  cassantes,  la  même 
tournure  de  vieille  fille  soucieuse  et  desséchée.  En  ce  moment,  elle  semblait 
sourdement  irritée  et  marmottait  des  acclamations  sans  suite  entremêlées  de 
soupirs  et  de  gestes  saccadés.  Félise  marchait  sur  ses  pas,  presque  tremblante 
et  n'osant  lui  adresser  la  parole.  Elle  trouva  dans  l'antichambre  le  vieux  Balin, 
lequel  était  velu  de  noir  comme  autrefois,  muet,  raide,  et  tout  d'une  pièce  dans 
sa  jaquette.  Après  avoir  reconnu  Félise  d'un  regard  oblique,  il  lui  ouvrit 
la  porte  d'une  seconde  pièce  qui  faisait  suite  à  l'antichambre,  et  se  rangea  pour 
la  laisser  passer.  Quoiqu'elle  ne  fût  naturellement  ni  timide  ni  craintive,  elle 
entra  le  cœur  palpitant  dans  cette  vaste  pièce  à  peine  éclairée  par  les  derniers 
rayons  du  jour,  et  au  fond  de  laquelle  elle  distinguait  vaguement  une  personne 
debout  et  immobile.  Au  lieu  d'avancer,  elle  s'arrêta,  interdite  et  sans  lever  les 
yeux;  puis,  faisant  un  effort,  elle  balbutia:  — Ma  tante,  vous  ne  me  reconnaissez 
plus,  peut-être... 

—  Si  fait  !  je  vous  reconnais,  Félise,  répondit  MIIe  Philippine  de  Saulieu,  après 
avoir  jeté  sur  elle  un  seul  regard,  et  en  se  détournant  avec  un  tressaillement  qui 
trahissait  le  sentiment  involontaire  de  répulsion  et  de  douleur  dont  son  âme  était 
saisie;  mais,  dominant  presque  aussitôt  cette  impression,  elle  ajouta  :  —  Vous 
étiez  donc  bien  mal  au  couvent,  que  vous  avez  voulu  en  sortir? 

—  Oui,  depuis  que  j'ai  perdu  ma  bonne  tante  Geneviève,  répondit-elle  en  pleu- 
rant. Tant  qu'elle  a  vécu,  je  n'ai  jamais  songé  à  m'en  aller  du  couvent.  Est-ce 
que  j'aurais  pu  la  quitter  !  Je  l'aimais  tant  !  J'étais  venue  auprès  d'elle  toute  petite, 
et  je  ne  connaissais  pas  d'autre  famille,  car  je  ne  vous  voyais  jamais,  ma  tante,  et 
je  vous  avais  presque  oubliée. 

A  ces  mots,  elle  leva  les  yeux  pour  reconnaître  la  noble  et  belle  figure  qui 
était  vaguement  restée  dans  son  souvenir;  mais  il  lui  sembla  qu'elle  ne  revoyait 
pas  la  même  personne  :  ces  beaux  cheveux  blonds  qui  s'allongeaient  jadis  eu  spi- 
rales dorées  avaient  entièrement  blanchi,  et  leurs  mèches  argentées  encadraient 
un  front  sillonné  de  rides  ;  ces  traits  délicats  étaient  hâves  et  flétris  ;  une  vieil- 
lesse prématurée  avait  courbé  cette  taille  de  reine.  Mlle  de  Saulieu  gardait  encore 
le  deuil  rigoureux  qu'elle  portait  en  arrivant  à  Paris;  sa  robe  de  raz  de  Saint- 
Maur  traînait  par  derrière  comme  un  manteau  de  veuve,  et  sa  coiffe  de  crêpe  noir 
était  attachée  avec  des  épingles  d'acier  bronzé.  Félise  la  considéra  un  moment 
avec  un  étonnement  plein  de  tristesse,  et,  frappée  de  son  lugubre  costume  autant 
que  de  sa  figure,  elle  lui  dit  avec  un  soupir  :  —  Vous  avez  pris  le  grand  deuil 
pour  la  mort  de  ma  tante  Geneviève? 

—  Je  le  porte  depuis  dix  ans,  et  je  le  garderai  toute  ma  vie,  répondit  MIle  de 
Saulieu. 

Suzanne  était  entrée  dans  le  salon  en  même  temps  que  Félise,  et  elle  parais- 
sait observer  avec  inquiétude  l'effet  que  produirait  sur  sa  maîtresse  celle  première 
entrevue.  Apparemment  elle  comprit  que  M"0  de  Saulieu  était  déjà  remise  de  la 
TOMS   iv.  5 


38  FELISE. 

pénible  impression  que  lui  avait  causée  l'aspect  de  sa  nièce,  car  elle  se  rapprocha 
de  Félise  et  lui  dit  d'un  ton  radouci  :  —  Avec  la  permission  de  mademoiselle,  ne 
voulez-vous  point  passer  dans  votre  chambre? 

—  Comme  il  vous  plaira,  Suzanne,  répondit-elle,  intérieurement  satisfaite 
d'échapper  à  l'embarras  de  ce  premier  entretien,  que  sa  iante  soutenait  d'une 
façon  si  laconique.  Quand  elle  eut  fait  la  révérence  et  tourné  le  clos,  Mlle  de  Sau- 
lieu  la  suivit  du  regard,  et  murmura  avec  un  soupir  qui  semblait  sortir  du  fond 
de  son  cœur  saignant  et  déchiré  :  —  Mon  Dieu  !  quel  sacrifice  !... 

Ensuite  elle  s'assit  à  sa  place  accoutumée,  et,  reprenant  sa  tapisserie,  elle  se 
mit  à  travailler  machinalement. 

L'appartement  de  M"e  de  Saulieu,  situé  au  rez-de-chaussée,  se  composait  de 
trois  grandes  pièces  qui  occupaient  toute  la  façade  intérieure,  laquelle  formait 
ensuite  deux  ailes  en  retour  sur  le  jardin.  Chacune  de  ces  constructions,  peu  pro- 
fondes, ne  contenait  qu'une  chambre  à  chaque  étage.  La  chambre  qui  faisait  suite 
à  l'appartement  de  M"c  de  Saulieu  avait  été  arrangée  à  la  hâte  pour  recevoir  Félise. 
Ce  séjour  était  loin  d'offrir  l'aspect  riant  et  propret  des  cellules  du  couvent  :  les 
murs,  revêtus  de  boiseries  peintes  en  camaïeu,  n'avaienl  point  d'autre  tapisserie. 
Chaque  panneau  formait  un  tableau  représentant  des  personnages  allégoriques, 
les  Saisons,  les  Éléments,  etc.,  lesquels  faisaient  une  procession  de  figures  blan- 
ches, sur  un  fond  grisâtre,  de  l'effet  le  plus  mélancolique.  La  cheminée,  sous  le 
chambranle  de  laquelle  on  pouvait  se  tenir  debout,  était  décorée  de  pentes  à 
double  feston,  et  le  lit  à  colonnes,  placé  sur  une  estrade,  était  d'une  dimension 
capable  d'étonner  une  petite  personne  accoutumée  à  l'étroite  couchette  garnie 
d'un  lendelet  blanc  où  dormaient  d'un  sommeil  si  tranquille  les  pensionnaires  de 
l'Annonciation. 

Le  jour  baissait,  et  les  hautes  croisées  qui  donnaient  sur  le  jardin  ne  jetaient  plus 
qu'un  faible  crépuscule  qui  s'épaississait  de  moment  en  moment.  Le  vent  d'au- 
tomne sifflait  à  travers  les  portes  et  faisait  frôler  les  rideaux  contre  la  boiserie. 
Félise  s'assit  toute  transie  sur  un  tabouret,  et  parcourut  la  chambre  d'un  regard 
attristé.  Suzanne  alluma  deux  bougies, ..ouvrit  un  de  ces  beaux  meubles  incrustés 
de  nacre  et  d'écaillé  qu'on  appelait  autrefois  des  cabinets  et  qui  servaient  à  la 
fois  de  secrétaire  et  de  commode;  puis  elle  se  mit  à  ranger  le  modeste  trousseau 
de  la  jeune  pensionnaire.  Parmi  les  robes  et  le  linge  soigneusement  plies  se  trouvait 
le  coffret  que  M1|e  de  Saulieu  avait  remis  à  la  sœur  Geneviève  le  jour  même  où 
Félise  était  entrée  à  l'Annonciation.  Comme  il  avait  été  immédiatement  déposé 
entre  les  mains  de  la  supérieure  et  qu'il  était  resté  depuis  cette  époque  au  fond 
d'une  armoire  de  la  sacristie,  Félise  n'en  avait  aucun  souvenir.  En  ce  moment 
même,  elle  ne  s'aperçut  pas  du  mouvement  qu'avait  fait  Suzanne  en  le  trouvant 
sous  sa  main.  La  vieille  suivante  ne  jeta  qu'un  regard  sur  ce  riche  écrin,  et  se  hâta 
de  le  placer  dans  un  tiroir  à  secret  qu'elle  referma  sur-le-champ.  Après  tous  ces 
arrangements,  elle  ouvrit  les  rideaux  du  lit,  fit  la  couverture,  et  dit  à  Félise  qui, 
les  mains  croisées  sous  son  tablier  et  la  tête  penchée,  la  suiv.it  du  regard,  sans 
proférer  une  parole:  —  A  présent,  mademoiselle,  je  vais  vous  faire  souper; 
ensuite  vous  vous  coucherez... 

—  Déjà  !  observa  Félise;  au  couvent  l'on  ne  se  couchait  qu'à  neuf  heures.  Je 
n'ai  pas  encore  sommeil ,  et  je  vais  faire  compagnie  à  ma  tanle  pendant  la  soirée, 
si  elle  le  permet. 

—  Elle  ne  fait  jamais  la  veillée,  répondit  Suzanne  ;  dès  que  la  nuit  est  venue, 


FELISE.  39 

mademoiselle   se   met   au    lit,   et  personne  ne    bouge   plus  dans  la   maison. 

—  Jésus!  que  me  dites-vous  là!  Notre  révérende  mère  supérieure  disait  tou- 
jours que,  pour  ne  pas  avoir  de  mauvais  rêves,  il  fallait,  avant  de  s'endormir, 
égayer  son  esprit  par  la  récréation  et  sanctifier  son  âme  par  l'oraison.  Est-ce  que 
ma  tante  ne  se  récrée  pas  un  moment  après  souper? 

—  Elle  ne  soupe  pas  :  tantôt  je  lui  servirai  dans  son  lit  un  biscuit  et  un  verre 
d'eau;  ce  sera  là  tout  son  repas. 

—  Et  elle  fait  ainsi  collation  toute  l'année? 

—  Toute  l'année;  mais  vous  n'êtes  pas  obligée  d'en  faire  autant.  On  va  vous 
servir  à  souper. 

—  Je  n'ai  pas  faim,  répondit  tristement  Félise.  Pourtant,  lorsqu'elle  vit  que 
Suzanne  prenait  un  flambeau  et  se  disposait  à  sortir,  elle  aima  mieux  la  suivre  que 
de  rester  seule  jusqu'au  lendemain  dans  cette  grande  chambre,  dont  l'aspect  lui 
semblait  si  triste.  La  salle  à  manger  où  Suzanne  la  conduisit  était  vaste  et  sombre, 
comme  toutes  les  autres  pièces  de  l'appartement,  et  le  soir  la  lueur  des  bougies 
ne  rayonnait  pas  jusqu'au  plafond,  arrondi  en  coupole  et  peint  à  la  fresque  dans 
le  goût  italien.  Au  milieu  de  la  salle,  il  y  avait  une  grande  table  servie  en  vaisselle 
plate,  et  où  on  avait  mis  un  seul  couvert  ;  la  crédence  placée  en  face  était  garnie 
de  plats  d'argent  d'une  dimension  colossale,  et  qui  reluisaient  dans  la  pénombre 
comme  des  boucliers. 

Félise  s'assit  en  considérant  d'un  œil  étonné  ce  somptueux  couvert  et  cette 
salle  dont  les  lambris  étaient  éclairés  pour  ainsi  dire  par  la  profusion  des  pièces 
d'argenterie  rangées  sur  les  dressoirs.  La  pauvre  enfant  essaya  de  goûter  à  l'am- 
bigu froid  qu'on  venait  de  lui  servir,  mais  elle  ne  put  prendre  d'autre  nourriture 
qu'un  peu  de  fruit  et  une  goutte  de  vin.  Pendant  qu'elle  faisait  ce  léger  repas, 
Balin,  la  serviette  au  bras,  se  tenait  derrière  sa  chaise  pour  changer  son  assiette 
et  lui  verser  à  boire  La  figure  de  ce  vieux  serviteur  se  mêlait  dans  son  esprit  aux 
vagues  souvenirs  de  sa  première  enfance,  et  elle  se  prit  à  penser  au  temps  déjà 
éloigné  où,  après  un  long  voyage,  elle  était  arrivée  à  la  porte  du  couvent  de  l'An- 
nonciation ;  elle  se  rappela  le  moment  où  Balin  l'avait  prise  dans  le  carrosse  et 
portée  sur  le  seuil,  tandis  que  le  lourd  battant  s'ouvrait  sans  bruit  devant  elle. 
—  Il  y  a  bien  des  années  que  je  ne  vous  avais  vu,  dit-elle  en  se  retournant  tout  à 
coup,  pourtant  j'ai  remis  tout  de  suite  votre  figure;  mais  vous,  j'en  suis  certaine, 
vous  ne  m'auriez  pas  reconnue,  si  Suzanne  ne  m'eût  annoncée? 

—  Pardonnez-moi,  mademoiselle,  répondit  laconiquement  Balin. 

—  Oh  !  fil- elle  d'un  ton  incrédule  et  en  étendant  la  main  à  la  hauteur  de  la 
table,  je  n'étais  pas  plus  grande  que  cela  quand  vous  m'avez  laissée  à  la  porte 
de  l'Annonciation,  et  mon  visage  n'est  plus  le  même  que  celui  d'une  enfant  de 
cinq  ans. 

—  Ce  n'est  pas  sur  le  souvenir  que  j'avais  gardé  des  traits  de  mademoiselle 
que  je  l'aurais  reconnue,  répondit  Balin,  c'est  sur  une  ressemblance  de  famille. 

—  Est-ce  que  je  ressemble  à  ma  pauvre  mère?  demanda  vivement  Félise. 
Balin  soupira  et  lit  un  geste  négatif. 

—  Alors  ma  figure  vous  rappelle  celle  de  mon  père,  reprit  Félise;  mon  père, 
hélas!  je  le  vois  comme  dans  un  songe,  je  me  rappelle  confusément  ses  traits. 

—  Vous  vous  trompez,  ce  n'est  pas  possible,  murmura  Balin. 

Félise  s'accouda  sur  la  table,  le  regard  fixe,  une  main  appuyée  sur  son  front, 
et  reprit  lentement  en  s'interrompant  par  intervalles,  comme  quelqu'un  qui 


40  FÉLISE. 

cherche  à  ressaisir  des  choses  confuses  dans  sa  mémoire  :  —  Nous  demeurions 
dans  un  château.  Il  y  avait  une  chambre  tapissée  de  bleu  et  beaucoup  de  rosiers 
devant  les  fenêtres.  C'était  la  chambre  de  ma  mère,  je  crois....  mais  je  ne  me  la 
rappelle  point,  ma  pauvre  mère....  Le  visage  de  mon  père  est  au  contraire  tout 
présent  a  mes  yeux.  Il  avait  une  belle  figure,  le  front  haut,  le  teint  un  peu  pâle. 
Un  jour,  ce  doit  être  la  dernière  fois  que  je  l'ai  vu,  il  était  tout  habillé  de  noir, 
et  apparemment  ce  costume  lugubre  me  fa  peur,  car,  lorsqu'il  vint  à  moi  pour 
m'embrasser,  je  me  détournai  en  jetant  des  cris.  Il  n'était  plus  au  château,  alors; 
il  était  dans  un  endroit  que  je  ne  me  rappelle  plus...  Pourtant  je  vois,  je  vois 
encore.... 

Elle  s'interrompit  comme  pour  démêler  des  scènes,  des  tableaux  dont  les  traits 
étaient  épars  dans  sa  mémoire;  puis  elle  reprit  tout  à  coup  en  se  retournant  vers 
Balin  :  —  Mais  vous  étiez  là  alors  ;  je  m'en  souviens,  c'est  vous  qui  m'avez  portée 
dans  vos  bras  jusqu'à  la  chambre  où  était  mon  père...  Ensuite  vous  m'avez  rame- 
née à  ma  tante  Philippine,  et  je  n'ai  fait  que  pleurer  tout  le  long  du  chemin,  je  ne 
sais  pas  pourquoi.  Vous  voyez  bien  que  je  m'en  souviens. 

—  Il  est  vrai!  répondit  Balin,  qui  l'avait  écoutée  en  pâlissant,  et  dont  les  lèvres 
tremblantes  ne  purent  articuler  que  ce  seul  mol;  mais  Félise,  préoccupée  de  ses 
propres  pensées,  ne  s'aperçut  point  de  son  trouble.  Après  un  long  silence,  il 
reprit  :  —  Souffrez  que  je  vous  donne  un  conseil.  Ne  répétez  jamais  à  Suzanne  ce 
que  vous  venez  de  me  dire;  gardez-vous  surtout  d'en  parler  devant  mademoiselle, 
et  ne  lui  adressez  jamais  aucune  question  sur  votre  famille. 

A  ces  mots,  il  prit  un  flambeau  et  marcha  devant  Félise,  qui  rentra  tristement 
dans  sa  chambre.  Suzanne  se  hâta  de  la  mettre  au  lit,  ensuite  elle  lit  le  tour  de 
la  chambre,  regarda  si  tout  était  clos,  et  se  retira  en  emportant  les  lumières. 
Lorsque  Félise  se  retrouva  seule  sous  ses  rideaux,  au  milieu  du  silence  et  des 
ténèbres,  elle  se  prit  à  penser  et  à  se  recueillir.  Depuis  qu'elle  avait  franchi  la 
porte  du  couvent,  un  triste  élonnement  l'avait  distraite  de  sa  douleur;  mais  lors- 
qu'elle eut  perdu  de  vue  cet  intérieur  si  sombre,  ces  visages  mélancoliques,  lros- 
qu'elle  n'entendit  plus  résonner  à  son  oreille  la  voix  aigre  de  Suzanne  et  le 
fausset  enroué  de  Balin,  elle  songea  derechef  à  sa  pauvre  tante  Geneviève  et 
recommença  à  la  pleurer  amèrement.  Longtemps  elle  inonda  de  ses  larmes 
l'oreiller  de  toile  de  Hollande  où  reposait  sa  tète;  vers  le  malin,  elle  s'endormit 
enfin,  ou  plutôt  elle  s'assoupit,  accablée  de  fatigue. 

Le  jour  comme  la  nuit,  un  morne  silence  régnait  dans  l'hôtel  habité  par  M11"  de 
Saulieu  ;  l'on  n'y  entendait  aucun  des  bruits  du  dehors,  car  la  façade  intérieure 
était  séparée  de  la  rue  par  la  cour  et  par  le  profond  vestibule,  dont  les  portes 
étaient  toujours  fermées.  Lorsque  Félise  s'éveilla,  elle  reconnut  qu'il  faisait  jour 
à  un  faible  rayon  qui  traversait  une  fente  des  volets  et  tombait  sur  son  oreiller. 
Elle  se  hâta  de  se  lever;  en  ce  moment,  une  horloge  voisine,  celle  du  couvent 
peut-être,  sonna  neuf  heures. 

—  Sainte  Vierge  !  ma  tante  Philippine  va  me  gronder,  et  sa  mauvaise  Suzanne 
dira  que  je  suis  une  paresseuse,  se  dit  naïvement  Félise;  à  cette  heure,  toute  la 
maison  doit  être  levée  depuis  longtemps. 

Elle  prit  à  peine  le  temps  de  s'habiller,  et,  ouvrant  sa  porte  avec  une  sorte  de 
crainte,  elle  pénétra  dans  une  salle  qui  séparait  sa  chambre  de  l'appartement 
de  M"c  de  Saulieu;  les  fenêtres  étaient  fermées  encore,  et  la  plus  profonde  tran- 
quillité régnait  dans  la  maison.  Ce  silence ,  ces  demi-lénèbres,  lui   causèrent 


FÉLISE.  41 

quelque  frayeur;  elle  avança  avec  hésitation,  et,  apercevant  à  l'autre  extrémité 
de  la  salle  une  porte  entre-bâillée  à  travers  laquelle  brillait  un  vif  rayon  de  jour, 
elle  se  basardà  à  la  pousser  tout  à  fait,  et  entra  dans  une  vaste  pièce  qui  s'ouvrait 
sur  le  jardin.  C'est  dans  ce  salon  qu'elle  avait  été  reçue  la  veille  ;  mais  elle  n'en 
avait  remarqué  alors  ni  la  disposition  ni  l'ameublement. 

Personne  ne  paraissait;  aucun  bruit  ne  se  faisait  entendre.  Félise  parcourut 
d'un  œil  curieux  celte  pièce,  où  Mllc  de  Saulieu  se  tenait  habituellement.  Ses 
regards  s'arrêtèrent  d'abord  sur  deux  portraits  placés  des  deux  côtés  de  la  che- 
minée. L'un,  qu'elle  reconnut  aussitôt,  était  celui  de  sa  tante  Philippine,  telle 
cependant  qu'elle  ne  l'avait  jamais  vue,  en  riche  parure,  ses  cbeveux  blonds  entre- 
mêlés de  perles,  des  fleurs  sur  le  sein  et  le  sourire  aux  lèvres.  L'autre  portrait 
représentait  un  homme  à  la  fleur  de  l'âge;  l'uniforme  de  mestre  de  camp  serrait 
sa  taille  souple  et  vigoureuse  ;  il  tenait  d'une  main  son  chapeau  à  plumes  et  cares- 
sait de  l'autre  un  lévrier  favori.  Cette  peinture  était  d'une  vérité  singulière;  la 
tête  avait  des  tons  animés;  le  regard  surtout,  clair,  doux  et  profond,  paraissait 
vivant.  Ces  deux  figures,  si  belles,  si  brillantes,  et  au  front  desquelles  resplen- 
dissaient l'heureux  orgueil,  les  joies  charmantes,  les  vives  espérances  de  la  jeu- 
nesse, semblaient  déplacées  dans  cet  immense  salon  tendu  de  noir  comme  l'ap- 
partement d'une  veuve,  et  dont  les  glaces  étaient  couvertes  par  des  rideaux  de 
gaze.  Le  fauteuil  de  M"e  de  Saulieu  se  trouvait  en  face  des  portraits.  11  était  envi- 
ronné à  moitié  d'un  paravent  dont  les  feuilles  peintes  en  grisaille  représentaient 
des  attributs  de  deuil.  A  côté,  sur  un  guéridon,  il  y  avait  un  ouvrage  de  tapisserie 
commencé  et  un  livre  de  prières.  Un  gros  chat  gris  était  couché  en  rond  sur  le 
fauteuil,  et  suivait  de  son  œil  jaunâtre,  entr'ouvert  à  demi,  tous  les  mouvements 
de  Félise,  laquelle  lit  lentement  le  lour  du  salon  et  revint  ensuite  vers  les  por- 
traits, qu'elle  considéra  longtemps  avec  une  curiosité  rêveuse.  La  vue  de  ces 
fières  et  charmantes  figures  éveillait  dans  son  âme  des  impressions  confuses,  et 
elle  ne  pouvait  en  détourner  ses  regards.  Suzanne  la  surprit  dans  celte  contem- 
plation. 

—  C'est  vous  déjà,  mademoiselle!  dit  la  maussade  suivante;  j'allais  passer  chez 
vous  pour  vous  lever. 

—  Merci,  Suzanne,  répondit-elle  en  se  retournant  vivement  ;  je  craignais  d'avoir 
dormi  trop  longtemps,  et  je  me  suis  dépêchée  de  m' habiller.  J'ai  fait  bien  vite  mes 
prières,  et  ensuite  je  suis  venue  ici,  pensant  y  trouver  ma  tante. 

—  Mademoiselle  ne  se  lève  qu'à  midi. 

—  Jésus!  elle  dort  encore? 

—  Elle  repose  ;  son  corps  est  si  afifaibli  ! 

—  Oh!  oui,  elle  paraît  bien  vieille  à  présent,  dit  Félise  en  levant  les  yeux  vers 
le  portrait;  son  visage  est  tout  blême  ei  ridé.  Quelle  différence  avec  celle  ligure! 

—  Celait  elle  autrefois  quand  elle  avait  vingt  ans,  dit  Suzanne  avec  un  soupir  ; 
qui  pourrait  la  reconnaître  aujourd'hui? 

—  Et  l'autre  portrait,  reprit  Féiise,  c'est  celui  de  quelque  gentilhomme  de 
notre  famille? 

Suzanne  ne  répondit  que  par  un  signe  de  tète  négatif. 

—  C'est  le  portrait  d'une  personne  qui  est  morte  ?  continua  Félise  avec  une 
pénétration  instinctive. 

A  celte  seconde  question,  Suzanne  tressaillit  et  leva  sur  Félise  un  regard  inquiet, 
étonné,  plein  d'une  secrète  horreur,  comme  si  ce  seul  mot  eût  réveillé  dans  son 


12  FÉLISE. 

esprit  de  lamentables  souvenirs.  Lorsqu'elle  fut  un  peu  revenue  de  ce  trouble  pé- 
nible, elle  dit  d'un  ton  bref  :  —  N'ayez  jamais  l'air  de  prendre  garde  à  ces  pein- 
tures; surtout  ne  questionnez  jamais  mademoiselle  à  ce  sujet.  Maintenant  vous 
pouvez  aller  faire  un  tour  au  jardin,  si  cela  vous  plaît. 

A  ces  mots,  elle  ouvrit  une  des  portes  vitrées  et  poussa  doucement  Félise  sur  le 
perron.  Le  jardin,  qui  s'étendait  le  long  de  la  façade  intérieure  de  l'hôtel  et  que 
bornait  un  grand  mur  crevassé,  avait  l'aspect  d'un  fossé  sans  eau  dans  lequel  on 
aurait  eu  l'idée  de  tracer  un  parterre.  Les  hautes  constructions  qui  le  dominaient 
au  midi  empêchaient  le  soleil  d'y  plonger  ses  rayons,  même  au  cœur  de  l'été; 
quelques  lilas  chétifs.  quelques  rosiers  de  Gueldre,  allongeaient  leurs  rameaux 
dans  cette  ombre  éternelle  :  mais  aucune  fleur  ne  s'épanouissait  entre  les  maigres 
bordures  de  buis  qui  formaient  des  compartiments  symétriques  devant  les  fenê- 
tres; la  mousse  seule  diaprait  le  sol,  les  pierres  et  jusqu'au  tronc  des  arbrisseaux 
de  sa  végétation  tenace.  A  l'angle  du  jardin  que  formaient  le  mur  de  clôture  et 
l'aile  du  bâtiment  où  se  trouvait  l'appartement  de  Félise,  il  y  avait  une  espèce  de 
cabinet  de  verdure,  avec  un  toit  en  claire-voie  où  rampaient  quelques  brins  de 
lierre.  C'était  Balin  qui,  dans  ses  moments  de  loisir,  avait  arrangé  ce  réduit,  autour 
duquel  il  ne  se  lassait  pas  de  semer  des  plantes  grimpantes  dont  on  n'avait  jamais 
vu  poindre  la  première  feuille. 

Félise  s'assit  sur  la  plus  haute  marche  du  perron;  le  jardin  des  Annonciades  lui 
semblait  un  paradis  terrestre  en  comparaison  de  ce  petit  enclos  verdâtre  qu'elle 
avait  sous  les  yeux,  et  elle  trouvait  que  l'appartement  drapé  de  noir  de  sa  tante 
avait  un  aspect  beaucoup  plus  triste  que  les  salles  du  couvent.  Peut-être  les  pré- 
visions du  père  Boinet  furent-elles  près  de  se  vériGer  en  ce  moment,  peut-être 
Félise  aurait-elle  déjà,  comme  les  Israélites,  regretté  la  captivité,  si  un  mot  de 
Suzanne  n'eût  tout  à  coup  changé  ses  dispositions. 

La  vieille  servante  entr'ouvrit  la  porte  vitrée  et  lui  dit  d'un  ton  bourru  : 

—  Puisque  vous  ne  vous  promenez  pas,  venez  ça,  que  je  vous  habille.  C'est  au- 
jourd'hui dimanche,  il  faut  aller  à  la  messe. 

—  Je  vais  sortir  !  je  vais  sortir  dans  la  rue  !  s'écria  Félise  le  cœur  palpitant  de 
surprise  et  de  joie;  Jésus  !  je  n'y  songeais  pas,  j'avais  oublié  qu'il  n'y  a  point  ici  de 
porte  de  clôture! 

La  toilette  ne  fut  pas  longue;  Suzanne  lui  passa  sur  sa  robe  de  pensionnaire 
une  jupe  de  fleuret  noir  à  gros  plis;  elle  lui  mit  sur  les  épaules  une  mante  d'étoffe 
pareille  et  la  coiffa  d'un  bonnet  à  barbes  croisées  sous  le  menton  qui  s'avançait 
comme  une  tuile  sur  les  yeux  et  ne  laissait  apercevoir  que  le  bas  du  visage. 

Lorsque  la  vieille  Suzanne  eut  attaché  la  dernière  épingle,  Félise  alla  vers  la 
porte  sans  songer  seulement  à  jeter  un  coup  d'œil  sur  le  miroir  devant  lequel  elle 
s'était  habillée,  et  dit  avec  une  impatiente  satisfaction  : 

—  Me  voilà  prête,  partons  tout  de  suite.  —  Puis,  se  ravisant,  elle  ajouta  :  —  Il 
faut  attendre  ma  tante  Philippine,  peut-être? 

—  Mademoiselle  ne  sort  jamais,  répondit  Suzanne;  elle  a  une  dispense  pour 
suivre  ici  la  messe  dans  son  livre  d'heures  :  c'est  moi  qui  vais  vous  conduire. 

Il  faisait  ce  jour-là  un  de  ces  beaux  soleils  d'automne  qui  chassent  du  logis  toute 
la  population  parisienne;  les  petits  bourgeois  et  les  artisans  promenaient  déjà  dans 
les  rues  leurs  habits  du  dimanche;  les  carrosses  commençaient  à  rouler,  et  de  tous 
côtés  s'élevait  ce  bruit  sourd,  continuel,  monotone  et  profond,  comme  celui  des 
vagues  qu'on  entend  nuit  et  jour  dans  la  grande  cité. 


FÉLISE.  45 

rélise  marchait  un  pas  en  avant  de  sa  duègne,  vive  et  légère  comme  un  oiseau. 
Elle  avait  élé  saisie  d'une  sorte  de  vertige  en  respirant  le  grand  air  ;  l'instinct  de  la 
liberté  s'était  éveillé  plus  vif,  plus  impérieux  dans  son  âme  ;  il  lui  semblait  qu'elle 
n'avait  pas  assez  de  ses  pieds  pour  franchir  l'espace;  elle  aurait  voulu  s'envoler  à 
tire  d'aile.  Suzanne,  contrariée  de  cette  vive  allure,  grommelait  entre  ses  dents  et 
parfois  la  retenait  par  sa  jupe  en  lui  disant  d'un  air  courroucé  : 

—  Tout  beau,  mademoiselle  !  vous  courez  comme  un  Basque.  Marchez  donc  posé- 
ment et  tout  droit  devant  vous  sans  regarder  les  gens  et  sans  vous  tourner  et  vous 
retourner  à  chaque  instant  comme  une  girouette. 

Mais  Félise  ne  pouvait  s'empêcher  de  tourner  souvent  la  tète  au  milieu  de  cette 
foule  qui  se  coudoyait  au  ras  des  maisons,  tandis  que  les  carrosses  tenaient  fière- 
ment le  milieu  du  pavé,  et  elle  suivait  d'un  regard  d'envie  les  fillettes  endiman- 
chées qui  s'en  allaient  seules  à  travers  les  rues.  Suzanne  la  conduisait  à  l'église 
des  jésuites  de  la  rue  Saint-Antoine  ;  quand  elle  aperçut  les  mendiants  qui  étalaient 
leurs  plaies  et  leurs  guenilles  sur  le  parvis  en  sollicitant  la  charité  d'une  voix  la- 
mentable, elle  s'arrêta  saisie  d'élonnement  :  dans  les  couvents  où  l'on  faisait  ce- 
pendant vœu  de  pauvreté,  l'on  n'avait  jamais  sous  les  yeux  le  spectacle  de  la 
misère,  et  c'était  la  première  fois  que  Félise  voyait  des  piuvres.  Sa  générosité 
naturelle  s'éveilla  à  leur  aspect;  elle  se  tourna  vers  Suzanne,  et  lui  dit  en  regar- 
dant la  troupe  famélique  :  —  Je  voudrais  leur  donner  de  l'argent. 

—  Vous  le  pouvez,  répondit  Suzanne  en  tirant  de  sa  poche  une  poignée  de  grosse 
monnaie  qu'elle  lui  mit  dans  la  main;  vous  pouvez  donner  cela  et  beaucoup  plus 
encore  :  vous  êtes  riche. 

Félise  entendit  la  messe  avec  de  grandes  distractions;  l'église  était  pleine  de 
beau  monde,  et,  au  lieu  de  lire  son  livre  d'heures,  elle  regardait  avec  une  imagi- 
nable curiosité  tout  ce  qui  l'environnait.  La  tristesse  des  femmes  la  frappait  sin- 
gulièrement; elle  aimait  d'instinct  l'élégance  et  la  richesse.  Au  sortir  de  la  messe, 
elle  aperçut  à  travers  la  porte  entr'ouverte  d'une  boutique  des  étoffes  de  soie  et 
des  dentelles. 

—  Je  voudrais  bien  acheter  cela,  dit-elle  en  s'arrêtant. 

—  Celle  robe  de  salin  des  Indes  à  ramages  blancs  sur  un  fond  noir,  et  ces  den- 
telles de  soie?  demanda  Suzanne  d'un  air  indifférent. 

—  Oui,  c'est  cela  même. 

—  Vous  les  aurez  demain  ;  à  présent,  cela  n'est  pas  possible;  les  marchands  ne 
trafiquent  pas  aujourd'hui  dimanche. 

Au  retour  de  l'église,  la  jeune  fille  trouva  M,le  de  Saulieu  dans  le  salon.  Elle 
était  assise  à  sa  place  accoutumée,  contre  le  paravent,  dont  les  feuilles  circulaires 
déployées  formaient  un  petit  retrait  au  milieu  de  cette  immense  pièce  drapée  en 
noir.  Elle  lisait  la  messe  dans  le  livre  d'heures  placé  devant  elle  sur  le  guéridon, 
à  côté  de  son  ouvrage  ployé  ;  le  chat  gris  sommeillait,  couché  au  milieu  du  coussin 
où  elle  posait  à  peine  le  bout  de  ses  pieds.  Elle  «répondit  par  un  mouvement  de 
tête  à  la  révérence  de  Félise,  et,  lui  faisant  signe  de  s'asseoir,  elle  continua  sa  lec- 
ture. Au  premier  coup  de  midi,  elle  referma  son  livre.  Balin  ouvrit  les  deux  bat- 
tants de  la  porte  en  disant  à  haute  voix  :  —  Mademoiselle  est  servie.  —  Et 
là-dessus  l'on  passa  à  table.  Le  lugubre  festin  auquel  présidait  la  statue  du  com- 
mandeur n'était  pas  plus  silencieux  et  plus  triste  que  ce  repas  de  famille,  dont  la 
somptuosité  contrastait  singulièrement  avec  le  petit  nombre  et  la  contenance  mé- 
lancolique des  convives.  La  pauvre  Félise  mangeait  du  bout  des  lèvres,  et  levait  à 


44  J'ÉLISE. 

peine  les  yeux  ;  le  visage  sévère,  calme  et  immobile  de  sa  lante  lui  imposait  et  la 
glaçait  :  il  lui  semblait  que  c'était  une  créature  surnaturelle,  \ivante  et  morte  tout 
à  la  fois.  L'on  eût  dit  en  effet  que  Mlle  de  Saulieu  ne  pensait  qu'à  réduire  l'exis- 
tence aux  moindres  frais  possible,  et  que  son  seul  but  était  d'arriver  à  une  vie 
purement  passive.  Elle  parlait  à  peine  et  ne  marchait  que  pour  passer  de  sa  chambre 
à  coucher  dans  son  salon:  jamais  elle  ne  s'était  avancée  jusqu'à  la  porte  du  vesti- 
bule ;  jamais  elle  n'avait  fait  le  tour  du  jardin  marécageux  dont  elle  apercevait  de 
sa  place  les  sentiers  moussus. 

Aucun  visage  étranger  n'avait  paru  dans  cette  maison  avant  le  jour  où  le  père 
Boinet  était  venu  rendre  à  MUe  de  Saulieu  la  visite  diplomatique  dont  le  retour  de 
Félise  chez  sa  lante  avait  été  le  résultat.  Après  cet  événement,  il  ne  s'était  plus 
présenté  à  la  porte  de  l'hôtel  :  probablement  il  avait  compris  que  l'austère  de- 
moiselle ne  le  verrait  pas  volontiers  une  seconde  fois. 

Suzanne,  le  vieux  Balin  et  une  grosse  servante,  appelée  Cateau,  formaient  tout 
le  personnel  des  gens  de  service.  Cateau  ne  sortait  jamais  de  sa  cuisine,  et,  dans 
l'espace  de  neuf  années,  elle  n'avait  pas  aperçu  une  seule  fois  le  visage  de  MUe  de 
Saulieu,  ni  même  entrevu  à  la  dérobée  sa  taille  de  fantôme.  Balin  gardait  les  abords 
de  l'appartement;  le  vieux  bonhomme,  toujours  grave  et  taciturne,  passait  sa  vie 
sur  les  banquettes  de  l'antichambre;  son  unique  et  puérile  distraction  était  de 
cultiver  ce  triste  jardin,  où  il  n'avait  jamais  eu  la  satisfaction  de  voir  éclore  une 
fleur.  Suzanne  ne  quittait  guère  la  chambre  de  sa  maîtresse;  accoutumée  depuis 
longtemps  à  la  servir,  eile  n'avait  plus  besoin  de  ses  ordres,  et  prévenait,  sans 
qu'elle  les  eût  exprimées,  toutes  ses  volontés.  Souvent  ces  deux  personnes,  qui  ne 
se  quittaient  guère,  passaient  la  journée  entière  sans  se  dire  un  seul  mot. 

La  pauvre  Félise  vivait  tout  à  fait  abandonnée  dans  ce  morne  intérieur.  On 
pourvoyait  à  ses  besoins,  même  à  ses  fantaisies  avec  une  sorte  de  prodigalité;  elle 
avait  des  robes  neuves,  des  coiffes  de  dentelle  et  même  de  l'argent  pour  les  pau- 
vres ;  mais  tout  se  bornait  à  ces  soins  matériels,  dont  s'était  chargée  Suzanne. 
Jamais  elle  n'entendit  sortir  de  la  bouche  de  l'insociable  suivante  une  parole 
d'affection  ou  de  simple  intérêt.  Sa  tante,  qui  d'abord  l'avait  vue  avec  une  répul- 
sion évidente,  la  regarda  bientôt  du  même  œil  qu'elle  regardait  toutes  choses, 
avec  une  sombre  indifférence.  Soit  qu'une  personne  qui  vivait  ainsi  concentrée  en 
elle-même  ne  pût  être  longtemps  sensible  à  une  influenre  extérieure,  soit  qu'elle 
fût  parvenue  à  vaincre  par  un  effort  de  volonté  sa  première  impression,  MIlc  de 
Saulieu  souffrait,  impassible,  la  présence  de  cette  enfant,  ou,  pour  mieux  dire, 
elle  ne  la  remarquait  plus. 

Félise  avait  compris  dès  le  premier  jour  que  le  couvent  était,  en  comparaison 
de  la  maison  de  sa  lante,  un  séjour  plein  de  dissipation  et  d'amusements.  Pour- 
tant, contre  les  prévisions  du  père  Boinet,  elle  ne  songea  pas  à  y  retourner.  Une 
nature  moins  énergique  n'aurait  pas  supporté  cette  existence;  mais  il  y  avait  chez 
Félise  un  mélange  de  forcu  et  d'insouciance,  une  mobilité  d'expression  jointe  à 
une  raideur  de  caractère  qui  la  soutenaient  contre  les  plus  pénibles  influences. 
Elle  supportait  l'ennui  et  le  désœuvrement  de  tous  les  jours  de  la  semaine  dans 
l'espoir  de  sortir  une  heure  le  dimanche;  l'espèce  de  liberté  dont  elle  jouissait, 
livrée  absolument  à  elle-même,  la  consolait  d'ailleurs  de  son  isolement. 

l.e  matin,  elle  se  levait  d'assez  bonne  heure,  et,  entraînée  par  le  besoin  de 
mouvement  naturel  à  la  première  jeunesse,  elle  bouleversait  sa  chambre,  prenait 
et  abandonnait  dix  fois  l'ouvrage  commencé,  allait  se  promener  dans  le  jardin  et 


rÉLISE.  48 

s'agitait  ainsi  jusqu'au  moment  où  la  longue  main  jaune  de  Suzanne  ouvrait  les 
portes  vitrées  du  salon.  Alors  elle  s'asseyait  au  fond  de  sa  chambre  et  ne  bougeait 
plus  jusqu'au  moment  où  le  premier  coup  de  midi  et  la  voix  de  Balin,  se  faisant 
entendre  simultanément,  annonçaient  que  le  dîner  était  servi.  Après  le  dîner,  qui 
ne  durait  guère  qu'un  quart  d'heure,  Mlle  de  Saulieu  rentrait  dans  le  salon  et 
reprenait  silencieusement  son  ouvrage.  Alors  Félise  s'asseyait  contre  le  paravent, 
et,  n'osant  adresser  la  parole  à  sa  tante,  elle  jouait  discrètement  avec  le  gros  chat 
gris  et  lui  disait  de  petits  mots  à  voix  basse.  Parfois  M1Ie  de  Saulieu  relevait  la 
tête,  et,  rappelant  sa  bête,  Félise,  qui  tournait  vers  elle  son  œil  hypocrite  sans  se 
déranger,  lui  parlait  aussi.  Alors  Félise  s'enhardissait  à  répondre  pour  le  matou. 
C'était  ainsi  qu'elle  faisait,  à  de  grands  intervalles,  la  conversation  avec  sa  tante. 

Un  jour  qu'elle  s'était  levée  plus  tôt  que  de  coutume  et  qu'elle  se  promenait 
dans  le  jardin  encore  trempé  par  les  brouillards  nocturnes,  elle  s'aperçut  que 
Balin  n'était  pas  encore  dans  l'antichambre,  dont  la  porte  et  les  fenêtres  grandes 
ouvertes  laissaient  apercevoir  la  profondeur  du  vestibule  et  au  delà  les  tilleuls  qui 
ombrageaient  la  cour.  Félise  s'avança  jusqu'au  vestibule;  il  n'y  avait  personne. 
Un  moment,  elle  eut  la  tentation  d'aller  jusqu'à  la  rue;  mais  elle  eut  peur  de 
rencontrer  Balin  dans  la  cour,  et,  avisant  le  grand  escalier  dont  les  marches  pou- 
dreuses ne  gardaient  pas  l'empreinte  récente  des  gros  souliers  plats  du  bonhomme» 
elle  se  hasarda  à  monter.  Toutes  les  pièces  du  premier  étaient  ouvertes.  C'étaient, 
comme  au  rez-de-chaussée,  de  vastes  salles  prenant  jour  sur  le  jardin,  des  cham- 
bres dont  les  trumeaux  et  les  plafonds  étaient  ornés  de  peintures;  mais  il  n'y 
avait  pas  trace  d'ameublement,  et  le  seul  aspect  des  lieux  annonçait  qu'ils  n'avaient 
pas  été  habités  depuis  longtemps.  Cependant  un  lé  de  tapisserie  oublié  pendait 
au  mur  de  la  chambre  à  coucher,  et  la  plaque  du  foyer  était  cachée  à  moitié  par 
un  monceau  de  paperasses  moisies  et  de  livres  déchirés.  Sur  le  manteau  même 
de  la  cheminée,  il  y  avait  deux  petits  livres  auxquels  le  temps  avait  fait  une 
reliure  de  poussière.  Félise  les  prit  machinalement  du  bout  des  doigts  :  c'étaient 
les  contes  de  Perrault  et  un  volume  dépareillé  de  la  princesse  de  Clèves.  Un  étroit 
escalier  conduisait  au  second  ét3ge  arrangé  en  mansardes,  et  qui  avait  dû  servir 
jadis  à  coucher  la  livrée.  Les  laquais  étaient,  en  vérité,  plus  agréablement  logés 
que  les  maîtres;  toutes  ces  petites  chambres  avaient  vue  sur  un  enclos  que  la 
muraille  du  jardin  empêchait  d'apercevoir  par  les  fenêtres  des  étages  inférieurs, 
et  qui  renfermait  des  parterres  ornés  de  jets  d'eau,  un  boulingrin,  des  charmilles, 
des  allées,  les  jardins  de  Versailles  en  miniature  enfin. 

—  Ah  !  le  joli  séjour!  s'écria  Félise  toute  transportée  et  en  avançant  la  tête 
hors  de  la  fenêtre  en  œil-de-bœuf;  mais  elle  recula  bien  vite  en  apercevant  en  bas 
le  vieux  Balin,  qui  se  promenait  gravement  entre  les  rosiers  qu'il  avait  plantés  et 
qu'il  n'avait  pas  vu  naître.  Debout  contre  le  volet  qui  la  cachait,  elle  parcourut 
encore  du  regard  la  perspective  qu'elle  venait  de  découvrir;  puis  elle  descendit 
sur  la  pointe  du  pied,  passa  comme  une  ombre  derrière  Balin,  et  courut  s'enfer- 
mer dans  sa  chambri-,  d'où  l'on  pût  croire  qu'elle  n'avait  pas  bougé.  Sans  attacher 
la  moindre  importance  à  celte  trouvaille,  elle  avait  emporté  les  deux  livres  oubliés 
sur  le  manteau  de  la  cheminée.  D'abord  elle  ne  fit  qu'y  jeter  les  yeux,  et  elle  ies 
cacha  au  fond  d'un  tiroir  ;  puis,  un  jour,  plus  désœuvrée  encore  que  de  coutume, 
elle  en  entreprit  la  lecture.  Pour  une  fillette  qui  n'avait  jamais  ouvert  que  le  for- 
mulaire des  Annonciades,  c'était  un  livre  étonnant,  merveilleux,  que  les  contes  de 
Perrault.  Félise  lut  ces  naïves  féeries  comme  les  jeunes  filles  lisent  le  premier 


46  rÉLisE. 

roman  qui  tombe  entre  leurs  mains,  avec  une  curiosité,  une  émolion,  un  plaisir 
inexprimables.  Toutes  ces  fictions  la  transportaient  dans  un  monde  enchanté  au- 
quel elle  était  bien  près  de  croire,  et  pendant  plusieurs  jours  elle  ne  rêva  que  de 
Riquet  à  la  houppe  et  de  cette  belle  princesse  Finette,  réduite  comme  elle  à  une 
solitaire  captivité.  Le  premier  volume  de  la  Princesse  de  Clèvcs  l'intéressa  d'abord 
beaucoup  moins  que  ces  fantastiques  récits;  mais,  lorsqu'elle  sut  par  cœur  les 
contes  de  Perrault,  elle  se  mit  à  relire  le  roman  de  Mme  de  La  Fayette.  C'était  un 
nouveau  langage  qu'il  lui  fallut  étudier,  le  langage  poli,  délicat  et  raffiné  du  beau 
monde,  des  grands  sentiments  d'honneur,  de  vertu  et  d'amour  chevaleresque; 
mais  ces  cordes  vibrèrent  enfin  dans  son  intelligence,  elle  prit  goût  à  l'histoire 
romanesque  dont  elle  ne  pouvait  suivre  le  fil  interrompu,  et  repassa  bien  des  fois 
ces  longs  entretiens  où  M.  de  Nemours  analyse  si  délicatement  sa  passion  pour  la 
belle  princesse  de  Clèves.  Félise  entrevit  ainsi  des  choses  que,  dans  l'ignorance  et 
la  simplicité  de  son  esprit,  elle  n'avait  jamais  soupçonnées  ;  ce  fut  comme  le  pre- 
mier rayon  qui  éclaira  son  imagination  et  vivifia  son  existence  morale.  Dès  cette 
époque,  d'aimables  fantômes  peuplèrent  sa  solitude;  elle  vivait  dans  le  royaume 
des  fées  et  ne  quittait  leurs  palais  enchantés  que  pour  se  retrouver  avec  les  grandes 
dames,  les  galants  cavaliers  de  la  cour  de  la  reine-danphine.  Souvent  elle  était 
bien  près  de  se  considérer  elle-même  comme  une  jeune  princesse  dont  quelque 
méchante  fée  avait  été  la  marraine.  Elle  était  tentée  de  voir  dans  ceux  qui  l'en- 
touraient les  mauvais  génies  commis  à  sa  garde. 

Un  jour,  en  fouillant  les  meubles  de  sa  chambre,  elle  trouva  l'écrin  que  Suzanne 
avait  caché  dans  un  tiroir  du  cabinet.  Elle  reconnut  aussitôt  ces  bijoux,  et,  se 
rappelant  qu'elle  les  portait  dans  son  tablier  lorsque  la  sœur  Geneviève  la  reçut 
dans  la  chambre  du  tour,  elle  demeura  convaincue  qu'ils  lui  appartenaient.  Le 
portrait  en  médaillon  la  frappa  d'abord  ;  il  ressemblait  au  portrait  qui  était  dans 
le  salon  :  c'étaient  les  mêmes  cheveux  cendrés,  le  même  air  de  tête  fier  et  char- 
mant. Félise  leva  instinctivement  les  yeux  sur  son  miroir  pour  saisir  quelque  trait 
de  ressemblance  avec  son  propre  visage,  mais  rien  dans  sa  physionomie  ne  rappe- 
lait cette  douce  figure  ;  elle  était  moins  jolie  et  plus  belle  que  le  portrait. 

Après  avoir  placé  cette  petite  peinture  à  côté  du  crucifix  attaché  au  chevet  de  son  lit, 
elle  revint  vers  le  miroir  et  prit  un  plaisir  enfantin  à  se  parer  de  tous  les  joyaux  que 
contenait  l'écrin.  Suzanne  la  surprit  ainsi,  un  triple  rang  de  perles  au  cou,  ses  longs 
cheveux  noirs  entremêlés  de  pierreries,  et  les  mains  chargées  d'anneaux  précieux. 

—  Grand  Dieu  du  ciel,  que  faites-vous  là  !  s'écria  la  vieille  suivante  avec  une 
sorte  de  courroux,  à  quoi  bon  mettre  au  jour  toutes  ces  parures?  Elles  ne  doivent 
plus  servir  à  personne. 

—  Pourquoi?  fil  élourdiment  Félise.  —  Puis  elle  ajouta  en  riant:  — Elles  sié- 
raient bien  avec  une  belle  robe  de  mariée.  Dites-moi,  Suzanne,  quand  est-ce  qu'on 
me  mariera  ? 

A  cette  question,  la  camériste  fit  un  pas  en  arrière  en  regardant  Félise  d'un  air 
effaré,  et  répondit  brusquement  :  —  Vous?  jamais  ! 


VI. 

Félise  approchait  de  sa  quinzième  année  lorsqu'elle  avait  quitté  le  couvent; 
c'était  alors  une  fille  déjà  grandele^te,  mais  chez  laquelle  on  ne  voyait  poindre 


FÉLISE.  47 

encore  aucun  des  attraits  de  la  jeunesse.  Elle  avait  les  formes  grêles,  le  teint  sans 
fraîcheur  des  adolescentes  dont  le  tardif  développement  s'opère  tout  à  coup.  En 
effet,  l'enfant  maladive  et  pâle  se  métamorphosa  comme  la  chrysalide,  qui,  dans 
l'espace  d'une  nuit,  quille  sa  rohe  grisâtre  pour  des  ailes  couleur  de  rose  et 
d'azur.  Personne  cependant  ne  parut  s'apercevoir  de  celte  transformation;  on  ne 
prenait  pas  garde  que  Félise  avait  seize  ans,  et  que  celle  fleur  de  jeunesse  s'épa- 
nouissait à  vue  d'œil.  Suzanne  conlinuait  à  la  traiter  comme  une  petite  fille,  et 
M"e  de  Saulieu  ne  s'en  occupa  pas  plus  que  par  le  passé.  Une  fois  seulement, 
comme  Félise  sortait  du  salon,  elle  la  suivit  du  regard  et  dit  avec  un  soupir  :  — 
Cette  enfant  devient  belle  ! 

Un  dimanche,  Félise  élait  à  la  messe  avec  Suzanne,  placée,  comme  de  coutume, 
à  l'ombre  d'un  pilier,  et  séparée  de  la  foule  par  sa  terrible  duègne.  De  temps  en 
temps  elle  relevait  imperceptiblement  la  tête  et  jetai l  autour  d'elle  un  regard  furtif, 
car  elle  prenait  un  singulier  plaisir  à  voir  tout  le  beau  monde  qui  affluait  dans 
l'église  des  jésuites.  Au  moment  où  le  service  divin  commençait,  deux  jeunes 
dames  attardées  traversèrent  la  grande  nef,  suivies  d'un  laquais  qui  portait  leurs 
heures  dans  un  sac  de  velours  Tous  les  regards  s'étaient  tournés  vers  elles,  et 
sans  doule  elles  entendirent  murmurer  sur  leur  passage  plus  d'une  exclamation 
flatteuse.  L'une,  en  grand  habit  de  damas,  en  écharpe  noire,  portait  le  deuil  des 
veuves  d'un  an  ;  l'autre  était  vêtue  d'une  robe  de  taffetas  recouverte  d'une  mante 
de  mousseline  blanche;  son  bonnet  de  gaze,  orné  de  rubans  rose  vif,  était  relevé 
sur  le  front  en  tuyaux  droits,  et  le  tour  de  son  visage  était  accompagné  de  petites 
boucles  qui  donnaient  une  grâce  non  pareille  à  celte  simple  coiffure  Elles  traver- 
sèrent l'église  d'un  pas  mesuré,  avec  une  contenance  fière  el  modeste,  sans 
paraître  s'apercevoir  de  l'effet  qu'elles  produisaient,  et  allèrent  se  placer  au  pre- 
mier rang,  devant  le  maître  autel.  A  l'aspect  de  ces  deux  belles  personnes,  Félise 
n'avait  pu  retenir  une  exclamation  de  surprise  et  de  joie  :  elle  venait  de  recon- 
naître ses  compagnes,  ses  bonnes  amies  de  couvent,  Cécile  de  Chameroy  et  sa 
jeune  sœur  Angèle. 

—  Qu'est-ce  donc?  qu'avez-vous?  dit  Suzanne  en  la  regardant  d'un  air  étonné  j 
vous  êtes  toute  troublée. 

—  Ah  !  c'est  que  je  suis  bien  contente,  répondit-elle  à  voix  basse;  savez-vous 
quelles  sont  ces  deux  dames  si  belles,  si  bien  parées?  Les  meilleures  amies  que 
j'eusse  au  couvent.  Quel  bonheur!  je  pourrai  refaire  amitié  avec  elles;  vous  me 
permettrez  bien  de  leur  parler  en  sortant  de  l'église? 

—  Non  pas,  mademoiselle  !  répliqua  Suzanne  de  son  ton  le  plus  sec  et  le  plus 
résolu. 

Félise  rougit  et  détourna  la  tête  avec  un  mouvement  de  dépit  amer,  de  colère 
concentrée;  elle  avait  compris  qu'il  était  inutile  d'insister.  Elle  espérait  vague- 
ment se  rapprocher  des  deux  sœurs  en  sortant  de  l'église  et  leur  parler  à  la  fa- 
veur du  tumulte;  mais  Suzanne  la  surveilla  et  la  retint  à  sa  place  jusqu'à  ce  que 
la  foule  se  fût  écoulée.  Dans  ce  mouvement,  elle  avait  perdu  de  vue  ses  belles 
amies,  et  elle  se  retirait  le  cœur  gonflé  de  tristesse  et  de  ressentiment  contre  son 
inexorable  duègne,  lorsqu'elle  les  aperçut  traversant  à  pied  la  place  de  Birague 
et  s'engageant  dans  la  rue  Culture-Sainte-Catherine.  Réglant  alors  son  pas  de 
manière  à  ne  point  les  dépasser,  elle  les  suivit  des  yeux,  et  son  cœur  battit  de 
joie,  lorsqu'elle  les  vit  s'arrêter  et  entrer  dans  l'hôtel  qui  louchait  à  son  propre 
logis. 


48  FÉLISE. 

Aussitôt  Félise  se  prit  à  réfléchir,  et  elle  devina  d'instinct  les  ruses,  les  artifices, 
tous  les  moyens  qu'une  fille  contrainte  et  captive  peut  mettre  en  œuvre  pour  tromper 
ses  persécuteurs.  Elle  n'eut  qu'à  s'orienter  pour  comprendre  que  le  jardin  qu'on 
apercevait  par  les  fenêtres  des  mansardes  était  celui  de  l'hôtel  voisin,  et  qu'elle 
n'en  était  séparée  que  par  cet  horrihle  mur  dont  les  crevasses  faisaient  perspec- 
tive au  salon  de  sa  tante.  Tout  le  reste  de  la  journée  elle  se  promena  dans  le 
parterre,  mesurant  de  l'œil  cet  inexpugnable  rempart  et  rêvant  aux  moyens  de  le 
franchir.  Un  moment,  elle  eut  l'idée  de  s'échapper  simplement  par  la  porte  de  la 
rue  et  de  se  réfugier  chez  ses  jeunes  amies  ;  mais,  malgré  son  inexpérience,  elle 
jugeait  assez  bien  les  choses  pour  comprendre  qu'elle  ne  pouvait  se  soustraire 
ainsi  ouvertement  à  l'autorité  de  M,le  de  Saulieu,et,  sans  se  rendre  compte  de  sa 
détermination,  elle  prit  le  meilleur  parti  :  elle  attendit  les  deux  meilleurs  auxi- 
liaires des  tentatives  hasardeuses,  l'occasion  et  l'inspiration.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne 
lui  firent  longtemps  défaut. 

On  était  alors  au  commencement  de  mai,  la  saison  des  longs  crépuscules  et  des 
tièdes  soirées.  Balin  faisait  chaque  jour  le  tour  du  parterre,  épiant  les  frêles  bour- 
geons et  relevant  d'une  main  soigneuse  les  brins  de  verdure  qui  rampaient  éplorés 
sur  ce  sol  ingrat.  Le  bonhomme  avait  conçu  l'espoir  de  voir  croître  une  fleur  de 
la  passion  autour  de  l'espèce  de  cage  qu'il  avait  construite  dans  un  coin  du  jardin, 
et  qu'il  appelait  un  cabinet  de  verdure  ;  dans  cette  idée,  il  renforça  d'un  treillage 
la  charpente  primitive,  et.l'environna  aussi  d'une  claire-voie  qui  s'appuyait  contre 
la  muraille.  En  le  voyant  travailler  ainsi,  Félise  pensa  qu'il  ne  serait  point  mal- 
aisé de  gravir  cette  espèce  d'échelle.  Elle  avait  remarqué  déjà  qu'à  la  nuit  close, 
une  faible  lueur  jaillissait  jusqu'à  la  crête  du  mur.  comme  si  l'enceinte  voisine 
eût  été  partiellement  éclairée;  plusieurs  fois  aussi  elle  avait  distingué  un  mur- 
mure devoix,  et  il  lui  avait  semblé  qu'on  veillait  dans  les  vertes  allées  du  boulingrin. 

Un  soir,  lorsque  Suzanne  eut  fermé  les  fenêtres  du  salon  et  que  Balin  eut  rega- 
gné le  réduit  où  il  dormait,  après  avoir  éteint  la  lampe  qui  veillait  dans  l'anti- 
chambre, Félise  sortit  doucement  de  chez  elle  et  regarda  longtemps  dans  les 
ténèbres,  en  prêtant  l'oreille  aux  faibles  bruits  qui  s'élevaient  autour  d'elle.  Un 
vent  léger  bourdonnait  dans  les  arbres,  dont  la  cime  dépassait  le  mur,  et  à  tra- 
vers ce  doux  murmure  l'on  entendait  par  intervalles  de  petits  éclats  de  voix, 
comme  si  l'on  parlait  dans  un  endroit  voisin. 

Félise  revint  vers  le  cabinet  de  verdure.  Elle  était  forte  et  légère;  en  un  mo- 
ment, elle  eut  atteint  la  couverture  à  jour  du  petit  édifice,  et,  debout  sur  le 
treillis,  elle  appuya  les  deux  mains  sur  ia  crête  du  mur  en  regardant  en  bas. 
Angèle  et  Cécile  étaient  assises  sur  des  sièges  de  jardin,  autour  d'une  table 
rustique  où  on  leur  avait  servi  la  collation.  Des  bougies  placées  dans  une  verrine 
éclairaient  ces  gracieuses  figures,  derrière  lesquelles  la  perspective  du  jardin  for- 
mait un  fond  ténébreux.  En  apercevant  celle  ligure  droite  sur  le  mur,  à  quelques 
pas  d'elles  seulement,  les  deux  sœurs  jetèrent  un  cri  et  se  levèrent  effrayées  ;  mais, 
Félise  les  ayant  appelées  par  leur  nom,  elles  la  reconnurent  aussitôt  et  s'appro- 
chèrent d'elle  avec  une  joyeuse  surprise.  —  C'est  elle  !  c'est  Félise  !  s'écria  l'aînée 
en  riant;  oh!  le  joli  voleur!... 

— Je  voudrais  bien  vousaller  trouver,  lui  cria-t-elle  tout  bas;  mais  comment  faire? 

—  Vite'  qu'on  apporte  une  échelle  de  jardinier,  dit  Angèle  en  agitant  la  son- 
nette d'argent  placée  sur  la  table;  voilà  ce  qui  s'appelle  tomber  des  nues!  Oh  ! 
ma  chère  Félise,  venez  vite,  que  je  vous  embrasse  ! 


FELISE.  49 

Un  laquais  arriva  tout  ébahi,  plaça  sa  double  échelle  contre  le  mur  et  se  retira 
discrètement  à  l'écart.  Félise  descendit  légèrement  cette  espèce  d'escalier,  et  fit 
une  exclamation  de  joie  en  touchant  le  sol. 

—  Eh!  ma  pauvre  enfant,  d'où  venez-vous  ainsi?  s'écria  Cécile  en  l'embras- 
sant; qui  se  serait  attendu  à  vous  recevoir  ici  ce  soir,  et  surtout  à  vous  y  voir  en- 
trer par  ce  singulier  chemin? 

Comme  vous  voilà  grande  et  belle!  ajouta  Angèle  en  la  serrant  dans  ses  bras 
avec  effusion. 

—  Vous  aussi  vous  êtes  bien  jolie,  répondit  Félise  en  la  retenant  par  les  deux 
mains  et  en  la  considérant  d'un  air  joyeux. 

—  Voyons!  reprit  Cécile  en  la  faisant  asseoir  entre  elle  et  sa  sœur,  voyons,  ma 
chère  reine,  dites-nous  un  peu  pourquoi  vous  n'êtes  plus  au  couvent,  et  com- 
ment il  se  fait  que  vous  rendiez  vos  visites  la  nuit,  en  passant  par-dessus  les 
murailles? 

—  Vous  allez  le  savoir,  répondit  Félise  avec  un  soupir  ;  j'ai  eu  bien  des  cha- 
grins, mais  l'histoire  n'en  sera  pas  longue. 

Elle  raconta  alors  comment  elle  était  sortie  du  couvent  après  la  mort  de  la 
sœur  Geneviève,  l'accueil  qu'elle  avait  reçu  chez  sa  tante,  et  la  vie  qu'elle  menait 
dans  cette  maison,  mille  fois  plus  triste,  plus  solitaire,  plus  silencieuse  et  plus 
inaccessible  qu'un  couvent.  Les  deux  sœurs  l'écoutaient  avec  un  vif  intérêt  et  un 
étonnement  singulier;  à  chaque  détail,  elles  serraient  les  mains  de  Félise,  elles 
l'embrassaient  en  lui  disant  avec  une  tendre  commisération  :  —  Pauvre  enfant  ! 
quelle  vie!  Mais  cela  peut  changer  ;  cela  changera,  Dieu  merci  !  Vous  ne  resterez 
pas  toujours  sous  la  loi  de  celle  cruelle  lanle.  Vous  quitterez  voire  prison.  Ayez 
bon  courage.  Vous  le  voyez,  on  se  tire  de  partout,  même  du  couvent. 

—  Sans  doute,  puisque  nous  voilà  ici  loutes  trois!  s'écria  Félise  en  relevant  la 
tête  avec  le  mouvement  d'un  jeune  cheval  sauvage  échappé  du  lier  racler  o  ;  mais, 
à  votre  tour,  racontez-moi  ce  que  vous  êtes  devenues  depuis  le  jour  où  votre  tuteur 
vous  emmena  par  force  du  couvent.  Savez-vous  que  la  mère  Perpétue  attend  tou- 
jours votre  retour,  et  qu'elle  a  prédit  qu* Angèle  viendrait  un  jour  prendre  le  voile  ? 

—  Voilà  un  horoscope  qui  sera  bien  démenti  !  répliqua  Cécile  avec  un  gai 
sourire  et  en  regardant  sa  sœur.  Quanta  moi,  je  n'ai  jamais  été  une  prédestinée; 
notre  pauvre  chère  sœur  Geneviève  le  savait,  hélas!...  Oh  !  combien  j'ai  pleuré 
dans  celte  cellule  qu'on  devrait  appeler  la  chambre  des  douleurs  et  non  la  soli- 
tude; mais  ne  nous  attristons  pas  avec  ces  souvenirs.  Vous  savez,  ma  toute  belle, 
comment  notre  tuteur,  le  baron  de  Favras,  vint  d'autorité  nous  tirer  du  couvent. 
D'abord  il  nous  relégua  dans  une  chambre  de  cet  hôtel,  et  nous  menions  une 
assez  triste  vie;  il  m'a  appris  depuis  que,  ne  sachant  que  faire  de  nous,  il  était 
près  de  nous  mettre  dans  un  autre  couvent,  lorsqu'une  personne  en  laquelle  il 
avait  toute  confiance  lui  raconta  l'histoire  de  ce  pauvre  poète  Scarron,  lequel, 
infirme  et  perclus,  épousa  une  demoiselle  de  seize  ans  belle  comme  un  ange, 
celle-là  même  qui  est  aujourd  hui  la  plus  grande  dame  de  France.  Le  baron  fut 
très-frappé  de  cet  exemple,  et,  quelques  jours  plus  lard,  celle  personne  qui  le  lui 
avail  cité  vint  me  faire  part  de  ses  intentions  :  il  m'offrait  sa  main  et  sa  fortune. 
La  belle  Mlle  d'Aubigné  n'avait  pas  refusé  le  poêle  Scarron  ;  MUe  de  Chameroy 
pouvait  bien  se  décider  en  faveur  du  baron  de  Favras  :  j'épousai  mon  tuteur... 

—  Ce  vieil  homme  tout  perclus  dont  la  mère  Perpétue  faisait  un  si  horrible 
portrait  ?  s'écria  Félise,  ah  !  mon  Dieu  !... 


50  FÉLISE. 

—  C'était  le  plus  honnête  homme  du  monde,  le  meilleur  esprit  et  le  meilleur 
cœur  qu'il  y  eût  sous  le  ciel,  répondit  Cécile.  Aussitôt  après  notre  mariage,  il 
m'emmena  dans  ses  terres  avec  Angèle.  Nous  étions  comme  ses  enfants;  il  m'ap- 
pelait sa  fille,  et,  en  vérilé,  j'ai  été  fort  heureuse  de  cette  union,  si  heureuse  que, 
lorsque  je  l'ai  perdu,  je  l'ai  pleuré  comme  le  plus  tendre  des  pères,  et  que  j'ai 
formé  la  résolution  de  ne  jamais  me  remarier. 

—  Et  de  rentrer  au  couvent  peut-être?  dit  Félise  avec  naïveté. 

—  Non  pas,  répondit  vivement  Cécile  ;  je  veux  vivre  dans  le  monde  avec  l'hon- 
nête liberté  que  comporte  l'état  de  veuve.  J'aime  la  société,  le  commerce  des 
beaux  esprits  ;  c'est  pour  cela  qu'à  la  fin  de  mon  année  de  deuil  je  suis  revenue 
à  Paris  et  j'ai  songé  à  établir  ma  maison;  mais  comme  une  veuve  de  mon  âge 
chargée  d'une  jeune  sœur  ne  peut,  sans  que  sa  bonne  renommée  en  souffre,  recevoir 
la  cour  et  la  ville,  j'ai  résolu  de  tout  concilier  en  établissant  Angèle... 

—  Ah  !  vous  disposez  ainsi  de  moi,  ma  sœur!  s'écria  la  charmante  jeune  fille 
d'un  air  enjoué  qui  dissimulait  mal  sa  secrète  émotion. 

—  Oui,  mademoiselle,  je  vous  marie,  répondit  Cécile  du  même  ton  et  en  la 
regardant  avec  tendresse  ;  s'il  !e  faut,  je  forcerai  votre  inclination... 

—  Est-ce  que  vous  voulez  qu'elle  prenne  aussi  un  vieux  mari  goutteux? 
demanda  Félise  presque  courroucée. 

—  Non,  non,  répondit  Cécile  en  riant.  Celui  que  je  voudrais  lui  donner  pour 
époux  est  un  jeune  geutilbomme,  beau,  brave  et  galant,  un  cavalier  accompli. 

—  Comme  SI.  de  Nemours  ?  dit  gravement  Félise. 

—  M.  de  Nemours?  répéta  la  jeune  veuve.  Vous  connaissez  quelqu'un  qui  se 
nomme  ainsi  ? 

—  Non,  mais  j'ai  lu  une  partie  de  son  histoire;  c'est  un  seigneur  fort  aimable, 
qui  aime  une  grande  dame  mariée  déjà  par  malheur,  la  princesse  de  Clèves.  Ne 
pourriez-vous  pas  me  dire  si  elle  est  devenue  veuve  enfin,  et  si  elle  a  épousé 
M.  de  Nemours  ? 

—  Eh!  mon  Dieu,  c'est  le  roman  de  M"19  de  La  Fayette  que  vous  nous  racontez 
là  !  s'écria  Cécile  en  riant  et  en  la  baisant  au  front  ;  il  n'y  a  rien  de  vrai  dans  tout 
cela,  simplette  ! 

—  C'est  un  conte  comme  Peau  d'Ane!  murmura  Félise  un  peu  confuse;  cela 
m'avait  semblé  vrai  pourtant  !  —  El,  changeant  de  propos,  elle  ajouta  en  regar- 
dant autour  d'elle  :  —  Que  je  suis  aise  de  me  trouver  ici  !  Une  fois  j'ai  aperçu 
ce  beau  jardin  sans  me  douter  que  j'y  viendrais,  que  j'y  rencontrerais  mes  bonnes 
amies,  les  deux  Cliameroy,  comme  on  vous  appelait  au  couvent. 

—  A  présent,  mon  cœur,  il  faudra  y  revenir  souvent,  lui  dit  Angèle  avec  une 
affectueuse  vivacité;  peut-être  voire  tante  vous  accorderait-elle  la  permission,  si 
vous  la  demandiez,  si  nous-mêmes  nous  allions  lui  rendre  une  visite... 

—  Non,  non,  interrompit  Félise;  si  elle  savait  ce  que  j'ai  fait  ce  soir,  tout 
serait  perdu;  elle  m'empêcherait  de  vous  revoir,  j'en  suis  certaine. 

—  En  ce  cas,  qu'elle  l'ignore  toujours!  répliqua  gaiement  Cécile.  Le  chemin 
que  vous  avez  pris  aujourd'hui  n'a  ni  porte  ni  serrure,  et,  quoique  peu  commode, 
il  ne  cessera  pas  d'être  praticable. 

—  Et  nous,  ma  chère  Félise,  nous  vous  attendrons  souvent  ici,  ajouta  Angèle. 
Dès  que  le  soleil  baisse,  nous  venons  nous  promener  sous  les  allées,  et  le  soir 
nous  veillons  longtemps  sur  la  terrasse  pour  respirer  le  grand  air  comme  à  la 
campagne. 


FELISE.  51 

—  Et  vous  êtes  toujours  seules?  demanda  Félise. 

—  Toujours  jusqu'à  présent,  répondit-elle  avec  un  sourire  et  en  regardant  sa 
sœur.  Cécile  vient  de  vous  le  dire  :  une  jeune  veuve  ne  peut  recevoir  les  visites 
de  tout  le  monde;  on  ne  trouverait  point  mauvais  qu'il  lui  prit  un  jour  fantaisie 
d'avoir  des  violons  et  de  donner  le  bal,  mais  elle  ne  saurait,  sans  qu'on  en 
médît,  tenir  un  petit  cercle  chez  elle.  En  vérité,  nous  vivrions  comme  des  ermites, 
si  quelques  personnes  que  voyait  autrefois  M.  le  baron  ne  nous  eussent  fait 
accueil,  et  si  nous  ne  trouvions  chez  elles  bonne  compagnie. 

—  Que  vous  êtes  heureuses  de  sorlir  quand  cela  vous  plaît,  d'aller  aux  assem- 
blées et  de  faire  des  visites!  dit  Félise  en  soupirant;  moi,  je  n'ai  d'autre  récréa- 
tion que  d'aller  à  la  messe,  et  encore  le  dimanche  seulement. 

—  Soyez  tranquille,  ma  reine,  nous  aviserons,  et,  malgré  voire  tante,  nous  vous 
produirons  dans  le  monde,  nous  vous  amuserons,  nous  vous  marierons. 

—  Quel  bonheur  !  s'écria  Félise. — Puis,  entendant  l'heure  qui  sonnait  à  toutes 
les  pendules  de  l'hôtel,  elle  ajouta  :  —  Minuit!  déjà  minuit!  Ah!  si  ma  tante 
Philippine,  qui  ne  dort  jamais,  mettait  le  nez  à  la  fenêtre  maintenait!  !  si  elle  me 
voyait  rentrer...  Mais  elle  ne  m'entendrait  pas  ;  je  v.:is  redescendre  tout  douce- 
ment, sans  faire  plus  de  bruit  que  son  chat  Miloufle,  lorsqu'il  rôde  autour  d'elle 
sur  le  tapis. 

A  ces  mots  elle  embrassa  les  deux  sœurs  en  leur  recommandant  de  laisser 
l'échelle  contre  le  mur  pour  qu'elle  pût  revenir  bientôt.  Quelques  instants  plus 
tard,  elle  rentrait  sans  lumière  dans  ss  chambre  et  se  blottissait,  le  cœur  encore 
palpitant,  dans  son  grand  lii  à  quenouilles. 

Ces  entrevues  se  renouvelèrent  plusieurs  fois  avec  le  même  bonheur.  Les  ami- 
tiés enfantines  se  renouèrent  plus  vives;  la  douce  Angèle,  surtout,  s'était  reprise 
à  aimer  de  tout  son  cœur  sa  compagne  de  couvent.  C'était  une  de  ces  âmes  affec- 
tueuses, de  ces  natures  bienveillantes,  qui  comptent  dans  leur  propre  bonheur  le 
bonheur  d'autrui,  et  elle  se  préoccupait  beaucoup  de  celui  de  Félise.  La  jeune 
veuve  aussi  aimait  celte  enfant  ;  elle  lui  trouvait  une  naïveté,  un  tour  d'esprit 
romanesque,  une  vivacité  d'imagination  qui  la  charmaient.  Leurs  longs  entre- 
tiens roulaient  toujours  sur  le  monde,  que  Félise  n'avait  pas  même  entrevu,  et 
dout  elle  se  faisait  une  si  agréable  idée.  Bientôt  il  lui  sembla  qu'elle  connaissait 
les  personnages  dont  on  lui  parlait  si  souvent,  et  ci!e  demandait  d'elle-même  des 
nouvelles  de  Mme  la  comtesse  douairière  de  Manicamp,  de  M.  le  marquis  de  Gan- 
dale,  etc.,  etc.  La  douairière  était  une  grande  dame,  bel  esprit  et  dévote,  qui 
réunissait  chez  elle  la  meilleure  société  du  Marais,  et  le  marquis  de  Gandale,  son 
neveu,  passait  pour  un  des  plus  aimables  gentilshommes  et  des  plus  beaux  partis 
de  la  jeune  noblesse.  Mme  de  Favras  le  citait  comme  un  parfait  modèle  d'esprit, 
de  bravoure  et  de  galanterie  chevaleresque. 

—  Nous  lui  avons  parlé  de  vous,  mon  ange,  disait-elle  à  Félise;  vous  ne  sau- 
riez croire  combien  le  tableau  de  voire  captivité  l'a  intéressé.  Il  affirme  que  vous 
luisemblez  une  petite  princesse  enchantée  comme  dans  les  contes  de  Mmed'Aulnoy. 
et  il  appelle  votre  lante  la  fée  Dentue.  Mme  de  Manicamp  aussi  me  demande  de 
vos  nouvelles  sans  cesse;  elle  esi  dans  la  dernière  impatience  de  vous  voir,  et  il 
faut  absolument  que  je  lui  donne  quelque  jour  celle  satisfaction.  J'en  ai  pris 
l'engagement. 

—  En  attendant,  présentez-lui  bien  mes  respects,  répondait  Félise  d'un  ton 
moitié  sérieux,  et  assurez-la  bien  que  je  suis  sou  humble  servante. 


oâ  FELISE, 

Chaque  fois  que  le  nom  de  M.  de  Gandale  revenait  dans  la  conversation,  un 
nuage  rose  passait  sur  le  front  d'Angèle  :  elle  écoutait  et  se  taisait  en  baissant  la 
vue;  mais  Félise  ne  remarqua  pas  cette  rougeur,  ce  silence  plus  significatif  que 
les  discours,  et  elle  ne  soupçonna  pas  que  ce  fût  là  l'époux  que  Mmc  de  Favras 
espérait  donner  à  sa  sœur. 

Un  soir,  la  jeune  veuve  dit  en  souriant  à  Félise  :  —  Ma  toute  belle,  j'ai  conçu 
un  grand  dessein  :  les  six  dernières  semaines  de  mon  deuil  sont  expirées;  il  ne 
serait  point  malséant  que  nous  vissions  un  peu  plus  de  monde.  J'ai  résolu  d'avoir 
les  violons  un  de  ces  jours.  L'on  dansera,  l'on  aura  un  petit  concert,  et  nous  fe- 
rons médianoche.  Ne  vous  piairail-il  point,  ma  reine,  d'assister  à  ce  gala  ? 

—  Moi,  je  verrais  le  bal  !  s'écria  Félise  en  levant  les  mains  au  ciel,  ah!  mon 
Dieu!  serait-il  possible! 

—  Eh  oui!  c'est  possible,  c'est  facile  même,  dit  Angèle  en  riant;  nous  avons 
combiné  cela  avec  Cécile  toute  la  journée;  nous  vous  parerons  de  notre  mieux, 
mon  ange,  avec  une  belle  robe  que  nous  ferons  faire... 

—  Des  robes,  j'en  ai  par  douzaines,  interrompit  Félise,  et  de  fort  belles,  assu- 
rément; c'est  la  mauvaise  Suzanne  qui  me  les  achète,  et  je  lui  en  demande  tou- 
jours de  nouvelles,  par  désœuvrement  ;  j'ai  aussi  des  perles,  des  pierreries... 

—  Eh  bien  !  vous  les  mettrez,  dit  gaiement  Cécile,  il  faut  que  vous  soyez  belle 
et  parée  à  miracle... 

—  Oh!  ma  chère  Félise,  ajouta  Angèle,  que  je  serai  contente  de  vous  conduire 
ainsi  par  la  main  jusqu'au  milieu  du  salon,  et  de  vous  présenter  à  tout  ce  beau 
monde  !  Que  je  serai  glorieuse  des  éloges  qu'on  donnera  à  votre  bonne  grâce,  à 
votre  beauté  ! 

—  Je  serai  là  comme  Cendrillon  au  bal,  dit  naïvement  Félise;  il  ne  me  man- 
quera que  la  petite  pantoufle  de  verre... 

—  Et  le  iils  du  roi  pour  vous  faire  la  cour,  dit  avec  un  franc  éclat  de  rire 
Mme  de  Favras;  mon  cher  cœur,  il  faudra  vous  contenter  de  moins  glorieuses  con- 
quêtes. 

Pendant  huit  jours,  Félise  rêva  à  celte  fête  avec  des  transports  de  curiosité, 
d'impatience  et  de  joie.  Un  soir  enfin,  un  beau  soir  d'été,  à  l'heure  où  les  rayons 
du  crépuscule  s'éteignent  dans  le  ciel,  elle  s'échappa  de  chez  sa  tante,  comme  de 
coutume,  et  gagna  le  jardin  de  l'hôtel  de  Favras.  L'on  avait  à  dessein  laissé  dans 
l'ombre  ce  côté  de  la  terrasse,  que  masquait  d'ailleurs  une  légère  charmille; 
Félise  put  entrer  sans  être  aperçue  dans  un  pavillon  du  rez-de-chaussée,  où  l'at- 
tendait Angèle. 

—  Oh!  la  magnifique  parure!  vous  êtes  éblouissante,  mignonne!  s'écria  la 
jeune  fille  en  la  considérant  d'un  air  ravi  ;  voilà  des  pierreries  dignes  d'une  reine. 

—  Je  me  suis  habillée  et  coiffée  au  hasard,  presque  sans  lumière,  dit  Félise 
en  s'approchant  d'un  grand  miroir  incliné  où  sa  figure  se  réfléchit  de  la  tête 
aux  pieds.  Elle  avait  mis  une  robe  de  taffetas  gris  d'argent  avec  le  corps  de  jupe 
pareil,  sans  aucune  espèce  de  broderie  ni  de  passement;  mais  la  simplicité  de 
cet  ajustement,  que  Suzanne  avait  fait  faire  pour  les  sorties  du  dimanche,  était 
relevée  par  les  précieux  joyaux  que  Félise  avait  tirés  de  l'écrin  ;  les  ondes  noires 
de  sa  chevelure  étaient  entremêlées  de  longs  rangs  de  perles  rattachées  avec  des 
diamants,  une  chaîne  de  pierreries  entourait  son  corsage  et  retombait  jusqu'à  la 
ceinture.  Ce  riche  et  sévère  costume  seyait  admirablement  à  la  taille  de  reine,  à 
la  beauté  souveraine  de  Félise;  elle  le  comprit,  et,  relevant  la  tête  avec  uu  mou- 


FÉLISE.  |J3 

vement  d'orgueil  et  de  joie  inexprimable,  elle  dil  à  Mn,e  de  Favras-,  qui  entrait  : 

—  Me  voici  prête,  allons  !... 

—  Encore  un  moment,  dit  Angèle,  il  faut  égayer  avec  des  (leurs  cette  parure 
un  peu  sombre.  —  Et,  de  ses  mains,  l'aimable  jeune  fille  attacha  au  corsage  de 
Félise  un  bouquet  de  roses  et  de  jasmin  d'Espagne  pareil  à  celui  qu'elle  portail 
sur  sa  robe  de  damas  blanc. 

Lorsque  Félise  parut  dans  le  salon,  conduite  par  M1"*  de  Favras,  un  murmure 
d'admiration  s'éleva  de  tous  côtés;  les  danseurs  s'arrêtèrent,  les  joueurs  de  lans- 
quenet oublièrent  une  minute  les  cartes  :  l'effet  qu'elle  produisait  fut  universel. 
Il  y  avait  dans  celte  triomphante  beauté  quelque  chose  de  saisissant  et  d'étrange  ; 
elle  faisait  songer  aux  femmes  des  temps  passés,  aux  héroïnes  de  l'Arioste,  aux 
belles  Florentines  du  Décameron.  Cette  noire  chevelure,  ces  sourcils  droits,  ces 
yeux  dont  l'azur  pâle  et  lumineux  éclatait  sous  de  longues  paupières,  ce  regard 
tantôt  froid  comme  un  glaive,  tantôt  triste  et  brûlant,  le  plus  souvent  rêveur, 
toutes  ces  singularités,  tous  ces  contrastes,  frisaient  de  celte  jeune  fille  une 
créature  étrange  et  charmante  que  I  on  ne  pouvait  regarder  sans  curiosité,  sans 
intérêt,  sans  émotion.  Elle  comprit  ce  premier  triomphe,  et  en  fui  enivrée;  il  lui 
sembla  qu'elle  prenait  en  ce  moment  sa  place  véritable,  et  que  si  beauté  la  faisaït 
reine  dans  ce  monde  qui  l'entourai!  de  ses  hommages  et  de  ses  admirations. 

Cependant  les  joueurs  de  lansquenet  avaient  relevé  leurs  cartes,  les  danseurs 
achevaient  le  grave  menuet,  un  moment  interrompu,  et  les  douairières  conti- 
nuaient leur  conversation  autour  d'une  table  de  basselle.  Félise  lit  d'abord  le  tour 
du  salon,  conduite  par  Mme  de  Favras.  Quand  elle  eut  salué  Mme  de  Manicamp,  la 
vieille  dame  la  regarda  fixement,  et  s'écria  :  —  Je  ne  m'étonne  plus,  mademoi- 
selle, de  ce  qu'on  m'a  raconté;  voire  beauté  est  un  rare  trésor  qu'il  faut  cacher 
sous  peine  des  plus  grands  malheurs  ;  partout  où  vous  paraîtrez,  vous  ferez  des 
infidèles,  des  jaloux  et  des  malheureux!  —  Après  avoir  débité  ce  compliment, 
elle  baisa  Félise  au  front,  et,  se  tournant  vers  la  dame  qui  se  trouvait  à  son  côté, 
elle  lui  dit  à  demi  voix:  —  Elle  m'a  rappelé  Jllle  de  Fonlanges;  c'est  la  même 
taille,  le  même  port,  le  même  air  de  déesse,  mais  la  physionomie  est  très  diffé- 
rente. La  pauvre  Fontanges  avait  le  regard  bèt'e  et  tendre,  celle-ci  a  de  grands 
yeux  clairs  d'une  expression  sauvage.  J'aime  bien  mieux  cette  jolie  Angèle  avec 
sa  douce  figure,  son  teint  délicat  comme  une  feuille  de  rose  et  ses  cheveux  de  Ma- 
deleine. 

Félise  retournait  à  sa  place,  lorsque  ses  yeux  rencontrèrent  pour  la  seconde  fois 
les  yeux  d'un  homme  qui,  depuis  qu'elle  était  entrée  dans  le  salon,  se  tenait  à 
l'écart  sans  avoir  l'air  de  prendre  part  aux  divertissements  de  la  soirée.  Il  était 
jeune,  il  avait  une  grande  tournure,  et,  quoique  ses  traits  n'eussent  rien  de  remar- 
quablement beau,  il  avait  des  regards,  des  façons  de  sourire,  des  airs  de  tête  si 
spirituels  et  si  nobles,  que  sa  figure  frappait  tout  d'abord;  Félise  pensa  sur  le- 
champ  qu'il  devait  ressembler  à  ce  duc  de  Nemours,  le  tendre  amant  de  Mmc  de 
Clèves,  el  elle  éprouva  une  secrète  émotion  lorsque  Mme  de  Favras,  ayant  appelé 
cet  inconnu  du  geste,  dit  d'un  air  enjoué  en  le  lui  présentant:  —  Ma  toute  belle, 
voici  M.  le  marquis  de  Gandale  qui  se  mourait  d'envie  de  vous  voir,  et  qui  depuis 
que  vous  êtes  entrée  semble  si  pétrifié  d'admiration,  qu'il  n'a  pu  faire  un  pas  pour 
venir  vous  saluer. 

,    Il  existe  entre  deux  personnes  qui  ont  beaucoup  entendu  parler  l'une  de  l'autre 

sans  s'être  jamais  vues  une  sorte  d'intérêt  réciproque  qui  tourne  aisément  à  un 

TOME   iv.  4 


M  FÉLISE. 

sentiment  plus  vif  et  plus  dangereux  :  le  premier  regard  que  Félise  jeta  sur  M.  de 
Gandale  ne  fui  pas  le  regard  indifférent  et  curieux  qu'elle  promenait  sur  la  belle 
compagnie  qui  remplissait  le  salon,  et  le  marquis,  de  son  côté,  ne  soutint  pas  sans 
trouble  ce  doux  éclair.  Les  danseurs  se  présentaient  en  foule  pour  inviter  Félise, 
et,  afin  de  se  délivrer  de  leurs  instances,  elle  dut  leur  déclarer  qu'elle  ne  savait 
pas  le  menuet  ;  à  la  manière  dont  elle  s'expliqua.  M.  de  Gandale  put  comprendre 
qu'elle  était  entièrement  charmée  d'avoir  ce  prétexte  pour  ne  point  rompre  leur 
entretien,  lequel  se  réduisait  pourtant  aux  banalités  d'usage.  Toute  la  soirée  ils  se 
parlèrent  ainsi. 

La  lune  s'était  levée,  et  sa  blanche  lumière  commençait  à  poindre  dans  les  feuil- 
lages du  jardin,  dont  on  apercevait  par  les  fenêtres  ouvertes  toute  la  perspective, 
noyée  dans  le  crépuscule  d'une  sereine  nuit  d'été.  Félise  se  pencha  sur  la  fenêtre 
près  de  laquelle  elle  était  assise,  et,  montrant  du  doigt  la  sombre  muraille  qui 
séparait  les  deux  hôtels,  elle  dit  en  soupirant  au  marquis  :  —  Voilà  ma  prison; 
dans  un  moment,  il  faudra  que  j'y  rentre... 

—  Ah  !  mademoiselle,  répondit-il  avec  feu,  songez  plutôt  à  en  sortir  pour  tou- 
jours !... 

—  Oh!  oui,  j'y  songe!  murmura-t-elle  avec  une  expression  concen- 
trée. 

Une  jeune  fille  é'evée  dans  le  monde  n'aurait  pas  retenu  ainsi  auprès  d'elle 
pendant  toute  une  soirée  l'homme  qu'elle  distinguait;  mais  Félise  s'abandonnait 
trop  naïvement  à  la  douceur  ineffable  de  ces  premières  émotions  pour  rompre 
celle  espèce  de  tête-à-lête.  Lorsqu'on  p;issa  dans  la  salle  à  manger  pour  faire  mé- 
dianoche,  elle  laissa  encore  M.  de  Gandale  lui  offrir  la  main,  et  l'invita  du  regard 
à  se  mettre  à  table  auprès  d'elle. 

Mme  de  Favras  paraissait  inquiète,  et  sa  sœur  dissimulait  à  peine  sa  mortelle 
tristesse.  La  douairière  de  Manicamp  observait  Félise  et  son  neveu  avec  un  éton- 
nement  mêlé  de  souci.  —  L'apparition  de  celle  infante  a  produit  beaucoup  .i'effet 
ici,  dit-elle  à  l'oreille  d'une  de  ses  amies  intimes.  Voyez  le  marquis,  il  ne  la 
quitte  pas;...  on  n'agirait  pas  autrement  an  cas  d'une  passion  déclarée...  Ceci  me 
contrarie;  j'avais  d'autres  desseins  pour  mon  neveu... 

Au  pelit  jour,  la  compagnie  se  sépara  enfin.  Déjà  Félise  avait  disparu,  et  le 
marquis  de  Gandale  s'était  retiré  quelques  instants  après  elle.  Dès  que  les  deux 
sœurs  furent  seules,  elles  s'enfermèrent  en  renvoyant  leurs  femmes.  —  Ah!  ma 
sœur,  qu'avons-nous  l'ait!  s'écria  Angèle  en  se  jetant  tout  éplorée  dans  les  bras 
de  la  jeune  veuve,  quelle  fêle,  hélas  !  quelle  nuit  fatale!...  Le  marquis  n'a  vu  que 
Félise...  il  l'aime  déjà...  il  l'aime!... 

—  Non,  ma  sœur,  non,  je  ne  le  crois  pas,  répondit  Cécile;  il  est  ébloui  seule- 
ment de  sa  beauté  et  flatté  de  la  préférence  qu'elle  lui  a  si  ouvertement  témoignée, 
ne  parlant  qu'à  lui  seul,  ne  regardant  que  lui...  Ces  innocentes,  ces  Agnès,  ont 
d'étranges  privilèges!...  Mais  le  cœur  de  M.  de  Gandale  n'est  pas  véritablement 
touché,  j'en  suis  sure. 

Angèle  secoua  tristement  la  tète,  et,  séchant  les  larmes  brûlantes  qui  coulaient 
le  long  de  ses  joues,  dont  le  doux  incarnai  s'était  effacé,  elle  dit  avec  conviction  : 
—  Il  l'aime!...  elle  est  si  belle'...  Mais,  ma  sœur,  ai  je  le  dioil  de  me  plaindre?... 
Dans  votre  sollicitude  pour  mon  bonheur,  vous  aviez  songé  à  ce  mariage,  MIU*  de 
Manicamp  le  désirait;  mais  c'était  à  peine  si  l'on  avait  pressenti  la  volonté  de 
M.  de  Gandale,  et  c'esl  à  tort  que  l'on  avait  cru  qu'il  m'aimait.  Me  l'a-t-il  jamais 


FÉLISE.  56 

dit?  Est-il  lié  par  la  moindre  promesse?  Hélas  !  mon  cœur  seul  avait  fait  tous  les 
frais  de  cet  engagement  .. 

—  Il  ne  t'aimait  pas  encore  peut-être,  mais  il  t'aurait  aimée,  mon  Angèle  ! 
s'écria  Mme  de  Favras  en  pleurant  et  en  serrant  la  jeune  fille  dans  ses  bras.  C'est 
ton  bonheur,  c'est  le  mien,  qui  nous  sont  ravis!...  Oh!  qu'il  esl  aveugle  et  mal- 
heureux celui  qui  te  dédaigne  ainsi!...  Mais  un  autre  que  M.  de  Gandale  com- 
prendra mieux  le  prix  du  trésor  que  je  voudrai  lui  donner... 

—  Il  fani  renoncer  à  ces  idées,  ma  sœur, dit  Angèle  avec  une  douce  fermeté; 
je  sens  que  mon  cœur  ne  se  donnerait  pas  deux  fois.  Je  souffre  beaucoup  mainte- 
nant, je  souffre  plus  que  je  ne  peux  l'exprimer;  mais  celle  affliction  s'apaisera  si 
je  me  tourne  vers  Dieu.  La  mère,  Madeleine  nous  le  disait  toujours:  lui  seul 
console  !... 

Le  lendemain,  Mme  de  Favras  emmena  sa  sœur  dans  une  terre  aux  environs  de 
Paris  ;  elles  y  passèrent  quinze  jours  dans  une  complète  solitude,  sans  aucune 
nouvelle  de  Félisé,  sans  entendre  prononcer  le  nom  de  M.  de  Gandale.  Angèle  était 
toujours  fort  triste,  et  Mme  de  Favras  désirait  et  redoutait  également  desavoir  ce 
qui  s'était  passé  pendant  son  absence.  En  retournant  à  Paris,  elle  trouva  chez  elle 
ce  billel  de  la  comtesse  de  Manicamp  : 

«  Ma  chère  baronne, 

»  Mon  neveu  est  un  fat  que  je  déshériterai  certainement.  Il  est  tombé  amou- 
reux de  celte  petite  qu'on  garde  dans  une  tour  enchantée.  Selon  vos  récils,  elle 
est  riche  et  de  bonne  maison  ;  mais  je  ne  nie  soucie  point  de  l'alliance  de  cette 
belle-au-bois-dormanl.  J'avais  d'autres  visées.  J'ai  déclaré  à  M.  le  marquis  de 
Gandale  que  je  n'enlrais  point  dans  ses  desseins  ;  ainsi,  c'esl  lui  qui  ira  en  per- 
sonne faire  sa  demande  à  la  fée  Denlue. 

s  J'ai  voulu  vous  annoncer  ce  beau  mariage,  afin  de  vous  sauver  la  première 
surprise,  vous  priant  de  me  tenir  au  surplus  pour  voire  meilleure  amie  et  très- 
humble  servante. 

»  Comtesse  de  M...  » 

—  Eh  bien  !  ma  sœur  !  dit  Angèle  après  avoir  lu  ce  billel. 

—  Nous  allons  repartir;  nous  n'assisterons  pas  du  moins  à  ce  mariage,  s'écria 
impétueusement  Mme  de  Favras. 

—  Oui,  il  faut  parlir,  dit  Angèle;  mais,  avant  de  m'éloigner,  je  veux  écrire  à 
Félise. 

Elle  prit  la  plume,  et,  la  main  tremblante,  le  cœur  gonflé  de  larmes,  elle  écrivit 
la  lettre  suivante  : 

«  Ma  chère  Félise, 

»  Le  ciel,  qui  vous  avait  éprouvée  bien  jeune  par  de  grandes  peines,  vous  réser- 
vait un  grand  bonheur  :  le  plus  honnête  homme  du  monde  vous  aime  et  va 
bientôt  demander  votre  main.  Soyez  heureuse  avec  lui  et  faites  son  bonheur,  ma 
chère  Félise;  c'est  le  vœu  de  ma  sœur  et  le  mien  ;  nous  vous  l'adressons  en  vous 
quittant  pour  bien  longtemps  sans  doute.  Que  vos  prospérités  ne  vous  fassent 
point  oublier  ceux  quk«ouffrent  ;  priez  pour  eux,  pour  vous,  et,  comblée  des  biens 
de  ce  monde,  songez  à  des  choses  plus  grandes  et  plus  éloignées. 


!jf>  FÉLISE. 

»  Il  me  semble  que  la  prédiction  de  la  mère  Perpétue  ne  sera  pas  vaine,  et 
qu'un  jour  je  prendrai  le  voile  à  l'Annonciation.  Souvenez-vous  de  moi  alors,  ei 
parlez  quelquefois  de  la  sœur  Angùle.  » 

Un  adroit  valet  se  chargea  de  faire  tenir  cette  lettre  à  Félise,  et  une  heure  plus 
tard,  en  effet,  elle  la  trouva  roulée  autour  d'une  pierre  sur  la  porte  de  sa 
chambre.  Félise  ignorait  tout  ce  qui  se  passait,  et  depuis  quinze  jours  elle  vivait 
dans  d'inexprimables  agitations.  Le  brusque  départ  des  deux  sœurs  l'avait  jetée 
dans  un  éionnement  et  un  chagrin  extrêmes;  leur  absence  lui  ôtail  les  moyens  et 
l'espoir  de  revoir  M.  de  Gundale.  Elle  passait  ses  jours  et  ses  nuits  dans  les  larmes 
comme  une  tille  amoureuse  et  désespérée;  vingt  fois  elle  avait  été  sur  le  point  de 
fuir,  de  s'en  aller  an  hasard  loin  de  cette  maison  maudite  où  elle  se  mourait  de 
contrainte,  de  douleur  et  d'ennui. 

La  lettre  d'Angèle  la  jeta  dans  des  transports  d'élonnement,  de  triomphe  et 
de  joie  qu'elle  ne  put  contenir.  Pâle,  l'œil  animé,  la  tète  haute,  elle  entra  dans  le 
salon  où  M1|e  de  Saulieu,  assise  à  sa  place  accoutumée,  travaillait  à  son  éternel 
ouvrage  de  tapisserie.  La  jeune  fille  s'assit,  car  ses  genoux  tremblants  ne  la  sou- 
tenaient plus;  puis  elle  dit  d'un  accent  bref  et  précipité:  —  Ma  tante...  il  faut 
que  je  vous  parle.  Écoutez-moi...  le  moment  est  venu  où  je  quitterai  enfin  cette 
maison...  Bientôt,  aujourd'hui  peut-être,  un  homme  riche  et  de  qualité  viendra 
me  demander  en  mariage... 

—  Qu'avez-vous  dit?  je  n'ai  pas  entendu,  interrompit  M"0  de  Saulieu  avec,  le 
geste  et  le  vague  regard  de  quelqu'un  dont  l'esprit  revient  de  l'autre  monde. 

—  Je  dis  que  M.  le  marquis  de  Gandale  veut  m'épouser,  et  qu'il  viendra  vous 
demander  ma  main,  répondit  Félise;  vous  ia  lui  accorderez,  ma  tante? 

iM"°  de  Saulieu  la  regarda  d'un  air  stupéfait  et  Gt  un  geste  négaiif.  A  cette 
muette  réponse,  l'indignation  de  Félise  et  ses  ressentiments,  si  longtemps  contenus, 
éclatèrent  enfin.  —  Ne  croyez  pas  que  je  vous  obéisse!  s'écria-t  elle;  je  n'ai  que 
trop  longtemps  supporté  l'esclavage  où  vous  me  réduisez!. ..  Oui,  vous  m'avez 
fait  souffrir,  et  je  vous  hais  !  Qu'avez-vous  été  pour  moi  toujours?  une  mauvaise 
parente.  Enfant,  vous  m'avez  jetée  à  la  porte  d'un  cloître;  maintenant  vous  me 
gardez  comme  une  prisonnière.  Pourtant  ma  place  est  dans  le  monde;  je  devrais  y 
vivre  comme  toutes  les  filles  de  ma  condition.  Je  suis  riche  et  de  bonne  maison, 
je  le  sais;  rendez-moi  ma  fortune,  que  je  reprenne  enfin  mon  rang...  Vous  ne 

répondez  pas Mais  il    faudra  bien    répondre  lorsque  M.   de  Gandale  vous 

demandera  la  raison  de  votre  refus 

Oh  !  malheureuse  enfant  !  s'écria  M"e  de  Saulieu  en  levant  les  mains  au  ciel  ; 

puis,  avec  un  geste  inexprimable  de  douleur  et  d'autorité,  elle  montra  la  porte  à 
Félise  en  disant  :  —  Rentrez  dans  voire  chambre...  Je  recevrai  M.  de  Gandale... 
et,  s'il  persiste  après  cette  entrevue,  je  consens  à  votre  mariage...  Allez! 

Subjuguée  parcelle  autorité,  frappée  de  ces  dernières  paroles,  Félise  se  relira 
en  frémissant  et  courut  s'enfermer  dans  sa  chambre,  où  elle  passa  le  reste  de  la 
journée  debout  contre  la  fenêtre,  épiant  le  moindre  mouvement,  le  moindre 
bruit.  M,le  de  Saulieu  avait  donné  ses  ordres:  Balin  attendait  dans  l'antichambre, 
et  Suzanne,  effarée,  avait  sans  cesse  les  yeux   tournés  vers  la  porte  de  la  rue. 

Le  jour  suivant,  djns  l'après-midi,  le  bruit  d'une  voiture  qui  pénétrait  dans  la 
cour  annonça  l'arrivée  du  marquis  de  Gandale.  Le  jeune  gentilhomme  franchit, 
avec  une  singulière  émotion,  le  seuil  défendu  de  ce  sombre  logis,  et  celle  impies- 


FÉLISE.  5? 

siou  s'accrut  lorsque  le  vieux  serviteur  en  deuil,  ayant  ouvert  toutes  les  portes, 
l'annonça  à  haute  voix  dans  les  salles  vides  et  sonores.  M"c  de  Saulieu  s'était 
levée  pour  le  recevoir.  A  l'aspect  de  cette  imposante  figure  vieillie  par  la  dou- 
leur, et  dont  le  regard  triste  et  fier  se  baissait  devant  lui,  le  marquis  tressaillit 
intérieurement,  et  il  euf  besoin  d'un  instant  pour  se  remettre  de  celle  espèce  de 
Irouble.  MUe  de  Saulieu  attendait  en  silence  qu'il  fît  sa  demande. 

—  Mademoiselle,  lui  dit-il  enfin,  je  m'appelle  le  marquis  Hector  de  Gandale;  il 
m'a  semblé  que  ce  nom  me  permettait  d'aspirer  à  l'honneur  de  votre  aliiance.  Je 
possède  une  fortune  qui  suffit  à  soutenir  honorablement  mon  rang.  J'ai  eu  l'occa- 
sion de  voir  mademoiselle  votre  nièce,  et,  frappé  de  sa  rare  beauté,  de  l'esprit  que 
j'ai  cru  reconnaître  en  elle,  j'en  suis  devenu  passionnément  épris.  Elle  est  orphe- 
line, m'a-t-on  dit,  vous  êtes  sa  seule  parente;  je  viens  vous  demander  sa  main. 

—  Je  vous  la  refuse,  monsieur  le  marquis,  répondit  M"e  de  Saulieu  d'une  voix 
très-émue. 

—  Et  les  motifs  de  ce  refus,  mademoiselle,  s'écria  M.  de  Gandale,  voudrez-vous 
me  les  dire? 

—  Si  vous  l'exigez  absolument,  monsieur,  murmura  péniblement  la  triste  de- 
moiselle ;  mais,  croyez-moi,  sans  explication,  sans  me  forcer  à  vous  faire  un  récit 
déplorable,  renoncez  à  la  main  de  ma'nièce... 

Le  marquis  ne  lui  répondit  que  par  un  geste;  son  orgueil  et  son  amour  sem- 
blaient lui  porter  un  défi. 

Mlle  de  Saulieu  se  recueillit  comme  pour  trouver  en  elle-même  la  force  de 
parler;  puis  elle  dit  d'une  voix  lente  d'abord,  mais  dont  l'accent  devint  ensuite 
bref  et  précipité  : 

—  C'est  une  lamentable  histoire  qu'il  faut  vous  raconter,  monsieur...  ce  sont 
les  affreux  malheurs  de  deux  familles...  Orpheline  dès  mon  enfance,  je  fus  élevée, 
ainsi  que  ma  jeune  sœur,  par  un  oncle  qui  nous  avait  adoptées.  A  seize  ans,  ma 
sœur  épousa  un  homme  de  qualité,  et  je  demeurai  auprès  de  notre  oncle,  devenu 
infirme.  J'avais  différé  mon  établissement  pour  soigner  sa  vieillesse  :  jusqu'à  l'âge 
de  vingt-cinq  ans,  je  vécus  près  de  lui,  persuadée  qu'il  partagerait  sa  fortune  entre 
moi  et  ma  sœur,  qu'il  avait  déjà  richement  dotée;  mais  ces  prévisions  furent 
trompées,  un  testament  dont  il  nous  fit  un  secret  m'institua  son  unique  héritière... 
Comment  rappeler,  hélas!  les  suites  de  cette  préférence  !...  Le  mari  de  ma  sœur 
avait  depuis  longtemps  conçu  pour  moi  une  passion  détestable  ...  sa  cupidité 
égalait  cet  affreux  amour....  J'allais  me  marier  avec  l'homme  que  mon  cœur  avait 
choisi  depuis  longtemps...  Le  misérable  conçut  la  pensée  de  m'épouser  lui-même 
en  se  délivrant  de  tous  les  obstacles  qui  s'opposaient  à  ses  desseins —  Une  dis- 
pense du  saint-père  peut  autoriser  un  homme  à  se  marier  successivement  avec 
les  deux  sœurs...  La  même  nuit,  sa  femme,  fut  assassinée  dans  son  propre  château, 
et  celui  auquel  j'allais  m'unir  mourut  frappé  presque  sous  mes  yeux  d'une  balle 
dans  la  tête...  Le  meurtrier  avait  calculé  son  double  forfait  avec  une  habileté  in- 
finie, mais  la  Providence  divine  voulut  son  châtiment  immédiat.  Ses  crimes  avaient 

eu  des  témoins  invisibles ses  victimes  furent  vengées....  Il  mourut  de  la  main 

du  bourreau...  Vous  l'avez  entendu  raconter,  monsieur,  celte  horrible  histoire 
du  comte  de  Chardavon,  qui  fut  roué  vif  à  Toulouse...  C'était  le  père  de  Félise... 
Il  avait  une  jeune  sœur...  On  l'appelait  la  belle  Geneviève...  Déshonorée  par  le 
supplice  de  son  frère,  elle  est  morte  dans  un  couvent,  et  moi,  que  ce  monstre  a 
privée  de  tous  ces  objets  de  mon  affection,  j'achève  de  m'éteindre  ici.  entre  les 


!>8  rÉtisu. 

vieux  serviteurs  qui  m'ont  suivie  et  celte  enfant  qui  m'accuse,  et  à  laquelle  je 
dois  cacher  éternellement  nos  malheurs.. > 

Le  marquis  avail  écouté  ce  récit  avec  une  muette  horreur;  avant  que  Mlle  de 
Saulieu  eût  cessé  de  parler,  il  se  leva.  Dalin  rouvrit  les  portes.  M.  de  Gjndale 
s'inclinn  profondément  et  presque  un  genou  en  terre,  comme  pour  demander 
pardon  à  celte  femme,  qu'il  venail  de  foicer  à  de  si  terribles  aveux,  puis  il  se 
relira  lentement. 

Comme  il  sortait,  Mlle  de  Saulieu  aperçut  la  tête  pâle  de  Félise  au  fond  du 
salon  ;  la  malheureuse  enfaul  écoutait,  cachée  entre  les  portières,  et  elle  avait 
tout  entendu.  Elle  élait  effrayante  de  désespoir  calme  et  concentré. 

-"-  Ma  tante,  dit-elle  en  posant  la  lettre  d'Angèle  sur  le  guéridon,  il  faut  me 
ramener  aux  Annonciades...  C'esl  là  qu'est  ma  place,  à  moi...  i  ai  réfléchi  depuis 
hier  et  j'ai  compris...  M"e  de  Chameroy  aimait  le  Marquis  de  Gandale...  et,  puis- 
que je  suis  la  fille  d'un  supplicié,  il  l'épousera...  Oh!  ma  tante,  ramenez-moi  au 
couvent...  car  à  celte  idée  je  sens  que  j'ai  du  sang  de  mon  père  dans  les  veines  !.. . 

Le  même  jour,  en  effet,  Félise  rentra  à  l'Annonciation.  Lorsqu'elle  eut  franchi 
pour  la  seconde  lois  ce  passage  redoutable,  qu'on  appelait  la  porte  de  clôture, 
elle  fui  reçue  par  la  supérieure  et  par  le  père  Boinet. 

—  Nous  vous  attendions  toujours,  ma  lille,  lui  dit  le  bon  père. 

—  Venez,  mon  enfant,  s'écria  la  mère  Madeleine  ;ivec  un  accent  de  tendresse  et 
de  joie;  oh!  ma  pauvre  breb  s  laliguée  et  meurtrie,  béni  soit  le  bon  pasteur  qui 
vous  ramène  et  le  jour  où  vous  rentrez  au  bercail  ! 

Mme  Charles  Reybaud. 


SOUVENIRS 

D'UN  NATURALISTE. 


l«es  Cotes  de  Sicile. 

III. 
TRAPANI.  —  LIS  3LIS  FAVmJvIA^Â.1 


La  pluie,  le  froid  et  le  vent  qui  avaient  accueilli  à  Santo  Vito  la  Sainte-Rosalie 
et  son  équipage  continuaient.  Le  travail  nous  était  presque  impossible  dans  ces 
chambres  dépourvues  de  châssis  vitrés.  Les  explorations  le  long  de  rochers  sans 
cesse  lavés  par  les  vagues  devenaient  chaque  jour  plus  difficiles  et  moins  fruc- 
tueuses. Il  fallut  songer  à  un  nouveau  déménagement.  Cette  fois,  nous  prîmes  la 
voie  de  terre,  et,  tandis  que  notre  embarcation,  sous  les  ordres  de  Péroné,  luttait 
contre  les  bourrasques  de  l'ouest,  nous  suivîmes  un  sentier  qui,  frayé  par  les 
pieds  des  mulets,  serpente  le  long  de  la  côle,  sans  cesse  pressé  entre  les  derniers 
talus  de  montagnes  escarpées  et  la  mer,  dont  il  ne  s'écarle  que  pour  franchir,  à 
travers  des  landes  incultes,  les  pointes  trop  avancées.  Quelques  heures  nous  suffi- 
rent pour  gagner  la  langue  de  terre  sablonneuse  à  l'extrémité  de  laquelle  s'élève 
Trapani  ;  mais  l'allure  heurtée  de  nos  montures  et  la  construction  vicieuse  de 
l'appareil  informe  qui  leur  tenait  lieu  de  selle  semblaient  avoir  allongé  le  trajet. 
Aussi,  à  notre  arrivée,  piîmes-nous  possession  des  lits  peu  moelleux  de  Valbergo 

(1)  Voyez  les  livraisons  du  15  décembre  1845  et  du  15  février  1846. 


00  SOUVENIRS 

di  Napoli  a\ec  un -sentiment  de  jouissance  intime  facile  à  comprendre  pour  qui- 
conque aura,  comme  nous,  trotté  toute  la  journée  sur  le  dos  d'un  mulet  sicilien 
ou  dormi  pendant  un  mois  entre  une  planche  et  une  cape  de  matelot. 

Placée  à  l'extrême  pointe  occidentale  de  la  Sicile  et  possédant  un  assez  bon 
port  de  mer,  Trapani,  avec  sa  population  de  trente  mille  âmes,  jouit  encore  d'une 
certaine  importance.  Toutefois  on  voit  sans  peine  que  cette  ville  a  connu  des  jours 
meilleurs.  Ici,  comme  dans  toutes  les  cités  de  l'ouest  que  nous  avons  visitées,  se 
montrent  les  vestiges  attristants  d'une  splendeur  qu'a  remplacée  la  misère,  de 
grandes  et  larges  rues  où  l'herbe  croît  en  liberté,  des  palais  en  ruine  qui  abritent 
à  peine  quelques  mendiants.  Trapani  est  riche  en  contrastes  de  ce  genre  entre  le 
passé  et  le  présent.  Nous  avons  remarqué  surtout  le  palais  élevé  par  Guillaume  de 
Porcelets,  gouverneur  de  Calatafimi,  le  seul  Français  qu'épargnèrent  les  assassins 
des  vêpres  siciliennes.  Les  murs  en  sont  couverts  de  sculptures,  du  pavé  jusqu'au 
faite;  partout  les  trophées  et  les  statues  se  pressent  autour  des  armoiries  de  cette 
fière  famille,  qui  portail  un  porc  en  champ  et  un  aigle  en  chef.  Eh  bien  !  de  cette 
demeure  princière,  la  seule  partie  aujourd'hui  habitée  est  le  rez-de-chaussée,  qui 
sert  d'étable. 

Bâti  sur  l'emplacement  de  l'antique  Drepanum,  Trapani  n'a  pourtant  conservé 
aucune  ruine  grecque,  carthaginoise  ou  romaine.  Le  temple  de  Vénus,  qui  s'éle- 
vait, à  une  lieue  de  la  ville,  sur  le  sommet  du  mont  Eryx,  a  été  successivement 
remplacé  par  une  forteresse  sarrasine  et  par  le  couvent  de  San-Juliano;  mais,  si 
les  œuvres  de  l'homme  ont  disparu  de  ce  coin  du  globe  où  se  heurtèrent  les  plus 
puissantes  nations  des  temps  passés,  la  nature  est  restée  la  même.  En  face  du  port 
s'élève  toujours  le  rocher  décrit  par  Virgile,  et  qui  servit  de  but  à  la  course  de 
vaisseaux  dans  les  jeux  funèbres  célébrés  en  l'honneur  d'Anchise.  Ce  rocher  est 
appelé  Colomburu,e\.,  comme  au  temps  de  Vénus  Erycine,  il  sert  encore  de  rendez- 
vous  aux  colombes  du  voisinage,  lors  de  leurs  migrations  annuelles.  Ces  oiseaux, 
que  le  zèle  des  néophytes  chrétiens  tenta  vainement  de  proscrire,  ont  conservé 
leurs  anciennes  habitudes,  et,  bravant  aujourd'hui  le  fusil  des  chasseurs  comme 
ils  avaient,  au  moyen  âge,  bravé  les  foudres  de  l'excommunication,  ils  viennent, 
tous  les  ans,  nicher  dans  les  grottes  et  parmi  les  rochers  du  rivage. 

Au  reste,  on  dirait  qu'en  dépit  du  saint  qui  a  renversé  ses  autels,  la  déesse  de 
la  beauté  répand  encore  ses  faveurs  sur  cette  terre  qui  lui  fut  consacrée.  Les 
femmes  du  village  de  San-Juliano,  bâti  sur  l'ancien  mont  Eryx,  passent  pour  les 
plus  belles  de  la  Sicile.  En  admettant  que  ce  fait  soit  vrai,  on  en  trouverait  peut- 
être  une  explication  toute  naturelle  dans  celte  transmission  des  caractères  de  race 
à  laquelle  l'homme  est  soumis  aussi  hicn  que  les  animaux.  Le  temple  de  Vénus 
Erycine  n'avait  pour  prêtresses  que  des  jeunes  filles  choisies  avec  soin  dans  toute 
l'étendue  de  la  Grèce,  de  la  Sicile  et  de  l'Italie.  Ces  prêtresses  n'étaient  pas  des 
vestales.  Pendant  des  siècles,  les  populations  voisines  ont  dû  se  retremper  à  celte 
source  d'élite.  Il  est  impossible  que  celle  circonstance  soit  restée  sans  influence 
sur  leur  développement  physique,  et  peut-être  est  il  permis  de  penser  que  la  su- 
périorité des  femmes  de  San-Juliano  atteste  encore  de  nos  jours  la  puissance  de 
cette  action  par  une  empreinte  gracieuse  que  le  temps  n'a  pu  effacer. 

Un  désappointement  pareil  à  celui  que  nous  avions  éprouvé  à  Castellammare 
nous  attendait  à  Trapani.  Un  coup  d'œil  suffit  pour  reconnaître  que  nous  n'avions 
rien  à  espérer  des  roches  acores  qu'on  rencontre  au  nord  de  la  ville,  et  moins 
encore  peut-être  des  immenses  marais  salins  en  pleine  exploitation  qui  s'étendent 


d'cn  naturaliste.  61 

au  midi.  Sans  hésiter,  nous  résolûmes  de  pousser  plus  loin.  Les  anciennes  îles 
^Egades,  aujourd'hui  îles  Favignana,  se  montraient  à  trois  lieues  de  nous,  et,  grâce 
à  la  transparence  de  l'atmosphère,  nous  apercevions  à  l'œil  nu  les  rochers,  les 
découpures  profondes  indiquées  sur  nos  caries.  Ce  petit  archipel  semblait  devoir 
nous  offrir  toutes  les  conditions  favorables  à  nos  travaux.  Une  reconnaissance 
rapide  confirma  ces  conjectures,  et,  la  Sainte-Rosalie  ayant  enfin  gagné  Trapani, 
nous  partîmes  pleins  d'espoir  pour  cette  nouvelle  station. 

Placées  tout  à  fait  en  dehors  des  roules  ordinaires  et  presque  entièrement  dé- 
pourvues de  commerce,  les  îles  Favignana  sont  très-rarement  visitées  par  les  étran- 
gers. A  peine  quelque  Anglais  marchand  de  vin  s'y  monlre-t-il  de  loin  en  loin; 
de  mémoire  d'homme,  on  ne  se  rappelait  pas  d'y  avoir  vu  un  Fiançais.  On  com- 
prend dès  lors  la  sensation  qu'avaient  dû  produire  les  lettres  du  duc  de  Serra  di 
Falco  et  du  duc  de  Cacamo,  annonçant  l'arrivée  de  trois  naturalistes  de  cette  na- 
tion et  les  recommandant  aux  autorités.  Au^si,  lors  de  la  courte  excursion  néces- 
saire pour  reconnaître  les  localités,  avais-je  été  accueilli  avec  un  remarquable  em- 
pressement. Il  signor  Gaspardo.  chef  de  la  santé,  était  venu  me  recevoir  en  grande 
cérémonie.  Son  père,  il  signor  Bartholini,  un  des  principaux  notables,  m'avait 
libéralement  hébergé.  Enfin  le  commandant  du  fort  Sainte-Catherine,  il  signor  di 
Georgio,  avait  mis  à  la  disposition  des  scienciati  francese  sa  maison  de  campagne, 
placée  sur  le  bord  de  la  mer,  à  une  lieue  environ  du  village. 

Nous  vînmes  prendre  terre  dans  une  petite  anse  creusée  en  face  de  notre  future 
résidence,  et  trouvâmes  un  monde  d'ouvriers  occupés  à  rendre  celle-ci  digne  de 
nous  recevoir.  On  crépissait  les  murs,  on  renouvelait  les  couches  de  chaux  blanche 
servant  de  tapisserie  aux  trois  chambres  dont  se  composait  l'appartement.  La 
commandante,  debout  au  milieu  de  Irois  ou  quatre  servantes,  jetait  elle-même  l'eau 
à  pleins  seaux  sur  les  briques  assez  mal  jointes  du  parquet,  que  ses  aides  frot- 
taient à  tour  de  bras.  Notre  arrivée  soudaine  produisit  l'effet  d'une  pierre  jetée 
dans  une  fourmilière  :  des  cris,  des  exclamations,  d<  s  excuses  sur  ce  qu'on  n'était 
pas  prêt,  partirent  de  tous  côlés.  La  signora  s'élança  sur  un  âne,  et,  deux  heures 
après,  sa  monture  nous  revint  chargée  de  matelas,  de  draps,  de  coussins.  Une 
batterie  de  cuisine  complète  et  un  dîner  tout  préparé  accompagnaient  cet  envoi, 
que  nous  accueillîmes  avec  un  plaisir  facile  à  comprendre.  Dans  l'intervalle,  nous 
avions  commencé  à  débarquer  instruments  et  bocaux.  Séparés  du  rivage  par  un 
grand  enclos,  nous  avions  un  assez  long  détour  à  faire  pour  arriver  à  notre  barque. 
Le  commandant  reconnut  lui-même  que  ce  pouvait  être  pour  nous  un  véritable 
inconvénient,  et  fit  aussitôt  abattre  un  pan  de  mur  pour  nous  ouvrir  un  passage 
direct  à  travers  sa  vigne.  Ce  n'était,  il  est  vrai,  qu'un  mur  en  pierres  sèches  qu'on 
rétablissait  tant  bien  (|ue  mal  chaque  soir;  mais  combien  trouverait-on  parmi 
nous  de  propriétaires  disposés  à  agir  ainsi  pour  évitera  un  hôte  la  peine  de  faire 
quelques  pas  de  plus  ? 

Il  ne  faut  pourtant  pas  croire  que  celte  façon  d'agir  si  large,  si  seigneuriale  en 
apparence,  fût  complètement  désintéressée.  Si  les  Siciliens  à  qui  nous  avions 
affaire  se  mettaient  à  notre  disposition  per  l'onore,  ils  comptaient  bien  un  peu 
sur  un  coniplimerito  de  notre  part,  en  d'autres  termes,  sur  un  cadeau.  Dans  ces 
contrées  où  sont  encore  loin  d'avoir  pénétré  tous*  les  usages  de  la  civilisation 
moderne,  où  on  ne  rencontre  pas  même  les  posadas  espagnoles,  l'étranger  reçoit, 
il  est  vrai,  1  hospitalité  antique,  mais  avec  son  échange  de  présents.  Celui  qui 
accueille  compte  sur  du  retour,  et  trouve  fort  mauvais  que  sous  ce  rapport  on 


62  SOUVENIRS 

manque  aux  usages  reçus.  Nous  eûmes  occasion  de  reconnaître  ce  fait  à  notre 
départ  de  Favignana.  Croyant  voyager  en  Sicile  à  peu  près  comme  en  France,  nous 
n'avions  pas  emporté  d'objets  propres  à  être  offerts  en  souvenir.  A  la  Torre,  à 
CasteWammare,  nous  nous  étions  tirés  d'affaire  avec  de  l'argent,  qui  avait  été 
parfaitement  reçu  du  padre  Anlonino  et  de  l'ami  d'Artese;  mais  nous  n'aurions  pas 
osé  traiter  de  la  même  manière  les  gignori  de  Favignana.  Nous  les  quittâmes  donc 
après  des  remercîments  purement  verbaux,  et,  au  moment  des  adieux,  le  com- 
mandant di  Georgio  ne  cacha  nullement  la  mauvaise  humeur  qu'il  éprouvait  à 
voir  notre  reconnaissance  s'exprimer  par  de  simples  paroles.  Au  reste,  il  a  pu 
reconnaître  depuis  que  nous  n'étions  ni  oublieux  ni  ingrats. 

Quoi  qu'il  en  soit,  grâce  à  l'hospitalité  favignanaise,  nous  fûmes  promptemenl 
en  mesure  de  commencer  nos  recherches  dans  ce  petit  archipel  des  /Egades, 
qu'aucun  zoologiste  n'avait  encore  visité.  Le  champ  ouvert  à  nos  explorations  se 
composait  de  quelques  roches  nues  formant  autant  d'îlots,  et  de  trois  îles  princi- 
pales, Favignana,  Levanzo  et  Marelimo.  Nous  crûmes  inutile  d'étendre  nos  excur- 
sions jusqu'à  ces  deux  dernières.  Marelimo  était  trop  éloignée,  et  quant  à  Levanzo, 
entièrement  formée  d'un  calcaire  crayeux  très-dur  qui  s'élève  en  montagnes 
abruptes,  elle  est  complètement  dépourvue  de  végétation  et  ne  peut  nourrir 
beaucoup  d'espèces  terrestres.  Nous  connaissions  d'ailleurs  trop  bien  la  roche 
dont  je  viens  de  parler;  elle  s'était  toujours  montrée  à  nous  accompagnée  de 
cary  ophyl  lies,  polypes  très-jolis  semblables  à  des  fleurs  d'un  jaune  orangé,  mais 
dont  la  présence  annonce  une  grande  pauvreté  zoologique  sous  tous  les  autres  rap- 
ports. Nous  laissâmes  donc  de  côté  ces  îles,  dont  l'une  est  tout  à  fait  déserte,  et 
dont  l'antre  n'a  pour  habitants  que  la  garnison  d'un  petit  fort  et  les  employés  de 
son  télégraphe. 

D'ailleurs,  Favignana  suffisait  à  elle  seule  pour  employer  tous  nos  instants. 
Bien  plus  grande  que  ses  deux  sœurs,  car  elle  a  près  de  sept  lieues  de  tour,  elle 
présente  une  certaine  variété  dans  sa  constitution  géologique.  Sa  partie  centrale 
est  entièrement  occupée  par  un  massif  de  montagnes  semblables  à  celles  de 
Levanzo,  hautes  de  mille  à  douze  cents  pieds,  et  dont  le  point  culminant  est 
occupé  par  le  fort  Sainte-Catherine,  prison  d'état  qui,  dans  les  diverses  révolutions 
de  Naples,  a  conquis  une  triste  célébrité  ;  mais,  à  Test  et  à  l'ouest  de  l'île,  le 
calcaire  crayeux  est  recouvert  par  une  roche  très-différente,  appelée  par  les  géo- 
logues calcaire  de  Païenne.  Tendre  et  friable,  celle  dernière  est  presque  entière- 
ment composée  de  fossiles  d'animaux  inférieurs.  L'œil  nu  ou  armé  de  la  loupe  y 
reconnaît  une  incroyable  variété  de  zoophytes,  un  nombre  infini  d'épongés  et  de 
polypiers  d'espèces  différentes.  Un  pied  cube  de  celle  pierre  donnerait  parfois  à  lui 
seul  toute  une  collection,  et,  si  la  mer  avec  ses  populations  vivantes  n'eût  appelé 
toute  noire  activité,  nous  eussions  certainement  recueilli  bien  des  échantillons 
offrant  un  intérêt  réel. 

Au  milieu  de  ces  fossiles  généralement  fort  petits,  presque  microscopiques,  et 
appartenant  tous  aux  derniers  représentants  de  l'animalité,  se  trouvent  dissé- 
minés des  têts  d'oursins  ou  d'étoiles  de  mer,  quelques  coquilles  d'huîtres  et  de 
peignes,  animaux  à  la  fois  plus  élevés  dans  l'échelle  des  êtres  et  présentant  des 
dimensions  beaucoup  plus  Considérables;  mais  ces  rayonnes  supérieurs  ou  ces 
mollusques  n'entrent  que  pour  une  faible  part  dans  la  composition  de  la  roche.  Sous 
ce  rapport,  le  calcaire  de  Favignana  offre  la  répétition  d'un  fait  général  et  des 
plus  remarquables.  En  interrogeant  les  restes  ensevelis  dans  les  couches  du  globe 


d'un  naturaliste.  65 

pour  retrouver,  au  moyen  de  ces  antiques  archives,  les  traces  Ou  passé  de  notre 
planète,  on  ne  tarde  pas  à  reconnaître  que  l'importance  du  rôle  géologique  joué  à 
sa  surface  par  les  animaux  varie,  pour  ainsi  dire,  en  raison  inverse  de  leur  taille 
el  de  leur  degré  d'organisation.  Les  animaux  supérieurs,  ceux  chez  lesquels  la 
machine  animale  avait  acquis  son  plus  liant  degré  de  perfection,  n'ont  laissé  que 
de  faibles  traces.  On  n'a  encore  irouvé  que  trois  ou  quatre  débris  d'ossements 
appartenant  à  des  Singes  ;  les  mastodontes,  les  éléphants,  les  reptiles  gigantesques 
eux  mêmes,  n'ont  laissé  que  de  rares  squelettes  dont  la  science  est  heureuse  de 
retrouver  ça  et  là  les  fragments  isolés.  Au  contraire,  les  animaux  inférieurs  ont 
contribué  puissamment  à  former  l'écorce  solide  i|tie  nous  habitons;  les  coquilles 
entrent  quelquefois  pour  plus  de  moitié  dans  la  structure  de  certaines  montagnes, 
et  des  couches  entières  sont  composées  uniquement  d'infusoires,  de  ces  infiniment 
petits  dont  les  cirapaees  disparaissent  par  centaines  sous  la  pointe  d'une  aiguille. 
On  voit  que  l'élude  de  ces  êtres  inférieurs,  si  importante  pour  le  physiologiste  el 
le  zoologiste,  n'offre   pas  au  géologue  de  moins  graves  sujets  de  méditation. 

La  structure  lâche  el  peu  serrée  du  calcaire  de  Païenne  permet  aux  eaux  flu- 
viales de  s'y  accumuler  comme  dans  une  sorte  d'épongé  el  de  fournir  à  la  mince 
couche  de  terre  qui  recouvre  la  roche  l'humidité  nécessaire  pour  combattre  l'in- 
fluence des  longues  sécheresses.  Ces  eaux,  arrêtées  en  outre  par  le  calcaire  com- 
pacte dont  les  assises  servent  de  base  à  toute  l'île,  se  réunissent  en  nappes  sou- 
terraines, el  alimentent  bon  nombre  de  puits  ou  de  sources  intarissables;  aussi 
toute  la  culture  de  l'île  esl-elle  concentrée  sur  les  points  occupés  par  ce  calcaire 
bienfaisant  qui  seul  empêche  Favignana  de  n'être,  comme  Levanzo,  qu'un  vaste 
écueil  inhabitable. 

La  capitale  de  Favignana  est  placée  à  peu  près  au  centre  de  l'île,  au  bord  d'un 
petit  havre  qui  pénètre  profondément  dans  les  terres;  elle  se  compose  de  trois  à 
quatre  cents  maisons  presque  toutes  proprement  bâties,  et  compte  environ  trois 
mille  habitants,  qui  ntfus  ont  paru  jouir  d'une  aisance  générale,  inconnue  dans 
les  villages  de  la  côte;  mais,  si  le  bien-être  règne  parmi  cette  population  isolée, 
elle  nous  a  paru  fort  en  arrière  sous  d'autres  rapports,  et  nous  avons  retrouvé 
chez  elle  quelques  habitudes  qui  rappellent  singulièrement  l'enfance  de  la  civili- 
sation. Je  me  contenterai  d'en  ciler  un  exemple.  Il  n'y  a  point  d'horloge  publique 
à  Favignana,  et,  pour  y  suppléer,  on  n'a  rien  imaginé  de  mieux  que  de  charger 
un  homme  d'en  remplir  les  fondions.  Placé  dans  le  donjon  d'une  des  forteresses 
qui  défendent  le  village,  cet  employé,  pour  avenir  ses  concitoyens  de  la  marche 
du  temps,  frappe  les  heures  sur  une  cloche  avec  un  marteau.  Un  sablier  lui  sert 
d'indicateur.  On  comprend  que  celle  machine  animée  doil  se  déranger  facilement, 
el  nous  avons  pu  constater  en  effet  plus  d'une  fois  que,  sous  le  rapport  de  la  régu- 
larité, l'homme-horloge  de  Favignana  est  loin  de  valoir  un  chronomètre  de 
Bréguet. 

Le  chiffre  de  la  population  favignanaise  est  presque  doublé  par  celui  de  la  gar- 
nison de  trois  forts,  par  celui  des  employés  de  la  douane  el  de  la  santé,  et  surtout 
par  celui  des  condamnés  qui  habitent  les  fossés  du  fort  San-Giovanni.  Très-pro- 
fonds et  creusés  entièrement  dans  le  roc,  aussi  bien  que  les  logements  mêmes  des 
prisonniers,  ces  fossés  sont  un  véritable  bagne,  d'où  loute  évasion  esl  presque 
impossible.  La  plupart  des  malheureux  qu'ils  renferment  expient  ou  des  meurtres 
ou  des  vols  à  main  armée.  Leur  nombre,  pendant  notre  séjour,  était  d'environ 
deux  mille. 


64  SOUVENIRS 

La  culture  de  Favignana  est  peu  variée,  et  les  produits  sont  loin  de  suffire  à 
l'entretien  de  ses  habitants.  Les  terres  voisines  du  bourg,  qui  en  forment  la  partie 
la  plus  fertile,  sont  généralement  occupées  par  des  jardins  où  croissent  de  ma- 
gnifiques orangers,  des  citronniers,  des  grenadiers,  et  où  l'on  récolte  d'excellents 
légumes.  Dans  la  portion  orientale  de  l'île,  on  rencontre  quelques  champs  de  blé  ;  le 
reste  est  abandonné  aux  vignes  et  à  quelques  plantations  de  cactus,  qui  marquent, 
pour  ainsi  dire,  les  limites  de  la  végétation.  En  troupeaux,  l'île  ne  pos-èdequequel- 
ques  bêtes  à  cornes.  Aussi,  pour  nourrir  sa  population  indigène  ou  d'origine  étran- 
gère, Favignana  fait-elle  venir  du  dehors  la  viande,  l'huile  et  les  céréales,  qu'elle 
paie  avec  son  vin.  Entièrement  dépourvue  d'industrie,  elle  emprunte  à  plus  forte 
raison  à  l'étranger  bien  des  objets  de  luxe  ou  de  première  nécessité.  A  en  juger  par 
les  échantillons  qui  nous  ont  passé  sous  les  yeux,  la  France  et  l'Angleterre  se  par- 
tagent l'approvisionnement  de  ce  petit  coin  du  globe,  et  toutes  deux  y  sont  en 
quelque  sorte  caractérisées  par  leurs  produits.  Tout  ce  quia  rapport  aux  besoins 
matériels  de  la  vie  est  de  fabrique  anglaise  :  les  couteaux,  fourchettes  et  vais- 
selles de  table  portent  presque  toujours  le  mot  London.  Tout  ce  qui  louche  à 
l'élégance,  tout  ce  qui  réveille  une  idée,  y  vient  de  France  et  de  Paris.  Nous  avons 
retrouvé  Si;r  les  cheminées  nos  vases  de  porcelaine,  sur  les  murs  nos  papiers 
peints,  et  partout  nos  gravures  de  la  rue  Saint-Jacques,  partout  Napoléon,  ses 
maréchaux  et  ses  batailles. 

Les  habitants  de  Favignana  ne  possèdent  point  les  terres  qu'ils  cultivent;  ils 
n'en  sont  en  quelque  sorte  que  les  fermiers.  L'archipel  entier  appartient  en  pro- 
priété à  une  noble  famille  génoise  aux  Palavicini,  qui  visitent  rarement  ce  fief 
maritime,  et  le  gouvernent  par  l'intermédiaire  d'un  intendant.  J'ignore  ce  que 
peuvent  être  les  rentes  reposant  sur  l'exploitation  du  sol;  mais  elles  ne  sauraient 
être  bien  considérables,  et  probablement  launajeure  partie  du  revenu  est  fournie 
par  la  mer.  Les  seigneurs  de  Favignana  ont  seuls  droit  de  pêche  dans  un  rayon 
assez  étendu,  à  plus  forte  raison  dans  les  eaux  mêmes  de  l'archipel,  et  ces  droits 
ont  une  grande  valeur  dans  ces  parages  fréquentés  par  des  bandes  de  thons.  On 
sait  que  ces  poissons  se  montrent  chaque  année  en  nombre  immense  dans  le  voi- 
sinage de  Gibraltar,  puis  semblent  se  diviser  en  deux  colonnes,  dont  l'une  suivrait 
les  rivages  d'Afrique,  tandis  que  l'autre  longerait  les  côtes  d'Europe.  Leur  appa- 
rition successive  dans  diverses  localités,  leur  disparition  inexplicable  à  l'approche 
du  froid,  ont  longtemps  fait  croire  à  de  véritables  migrations  semblables  à  celles 
des  oiseaux.  Sous  ce  rapport,  on  rapprochait  les  thons  des  harengs  et  des  maque- 
reaux,  regardés  aussi  de  tous  temps  comme  des  poissons  voyageurs;  mais 
M.  Valenciennes,  confirmant  par  des  observations  personnelles  les  doutes  émis 
déjà  sur  ce  point  par  Lacépède  et  Noél  de  la  Morinière,  a  démontré  que  ces  pré- 
tendus voyages  n'existent  pas.  Ni  les  thons,  ni  les  harengs,  n'abandonnent  leur 
contrée  natale.  Seulement,  pendant  l'hiver,  ils  vont  chercher  un  abri  contre  le 
froid  à  des  profondeurs  que  le  filet  ne  peut  atteindre.  Lorsque  le  soleil  a  réchauffé 
la  surface  des  mers,  lorsque  arrive  pour  eux  le  moment  de  la  reproduction,  ils 
abandonnent  ces  abîmes  et  viennent  le  long  des  côtes  voisines  déposer  leurs  œufs 
dans  des  eaux  chaudes  et  peu  profondes. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  thon  est  pou*  les  parages  qu'il  fréquente  une  source  de 
richesse.  Frais,  salé  ou  mariné,  il  est  l'objet  d'un  commerce  considérable  et  qui 
chaque  année  remue  des  millions.  Aussi  l'homme  lui  a-t  il  de  tout  temps  fait 
une  guerre  des  plus  acharnées.  Aristote,  Pline,  Athénée,  Oppien,  nous  ont  transmis 


d'un   naturaliste.  (j!j 

des  détails  sur  les  procédés  de  pêche  employés  de  leur  temps.  Depuis  lors,  chaque 
siècle,  chaque  peuple  semble  avoir  cherché  à  fournir  son  contingent  d'inventions 
meurtrières.  Le  plus  formidable  moyen  qu'ait  imaginé  l'esprit  humain  pour 
atteindre  ce  malheureux  poisson  est  sans  contredit  la  madrague,  employée,  dit- 
on,  pour  la  première  fois,  par  les  habitants  de  Martigues.  Ce  n'est  plus  ici  seule- 
ment le  libourel  des  Bayonnais  ou  le  grand  couple  des  Basques,  lignes  gigantesques 
qui  portent  des  centaines  d'appâts  et  que  traînent  des  barques  manœuvrées  par 
huit  ou  dix  hommes;  ce  n'est  pas  non  plus  la  courantille  des  Provençaux,  espèce 
de  seine  de  quinze  cents  à  deux  mille  pieds  de  long,  qu'on  promène  quelquefois 
sur  un  espace  de  deux  ou  trois  lieues.  La  madrague  est  un  véritable  parc  avec  des 
aliées  de  chasse  aboutissant  à  un  vaste  labyrinthe  composé  de  chambres  qui 
s'ouvrent  les  unes  dans  les  autres,  et  conduisent  tontes  à  la  cliambre  de  mort  ou 
cor  pou  placée  à  l'extrémité  de  la  construction.  Pour  enfermer  cet  enclos  dont  les 
murs  ont  quelquefois  plus  d'une  lieue  de  développement,  pour  élever  cet  édifice, 
on  emploie  d'immenses  filets  lestés  de  pierres,  soutenus  par  des  bouées  de  liège 
et  amarrés  avec  des  ancres,  de  manière  à  résister  pendant  toute  la  belle  saison 
aux  plus  violents  coups  de  mer.  On  comprend  que  le  matériel  d'un  pareil  engin 
de  pêche  doit  être  énorme.  Aussi  emploie-l -on  un  bateau  à  vapeur  pour  le  trans- 
porter chaque  année  de  Païenne  à  Favignana.  Le  bras  de  mer  placé  entre  cette 
île  et  Levanzo  est  très-propre  à  l'établissement  d'une  tonnara.  comme  l'appellent 
les  Siciliens,  et  le  droit  de  pêche,  dans  celte  seule  localité,  est  affermé 
00,000  francs. 

Dans  les  premiers  temps  de  notre  séjour  à  la  Torre  dell'  Isola,  nous  avions  vu 
passer  le  navire  chargé  de  la  madrague  de  Favignana.  Depuis  cette  époque,  on 
travaillait  à  l'établir,  elle  venait  d'être  achevée  quand  nous  arrivâmes  dans  l'île, 
et  déjà  quelques  thons  avaient  été  vus  dans  les  premières  chambres.  Nous  dési- 
rions vivement  assister  à  une  de  ces  grandes  pêches  dont  le  tableau  de  Joseph 
Vernet  peut  donner  une  idée,  et  qui  sont  pour  les  habitants  de  ces  contrées  de 
véritables  solennités.  Les  récits  de  nos  marins,  dont  les  yeux  élincelaient  au  seul 
mol  de  tonnara,  avaient  encore  accru  ce  désir,  et  le  signor  Bartholini  se  chargea 
de  nous  prévenir  quand  il  serait  temps.  Nous  reçûmes  bientôt  l'avis  de  nous  tenir 
prêts.  Des  drapeaux  avaient  été  arborés  sur  les  points  élevés  de  l'île.  C'étaient 
autant  de  signaux  qui  appelaient  les  pêcheurs  de  la  côte  à  se  rendre  à  la  tonnara. 
Pas  un,  je  crois,  ne  manqua  au  rendez-vous.  De  Trapani  à  Mazara,  toutes  les 
barques  se  mirent  en  mouvement,  et.  au  point  du  jour,  la  mer  était  couverte  d'une 
nombreuse  flottille  dont  les  cent  voiles  latines,  convergeant  vers  un  même  point, 
présentaient  un  coup  d'œil  des  plus  pittoresques.  Bientôt  la  Sainte-Rosalie  fut  au 
milieu  d'elles,  et,  grâce  aux  efforts  de  nos  marins,  dont  la  circonstance  doublait 
les  forces  et  l'activité,  nous  atteignîmes  la  madrague  assez  à  temps  pour  suivre, 
dans  toutes  ses  péripéties,  le  drame  sanglant  dont  elle  devait  être  le  théâtre. 

Si  quelque  lecteur  trouve  exagérées  les  expressions  qui  précèdent,  qu'il  vienne 
juger  par  lui-même,  qu'il  monte  avec  nous  sur  une  de  ces  grandes  barques  dessi- 
nant au  milieu  de  la  mer  une  enceinte  fermée,  d'environ  cent  pieds  carrés.  — 
Cinq  cent  cinquante  thons,  poussés  de  chambre  en  chambre  par  des  portes  qui  se 
refermaient  derrière  eux,  sont  arrivés  dans  la  dernière,  dans  la  chambre  de  mort. 
Celle-ci  possède  un  plancher  mobile  formé  par  un  filet  que  des  cordages  per- 
mettent de  ramener  du  fond  à  la  surface.  Toute  la  nuit,  on  a  travaillé  à  l'élever 
peu  à  peu,  et  maintenant  chacun  de  ses  bords  repose  sur  un  des  côtés  du  carré 


06  SOUVENIRS 

formé  par  les  barques.  En  face  de  nous  se  tient  le  propriétaire  de  la  tonnara,  en- 
touré de  son  état-major  et  d'un  groupe  gracieux  de  dames  venues  de  Palerme 
pour  assister  au  spectacle  qui  se  prépare.  A  droite  et  à  gauche,  les  deux  barques 
principales  portent  l'armée  des  pêcheurs.  Ces  barques,  entièrement  vides  et  décou- 
vertes, attendent  leur  chargement.  Seulement  une  longue  poutre,  allant  d'une 
extrémité  à  l'autre,  laisse  entre  elle  et  le  plat-bord  une  sorte  de  couloir  étroit  où 
se  pressent  deux  cents  marins  accourus  de  vingt  lieues  à  la  ronde.  Demi-nus,  mon- 
trant leurs  membres  athlétiques  couleur  de  cuivre  rouge,  ces  hommes  attendent 
en  frémissant  d'impatience  le  moment  d'agir.  Leurs  yeux  brillent  sous  leurs 
bonnets  phrygiens  de  couleur  brune  ou  écarlaie;  leurs  mains  agitent  les  instru- 
ments de  mort,  larges  crochets  aigus  et  tranchants,  tantôt  adaptés  à  de  longues 
perclus,  tantôt  placés  au  bout  d'un  manche  court,  massif,  et  muni  de  profondes 
entailles  pour  offrir  plus  de  prise  à  la  main.  Au  milieu  de  l'enceinte,  ane  petite 
yole  toute  noire,  manœuvrée  par  deux  rameurs,  porte  le  chef  de  pèche.  C'est  lui 
qui  commande  la  manœuvre,  qui  stimule  les  travailleurs  et  transporte  des  hommes 
d'un  côté  à  l'autre,  là  où  il  est  besoin  de  renfort. 

Cependant  les  cabestans  placée  aux  extrémités  du  filet  n'ont  pas  cessé  de  tour- 
ner, et  le  plancher  mobile  du  corpou  s'élève  d'autant.  De  plus  en  plus  refoulés 
vers  le  haut,  les  thons  commencent  à  se  montrer.  Grâce  à  la  transparence  de  l'eau, 
on  les  voit  parcourir  en  tout  sens,  avec  une  irrégularité  inquiète,  la  vaste  poche 
qui  les  enserre.  Déjà  quelques-uns  rasent  la  surface  et  s'élancent  en  bondissant. 
Malheur  a  celui  qui  se  trouve  en  ce  moment  à  portée!  des  mains  de  f<r  s'allongent 
hors  des  barques  et  enfoncent  dans  ses  flancs  leurs  griffes  acérées.  D'ordinaire  les 
blessés  échappent  à  ces  premières  attaques.  Pleins  de  vie  et  de  force,  jouissant  de 
toute  la  liberté  de  leurs  mouvements  dans  ce  bassin  encore  assez,  étendu,  ils 
s'arrachent  aux  mains  de  leurs  ennemis,  laissant  seulement  au  fer  des  crampons 
quelques  lambeaux  ensanglantés;  mais  aux  cris  cadencés  des  matelots  les  cabes- 
tans tournent  toujours,  et  le  filet  impitoyable  monte  de  plus  en  plus.  La  yole  du 
chef  de  pêche  chasse  les  thons  vers  les  bords.  Les  blessures  se  multiplient.  Déjà 
quelque  poisson,  plus  profondément  atteint,  a  ralenti  sa  course,  et  de  temps  à 
autre  montre  son  large  ventre  argenté,  que  raie  un  ruisseau  de  sang  noirâtre.  A 
chaque  nouveau  coup  qu'il  reçoit,  sa  résistance  diminue.  Bientôt  il  s'arrête  un 
instant,  et  cet  instant  suffit  :  dix  crampons  s'enfoncent  à  la  fois  dans  ses  chairs, 
vingt  bras  se  raidissent  et  le  soulèvent  au  dessus  de  l'eau.  En  vain  la  peau  se  dé- 
chire; le  crampon  qui  vient  de  lâcher  prise  s'élève,  retombe,  s'enfonce  de  nou- 
veau, et  bientôt  le  malheureux  animal  est  hissé  jusque  sur  le  plat-bord.  Aussitôt 
deux  hommes  le  saisissent  par  ses  grandes  nageoires  pectorales,  le  font  glisser 
sur  la  poutre  placée  derrière  eux  et  le  lancent  dans  la  cale. 

Mais  le  filet  mobile  monte  sans  cesse,  et  l"e  troupeau  des  thons  se  découvre  en 
entier  Pressés  les  uns  contre  les  autres,  on  voit  ces  monstrueux  poissons  s'élancer 
avec  désespoir  contre  les  parois  flexibles  du  corpou,  montrer  leur  dos  noir  mou- 
cheté de  larges  tâches  jaunes  ou  fendre  la  surlace  de  l'eau  avec  leurs  grandes  na- 
geoires en  croissant.  Au  milieu  d'eux  bondissent  quelques  espadons  au  long  nez 
terminé  en  lame  d'épée.  Enivrés  par  le  spectacle  de  la  proie  qui  s'offre  à  leurs 
coups,  les  marins  frappent  et  plus  vite  et  plus  fort.  La  pèche  devient  alors  une 
vraie  boucherie.  Dans  celle  foule  serrée,  on  ne  dislingue  plus  les  individus.  Ce  ne 
sont  que  tètes  violemment  agitées,  que  bras  rougis  qui  s'élèvent  et  s'abaissent,  que 
harpons  qui  se  croisent  et  se  heurtent.  Tous  les  yeux  élincellenl,  toutes  les  bouches 


d'un  naturaliste.  67 

poussent  des  cris  de  triomphe,  des  clameurs  d'encouragement.  Les  eaux  du  corpou 
se  teignent  de  sang.  A  chaque  instant  de  nouveaux  thons  tombent  dans  les  cales; 
les  morts,  les  mourants  s'amoncellent,  et  les  barques,  bientôt  insuffisantes,  s'en- 
foncent sous  leur  charge  demi-vivante. 

Après  deux  heures  de  carnage,  l'épuisement  commence  à  se  faire  sentir;  les 
thons  deviennent  rares,  et  leurs  ennemis  auraient  trop  à  attendre.  Aussitôt  une 
barque  se  détache,  s'écarte  de  chaque  côté  de  l'enceinte,  et  les  deux  principales 
se  trouvent  plus  rapprochées  de  moitié.  L.  s  cabestans  se  remettent  à  jouer,  et 
les  pêcheurs  impatients  leur  viennent  en  aide.  Les  mains  s'enfoncent  dans  les 
mailles,  les  crochets  aident  les  mains.  Ces  efforts,  d'abord  désordonnés,  ne  pro- 
duisent pas  grand  résultat  ;  mais  le  sifflet  du  chef  se  fait  entendre.  Des  chants  ca- 
dencés s'élèvent  :  sous  l'influence  du  rhythme.  les  mouvements  se  coordonnent, 
s'harmonisent,  et  à  chaque  cri  le  filet  munie  de  quelques  lignes.  Bientôt  il  est 
presque  à  fleur  d'eau.  Il  est  temps  de  se  remettre  à  l'œuvre.  La  yole,  jusque-là 
simple  spectatrice,  prend  alors  une  part  active  à  l'action.  Montée  par  quelques 
pêcheurs  d'élite,  elle  poursuit  les  thons  dans  l'espace  étroit  qui  leur  reste,  les 
atteint  avec  de  longs  harpons  et  les  pousse  aux  crochets  des  barques  qui  les  en- 
lèvent. 

Je  dois  le  dire,  ce  spectacle,  que  nous  avions  désiré,  nous  laissa  tristes  et  mé- 
contents. Cette  tuerie  nous  avait  péniblement  affectés.  Peut-être  l'impression  tut- 
elle été  différente  si  les  pêcheurs  avaient  eu  l'ombre  de  danger  à  courir,  si  seule- 
ment les  thons  avaient  pu  rugir  en  se  débattant  ;  mais  ces  luttes  si  complètement 
inégales,  ces  agonies  muettes  où  des  mouvements  conviilsifs  accusent  seuls  les  an- 
goisses des  victimes,  nous  avaient  réellement  impressionnés.  Quant  à  nos  matelots, 
ils  étaient  radieux.  Pécheurs,  ils  ne  pouvaient  sentir  et  voir  qu'en  hommes  de 
leur  profession,  et  la  pèche  avait  été  superbe.  En  trois  heures,  on  avait  harponné 
cinq  cent  cinquante-quatre  poissons,  pesant  environ  80  kilogrammes  en  moyenne. 
On  savait  d'ailleurs  que  les  chambres  de  la  madrague  renfermaient  encore  près 
de  quatre  cents  prisonniers.  Le  propriétaire  pouvait  donc  compter,  dès  le  début 
de  la  campagne,  sur  environ  72.000  kilogrammes  de  chair  de  thon  représentant 
une  valeur  d'au  moins  43,000  francs.  Un  voit  que  le  loyer  de  la  tonnara  était 
bien  près  d'être  payé. 

Une  petite  île  où  une  culture  industrieuse  dispute  a  la  roche  nue  le  moindre 
pouce  de  terre  productive  n'est  guère  propre  à  ia  multiplication  des  espèces 
animales  indépendantes.  Aussi  Favignana  possède-t-eUe  presque  exclusivement 
celles  que  l'homme  a  su  se  soumettre,  qui  vivent  à  ses  dépens,  ou  que  leur  insi- 
gnifiance dérobe  à  ses  poursuites.  Ici  comme  partout,  le  chien,  le  chat,  habitent 
sa  demeure,  où  trouvent  également  un  abri  le  rat  et  ia  souris.  Le  bœuf,  le  cheval 
et  l'âne  l'aident  dans  ses  travaux.  Il  n'y  a  guère  d'autres  mammifères.  Quelques 
becs-fins,  quelques  petits  oiseaux  mangeurs  de  graines,  voltigent  dans  les  champs 
et  dans  les  bosquets  d'orangers,  tandis  que  de  magnifiques  faucons,  autrefois  très- 
recherchés  pour  la  vénerie,  planent  sans  cesse  autour  de  rochers  inaccessibles. 
Des  lézards,  des  scinqties,  des  couleuvres  noires,  représentent  la  classe  des  rep- 
tiles et  se  cachent  sous  les  pierres  du  rivage  D  s  insectes  bouillonnent  dans  les 
haies  ou  rampent  au  pied  des  buissons  ;  mais  leurs  espèces  sont  peu  nombreuses, 
et  M.  B'anchard  eût  bientôt  réuni  dans  ses  boites  de  nombreux  représentants  de 
chacune  d'elles. 

Si  l'air  et  la  terre  se  montraient  ainsi  pauvres  eu  animaux  dignes  d'intérêt,  la 


08  SOUVENIRS 

mer  nous  offrait  d'amples  compensations.  Sous  ce  rapport,  Favignana  avait  ré- 
pondu à  toutes  nos  espérances;  mais  aussi  jamais  côtes  ne  furent  mieux  disposées 
pour  les  zoologistes.  Sur  plusieurs  points  de  l'île,  les  deux  roches  dont  nous  avons 
parlé  se  joignaient  à  quelques  pouces  au-dessous  du  niveau  de  la  mer,  et  celle-ci, 
usant  le  calcaire  de  Palerme,  mettait  à  nu  la  pierre  compacte  dont  les  inégalités 
formaient  autant  de  chambres,  de  petits  bassins  qu'on  eut  dit  creusés  de  main 
d'homme.  Ailleurs,  la  vague,  pénétrant  entre  deux  massifs  trop  durs  pour  être 
enlamés,  s'ouvrait  un  passage  dans  les  terres  et  creusait  des  espèces  de  grottes, 
tantôt  protégées  par  une  voûte,  tantôt  à  découvert.  Plusieurs  de  ces  cavités  nous 
présentèrent  en  petit  le  phénomène  si  connu  de  la  grotte  de  Capri.  Lorsque  notre 
barque  placée  à  l'ouverture  interceptait  les  rayons  directs,  ceux-ci  passaient  sous 
sa  quille,  se  brisaient  dans  le  cristal  liquide  qui  faisait  l'effet  d'un  prisme  et  tei- 
gnaient du  plus  bel  azur  les  rochers  et  l'écume  des  vagues. 

Nous  retrouvions  à  Favignana  presque  tous  les  animaux  que  nous  regrettions 
d'avoir  perdus  de  vue  depuis  notre  départ  de  la  Torre.  Seulement  les  méduses  et 
genres  voisins,  entraînés  sans  doute  ailleurs  par  les  courants, étaient  ici  beaucoup 
plus  rares,  et  nous  ne  rencontrâmes  guère  que  quelques  alcinoés,  quelques  grands 
béroïdes  et  un  nombre  infini  de  pélasgies.  En  revanche,  les  chambres,  les  bassins 
que  je  viens  de  décrire  étaient  riches  en  espèces  côtières.  Les  annélides  surtout 
présentaient  de  nombreuses  variétés.  C'est  à  Favignana  que  M.  Edwards  trouva  sa 
myriane  portant  un  chapelet  de  six  individus  réunis  bout  à  bout,  de  telle  sorte 
que  le  dernier  de  tous  n'avait  pour  nourriture  que  des  aliments  digérés  déjà  par 
la  mère  et  par  ses  cinq  frères  ou  sœurs.  Ce  fut  aussi  dans  cette  station  que  ce  na- 
turaliste commença  sur  le  développement  des  annélides  un  travail  dont  nous  par- 
lerons plus  lard.  M.  Blanchard  continuait  ses  recherches  sur  le  système  nerveux 
des  mollusques,  et  découvrait  chaque  jour  quelque  complication  inattendue.  Pour 
ma  part,  j'avais  à  profusion  des  mmertes  et  des  mollusques  phlébenlérés.  On  voit 
que  nous  ne  manquions  pas  de  besogne;  aussi  mettions-nous  le  temps  à  profit,  et 
du  matin  au  soir  nos  travaux  n'étaient  guère  interrompus  que  par  les  rares  vi- 
sites de  quelque  Favignanais  curieux  de  vérifier  par  lui-même  l'exactitude  des 
bruits  qui  couraient  sur  la  puissance  merveilleuse  de  nos  instruments. 

Les  études  sur  la  circulation  des  mollusques  commencées  à  Favignana  par 
M.  Milne  Edwards  et  continuées  pendant  tout  le  reste  du  voyage,  les  observations 
que  des  recherches  nouvelles  sur  les  phlébenlérés  me  conduisirent  à  faire  relati- 
vement au  même  sujet,  ont  amené,  on  le  sait,  des  discussions  très-vives,  et  dont 
le  retentissement  s'est  fait  entendre  parfois  jusqu'au  dehors  des  enceintes  acadé- 
miques. Dans  un  précédent  article,  j'ai  cherché  à  donner  aux  lecteurs  de  la  Revue 
une  idée  de  cette  discussion,  considérée  dans  ce  qu'elle  avait  de  plus  circon- 
scrit (1);  mais  les  faits  dont  il  s'agit  touchaient  a  des  questions  beaucoup  plus 
générales.  Dans  une  espèce  d'avant-propos  placé  en  tête  de  l'exposé  de  ses  re- 
cherches, M.  Milne  Edwards  montra  combien  certains  résultats,  inexplicables  au 
premier  abord,  devenaient  faciles  à  comprendre  lorqu'on  prenait  pour  guide  le 
principe  de  la  division  du  travail  dont  nous  avons  parlé  ailleurs  (2).  De  nom- 
breuses recherches  ne  tardèrent  pas  à  être  entreprises  et  se  poursuivent  encore 

(1)  Mélanges  scientifiques  clans  la  Revue  des  Deux  Mondes  du  31  mai  1845. 

(2)  Souvenirs  d'un  Naturaliste,  l'Ile  de  Bréhat,  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  du 
28  février  iSU. 


S  UN     NATURALISTE.  t'i'l 

dans  cette  direction  par  plusieurs  savants  français  ou  étrangers,  el  les  résultats, 
en  justifiant  l'intérêt  qui  s'attachait  à  cet  ensemble  d'idées,  n'ont  pas  tardé  à  con- 
firmer chaque  jour  davantage  les  principes,  ou,  pour  parler  plus  exactement,  les 
tendances  de  celte  école  physiologique  qu'avait  accueillie  une  si  violente  opposi- 
tion. Essayons  d'en  donner  une  idée. 

On  sait  qu'une  des  principales  différences  qui  séparent  les  corps  bruts  des  êtres 
vivants  consiste  dans  la  nécessité  où  sont  ces  derniers  de  se  nourrir.  Une  fois 
formé,  le  minéral,  placé  à  l'abri  d'actions  extérieures,  durera  éternellement  sans 
rien  perdre,  sans  rien  gagner.  Dans  le  végétal,  d  ns  l'animal,  une  sorte  de  tour- 
billon incessant  expulse  continuellement  de  l'organisme  quelques-uns  des  élé- 
ments qui  en  firent  partie.  Ces  éléments  doivent  être  remplacés  par  d'autres,  el  la 
nutrition  n'a  pas  d'autre  but.  Quatre  fonctions  importantes  s'accomplissant  elles- 
mêmes  à  l'aide  de  plusieurs  fonctions  secondaires,  concourent  à  l'accomplissement 
de  cet  acte  fondamental  :  la  digestion,  qui  prépare  les  aliments;  l'absorption,  qui 
sépare  les  parties  inutiles,  isole  les  principes  essentiels  el  les  fait  pénétrer  dans 
l'organisme;  la  circulation,  qui  transporte  ceux-ci  dans  tous  les  points  où  leur 
présence  est  nécessaire;  la  respiration  enfin,  qui  rend  aux  liquides  nourriciers, 
altérés  par  leur  séjour  dans  les  organes,  la  puissance  vivifiante  qui  les  caractérise. 

Chez  les  animaux  supérieurs,  c'est-à-dire  chez  ceux  où  l'organisation  atteint  le 
degré  le  plus  élevé  de  perfectionnement,  chacune  de  ces  fonctions  s'accomplit  à 
l'aide  d'organes  particuliers.  Les  premiers  naturalistes  qui  cherchèrent  à  se  rendre 
compte  du  mécanisme  de  la  vie  n'étudiaient  que  ces  organismes  compliqués,  et, 
vivement  frappés  du  l'ail  que  nous  venons  d'indiquer,  ils  proclamèrent  que  tou- 
jours et  partout  la  fonction  est  dépendante  de  l'organe,  en  d'autres  termes  que  là 
où  il  n'existe  pas  d'instrument  spécial  pour  l'accomplissement  d'une  fonction,  celte 
fonction  ne  peut  exister.  Quelque  rationnel  que  puisse  paraître  ce  principe,  il  n'en 
est  pas  moins  une  profonde  erreur  Les  faits  sont  là  pour  le  démontrer.  Aux  der- 
niers degrés  de  l'échelle  animale,  on  ne  trouve  plus  d'organes  distincts,  el  pour- 
tant ces  animaux  se  nourrissent,  c'est-à-dire  qu'ils  digèrent,  qu'ils  absorbent,  qu'ils 
respirent,  et  que  des  liquides  réparateurs  circulent  dans  tous  leurs  tissus. 

Prenons  pour  exemple  une  de  ces  hydres  d'eau  douce  si  communes  aux  envi- 
rons de  Paris,  que  Trembley  fit  le  premier  connaître,  et  auxquelles  M.  Laurent 
vient  de  consacrer  deux  années  entières  de  travaux  assidus.  Cet  animal  ressemble 
à  un  doigt  de  gant  dont  l'orifice  serait  entouré  de  longs  prolongements  flexibles  et 
contractiles.  Ce  sont  pour  le  polype  autant  de  bras  qui  lui  servent  à  saisir  les 
larves  et  autres  petits  animaux  aquatiques  qui.  introduits  dans  la  cavité  du  corps, 
y  sont  promptement  digérés.  Choisissons  le  moment  où  il  vient  d'engloutir  une  de 
ces  larves,  et,  agissant  avec  précaution,  essayons  de  la  lui  arracher.  Plutôt  que  de 
lâcher  sa  proie,  le  polype  se  laissera  retourner  comme  le  doigt  de  gant  auquel 
nous  le  comparions  tout  à  l'heure.  Ce  qui  formait  la  peau  extérieure  deviendra 
une  memhrane  tapissant  la  cavité digestive,  et  réciproquement.  Cependant  l'animal 
ne  s'en  portera  pas  plus  mal  ;  il  guettera,  saisira  et  digérera  sa  proie  tout  comme 
auparavant.  Allons  plus  loin  :  coupons  cette  hydre  en  vingt,  trente  morceaux. 
Chacun  de  ces  fragments  continuera  à  se  nourrir;  il  ne  tardera  pas  à  s'accroître, 
et,  au  bout  de  quelques  jours,  nous  aurons  vingt  ou  trente  hydres  complètes,  ob- 
tenues par  ce  procédé  en  apparence  si  brutal. 

En  présence  de  ces  faits  incontestables,  il  faut  bien  admettre  que  chez  ces  èlres 
simples  la  fonction  est  indépendante  de  l'organe,  c'esl-à-dire  que  chaque  partie 

TOME   IV.  o 


70  SOUVENIRS 

du  corps  est  également  propre  à  s'acquitter  à  la  fois  de  tous  les  actes  physiologi- 
ques; mais  il  est  évident  en  même  temps  que  ces  actes  divers,  se  passant  tous  sur 
le  même  point,  ne  peuvent  être  exécutés  avec  autant  de  perfection  que  lorsque 
chacun  d'eux  résulte  de  l'action  d'un  instrument  approprié.  On  comprend  dès  lors 
toute  la  valeur  du  principe  développé,  il  y  a  plus  de  vingt  ans,  par  M.  Milne 
Edwards,  et  qu'on  peut  résumer  en  ces  termes  :  le  perfectionnement  successif  des 
organismes,  observé  dans  l'ensemble  du  règne  animal,  tient  à  la  division  de  plus 
en  plus  complète  du  travail  fonctionnel. 

Une  étude  sérieuse  de  la  circulation,  envisagée  dans  son  ensemble,  est  très- 
propre  à  démontrer  tout  ce  que  ce  principe  renferme  de  fécond,  combien  il  se 
prête  à  la  coordination  de  faits  qui,  au  premier  abord,  peuvent  paraître  dispa- 
rates, et  quelquefois  même  opposés  les  uns  aux  autres.  Cette  fonction  s'exécute, 
on  le  sait,  chez  les  animaux  supérieurs,  à  l'aide  d'un  appareil  très-compliqué,  dont 
les  principales  parties  ont  reçu  le  nom  de  cœur,  d'artères,  de  veines,  de  vaisseaux 
lymphatiques  et  chylifères.  Le  cœur  envoie  par  les  artères,  vers  loutes  les  parties 
du  corps,  le  sang,  qui  lui  revient  par  les  veines.  Les  vaisseaux  lymphatiques  amè- 
nent à  ce  centre  circulatoire  la  lymphe,  liquide  transparent,  qui  exsude,  pour 
ainsi  dire,  de  tous  les  organes.  Les  vaisseaux  chylifères  transportent  au  même 
endroit  le  chyle,  produit  immédiat  de  l'absorption  digestive.  Ces  liquides  divers, 
emprisonnés  dans  de  véritables  tubes,  suivent  avec  une  admirable  régularité,  pen- 
dant toute  la  vie  de  l'animal,  une  voie  invariablement  déterminée.  Il  n'en  est  pas 
de  même  chez  les  êtres  inférieurs.  Ici,  comme  l'hydre  vient  de  nous  en  montrei 
un  exemple,  la  circulation  est  souvent  confondue  avec  les  autres  fonctions  de  nu- 
trition. Or,  on  comprend  qu'entre  ces  deux  extrêmes  il  doit  exister  de  nombreux 
intermédiaires. 

La  classe  des  polypes  elle-même  nous  offre  déjà  quelques  perfectionnements. 
Ouvrons  un  de  ces  animaux  qui,  réunis  par  centaines  sur  une  sorte  de  tige  com- 
mune dont  ils  représentent  les  fleurs,  produisent  le  corail.  Chez  eux,  la  bouche  est 
suivie  d'une  sorte  de  manchon  suspendu  dans  la  cavité  du  corps,  et  constituant  un 
véritable  estomac  où  pénètrent  les  aliments.  Lorsque  ceux-ci  ont  été  suffisam- 
ment digérés,  l'animal  rejette  par  la  bouche  les  résidus  les  plus  grossiers,  et, 
ouvrant  un  orifice  placé  à  l'autre  extrémité  du  manchon,  il  ne  laisse  pénétrer  dans 
l'intérieur  que  les  parties  propres  à  subvenir  à  son  entretien.  Puis  de  cette  cavité, 
appartenant  à  chaque  animal,  parlent  des  canaux  qui  se  prolongent  dans  la  partie 
commune  du  polypier,  communiquent  avec  des  canaux  semblables  venant  de  tous 
les  autres  polypes,  et,  grâce  à  cette  disposition,  la  colonie  entière  profite  de  la 
nourriture  prise  séparément  par  chaque  individu. 

Quelque  chose  de  semblable  existe  chez  certaines  méduses.  Il  en  est  d'autres 
où  le  travail  fonctionnel  commence  à  se  caractériser  davantage.  Ces  animaux  res- 
semblent à  une  cloche  renversée  (1).  A  l'endroit  qu'occuperait  le  battant  est 
placée  la  bouche  servant  d'entrée  à  l'estomac.  Dans  les  lesucuria,  celte  première 
cavité  est  suivie  d'une  seconde  où  ne  pénètre  jamais  la  partie  grossière  des  ali- 
ments. Les  liquides  que  reçoit  celle-ci  sont  portés  vers  la  circonférence  par  un 
système  de  canaux  et  reviennent  au  même  point  par  d'autres  conduits  spéciaux. 
Ce  mouvement  rappelle  un  peu  celui  du  sang  chez  les  mammifères;  mais  ici  c'est 

(1)  Voyez,  Souvenirs  d'un  Naturaliste,  Côtes  de  Sicile,  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes 
du  15  février  1846. 


d'un  naturaliste.  71 

l'estomac  qui  remplit  les  fonctions  du  cœur,  et  les  mêmes  canaux  jouent  le  rôle 
d'intestins,  d'artères  et  déveines. 

Ces  conduits  d'ailleurs  ne  charrient  pas  un  liquide  particulier  méritant  le  nom 
de  sang.  Ce  n'est  pas  même  du  ehyle  proprement  dit.  L'eau  dans  laquelle  vit  l'ani- 
mal pénètre,  on  pourrait  presque  dire  accidentellement,  dans  son  intérieur.  En 
passant,  elle  se  charge  des  substances  digérées  par  l'estomac,  et  les  entraîne  avec 
elle  dans  la  cavité  du  corps  qu'elles  doivent  nourrir.  Puis,  en  sortant,  cette  même 
eau  remporte  pêle-mêle  les  restes  de  ces  substances  et  les  éléments  dont  l'orga- 
nisme tend  à  se  débarrasser.  Chemin  faisant,  elle  sert  h  la  respiration  tout  autant 
qu'à  la  digestion  et  à  la  circulation.  On  le  voit  :  tout  ici  est  encore  confondu,  et 
cette  confusion  même  explique  l'imperfection  évidente  des  animaux  qu'on  observe. 

Il  y  a  donc  un  très-grand  progrès  accompli  par  le  fait  seul  de  l'isolement  de  ces 
fonctions,  par  l'apparition  d'organes  spécialement  destinés  à  chacune  d'elles; 
mais  la  nature  ne  procède  jamais  par  sauts  et  par  bonds,  et  ce  perfectionnement 
ne  se  fait  pas  d'une  manière  brusque.  La  cavité  digestive  se  complète,  il  est  vrai, 
et,  à  partir  de  ce  moment,  on  peut  dire  qu'il  existe  chez  l'animal  un  liquide  spé- 
cialement consacré  à  l'entretien  des  organes.  Dès  lors  aussi  une  absorption  préa- 
lable est  nécessaire  pour  que  les  matériaux  fournis  par  la  digestion  aillent  se 
mêler  à  cette  espèce  de  sang;  pourtant  quelque  temps  encore  la  respiration 
s'effectuera  à  l'aide  d'organes  déjà  existants  ou  de  l'appareil  digestif  lui-même. 
Un  très-grand  nombre  d'annélides  respirent  par  la  peau  seulement;  plusieurs 
crustacés  n'ont  d'autres  branchies  que  Imrs  pattes.  Dans  les  larves  de  ces  grands 
insectes  connus  sous  le  nom  de  demoiselles  ou  libellules,  on  observe  un  phéno- 
mène encore  plus  curieux.  Chez  elles,  l'intestin  présente  en  arrière  une  dilatation 
considérable.  L'eau  pénètre  dans  celle  cavité  et  en  est  chassée  au  gré  de  l'animal. 
C'est  là  qu'est  l'appareil  respiratoire.  Il  est  facile  de  s'en  assurer  en  tenant 
quelque  temps  une  de  ces  larves  hors  de  l'eau,  puis  la  remettant  dans  l'élément 
pour  lequel  elle  est  faite.  On  la  voit  alors  aspirer  et  repousser  le  liquide  avec  pré- 
cipitation comme  le  fait  un  mammifère  essoufflé.  Seulement,  tandis  que  celui-ci 
respire  par  la  bouche,  la  larve  de  libellule  respire  par  l'extrémité  opposée  du 
lube  alimentaire,  qui  renferme  dans  son  intérieur  les  organes  nécessaires  à  l'ac- 
complissement de  celle  fonction. 

La  circulalion  surtout  présente  dans  son  développement  successif  des  variations 
presque  infinies.  Très-souvent  on  la  voit  manquer  complètement.  Chez  les  derniers 
annelés,chez  les'derniers  mollusques,  on  n'aperçoit  aucune  trace  de  vaisseaux.  Les 
mouvements  généraux  de  l'animal  agitent  en  sens  divers  le  liquide  renfermé  entre  les 
parois  du  corps  et  l'intestin,  quelquefois  des  cils  vibratiles  disposés  en  écharpe  ou 
en  groupes  déterminent  des  courants  plus  ou  moins  irréguliers;  mais  il  n'existe  ni 
cœur  pour  donner  une  impulsion  déterminée,  ni  artères  pour  distribuer  le  fluide 
nourricier  à  la  surface  du  corps,  ni  veines  pour  le  ramener  au  centre  de  l'orga- 
nisme. Dans  ce  cas,  les  distinctions  de  sang  artériel  ou  veineux,  de  lymphe  ou  de 
chyle,  ne  peuvent  exister,  el  le  liquide  qui  remplit  lous  les  interstices  organiques 
reçoit  immédiatement  sans  aucun  intermédiaire  les  produits  de  la  digestion. 

Il  arrive  parfois  que  l'appareil  intestinal  supplée,  par  une  disposition  très-sin- 
gulière, à  cette  absence  d'organes  circulatoires.  C'est  lui-même  qui  se  charge  de 
distribuer  à  toutes  les  parties  du  corps  les  principes  alibiles  dont  la  préparation 
lui  est  confiée.  On  le  voit  alors  se  compliquer  de  prolongements,  d'appendices, 
qui  atteignent  les  points  les  plus  éloignés  de  l'économie.  Chez  les  nymphons. 


72  SOUVENIRS 

chez  les  pycnogonons,  espèces  de  crustacés  assez  semblables  à  certaines  araignées 
des  champs,  l'intestin  pénètre  jusqu'à  l'extrémité  des  pattes  et  des  pinces  de  la 
tête.  C'est  à  peu  près  comme  si  chez  l'homme  Peslomac,  se  prolongeant  à  travers  le 
cou,  les  bras  et  les  jambes,  arrivait  jusqu'aux  mâchoires,  au  poignet  et  au  cou-de-pied. 

La  nature  est  beaucoup  moins  économe  de  forces  qu'on  n'est  généralement 
tenté  de  le  croire,  et  souvent,  lorsque  deux  moyens  se  présentent  pour  atteindre 
le  même  but,  elle  les  emploie  tous  deux  à  la  fois.  La  disposition  que  nous  venons 
de  rappeler  se  retrouve  chez  certains  mollusques  dont  au  moins  un  certain  nom- 
bre ont  bien  certainement  un  cœur.  Ici,  les  veines  manquent,  il  est  vrai,  mais 
un  appareil  artériel  plus  ou  moins  complet  apporte  successivement  dans  les  di- 
verses parties  du  corps  le  liquide  renfermé  dans  la  cavité  générale.  Cependant 
l'estomac  envoie  des  prolongements  dans  tous  les  appendices,  jusque  dans  les  ten- 
tacules du  front  désignés  par  le  mot  impropre  de  cornes  chez  le  colimaçon.  En 
vertu  des  simples  lois  de  la  physique,  il  est  impossible  que  les  produits  de  la 
digestion  contenus  dans  ces  prolongements  ne  transsudent  pas  et  ne  se  mêlent  pas 
au  liquide  qui  remplit  le  corps  de  l'animal.  Ces  prolongements  jouent  donc  réel- 
lement le  rôle  des  artères  en  portant  de  matériaux  de  nutrition  là  où  ils  doivent 
être  employés. 

Ces  mêmes  prolongements  remplissent  aussi  les  fonctions  de  vaisseaux  chyli- 
fères.  En  effet,  ces  derniers  ne  versent  jamais  directement  dans  les  artères  le 
chyle  puisé  par  eux  à  la  surface  de  l'intestin.  Avant  d'être  propre  à  l'entretien  de 
l'organisme,  ce  liquide  a  besoin  de  subir  l'action  modificatrice  de  l'air  dans  les 
poumons  ou  les  branchies,  et  il  arrive  dans  ces  organes  mêlé  au  sang  veineux.  Or, 
chez  les  mollusques  dont  nous  parlons,  il  n'existe  pas  de  branchies  comparables 
à  celles  des  autres  animaux  de  la  même  classe.  Les  petites  baguettes  si  richement 
colorées  qui  couvrent  leur  dos  sont  destinées  à  en  tenir  lieu.  C'est  précisément 
dans  l'intérieur  de  ces  baguettes  qu'arrivent  les  prolongements  de  l'estomac,  et 
par  conséquent  le  chyle,  au  sortir  de  l'intestin,  se  trouvant  au  milieu  même  de 
l'appareil  respiratoire,  ne  peut  manquer  d'éprouver  immédiatement  l'influence  vivi- 
fiante dont  il  a  besoin.  Tels  sont  les  faits  qui  m'ont  conduit  à  celle  théorie  du 
pldébentèrisme,  qui,  violemment  attaquée  par  quelques  naturalistes  français,  n'en 
a  pas  moins  reçu  à  l'étranger  un  accueil  beaucoup  plus  cordial.  Dans  l'examen 
détaillé  du  groupe  remarquable  qui  les  présente,  j'ai  dû  nécessairement  com- 
mettre des  erreurs;  mais  il  m'est  permis  d'espérer  que  le  temps  et  de  nouvelles 
recherches  confirmeront  de  plus  en  plus  ce  qu'il  y  a  d'essentiel  et  de  général  dans 
les  résultats  que  j'ai  fail  connaître. 

Au  point  de  vue  qui  nous  occupe,  la  classe  des  mollusques  est  d'ailleurs  extrê- 
mement remarquable.  Sans  sortir  de  ses  limites,  nous  voyons  la  circulation  s'y  mon- 
trer à  des  degrés  de  complication  les  plus  divers,  et  cela  dans  des  animaux  souvent 
très-rapprochés  l'un  de  l'autre,  et  dont  à  priori  on  aurait  pu  croire  l'organisation 
presque  identique.  Toujours  cependant  le  cercle  circulatoire  demeure  incomplet. 
Entre  les  veines  et  les  artères,  il  n'y  a  jamais  continuité  parfaite.  Par  conséquent,  le 
sang  chassé  par  le  cœur  ne  peut  revenir  qu'après  s'êlre  épanché  dans  les  espaces 
interorganiques  ou  lacunes;  par  conséquent  aussi,  il  remplit  la  cavité  générale  du 
corps.  Là,  il  baigne  directement  la  plupart  des  viscères,  et  reçoit  sans  intermé- 
diaires les  principes  nutritifs  élaborés  par  le  canal  alimentaire.  Dès  lors,  on  com- 
prend que,  si  dans  les  mollusques  les  plus  élevés  on  doit  admettre  l'existence  d'un 
sang  veineuxetd'un  sang  artériel,  on  ne  peut  encorey  distinguer  ni  lymphe  ni  chyle. 


DON     NATURALISTE. 


75 


Les  articulés  se  prêtent  à  des  observations  toutes  pareilles.  Plusieurs  faits 
recueillis  chez  ces  animaux  étaient  même  depuis  longtemps.dans  la  science,  et 
précisément,  parce  qu'on  n'avait  pas  saisi  les  relations  qui  les  rattachent  à  ce 
qui  existe  dans  d'autres  groupes,  on  y  voyait  autant  d'exceptions  étranges  et 
caractéristiques.  Ainsi,  depuis  les  travaux  de  MM.  Audouin  et  Milne  Edwards 
couronnés  par  l'Institut  en  1827,  on  regardait  l'absence  de  veines  coïncidant  avec 
la  présence  d'un  cœur  et  d'un  système  artériel  comme  exclusivement  propre  aux 
homards,  aux  crabes  et  aux  autres  animaux  de  la  classe  des  crustacés.  Le  manque 
de  tout  organe  circulatoire  était,  croyait-on  ,  réservé  aux  insectes  et  à  une  por- 
tion des  arachnides.  On  se  rendait  compte  de  ce  fait  si  frappant  dans  son  isole- 
ment apparent  par  la  modification  que  présente  ici  l'appareil  respiratoire.  Chez 
les  insectes,  en  effet,  il  n'y  a  ni  poumons  ni  branchies.  L'air  arrive  par  un  nom- 
bre variable  d'ouvertures  dans  un  ensemble  de  conduits  appelés  trachées,  dont  la 
structure  singulière  ressemble  presque  entièrement  à  celle  d'un  élastique  de  bre- 
telle. Ces  trachées  se  ramifient  par  tout  le  corps.  Par  conséquent,  comme  l'avait 
dit  Cuvier,  chez  les  insectes,  l'air  semble  aller  chercher  le  sang,  tandis  que  le 
contraire  arrive  chez  les  autres  animaux.  L'explication  était  logique,  et  tout  mou- 
vement de  ce  liquide  paraissait  ici  inutile  ,  puisqu'il  pouvait  sans  cesse  être  revi- 
vifié sur  place.  Néanmoins  une  observation  plus  attentive  a  fait  depuis  reconnaître 
chez  les  insectes  une  véritable  circulation.  Un  long  vaisseau  contractile  placé  sur 
le  dos  joue  le  rôle  de  cœur.  Le  sang  se  meut  ensuite  en  liberté  dans  l'interstice 
des  organes;  mais  chacune  de  ses  portions  n'en  est  pas  moins  promenée  succes- 
sivement dans  tout  l'organisme;  seulement  la  circulation  est  presque  entièrement 
lacunaire.  Rien  n'est  plus  facile  que  de  suivre  sous  le  microscope  tous  ces  courants 
dont  les  globules  charriés  par  le  liquide  trahissent  l'existence  et  la  direction. 

Ainsi,  chez  tous  tous  les  invertébrés  dont  nous  venons  de  parler,  le  cercle  cir- 
culatoire est  incomplet,  et  cette  circonstance  n'en  rend  que  plus  remarquable 
l'existence  d'une  circulation  non  interrompue  dans  la  classe  des  annélides.  Sans 
doute  nous  trouvons  aux  derniers  rangs  de  ce  groupe  des  animaux  sans  appareil 
de  circulation,  puis  quelques  espèces  qui  en  offrent  l'ébauche  encore  informe; 
mais  le  plus  grand  nombre  possède  un  système  de  vaisseaux  sanguins  parfaite- 
ment clos.  Jusque  chez  les  némerles  dont  la  machine  animale  présente  un  degré 
de  simplification  remarquable,  le  sang  parcourt  sa  roule  sans  sortir  des  tubes  con- 
tractiles qui  le  renferment.  Chez  elles  pourtant,  il  n'y  a  pas  de  cœur,  pas  plus  que 
chez  les  annélides  proprement  dites,  et  de  plus,  les  vaisseaux  partout  d'un  calibre 
égal  ne  donnent  naissance  à  aucune  branche  accessoire.  Au  point  de  vue  de  la 
circulation,  les  annélides  ressemblent  aux  vertébrés  bien  plus  que  les  insectes  ou 
les  premiers  mollusques  dont  pourtant  l'organisation  est  sans  contredit  bien  supé- 
rieure à  la  leur. 

Enfin  les  vertébrés  eux-mêmes  subissent  la  loi  commune,  et  chez  les  derniers 
représentants  de  ce  type,  chez  les  poissons,  nous  trouvons  encore  des  exemples 
de  circulation  lacunaire.  Ce  fait  important,  bien  inattendu  il  y  a  deux  ans  à 
peine,  a  été  découvert  simultanément  par  deux  anatomisles  qui  tous  deux  travail- 
laient à  Paris,  et  à  l'insu  l'un  de  l'autre.  MM.  Natalis  Guiilol  et  Robin  ont  montré 
que,  chez  les  raies,  il  existe  des  portions  du  corps  où  les  vaisseaux  sanguins  man- 
quent tout  à  coup,  et  où  le  sang  s'épanche  librement  dans  des  cavités  dont  la  dis- 
position rappelle  ce  qui  existe  chez  les  animaux  placés  aux  derniers  degrés  de 
l'échelle.  M.  Robin,  poursuivant  ses  premières  recherches,  a  étendu  ces  résultats 


74  SOUVENIRS 

à  diverses  autres  espèces  de  la  famille  des  squales.  Nous  sommes  bien  convaincus 
qu'on  ne  s'arrêtera  pas  là,  et  que  d'ici  à  quelques  années  on  trouvera  des  faits  sinon 
entièrement  semblables,  du  moins  très-analogues,  jusque  chez  les  mammifères 
les  plus  élevés,  jusque  chez  l'homme  lui-même.  Les  résultats  fournis  à  MM.  Du- 
jardin  et  Nalalis  Guillot  par  l'élude  de  la  siructure  intime  du  foie  semblent  être 
une  garantie  certaine  de  succès  pour  les  travaux  enlrepris  dans  cette  direction. 

En  résume,  la  circulation  d'abord  purement  lacunaire,  et  par  conséquent 
réduite  à  une  sorte  d'agitation  vague,  se  régularise  et  devient  de  plus  en  plus 
vasculuire  à  mesure  qu'on  s'élève  davantage  dans  l'échelle  animale.  C'est  là  le 
fait  général,  la  tendance  qui  domine  dans  le  perfectionnement  progressif  de  l'appa- 
reil circulatoire. 

Eh  bien  !  celte  même  tendance  se  retrouve  dans  les  organismes  en  voie  de  for- 
mation, soit  qu'on  examine  le  développement  d'un  germe  normal,  soit  qu'on  étudie 
la  manière  dont  se  constituent  certains  tissus  accidentels.  L'aire  veineuse  où 
l'embryon  du  poulet  semble  puiser  les  premiers  éléments  nécessaires  à  son  évolu- 
tion ne  présente  d'abord  qu'une  sorte  de  disque  membraneux  creusé  de  lacunes 
irrégulières.  Ce  sont,  ainsi  que  l'a  dit  M.  Milne  Edwards  (1),  comme  autant  de 
petits  lacs  de  diverses  grandeurs  communiquant  ensemble  par  des  goulets  tor- 
tueux. A  mesure  que  le  travail  d'organisation  avance,  les  goulets  s'élargissent,  les 
lacs  se  changent  en  fleuves,  et  bientôt  ces  canaux,  d'abord  simplement  creusés 
dans  la  substance  même  des  tissus,  s'encaissant  et  se  revêtant  d'une  membrane 
tubuleuse,  passent  à  l'état  de  vaisseaux  proprement  dits.  Des  phénomènes  tout 
pareils  se  passent  dans  les  fausses  membranes,  qui  trop  souvent  succèdent  par 
exemple  aux  accidents  inflammatoires  d'une  fluxion  de  poitrine.  Là  aussi  la  ma- 
tière plastique,  s'organisant  sous  l'influence  désordonnée  d'un  surcroît  de  vie,  se 
creuse  de  lacunes  qui  se  changent  en  vaisseaux  et  ne  tardent  pas  à  se  mettre  en 
communicalion  avec  quelqu'une  des  branches  préexistantes  de  l'arbre  circula- 
toire. En  présence  de  cette  masse  de  faits  empruntés  à  des  sources  si  diverses, 
n'est-il  pas  raisonnable  de  penser  que  les  choses  se  passent  toujours  de  la  même 
manière,  et  que  partout* la  lacune  a  précédé  le  vaisseau? 

Telle  est  en  effet  la  conclusion  à  laquelle  est  arrivé  M.  Milne  Edwards,  et  par 
cela  seul  il  s'est  mis  en  opposition  avec  la  théorie  cellulaire  due  à  M.  Schwan,  un 
des  élèves  les  plus  distingués  du  célèbre  Mùller.  Selon  le  physiologiste  allemand, 
toutes  les  parties  du  corps  animal  seraient  primitivement  composées  de  simples 
cellules.  Cet  élément  universel  se  développant,  se  modifiant,  produirait,  selon  les 
circonstances,  tantôt  les  fibres  musculaires,  tantôt  le  parenchyme  des  glandes  ou 
la  trame  des  os.  Les  vaisseaux  ne  seraient  également  que  des  cellules  qui,  d'abord 
spuériques,  et,  venant  plus  tard  à  s'allonger,  à  s'aboucher  les  unes  aux  autres, 
constitueraient,  par  leur  réunion,  les  mille  ramifications  vasculaires  du  corps. 
Celte  théorie  compte,  nous  devons  le  dire,  des  partisans  nombreux  et  distingués. 
Elle  séduit  par  sa  simplicité,  par  la  manière  dont  elle  permet  d'embrasser  tous  les 
phénomènes  de  développement  et  par  les  rapporis  qu'elle  établit  entre  les  deux 
grandes  divisions  de  la  création  organisée.  Depuis  longtemps,  en  elfet,  une  théorie 
semblable  est  adoptée  par  ies  botanistes,  qui  la  regardent  comme  l'expression  de 
iiius  les  laits  observés  chez  les  végétaux.  Nous  venons  de  voir  qu'il  n'en  est  pas 
de  même  pour  les  animaux.  Chez  ces  derniers,  la  théorie  cellulaire  donnera,  nous 

1)  Observations  sur  la  circulation.  Annales  des  sciences  naturelles,  1845. 


D  tJK     NATURALISTE. 


75 


le  croyons,  quelques  résultats  utiles.  Elle  peut  être  propre  à  nous  diriger  dans 
l'étude  de  certains  tissus  animaux  qui  ont  des  rapports  éloignés  avec  ceux  des 
plantes;  niais,  appliquée  au  règne  animal  entier,  elle  ne  saurait  être  acceptée  comme 
vraie  dans  sa  généralité. 

Ajoutons  encore  un  exemple  à  ceux  que  nous  avons  cités  plus  haut.  Depuis 
longtemps,  on  savait  que  chez  les  anodonfes,  espèce  de  moules  d'eau  douce  très- 
communes  aux  environs  de  Paris,  le  cœur  est  traversé  par  la  dernière  partie  de 
l'intestin.  D'autre  part,  M.  Edwards,  étudiant  l'organisation  des  patelles  et  des 
haliotides,  a  reconnu  que,  chez  ces  mollusques,  l'aorte,  c'est-à-dire  la  grande 
artère  qui  part  immédiatement  du  cœur,  renferme  une  partie  de  l'appareil  buccal. 
Ces  faits  curieux  sont  inexplicables  par  la  théorie  cellulaire.  On  ne  comprend  pas, 
en  effet,  comment  une  cellule,  en  se  développant,  pourrait  enfermer  dans  son 
intérieur  des  organes  d'abord  placés  au  dehors;  elle  devrait  plutôt  les  refouler  à 
mesure  qu'elle-même  augmenterait  de  volume.  Au  contraire,  on  conçoit  sans  peine 
que  ces  organes,  formés  au  milieu  d'un  espace  parfaitement  libre,  ont  dû  être 
entourés  par  les  parois,  qui,  en  se  constituant  plus  tard,  ont  transformé  la  lacune 
en  vaisseau  ou  en  cœur. 

L'ensemble  d'idées  que  nous  avons  cherché  à  résumer  a  été,  nous  le  répétons, 
repoussé  d'abord  avec  une  véritable  violence.  On  lui  a  prodigué  les  épithètes 
d'incroyable,  d'absurde,  de  ridicule,  on  a  traité  d'impossibles  bon  nombre  des 
faits  sur  lesquels  il  s'appuie.  C'est  à  Paris  surtout,  nous  le  disons  à  regret,  que 
s'est  manifestée  cette  opposition,  qui  eût  été  respectable  sans  doute,  si  elle  avait 
toujours  pris  sa  source  dans  des  convictions  scientifiques  et  consciencieuses. 
Malheureusement  elle  n'a  eu  trop  souvent  pour  motifs  que  des  rivalités  person- 
nelles. Plus  désintéressés,  les  étrangers  en  ont  compris  toute  la  valeur,  et  lui  ont 
rendu  jusliee.  Les  hommes  les  plus  distingués  d'Angleterre,  de  Belgique,  d'Alle- 
magne, de  Danemark,  de  Suède,  ont  examiné  sérieusement  les  questions  nouvelle- 
ment soulevées,  et  la  plupart  d'entre  eux  ont  déjà  fait  acte  d'adhésion.  Aujour- 
d'hui, l'importance  de  ces  idées  ne  saurait  être  niée,  et  déjà  nous  les  voyons 
pénétrer  dans  la  Faculté  de  Médecine  de  Paris,  qu'on  ne  pourra  pourtant  pas 
accuser  d'un  amour  inconsidéré  pour  les  innovations  scientifiques.  Dans  plusieurs 
leçons  publiques,  M.  Andral  a  développé  à  ses  auditeurs  ces  nouvelles  théories,  a 
exposé  les  faits  qui  leur  servent  de  base,  a  montré  quelles  conséquences  impor- 
tantes en  découlaient  pour  l'exacte  appréciation  de  plusieurs  phénomènes  physio- 
logiques et  pathologiques  observés  tous  les  jours  chez  l'homme  sain  ou  en  état 
de  maladie.  On  voit  que  les  recherches  approfondies  sur  les  êtres  inférieurs  ne 
sont  pas,  comme  bien  des  gens  le  croient  encore,  purement  spéculatives. 

Nous  ne  saurions  trop  le  répéter  :  pour  tous  les  êtres  vivants,  il  n'y  a  qu'une 
seule  et  même  source  d'animation.  Végétal  ou  animal,  chêne  ou  éléphant,  mousse 
ou  infusoire,  tous  vivent  de  la  même  vie.  Si  l'homme  intellectuel  relève  d'un  prin- 
cipe plus  haut,  l'homme  animal  n'a  pas  d'autres  raisons  d'existence  que  le  dernier 
mollusque.  Pour  apprendre  à  bien  connaître  les  mille  ressorts  qui  entrent  dans 
l'organisation  compliquée  de  ce  roi  de  la  terre,  pour  apprécier  leur  jeu,  pour 
deviner  leur  but,  le  plus  sûr  moyen  est  souvent  d'interroger  ces  êtres  plus  sim- 
ples, ces  animaux  inférieurs  si  profondément  dédaignés  par  ceux  qui  ne  les  con- 
naissent pas. 

A.    DE    QUATREFAGES. 


CANTON 


COMMERCE  EUROPÉEN  EN  CHINE. 


I. 

Depuis  que  la  Chine  s'est  ouverte  à  l'Europe,  ce  ne  sont  plus  seulement  les 
mystères  d'une  civilisation  presque  ignorée  qui  nous  attirent  vers  ce  lointain 
pays  :  ce  sont  surtout  les  nouvelles  richesses  que  promet  au  commerce  de  tons 
les  peuples  l'exploitation  de  ce  marché  immense.  Désormais  les  relations  publiées 
sur  le  Céleste  Empire  auront  à  satisfaire  deux  sortes  d'exigences  :  celles  du  simple 
curieux  qu'amuse  le  tableau  d'une  société  bizarre,  et  celles  de  l'homme  pratique 
qui  veut  connaître  les  résultats  et  la  portée  de  cette  précieuse  conquête  commer- 
ciale. Étudier,  en  visitant  la  Chine,  des  mœurs,  des  institutions  peu  connues,  ce 
n'était  là  qu'une  partie  de  ma  tâche  :  je  devais  recueillir  surtout  les  documents 
de  nature  à  éclairer  la  question  si  importante,  si  mal  jugée  encore,  de  nos  rela- 
tions avec  le  Céleste  Empire.  Canton,  première  ville  de  ce  pays  où  s'est  arrêtée 
la  mission  française  dont  je  faisais  partie,  unit  le  mouvement  d'une  grande  cité 
chinoise  à  l'animation  d'une  des  places  commerciales  les  plus  considérables  du 
globe.  C'était  pour  moi  un  double  spectacle  qui  a  dû  se  partager  mon  attention, 
et  dont  j'essaierai  de  retracer  fidèlement  ici  les  deux  faces  également  curieuses. 

Vers  la  fin  d'août  1844,  tous  les  membres  de  la  mission  placée  sous  les  ordres 
de  M.  de  Lagrené,  envoyé  extraordinaire  de  France  en  Chine,  se  trouvaient  réunis 
a  Macao.  Les  frégates  la  Cléopàtre  et  la  Sirène,  les  corvettes  la  Victorieuse,  la 
Sabine  et  l' Arcliimède,  stationnaient  dans  le  port  de  cette  ville.  Le  commissaire 
impérial  Ki-ing,  chargé,  depuis  I  S43,  de  toutes  les  négociations  du  gouvernement 
chinois  avec  les  puissances  maritimes  étrangères,  avait  été  informé  officiellement 


CANTON    ET    LE    COMMERCE    EUROPÉEN.  77 

de  l'arrivée  du  plénipotentiaire  français.  On  n'attendait  que  sa  présence  pour 
ouvrir  les  négociations.  Ceux  qui  désiraient  utiliser  leur  séjour  en  Chine  pour  se 
livrer  à  des  études  sérieuses  sur  le  vaste  empire  avec  lequel  la  France  allait  en- 
trer en  relations  appelaient  de  tous  leurs  vœux  le  moment  où  la  signature  du  traité 
leur  permettrait  enûn  de  continuer  et  de  compléter  au  sein  même  de  la  société 
chinoise  des  recherches  depuis  longtemps  commencées.  J'étais  de  ces  derniers,  et 
je  n'appris  pas  sans  un  vif  plaisir,  vers  le  milieu  de  septembre,  que  le  vice-roi 
avait  enfin  quitté  Canton,  sa  résidence,  pour  venir  traiter  à  Macao.  Ki-ing  élut 
domicile  dans  la  pagode  de  Monga,  située  à  peu  de  distance  de  la  ville,  près  du 
mur  chinois. 

C'est  à  bord  de  l'Ardiimèdc,  on  le  sait,  que  le  traité  de  commerce  conclu  entre 
la  France  et  la  Chine  fut  signé  le  2-4  octobre  1845,  jour  du  niaï-tsz,  que  les  Chi- 
nois regardent  comme  le  plus  propice  de  la  lune  à  la  célébration  des  mariages, 
et  que  l'on  consacra  pour  ce  motif  à  l'union  solennelle  de  deux  grands  empires. 
De  nombreuses  relations  me  dispensent  de  revenir  sur  les  visites  et  les  dîners 
échangés  à  cette  occasion.  Ce  qu'il  importe  de  noter,  c'est  l'effet  de  ta  principale 
cérémonie.  L' Archhnède  s'était  paré  de  ses  plus  beaux  atours.  Une  vaste  tenture 
de  pavillons  de  toute  couleur  partageait  l'arrière  du  navire  en  deux  salons  :  le 
premier,  s'ouvrant  sur  l'avant,  était  destiné  aux  gardes  et  serviieurs  tartares; 
l'autre,  commençant  à  la  claire-voie  du  commandant  et  finissant  à  l'extrémité  du 
bâtiment,  était  réservé  au  vice-roi,  à  sa  suite  et  à  la  légation.  L'équipage  avait 
pris  sa  grande  tenue;  partout  le  fer,  le  cuivre,  les  canons,  reluisaient  sous  les  feux 
d'un  soleil  éblouissant.  Cet  Archhnède  que  nous  avions  vu  si  triste,  si  sombre 
et  si  délabré,  pendant  nos  mauvais  jours  du  golfe  de  Gascogne,  était  devenu  mé- 
connaissable. 

Une  salve  d'artillerie  avait  été  tirée  à  cinq  heures  et  demie  du  matin,  au  mo- 
ment où  le  vice-roi  quittait  Monga;  une  autre,  à  six  heures,  annonça  son  arrivée 
sur  la  Praïa-Grande ,  dont  le  débarcadère  était  décoré  d'-une  espèce  d'arc  de 
triomphe.  Le  ministre  plénipotentiaire  et  l'amiral  ne  tardèrent  pas  à  monter  à 
bord.  Enfin,  vers  huit  heures,  on  vit  paraître  le  commissaire  impérial,  qui  fut 
salué  des  trois  coups  de  canon  prescrits  par  l'étiquette  chinoise.  MM.  de  Lagrené 
et  Cécille,  offrant  aussitôt  la  main  à  Ki-ing,  le  conduisirent  à  l'arrière,  où  ils  lui 
firent  prendre  place  entre  eux  sur  un  canapé,  et  l'ordre  d'appareiller  fut  donné 
immédiatement.  Le  commissaire  impérial,  qui  devait  retourner  par  mer  à  Canton, 
avait  consenti  à  faire  une  partie  de  la  route  à  bord  de  l' Archhnède. 

Le  vice-roi  paraissait  enchanté  de  ce  bâtiment,  qu'il  préférait,  disait-il,  aux 
steamers  anglais,  compliment  un  peu  chinois  que  l'on  peut  fort  bien  attribuer  à 
la  politesse  exagérée  du  commissaire  impérial.  Vers  midi,  après  avoir  pris  le  thé, 
il  sommeilla  pendant  quelques  instants,  puis  il  alla  visiter  la  machine  à  vapeur, 
qu'il  examina  dans  le  plus  grand  détail,  la  faisant  lui-même  stopper  et  marcher, 
et  demandant  diverses  explications.  On  lui  donna  ensuite  le  spectacle  du  tir  des 
obusiers  ;  le  vice-roi  voulut  prendre  part  à  cet  exercice,  et  fit  partir  un  boulet  de 
sa  propre  main. 

L'Archimède  continuait  cependant  sa  route  au  milieu  de  nombreuses  jonques 
de  guerre  aux  mâts  pavoises,  qui .  rangées  sur  le  passage  du  vice-roi ,  nous  sa- 
luaient à  chaque  instant  de  trois  coups  de  canon.  Les  soldats  qui  montaient  ces 
jonques  étaient  alignés  sur  le  pont,  en  grande  tenue,  la  pique  et  l'arquebuse  à  la 
main.  Vers  cinq   heures  du  soir,  nous  arrivâmes  au  passage  nommé  Bocca- 


78  CANTON 

tigris(l),  distant  d'environ  quarante  mille  de  Canton,  et  qui  forme,  aux  yeux  des  Chi- 
nois, l'embouchure  du  Tclio-kiang  (rivière  des  Perles).  Ce  passage  est  compris  entre 
l'île  Ti-kok-iaou,  d'une  part,  et  les  îles  d'Anounghoï  et  de  Cliuenpi  de  l'autre;  le 
chenal  principal  est  formé  par  ces  deux  dernières  et  par  celles  d'Houang-toung 
nord  et  d'Houang-toung  sud.  Ces  diverses  îles  sont  défendues  par  des  forts  assez 
considérables,  dont  les  murailles  blanches  dessinent  des  contours  bizarres  sur  le 
versant  des  collines.  Les  forts  d'Anounghoï  comptent  aujourd'hui  dans  leur  arme- 
ment une  trentaine  de  pièces  de  80,  dont  chacune  est  servie  par  trente  hommes. 
Leurs  murs,  non  bastionnés,  sont  garnis  de  plates-formes  assez  étroites,  d'où  les 
lourdes  pièces  d'artillerie  chinoise  ne  pourraient,  en  cas  de  siège  ou  d'attaque, 
tirer  que  fort  peu  de  coups,  car  leur  recul  épouvantable  ne  tarderait  pas  à  les 
précipiter  en  bas.  Ces  canons  présentent  souvent  d'énormes  fissures  à  l'intérieur; 
ils  ne  sont  point  forés  comme  les  nôtres;  en  les  coulant,  on  place  un  morceau 
de  bois  cylindrique  au  milieu  du  moule;  on  comprend  que  la  fonte  versée  autour 
de  celte  perche  éprouve  un  refroidissement  qui  détermine  des  inégalités  et  em- 
pêche d'obtenir  une  bouche  à  feu  parfaitement  de  calibre.  Le  fort  d  Houang- 
loung  nord  a,  dans  son  armement,  un  certain  nombre  de  pièces  de  30,  provenant 
du  naufrage  de  la  frégate  française  la  Magicienne,  qui  se  perdit,  il  y  a  quelques 
années,  aux  lies  Paracel.  Somme  toute,  ces  forts  sont  misérablement  défendus, 
et  encore  plus  misérablement  construits.  La  guerre  de  1841  est  une  preuve  sans 
réplique  de  la  faiblesse  de  Bocca-ligris  et  de  l'état  d'ignorance  presque  barbare 
dans  lequel  l'art  militaire  languit  en  Chine. 

Le  soir,  le  commandant  de  V  Archimède  fit  lancer  des  fusées  pour  répondre  aux 
saluts  et  aux  illuminations  des  forts.  Les  mille  feux  dont  la  traînée  éclatante  se 
prolongeait  au  loin  sur  les  bords  de  la  rivière  de  Canton  produisaient  un  effet 
magique.  Ce  navire  français  portant  un  des  plus  puissants  soutiens  delà  monar- 
chie chinoise  et  salué  par  les  vieux  forts  des  Bogues,  qui,  deux  ans  auparavant, 
ne  tiraient  qu'à  boulets  à  la  vue  des  vaisseaux  de  guerre  d'une  autre  nation,  cette 
belle  corvette  pénétrant  dans  les  eaux  intérieures  de  l'empire  au  milieu  de  dé- 
monstrations d'allégresse  avait  réellement  dans  sa  marche  quelque  chose  de 
triomphal.  L'ancienne  méfiance,  l'ancienne  haine,  que  la  nation  chinoise  avait 
toujours  témoignées  aux  étrangers  semblaient  faire  place  à  des  sentiments  nou- 
veaux. La  Chine  tendait  fraternellement  la  main  à  la  France,  au  moment  où 
leurs  deux  ministres  allaient  conclure  un  traité  de  paix  et  d'amitié  éternelles. 

Enfin  le  moment  solennel  arriva.  Le  traité  fut  signé  dans  te  petit  salon  du 
commandant,  en  présence  de  plus  de  trente  personnes  pressées  dans  cet  étroit 
espace.  Quand  les  plénipotentiaires  français  et  chinois  eurent  apposé  leurs  sceaux, 
M.  de  Lagrené  embrassa  Ki-ing,  et  tout  le  monde  remonta  sur  le  pont,  où  le 
contre-amiral  Cécille  porta  un  toast  à  l'amitié,  à  l'union,  aux  bons  rapports  de 
la  France  et  de  la  Chine.  Ki-ing  répondit  en  formulant  le  vœu  qu'à  l'avenir  les 
Français  considérassent  les  Chinois  comme  leurs  frères,  qu'ils  vinssent  s'enrichir 
en  Chine,  el  que  l'amitié  des  deux  nations  se  soutint  pendant  deux  fois  dix  mille 
ans.  De  toasts  en  toasts  et  de  fusées  en  fusées,  nous  arrivâmes  vers  dix  ueures^du 
soir  à  l'île  de  Whampou,  où  l'on  lira  de  nouveaux  coups  de  cauou ,  et  où  le 

(1)  L'île  el  le  passage  du  Tigre  tirent  leur  nom  d'une  montagne  à  laquelle,  avec  un 
peu  d'imaginaiiou  et  beaucoup  de  bonne  volonté,  on  parvient  à  trouver  la  forme  d'un 
tigre. 


ET    LE     COMMERCE    EUROPÉEN.  79 

vice-roi  et  sa  suite  quittèrent  V Archimède  pour  retourner  la  même  nuit  à  Canton, 
dans  une  jonque  de  guerre  qui  les  attendait.  Le  lendemain  ,  le  ministre  plénipo- 
tentiaire regagna  Macao  avec  plusieurs  membres  de  la  légation.  Quant  à  moi,  je 
me  réunis  à  quelques  autres  voyageurs  impatients  de  visiter  Canton ,  et  nous 
prîmes  passage  à  bord  d'un  bateau  chinois  qui  se  dirigeait  vers  cette  ville. 

La  route  de  Whampou  à  Canton  présente  d'agréables  aspects.  Des  groupes  de 
bananiers  aux  longues  feuilles  pendantes,  des  bois  d'orangers,  des  bambous,  des 
plantations  de  riz,  se  succèdent  sur  les  bords  de  la  rivière.  De  temps  en  temps, 
on  aperçoit  des  femmes  enfoncées  dans  la  vase  jusqu'à  mi-jambe  et  ramassant  des 
coquillages.  Sur  la  rive  gauclie  se  déploient  les  murailles  blanches  de  quelques 
petits  forts.  Sur  la  rive  droite,  non  loin  de  Whampou,  on  découvre  plusieurs  tours 
à  neuf  étages,  élevées  sur  des  éminences  et  semblables  à  des  obélisques.  Ces 
édifices  se  nomment  ta-tzeu.  Quelques  personnes  les  considèrent  comme  des 
temples  destinés  à  conserver  des  reliques  houdhistes;  mais  j'ai  recueilli  à  ce  sujet 
une  autre  explication  de  la  bouche  d'un  Chinois  chrétien  employé  comme  inter- 
prète par  M.  de  Lagrené  pendant  son  voyage  dans  le  nord.  Les  Chinois  voient  dans 
la  terre  un  être  animé;  selon  eux,  elle  a,  comme  le  corps  humain,  auquel  ils  la 
comparent,  des  artères  par  lesquelles  circule  l'esprit  vital;  les  endroits  où  cet 
esprit  afflue  correspondent  au  pouls  de  l'homme.  De  même  qu'on  applique  des 
ligatures  à  un  membre  pour  y  intercepter  la  circulation  du  sang,  de  même  les 
Chinois  construisent  une  tour  aux  endroits  où  ils  veulent  arrêter,  fixer  l'esprit  de 
la  terre.  Ce  sont  alors  des  lieux  propices  qui  répandent  leur  bénigne  influence 
sur  tout  le  voisinage  ,  aussi  longtemps  que  le  courant  électro-vital  y  est  attiré 
par  un  puissant  conducteur  et  maintenu  par  le  poids  d'un  édifice  élevé.  On  at- 
tribue souvent  à  un  ta-tzeu  le  grand  nombre  de  lettrés  auxquels  une  petite 
localité  donne  le  jour. 

De  distance  en  distance,  nous  rencontrions  d'immenses  pêcheries  formées  de 
rangées  de  pieux  qu'on  voit  de  loin  s'élever  à  la  surface  de  l'eau,  et  auxquels 
sont  attachés  des  Blets  qui  barrent  le  fleuve  dans  une  assez  grande  partie  de  son 
cours  L'art  de  la  pèche  est  un  de  ceux  que  les  Chinois  ont  le  plus  perfectionnés. 
Bientôt  cependant  la  rivière  prit  un  nouvel  aspect.  Déjà  nous  étions  à  Canton,  ou 
du  moins  au  milieu  des  innombrables  bateaux  qui  forment  à  l'entrée  de  la  ville 
une  sorte  de  faubourg  du  plus  étrange  aspect.  On  évalue  le  nombre  de  ces 
bateaux,  depuis  Canton  jusqu'à  Bocca-tigris,  à  quatre-vingt-quatre  mille,  et  leur 
popula.ion  à  trois  cent  mille  âmes.  Bien  ne  saurait  donner  une  idée  du  mouve- 
ment de  cette  immense  ville  aquatique.  Ici  ce  sont  des  halles  aux  légumes,  aux 
poissons  et  aux  bestiaux;  plus  loin,  de  vastes  chantiers  flottants.  Puis  ou  ren- 
contre des  jonques  de  guerre  aux  pavillons  bariolés,  et  des  jonques  marchandes 
du  nord  de  la  Chine,  peintes  en  rouge,  en  noir  et  en  blanc,  armées  à  l'avant  de 
deux  espèces  de  cornes  qui  s'elevent  au-dessus  de  deux  gros  yeux  de  poisson, 
emblèmes  de  vigilance  et  d'adresse  dont  se  parent  tous  les  navires  chinois.  Les 
grandes  embarcations  sont  extrêmement  hautes  de  lanière,  et  sont  chargées,  à 
plusieurs  endroits,  de  sculptures,  de  peintures  et  d'inscriptions.  Les  voiles  de  tous 
les  bateaux  canlonais  sont  des  nattes  triangulaires  disposées  en  éventail  à  l'aide 
de  longues  perches.  Les  navigateurs  du  nord  de  la  Chine  ne  se  servent  que  de 
voiles  carrées,  en  tissu  de  coton  de  couleur  sombre. 

Pour  donner  une  idée  complète  de  cet  étrange  quartier  de  Canton  ,  dont  les 
bateaux  forment  les  rues,  il  faut  décrire  chaque  rive  du  fleuve  à  part.  La  rive 


80  CAlfTON 

gauche  et  septentrionale  est  bordée,  à  l'entrée  des  faubourgs,  de  maisonnettes  en 
bambous,  bâties  sur  pilotis  et  d'assez  chétive  apparence.  En  continuant  à  remonter 
le  fleuve,  on  ne  tarde  pas  à  apercevoir  deux  îlots  connus  sous  le  nom  de  Folie 
française  et  de  Folie  hollandaise.  Plus  loin  ,  au-dessus  des  factoreries,  on  voit 
flotter  les  pavillons  de  la  France,  de  la  Grande-Bretagne  et  de  l'Amérique.  On 
avance  encore,  et  on  se  trouve  devant  les  bateaux  de  jeux,  qui  alignent  en  longue 
61e  leurs  devantures  sculptées.  Aux  baleaux  de  jeux  succèdent  les  bateaux  de 
fleurs,  sanctuaires  de  toutes  les  voluptés  asiatiques  ;  puis  viennent  les  bateaux  de 
mendiants  et  de  lépreux  ,  isolés  de  tous  les  autres.  Le  fort  de  Cha-min  s'élève 
non  loin  de  là  ,  toujours  sur  la  rive  gauche,  que  nous  n'avons  pas  encore  quittée. 
Si  l'on  se  rapproche  de  ce  fort,  on  découvre  d'abord  quelques  misérables  cabanes 
à  moitié  démolies,  construites  sur  pilotis,  au  milieu  de  l'eau,  et  formées  de  perches 
de  bambou  recouvertes  ça  et  là  de  quelques  nattes.  Ces  cabanes  sont  presque  sans 
loit,  et  servent  de  prisons  temporaires  à  des  criminels  qui  y  sont  exposés  à  la  pluie 
et  au  vent.  En  longeant  la  ville  et  le  fort ,  on  traverse  le  quartier  Cha-min,  con- 
struit sur  la  rivière,  et  habité  par  une  population  grossière  et  impertinente.  Là 
les  femmes  et  les  enfants  vous  crient  sans  cesse  :  Fan-kouaï  (diable  étranger), 
en  faisant  signe  qu'on  devrait  vous  couper  le  cou,  ce  qui  ne  les  empêche  pas  de 
tendre  la  main  pour  recevoir  des  sapeks  (l).Ce  triste  quartier  est,  du  côté  du  nord, 
le  dernier  empiétement  de  la  ville  sur  la  rivière.  Au  delà  de  ce  faubourg,  on  se 
retrouve  en  pleine  campagne.  De  nombreux  bosquets,  des  allées  de  saules,  de 
jolies  maisons  de  campagne,  varient  agréablement  le  paysage.  Les  deux  rives  pré- 
sentent une  végétation  également  riche  et  pittoresque.  L'aspect  du  fleuve  est 
animé.  De  nombreuses  embarcations  apportent  les  produits  de  l'intérieur  à  la 
grande  cilé,  où  elles  viennent,  à  leur  tour,  se  pourvoir  des  précieux  articles 
fournis  par  le  commerce  étranger.  D'immenses  trains  de  flottage  descendent  sans 
cesse  la  rivière  avec  leurs  chargements  de  bambous  et  d'autres  bois  de  construction. 
Tel  est  l'aspect  qu'offre  la  rive  gauche  du  Tcho-kiang.  Si  on  longe  de  préfé- 
rence la  rive  d'Honan  ,  c'est-à-dire  la  rive  droite  et  méridionale,  on  rencontre 
d'abord  une  grande  et  belle  pagode  boudhisle.  On  ne  tarde  pas  à  passer  devant 
un  large  canal  perpendiculaire  au  fleuve,  et  dont  l'entrée  est  défendue  par  un 
fort:  c'est  le  canal  intérieur  qui  mène  à  Macao.  Les  grandes  embarcations  pren- 
nent rarement  cette  route,  où  elles  sont  exposées  à  de  fréquents  échouages.  Le 
canal  traverse,  dit-on,  un  pays  très-peuplé,  très-fertile  et  parfaitement  cultivé.  On 
rencontre,  avant  d'arriver  à  Macao,  l'île  de  San-Chan,  dont  les  Européens  ont  fait 
l'île  Saint-Jean.  Ce  fut  là  que  les  Portugais  fondèrent  leur  premier  établissement  ; 
c'est  là  aussi  qu'est  enterré  saint  François-Xavier.  Les  étrangers  étaient  forcés,  il 
y  a  peu  de  temps  encore ,  de  se  munir  d'une  permission  des  autorités  chinoises 
pour  se  rendre  à  Macao  par  ce  canal.  Aujourd'hui  ils  y  circulent  librement.  —  Un 
mille  au  delà  de  ce  canal  intérieur,  on  passe  devant  un  autre  canal  plus  petit, 
qui  mène  aux  jardins  nommés  Fa-li,  consacrés  non-seulement  à  la  culture  des 
fleurs,  mais  à  celle  des  plantes  rares  et  des  arbres  fruitiers.  Les  fleurs  croissent 
dans  des  pots  aux  formes  bizarres.  Ce  sont  tantôt  de  petits  éléphants ,  tantôt  des 
buffles  ou  des  rhinocéros  en  terre  noire,  dans  le  dos  desquels  on  a  pratiqué  un  ou 
deux  irons  par  où  l'on  voit  sortir  la  lige  de  la  plante.  Après  ces  deux  canaux  ,  la 
rive  droite  n'offre  plus  rien  de  remarquable. 

(1)  Monnaie  de  cuivre  du  pnys. 


ET     LE    COMMERCE    EUROPÉEN.  81 

On  connaît  maintenant  les  abords  de  Canton;  on  a  remonté  les  deux  rives  du 
Tcho-kiang.  Il  est  temps  de  descendre  à  terre.  L'Européen,  à  son  arrivée  à  Can- 
ton, débarque  dans  le  quartier  des  factoreries,  où  il  est  salué  par  les  cris  aigus 
d'une  nuée  de  tankas,  jeunes  batelières  chinoises  qui  viennent  assaillir  son  em- 
barcation mouillée  à  quelque  dislance  des  quais,  en  répétant  :  My  bout ,  my  boat, 
captain  (mon  bateau,  mon  bateau,  capilaine).  C'est  à  qui  s'emparera  des  bagages 
de  l'infortuné  voyageur,  qui  voit,  en  quelques  minutes,  ses  collres  dispersés  entre 
une  dizaine  de  taukus,  dont  chacune  réclame  son  salaire,  après  avoir  déposé  sa 
charge  sur  le  quai.  Des  bateaux  longs  de  trois  mètres  au  plus  sont  l'unique  de- 
meure de  ces  pauvres  tankas  dans  toutes  les  saisons,  la  nuit  comme  le  jour.  Les 
ancêtres  de  ces  batelières,  émigrés  de  Formose,  obtinrent  jadis  du  gouvernement 
chinois  la  permission  de  venir  habiter  les  côles  de  la  province  du  Kouang-loung, 
mais  à  la  condition  de  ne  point  fixer  leur  domicile  à  terre.  On  trouve  dans  les 
bateaux  des  tankas  deux  ou  trois  sièges  pliants,  un  petit  fourneau,  une  espèce  de 
grabat,  des  inscriptions,  des  gravures,  de  l'eau  douce,  du  feu  et  quelques  misé- 
rables aliments.  Sur  l'avant  se  tient  une  batelière  armée  de  son  aviron;  à  l'arrière 
est  placé  un  pilote  féminin  qui  agite  une  sorte  de  rame-gouvernail,  comme  un 
poisson  sa  queue.  La  tanka  a  la  tête  enveloppée  d'un  mouchoir  foncé  qui  ne 
permet  d'apercevoir  qu'une  partie  de  son  visage  jaune  et  brûlé.  Elle  est  vêtue 
d'une  ample  casaque  bleue  et  de  larges  pantalons.  Ses  pieds  sont  toujours  nus. 
Elle  porte  souvent,  attaché  sur  son  dos,  un  pauvre  nourrisson,  dont  l'existence  est 
un  problème  pour  tout  autre  que  pour  sa  mère,  sans  cesse  obligée  de  soustraire 
ce  précieux  fardeau  à  mille  chocs,  à  mille  accidents,  et  opposant  à  ces  dangers 
toujours  renaissants  une  adresse,  une  sollicitude  infatigables. 

Déjà  les  tankas  vous  ont  déposé  au  milieu  d'un  tumulte  étourdissant.  Vous 
êtes  devant  la  factorerie  anglaise,  qui  s'élève  en  tète  et  à  l'est  de  toutes  les  au- 
tres. Celte  factorerie  se  compose  d'un  long  passage  bordé  de  maisons  ;  un  petit 
débarcadère,  ombragé  par  une  touffe  d'arbres,  mène  à  ce  passage,  dont  une  partie 
sert  de  hangar.  Parmi  les  habitations  remarquables  que  renferme  la  factorerie 
britannique,  on  compte  celles  du  consul  et  de  MM.  Jardine,  Matheson  et  compa- 
gnie, l'une  des  plus  puissantes  maisons  anglaises  de  la  Chine,  puis  le  hong  du 
riche  Hou-koua.  fils  d'un  ancien  haniste.  Celle  factorerie  n'est  destinée  qu'à  rem- 
placer provisoirement  l'ancienne,  pillée  en  1841,  et  détruite  en  184"2  par  un 
incendie.  Sur  l'emplacement  des  bâtiments  dévorés  par  les  flammes,  on  élève  en 
ce  moment  une  factorerie  nouvelle;  mais  les  constructions,  qui  occupent  quel- 
ques centaines  de  travailleurs  chinois,  sont  encore  peu  avancées.  Déjà  plusieurs 
fois  elles  ont  été  interrompues  :  la  lecture  de  placards  menaçants  affichés  dans  les 
rues  de  Canton  avait  frappé  les  ouvriers  de  terreur.  Cependant  on  s'attend  au- 
jourd'hui à  voir  les  travaux  achevés  dans  un  assez  court  délai.  Ces  nouvelles  fac- 
toreries subsisteront-elles  longtemps?  Le  sort  de  leurs  aînées,  brûlées  ou  pillées 
quatre  fois  en  vingt  ans,  ne  permet  guère  de  l'espérer.  On  prédit  qu'elles  seront 
incendiées,  à  la  première  grande  crise  commerciale,  par  les  mêmes  ouvriers  que 
les  étrangers  font  vivre  aujourd'hui.  Le  salaire  est  le  seul  lien  qui  existe  entre  ces 
ouvriers  et  les  négociants  anglais;  ce  lien  brisé,  les  étrangers  deviendront  des 
ennemis  pour  les  travailleurs  chinois. 

Une  rue  étroite  qui  aboutit  à  un  hôpital  fondé  par  les  missions  protestantes 
sépare  la  factorerie  anglaise  projetée  de  celle  des  Américains.  Celle-ci  est  en  ce 
moment  la  seule  belle  et  réellement  convenable.  C'est  un  assemblage  de  vastes 


82  CANTON 

bâtiments  qui,  à  l'extérieur,  ne  paraissent  en  former  qu'un  seul,  dont  la  large  et 
élégante  façade  contraste  vivement  avec  tons  les  édiflces  chinois  des  alentours. 
Elle  présente  cinq  grandes  entrées  qui  conduisent  dans  autant  de  longs  passages 
bordés  de  maisons  d'habitation,  de  magasins  et  de  bureaux.  Ces  passages  se  conti- 
nuent dans  toute  la  longueur  de  la  factorerie,  jusqu'à  la  rue  qui  la  borne  de  l'autre 
côté.  La  plupart  des  locataires  occupent  des  logements  commodes,  spacieux,  élégam- 
ment meublés.  Le  haut  des  maisons  forme  terrasse  du  côté  de  la  rivière  :  c'est  là 
qu'on  va  respirer  la  fraîcheur  du  soir  et  contempler  la  scène  animée  que  présente 
le  voisinage.  La  maison  du  consul  des  États-Unis,  M.  Forbes,  se  distingue  par  sa 
façade  ombragée  de  quelques  grands  arbres.  Une  belle  esplanade  règne  en  face 
de  la  factorerie  et  la  sépare  d'un  parc  appelé  Jardin  américain,  au  centre  duquel 
s'élève  un  énorme  mât  de  pavillon,  jadis  surmonté  d'une  girouette.  Les  Chinois 
attribuèrent  la  plus  funeste  influence  à  cette  flèche  inoffensive,  dont  la  pointe  se 
dirigeait  alternativement  vers  les  divers  quartiers  de  la  ville  ;  toutes  les  maladies, 
tous  les  malheurs,  furent  bientôt  imputés  à  la  pauvre  girouette,  contre  laquelle 
une  émeute  en  règle  éclata  en  niai  1844.  Il  y  eut  des  coups  de  fusil  tirés,  un  Chi- 
nois tué  et  trois  blessés.  Enîîn  les  Américains  firent  sagement  descendre  la 
girouette,  et  tout  rentra  dans  l'ordre.  Le  Jardin  américain,  entouré  de  murs,  tra- 
versé de  plusieurs  allées  plantées  de  Heurs  et  d'arbres  de  toute  espèce,  est  la  seule 
promenade  que  les  étrangers  possèdent  à  Canton.  Aussi  y  rencontre-l-on  tous  les 
soirs  une  nombreuse  société. 

Après  la  factorerie  américaine,  en  remontant  toujours  à  l'ouest,  on  traverse 
une  rue  ou  plutôt  une  place  où  sont  toujours  réunis  un  grand  nombre  de  badauds 
chinois,  des  marchands  de  comestibles,  des  diseurs  de  bonne  aventure,  des  rac- 
commodeuses  d'habits  et  des  barbiers.  Les  passants  s'y  arrêtent  d'ordinaire  pour 
lire  les  affiches  rouges  placardées  contre  les  murs  d'un  vaste  édifice,  qui  présente, 
dans  ses  longues  fenêtres  terminées  en  plein  cintre  comme  dans  son  entablement 
orné  de  corniches  élégantes,  et  surmonté  de  clochetons  arqués,  un  curieux  spé- 
cimen de  l'architecture  chinoise.  Celle  place  aboutit  d  un  côté  à  un  débarcadère, 
de  l'autre  à  un  grand  passage  appelé  par  les  Anglais  Old-China-street,  el  à  l'enlrée 
duquel  on  voit,  dans  une  espèce  de  corps  de  garde,  un  petit  autel  consacré  à 
quelque  génie  lutélaire.  Old-China  street  est  pavé  de  dalles  et  borde  de  belles 
boutiques  où  se  trouvent  réunis  les  divers  objets  de  curiosité,  laques,  porcelaines, 
meubles,  peintures,  que  les  étrangers  viennent  acheter  à  Canton.  Les  boutiques 
ù'Old-China-strcel  sont  presque  exclusivement  affectées  aux  voyageurs  ;  leurs 
propriétaires  se  tiennent  ordinairement  à  la  porte  pour  saluer  les  passants  et  les 
engager  à  venir  faire  des  emplettes.  Les  maisons  n'ont  qu'un  étage;  elles  sont 
toutes  construites  et  distribuées  de  la  même  manière.  Les  enseignes,  écrites  en 
anglais,  se  composent  de  petites  plaques  carrées,  disposées  obliquement  à  l'entrée 
de  la  maison.  Le  passage  d'Old-China-sireet  n'est  recouvert  d'aucune  toiture.  Seu- 
lement on  remarque,  de  distance  en  distance,  des  planches  jetées  d'une  habita- 
tion à  l'autre,  sur  lesquelles  se  postent  les  gardes  de  nuit. 

La  factorerie  française,  assemblage  d'édifices  insignifiants,  principalement  ha- 
bités par  des  Parsis,  sépare  Old-China-street  d'un  passage  exactement  semblable 
et  parallèle,  nommé  Neiv -China- street.  Les  boutiques  de  ce  passage  sont  plus 
élégantes  et  paraissent  mieux  fournies  que  celles  d' Old-China-street ■  Plus  loin, 
se  trouve  le  Danish-hong  (factorerie  danoise),  qui  ne  diffère  pas  du  Frcnch  hong. 
Comme  dans  celte  dernière  factorerie,  on  y  remarque  des  balcons  ornés  de  vases 


ET    LE    COMMERCE    EUROPEEN. 


85 


de  fleurs  et  joignant  certaines  maisons  au  mur  qui  leur  fait  face,  car  il  n'y  a 
qu'un  côté  du  passage  habité.  En  redescendant  vers  le  Freneh-hongfiel  en  sui- 
vant un  passage  qui  s'ouvre  vis-à-vis  de  cet  établissement,  on  arrive  à  l'hôtel 
Vincent,  le  seul  hôtel  où  les  étrangers  puissent  descendre  à  Canton.  Cet  hôtel 
s'élève  près  d'une  cale  où  stationnent  des  embarcations  de  toute  grandeur.  C'est 
là  que  se  termine  le  quartier  des  factoreries.  Il  est  compris  dans  les  faubourgs  de 
Canton,  qui  couvrent  une  vaste  étendue  de  terrain,  à  l'ouest  de  la  cité  chinoise, 
où  nous  allons  enfin  pénétrer. 


II. 


Canton,  que  les  Chinois  appellent  communément  Sang-chien,  est  le  chef-lieu 
de  la  province  du  Kouang-toung,  dont  la  superficie  est  à  peu  près  égale  à  ia  moitié 
de  celle  de  la  France.  La  ville  est  située  dans  le  déparlement  de  Kouang-tchaou- 
fou,  qui  comprend  quinze  districts.  La  moitié  occidentale  de  Canton  appartient 
au  district  de  Nanbaï,  et  la  partie  orientale  au  district  de  Pouan-yu.  Cette  divi- 
sion des  grandes  villes  chinoises  en  plusieurs  districts  est  un  fait  presque  général. 

Une  enceinte  à  peu  près  carrée  entoure  la  ville,  divisée  par  un  autre  mur  paral- 
lèle au  fleuve  en  deux  parties  inégaies,  La  plus  grande,  qui  s'étend  vers  le  nord, 
se  nomme  la  vieille  ville,  la  ville  lartire;  elle  est  restée  jusqu'à  ce  jour  fermée 
aux  étrangers  (1).  L'autre  forme  la  cité  nouvelle,  la  ville  chinoise;  les  étrangers 
y  pénètrent  sans  difficulté,  bien  qu'ils  n'y  soient  pas  vus  de  très-bon  œil.  Les 
portes  du  grand  mur  d'enceinte  sont  au  nombre  de  douze  ;  quatre  autres,  prati- 
quées dans  le  mur  intérieur,  mènent  de  la  cité  tai tare  dans  la  cité  nouvelle. 

Canton  est  traversé  par  plusieurs  caniux  (2;  qui  donnent  une  physionomie 
étrange  à  certains  quartiers.  On  remarque  celui  qui  traverse  le  quartier  des  Tein- 
turiers. De  longues  pièces  de  tissus,  teintes  pour  la  plupart  en  bleu  d'indigo, 
flottent  au  faîte  des  maisons  qui  le  bordent.  Les  cjux  du  canal  sont  presque  tou- 
jours troubles,  et  les  rues  qui  l'avoisinent  d'une  saleté  extrême.  Les  nombreuses 
tanneries  que  ce  quartier  renferme  répandent  les  miasmes  les  plus  fétides.  L'appa- 
rition d'une  figure  étrangère  y  fait  événement,  et  l'on  ne  tarde  pas  à  être  entouré 
d'une  foule  de  malheureux  qui  vous  examinent  d'un  air  ébahi. 

On  compte,  dit-on,  près  de  six  cents  rues  à  Canton.  Tortueuses  et  déplorable- 
ment  pavées,  ces  rues  ont  rarement  plus  de  deux  mètres  de  large.  De  dislance  en 
dislance,  elles  passent  sous  des  portes  de  sûreté  qu'on  ferme  chaque  soir,  afin  de 
faciliter  la  surveillance  de  la  police  en  interceptant  les  communications.  En  hiver, 
on  jette  d'un  toit  à  l'autre  quelques  planches  qui  forment  comme  un  pont  au- 
dessus  de  la  rue.  Des  tours,  ou  plutôt  d'énormes  échafaudages  en  bambou,  élevés 
sur  celte  base  fragile,  servent  de  postes  aériens  aux  gardes  de  nuit  qu  on  entend, 
à  des  intervalles  très-rapprochés,  exécuter  de  longs  et  sinistres  roulements  sur 


(1)  Il  paraît  qu'un  édit  réeent  de  l'empereur  en  a  enfin  ordonné  l'ouverture. 

(2)  Pendant  les  grandes  marées,  certaines  rues  deviennent  elles-mêmes  des  canaux 
dans  les  quartiers  de  Canton  qui  avoisineni  la  rivière,  et  qui  sont  construits  sur  pilotis. 
La  factorerie  française  est  fort  souvent  inondée.  On  fut  obligé,  il  y  a  douze  ans,  d'établir 
un  service  de  bateaux  dans  les  rues  du  quartier  européen. 


84  CANTON 

leurs  tamtams,  pour  montrer  qu'ils  veillent  et  pour  éloigner  les  malfaiteurs.  En 
cas  d'incendie,  ce  sont  eux  également  qui  donnent  l'alarme  par  le  son  retentis- 
sant de  leurs  yonys  de  cuivre.  Les  gardes  de  nuit  correspondent  entre  eux  au 
moyen  de  signaux  et  d'un  langage  de  convention.  Ils  se  répondent  de  quartier  en 
quanier  pour  échanger  leur  mot  d'ordre.  Ces  roulements  nocturnes,  ces  bruits 
sourds  et  prolongés,  surprennent  assez  désagréablement  le  voyageur  nouvelle- 
ment débarqué  en  Chine. 

Parmi  les  rues  de  Canton,  il  en  est  qui  ont  leur  spécialité,  comme  la  rue  des 
Charpentiers,  celles  des  Pharmaciens,  des  Fabricants  de  lanternes;  il  en  est  d'au- 
tres qui  se  partagent  entre  deux  ou  trois  catégories  distinctes  de  marchands. 
D'énormes  enseignes  blanches,  ronges  et  noires,  bien  vernies,  bien  luisantes, 
sont  placées  verticalement  à  l'entrée  des  boutiques.  Les  passants  y  lisent  de  deux 
côtés,  en  grands  et  beaux  caractères  dorés,  les  noms  en  tchitig ,  en  tchang  et  en 
koua,  des  propriétaires,  ainsi  que  l'indication  de  leur  genre  de  négoce  (1).  A  l'in- 
térieur des  boutiques  sont  suspendues  de  grandes  pancartes  toutes  bariolées  de 
maximes  commerciales  très-édifiantes  dans  lesquelles  on  n'oublie  jamais  de  glisser 
quelque  éloge  pour  les  marchandises  du  lieu.  Celles-ci  sont  disposées  dans  des  ca- 
siers fort  propres.  Une  table  formant  un  carré  long  s'étend  devant  le  mur  du 
fond.  Les  associés  ou  les  commis  de  l'établissement  se  tiennent  dans  l'étroit  espace 
compris  entre  la  table  et  le  mur.  Ils  semblent  se  plaire  à  rester  isolés  dans  cette 
espèce  de  couloir  où  l'on  ne  peut  pénétrer  que  par  une  porte  latérale  ou  par  les 
chambres  pratiquées  derrière  la  boutique.  A  huit  ou  dix  pieds  au-dessus  de  leurs 
têtes,  une  niche  creusée  dans  le  mur  contient  presque  toujours  un  bel  autel  con- 
sacré à  Sing-konan  ou  à  Kouan-taï  (2).  Cet  autel  est  orné  de  feuilles  de  clinquant 
très-artistement  découpées,  et  souvent  de  quelques  peintures  représentant  des 
scènes  fantastiques.  A  peu  près  de  niveau  avec  l'autel  s'élend,  le  long  du  mur,  un 
balcon  d'où  le  maître  peut  surveiller  ses  employés  et  voir  ce  qui  se  passe  dans  la 
boutique.  Une  lucarne  qui  s'ouvre  dans  le  toit  éclaire  l'établissement.  Dans  une 
partie  retirée  du  magasin  se  trouve  ordinairement  un  autre  petit  autel  consacré 
à  Toutheï,  le  dieu  des  richesses,  qui  a  toujours  compté  les  négociants  chinois 
parmi  ses  plus  fervents  adorateurs. 

Les  plus  belles  boutiques  de  Canton  sont  celles  de  PJiysik  strect,  rue  plus  large, 
plus  propre,  plus  aérée  que  toutes  les  autres.  C'est  là  que  sont  les  grands  dépôts 
de  curiosités  et  que  se  trouvent  réunis,  dans  des  musées  toujours  ouverts  au  pu- 
blic, les  magnifiques  vases  de  vieux-Chine,  aux  peintures  admirables  de  verve  et 
d'originalité;  les  bronzes  antiques  aux  formes  bizarres  et  variées;  des  boîtes 
rondes  en  laque  rouge,  vrais  chefs-d'œuvre  de  ciselure,  toutes  couvertes  de 
pagodes,  de  mandarins,  d'arbres,  de  fleurs  et  de  bateaux  ;  de  charmants  petits 
vases  en  jade,  aux  contours  élégants  et  délicats,  précieux  bijoux  coquettement  en- 
châssés dans  de  jolies  montures  en  bois  d'où  on  ne  les  tire  qu'avec  mille  précau- 
tions; des  statuettes  de  dieux  et  de  sages  ;  des  armes  et  des  monnaies  remontant 
aux  plus  anciennes  dynasties;  enfin,  mille  petits  trésors  dont  nous  ne  pouvons 

(1)  Voici  la  traduction  d'un  de  ces  avis  au  public  :  «  Toutes  les  personnes  honorables, 
quand  elles  veulent  acheter,  doivent  regarder  l'enseigne  de  cette  boutique.  Les  marchan- 
dises y  sont  garanties,  et  les  prix  vrais.  On  n'y  trompe  ni  les  enfants  ni  les  vieillards. 

»  Boutique  de  Chen-ki,  près  de  la  porte  de  Taï-ping,  dans  la  rue  de  Tchan-chéou,  vers 
l'orient.  » 

(2)  Ces  deux  nom9  désignent  également  le  grand  chef  Boudha. 


ET    LE     COMMERCE     EUROPÉEN.  83 

apprécier  ni  la  valeur,  ni  l'utilité,  mais  où  se  révèlent  l'adresse  el  la  patience 
inouïes  de  l'ouvrier  chinois. 

Une  partie  de  la  rue  Ting-noung-kaï  est  habitée  par  des  marchands  de  lanternes. 
Ces  utiles  luminaires  s'y  présentent  sous  les  formes  les  plus  bizarres  et  les  plus 
variées,  tantôt  en  boules,  tantôt  en  cylindres,  puis  en  corbeilles  et  en  polyèdres. 
Les  montures  de  ces  lanternes  consistent  le  plus  souvent  en  baguettes  de  bambou, 
qui  se  plient  ou  s'allongent  à  volonlé,  de  manière  à  produire  allernativemeni  un 
sphéroïde  très-étendu  ou  un  mince  faisceau.  Des  papiers  transparents,  enduits 
d'une  couche  de  colle  desséchée,  adhèrent  aux  arcs  dont  ils  suivent,  sans  se  dé- 
chirer, les  mouvements  divers.  Souvent  aussi  la  forme  des  lanternes  est  invariable  ; 
on  en  fabrique  en  verre,  qui  se  démontent  avec  la  plus  grande  facilité.  Une 
autre  partie  de  la  rue  Ting-uoung-kaï  est  occupée  par  des  marchands  d'orne- 
ments religieux.  Ce  sont  des  fleurs,  des  maisonnettes  en  clinquant  découpées  et 
entremêlées  de  plumes  de  paon,  de  fruits  artificiels  et  de  figures  grotesques.  Les 
Chinois  raffolent  de  ces  oripeaux,  dont  ils  décorent  leurs  temples  et  les  autels  de 
leurs  dieux  domestiques. 

Dans  Swpsa-monkaï  (rue  des  treize  factoreries),  on  vend  des  porcelaines  tirées 
de  la  province  du  Kiangsi  ;  on  y  rencontre  aussi  des  fabricants  de  nattes,  de  cha- 
peaux de  paille  et  de  vannerie,  des  marchands  de  pipes,  de  cannes,  de  tissus  de 
Nankin  et  d'iiia-pou  (1)  du  Kouang-ioung.  A  la  sortie  des  passages  û'Old  elNew- 
Cfiina-strcet  se  trouve  une  espèce  de  halle  où  l'on  vend  des  poissons  à  grosse  tête, 
des  pak-tsoé  ou  choux  de  Nankin,  lien  keu}  racine  du  i;enre  des  scorsonères,  dont 
les  Chinois  font  une  grande  consommation  à  défaut  d'autres  légumes;  d'énormes 
pamplemousses,  des  oranges,  des  fruits  sacrés.  Plus  loin,  on  aperçoit  d'affreux 
élaux  de  bouchers,  où  d'énormes  rats  aplatis  el  desséchés  comme  des  jambons 
sont  suspendus  à  côté  de  volailles  rôties.  L'odorat,  dans  les  rues  de  Canton,  ;• 
heureusement  moins  à  souffrir  que  la  vue  ;  un  parfum  de  bois  résineux  et  d'enceus 
y  règne  presque  toujours. 

La  population  qui  circule  dans  ces  rues  étroites  présente  un  singulier  spectacle. 
A  chaque  pas,  ce  sont  des  surprises  nouvelles.  D  un  côté,  vous  apercevez  une 
quarantaine  de  tètes  grotesques  et  immobiles,  sur  lesquelles  des  barbiers  silen- 
cieux promènent  gravement  leur  énorme  rasoir;  de  l'autre,  ce  sont  des  diseurs  de 
bonne  aventure  assis  à  leurs  tables  et  entourés  d'une  foule  de  consultants  qui 
les  regardent  la  bouche  béante  et  d'un  air  stupkle.  Rien  de  curieux  comme  l'appa- 
reil cabalistique  d'un  de  ces  astrologues  :  à  sa  droite  s'élève  une  espèce  de  petite 
girouette  ou  de  banderole  noire  el  blanche,  sillonnée  de  carreaux  de  foudre;  à 
gauche  sont  des  instruments  de  mathématiques  el  des  figures  bizarres  de  dieux 
ou  de  démons.  Le  devin,  dont  la  ligure  est  presque  cachée  par  d'énormes  lunettes, 
a  devant  lui  du  papier,  des  pinceaux  pour  faire  ses  calculs,  et  de  poudreux  vo- 
lumes qu'il  compulse  de  temps  en  temps  d'un  air  mystérieux;  il  prononce  de 
longs  discours  qui  excitent  l'admiration  de  tout  l'auditoire,  et  ne  lardent  jamais 
à  déterminer  quelque  croyant  à  présenter  sa  main,  dont  le  prophète  consulte 
attentivement  les  lignes.  Celui-ci  débile  alors,  d'une  voix  solennelle,  une  prédic- 
tion dont  le  sens  reste  presque  toujours  enveloppé  de  mystère,  du  moins  à  en 
juger  par  l'attitude  du  consultant,  qui  se  relire  d'un  air  rêveur  et  peu  édifié,  après 
avoir  remis  le  prix  convenu  à  l'habile  devin.  Plus  loin,  vous  rencontrez  des  înar- 

(I)  Sorte  de  batiste  chinoise  fabriquée  avec  la  fibre  de  Vurtica  nivea,  espèce  d'ortie. 
TOMh    iv.  6 


86  CANTON 

chands  de  bouillons  économiques  (c'est  encore  une  découverte  dont  l'Europe  doit 
laisser  l'honneur  aux  Chinois,  qui  cette  fois,  comme  d'habitude,  l'ont  devancée  de 
plusieurs  siècles).  On  voit  des  malades  se  faire  appliquer  très-philosophiquement 
de  violents  coups  de  poing  sur  le  dos,  car  la  médecine  chinoise  a  aussi  ses  homœo- 
pathes.  Des  chaudronniers,  des  cordonniers,  sont  établis  en  plein  vent,  à  côté  de 
vieilles  femmes  qui  raccommodent  des  babils.  Des  chasseurs  rentrent  au  logis, 
portant  sur  l'épaule  de  vrais  fusils  de  rempart,  lonp.s  de  trois  ou  quatre  mètres, 
et  à  leur  ceinture  quelques  chélifs  oisillons  pour  tout  butin.  Des  marchands  d'ani- 
maux étalent  les  sacs,  les  cages  étroites  où  sont  entassés  leurs  malheureux  pri- 
sonniers, des  chats  et  des  chiens  d'abord,  puis  des  cailles  de  combat,  car  les 
cailles  se  battent  à  Canton  ;  des  oiseaux  savants  qui  découvrent,  entre  cent  mains, 
celui  que  leur  maître  vient  de  toucher;  des  coqs  auxquels  on   a  coupé  une  patte 
pour  y  substituer  celle  d'un  canard,  qui  paraît  s'être  parfaitement  soudée  et  qui 
se  meut  sans  effort.  Continuez  votre  promenade  :  des  charlatans  haranguent  la 
populace,  ils  pèsent  et  vendent  des  simples  ou  des  racines  dont  ils  vantent  les  mé- 
rites ;  des  mendiants  couverts  de  misérables  nattes  trouées  chantent  de  piteuses 
complaintes  ou  se  heurtent  le  front  contre  terre;  des  aveugles  circulent  dans  les 
rues  par  files  de  quinze  ou  vingt  individus,  s'orientant  à  l'aide  de  longs  bâtons, 
faisant  claquer  de  petits  morceaux  de  bois  pour  demander  l'aumône,  et  envahissant 
les  boutiques  dans  l'espoir  d'arracher  quelques  sapeks  aux  marchands  fatigués 
de  leur  horrible  vacarme.  Ici,  des  musiciens  charment  tout  un  cercle  de  nom- 
breux auditeurs  en  leur  faisant  entendre  le  vieil  air  national  que  l'on  répèle  dans 
tous  les  singsong.  Plus  loin,  des  flots  de  coulis  presque  nus  hurlent  et  s'entre-, 
choquent  avec  leurs  doubles  fardeaux  suspendus  à  des  leviers  de  bambou  qu'ils 
s'efforcent  de  maintenir  en  équilibre  sur  leurs  épaules;  des  porteurs  avertissent  la 
foule  par  le  cri   de  la,  la.  la.  et  heurtent  brusquement  les  flegmatiques  citadins 
qui  ne  se  rangent  pas  assez  vite  devant  la  chaise  balancée  par  leurs  bras  vigou- 
reux. Cette  chaise,  espèce  de  caisse  carrée  soutenue  verticalement  par  le  milieu  à 
l'aide  de  longs  brancards,  est  tantôt  fermée  hermétiquement,  tantôt  ouverte  sur 
le  devant  et  sur  les  côtés,  de  manière  à  laisser  voir  le  promeneur  assis.  Des  cor- 
tèges de  mariages,  en  tête  desquels  on  porte  des  cochons  rôtis,  des  cortèges  de 
mandarins,  accompagnés  de  joueurs  de  gongs  et  de  porteurs  de  parasols,  défilent 
à  leur  tour  devant  l'étranger  surpris.  Tome  celte  foule  qui  vocifère,  qui  tourbil- 
lonne, qui  vous  barre  à  chaque  instant  le  passage,  présente  un  coup  d'œil  qu'on 
chercherait  en  vain  dans  nos  capitales  européennes.  Ne  vous  laissez  pas  trop  dis- 
traire cependant  par  cette  succession  de  scènes  et  de  tableaux  variés.  Comme  dans 
toutes  les  grandes  et  opulentes  cites,  il  existe  à  Canton  un  nombre  considérable 
d'aventuriers  et  de  filous.  On  y  fait  le  mouchoir  et  la  montre  avec  autant  d'adresse 
qu'à  Paris,  il  n'est,  je  le  crois,  personne  d'entre  nous  qui  n'ait  eu  quelque  fou- 
lard escamoté  sur  la  petite  place  située  entre  le  jardin  américain  et  la  factorerie 
française.  Vous  êtes  souvent  suivi  par  un  individu  qui  finit,  si  vous  n'y  prenez 
garde,  par  vous  mettre  très-lestement  la  main  dans  la  poche. 

Le  mouvement,  l'animation  dont  nous  avons  cherché  à  donner  une  idée, 
explique  la  prédilection  des  Chinois  pour  Canton,  qu'ils  appellent  un  séjour  de 
délices.  Il  est,  dit-on,  peu  de  cités  dans  l'empire  qui  leur  offrent  des  moyens  aussi 
variés  de  satisfaire  leurs  passions.  Les  maisons  de  jeu  y  sont  très-nombreuses, 
les  représentations  théâtrales  extrêmement  fréquentes;  la  rivière,  la  ville  flot- 
tante, offrent  des  fêtes  et  des  plaisirs  inconnus  ailleurs.  Le  commerce  étranger,  si 


ET    LE     COMMERCE    EUROPÉEN.  87 

considérable  à  Canton,  procure  à  cette  ville  Mie  grande  quantité  d'objets  de  luxe 
fort  rares  dans  le  reste  de  la  Chine,  et  ouvre  à  ses  marchands  mille  sources  de 
richesses.  Aussi  y  compte-l-on  des  fortunes  immenses  acquises  dans  les  affaires. 
Je  citerai  en  première  ligne  celle  d'Hou-koua,  le  plus  riche  propriétaire  de  Can- 
ton, celles  de  Poun-ling-kona,  de  Poun-kaï-koua  et  de  Ping-ti-ouang. 

Mais  c'est  assez  nous  occuper  de  l'aspect  des  rues  ;  l'intérieur  des  maisons  nous 
réserve  de  nouvelles  surprises.  La  ville  chinoise  a  ses  beaux  quartiers,  où  les  mai- 
sons sont  construites  en  briques  ;  elle  a  aussi  ses  quartiers  misérables,  où  de  ché- 
tives  huttes  de  limon  et  de  bambou  servent  d'abris  aux  pauvres.  Ne  nous  arrêtons 
pas  devant  ces  cabanes,  ne  soulevons  pas  la  natte  qui  sert  de  porte  :  cette  natte 
cache  un  réduit  étroit,  humide,  infect,  qui  sert  en  même  temps  à  une  famille 
nombreuse  de  cuisine,  de  salle  à  manger  et  de  chambre  à  coucher.  C'est  dans  les 
grandes  maisons  de  l'intérieur  de  la  ville  qu'il  faut  étudier  l'architecture  domes- 
tique des  Chinois.  Ces  maisons  arrêtent  tout  d'abord  l'attention  par  la  forme  du 
toit  recouvert  de  tuiles  cintrées,  qui  dessine  un  arc  très  gracieux.  Cette  forme 
dérive,  dit-on,  de  celle  de  la  tente,  antique  habitation  des  tribus  nomades  qui,  de 
l'ouest  de  l'Asie,  vinrent  jadis  s'établir  en  Chine.  Le  caractère  dominant  de  l'ar- 
chitecture chinoise  est  une  extrême  légèreté.  Les  constructions  sont  élégantes, 
coquettes,  souvent  ornées  de  sculptures  du  travail  le  plus  délicat,  mais  elles  man- 
quent entièrement  de  solidité.  Aussi  la  Chine  est-elle  fort  pauvre  en  monuments 
antiques.  La  plupart  des  maisons  de  Canton  ne  sont  qu'à  un  étage.  Les  fenêtres 
sont  à  coulisses  et  non  à  pivots;  elles  se  touchent  comme  celles  de  nos  édifices  du 
moyen  âge.  Les  vitres  sont  remplacées  par  un  treillis  de  bois,  le  plus  souvent  à 
carreaux,  mais  quelquefois  aussi  découpé  en  arabesques  du  dessin  le  plus  capri- 
cieux et  le  plus  élégant.  Des  coquilles  taillées  et  transparentes  servent  à  fermer 
les  interstices  ;  on  les  remplace  par  du  papier  dans  les  habitations  où  on  ne  se 
pique  pas  d'une  extrême  élégance. 

Les  habitations  des  riches  sont  entourées  de  hautes  murailles  qui  en  dérobent 
la  vue  aux  passants.  Quand  on  a  franchi  le  seuil  de  la  porte,  ordinairement  à  deux 
battants,  on  se  trouve  vis-à-vis  d'une  cloison  destinée  à  masquer  l'intérieur  du 
logis,  car  un  des  traits  caractéristiques  des  habitants  du  royaume  des  fleurs,  c'est 
d'aimer  à  jouir  du  bonheur  sans  témoins.  Aucune  précaution  ne  leur  coûte  quand 
il  s'agit  de  cacher  leurs  trésors  de  tout  genre  aux  regards  curieux  de  leurs  conci- 
toyens, et  surtout  des  mandarins,  dont  la  jalousie  est  redoutable.  Une  loge  de 
portier  est  assez  souvent  placée  près  de  l'entrée.  Deux  passages  qui  s'ouvrent  à 
droite  et  à  gauche  de  la  cloison  mènent  dans  une  avant-cour  terminée  par  une 
antichambre  ou  salie  de  réception.  Cette  salle  est  entièrement  ouverte  sur  le  de- 
vant; le  mur  du  fond  est  décoré  d'un  autel  consacré  au  culte  des  ancêtres  ou  de 
quelque  génie  tutélaire.  Sur  l'autel,  paré  de  fleurs  et  de  feuillages  en  clinquant, 
une  lampe,  toujours  allumée,  attend  les  fidèles  qui  viennent  y  brûler  des  parfums 
et  des  papiers  dorés,  après  avoir  chargé  d'offrandes  une  table  voisine.  De  longues 
bandes  de  papier  rouge,  couvertes  de  sentences  en  gros  caractères  noirs,  sont 
suspendues  aux  murs.  L'appartement  est  orné  de  quelques  grandes  lanternes  de 
formes  bizarres;  les  unes,  rondes,  sont  faites  en  papier  enduit  de  glu  d'agar-agar 
et  chargées  de  figures  grotesques  ou  d'inscriptions;  les  autres,  carrées,  consis- 
tent en  plaques  de  verre  enchâssées  dans  des  cadres  à  rainures  et  couvertes  aussi 
de  peintures. 

A  droite  et  à  gauche  de  l'autel  se  présentent  ordinairement  deux  issues  qui 


88  CANTON 

mènent  dans  une  seconde  cour,  sur  laquelle  donne  un  assez  vaste  balcon  carré 
qui  règne  tout  le  long  du  corps  de  logis.  Souvent  aussi  il  n'y  a  qu'une  seule  cour, 
et  les  deux  portes  de  la  salle  de  réception  mènent  directement  dans  l'intérieur 
de  l'habitation.  L'appartement  des  hommes  se  nomme,  à  Canton,  goun-ting,  et 
celui  des  femmes,  qui  en  est  entièrement  séparé,  ka-kunting.  Des  escaliers  étroits 
font  communiquer  les  différents  étages.  Les  chambres,  petites  et  nombreuses,  sont 
garnies  de  guéridons,  de  fauteuils  larges  et  carrés,  à  dossiers  droits,  très-incom- 
modes et  très-disgracieux.  On  ne  voit  de  rideaux  et  de  tissus  qu'autour  des  lits. 
Les  cloisons  et  les  portes  sont  ornées  de  charmantes  ciselures  à  jour,  qui  font 
honneur,  par  leur  fini  parfait  comme  par  leur  originalité,  à  la  patience  et  au  goût 
de  l'ouvrier  chinois.  Les  lampes,  les  lanternes,  les  peintures  d'animaux,  de 
plantes,  de  rochers  et  de  paysages  impossibles,  se  rencontrent  à  chaque  pas.  On 
remarque  aussi  une  singulière  profusion  de  pancartes  rouges,  sur  lesquelles  sont 
inscrites  des  maximes,  des  allégories,  des  comparaisons  en  vers,  dont  le  sens  est 
souvent  très-obscur  pour  les  Chinois  eux-mêmes,  qui  ne  trouvent  beau  et  spiri- 
tuel que  ce  que  l'on  a  beaucoup  de  peine  à  comprendre.  Ces  pancartes  se  placent 
par  couples,  et  l'inscription  de  l'une  est  le  complément  de  celle  de  l'autre  (1). 

Enfin,  outre  les  chambres  que  nous  venons  de  décrire  et  qui  sont  réservées  à 
la  vie  intérieure,  la  plupart  des  maisons  des  riches  cantonais  ont  au  sommet  une 
délicieuse  terrasse  où  l'heureux  propriétaire  va  le  soir  respirer  la  brise  et  se  livrer 
à  de  douces  rêveries.  Rien  ne  manque,  on  le  voit,  aux  habitations  chinoises  sous 
le  rapport  du  confortable  et  de  l'agrément.  Ne  nous  contenions  pas  cependant 
de  ce  premier  aspect  des  rues  et  des  maisons.  Ces  brillants  dehors  ne  nous  font 
connaître  qu'à  demi  une  population  qui  mérite  d'être  observée  de  plus  près. 


111. 


On  a  hasardé  bien  des  calculs,  bien  des  opinions  différentes  sur  le  chiffre  de  la 
population  de  Canton.  Les  uns,  se  fondant  sur  le  peu  d'élévation  des  maisons  et 
sur  le  temps  assez  court  qu'ils  ont  mis  à  faire  le  tour  de  la  ville,  ne  lui  donnent 
que  cinq  cent  mille  habitants.  Quelques  voyageurs  se  sont  arrêtés  à  un  million. 
D'autres  enlin,  portant  le  nombre  des  artisans  de  diverses  professions  à  deux  cent 
cinquante  mille,  la  population  des  bateaux  au  même  chiffre,  et  celle  du  reste  de 
la  ville  à  un  million,  ont  découvert  que  Canton  renfermait  quinze  cent  mille  âmes. 
Sans  prétendre  me  prononcer  sur  une  question  aussi  épineuse,  je  me  bornerai  à 
faire  observer  que  tous  ces  calculs  reposent  sur  des  éléments  vagues  et  incertains, 
qu'en  pareille  matière  et  dans  un  pays  comme  la  Chine  les  étrangers  se  trouvent 
réduits  aux  conjectures,  et  que  ces  derniers,  mais  particulièrement  les  Français, 
sont  pour  la  plupart  singulièrement  portés  à  l'exagération,  quand  ils  parlent  du 
Céleste  Empire. 

Les  Cantonais  sont  en  général  de  taille  assez  haute.   La  race  chinoise  ne  pré- 

(1)  Aiii^i  l'on  écrira  sur  la  première  :  «  Clair  comme  l'intelligence  d'un  savant  à  son 
automne;  »  puis,  sur  la  seconde  :  «  El  comme  la  rosée  que  produit  un  nuage  doré  par  le 
soleil.  »  Telle  est  la  traduction  «pie  m'a  donnée  d'un  de  ces  dysliques  un  interprète  de 
Hacao. 


ET    LE    COMMERCE    EUROPÉEN.  89 

sente  pas  cette  grande  variété  de  types  qu'on  remarque  dans  les  races  euro- 
péennes. Inférieure  à  celles-ci  en  énergie  physique,  elle  est  moins  sujette  aux 
difformités,  qui  chez  elle  sont  presque  toujours  la  suite  d'accidents  (1).  Le  teint, 
des  Chinois  est  jaunâtre  :  cependant  il  n'est  pas  rare  de  rencontrer  des  individus 
entièrement  blancs,  surtout  dans  le  Nord.  Le  nez  court  et  épaté,  les  narines  très- 
développées  et  un  peu  relevées  sur  le  devant,  les  pommelles  saillantes,  de  grandes 
oreilles,  les  yeux  petits,  presque  sans  paupières  et  bridés,  mais  moins  obliques 
qu'on  ne  se  le  figure  en  Europe,  les  mains  fines  et  délicates,  les  doigts  allongés, 
les  pieds  très-petits,  tels  sont  à  peu  près  les  caractères  physiques  des  Chinois. 
Les  cheveux  sont  noirs;  cependant  il  nous  est  arrivé  de  rencontrer  quelques 
albinos  qui  excitaient  une  curiosité  générale.  On  sait  que  les  Chinois  se  rasent 
tout  le  devant  de  la  tête,  les  tempes  et  la  nuque,  de  manière  à  ne  conserver 
qu'une  calotte  d'environ  quatre  ou  cinq  pouces  de  diamètre,  d'où  une  longue 
queue,  augmentée  d'une  partie  postiche  formée  de  cordons  tressés,  traîne  presque 
sur  les  talons.  La  limite  entre  la  partie  tondue  et  la  partie  chevelue  de  la  tête  est 
marquée,  chez  quelques  jeunes  fashionables,  par  une  auréole  de  poils  droits  et 
hérissés  de  la  longueur  d'un  doigt.  L'usage  de  se  raser  la  tête  ne  date  en  Chine 
que  des  derniers  princes  de  la  dynastie  ming,  celle  qui  précéda  la  dynastie  tar- 
tare,  dont  l'avènement  remonte  à  1644.  Cet  usage  est  aujourd'hui  profondément 
invétéré.  Il  n'y  a  guère  que  les  mendiants,  les  prisonniers  et  les  tribus  insoumises 
des  montagnes  qui  n'aient  point  le  devant  de  la  tète  rasé.  Couper  la  queue  d'un 
Chinois,  c'est  lui  faire  le  plus  sanglant  outrage.  Aussi  les  prisonniers  de  guerre 
que  les  Anglais  dépouillèrent  de  ce  bizarre  ornement  avant  de  les  relâcher  furent- 
ils  contraints  de  cacher  leur  honte  dans  une  profonde  retraite,  jusqu'à  ce  que  le 
mal  fût  en  partie  réparé.  J'ai  vu  de  jeunes  Chinois  entrer  dans  d'incroyables 
transports  de  fureur  quand  on  leur  disait,  en  plaisantant,  qu'on  leur  couperait 
la  queue.  La  barbe,  en  revanche,  n'est  point  regardée  comme  une  panne.  On  ne 
la  laisse  croître  que  dans  une  vieillesse  avancée,  et  on  ne  porte  pas  de  moustaches 
avant  l'âge  de  quarante  ans.  Un  jeune  homme  se  ferait  montrer  au  doigt,  s'il 
portait  des  favoris  comme  en  Europe. 

La  mise  des  Chinois  est  généralement  simple,  propre  et  décente.  Pour  les 
hommes  des  classes  riches,  les  fonctionnaires  du  gouvernement,  elle  se  compose 
de  deux  robes  de  couleur  foncée  :  l'une,  descendant  jusqu'au  milieu  du  mollet, 
boutonnée  et  fendue  sur  ies  côtés,  se  nomme  à  Canton  chouitg-cham ;  l'autre, 
appelée  po,  descend  beaucoup  plus  bas,  elle  est  fendue  par  devant,  parce  qu'au- 

(1)  Il  faut  faire  exception  pour  les  habitants  de  la  province  du  Kouang-loung.  qui  pa- 
raissent très-sujets  aux  maladies  cutanées.  La  plupart  des  gens  de  la  basse  classe,  ont  sur 
la  peau  du  crâne  des  marques  d'ulcères.  Beaucoup  d'entre  eux  sont  affligés  de  loupes 
d'un  volume  énorme.  J'ai  vu  quelques-uns  de  ces  malheureux  porter  au  cou  Jes  excrois- 
sances charnues  deux  fois  grosses  comme  leur  tête.  Les  lépreux  sont  aussi  très-communs 
dans  ce  pays.  C'est  sans  doute  à  l'horrible  saleté  des  pauvres  et  a  leur  détestable  alimen- 
tation qu'il  faut  attribuer  ces  tristes  infirmités.  Un  rapport  adressé  il  y  a  dix  ans  à  l'empe- 
reur par  un  haut  fonctionnaire  de  la  province  signalait  un  dépérissement  physique  très- 
marqué  parmi  les  habitants,  et  l'attribuait  particulièrement  aux  incendies  et  aux 
inondations  qui  avaient  plongé  beaucoup  de  familles  dans  la  misère;  mais  c'est  surtout 
dans  l'usage  immodéré  de  l'opium  que  le  gouvernement  chinois  a  cru  découvrir  la  cause 
du  mal.  L'action  enivrante  et  abrutissante  de  ce  narcotique  est  un  fait  constant  pour  qui- 
conque a  étudié  de  près  les  Canlonais  et  leur  genre  de  vie. 


90  CANTON 

trefois  il  était  d'usage  de  la  retrousser,  et  peut  se  serrer  à  la  ceinture,  tandis  que 
le  choungcham  est  toujours  bouffant.  Dans  les  grandes  cérémonies,  les  manda- 
rins portent,  au  lieu  de  ces  simples  vêlements  de  soie  foncée,  des  robes  aux  cou- 
leurs éclatantes,  ornées  de  riches  broderies.  Parmi  les  pièces  du  costume  des 
riches  chinois,  on  compte  encore  le  ma  koua  et  le  tuï-koua.  Le  ma-koua  est  une 
espèce  de  pèlerine  tombant  jusqu'à  ia  ceinture  et  boutonnée  sur  le  milieu  de  la 
poitrine;  cette  pèlerine  est  ordinairement  brune  ou  noire,  mais  toujours  d'une 
couleur  plus  foncée  que  celle  de  la  robe.  Le  taï-koua  est  le  surtout  que  les  man- 
darins revêtent  par-dessus  leurs  robes  et  qui  descend  jusqu'aux  genoux.  La  toi- 
lette d'hiver  est  infiniment  plus  élégante  que  celle  d'été.  Les  hommes  riches  ne 
sortent,  par  les  temps  froids,  qu'avec  de  magnifiques  pèlerines  ou  des  robes  de 
fourrures;  on  endosse  souvent,  dans  cette  saison,  quatre  ou  cinq  habits  les  uns 
par-dessus  les  autres.  Des  souliers  en  étoffe  noire,  quelquefois  brodés,  toujours 
à  semelles  blanches  très-épaisses  et  relevées  sur  le  devant,  composent,  avec  des 
bas  blancs  plissés,  la  chaussure  habituelle  des  Chinois;  les  mandarins  se  servent 
aussi  quelquefois  de  lourdes  bottes.  Les  personnages  de  haute  condition  ne  por- 
tent jamais  de  pantalon. 

Les  Chinois  des  classes  moyennes  sont  vêtus  habituellement  d'une  robe  bleue 
et  quelquefois  aussi  d'une  casaque  ou  houng-cham  à  larges  manches,  descen- 
dant jusqu'aux  cuisses,  avec  des  boutons  ronds  en  alliage  de  cuivre,  et  deux 
entailles  triangulaires  le  long  des  hanches.  L'habil  est  serré  autour  du  cou,  qui 
est  presque  toujours  entouré  d'un  ruban  de  satin  bleu  clair  de  deux  pouces  de 
large  tenant  lieu  de  cravate.  Le  complément  de  ce  costume  est  une  culotte  courte 
et  collante,  ordinairement  verte  ou  brune,  descendant  jusqu'au  genou.  Le  reste 
de  la  jambe  est  recouvert  d'un  bas  de  coton  ample  et  épais.  Les  personnes  velues 
de  robes  ont,  au  lieu  de  pantalon,  des  espèces  de  caleçons.  Les  marchands  de 
Canton  ne  sortent  jamais  en  élé  sans  avoir  leur  éventail  et  leur  parasol  en  main. 
Les  domestiques  et  les  artisans  sont  vêtus  de  casaques  de  coton  bleues,  blan- 
ches ou  grises,  nommées  cham;  ces  casaques  à  manches  très-amples  ne  descen- 
dent que  jusqu'aux  hanches,  et  ont  deux  entailles  triangulaires  sur  les  côtés.  Le 
pantalon  est  large,  bouffant  et  de  la  même  étoffe  que  l'habit.  Un  sachet  brodé 
servant  de  bourse  est  fixé  sur  le  bas-ventre.  La  casaque  est  quelquefois  remplacée 
par  la  robe  aux  jours  de  fête.  Les  boys  ou  jeunes  domestiques  des  Européens 
ont  adopté  ce  costume,  seulement  ils  portent  fréquemment  la  culotte  courte  au 
lieu  du  pantalon  bouffant.  Enfin  les  coulis  ou  hommes  de  peine  ont  tantôt  le  vête- 
ment des  domestiques,  mais  en  étoffe  plus  grossière,  tantôt  ils  n'ont  qu'un  misé- 
rable pantalon  ou  une  pièce  de  toile  serrée  à  la  ceinture,  qui  laisse  nus  le  haut 
du  corps  et  le  bas  des  jambes. 

Les  accessoires  jouent  un  grand  rôle  dans  le  costume  chinois.  Ce  sont  autant 
d'emblèmes  qui  précisent  la  position  qu'occupe  un  citoyen  dans  l'état.  Les  fonc- 
tionnaires du  gouvernement  portent,  dans  les  grandes  cérémonies,  sur  la  poitrine 
et  sur  le  dos,  deux  plastrons  de  soie  ornés  de  ligures  allégoriques.  Les  ministres 
de  l'empereur  sont  reconnaissables  à  l'image  de  l'animal  fabuleux  et  couvert 
d'écaillés,  nommé  tehi-ning,  brodée  sur  le  plastron  de  devant,  et  à  celle  du  dra- 
gon, que  seul  l'empereur  a  le  droit  de  porter  sur  la  poitrine,  brodée  sur  le  plas- 
tron de  derrière.  Ces  ministres  se  divisent  en  deux  catégories,  les  lettrés  et  les 
militaires  :  ceux-ci  prennent  place  à  la  droite  de  l'empereur,  et  les  premiers  à  sa 
auche,  qui  est  la  place  d'honneur. 


ET    LE    COMMERCE     EUROPÉEN.  91 

Les  divers  fonctionnaires  de  l'état  ou  konany,  que  les  Européens  sont  convenus 
d'appeler  mandarins  (dénomination  vicieuse  et  inconnue  des  Chinois)  ,  sont 
classés  en  neuf  divisions,  dont  chacune  comprend  les  deux  catégories  des  lettrés 
et  des  militaires.  Le  plastron  des  lettrés  ne  représente  que  des  oiseaux,  et  celui 
des  guerriers  que  des  quadrupèdes.  La  grue  à  ailes  déployées  désigne  la  pre- 
mière et  la  seconde  classe  des  lettrés  (1).  Des  paons  ou  des  oies  sauvages  égale- 
ment à  ailes  étendues  caractérisent  les  troisième  et  quatrième  classes.  L'aigle  et 
aussi,  dit-on,  le  faisan  argenté  sont  les  signes  des  lettrés  de  la  cinquième.  Une 
espèce  de  canard  sauvage,  peut-être  le  canard  mandarin,  qui  vit  toujours  accou- 
plé, fait  reconnaître  les  sixième  et  septième  classes  (2).  Enfin,  les  huitième  et 
neuvième  classes  sont  décorées  du  perroquet.  La  première  et  la  deuxième  classe 
des  mandarins  de  guerre  ont  un  lion  pour  emblème;  les  troisième  et  quatrième, 
un  tigre.  La  cinquième  se  pare  d'une  espèce  de  panthère,  les  sixième  et  septième, 
d'un  léopard  ou  d'un  chat  sauvage.  L'attribut  de  la  huitième  et  de  la  neuvième 
classe  est  la  licorne  de  mer. 

Nous  n'en  avons  pas  fini  avec  ces  détails  du  costume,  qui  ont  en  Chine  une 
importance  que  les  étrangers  ne  soupçonnent  pas.  Le  bouton  est  un  autre  signe 
d'auiorilé,  fixé  par  une  virole  au  sommet  du  chapeau,  et  qui  varie  suivant  la 
classe  du  fonctionnaire,  abstraction  faite  de  son  caractère  militaire  ou  civil.  Le 
bouton  de  la  première  classe  est  rouge  et  un  peu  plus  petit  que  les  autres,  qui  ont 
généralement  la  grosseur  d'une  noix.  C'est  celui  que  porte  le  commissaire  impé- 
rial Ki-ing.  Les  mandarins  du  second  degré  ont  aussi  un  bouton  rouge,  mais 
orné  de  certains  caractères.  Ceux  de  troisième  classe  ont  le  bouton  bleu  foncé; 
le  boulon  du  quatrième  degré  est  bleu  clair  transparent;  le  boulon  du  cin- 
quième est  en  cristal  blanc.  La  sixième  classe  a  le  boulon  blanc  opaque;  la 
septième,  le  bouton  en  cuivre  (3).  Les  boutons  du  huitième  et  du  neuvième 
degré  sont  aussi  en  cuivre,  ils  ne  décorent  que  de  très-petits  personnages,  et 
surtout  des  agents  de  police.  Le  boulon  est  de  création  tartare  :  il  a  un  sens 
allégorique,  et  figure,  dit-on,  une  pierre  destinée  à  faire  plier  l'indépendance  de 
la  nation. 

La  coiffure  du  Chinois  varie  selon  la  saison.  En  été,  c'est  un  cône  bas  et  évasé 
en  paille  ou  en  soie;  en  hiver,  c'est  une  coiffure  hémisphérique  en  feutre  noir,  à 
bords  relevés.  Un  panache  rouge  en  crins  ou  en  fils  de  soie  descend  toujours  du 
haut  du  chapeau,  et  s'arrête  à  ses  bords.  Le  chapeau  est  maintenu  sur  la  lête  par 
un  cordon  qui  passe  sous  le  menton.  La  plume  de  paon  ne  sert  pointa  désigner 
une  classe  particulière  de  mandarins:  ce  n'est  qu'une  distinclion  honorifique. 
Longue  d'un  peu  plus  d'un  pied,  elle  se  place  à  l'arrière  du  bonnet,  de  manière 
à  longer  le  dos  d'assez  près.  Les  mandarins  en  négligé  et  les  Chinois  de  la  classe 
moyenne  portent,  dans  leur  intérieur  et  quelquefois  dans  leurs  courses  en  ville, 

(1)  Le  déploiement  des  ailes  est  un  signe  de  suprématie.  Aussi  les  mandarins  infé- 
rieurs ne  peuvent-ils  se  permettre  que  des  oiseaux  à  ailes  ployées  et  levant  une  patte, 
comme  pour  indiquer  l'intention  de  monter. 

(2)  Le  canard  mandarin  est  l'emblème  de  la  tendresse  et  de  la  fidélité  conjugales. 
Aussi,  quand  la  discorde  vient  à  éclater  dans  un  ménage  chinois,  les  deux  époux  se  déci- 
dent-ils souvent  à  manger  un  de  ces  canards,  et  la  bonne  harmonie,  assure-t-on,  tarde 
rarement  à  se  rétablir  à  la  suite  du  repas. 

(5)  Ce  bouton  n'est  porté  que  par  de  petits  mandarins.  On  achète  le  droit  de  s'en  parer 
moyennant  500  piastres.  On  peut  également  acheter  le  droit  de  porter  les  b&utons  blancs. 


02  CANTON 

une  petite  calotte  noire  surmontée  d'une  espèce  de  torsade  rouge  ou  dorée,  for- 
mant un  nœud.  La  coiffure  des  cmilis,  ou  gens  de  la  basse  classe,  est,  pendant 
les  chaleurs,  tantôt  un  large  chapeau  de  paille  ou  d'osier,  légèrement  conique  et 
imitant  la  forme  d'un  bouclier,  tantôt  un  cône  comme  celui  des  mandarins,  mais 
formé  de  branches  tressées,  peintes  en  jaune  clair,  et  souvent  bariolées  de  bandes 
bleues,  rouges  et  noires.  On  leur  voit  aussi  des  chapeaux  d'écorce  ou  de  paille 
imitant  une  cuvette  renversée.  En  hiver,  ils  portent  un  capuchon  noir  ou  un 
bonnet  de  drap  feutre  brunâtre  très-grossier. 

Les  mandarins  sortent  rarement  sans  avoir  à  leur  côté  un  petit  fourreau 
bigarré  et  luisant  qui  renferme  leurs  faï-tsz,  baguettes  d'ivoire  dont  ils  se  servent 
à  leurs  repas  en  guise  de  fourchettes.  Une  pipe,  une  blague  à  tabac,  un  joli  petit 
flacon  servant  de  tabatière,  sont  suspendus  à  leur  ceinture  par  des  cordons  de 
couleurs  variées.  Le  surtout  nommé  taï-koua  recouvre  ordinairement  tous  ces 
colifichets.  Les  mandarins  portent  aussi  par-dessus  leurs  habits  de  cérémonie  un 
collier  à  gros  grains,  ordinairement  en  corail,  qui  descend  jusqu'à   la   ceinture. 

Le  deuil  amène  diverses  modifications  dans  le  costume  des  classes  moyennes. 
Le  deuil  de  père  et  de  mère  se  porte  blanc,  au  dire  de  tous  les  Chinois;  je  me 
souviens  cependant  d'avoir  vu  le  mandariu  Poun-ting  koua  vêtu  d'une  robe  grise 
peu  de  semaines  après  avoir  perdu  sa  mère.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'im- 
médiatement après  la  mort  de  leurs  parents,  les  Chinois  des  classes  moyennes 
endossent  la  robe  blanche,  et  entrelacent  leur  queue  de  cordons  blancs.  Le  panache 
rou^'e  du  chapeau  est  remplacé  par  un  panache  bleu  clair,  et  le  petit  nœud 
rouge  ou  doré  de  la  calotte,  par  un  nœud  blanc.  Pour  le  deuil  d'une  belle-mère 
ou  d'un  beau-père,  le  gendre  met  des  cordons  biens  a.  sa  queue  pendant  trois 
mois;  la  femme  seule  est  tenue,  dans  cette  occasion,  de  porter  la  robe  blanche. 
Le  deuil  d'un  père  ou  d'un  grand-père  dure  trois  ans. 

Le  costume  des  femmes  en  Chine  se  rapproche  plus  de  celui  des  hommes  que 
dans  aucun  autre  pays.  Dans  les  classes  riches,  elles  ont  une  casaque  de  soie, 
ordinairement  bleue,  à  larges  manches  relevées,  ornée  de  broderies  de  couleur 
éclatante.  Cette  casaque  est  croisée  et  se  boutonne  près  de  l'épaule  droite.  Autour 
de  la  ceinture  viennent  s'ajuster  deux  jupes  plissées,  couvertes  de  riches  dessins. 
La  casaque,  qiii  descend  jusqu'au-dessous  des  hanches,  ne  permet  de  voir  qu'une 
faible  partie  de  la  jupe.  Celle-ci,  s'arrêlant  bien  au-dessus  de  la  cheville,  laisse 
paraître  l'extrémité  de  larges  pantalons  aussi  brodés  vers  le  bout.  Les  dames  de 
Canton  ont  des  coiffures  très-variées;  je  me  bornerai  à  décrire  la  [dus  ordinaire. 
Les  cheveux  sont  rassemblés  en  forme  d'aile  sur  le  sommet  de  la  tête  :  celte 
masse  compacte,  fixée  et  maintenue  par  un  morceau  de  bois,  se  termine  par 
derrière  en  une  longue  pointe  qui  suit  la  direction  de  la  nuque.  Plusieurs  pei- 
gnes et  de  grandes  épingles  d'or  sont  ajoutés  dans  les  cheveux,  que  les  per- 
sonnes des  classes  élevées  sèment  de  fleurs  et  de  perles.  Les  dames  chinoises 
portent  des  bracelets  en  jade,  dans  lesquels  elles  lent  entrer  la  main  en  l'arron- 
dissant, et  qui  glissent  par  conséquent  sur  l'avant  bras.  Non  contentes  de  se 
farder  ridiculement  la  figure,  elles  se  peignent  les  lèvres  et  les  sourcils.  Telle  est 
du  moins  l'habitude  des  femmes  riches.  Celles  de  la  classe  inférieure  ne  portent 
point  de  jupe;  leur  vêlement  se  compose  d'une  large  casaque  en  toile  de  coton 
bleue  et  d'un  pantalon  bouffant.  Les  jeunes  filles,  jusqu'à  l'âge  de  dix  ou  douze 
ans,  ont  la  queue  séparée  en  deux  parties  et  les  cheveux  taillés  droits  un  peu 
au-dessus  de  la  naissance  du  nez,  ce  qui  leur  donne  un  air  assez  comique.  Il  a 


ET    LE    COMMERCE    EUROPÉEN.  95 

été  souvent  question  du  pied  des  Chinoises,  dont  une  compression  exercée  dès  la 
plus  tendre  enfance  réduit  si  étrangement  les  proportions  naturelles.  Aussi  ne 
nous  étendrons-nous  pas  sur  ce  triste  sujet.  Il  n'y  a  guère  que  les  femmes  des 
classes  riches  qui  parviennent  à  donner  à  leur  pied  le  degré  de  petitesse  consi- 
déré comme  la  perfection  du  genre.  Les  gens  du  peuple,  qui  sentent  la  nécessité 
du  libre  usage  de  leurs  jambes,  ont  assez  généralement  le  bon  esprit  de  ne  pas 
estropier  leurs  enfants.  En  Chine,  d'ailleurs,  les  extrêmes  se  touchent.  On  ne 
trouve  de  grands  pieds  que  chez  les  femmes  de  la  basse  classe  et  chez  celles  de 
l'empereur  et  des  plus  hauts  dignitaires,  qui  ont  conservé  les  usages  tartares. 

L'étiquette,  qui  règle  jusqu'aux  accessoires  du  costume,  se  retrouve  dans  les 
moindres  détails  de  la  vie  chinoise.  Tout  y  devient  prétexte  à  fêles  et  à  cérémo- 
nies. La  vie  privée,  la  vie  publique,  ont  chacune  des  solennités  qui  se  disputent 
l'ailenlion  du  voyageur.  Si  je  ne  vis  pas  célébrer  de  mariages  pendant  mon 
séjour  à  Canton,  j'eus  souvent  occasion  d'assister  à  des  funérailles.  Quand  un 
malade  paraît  sur  le  point  de  rendre  le  dernier  soupir,  on  lui  met  dans  la  bouche 
une  pièce  d'argent,  et  on  lui  ferme  soigneusement  les  narines  et  les  yeux.  A  peine 
a-t-il  cessé  de  vivre  que  l'on  pratique  une  ouverture  au  toit  de  la  maison,  afin 
de  livrer  à  son  âme  une  issue  commode;  puis,  l'on  se  hâte  de  chercher  des  prê- 
tres ou  bonzes  qui  arrivent  couverts  de  longs  manteaux  rouges  et  commencent 
leurs  prières  entremêlées  d'une  affreuse  musique  de  gongs,  de  tlùtes  et  de  chants. 
On  étend  un  drap  rouge  sur  une  couchette  où  l'on  dépose  le  cadavre.  A  côté, 
l'on  dresse  une  table  qu'on  couvre  de  mets,  de  cierges  et  de  parfums.  Une  sorte 
de  chapelle  est  élevée  à  l'entrée  de  la  maison,  et  décorée  de  papiers  dorés  et  de 
grandes  lanternes.  La  famille,  les  amis  du  défunt,  vêtus  de  blanc  et  !e  front 
entouré  de  mouchoirs  de  même  couleur,  forment  cercle  et  se  prosternent  autour 
de  la  table  en  poussant  par  intervalles  de  légers  gémissements.  Toutes  les  con- 
naissances du  mort,  qui  viennent  faire  leurs  compliments  de  condoléance,  se 
couchent  a  terre,  après  avoir  déposé  quelque  cadeau,  un  cierge  ou  des  parfums. 
Plusieurs  bonzes  s'établissent  à  l'entrée,  autour  d'une  petite  table  sur  laquelle 
on  leur  sert  du  thé.  Après  avoir  bu  et  fumé  tranquillement  leur  pipe,  ils  recom- 
mencent à  chanter,  à  agiter  des  sonnettes  et  à  faire  de  la  musique;  puis  ils  livrent 
aux  flammes  une  grande  quantité  de  papiers  dorés.  A  Canton,  l'exposition  dure 
un  jour,  après  lequel  on  dépose  le  corps  du  défunt,  revêtu  de  ses  plus  beaux 
habits,  dans  un  grand  et  épais  cercueil  de  forme  arquée,  qui  est  en  bois  de 
sandal  odorant  pour  les  riches  et  en  bois  grossier  pour  les  pauvres.  Ordinaire- 
ment on  laisse  les  vieillards  de  haut  rang  pendant  trois  semaines  dans  leur  mai- 
son. Souvent  même  plusieurs  mois,  et  quelquefois,  dit-on,  deux  ou  trois  ans, 
précèdent  l'inhumation.  Celle  dernière  cérémonie  n'a  lieu  qu'après  qu'on  a  con- 
sulté les  astres,  et  sous  quelque  conjonction  propice.  Les  jeunes  gens,  même  de 
bonne  famille,  sont  enterrés  tout  de  suit,.  Quant  aux  enfants  de  moins  d'un  an, 
on  les  jette  tout  simplement  à  l'eau,  après  leur  avoir  noirci  la  figure.  Le  cimetière 
de  Canton  occupe  une  grande  étendue  de  terrain  au  pied  des  collines  du  nord. 
Les  riches  y  reposent  dans  un  emplacement  séparé  de  celui  des  pauvres.  Au  mo- 
ment où  le  cercueil  est  descendu  en  terre,  on  lâche  plusieurs  pétards.  Au  retour 
à  la  maison  mortuaire,  il  y  a  grand  dîner. 

Parmi  les  cérémonies  domestiques  des  Chinois,  il  en  est  une  qui  correspond 
au  baptême.  Outre  les  noms  de  famille  ou  sing,  il  y  a  ce  qu'on  pourrait  appeler 
des  noms  individuels,  et  qui  varient  comme  la  destinée  même  du  citoyen   dont 


94  CANTON 

ils  servent  en  quelque  sorte  à  indiquer  les  principales  phases.  Le  premier  de 
ces  noms,  le  tning,  correspond  exactement  à  notre  nom  de  baptême  et  distingue 
entre  eux  les  membres  d'une  même  famille.  Il  est  le  même  pour  les  deux  sexes. 
On  le  donne  à  l'enfant  un  peu  avant  qu'il  ait  atteint  l'âge  d'un  mois;  c'est  alors 
aussi  qu'on  rase  pour  la  première  fois  un  garçon.  La  mère  adresse  des  prières  à 
Kouanin,  déesse  de  la  miséricorde,  pour  attirer  sa  bénédiction  sur  la  tête  de  son 
jeune  fils,  et  le  père  prononce  son  nom  en  présence  de  plusieurs  témoins  conviés 
aux  fêtes  qui  suivent  la  cérémonie.  Le  tcho-ming  (nom  de  livre  ou  nom  d'écolier) 
se  substitue  au  tning  quand  le  jeune  garçon  vient  pour  la  première  fois  prendre 
place  sur  les  bancs  de  l'école.  L'instituteur,  s'agenouillant  devant  un  pupitre  sur 
lequel  est  inscrit  le  nom  d'un  des  sages  de  l'antiquité,  recommande  l'élève  à  la 
protection  de  cet  illustre  patron.  11  s'assied  ensuite  sur  une  espèce  de  trône,  et 
l'enfant  vient  faire  plusieurs  génuflexions  devant  lui.  —  Quand,  plus  tard,  heu- 
reux lauréat,  le  jeune  homme,  après  avoir  satisfait  à  de  nombreuses  et  difficiles 
épreuves  littéraires,  entre  dans  la  carrière  des  emplois  publics,  il  prend  son  nom 
officiel  ou  kouang-ming.  A  l'époque  du  mariage,  il  change  encore  de  nom,  et 
c'est  le  beau-père  qui  alors  joue  le  rôle  de  parrain.  Le  haou  est  une  dénomination 
qui,  s'il  est  devenu  marchand,  fera  reconnaître  le  genre  de  son  commerce  ou 
son  établissement.  Enfin  l'amitié  même  a  ses  noms  d'affection  que  deux  indi- 
vidus, pour  célébrer  une  étroite  liaison,  se  donnent  réciproquement.  Ces  chan- 
gements de  noms  continuels  entraînent  de  fréquentes  méprises.  Faute  de  savoir 
qu'une  personne  a  quitté  son  ancien  nom  pour  en  prendre  un  plus  harmonieux, 
un  plus  honorable,  on  est  souvent  la  cause  innocente  d'un  dépit  aussi  injuste 
que  mal  dissimulé,  assez  pareil  à  celui  que  fait  éprouver  l'oubli  de  la  particule  à 
quelque  duc  ou  marquis  de  fraîche  date. 

La  Chine  a,  nous  l'avons  dit,  ses  fêtes  de  famille  et  ses  fêles  publiques.  Le 
nouvel  an  chinois,  qui  tombe  vers  le  commencement  de  février,  est  une  de  ces 
dernières.  Aux  approches  du  jour  impatiemment  attendu,  la  plupart  des  ateliers 
se  ferment,  la  foule  devient  de  plus  en  plus  compacte  dans  les  rues,  et  les  voleurs, 
qui  veulent  aussi  prendre  leur  part  de  la  fêle,  se  livrent  à  leur  iudustrie  avec 
une  effrayante  activité.  On  voit  circuler  gravement  des  individus  qui  portent, 
en  signe  de  réjouissance,  des  branches  d'arbres  dépouillées  de  feuilles  et  parées 
de  Heurs  blanches,  que  l'on  nomme  téou-tchoung-fa.  On  s'envoie  pour  élrennes 
de  grosses  pamplemousses  et  de  petits  cochons  rôlis,  comme  chez  nous  on  offre  des 
dragées  et  des  oranges.  Les  mendiants  se  barbouillent  la  figure  de  blanc  et  de 
noir;  quelquefois  même  ils  simulent  sur  leurs  traits  ensanglantés  des  plaies  pro- 
fondes. D'autres  remontent  par-dessus  leur  tête  la  misérable  natte  trouée  qui  les 
enveloppe.  Une  grande  foire  se  lient  alors  dans  le  fond  de  la  rue  ta-toung-hiï. 
On  y  trouve  de  charmants  objets  de  curiosité,  des  bronzes,  des  jades,  des  laques, 
des  épées  formées  d'anciennes  pièces  de  monnaie  liées  les  unes  aux  autres,  des 
peintures  fantastiques ,  des  tablettes  de  marbre,  des  meubles  précieux.  Tout 
cela  se  vend  trois  ou  quatre  fois  moins  cher  que  dans  les  boutiques.  Il  paraît  que 
la  plupart  de  ces  objets  sont,  mis  à  l'encan,  soit  par  des  personnes  gênées  pour 
le  règlement  de  leurs  comptes  (ces  règlements  se  font  toujours  au  nouvel  an),  soit 
par  de  riches  chinois,  qui  craindraient  de  passer  pour  gens  de  mauvais  ton,  s'ils 
gardaient  pendant  plus  d'une  année  certains  ornements  dans  leurs  habitations. 

La  veille  du  nouvel  an,  on  lire  des  pétards  dans  toutes  les  rues.  La  circulation 
y  devient  extrêmement  difficile;  mais  ,  le  jour  même  qui  commence  l'année,  le 


ET    LE     COMMERCE     EUROPEEN.  96 

calme  se  rétablit,  et  la  foule  est  moins  épaisse.  Chacun  s'est  revêtu  de  ses  plus 
beaux  habits;  les  gens  du  peuple  s'en  l'ont  généralement  faire  de  nouveaux  pour 
cette  époque.  On  rencontre  beaucoup  de  hauts  fonctionnaires  en  chaise  à  porteur 
et  en  grande  tenue,  qui  vont  visiter  leurs  amis.  —  C'est  la  vingt-cinquième  année 
du  règne  de  l'empereur  Tao-kouang  que  nous  vîmes  commencer  à  Canton.  La 
plupart  des  Chinois  avec  qui  nous  étions  en  relations  nous  envoyèrent  de  grandes 
cartes  de  visite  rouges  avec  leurs  noms  écrits  en  noir.  Quelques-uns  vinrent  en 
personne  nous  adresser  leurs  vœux  et  nous  piésenter  leurs  hommages. 

Nous  vîmes  célébrer  à  Canton  ,  au  commencement  de  septembre  1845,  une 
antre  fête  non  moins  intéressante  :  celle  de  Tai-tssou  ou  du  dieu  protecteur  des 
maisons.  Quelques  rues  avaient  été  tendues  plusieurs  jours  à  l'avance  de  drape- 
ries rouges,  jaunes,  bleues  et  blanches  qui  interceptaient  complètement  les  rayons 
du  soleil.  On  avait  disposé  d'une  maison  à  l'autre,  à  environ  trois  mètres  de 
terre,  des  planches  transversales  chargées  de  dieux,  de  déesses,  de  saints  et  de 
héros  en  carton.  La  plupart  de  ces  groupes  de  statuettes  figuraient  des  combats 
à  coups  de  lance  et  à  coups  d'épée,  ce  qui  nous  parut  une  manière  assez  bizarre 
d'honorer  un  dieu  essentiellement  pacifique,  le  dieu  protecteur  des  maisons  et 
des  familles.  De  distance  en  distance  étaient  suspendus  de  beaux  lustres  à  giran- 
doles. A  l'entrée  des  rues  et  des  passages,  on  avait  élevé  des  autels  en  carton, 
ornés  de  fleurs,  de  peintures  et  de  clinquant.  La  halle  aux  poissons  et  aux 
légumes,  située  entre  Old-China-slreet  et  une  petite  pagode  qui  fait  face  à  ce 
passage,  était  méconnaissable.  Avec  un  très-grand  nomhre  de  panneaux  de  carton, 
chargés  de  peintures  qui  se  rapportaient ,  on  avait  réussi  à  construire  un  temple 
provisoire.  Ce  frêle  édifice  était  décoré  de  statuettes  et  de  tableaux  représen- 
tant des  déesses  que  le  peintre  avait  couronnées  d'une  auréole  en  s'inspirant  sans 
doute  de  quelque  image  de  saint  catholique.  De  brillantes  illuminations,  de 
nombreux  sing-song  exécutés  sur  des  théâtres  improvisés  à  l'entrée  des  rues  et 
des  passages,  tels  furent  les  principaux  divertissements  de  la  fête.  Ce  qui  ôtait 
à  cette  solennité  un  peu  de  sa  gravité  religieuse,  c'étaient  les  statuettes  de  dieux 
et  de  héros  mises  en  mouvement  par  les  rats  qui  s'y  trouvaient  renfermés.  C'était 
aussi  l'infernal  vacarme  de  la  musique  chinoise.  La  composition  des  orchestres 
varie  à  chaque  solennité.  Ainsi  la  fêle  de  Tai-tscou  comporte  un  horrible  chari- 
vari de  gongs,  de  timbales  et  d'autres  instruments  de  cuivre,  tandis  que  celle  du 
feu,  qui  se  célèbre  aussi  par  des  sing-song  et  de  grandes  illuminations,  ne  permet 
guère  que  des  musiques  d'instruments  à  cordes. 

La  foule  des  promeneurs  était  immense  :  elle  se  pressait  sans  aucun  ordre  dans 
toutes  les  rues  illuminées,  et  semblait  voir  avec  plaisir  des  fan-kovaï  admirer 
aussi  toutes  ces  belles  choses.  La  tète  dura  trois  jours  dans  notre  quartier;  nous 
apprîmes  qu'elle  devait  se  célébrer  alternativement  dans  chacun  des  autres  quar- 
tiers de  Canton.  Les  ornements  coûteux,  les  nombreux  décors  qu'elle  nécessite 
ne  permettent  pas  d'en  faire  jouir  à  la  fois  toute  la  ville.  Les  dépenses  sont  cou- 
vertes par  une  cotisation  générale. 

En  regard  de  cette  vie  dans  la  rue  qu'on  apprend  à  connaître  en  quelques  pro- 
menades, nous  pûmes,  grâce  à  nos  relations  avec  le  riche  Poun-ling-koua,  étudier 
d'autres  scènes  plus  intimes  delà  vie  chinoise.  La  maison  ou  plutôt  les  maisons 
de  ce  marchand  millionnaire  nous  offrirent  toute  sorte  d  agréments  pendant  notre 
séjour  à  Canton  ,  et  surtout  pendant  le  temps  qu'y  passa  M.  de  Lagrené  avec  sa 
famille.  Poun-ting-koua  est  propriétaire  de  plusieurs  quartiers  des  faubourgs. 


Son  domicile  commercial  est  situé  sur  les  bords  de  la  rivière,  un  peu  avant  la 
factorerie  où  demeure  le  consul  d'Angleterre.  C'est  une  vaste  habitation  divisée 
en  une  infinité  de  chambres  et  de  salles,  meublées  les  unes  presque  à  l'euro- 
péenne, les  autres  complètement  à  la  chinoise.  Une  des  parties  les  plus  remar- 
quables de  l'habitation  est  une  belle  terrasse  qui  domine  le  fleuve  et  d'où  l'on 
découvre  le  soir  les  feux  de  milliers  de  bateaux.  C'est  dans  cette  maison  que 
Poun-ting-koua  nous  donna  plusieurs  dîners  vraiment  cantonais,  où  nous  ap- 
prîmes à  manier  les  faï-tsz ,  en  dégustant  les  ailerons  de  requin,  les  holothuries, 
les  nids  d'hirondelles  et  les  mille  hachis  qui ,  servis  dans  des  tasses,  forment  en 
quelque  sorle  le  fond  de  la  cuisine  chinoise. 

La  grande  maison  de  Poun-ting-koua  ,  celle  où  demeurent  presque  toutes  ses 
femmes,  se  trouve  dans  la  rue  Ta-toung-kaï.  Elle  a  été  considérablement  em- 
bellie dans  ces  derniers  temps,  et  passe  aujourd'hui  pour  l'une  des  plus  splen- 
dides  habitations  du  pays.  J'allai  la  visiter  peu  de  semaines  avant  de  quitter  la 
Chine.  Malheureusement  le  maître  était  absent.  Un  de  ses  agents  le  remplaça  dans 
les  fonctions  de  cicérone;  il  me  fit  d'abord  traverser  une  petite  cour  au  fond  de 
laquelle  s'ouvrait  une  immense  porte  à  deux  battants.  De  là,  nous  passâmes  dans 
une  seconde  cour,  entourée  des  principaux  corps  de  logis.  Sur  les  deux  ailes  et 
au  fond,  je  remarquais  des  balcons  ornés  de  belles  sculptures  et  de  longues  files 
de  fenêtres  ouvertes.  Le  jour  arrive  par  le  haut  dans  cette  cour  et  dans  les  appar- 
tements, à  travers  un  toit  vitré  Nous  montâmes  un  petit  escalier  et  nous  parcou- 
rûmes quelques  belles  salles  séparées  les  unes  des  autres  par  des  cloisons  à  jour 
d'un  travail  exquis.  Dans  le  fond  d'une  de  ces  salles,  mon  attention  fut  attirée 
par  de  grandes  rosaces  en  vitraux  coloriés,  bleus,  jaunes  et  rouges.  Les  meubles 
sont  raides,  carrés  et  lourds,  mais  le  bois  en  est  magnifique.  Les  dossiers  des  fau- 
teuils sont  formés  de  grandes  tablettes  de  marbre  sur  lesquelles  on  a  ébauché 
quelques  figures  fantastiques.  Les  planchers  de  bois  noir  présentent  des  incrusta- 
lions  en  ivoire  d'un  goût  vraiment  irréprochable.  Dans  des  alcôves  pratiquées  au 
fond  de  quelques  salons  sont  disposées  des  couchettes  recouvertes  de  nattes  ou 
de  moelleux  coussins.  Ces  ornements,  ces  constructions  si  variés  présentent  un 
caractère  commun  qui  est  le  caractère  même  de  l'esprit  chinois  :  c'est  la  re- 
cherche, c'est  le  culte  du  détail.  On  retrouve  là,  sur  une  grande  échelle,  le  même 
effort  de  patience  dont  on  admire  la  trace  sur  les  joujoux  en  jade,  en  ivoire  ciselé, 
qui  remplissent  les  boutiques  de  Canton.  Ce  qui  manque,  dans  cette  foule  de 
petits  chefs-d'œuvre  ,  c'est  l'harmonie,  c'est  l'unité  de  l'ensemble,  en  un  mot 
l'art  véritable.  Tout  est  joli,  coquet,  mais  rien  de  plus. 

Après  avoir  visité  le  premier  corps  de  logis,  nous  entrâmes  dans  un  de  ces 
immenses  labyrinthes  de  corridors  et  d'allées  où  les  propriétaires  des  maisons 
eux-mêmes  risqueraient  de  s'égarer,  s'ils  s'abandonnaient  à  quelque  distraction. 
Un  charmant  petit  garçon  de  dix  à  douze  ans  vint  tout  à  coup  à  passer  devant 
nous  et  me  salua  d'un  mouvement  de  tête  plein  de  grâce  et  d'affabilité.  Il  ne  tarda 
pas  à  s'approcher  de  moi  pour  me  présenter  la  main.  C'était  le  second  fils  de 
Poun-ting-koua  et  de  sa  femme  légitime,  qui  venait  me  faire  les  honneurs  de  la 
maison.  La  figure  de  cet  enfant  était  d'une  rare  douceur.  En  général,  l'enfance 
ne  se  présente  dans  aucun  pays  sous  des  traits  plus  gracieux,  plus  délicats  qu'en 
Chine.  Mon  jeune  cicérone  me  conduisit  d'abord  dans  un  petit  jardin  compris 
entre  quatre  murs  élevés,  sur  l'un  desquels  on  lisait  le  nom  de  Ki-ing  inscrit  en 
caractères  gigantesques.  De  là,  nous  montâmes  dans  un  nouvel  appartement  plus 


ET     LE    COMMERCE     EUROPÉEN.  97 

somptueux  que  tous  ceux  que  je  venais  de  parcourir.  J'y  admirai  surtout  des  cise- 
lures sur  bois  de  toute  beauté  et  plusieurs  grands  tableaux  de  fleurs.  Je  visitai 
ensuite  un  jardin  dans  lequel  on  avait  amoncelé  des  roches  de  formes  bizarres 
et  pratiqué  des  ponts  sur  de  petits  étangs,  selon  la  coutume  chinoise.  C'est  près 
de  là  que  se  trouvent  les  maisons  des  femmes  de  Poun-ling-koua.  J'aperçus  pen- 
dant quelques  instants  à  une  fenêtre  une  assez  jolie  personne  qu'on  me  dit  èlre 
son  épouse  légitime,  dont  on  vante  les  manières  distinguées,  la  bonne  éducation 
et  l'aimable  caractère.  Le  sérail  est  divisé  en  un  certain  nombre  de  compartiments 
dont  chacun  est  habité  par  une  des  épouses  de  Poun-ling-koua.  Quelques  figures 
de  femmes,  que  j'enirevis  en  passant,  n'avaient  de  remarquable  que  l'épaisse 
couche  de  fard  dont  elles  étaient  recouvertes.  Ponn-ting  koua,  dit-on,  a  acheté 
sa  femme  principale  deux  mille  piastres,  et  chacune  de  ses  concubines  mille 
piastres,  ce  qui  représente  un  capital  d'environ  70,000  francs.  Il  fait  loger  huit 
de  ces  dames  dans  l'habitation  de  la  rue  Ta  toting-kaï  ;  les  quatre  autres  sont 
réparties  dans  différents  quartiers  de  Canton,  sans  doute  alin  d'éviter  que  la  dis- 
corde n'éclate  dans  le  ménage. 

Poun-ling-koua  possède,  à  quelques  milles  à  l'ouest  de  Canton,  une  fort  jolie 
maison  de  campagne,  où  l'on  se  rend,  soit  par  un  canal  qui  traverse  les  faubourgs, 
soit  en  remontant  la  rivière,  qui  forme  un  coude  près  de  cette  propriété.  On  peut 
se  former  une  idée  assez  exacte  de  l'horticulture  chinoise,  en  visitant,  dans  tous 
ses  détails,  le  vaste  et  curieux  jardin  au  milieu  duquel  s'élève  la  maison  de  plai- 
sance. On  y  rencontre  à  chaque  pas  des  monticules,  des  amas  de  rochers  disposés 
en  grottes,  de  petits  ponts  jetés  sur  des  ruisseaux  et  sur  des  étangs,  où  le  lotus, 
si  recherché  dans  la  cuisine  chinoise,  épanouit  ses  larges  feuilles.  De  nombreuses 
allées  s'entre-croisenl  dans  tous  les  sens.  De  dislance  en  distance,  on  rencontre  de 
petits  pavillons  tapissés  de  plantes  grimpantes.  Ce  qui  manque  dans  ce  jardin,  ce 
sont  les  arbres,  c'est  la  verdure.  L'entrée  la  plus  voisine  du  canal  intérieur  pré- 
sente seule  quelques  riants  massifs  de  feuillage. 

La  maison  d'habitation,  qui  s'élève  au  milieu  du  jardin,  se  distingue  par  une 
architecture  pleine  de  goût  et  d'originalité.  Le  péristyle  forme  un  salon  d'altenle 
orné  de  fleurs.  Le  logement  se  divise  en  un  grand  nombre  de  chambres  et  de  cabi- 
nets sans  aucune  tenture,  meublés  de  fauteuils  et  de  petites  tables  où  l'on  retrouve 
cette  excessive  raideur  de  formes  qui  semble  plaire  aux  Chinois.  Les  murs  de 
quelques  pièces  sont  garnis  de  biblio'.hèques  assez  semblables  à  de  petites 
armoires.  A  quelques  pas  de  l'habitation  s'élève  au  delà  d'une  pièce  d'eau  un 
gracieux  édifice  qui  fait  face  au  grand  salon  :  c'est  le  théâtre  où  Poun-ting-koua 
donne  quelquefois  des  représentations  à  ses  amis.  En  général,  le  caractère  hospi- 
talier du  maître  se  révèle  dans  tous  les  détails  de  son  habitation.  Tout  y  annonce 
des  dispositions  favorables  aux  étrangers.  Une  découverte  que  nous  fîmes  en  par- 
courant les  nombreux  cabinets  du  premier  étage  nous  prouva  même  que  Poun- 
ling-koua  n'a  pas  voué,  comme  plusieurs  de  ses  compatriotes,  une  haine  impla- 
cable à  tout  ce  qui  vient  d'Europe.  Dans  un  de  ces  cabinets,  nous  ne  fûmes  pas 
médiocrement  surpris  de  rencontrer  un  mannequin  représentant  une  dame  euro- 
péenne. Celte  poupée,  de  grandeur  naturelle,  assez  négligemment  vêtue  et  étendue 
sur  un  fauteuil,  fit  un  moment  illusion  au  premier  d'entre  nous  qui  l'aperçut. 
Par  quelle,  bizarrerie  a-t-elle  trouvé  place  dans  une  demeure  où  Poun-ling-koua 
pourrait  réunir  tant  de  beautés  vivantes?  On  dit  que  le  rêve  caressé  depuis  lon- 
gues années  par  cet  heureux  sybarite  est  d'introduire  dans  son  sérail  une  tille 


98  CANTON 

d'Europe.  A  défaut  de  la  réalité,  qui,  déjà  longtemps  attendue,  se  fera,  selon 
toute  apparence,  longtemps  encore  attendre,  le  pauvre  Poun-ting-kona  se  console 
philosophiquement  avec  et  tte  image,  symbole  inanimé  de  son  espérance.  Un  mo- 
dèle de  bateau  à  vapeur,  que  nous  trouvâmes  dans  une  pièce  voisine,  nous  prouva 
d'ailleurs  que  cet  engouement  du  riche  cantonais  pour  l'Europe  ne  se  concentre 
pas  exclusivement  sur  les  femmes,  mais  qu'il  s'étend  aussi  à  nos  mœurs,  à  notre 
industrie. 

C'est  dans  cette  jolie  maison  de  campagne  que  Poun-ting-koua  donna,  le 
15  novembre  18  il,  au  ministre  français,  un  brillant  siug-song  suivi  d'un  grand 
dîner.  La  légation  de  France  et  plusieurs  officiers  de  la  division  navale  avaient 
été  invités.  La  représentation  eut  lieu  dans  le  grand  salon  et  non  pas  dans  la  salle 
de  spectacle  ordinaire.  Elle  s'annonça  par  une  musique  infernale  de  gongs,  de 
taï-tcha  (timbales),  de  tuï-kou,  sorte  de  tambour  de  basque,  de  y-in,  petit  violon 
à  une  corde,  de  flûtes,  de  clarinettes,  et  de  djncl-ko  (trombonne).  On  commença  par 
un  vaudeville  divisé  en  plusieurs  actes.  Un  mari,  cédant  à  un  accès  de  mauvaise 
humeur,  reproche  à  sa  femme  d'avoir  vieilli.  On  imagine  la  fureur  et  le  désespoir 
de  l'épouse  outragée.  Cependant  le  mari  ne  tarde  pas  à  se  repentir  de  sa  violence; 
il  cherche  à  apaiser  le  courroux  qu'il  a  provoqué,  mais  en  vain.  La  femme  reste 
inflexible,  elle  va  même  jusqu'à  déchirer  la  face  de  son  époux  d'un  coup  bien 
appliqué  de  ses  longs  et  redoutables  ongles.  L'infortuné  mari  se  met  à  son  tour  à 
pleurer  et  s'essuie  piteusement  le  visage.  La  situation  se  prolonge  ainsi  à  travers 
les  développements  prévus  d'une  pareille  donnée  :  d'une  part,  l'époux  maladroit 
prend  sa  voix  la  plus  tendre,  il  emploie  les  arguments  les  plus  irrésistibles  pour 
guérir  la  blessure  faite  par  sa  colère  ;  de  l'autre,  la  femme  s'essaie  de  son  mieux  à 
jouer  la  cruelle,  et  elle  épuise  compiaisamrnenl  tout  son  répertoire  de  coquetteries 
conjugales.  Est-il  besoin  d'ajouter  que,  l'amour  reprenant  bientôt  le  dessus,  il 
vient  un  moment  où  l'épouse  relève,  avec  un  geste  plein  de  bonté  et  de  noblesse, 
son  pauvre  mari,  devenu  d'une  galanterie  chevaleresque?  Désormais  la  paix  est 
conclue,  et,  dans  ce  ménage  un  moment  livré  à  la  discorde,  l'harmonie  ne  sera  plus 
un  instant  troublée.  La  conclusion  qu'on  peut  tirer  de  cette  petite  pièce  est  des 
plus  morales  :  c'est  que  deux  époux  doivent  savoir  vieillir  ensemble,  sans  s'aper- 
cevoir, ou  du  moins  sans  se  plaindre  des  changements  causés  par  les  années. 

La  représentation  n'offrit  d'ailleurs  rien  de  particulier,  si  ce  n'est  que  le  rôle 
de  la  dame  était  rempli  par  un  Chinois  passablement  déguisé,  car  les  femmes  ne 
sont  point  admises  à  figurer  dans  les  sitrg-song*  L'acteur  chargé  de  ce  rôle  tint 
pendant  toute  la  pièce  la  main  droite  en  l'air,  dans  une  attitude  démonstrative. 
Était-ce  pour  exprimer  la  menace,  ou  bien  se  conformait-il  à  une  règle  du  théâtre 
chinois?  C'est  ce  que  nous  ne  pûmes  savoir.  La  musique  se  faisait  entendre  à  de 
courts  intervalles,  comme  dans  nos  vaudevilles.  Les  acteurs  chantaient  leur  rôle 
plutôt  qu'ils  ne  le  récitaient,  et  cela  d'une  voix  aiguë  et  désagréable.  On  voyait 
paraître  de  temps  en  temps  quelques  personnages  grotesques,  portant  sur  la  tête 
d'étranges  ornements  en  forme  d'oreilles  de  quadrupèdes.  Plusieurs  d'entre  eux 
étaient  coiffés  d'énormes  plumes  de  faisan  qui  allaient  par  moments  se  brûler  aux 
lustres.  Les  gestes  de  tous  ces  comédiens  étaient  des  plus  grotesques  ;  on  n'y  trou- 
vait aucune  vérité,  aucun  naturel.  Ce  défaut  n'en  paraîtra  que  plus  surprenant,  si 
l'on  songe  que  le  goût  des  représentations  théâtrales  est  un  goût  populaire  en 
Chine.  On  joue  la  comédie  dans  les  rues  et  sur  les  places  publiques  aussi  bien  que 
dans  les  temples  et  dans  les  palais.  A  la  vérité,  les  spectateurs  se  contentent  à 


ET    LE    COMMERCE    EUROPÉEN.  09 

peu  de  frais.  Il  n'esl  pas  rare  de  voir  improviser  en%quelques  heures  un  théâtre 
formé  tout  simplement  d'une  estrade  recouverte  de  nattes,  soutenue  par  des  pieux 
et  un  échafaudage  en  bambou  à  trois  ou  quatre  mètres  au-dessus  du  sol.  Avec  une 
mise  originale,  des  costumes  éclatants  et  bariolés,  des  coiffures  pyramidales  et 
une  longue  barbe  postiche,  les  acteurs,  pour  peu  qu'ils  sachent  animer  leur  panto- 
mime, sont  sûrs  de  plaire  à  la  foule.  Un  de  leurs  divertissements  consiste  à  courir 
en  rond  les  uns  a  la  suite  des  autres  armés  de  cbasse-mouebes  en  crin.  La  tolé- 
rance des  Chinois  en  matière  de  récréations  dramatiques  éclate  surtout  quand  il 
s'agit  de  suppléer  par  l'imagination  à  quelque  lacune  de  la  mise  en  scène.  Ainsi 
un  personnage  qui  devra  monter  à  cheval  simulera  le  mouvement  qu'il  ferait  pour 
enjamber  son  coursier,  et  il  sera  censé  être  en  selle.  Les  unités  de  temps,  de  lieu 
et  d'action  ne  sont  pas  traitées  moins,  cavalièrement,  et.  la  morale  publique  est 
quelquefois  médiocrement  respectée.  Bien  de  (lus  comique  que  les  eliorls  que  font 
souvent  les  acteurs  pour  remplacer,  au  moyen  de  la  voix  humaine,  l'accompagne- 
ment de  l'orchestre;  ils  poussent  alors  en  chœur,  à  certains  intervalles,  des  cris 
aigus  et  traînants,  destinés  a  imiter  les  aigres  accords  du  taï-kam  et  du  y~in,  mé- 
chantes violes  chinoises.  Nous  retrouvâmes  toutes  ces  bizarreries  dans  la  repré- 
sentation donnée  chez  l'oun-ting-koua. 

Après  le  vaudeville,  la  scène  fut  envahie  par  une  ".rou;  e  de  saliimbanques  qui 
s'étaient  peint  très-artistemenl  !e  visage,  et  qu'on  aurait  dit  masqués.  Une  laide 
petite  femme,  déguisée  en  homme,  se  mit  à  pirouetter;  puis,  des  hommes  habillés 
en  femmes,  armés  d'épées  et  de  piques,  coururent  en  cercle,  se  poursuivant  les 
uns  les  autres.  La  musique  devenait  de  plus  en  plus  alourdissante.  Les  évolutions 
des  sauteurs  s'accomplissaient  autour  d'une  pyramide  de  chaises,  sur  laquelle 
s'était  juché  un  des  personnages  de  la  troupe,  qui  contemplait  cette  lutte  bouf- 
fonne avec  une  gravité  imperturbable.  Un  jeu  d'épées  et  de  lances  fut  surtout  vive- 
ment applaudi;  on  eût  dit  que  tous  les  combattants  allaient  s'entre-tuer. 

Cependant,  malgré  la  musique  et  les  tours  grotesques  des  saltimbanques,  les 
spectateurs  commençaient  à  donner  quelques  signes  d'impatience.  Des  bruits  fort 
inquiétants  s'étaient  répandus.  La  soirée  s'avançait,  el  le  bateau  qui  devait  ap- 
porter le  dîner  de  Canton  n'était  pas  emore  arrivé.  On  échangeait  à  ce  sujet  mille 
suppositions.  Ce  bateau  avait-il  chaviré?  Était-il  tombé  entre  les  mains  des  pi- 
raies?  Le  malheureux  l'oun-ting-koua,  habitué  à  faire  si  grandement  les  hon- 
neurs de  sa  maison,  paraissait  vraiment  au  désespoir.  On  put  craindre  un  moment 
que  le  suicide  de  Vatel  ne  trouvât  son  pendant  en  Chine.  Enfin  les  alarmes  ces- 
sèrent. Le  diner  élail  arrivé,  et  non  pas  un  dîner  chinois,  comme  l'annonçaient 
quelques  alarmistes,  mais  un  magnifique  dîner  européen,  auquel  on  fit  largement 
honneur.  Ce  ne  fut  que  vers  minuit  que  nous  prîmes  congé  de  l'aimable  Poun- 
ting-koua  pour  retourner  à  Canton,  les  uns  en  tanhas,  les  autres  en  bateaux  de 
fleurs. 

IV. 


La  vie  privée  des  habitants  du  Céleste  Empire  nous  a  préparés  suffi- amment 
aux  singularités  de  leur  vie  publique.  Décrire  lesaltributionsdes  nombreux  agents 
du  pouvoir  impérial  à  Canton,  c'est  faire  connaître  en  même  temps  le  système 
administratif  qui  régit  les  principales  cités  chinoises. 


100  CANTON 

Le  plus  haut  fonctionnaire  île  Canton  est  naturellement  le  vice-roi.  au  tribunal 
duquel  se  jugent  en  dernier  ressort  la  plupart  des  affaires  civiles  et  criminelles 
de  la  province.  Dans  les  cas  où  l'on  peut  interjeter  appel  devant  les  tribunaux  de 
Péking,  ceux-ci  ne  décident  ordinairement  que  sur  informations.  —  Inférieur  au 
vïce-roi,  le  soun-fou  ou  lieutenant  gouverneur  n'est  pas  entièrement  sous  sa 
dépendance.  Quand  il  est  d'avis  opposé  au  vice-roi  sur  certaines  matières,  il  faut 
recourir  à  Péking.  La  pondération  des  pouvoirs  est  une  des  grandes  règles  du 
gouvernement  chinois.  Le  vice-roi  et  le  soun-fou  traitent  de  concert  toutes  les 
atfaires  importantes. 

La  direction  des  finances  est  confiée  à  un  trésorier  général,  celle  de  la  justice 
à  un  lieutenant  criminel.  Un  chancelier  littéraire  est  à  la  tête  de  l'instruction 
publique.  Un  fonctionnaire  nommé  ho  pou  régit  la  douane.  Si  l'on  ajoute  à  ces 
fonctionnaires  supérieurs  un  certain  nombre  de  chefs  placés  sous  leur  contrôle, 
on  aura  une  idée  complète  du  personnel  de  l'administration  civile  à  Canton. 
Quant  aux  troupes,  elles  sont  sous  le  commandement  d'un  général  tarlare;  mais, 
conformément  au  principe  de  ia  division  des  pouvoirs,  le  vice-roi  et  lu  sous-gou- 
verneur ont  chacun  sous  leurs  ordres  un  corps  de  milice. 

A  côté  de  ces  institutions  toutes  politiques,  Canton  ne  compte  qu'un  petit 
nombre  d'institutions  de  bienfaisance.  On  y  trouve  un  hôpital  pour  les  aveugles 
et  pour  les  infirmes,  un  hospice  pour  les  enfants  trouvés  et  un  autre  pour  les  lé- 
preux. Tout  est  prévu,  en  revanche,  pour  favoriser,  du  moins  parmi  les  hommes, 
le  développement  de  l'instruction.  Il  faut  dire  que  l'impulsion  est  donnée  par  les 
particuliers  plutôt  que  par  le  gouvernement.  Ainsi  toutes  les  écoles  primaires  de 
Canton  et  plusieurs  de  celles  consacrées  a  l'enseignement  supérieur  sont  de 
simples  établissements  privés.  Souvent  aussi  quelques  familles  se  cotisent  pour 
donner  un  instituteur  commun  à  leurs  enfants.  On  compte  trente  collèges  des- 
tinés à  préparer  les  jeunes  gens  aux  examens  des  divers  degrés  ;  mais  la  plupart 
de  ces  collèges  n'ont  qu'un  ou  deux  professeurs,  presque  toujours  indépendants  du 
gouvernement. 

Il  y  a  tous  les  trois  ans  à  Canton  de  grands  examens  où  l'pn  confère  le  grade 
de  keu-jin,  qui  donne  droit  à  concourir  aux  examens  de  Péking.  Huit  on  dix  mille 
étudiants  de  la  province  se  réunissent  au  chef-lien  pour  celte  solennité.  Ils  sont 
ordinairement  suivis  d'un  grand  nombre  de  parents  et  d'amis  qui  viennent  assister 
à  leur  triomphe  ou  à  leur  défaite.  Les  examens  ont  lieu  dans  un  grand  édifice 
nommé  Hio-kien.  Les  lettrés  sont  répartis  un  à  un  dans  des  cellules  où  ils  se  trou- 
vent complètement  isolés.  On  les  soumet  à  une  surveillance  des  plus  rigoureuses, 
afin  d'empêcher  qu'il  leur  arrive  le  moindre  secours  du  dehors.  Un  certain  nombre 
d'épreuves  leur  est  imposé.  Leurs  travaux  durent  plusieurs  jours.  Enfin  le  moment 
arrive.  Ce  sont  les  plus  hauts  fonctionnaires  de  la  province  qui,  sous  la  présidence 
d'un  commissaire  de  l'empereur  envoyé  de  la  capitale,  forment  le  comité  d'examen. 
Sur  l'immense  multitude  de  candidats  présents,  soixante  ou  quatre-vingts  seule- 
ment sontélus.  Les  heureux  licenciés  deviennent  immédiatement  des  personnages. 
Ils  ne  sortent  plus  qu'en  palanquin  ou  à  cheval,  et.  peuvent  faire  promplement 
leur  fortune,  sans  même  prétendre  au  grade  le  plus  élevé  de  la  hiérarchie  érudite, 
qui  ne  s'obtient  qu'aux  examens  de  Péking.  —  Outre  ces  concours  triennaux,  il  y 
en  a  d'autres  à  Canton,  qui  ont  lieu  tous  les  dix-huit  mois,  et  où  l'on  confère  aux 
jeunes  lettrés  le  titre  de  siou-tsaé  (talent  en  fleur),  qui  est  inférieur  à  celui  de 
keu-jin  (écolier  promu). 


ET    LE     CUHMCRCIi     EUROPÉEN.  10  I 

Il  n'appartient  qu'aux  jeunes  gens  de  familles  aisées  de  tenter  des  épreuves 
aussi  chanceuses  et  aussi  multipliées.  Les  gens  du  peuple  se  bornent  à  faire  donner 
l'instruction  élémentaire  à  leurs  enfants.  Nous  devons  reconnaître  que,  sur  ce 
point,  la  civilisation  chinoise  est  au  moins  égale,  sinon  supérieure  à  la  nôtre.  On 
rencontre  à  Canton  très-peu  de  domestiques  et  même  de  coulis  qui  ne  sachent  lire 
et  écrire,  sinon  plusieurs  caractères,  au  moins  les  plus  indispensables;  car  il  faut 
être  plus  qu'un  lettré  ordinaire  pour  connaître  seulement  la  cinquième  partie  des 
lettres  chinoises.  Les  jeunes  domestiques  ou  boys  attachés  au  service  des  Euro- 
péens semblent  éprouver  un  vrai  bonheur  à  tracer  les  noms  chinois  ijue  leurs 
maîtres  leur  demandent  de  temps  en  temps.  Pour  cela,  ils  apportent  une  large 
pierre  où  l'on  a  pratiqué  une  échanerure  :  c'est  dans  celle  cavité  qu'ils  délaient 
leur  encre,  après  en  avoir  frotté  un  bàlon  sur  la  surface  polie  de  l'encrier.  Quand 
ils  ont  terminé  ces  préparatifs,  ils  trempent  dans  l'encre  un  grand  pinceau  qu'ils 
promènent  verticalement  sur  le  papier.  Les  caractères  qu'ils  peignent  ainsi  sont 
toujours  d'une  régularité  et  d'une  netteté  remarquables. 

L'étude  des  langues  étrangères,  si  elle  était  encouragée  à  Canton,  semblerait 
devoir  y  faire  de  rapides  progrès.  Les  habitants  de  cette  ville  montrent  une  très- 
grande  aptitude  à  apprendre  tons  les  idiomes.  La  langue  chinoise  présentant  aux 
étrangers  une  extrême  difficulté,  il  s'est  formé  à  Canion  une  espèce  de  patois, 
dérivé  de  l'anglais  et  du  chinois,  qui  suffit  aux  communications  des  Cantonais  et 
des  Européens.  Les  Chinois  ont  de  mauvais  maîtres  qui  leur  enseignent  les  pre- 
miers éléments  de  cet  anglais  bâtard;  puis  ils  complètent  leur  instruction  en  étu- 
diant par  cœur  de  petits  livres  dans  lesquels  les  phrases  anglaises  les  plus  usuelles 
se  trouvent  traduites  en  chinois.  C'est  une  chose  réellement  surprenante  que  la 
mémoire  des  Cantonais  et  la  rapidité  avec  laquelle  ils  parviennent  à  se  mettre  à 
même  de  soutenir  une  conversation  suivie  avec  un  étranger.  Il  esl  vrai  que  ce 
dernier  est  obligé  d'y  mettre  un  peu  du  sien  en  étudiant  le  dialecte  anglo-chinois, 
qu'une  personne  arrivant  de  Londres  serait  à  coup  sûr  fort  embarrassée  de  com- 
prendre. Quiconque  a  entendu  les  intonations  traînantes  et  lamentables  d'une 
conversation  chinoise  sait  quelles  modifications  bizarres  les  habitants  du  Céleste 
Empire  peuvent  introduire  dans  la  prononciation  des  langues  européennes,  et  par- 
ticulièrement de  la  langue  anglaise.  Dans  le  dialecte  anglo-chinois,  par  exemple, 
non-seulement  les  r  sont  changés  en  l,  les  b  en  p,  certaines  lettres  complètement 
supprimées  et  d'autres  ajoutées;  mais  la  construction  des  phrase  est  souvent 
bouleversée,  et  des  mois  qui  ne  sont  ni  anglais  ni  chinois  y  ont  pénétré  en  assez 
grand  nombre.  Ainsi  une  locution  très-usitée  est  celle-ci  :  can-sce,  can-sabe ;  no 
can-see,  no  can-sabe  (quand  j'aurai  vu,  je  saurai  ;  tant  que  je  n'aurai  pas  vu,  je  ne 
saurai  rien).  Sabe  est  employé  au  lieu  de  know,  et  dérive  du  portugais,  de  même 
que  l'expression  si  fréquemment  employée  de  mas-ki,  qu'on  peut  traduire  par  : 
soit,  j'y  coîisens  (1). 

L'instruction,  si  répandue  en  Chine  parmi  les  hommes,  est  au  contraire  presque 

(1)  Au  nombre  de  ce  qu'on  pourrait  nommer  les  idiolismes  du  dialecte  anglo-chinois, 
il  faut  compter  aussi  celte  expression  :  number  one,  destinée  à  exprimer  la  bonté,  la 
supériorité  d'une  personne  ou  d'une  chose.  Ainsi,  pour  due  que  les  Français  soni  bons, 
le  Chinois  s'écriera  :  «  tlaïa,  Falançnï  number  one  (les  Français  sont  lies  numéros  un);  » 
charmanie.  mais  mensongère  politesse,  car,  aux  yeux  du  Chinois,  le  Chinaman,  comme 
il  s'appelle,  restera  toujours  le  number  one,  et  les  Français  ne  peuvent  êlre  tout  au  plus 
que  des  number  Uvo. 

TOME  IV.  7 


102  CANTON 

nulle  chez  les  femmes.  Celles  des  basses  classes  ne  savent  ni  lire  ni  écrire.  Les 
femmes  des  mandarins  étudient  quelquefois  les  principes  élémentaires  de  leur 
langue,  mais  leur  occupation  la  plus  ordinaire  est  de  broder,  de  jouer,  de  faire  de 
la  musique.  Il  n'y  a  guère  que  les  dames  de  la  haute  noblesse  qui  reçoivent  une 
éducation  littéraire  un  peu  soignée.  Ce  sont  aussi  les  seules  qui  soient  traitées 
avec  considération  et  respect  par  leurs  maris. 

Ce  qui  frappe  surtout  l'étranger  à  Canton,  c'est  de  voir  une  ville  aussi  peuplée 
gouvernée  si  facilement.  On  a  peine  à  y  apercevoir  quelque  chose  qui  ressemble 
à  de  la  police.  Toute  la  garnison  se  compose  de  six  ou  huit  mille  misérables  sol- 
dats. Nulle  part,  sauf  à  quelques-unes  des  portes  de  la  cité,  on  ne  remarque  de 
sentinelles  ou  de  corps  de  garde.  Les  Chinois  paraissent  avoir  au  plus  haut  degré 
l'habitude  innée  de  la  discipline  et  de  l'ordre.  C'est  sans  doute  à  la  puissante 
organisation  de  la  famille  qu'il  faut  attribuer  la  régularité  des  mouvements  de  ce 
vaste  ensemble.  Le  Chinois  semble  aussi  fort  peu  porté  de  sa  nature  à  ces  terribles 
éclats  de  la  force  brutale,  dont  les  gens  du  peuple  donnent  si  fréquemment  le 
triste  spectacle  en  Europe.  Il  se  contente  d'épancher  sa  colère  en  cris  et  en  in- 
jures, mais  il  en  vient  très-rarement  aux  voies  de  fait.  Du  reste,  nulle  paît  peut- 
être  le  bas  peuple  n'abuse  plus  grossièrement  de  la  parole  qu'à  Canton,  si  l'on  en 
juge  par  une  horrible  injure  que  les  coulis  s'adressent  à  chaque  minute,  et  que  la 
morale  publique  ne  permettrait  pas  de  prononcer  dans  les  rues  d'une  de  nos  villes. 
Quant  aux  Chinois  qui  constituent  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  bourgeoisie,  ils 
sont  généralement  d'une  grande  civilité  entre  eux.  Ils  se  saluent  en  inclinant  pro- 
fondement la  tète  avec  un  léger  mouvement  d'oscillation,  et  en  joignant  sur  la 
poitrine  leurs  mains,  qu'ils  agitent  aussi.  Chacun  répète  avec  une  incroyable  vo- 
lubilité le  mot  tchin-tchin.  Presque  toujours  les  deux  interlocuteurs  ont  le  sourire 
sur  les  lèvres,  et  ils  se  traitent  avec  tous  les  dehors  de  la  plus  sincère  affection. 
Celte  extrême  urbanité  n'engendre  point  la  contrainte  ni  la  raideur.  A  peine  un 
Chinois  est-il  entré  chez  une  de  ses  connaissances,  qu'il  va  se  munir  d'une  des  pipes 
placées  près  de  l'autel,  se  verse  du  thé.  dont  on  a  soin  de  tenir  toujours  un  petit 
réservoir  rempli,  el  se  met  tout  à  fait  à  son  aise.  Ces  franches  allures  sont,  ht  n 
entendu,  le  partage  de  la  moyenne  classe.  Les  mandarins  observent  une  étiquette 
plus  sévère,  mais  qui  n'exclut  pas  cependant  une  singulière  familiarité  entre  les 
maîtres  et  les  serviteurs.  Ainsi  j'ai  vu  les  plus  hauts  fonctionnaires  de  la  province 
du  Kouang-toung  rire  et  plaisanter  avec  leurs  domestiques,  qui  leur  répondaient 
sans  la  moindre  apparence  de  gêne. 

Si  la  police  cantonaise  a  rarement  à  réprimer  des  rixes  brutales,  elle  n'est  ce- 
pendant pas  aussi  inacti'e  qu'on  pourrait  le  croire.  11  est  une  calamité  qui  réclame 
souvent  son  intervention  :  je  veux  parler  des  incendies.  C'est  surtout  après  la  ré- 
colte du  riz  que  ce  fléau  sévit  avec  une  violence  extrême.  J'eus  occasion  de  voir 
avec  quelle  présence  d'esprit  et  quel  ensemble  parfait  les  habitants  de  Canton 
agissent  en  pareil  cas.  Le  2i  décembre  1 8 i 4- ,  un  incendie  terrible  éclata  à  peu 
de  dislance  de  la  factorerie  française.  Nous  fûmes  éveillés  au  consulat  par  des 
coups  de  gongs  frappés  en  signe  d'alarme.  Un  fanal  qui  tournait  comme  un  phare 
était  placéau  haut  d'un  des  échafaudages  de  surveillance  A'Old-China-strrct.  Nous 
fûmes  promptement  habillés.  En  sortant  de  la  factorerie,  nous  rencontrâmes  des 
soldais  tenant  un  sabre  dans  chaque  main,  escortés  d'un  nombre  considérable  de 
porte-lanternes  el  suivis  de  pompes  traînées  par  des  hommes.  Tout  ce  monde  pous- 
sait des  cris  assourdissants.  Il  est  bon   de  se  tenir  à  distance  respectueuse  des 


ET    LE    COMMERCE    EUROPÉEN.  105 

soldats,  qui  font  sans  cesse  le  moulinet  avec  leurs  urines  ;  je  vis  un  Parsi  recevoir 
à  mes  côtés  un  coup  de  pointe  à  la  joue.  Nous  arrivâmes,  avec  beaucoup  de  peine, 
à  une  trentaine  de  pas  du  foyer  de  l'incendie.  Les  pompiers  chinois  grimpaient 
avec  une  dextérité  remarquable  sur  les  toils  pour  combattre  les  progrès  du  feu. 
A  chaque  instant  arrivaient  de  nouvelles  pompes  escortées  d'agents  de  police  qui 
portaient  de  longues  massues  sur  l'épaule,  en  signe  d'autorité.  C'étaient  eux  qui 
dirigeaient  les  manœuvres  des  pompiers.  On  démolit  avec  une  extrême  rapidité 
quelques  pans  de  murailles,  et  an  bout  Je  deux  heures  on  fut  maître  du  feu,  qui 
avait  dévoré  plusieurs  maisons.  Je  dois  rendre  justice  à  la  discipline,  au  bon 
ordre,  à  l'adresse  et  au  dévouement  dont  les  Cantonais  firent  preuve  en  cette 
circonstance. 

Ces  calamités  accidentelles  ne  sont  pas  les  seules  occasions  offertes  à  la  police 
d'exercer  sa  surveillance.  Il  est  pour  elle  une  cause  permanente  d'inquiétude  : 
c'est  l'esprit  d'opposition  sourde  qui  anime  les  habitants  de  Canton.  La  popula- 
tion de  cette  cité  s'est  toujours  fait  remarquer  en  Chine  par  une  certaine  turbu- 
lence. La  province  du  Kouang-long  est  une  de  celles  dont  la  pacification  a  coûté 
le  plus  d'efforts  aux  conquérants  tartares.  Dans  aucune,  les  sociétés  secrètes  ne 
comptent  plus  d'adeptes.  La  société  des  trois  pouvoirs  réunis  (1)  s'y  est  rendue 
très-redoutable  au  gouvernement.  C'est  une  espèce  de  franc-maçonnerie  qui  a  ses 
épreuves,  ses  chefs,  ses  statuts,  ses  signes  de  reconnaissance,  et  dont  les  ramifica- 
tions s'étendent  non-seulement  dans  tout  l'empire,  mais  jusque  dans  l'archipel 
malais.  Le  but  principal  que  cette  société  semble  avoir  toujours  poursuivi  est  un 
but  politique.  Elle  travaille  au  renversement  delà  dynastie  lartare.  Les  membres 
de  la  société  des  trois  pouvoirs  s'engagent  à  se  prêter  aide  et  protection  dans  toutes 
les  circonstances  critiques  de  la  vie.  Ils  poussent,  dit-on,  l'esprit  de  fraternité  et 
de  camaraderie  jusqu'à  soustraire  quelquefois  des  criminels  au  châtiment  des  lois. 
Le  gouvernement  chinois  les  a  même  accusés  de  se  livrer  à  la  piraterie;  mais  un 
semblable  reproche  pourrait  bien  n'être  qu'une  calomnie  inspirée  par  la  haine  ou 
par  la  crainte.  Le  vice-roi  Ki-ing  punit  avec  la  plus  grande  sévérité  les  crimes 
politiques.  En  1845,  il  fit  décapiter  en  un  seul  jour  plus  de  vingt  conspirateurs, 
au  nombre  desquels  se  trouvaient  plusieurs  femmes.  Aucune  ville  de  l'empire  n'est 
plus  souvent  affligée  que  Canton  par  l'effusion  du  sang;  aucune  aussi  ne  renferme 
autant  de  scélérats.  Les  Cantonais  se  plaignent  de  l'extrême  rigueur  du  chef  de  la 
province.  A  les  entendre,  il  ne  laisserait  point  passer  de  jour  sans  faire  tomber 
quelques  tètes  sous  la  hache  du  bourreau,  ce  qui  est  fort  exagéré,  car  les  vice- 
rois  ne  peuvent  condamner  à  mort  de  leur  seule  autorité,  et  sans  en  référer  à 
Péking,  que  des  individus  coupables  de  haute  trahison  ou  d'un  crime  qui  a  com- 
promis la  sécurité  publique.  La  cause  principale  de  l'impopularité  de  Ki-ing,  c'est 
probablement  son  origine  tartare,  son  admiration  pour  les  idées  et  la  civilisation 
de  l'Europe,  sa  modération  pour  les  étrangers,  les  vues  si  larges  et  si  avancées  de 
sa  noble  intelligence.  Les  Cantonais  semblent  en  effet  regretter  beaucoup  un  de 
ses  prédécesseurs,  le  célèbre  Lin,  Chinois  de  la  vieille  roche,  qui  dut  l'affection 
de  ses  concitoyens  à  ce  qu'avait  d'étroit  son  patriotisme,  uni  d'ailleurs  à  un  remar- 
quable désintéressement.  On  sait  quelle  haine  Lin  portait  aux  Anglais,  et  quelles 
mesures  violentes  il  adopta  contre  eux.  La  cause  de  cette  popularité  dont  Lin 
jouit  encore  aujourd'hui  à  Canton  nous  amène  à  l'une  des  questions  les  plus  inté- 

(1)  Du  ciel,  de  la  terre  el  de  l'homme. 


104  CANTON 

ressantes  qui  s'offre  à  l'Européen  visitant  la  Chine  :  nous  voulons  parler  des  rela- 
tions du  Céleste  Empire  avec  les  pays  étrangers.  C'est  une  nouvelle  face  de  la 
société  chinoise  qu'il  nous  faut  examiner. 


Les  habitants  de  Canton  se  distinguent  entre  tous  ceux  du  Céleste  Empire  par 
le  mépris  et  la  haine  qu'ils  témoignent  aux  étrangers.  Dans  cette  population  avec 
laquelle  ils  sont  en  relation  depuis  des  siècles,  les  Européens  trouvent  des  dispo- 
sitions plus  hostiles  que  dans  celle  des  ports  chinois  où  ils  ne  sont  reçus  que  de- 
puis peu.  La  conclusion  qu'on  pourrait  tirer  de  ce  fait  ne  nous  serait  guère  favo- 
rable, si  l'on  ne  se  rappelait  que  le  caractère  des  Chinois  du  sud  est  beaucoup 
moins  doux,  beaucoup  moins  bienveillant  que  celui  des  Chinois  du  nord. 

Le  nom  de  fan-kouaï,  que  les  Cantonais  ont  donné  à  l'étranger,  est  déjà  une 
injure.  Quelques  personnes  sont,  il  est  vrai,  tentées  de  croire  qu'ils  n'y  attachent 
plus  aujourd'hui  aucun  sens  blessant.  Chaque  jour  encore,  cependant,  les  faits 
viennent  confirmer  les  paroles,  et,  pour  peu  qu'un  étranger  séjournant  à  Canton 
se  donne  la  peine  d'observer,  il  ne  tardera  pas  à  acquérir  la  conviction  du  cordial 
et  profond  mépris  que  les  habitants  de  cette  ville  vouent  à  quiconque  n'a  pas 
l'honneur  d'être  citoyen  chinois.  Ce  mépris  se  montre  dans  les  plus  petites  choses. 
Tel  individu  qui,  en  particulier,  sera  fort  poli  pour  vous,  n'aura  souvent  plus  l'air 
de  vous  connaître,  s'il  vous  rencontre  dans  la  rue.  Quand  vous  le  prierez  de  vous 
accompagner,  de  vous  servir  de  guide,  il  aura  grand  soin  de  vous  précéder  de 
quelques  pas,  de  ne  vous  adresser  la  parole  que  le  plus  rarement  possible,  de 
ne  paraître  faire  aucune  attention  à  vous.  Un  domestique  chinois  évitera,  toutes 
les  fois  qu'il  le  pourra,  de  servir  un  étranger  en  présence  de  ses  concitoyens.  Si 
vous  entiez  dans  une  boutique,  le  marchand  cherche  à  vous  soustraire  aux  regards 
de  la  foule,  quoiqu'il  y  ait  moins  de  honte,  dans  les  idées  du  peuple,  à  recevoir 
l'argent  d'un  Européen  qu'à  avoir  des  rapports  de  politesse  avec  lui.  Le  fan-kouaï 
n'est  bon  qu'à  une  seule  chose,  à  payer,  et  à  p.»yer  le  plus  cher  possible.  Si  le 
marchand  néglige  celle  précaution,  un  rassemblement  se  forme  aussitôt  devant  la 
boutique.  Tous  vos  gestes,  tous  vos  mouvements,  sont  épiés.  Il  vous  semblerait 
d'abord  que  jamais  Européen  n'a  pénétré  dans  ce  quartier,  si  vous  ne  voyiez  à 
chaque  instant  quelque  Anglais  traverser  la  rue.  Au  moment  où  vous  sortez,  la 
foule  se  dissipe  en  riant,  et  quelques  enfants  seulement  poussent  la  curiosité  jus- 
qu'à vous  suivre  près  des  factoreries.  Gardez-vous  de  loucher,  même  amicalement, 
un  de  ces  petits  drôles  :  il  poussera  aussitôt  des  cris  terribles,  car  ses  parents  lui 
répètent  chaque  jour  que  les  étrangers  sont  de  vrais  démons,  auxquels  on  le  livrera, 
s'il  n'est  pas  sage. 

Il  y  a  sans  doute  à  Canton  quelques  hommes  éclairés  qui  rendent  justice  aux 
Européens  cl  leur  témoignent,  en  public  comme  en  particulier,  une  sympathie, 
une  estime  sincères.  De  tels  exemples,  bien  que  nombreux,  restent  malheureuse- 
ment sans  influence  sur  la  population.  La  communauté  étrangère  de  Canton  se 
souviendra  longtemps  du  vieux  Hou-Koua  et  de  tous  les  services  qu'il  lui  a 
rendus;  Celait  lui  qui,  dans  les  crises  commerciales  et  politiques,  se  posait  en 
médiateur  entre  le  gouvernement  chinois  et  les  étrangers.  C'était  à   lui  que  les 


ET    LE    COMMERCE    EUROPÉEN.  10b* 

autorités  de  Canton  s'adressaient,  pendant  la  guerre^de  l'opium,  quand  il  fallait 
des  millions  pour  faire  taire  les  canons  anglais,  et  cet  homme  respectable  est 
mort,  on  le  sait,  miné  par  le  chagrin  que  lui  causaient  les  extorsions  continuelles 
des  mandarins.  On  l'a  sans  cesse  vu  prêter  le  concours  le  plus  loyal  à  toutes  les 
démarches,  à  toutes  les  entreprises,  à  toutes  les  institutions  qui  avaient  pour  but 
lebonheur  de  ses  concitoyens  et  la  tranquillité  des  étrangers. 

On  n'a  pas  oublié  non  plus  un  beau  trait  d'un  négociant  chinois,  nommé 
Tching-koua.  Un  Anglais,  qui  avait  fait  de  mauvaises  affaires  et  qui  se  trouvait 
dans  la  position  la  plus  critique,  alla  lui  exposer  sa  situation.  Tching-koua,  à 
qui  cette  personne  avait  rendu  anciennement  de  grands  services,  lui  proposa, 
pour  toute  réponse,  un  crédit  de  10.000  piastres.  L'Anglais  accepta  avec  empres- 
sement, et  offrit  un  reçu  au  négociant,  qui  le  jeta  au  feu.  «  Je  vous  dois  ma  for- 
tune, dit  le  Chinois,  votre  parole  me  suffit.  Je  suis  heureux  de  pouvoir  vous 
obliger  et  vous  témoigner  ma  reconnaissance  en  cette  occasion.  Je  n'accepterai 
pour  le  moment  qu'une  seule  chose,  votre  montre,  comme  souvenir  d'un  ami.  » 
Et  l'Anglais  ayant  aussitôt  donné  sa  montre,  Tching-koua  le  pria  d'accepter  son 
cachet  d'or,  ajoutant  qu'il  ferait  honneur  à  toutes  les  traites  marquées  de  ce 
sceau. 

Il  y  a  au  reste  à  Canton,  comme  dans  tout  l'empire,  deux  minières  de  traiter 
les  étrangers,  selon  le  point  de  vue  auquel  se  placent  les  Chinois.  Le  même 
homme  qui  méprise  et  hait  les  étrangers  en  masse  sera  obligeant  et  poli  pour 
chaque  étranger  en  particulier.  Entrez  chez  un  Chinois  de  la  classe  aisée  que  \ous 
n'aurez  jamais  vu  ,  il  s'empressera  de  vous  saluer  avec  toutes  les  démonstrations 
de  la  politesse  chinoise,  en  joignant  les  mains,  en  inclinant  plusieurs  fois  la  tête, 
et  en  répétant  le  mot  tchin-tchin,  qui  est  la  formule  de  salutation  ordinaire.  On 
ne  tardera  pas  à  vous  servir  sur  un  guéridon  l'inévitable  tasse  de  thé  renfermant 
encore  la  feuille  en  infusion  et  surmontée  d'un  petit  couvercle  concave  en  métal 
dentelé,  qu'on  maintient  avec  le  doigt  en  buvant,  de  manière  à  ne  laisser  qu'un 
étroit  passage  à  la  liqueur  et  à  ne  point  avaler  de  feuilles.  Puis  le  maître  vous 
présentera  une  pipe  à  eau,  en  cuivre  blanc,  munie  d'un  large  réservoir  et  pleine 
d'un  tabac  jaunâtre  qui  ressemble  assez  à  de  la  mousse  desséchée.  On  v  us 
apportera,  pour  l'allumer,  une  de  ces  baguettes  formées  de  poudre  de  bois  odo- 
rant réduite  en  pâte,  puis  durcie,  qui  brûlent  toujours  près  de  l'autel  des  ancê- 
tres et  répandent  un  parfum  des  plus  agréables.  Le  Chinois  prendra  plaisir,  en 
vrai  propriétaire,  à  vous  montrer  ses  appartements  et  ses  jardins.  Quant  aux 
femmes,  il  faut  renoncer  à  les  voir;  mais,  à  part  cette  concession  faite  aux  mœurs 
de  l'Orient,  on  n'oubliera  aucune  attention,  aucune  prévenance.  Recevrait-on 
mieux  un  citoyen  du  Céleste  Empire  dans  une  maison  européenne  où  il  serait 
tout  à  fait  inconnu? 

Parmi  les  nations  qui  se  trouvent  en  contact  avec  la  Chine,  toutes  ne  sont 
pas  traitées  sur  le  même  pied  par  les  habitants  de  Canton.  Il  y  a  dans  leur  alti- 
tude vis-à-vis  des  étrangers  de  nuances  bien  légères,  mais  qu'il  importe  de  ne 
pas  laisser  échapper.  Les  Anglais  sont  à  Canton  l'objet  d'une  antipathie  très- 
prononcée.  Les  institutions  charitables  qu'ils  ont  élevées  dans  ces  dernières 
années  n'ont  pas  encore  effacé  dans  l'esprit  du  peuple  les  souvenirs  de  la  guerre 
de  1841  et  1842.  Cependant  ces  institutions  devraient  inspirer  aux  Canlonais 
quelque  estime  pour  la  nation  à  laquelle  ils  en  sont  redevables.  Au  premier  rang 
il  faut  citer  la  Société  médicale  des  missions  prolestantes  anglaises  et  américaines. 


106  CANTON 

Cette  société  a  doté  d'bôpitaux  les  divers  ports  ouverts  par  le  traité  de  Nankin. 
L'hôpital  de  Canton  est  connu  sous  le  nom  d'Ophtalmie  Hospital,  parce  qu'on  y 
reçoit  un  grand  nombre  d'individus  attaqués  de  maladies  des  yeux.  Cet  hospice 
est  dirigé  par  un  Américain,  par  le  révérend  pasteur  et  docteur  Parker,  homme 
d'un  mérite  peu  ordinaire,  et  qui  joint  au  caractère  le  plus  aimable  de  très- 
giandes  connaissances  en  médecine  et  surtout  en  chirurgie.  Les  belles  cures 
du  docteur  Parker  ont  inspiré  une  immense  confiance  aux  Chinois,  qui  se  pres- 
sent chaque  jour  dans  la  salle  de  réception,  et  viennent  se  faire  guérir  par  lui, 
sans  dépenser  un  sapek,  de  maladies  réputées  mortelles  par  tous  les  médecins 
du  pays.  M.  Parker  a  opéré,  avec  un  plein  succès,  un  très-grand  nombre  de 
cataractes;  il  a  guéri  non  moins  heureusement  plusieurs  de  ces  loupes  ou 
tumeurs  si  communes  et  si  effrayantes  chez  les  Chinois.  Le  vice-roi  Ki-ing  lui- 
même  eut  recours,  il  y  a  quelques  années,  au  savant  docteur  pour  une  maladie 
de  peau  dont  il  souffrait  depuis  longtemps.  Promptement  guéri  grâce  aux  soins 
de  M.  Parker,  il  lui  exprima  sa  reconnaissance  par  une  lettre  des  plus  gracieuses. 

La  création  de  la  Médical  missionary  society  remonte  à  1838.  Les  hôpitaux 
sont  entretenus  d'abord  par  la  bienfaisance  et  la  libéralité  des  Anglais  et  des 
Américains  résidant  en  Chine,  puis  aussi  par  les  dons  provenant  de  la  Grande- 
Bretagne  et  des  États-Unis.  Les  hommes  qui  eurent  la  première  idée  de  celle 
belle  et  charitable  institution  voulurent  faire  acte  de  politique  autant  que  de 
philanthropie.  Ils  savaient  que  la  meilleure  manière  d'établir  la  prééminence  de 
leur  pays  dans  une  société  peu  avancée,  c'était  de  la  doter  des  bienfaits  de  l'hu- 
manité et  de  la  science.  Le  but  de  ces  fondations  n'est  pas  seulement  d'ailleurs 
politique  et  philanthropique,  il  est  aussi  religieux.  La  plupart  des  agents  de  la 
Médical  society  sont  en  même  temps  médecins  et  pasteurs.  On  comprend  tout 
l'ascendant  que  leur  donne  ce  double  caractère,  et  combien  un  malheureux  à 
qui  ils  viennent  de  sauver  la  vie  doit  être  disposé  à  écouter  leurs  exhortations. 
Aussi  compte-l-on,  dans  le  nord  de  la  Chine  comme  à  Canton,  beaucoup  de  con- 
versions opérées  par  ces  médecins  missionnaires,  qui  trouvent  souvent  dans  le 
même  homme  un  néophyte  ardent  pour  soutenir  leur  propagande,  un  élève 
habile  et  actif  pour  les  seconder  dans  les  hôpitaux.  Quoi  qu'on  puisse  dire  de  ce 
concours  prèle  par  la  religion  et  la  philanthropie  à  la  politique,  il  faut  recon- 
naître qu'on  serait  moins  fondé  à  s'élever  contre  les  empiétements  de  l'Angleterre, 
si  elle  n'avait  suivi,  pour  étendre  sa  puissance,  que  de  pareilles  voies. 

Il  nous  reste  à  parler  de  la  position  des  Français  en  Chine.  Ce  n'est  pas  toute- 
fois la  question  commerciale  que  nous  entendons  soulever  encore.  Ce  que  nous 
voudrions  indiquer,  c'est  l'avantage  purement  moral  que  nous  assurent  les 
dispositions  des  Chinois  pour  la  France.  On  semble,  en  Chine,  accorder  aux  Fran- 
çais la  préférence  sur  les  autres  nations.  Peut-être  quelque  vague  notion  de  nos 
longues  guerres  avec  les  Anglais  milile-t-elle  en  notre  faveur.  Peut-être  espère- 
t-on  trouver  en  nous  d'utiles  médiateurs  dans  le  cas  où  de  nouvelles  difficultés 
viendraient  à  surgir  entre  la  Chine  et  la  Grande-Bretagne.  Le  souvenir  de  l'im- 
mense influence  que  nos  missionnaires  ont  jadis  exercée  à  la  cour  de  l'empe- 
reur Kang-hi  et  la  continuité  de  relations  pacifiques,  quoique  peu  actives,  entre 
la  France  et  le  Céleste  Empire,  doivent  aussi  avoir  contribué  à  inspirer  aux  Chi- 
nois quelque  sentiment  de  bienveillance  pour  notre  pays.  A  Canton  même,  dans 
celte  ville  si  hostile  aux  étrangers,  quand  un  voyageur  est  reconnu  pour  appartenir 
à  la  nation  française,  il  voit  les  mauvais  traitements  de  la  populace  faire  place 


ET    LE    COMMERCE     EUROPÉEN.  107 

à  des  démonstrations  toutes  pacifiques  (1).  Il  ne  faut  pas  s'exagérer  sans  doute 
la  portée  de  ces  symptômes,  ni  se  figurer  que  nous  échappions  à  cette  loi  de 
mépris  général  dans  laquelle  le  Chinois  enveloppe  tous  les  étrangers.  Seulement 
la  nation  française  est  placée  moins  bas  dans  son  estime  que  les  autres  nations; 
cet  avantage,  ainsi  restreint,  peut  encore  nous  satisfaire.  Il  y  a  là  une  garantie 
de  succès  pour  nos  relations  futures  avec  la  Chine.  D'un  autre  côté,  il  importe 
que  la  France  se  rende  compte  des  difficultés  qui  l'attendent  et  des  règles  qui 
doivent  la  diriger  dans  la  voie  nouvelle  ouverte  à  ses  efforts  par  le  traité  de  1844.. 
Quel  est  l'état  de  ce  marché  inconnu  qui  sollicite  l'activité  de  noire  commerce? 
NoUa  léserve-t  il  des  avantages  ou  des  mécomptes?  Ce  sont  là  deux  questions 
dont  la  dernière  surtout  ne  veut  pas  être  traitée  légèrement. 


VI. 


L'ouverture  de  cinq  ports  chinois,  stipulée  en  1842  dans  le  traité  de  Nankin, 
fut  considérée  par  toute  l'Europe  comme  un  événement  d'une  immense  portée  et 
fit  naître  les  plus  grandes  espérances.  Partout  on  éprouva  le  besoin  de  connaître 
ce  curieux  pays,  qui  se  décidait  enfin  à  recevoir  les  étrangers.  La  plupart  des 
gouvernements  chargèrent  des  agents  spéciaux  d'aller  explorer  ce  nouveau  ter- 
rain d'opérations  commerciales:  on  vit  successivement  des  missions  hollandaise, 
prussienne,  autrichienne,  espagnole  et  française  se  diriger  vers  le  Céleste  Em- 
pire. Bien  des  opinions  furent  émises  sur  les  chances  plus  ou  moins  favorables 
des  relations  qui  allaient  s'ouvrir. 

Nous  avons  toujours  pensé  qu'il  ne  faillit  pas  envisager  uniquement  le  pré- 
sent dans  une  malière  aussi  grave,  et  que  la  Chine  commerciale  devait  être  étu- 
diée lentement,  mûrement,  dans  ses  grands  entrepôts  du  nord  aussi  bien  qu'à 
Canton.  Deux  choses  sont  à  examiner  surtout,  le  caractère  de  la  nation  avec 
laquelle  on  entre  en  rapports,  puis  les  ressources  variées  qu'offre  le  pays  au  com- 
merce européen  Faire  connaître  les  affaires  commerciales  de  la  Chine,  puis  don- 
ner sur  son  mouvement  d'exportation  et  d'importation  les  indications  tirées  des 
documents  les  plus  récents,  ce  sera  éclairer  suffisamment  les  deux  côtés  de  la 
question. 

Parmi  les  nombreuses  entraves  qui  paralysaient  les  relations  d'affaires  avec  la 
Chine,  et  sur  lesquelles  nous  croyons  inutile  de  revenir,  il  faut  compter  au  pre- 
mier rang  ces  droits  de  douane  si  multiples,  si  embrouillés,  et  souvent  si 
vexatoires,  qui  pesaient  sur  le  commerce  étranger  à  Canton.  Aujourd'hui  un  nou- 

(1)  C'est  ce  qui  arriva  du  moins  aux  membres  de  la  mission  française.  Au  commen- 
cement de  notre  séjour  à  Canton,  nous  étions  confondus  avec  les  autres  étrangers,  et 
accueillis  par  des  murmures  dans  les  quartiers  où  ne  pénètrent  pas  souvent  les  Euro- 
péens. Au  bout  de  quelques  mois,  quand  on  fut  habitué  à  nous  voir  et  qu'on  sut  que  nous 
étions  Français  on  ne  nous  jeta  plus  de  cailloux,  et,  au  lieu  de  nous  accueillir  par  l'in- 
jure ordinaire,  fan-kouai,  on  nous  appela  Fa-lansat  ou  Flan-srn  (Français).  Quand  nous 
entrions  quelque  part  accompagnés  d'un  Chinois,  il  s'empressait  de  faire  connaître  notre 
nation,  et  aussitôt  les  physionomies  devenaient  riantes,  on  nous  examinait,  on  nous  ques- 
tionnait sur  la  France,  sur  sa  marine,  sur  sa  grandeur,  et  les  exclamations  de  surprise 
se  multipliaient  avec  nos  réponses. 


1 08  CANTON 

veau  tarif,  établi  par  le  trailé  de  1842,  a  supprimé  ces  droits.  Le  ho-pou  (sur- 
intendant  des  douanes)  est  chargé  de  recueillir  le  produit  des  droits  actuels, 
qui  sont  généralement  modérés.  1!  a  la  haute  direction  du  commerce  cantonais, 
et  exerce  sa  surveillance  sur  tout  ce  qui  se  rattache  à  la  navigation.  Nous  devons 
noter  que  bon  nombre  de  petits  navires  étrangers,  de  bateaux  et  île  lorchas  por- 
tugaises esquivent  aujourd'hui  la  visite  de  la  douane,  en  s'arrangeant  avec  cer- 
tains mandarins  qui  reçoivent,  pour  prix  de  leur  tolérance,  une  somme  assez  légère. 
Le  fait  est  bien  connu  de  tous  les  négociants  de  Canton. 

Il  existe  une  classe  d'agents  seini-olïiciels  qui  servent  d'intermédiaires  à  la 
douane  et  aux  marchands  étrangers  :  ce  sont  les  linguistes,  hommes  actifs  et 
intelligents,  employés  comme  interprètes  par  le  lin-pou.  Ce  sont  eux  qui  procu- 
rent les  permis  de  débarquement,  qui  prennent  note  des  droits  à  acquitter  pour 
les  diverses  marchandises,  qui  surveillent  le  déchargement  et  qui  paient  les 
menus  fiais  de  toute  espèce,  dont  les  capitaines  leur  tiennent  compte  ensuite. 
Ce  sont  eux  encore  qui  fournissent  les  bateaux  employés  pour  le  transport  des 
colis,  de  Whampou  au  débarcadère  de  Canton.  Ils  oni  droit,  pour  tous  ces  ser- 
vices, à  un  salaire  déterminé,  indépendamment  du  bénéfice  qu'ils  réalisent  sur 
les  exportations  :  dans  ce  dernier  cas,  leur  commission  leur  est  payée  par  le  ven- 
deur chinois. 

Les  hanistes,  qui  étaient  jadis  les  courtiers  de  tout  le  commerce  extérieur  et 
les  cautions  du  paiement  des  droits  de  douane  aussi  bien  que  des  dettes  contrac- 
tées par  les  Chinois  envers  les  étrangers;  les  hanistes  ont  vu  leur  monopole  aboli 
par  le  traité  de  Nankin.  A  l'époque  où  fut  conclu  ce  traité,  ils  étaient  au  nombre 
de  dix.  Leur  doyen  était  le  respectable  Hou-koua,  qui  paya,  à  lui  seul,  quatre  mil- 
lions et  demi  pour  la  rançon  de  Canton.  Cinq  de  ces  anciens  hanistes  se  livrent 
encore  aujourd'hui  au  commerce.  Ils  ont  conservé,  grâce  à  leur  haute  expérience 
et  à  leur  grande  fortune,  une  influence  considérable,  et  sont  toujours  employés 
comme  intermédiaires  dans  beaucoup  d'opérations.  Cependant  les  outside  mer- 
chcuits  (marchands  qui,  n'étant  point  patentés  avant  le  traité  de  N;mkin,  jouissent 
maintenant  de  l'abolition  du  privilège)  voient,  chaque  jour  s'étendre  leurs  rela- 
tions. On  peut  dire  qu'aujourd'hui  les  deux  tiers  des  affaires  des  étrangers  se  trai- 
tent à  Canton  directement  avec  eux.  Presque  toutes  les  grandes  transactions  com- 
merciales se  soldent  en  échanges  de  marchandises. 

On  assure  que  le  gouvernement  chinois  exerce  encore  aujourd'hui  une  action 
secrète  sur  le  commerce  de  Canton  par  le  moyen  des  anciens  hanistes.  On  ajoute 
que,  lors  du  premier  paiement  de  l'indemnité  stipulée  par  le  traité  de  Nankin,  les 
hanistes,  ayant  été  convoqués  par  un  haut  fonctionnaire  et  informés  de  la  forte 
contribution  dont  leur  corps  était  frappé,  firent  immédiatement  baisser  les  prix 
des  marchandises  importées  par  les  étrangers  et  hausser  ceux  des  articles  d'expor- 
tation chinois,  en  annonçant  aux  marchands  cantonais  qu'il  leur  était  défendu, 
sous  peine  de  mort,  de  dépasser  les  limites  des  prix  établis.  Il  en  résulta  que  ce 
furent  en  définitive  les  commerçants  anglais,  et  non  pas  les  Chinois,  qui  payèrent 
les  frais  de  la  guerre  et  l'indemnité  pour  l'opium.  Un  tel  expédient  serait  parfai- 
tement conforme  à  l'esprit  chinois.  Ce  peuple  sait  en  apparence  admirablement  se 
plier  à  la  volonté,  aux  exigences  de  l'étranger,  mais  il  a  des  ressources  infinies 
pour  faire  tourner  à  son  avantage  ce  qui  semble  devoir  énormément  profiler  à  ses 
adversaires.  La  diplomatie  pratique  est  portée  en  Chine  à  un  point  que  les  Euro- 
péens sont  encore  loin  d'avoir  pu  atteindre. 


ET    LE    COMMERCE    EUROPEEN.  100 

On  est  étonné  de  trouver  chez  presque  tous  les  négociants  cantonais  une  ten- 
dance très-marquée  aux  associations  et  des  idées  parfaitement  justes,  probable- 
ment fort  anciennes  dans  leur  pays,  sur  certains  principes  d'économie  politique 
qui  n'ont  été  admis  en  Europe  qu'à  une  époque  comparativement  récente.  Un 
grand  nombre  de  marchands  de  curiosités,  établis  dans  les  passages  voisins  des 
factoreries,  ont  formé  une  sorte  d'assurance  mutuelle  contre  l'incendie.  Presque 
tous  les  commis,  employés,  ouvriers,  et  même  les  coulis  ou  hommes  de  peine,  ont 
une  part  proportionnelle,  toujours  très-petite,  dans  les  gains  de  leur  patron.  On 
comprend  quel  puissant  mobile  doit  être  l'appât  du  plus  léger  profil  dans  un 
pays  à  la  fois  très-pauvre  el  très-peuplé;  car  le  paupérisme  règne  en  Chine  plus 
encore  qu'en  Europe,  et  on  applique  à  ce  fléau  tous  les  palliatifs  usités  parmi 
nous.  Ainsi  on  compte  dans  le  Céleste  Empire  un  grand  nombre  de  monts-de-piété 
qui  paient  au  gouvernement  une  forte  patente.  Ces  monts-de  piété  font  des  avances 
considérables,  mais  ils  perçoivent  3  pour  100  d'intérêt  par  mois,  en  raison  des 
risques  auxquels  ils  sont  exposés.  Un  autre  fait  qui  rappelle  notre  civilisation, 
c'est  l'usage  connu  à  Canton  des  promesses  de  paiement  écrites  ou  billets  à  ordre. 
On  voit  circuler  un  certain  nombre  de  ces  lettres  de  change  parmi  les  négociants 
chinois. 

La  plupart  des  petits  marchands  de  Canton  sont  excessivement  rusés  et  trom- 
peurs, surtout  quand  ils  ont  affaire  à  des  étrangers.  Leur  premier  prix  est  géné- 
ralement le  double  on  le  triple  de  celui  auquel  ils  finissent  par  céder  leurs  arti- 
cles. Ce  n'est  jamais  sans  de  profonds  soupirs  qu'ils  se  rendent  aux  arguments 
très-justes  de  leurs  pratiques  (1).  A  Macao,  il  est  de  notoriété  publique  que  les 
Chinois  ont  trois  prix  bien  distincts  :  l'un  pour  leurs  compatriotes,  qui  est  très- 
modéré;  le  second,  pour  les  Macaïstes,  qui  l'est  un  peu  moins,  et  un  autre  enUn 
pour  les  étrangers,  qui  est  très-élevé.  C'est  une  règle  admise  et  à  laquelle  tout  le 
monde  est  obligé  de  se  soumettre. 

Tels  sont  les  hommes  auxquels  nos  commerçants  vont  avoir  affaire.  Voyons 
maintenant  quelle  direction  il  conviendrait  de  donner  à  leurs  efforts.  Nous  ne  par- 
lerons pas  d'une  première  difficulté  très-grave,  et  pour  le  moment  insurmontable  : 
celle  qui  naît  de  la  concurrence,  nécessairement  victorieuse,  du  commerce  anglais 
et  américain.  L'ouverture  des  nouveaux  ports  chinois  a  imprimé  à  ce  commerce 
une  activité  prodigieuse.  L'importation  anglaise  a  même,  depuis  1842,  constam- 
ment dépassé  les  limites  de  la  consommation  chinoise.  Une  telle  exagération  du 
mouvement  commercial,  jointe  à  la  redoutable  concurrence  que  les  États-Unis 
viennent  faire  sur  ces  côtes  lointaines  aux  manufactures  de  la  Grande-Bretagne, 
a  déjà  provoqué,  et  amènera  encore  des  crises  fréquentes.  Ces  marchés,  qui,  pour 
une  grande  partie  de  l'Europe,  ne  datent  en  quelque  sorte  que  d'hier,  offrent  déjà 
tous  les  inconvénients  des  vieux  marchés  de  nos  contrées.  Ne  nous  laissons  pas 

(1)  Tous  les  membres  de  la  légation  française  en  Chine  ont  connu,  dans  la  rue  Ta- 
loung-kaï,  un  vieux  marchand  surnommé  Tohétrou,  à  cause  de  l'habitude  qu'il  avait 
prise  de  prononcer  à  chaque  instant  ces  deux  mots  anglo-cantonais,  qui  signifient  Iiatk- 
true  (je  dis  la  vérité).  F.n  présence  de  l'acheteur  européen,  cet  homme  n'était  plus  un 
marchand,  c'était  un  comédien  consommé,  qui  jouait  son  rôle  avec  un  art  vraiment  admi- 
rable, soit  qu'il  touchât  avec  amour  ses  boîtes  de  laque,  ses  statuettes  en  bronze,  ses  déli- 
cieux petits  vases  en  jade,  soit  qu'il  se  rendît  enfin  à  des  offres  toujours  très-généreuses 
avec  l'air  désolé  d'un  père  à  qui  l'on  arracherait  son  enfant,  ou  qu'il  su  fàchAt  très-sérieu- 
sement pour  vous  avoir  fait  payer  un  objet  quatre  fois  au  delà  de  sa  valeur  réelle. 


110  CANTON 

décourager  cependant  par  ces  premiers  obstacles.  Le  tableau  des  importa- 
tions et  des  exportations  de  Chine  pendant  l'année  1844  nous  indiquera  dans 
quelles  limites  noire  commerce  pourrait,  sans  témérité,  développer  ses  opéra- 
tions. 

Canton  a  reçu,  pendant  cette  année,  sous  pavillons  britannique,  américain,  fran- 
çais, hollandais,  belge,  espagnol,  portugais,  danois,  suédois  et  allemand,  une 
valeur  de  96,889.000  fr.  (l'opium  non  compris).  —  A  Ning-po  (sans  l'opium),  les 
importations  se  sont  élevées  à  2,535,000  fr.  —  A  Changhaï,  on  ne  connaît  avec 
précision  que  le  chiffre  de  l'importation  anglaise  (sans  l'opium),  qui  a  été  de 
12,533,000  fr.  —  A  Amoy,  pour  le  premier  semestre,  on  n'a  aussi  que  le  chiffre 
de  l'importation  anglaise,  qui  s'est  élevé  à  1,734.000;  pour  le  second  semestre, 
on  a  le  chiffre  de  l'importation  totale,  qui  se  monte  à  4,709,000  (toujours  sans 
compter  l'opium). 

L'importation  de  l'opium  en  Chine  ne  figure  dans  aucun  état  officiel;  mais  on 
l'évaluait  généralement  à  50,000  caisses  pour  1844.  Le  malwa  se  vendait  810 
piastres  la  caisse;  le patna,  720  piastres;  le  benarès,  690,  de  sorte  qu'en  prenant 
le  prix  moyen  de  740  piastres  (4,018  fr.  Li0  c)  par  caisse,  on  arrive  à  un  total  de 
200,910,000  fr.  —  Nous  trouvons  donc,  en  additionnant  les  produits  connus  de 
l'importation  générale  et  ceux  de  l'importation  de  l'opium  en  Chine  pendant 
l'année  1844,  la  somme  de  519,510,000  francs.  Il  nous  manque  des  données  cer- 
taines sur  les  importations  qui  se  sont  f:i i les  à  Changhaï  et  à  Amoy,  sous  pavillon 
autre  qu'anglais,  ainsi  que  sur  celles  de  Fou-tchaou-fou,  qui  ont  été  très-minimes. 
Ces  trois  importations  ne  sauraient  dépasser  deux  millions.  Ainsi  le  commerce 
total  d'importation  en  Chine,  pendant  l'année  1844,  a  été  d'environ  320  millions, 
dont  120  d'importation  légale,  et  200  de  contrebande. 

Les  exportations  de  Canton  ont  été,  pendant  cette  même  année,  de 
138,541,000  fr.  ;  —  celles  de  Ning-po,  de  579,000  fr.;  —  les  exportations  an- 
glaises de  Changhaï,  de  12,188,000  IV.  ;  —  les  exportations  anglaises  d'Amoy. 
pendant  le  premier  semestre,  de  51,000  fr.  ;  —  les  exportations  totales  d'A- 
moy, pendant  le  second  semestre,  de  984.000  fr.,  ce  qui  donne  une  somme  de 
152,343,000  fr.  pour  le  total  des  exporlalions  de  1844,  sauf  celles  de  Changhaï 
pendant  l'année,  el  celles  d'Amoy  pendant  le  premier  semestre,  sous  pavillon  autre 
qu'anglais.  On  peut  les  évaluer  à  un  million.  Le  total  général  est  donc  d'environ 
153,000,000  de  fi\,qui,  retranchés  du  chiffre  des  importations,  donnent  pour 
celles-ci  un  excédant  de  167  millions,  soldé   par  les  Chinois  en  argent  saï-ci  (1). 

(1)  On  appelle  ainsi  des  lingots  de  différentes  formes  et  de  poids  variable.  Le  plus  sou- 
vent ces  lingots  affectent  la  forme  d'un  parallélogramme  rectangle  sur  une  de  leurs  faces, 
qui  est  unie  et  poli»',  tandis  que  l'autre  reste  arrondie  et  raboteuse.  C'est  en  argent 
saï-ci  que  se  l'ont  les  receltes  et  les  paiements  du  gouvernement  ;  mais  la  monnaie  la 
plus  usitée  en  Chine  est  celle  de  cuivre  appelée  vulgairement  cach,  sapek,  el  en  chinois- 
mandarin  tchen.  Ces  petites  pièces  portent  le  nom  de  l'empereur  régnant,  el  sont  percées 
par  le  milieu  d'un  trou  carré,  dans  lequel  ou  passe  une  ficelle.  Ou  lie  ainsi  les  cach  par 
piles  de  cent  qui  se  font  suite  cl  forment  souvent  île  longues  chaînes  de  mille  et  douze 
cents  pièces,  que  les  couis  ont  l'habitude  de  porter  sur  lesépaub  s  ou  autour  du  cou.  Les 
tables  des  changeurs  dans  les  rues  sont  couvertes  de  ces  piles.  Tous  les  petits  marchés 
entre  Chinois  de  l'intérieur  se  font  en  cach.  On  conçoit  combien  ce  mode  de  paiement 
doit  être  long  el  gênant.  Aussi  les  Chinois  ont-ils  adopté  dans  leur  commerce  avec  les 
étrangers  l'usage  des  piastres  espagnoles. 


ET    LE     COMMERCE    EUROPÉEN.  111 

En  additionuant  les  importations  ei  les  exportations  de  la  Chine  en  1844,  on 
trouve,  pour  total  du  commerce  général,  ^75  millions. 

Dans  ce  chiffre,  l'Angleterre  figure  pour  environ  380  millions.  Le  nombre  des 
navires  anglais  qui  ont  visité  les  cinq  ports,  pendant  celle  année,  a  été  de  510, 
dont  228  chargés  pour  Canlon.  Le  commerce  de  f  Amérique  a  été  de  49,380,000  fr. 
D'après  les  documents  que  nous  avons  pu  recueillir,  son  importation  aurait  été  de 
13,280,000  fr.,  dont  6.112,500  en  piastres,  car  les  produits  de  son  sol  et  de  ses 
manufactures  que  consomme  la  Chine  sont  loin  d'équivaloir  à  ceux  que  l'Amé- 
rique lire  de  ce  pays.  L'exportation  américaine  s'est  élevée  à  36,500,000  fr.  La 
différence  de  25  millions  entre  les  importations  et  les  exportations  a  été  payée 
par  les  États-Unis  à  la  Grande-Bretagne  en  colons  en  laine;  les  Anglais  ont,  à 
leur  tour,  tenu  compte  aux  Chinois  de  cette  somme  dans  leurs  importations.  C'est 
par  ces  larges  combinaisons  que  deux  grands  pays  arrivent  aux  immenses  résul- 
tats commerciaux  que  la  France  devrait  se  proposer  comme  exemple,  et  qu'elle  se 
contente  d'admirer. 

La  France  n'a  envoyé,  en  1844,  à  Canlon,  que  deux  navires  jaugeant  751  ton- 
neaux, dont  l'importation  a  été  de  186.000  fr.,  et  l'exportation  de  204,000.  — 
La  Hollande  a  importé,  cette  même  année,  pour  1,274,000  fr.,  et  a  exporié  pour 
3,495,000  fr.  —  Le  mouvement  commercial  allemand  et  espagnol  a  été  très- 
minime. 

En  1845,  cette  situation  n'a  présenté  que  deux  modifications  notables  :  les  im- 
portations ont  diminué  à  Canton,  pendant  que  le  nombre  des  exportations  a 
augmenté.  Le  commerce  de  Changhaï  a  doublé  pendant  la  même  année. 

Cherchons  maintenant  à  nous  rendre  compte  de  l'avenir  réservé  à  certaines 
branches  du  commerce  d'importation  ou  d'exportation  en  Chine.  Il  en  est  qui 
sont  en  voie  de  progrès,  d'autres  qui  doivent  demeurer  stalionnuires,  d'autres 
enfin  qui  n'offrent  que  peu  de  chances  favorables.  C'est  l'opium  qui,  parmi  les 
articles  d'importation,  se  présente  au  premier  rang.  Ce  commerce,  frappé  de  tant 
d'édits  menaçants  et  cause,  en  dernier  lieu,  d'une  guerre  mémorable,  est  aujour- 
d'hui plus  florissant  que  jamais.  La  loi  qui  défend  l'introduction  de  l'opium  n'est 
pas  abolie,  mais  elle  est  traitée  comme  lettre  morte.  Les  mandarins  eux-mêmes 
prêtent  la  main  à  la  fraude.  Celui  de  Chusan,  par  exemple,  expédie  l'opium  à  son 
collègue  de  Ning-po,  moyennant  une  remise  de  10  piastres  par  caisse  que  lui  font 
les  contrebandiers.  On  n'attend,  dit-on,  que  la  mort  de  l'empereur  pour  légaliser 
un  commerce  contre  lequel  ce  prince  s'est  prononcé  d'une  façon  trop  formelle 
pour  pouvoir  revenir  sur  son  veto  sans  compromettre  gravement,  aux  yeux  du 
peuple  chinois,  son  autorité,  déjà  bien  affaiblie.  L'usage  de  l'opium  n'est  plus 
aujourd'hui,  en  Chine,  une  affaire  de  luxe  :  c'est  une  nécessité.  Les  plus  pauvres 
cherchent  à  se  procurer  quelques  résidus  de  ce  narcotique  adoré.  Depuis  le  man- 
darin à  bouton  rouge  jusqu'au  couli  demi-nu,  toute  la  Chine  fume  aujourd'hui 
l'opium.  Le  commerce  actuel  de  cette  substance  peut  être  évalué  chaque  année  à 
150  ou  200  millions  de  francs  :  c'est  presque  le  double  du  commerce  d'exporta- 
tion légale.  La  vente  de  l'opium  ne  pouvant  avoir  lieu  dans  les  ports  ouverts,  la 
contrebande  a  fixé  ses  stations  dans  les  environs  de  ces  ports  (1).  Il  y  a,  à  chaque 

(1)  Voici  les  noms  dos  principales  de  ces  stations  :  Kup-shg-moun,  près  Canton,  écoule 
800  caisses  par  mois;  Hou-song.  près  de  Changhaï,  1,000;  Goiou,  près  d'Amoy,  180; 
ISamo,  200  ;  Chu-an,  250.  Hong-Kong  et  Macao  sont  aussi  des  stations  très-importantes. 


112 


CANTON 


station,  quelques  navires-magasins  qui  y  demeurent  à  poste  fixe,  et  que  les  clip- 
pcrs  anglais  d'Hong-kong  et  de  l'Inde  viennent  approvisionner  de  temps  en  temps. 
C'est  à  ces  navires  que  les  bateaux  de  contrebandiers  chinois  achètent  l'opium, 
sans  être  inquiétés  par  la  douane. 

Après  l'opium,  les  cotons  en  laine  et  manufacturés  sont  l'article  d'importation 
le  plus  considérable.  Dès  le  siècle  dernier,  la  compagnie  des  Indes  anglaises  expé- 
diait d'assez  fortes  cargaisons  de  cotons  en  laine  sur  le  marché  de  Chine,  et  s'oc- 
cupait activement  de  l'extension  de  ce  commerce,  qui,  en  1  821 ,  s'éleva  à  la  somme 
de  16  millions  etdemi.  En  1844,  le  port  de  Canton  a  reçu  47,627,000  kilogrammes 
de  cet  article,  représentant  une  valeur  de  38,540,000  fr.  Le  coton  de  l'Inde  figu- 
rait dans  ce  chiffre  pour  46,440,000  kilogrammes,  et  celui  des  États-Unis  pour 
1,187,000  kilogrammes  seulement;  mais  ce  dernier  lainage,  qui  a  été  longtemps, 
de  la  part  des  Chinois,  l'objet  d'une  injuste  prévention,  paraît  devoir  entrer  dé- 
sormais très-largement  dans  la  consommation  du  Céleste  Empire.  Il  a  été  importé 
en  1845  une  quantité  de  coton  américain  double  de  celle  de  1844.  Dans  le  coton 
d'Amérique,  les  Chinois  ne  regardent  plus  la  longueur  de  la  soie  comme  un  défaut, 
mais  comme  une  précieuse  qualité.  L'Amérique  peut  donc  espérer  de  voir  le  pla- 
cement de  ses  colons  s'effectuer  dans  des  conditions  de  plus  en  plus  favorables, 
et  ce  sera  un  grand  avantage  pour  ce  pays,  qui  manque,  on  le  sait,  d'articles  d'im- 
portation pour  la  Chine. 

Les  cotons  manufacturés  ne  sont  pas  moins  bien  accueillis  que  les  cotons  en 
laine.  L'exportation  des  cotons  filés,  presque  exclusivement  fournis  par  l'Angle- 
terre, est  considérable.  La  consommation  des  tissus  de  coton  écrus  et  blancs  se 
développe  sur  une  grande  échelle.  Chaque  jour,  le  bon  marché  de  ce  produit, 
dont  le  prix  baisse  à  mesure  que  les  arrivages  se  multiplient ,  le  fait  pénétrer 
davantage  dans  le  pays  et  lui  attire  de  nouveaux  consommateurs,  heureux  et  éton- 
nés de  pouvoir  se  procurer  à  si  peu  de  frais  un  objet  de  première  nécessité,  car 
ces  tissus  constituent  l'habillement  de  toute  la  basse  classe  de  l'empire.  Ici  encore 
l'Angleterre  rencontre  la  concurrence  des  États-Unis,  qui,  chaque  année,  devient 
plus  redoutable.  L'importation  totale  de  cet  article  s'est  élevée  en  1844,  dans  les 
cinq  ports  ouverts,  à  2,200,759  pièces  valant  38,907,000  fr.  Les  tissus  croisés 
et  les  calicots  grossiers  sont  presque  exclusivement  fournis  par  l'Amérique,  et 
l'Angleterre  garde  le  monopole  des  tissus  fins. 

Le  développement  que  semble  appelée  à  prendre  en  Chine  l'importation  des 
cotons  manufacturés  s'explique  par  l'état  fort  arriéré  de  l'industrie  colonnière 
dans  ce  pays.  Le  coton  s'y  file  au  rouet  et  s'y  lisse  sur  des  métiers  à  bras  dans  les 
campagnes.  La  plupart  des  chaumières,  dans  la  province  du  Kiang-nan,  possèdent 
un  ou  deux  de  ces  métiers,  sur  lesquels,  aux  heures  de  loisir  que  leur  laisse  la 
culture  des  champs,  d'aclives  ouvrières  travaillent  le  produit  des  plantations  de 
cotonniers' situées  près  des  habitations.  Les  ouvriers  qui  se  vouent  exclusivement 
au  lissage  du  coton  gagnent  2  nièces  ou  1  fr.  50  cent,  par  jour.  Ce  salaire,  supé- 
rieur à  celui  de  la  plupart  des  tisserands  de  nos  campagnes,  prouve  que  la  main- 
d'œuvre  n'est  pas  à  aussi  bon  marché  en  Chine  qu'on  se  le  figure  généralement 
chez  nous.  Malgré  l'essor  qu'a  pris  l'importation  étrangère,  on  est  fondé  à  croire 
cependant  que  l'industrie  colonnière  indigène  est  plutôt  en  progrès  qu'en  déca- 
dence, d'après  la  consommation  toujours  croissante  que  la  Chine  fait  de  cotons 
en  laine  étrangers. 

L'importation  des  tissus  de  laine  esl  loin  d'égaler  celle  des  articles  de  coton. 


ET    LE    COMMERCE    EUROPEEN.  115 

Elle  s'est  élevée  en  1844,  à  Canton,  à  17,245,800  francs,  d'après  les  élats  du 
consul  d'Angleterre.  La  laine  n'est  guère,  en  effet,  que  le  partage  des  classes 
aisées,  tandis  que  les  tissus  de  coton  sont  employés  par  l'immense  majorité  de  la 
nation.  L'importation  des  articles  de  laine  paraît  slationnaire ,  tandis  que  celle 
des  colons  semble  tendre  à  s'augmenter  rapidement. 

Quoique  la  Chine  possède  de  grandes  richesses  minérales ,  l'importation  des 
métaux  y  est  considérable.  Canton  a  reçu,  dans  l'année  1844,  en  fer,  acier,  étain, 
plomb  et  zinc,  une  valeur  totale  de  2,022,000  francs.  L'importation  du  fera  lieu 
presque  exclusivement  sous  pavillon  anglais  ;  celle  du  plomb,  au  contraire,  appar- 
tient aujourd'hui  aux  Américnins,  qui  livrent  ce  métal  au  bas  prix  de  40  centimes 
le  kilo.  L'élaiu  vient  des  détroits  et  notamment  de  Bancs.  Le  Japon  fournit  à  la 
Chine  une  grande  quantité  de  cuivre. 

L'importation  des  articles  d'horlogerie,  qui  était  jadis  très-forte,  a  sensiblement 
diminué  depuis  que  les  Chinois  fabriquent  eux-mêmes  des  montres  avec  des 
ressorts  européens.  Elle  n'a  été  en  1844,  à  Canton  ,  que  de  216,000  francs.  Ce 
commerce  est  entre  les  mains  de  deux  maisons  suisses,  qui  ont  des  comptoirs  im- 
portants à  Londres. 

>"ous  arrivons  aux  menus  articles  d'importation.  Il  en  est  quelques-uns  qui 
méritent  d'être  nommés  comme  exclusivement  appropriés  aux  goûts  bizarres  des 
Chinois.  Citons  d'abord  le  bétel,  qui  a  figuré  dans  les  importations  de  Canton, 
en  1844,  pour  610,900  francs,  puis  les  nids  d'hirondelles,  dont  la  vente  s'est 
élevée  à  125,000  francs.  Ces  nids  sont  principalement  tirés  de  l'île  de  Java;  on 
ne  les  trouve  guère  que  dans  des  anfractuosités  de  rochers  qui  s'élèvent  à  pic 
au-dessus  de  la  mer,  ce  qui  rend  le  métier  de  dénicheur  extrêmement  dangereux. 
Avant  de  paraître ,  sous  forme  de  potages  très-délicats  ,  sur  la  table  des  riches 
mandarins,  les  nids  d'hirondelles  subissent  de  nombreuses  préparations.  On  en 
extrait  toutes  les  impuretés,  de  manière  à  ce  qu'ils  ne  présentent  plus  qu'une 
masse  blanchâtre  et  glutineuse,  assez  semblable  à  de  la  colle  desséchée.  Les  nids 
les  plus  estimés  sont  ceux  qui  n'ont  renfermé  que  de  jeunes  hirondelles  couvertes 
d'un  léger  duvet;  pour  peu  que  le  nid  ait  contenu  de  celles  qui  ont  déjà  des 
plumes,  il  est  classé  dans  les  qualités  inférieures.  Quand  il  n'a  renfermé  que  des 
œufs,  il  est  réputé  de  qualité  intermédiaire.  Les  nids  de  premier  choix  valent 
jusqu'à  110  et  120  fr.  le  kilo,  tandis  que  les  sortes  inférieures  sont  cotées  à  moins 
de  10  fr.  Il  y  en  a  près  de  quinze  variétés. 

Les  estomacs  de  poissons,  les  nageoires  de  requins  et  les  holothuries,  qui  pas- 
sent en  Chine,  comme  les  nids  d'hirondelles,  pour  des  aphrodisiaques  puissants, 
occupent  également  une  place  assez  considérable  dans  les  importations  du  Céleste 
Empire.  L'holothurie,  connue  aussi  sous  le  nom  de  tripang  et  de  biche-de-mer, 
est  un  gros  limaçon,  que  les  naturels  des  îles  de  la  Malaisie  recueillent  sur  les 
bords  de  la  mer.  Canton  en  a  reçu,  en  1844,  pour  une  valeur  de  306,000  francs 
(117,600  kilos).  On  distingue  treize  qualités  d'holothuries,  dont  la  première,  ap- 
pelée meny-ta,  vaut  environ  7  francs  le  kilo,  et  la  dernière,  nommée  yak-sam, 
de  20  à  50  centimes. 

Parmi  les  importations  de  Canton,  en  1844,  dont  le  chiffre  doit  être  noté,  nous 
citerons  encore  le  poivre  tiré  de  l'Inde  et  de  l'archipel  malais,  sons  pavillons  bri- 
tannique, américain  et  hollandais  (450,000  francs);  les  dents  d'éléphants  impor- 
tées par  navires  anglais  (251,000  francs);  le  putchuk,  racine  de  l'Inde  employée 
à  faire  des  cierges  odorants  (241,000  francs)  ;  le  bois  de  sandal  des  Philippines  et 


114  CANTON 

des  Indes  anglaises  et  néerlandaises  (62-4,900  francs);  le  riz  enfin,  ce  pain  des 
Chinois,  lire  en  quantité  considérable  des  Philippines  et  des  Indes  néerlandaises 
(1,115,600  francs). 

C'est  le  thé  qui  figure  en  première  ligne  dans  les  exportations  de  la  Chine  et 
dans  celles  de  Canton  en  particulier.  Canton  a  exporté,  en  1844,  52,900,000  kilos 
de  thé.  dont  24,122.000  sous  pavillon  britannique,  et  6,997.000  sous  pavillon 
américain.  La  valeur  totale  de  cette  exportation  a  été  de  104,841,000  francs.  Les 
ports  situés  au  nord  de  Canton  paraissent  devoir  faire  prochainement  à  ce  dernier 
une  rude  concurrence  pour  la  fourniture  du  thé.  A  Changhaï,  on  pourra  se  pro- 
curer cet  article  à  bien  plus  bas  prix  qu'à  Canton.  Le  port  de  Changhaï  est  situé 
de  manière  a  être  facilement  approvisionné  par  les  provinces  du  Nganouai  et  du 
Kiangsou,  dans  lesquelles  la  culture  du  thé  a  pris  un  développement  immense.  Un 
autre  port,  celui  de  Fou-tchaou-fou.  qui  n'est  qu'à  1,400  kilomètres  des  fameuses 
collines  Boni,  où  se  cultive  le  meilleur  thé  de  l'empire,  paraît  aussi  appelé  à  con- 
courir pour  une  large  part  à  cette  exportation. 

L'exportation  de  la  soie  grége  s'est  élevée  à  Canton  à  11,929,000  fr..  celle  des 
tissus  de  soie  à  8,199.900  fr.,  et  celle  de  la  soie  en  fils  et  en  rubans  à  592,654  fr. 
Pour  la  soie  grége  ainsi  que  pour  le  thé,  Changhaï  semble  appelé  à  prendre  la 
place  de  Canton,  comme  grand  centre  d'exportation.  On  y  trouve  à  des  prix  beau- 
coup plus  modérés  qu'a  Canton  les  belles  qualités  de  soie  grége  dite  de  Nankin. 
En  revanche,  Canton  pouiMylevenir  un  marché  important  pour  les  produits  de 
l'industrie  sucrière  en  CjJBfe.  Cette  ville  a  exporté  en  1844,  uniquement  sous 
pavillon  anglais,  5.8lJgJp)0  kilog.  de  sucre  brut,  valant  2,0b'2,700  fr. ,  et 
1,951.000  kilog.  de  s^re  candi,  valant  1,414,700  fr.  La  canne  à  sucre  est 
l'objet  d'une  culture  immense  en  Chine,  surtout  dans  le  Fo-kien,  dans  l'île  de 
Formose  et  dans  certaines  parties  de  la  province  de  Canton.  Les  procédés  indus- 
triels employés  pour  la  fabrication  du  sucre  y  sont  encore  dans  l'enfance,  et  néan- 
moins la  Chine  est  aujourd'hui  en  mesure  d'entrer  en  concurrence  avec  les  îles 
de  l'archipel  malais,  telles  que  Java  et  Luçon,  pour  livrer  à  l'Europe  ce  produit 
si  indispensable,  qui  appelle,  on  ne  peut  se  le  dissimuler,  une  modification  dans 
notre  tarif  douanier. 

Le  thé,  le  sucre,  la  soie  grége,  voilà  donc  trois  branches  principales  d'expor- 
tation pour  la  Chine.  Parmi  les  articles  que  ce  pays  peut  encore  nous  fournir,  nous 
citerons  la  porcelaine,  dont  l'inimitable  légèreté  est  bien  connue,  et  qu'on  obtiendra 
dans  le  nord  de  la  Chine  à  bien  meilleur  marché  qu'à  Canton;  les  laques,  pour 
lesquelles  Canton  conserve  au  contraire  une  notable  prééminence;  les  papiers, 
qui,  par  leur  variété  et  leur  bas  prix,  constituent  une  des  plus  belles  industries 
chinoises;  divers  produits  naturels,  tels  que  la  casse,  l'alun,  l'huile  d'anis,  la 
rhubarbe,  le  mercure,  la  racine  de  squine,  enfin  des  objets  de  luxe,  tels  que  les 
parasols  et  les  éventails.  Tous  ces  articles  ont  figuré  dans  les  exportations  de  1844 
pour  des  sommes  considérables. 

Par  ce  tableau  rapide  des  importations  et  des  exportations  de  la  Chine  pendant 
une  seule  année,  on  peut  juger  de  la  place  qu'occuperont  un  jour  les  ports  de  ce 
grand  pays  parmi  les  marchés  du  monde.  Comment  se  défendre  d'admirer  les 
états  européens  dont  l'activité  s'est  montrée  si  puissante  et  si  féconde  sur  ce  point 
du  globe,  autrefois  fermé  à  la  vie  commerciale?  Comment  aussi  échapper  à  un 
sentiment  de  tristesse,  quand  on  songe  qu'au  milieu  des  chiffres  énormes  que  nous 
venons  de  remuer,  la  France  n'a  su  trouver  qu'une  place  de  2  à  500,000  fr.  pour 


ET    LE     COMMERCE     EUROPÉEN.  i  i  •> 

ses  importations  comme  pour  ses  exportations?  En  présence  de  ce  pénible  con- 
traste, on  veut  d'abord  connaître  les  causes  de  notre  irtfériorilé,  et  on  se  demande 
ensuite  si  ces  eauses  peuvent  être  combattues. 

Notre  commerce,  il  faut  bien  le  dire,  n'est  point  [>l;icé  en  Chine  dans  les  con- 
ditions avantageuses  qui  s'offrent  à  13  Grande-Bretagne  et  à  l'Amérique.  Pour  la 
première  de  ces  puissances,  l'opium,  les  colons,  le  thé,  la  soie  grége.  pour  la  se- 
conde, ces  trois  derniers  arlicles  et  les  tissus  de  soie,  sont  des  objets  de  transac- 
tions constantes,  naturelles  et  faciles.  L'Angleterre  possède  à  peu  de  distance  de 
la  Chine  ses  grands  comptoirs  de  l'Inde.  Sa  marine  marchande  emploie  de  nom- 
breux bâtiments  frétés  à  bas  prix;  sa  fabrication  est  arrivée,  grâce  à  l'abondance 
de  la  houille  et  du  fer  sur  les  lieux  de  production,  à  un  degré  d'économie  que 
nous  ne  pourrons  atteindre  qu'après  bien  des  années.  L'Amérique,  de  son  côté, 
trouve  dans  le  bon  marché  de  la  matière  première  un  avantage  inappréciable  p  ur 
ses  importations  de  tissus  de  colon  communs. 

Que  se  passe-t-il  au  contraire  chez  nous?  Le  prix  de  revient  des  cotons  filés  et 
lissés  y  est  p'us  élevé  qu'en  Angleterre;  nous  ne  consommons  que  peu  de  thé; 
nos  colonies  ne  fournissent  point  d'opium,  point  de  colons  en  laine;  en  revanche, 
nous  produisons  nous-mêmes  de  la  soie,  dont  la  Chine  n'a  aucun  besoin.  Ajoutez 
à  ces  premiers  obstacles  une  marine  marchande  en  décadence  le  manque  de  co- 
lonies placées  dans  la  sphère  d'activité  commerciale  de  !a  Chine  et  de  l'Indo- 
Chine,  la  position  désavantageuse  de  notre  commerce  forcé  d'agir,  sans  point 
d'appui,  sans  base  d'opérations,  à  cinq  mille  lieues  des  poris  d'expédition.  La 
nature  et  les  circonstances  semblent,  on  le  voit,  liguées  contre  nous  sur  les  mar- 
chés de  l'extrême  Orient,  et,  sous  peine  de  fâcheux  mécomptes,  nous  ne  devons 
nous  dissimuler  aucun  de  ces  désavantages.  Plus  ces  obstacles  sont  grands,  plus 
il  importe  de  bien  examiner  le  terrain  sur  lequel  on  va  marcher;  ce  n'est  qu'à  ce 
prix  qu'on  peut  reconnaître  si  on  a  tout  fait  pour  tirer  d'une  si  mauvaise  situation 
le  meilleur  parli  possible. 

Foire  ambition  doit-elle  doue  se  borner  à  envoyer  chaque  année  deux  ou  trois 
navires  en  Chine,  comme  nous  le  faisons  depuis  bientôt  deux  siècles;  Faut-il  re- 
noncera l'espoir  d'augmenter  nos  relations  commerciales  avec  ce  pays,  qui  nous 
ouvre  ses  ports,  et  où  nous  voyons  s'accomplir  tant  de  grandes  opérations?  Je  ne 
le  pense  pas,  et  je  suis  convaincu  qu'il  y  a  pour  la  France  sur  ces  côtes  lointaines 
quelque  chose  de  plus  à  faire  que  ce  qu'elle  a  tenté  jusqu'à  présent. 

Examinons  quels  seraient  ceux  de  nos  arlicles  qui  pourraient  le  plus  convenir 
à  la  Chine.  Nous  commencerons  par  les  tissus  de  coton,  cette  base  des  importa- 
tions de  produits  manufacturés  anglais;  certaines  de  nos  étoffes  imprimées,  exac- 
tement appropriées  au  goût  du  pays,  pourraient  s'y  placer,  sinon  très-avantageu- 
sement, du  moins  de  manière  à  encourager  le  commerce  français,  surtout  s'il 
trouvait  en  Chine  des  objets  d'échange  convenables.  Il  ne  faudrait  procéder  que 
par  petits  envois,  principalement  au  début,  car  les  tissus  de  coton  imprimés  sont 
dans  ce  pays  l'objet  d'une  consommation  limitée.  Des  mouchoirs  de  couleur  en 
dimension  voulue,  certains  velours  de  coton,  quelques  rouges  andrinoples  à  des- 
sins, des  étoffes  laine  et  colon  à  grandes  fleurs,  quelques  mouchoirs  blancs  de 
Sainl-Quentin.  voilà,  selon  moi.  ce  que  notre  industrie  cotonnière aurait  à  envoyer 
de  plus  convenable  en  Chine.  Quant  aux  celons  fi  tes  et  aux  calicots  écrus  et 
blancs,  qui  forment  le  tiers  du  commerce  anglais,  le  moment  n'est  pas  encore  venu 
pour  nous  de  les  y  importer.  Nous  pouvons  lutter  avec  la  Grande-Bretagne  pour 


116  CANTON 

les  arlicles  où  le  goût,  la  beauté  du  dessin,  ont  une  large  part;  mais,  lorsque  la 
question  se  réduit  à  un  prix  de  fabrique  plus  ou  moins  élevé,  nous  devons,  quant 
à  présent,  éviter  la  concurrence. 

Nos  draps  légers  pourront  donner  lieu,  il  faut  l'espérer,  à  des  affaires  avanta- 
geuses, si  les  fabricants  français  savent  se  conformer  aux  exigences  des  consomma- 
teurs chinois.  Nos  fabriques  du  midi  paraissent  êire  celles  dont  les  produits,  en 
raison  de  leur  bon  marché,  ont  le  plus  de  chances  de  trouver  un  écoulement  facile 
et  de  pouvoir  lutter  avec  les  spanish  stripes  des  Anglais.  Les  modèles  rapporlésde 
Chine,  que  nos  manufacturiers  peuvent  examiner,  leur  indiquent  exactement  les 
conditions  qu'ils  sont  tenus  de  remplir,  s'ils  ne  veulent  plus  voir  leurs  produits 
vendus  d'une  façon  désastreuse,  comme  l'ont  été  plusieurs  cargaisons  de  draps 
français  expédiées  en  Chine  dan»  ces  derniers  temps.  Notre  industrie  lainière  est 
certainement  appelée  à  trouver  aussi  une  place  sur  ce  marché  lointain,  bien  au- 
dessous  toutefois  de  l'industrie  britannique.  Aux  articles  principaux  d'importa- 
tion que  nous  avons  nommés,  il  sera  bon  de  joindre  quelques  produits  de  l'industrie 
parisienne,  des  glaces  de  petite  dimension  et  à  très-bas  prix,  des  pendules,  des 
bronzes,  des  gravures,  des  cristaux,  des  produits  chimiques;  mais  les  prix,  néces- 
sairement incertains,  de  ces  divers  objets  commandent  de  n'en  faire  d'abord  que 
des  envois  très-limités, 

La  question  capitale  pour  nous  est  moins  dans  les  importations  que  dans  les 
exportations.  Le  faible  bénéûce  que  nous  parviendrions  très-péniblement  à  réaliser 
sur  les  premières  ne  serait  point  un  attrait  suffisant  pour  notre  commerce,  si  quel- 
que chargement  avantageux  ne  devait  pas  être  le  prix  de  ces  lointaines  et  hasar- 
deuses expéditions.  Parmi  les  arlicles  d'exportation  de  la  Chine,  il  en  est  un  qui 
mérite  de  fixer  notre  attention  :  c'est  la  soie  grége.  Nous  ne  pouvons  pas  songer  à 
opérer  nos  retours  avec  des  chinoiseries  :  il  nous  faut  une  base  solide,  un  objet  de 
grande  consommation.  Y  aura-t-il  possibilité  pour  la  France  d'employer  les  soies 
deChanghaï  et  de  Canton,  comme  on  le  fait  en  Angleterre?  Pourrons-nous  rem- 
placer par  des  soies  chinoises  celles  que  nous  achetons  au  Piémont  et  à  la  Lom- 
bardie?  La  gît  l'avenir  de  notre  commerce  avec  la  Chine.  Si  nos  fabricants  parvien- 
nent à  découvrir  un  procédé  pour  manufacturer  convenablement  celte  soie,  en  la 
mélangeant  à  celle  de  noire  pays,  en  la  soumellant  à  des  manipulations  nouvelles, 
ou  en  la  destinant  à  des  tissus  spéciaux,  nos  affaires  avec  l'extrême  Orient  sont 
assurées  ;  car  les  opérations  d'achats  et  de  ventes  sont  étroitement  unies  sur  ces 
marchés,  et,  avec  des  arlicles  de  retour  avantageux,  les  bas  prix  même  des  im- 
portations n'ont  rien  d'effrayant.  Le  bénéfice  sur  la  soie  peut  compenser,  et  bien 
au  delà,  la  perte  sur  la  vente  des  tissus  de  coton  ou  de  laine.  C'est  ainsi  que  les 
Anglais  trouvent  souvent  dans  leurs  achats  de  thés  un  ample  dédommagement  de 
la  venie  à  prix  inférieur  de  leurs  longcloths.  Les  opérations  sont  complexes  en 
Chine  :  toute  affaire  y  a  deux  faces,  car  elle  n'est  qu'un  échange,  et  il  suffit  sou- 
vent qu'une  seule  de  ces  faces  soit  brillante.  En  ce  moment,  l'attention  des  fa- 
bricants du  midi  est  appelée  sur  la  question  des  soies  de  Chine,  et  l'on  peut  espérer 
que  le  problème  ne  lardera  pas  ù  recevoir  une  solution  satisfaisante. 

Outre  la  soie,  si  elle  est  jugée  convenable,  nous  aurions  à  acheter  pour  environ 
800,000  francs  de  thé  destiné  à  la  consommation  française,  et  peut-être,  si  nos 
relations  avec  la  Chine  prenaient  de  l'extension,  serions-nous  à  même  d'appro- 
visionner de  cet  article  quelques  petits  étals  voisins.  Restent  la  rhubarbe,  les 
laques,  le  vermillon,  les  porcelaines,  les  nankins,  qui  pourront  compléter  nos 


OU    LE    COMMSnCE    EUROPÉEN.  11? 

chargements.  A  ces  articles  viendront  se  joindre  a\issi,  selon  toute  apparence, 
quelques  substances  tinctoriales  chinoises,  dont  les  échantillons  sont  en  ce  mo- 
ment soumis  à  une  commission  composée  de  plusieurs  notabilités  de  la  science 
et  du  commerce. 

Si,  comme  tout  le  fait  supposer,  une  société  se  forme  en  France  pour  l'exploi- 
tation des  marchés  de  l'extrême  Orient,  des  comptoirs  devront  être  établis  à 
Canton,  et  sans  doute  à  Manille,  a  Dalavia,  à  Singapore,  afin  de  relier  ces  points 
importants  et  de  donner  de  l'ensemble  à  nos  affairés.  Notre  commerce  a  déjà  des 
relations  toutes  formées  à  Balavia,  qui,  malgré  ses  droits  de  douane  élevés,  est 
un  excellent  marché  pour  nos  indiennes  et  pour  plusieurs  de  nos  articles  de  Paris. 
Les  Philippines  consommaient  jadis  des  quantités  considérables  de  mouchoirs  et 
de  cambayas  de  notre  fabrication.  Notre  commerce,  privé  de  bons  renseignements, 
a  négligé  ces  précieux  débouchés,  qui  sont  presque  entièrement  perdus  pour  lui. 
Des  agents  intelligents  et  dévoués,  placés  à  Manille  et  à  Batavia,  lui  rendraient 
sans  aucun  doute,  dans  le  premier  de  ces  ports,  l'importance  qu'il  n'aurait  jamais 
dû  perdre,  et  développeraient,  dans  l'autre,  des  relations  très-bien  entamées. 

Les  divers  navires  expédiés  de  France  suivraient  naturellement,  pour  atteindre 
la  Chine,  des  itinéraires  différents.  L'un,  par  exemple,  irait  solder  une  partie  de 
ses  marchandises  à  Bourbon  contre  du  numéraire  qu'il  placerait  à  un  bon  taux 
à  Calcutta,  où  il  pourrait  charger  du  coton  en  laine  et  d'autres  denrées  pour 
Canton.  Un  second  navire  prendrait  à  Singapore  de  l'étain,  qui  se  place  bien  en 
Chine;  il  passerait  à  Manille,  où  il  laisserait  des  cambayas,  et  il  y  commanderait 
en  même  temps  à  l'agent  français  un  chargement  de  retour  composé  de  café, 
d'indigo,  de  bois  de  sapan,  etc.  Un  autre  bâtiment  relâcherait  à  Java,  y  déposerait 
une  partie  de  ses  marchandises,  se  dirigerait  vers  Canton,  et  reviendrait  prendre 
à  Java  un  chargement  commandé  à  l'avance.  Cinq  ou  six  navires  frétés  par  la  com- 
pagnie suffiraient  sans  doute  à  ses  relations  dans  les  premiers  temps,  mais  le 
nombre  de  ces  navires  pourrait,  nous  le  croyons,  s'élever  à  huit  ou  neuf  au  bout 
de  quelques  années,  et  ce  serait  un  résultat  très-satisfaisant. 

Telle  nous  paraît  être  la  marche  à  suivre  dans  l'état  actuel  de  nos  relations; 
avec  la  Chine.  L'avenir  qui  s'offre  à  nous  dans  cet  empire,  bien  qu'il  ne  réponde 
peut-être  pas  à  tous  nos  rêves,  est  loin  cependant  de  mériter  nos  dédains.  Nos 
rapports  avec  l'extrême  Orient,  restreints  même  à  ces  limites,  offrent  encore  assez 
d'avantages  pour  stimuler  cette  mollesse  et  cette  timidité  qu'on  a  été  en  droit 
quelquefois  de  reprocher  à  nos  négociants.  Il  faut  espérer  qu'en  présence  du 
monde  nouveau  ouvert  à  l'Europe,  le  commerce  français  unira  ses  efforts  et  se 
fera  représenter  dignement  sur  ces  rives  lointaines,  où  nous  porterons  enfin  l'unité 
d'action  et  de  volonté,  la  persévérance  et  le  zèle  qui  seuls  peuvent  faire  prospérer 
nos  entreprises. 

Auguste  Haussmann, 
Membre  de  la  mission  de  Fiance  en  Chine. 


tome  tv. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


51  octobre  1846. 


Il  est  possible  maintenant  d'embrasser  dans  son  ensemble  la  question  espa- 
gnole. Sur  cette  grande  affaire,  notre  langage  a  été,  dès  l'origine,  net  et  positif, 
parce  que  notre  conviction  était  profonde.  Chemin  faisant,  nous  avons  pu  justi- 
fier notre  opinion  par  des  renseignements  qui  ont  été  fort  remarqués,  et  qu'ont 
reproduits  plusieurs  des  organes  les  plus  importanis  de  la  presse  non-seulement 
en  France,  mais  en  Angleterre  et  en  Allemagne.  Aujourd'hui  un  dénoûmenl  heu- 
reux a  mis  un  terme  à  tous  les  doutes,  à  toutes  les  inquiétudes.  Le  retour  des 
princes  et  l'arrivée  en  France  de  Mme  la  duchesse  de  Montpensier  permettent  de 
porter  sur  la  situation  un  jugement  complet  et  impartial. 

Si  nous  n'avions  vu  dans  le  double  mariage  qu'une  satisfaction  donnée  à  des 
sentiments  de  famille,  nous  n'eussions  pas  accordé  à  cette  négociation  une  atten- 
tion aussi  sérieuse;  mais  comment,  en  présence  des  rapports  intimes  qu'établis- 
sent entre  la  France  et  l'Espagne  le  voisinage,  les  souvenirs  historiques  et  les 
traités  tant  anciens  que  nouveaux,  comment  pouvait-on  refuser  à  une  pareille 
affaire  une  véritable  importance  politique?  Sans  doute  on  doit  toujours  mettre  en 
première  ligne  les  besoins  et  les  intérêts  des  peuples;  seulement,  pour  arriver  à 
servir  ces  intérêts  et  ces  besoins,  il  faut  recourir  à  des  combinaisons,  à  des  moyens 
qu'on  appellera,  si  l'on  veut,  secondaires,  mais  dont  la  nécessité  n'est  pas  moins 
réelle.  Ces  combinaisons,  ces  moyens,  nous  les  trouvons  dans  les  alliances  des  fa- 
milles royales,  dans  l'avènement  des  dynasties.  De  nos  jouis,  un  écrivain  éminent 
a  mis  en  toute  lumière  cette  vérité  politique,  que  l'histoire  constate  à  chaque  pas, 
et  c'est  précisément  en  nous  initiant  au  secret  des  négociations  relatives  à  la  suc- 
cession d'Espagne  sous  Louis  XIV,  que  M.  Mignet  nous  a  signalé  la  toute-puis- 
sance des  causes  générales  derrière  les  causes  secondaires  de  mariages,  de  dynas- 
ties et  de  lois  de  succession.  Nous  étions  donc  d'accord  avec  les  meilleurs  esprits, 
quand  nous  avons,  dès  le  principe,  reconnu  à  cette  question  toute  sa  portée  dans 
le  présent  et  pour  l'avenir. 

Il  fallait  une  conclusion  à  la  politique  que  nous  avions  suivie  depuis  treize  ans 
à  l'égard  de  l'Espagne.  Quand  Ferdinand  VII  eut  fermé  les  yeux,  la  France  accepta 
et  travailla  a  maintenir  l'ordre  de  succession  qu'il  avait  établi,  et  qui  devait,  par 


RE  VITE.   —  CHRONIQUE.  119 

les  femmes,  perpétuer  en  Espagne  la  race  de  Philippe  V.  Quel  démenti,  quel  hon- 
teux dénoûment  à  celte  politique,  si  la  reine  Isabelle,  dont  nous  avions  protégé  le 
berceau,  eût  donné  sa  main  à  un  prince  autre  qu'un  Bourbon  !  Lord  Aberdeen, 
quand  il  était  aux  affaires,  eut  la  bonne  foi  de  reconnaître  que  le  gouvernement 
français  ne  pouvait  accepter  un  pareil  résultat.  Il  comprit  que  la  quadruple 
alliance  ne  pouvait  avoir  pour  effet  l'humiliation  de  la  France  dans  la  question 
capitale  du  mariage 'de  la  reine  Isabelle.  Lord  Palinerston  a  eu  d'autres  pensées,  il 
a  voulu  nous  infliger  un  échec  qui  devait  nous  être  des  plus  sensibles.  En  l'évi- 
tant, nous  avons  su  à  la  fois  défendre  les  traditions  de  la  vieille  politique  fran- 
çaise et  donner  satisfaction  à  l'esprit  nouveau  de  la  révolution  de  juillet.  Ne  l'ou- 
blions pas,  le  gouvernement  de  la  reine  Isabelle  représente  et  représentera  de  plus 
en  plus  les  principes  de  la  monarchie  constitutionnelle  dans  le  midi  de  l'Europe. 
S'il  en  était  autrement,  don  Carlos  et  son  parti  n'existeraient  pas  et  n'auraient 
pas  de  raison  d'être.  La  politique  qui  vient  de  triompher  n'a  donc  pas  seulement 
servi  un  intérêt  dynastique,  elle  a  bien  mérité  de  la  cause  constitutionnelle  en 
Europe. 

Voici  un  autre  résultat  qui  n'est  pas  moins  remarquable,  c'est  que  les  puis- 
sances qui  vivent  en  dehors  du  système  représentatif  paraissent  assister  sans  émo- 
tion à  ce  qui  se  passe.  Cependant  les  provocations  ne  leur  ont  pas  manqué.  Lord 
Palmerston  s'est  adressé  aux  cabinets  de  Vienne,  de  Saint-Pétersbourg  et  de 
Berlin  :  il  a  cherché  à  leur  faire  épouser  son  mécontentement  et  ses  griefs.  Avec 
des  nuances  diverses,  il  a  trouvé  partout  sur  le  fond  des  choses  une  froide  ré- 
serve, et  l'intention  très-marquée  de  ne  point  prendre  parti  dans  le  différend  qui 
s'est  élevé  entre  les  deux  cours  des  Tuileries  et  de  Saint-James.  Les  trois  puis- 
sances ont  chacune  des  préoccupations  fort  graves.  Le  cabinet  de  Berlin  est  tou- 
jours comme  en  échec  devant  la  question  de  savoir  à  quel  moment  et  dans  quelle 
mesure  il  donnera  à  la  monarchie  du  grand  Frédéric  une  constitution  représen- 
tative. L'Autriche  désire  peu  compliquer  par  de  nouveaux  incidents  les  embarras 
que  lui  causent  la  Gallicie,  la  Suisse  et  l'Italie.  Quel  est  l'intérêt  qui  pourrait 
porter  le  czar  à  se  déclarer  pour  l'Angleterre  contre  la  France  dans  la  question 
d'Espagne?  D'ailleurs,  à  quel  titre  les  trois  cabinets,  quand  même  ils  l'eussent 
désiré,  eussent-ils  pu,  sur  cette  affaire,  exprimer  un  avis?  La  monarchie  consti- 
tutionnelle de  la  reine  Isabelle  n'existe  pas  pour  eux;  ils  ne  l'ont  pas  reconnue. 
Comment  donc  eussent-ils  émis  sur  le  mariage  de  la  reine  et  de  sa  sœur  une  opi- 
nion, un  blâme?  Leur  dignité,  la  force  des  choses,  leur  conseillaient  de  s'abstenir, 
et  c'est  ce  qu'ils  ont  fait.  Aussi,  lorsque  lord  Palmerston  a  voulu  recruter  contre 
nous  des  ressentiments,  on  ne  lui  a  pas  répondu.  Il  a  tenté  inutilement  de  renouer 
contre  nous  une  coalition  oomme  en  1840.  Pendant  six  ans,  l'Europe  s'est  mo- 
difiée à  notre  égard,  et  c'est  un  effet  considérable  de  l'expérience  et  du  temps.  Le 
gouvernement  de  1830  a  acquis  aujourd'hui  assez  d'autorité  au  dehors  pour  que 
ses  prétentions  légitimes  ne  suscitent  plus  de  protestations  et  de  résistances 
injustes. 

Quand  le  pays  et  son  gouvernement  se  trouvent  engagés  dans  des  difficultés 
dont  l'heureuse  solution  importe  à  leur  honneur,  à  leur  dignité,  il  appartient  à 
l'opinion,  à  la  presse,  de  leur  prêter  un  utile  appui.  Lord  Palmerston  avait  repris, 
en  1846,  l'attitude  de  1840.  Il  annonçait  encore  l'intention  d'annuler  l'influence 
de  la  France.  En  effet,  il  disait  dans  sa  note  du  22  septembre  que  i  la  France 
possède  dans  son  vaste  territoire  et  dans  ses  immenses  ressources  les  moyens  de 


120  HEVtTE.  —   CHRONIQUE. 

se  maintenu'  dans  le  liant  rang  que  la  Providence  l'a  destinée  à  occuper,  »  et  il 
ajoutait  que  a  toute  tentative  de  sa  part  pour  se  créer,  par  des  moyens  indirects, 
une  influence  illégitime  sur  d'autres  étals  moins  puissants  devait  aboutir  néces- 
sairement, et  par  la  nature  même  des  choses,  à  des  désappointements  et  à  des 
échecs.  »  La  pensée  du  ministre  anglais  n'était  pas  ambiguë.  Il  signifiait  à  la 
France  qu'elle  eût  à  s'effacer;  c'était  presque  une  abdication  morale  qu'il  lui  pres- 
crivait. Fallait-il  céder  à  celte  invitation  étrange?  Quel  est  l'homme  politique 
qui  eût  osé  en  donner  le  conseil?  Nous  le  demandons  à  ceux  qui  ont  blâmé  le 
plus  vivement  la  conclusion  des  deux  mariages. 

Nous  croyons  que  devant  les  chambres,  en  présence  des  faits  et  des  documents 
qui  serviront  à  les  établir,  l'opposition  sentira  le  besoin  de  modifier  le  langage 
tenu  sur  celte  affaire  par  quelques-uns  de  ses  organes.  Si  vif  que  soit  le  pen- 
chant qui  vous  entraîne  à  blâmer  la  conduite  de  vos  adversaires  politiques,  il  y  a 
des  souvenirs,  des  principes  qu'on  ne  peut  oublier;  il  y  a  un  intérêt  commun 
qu'on  doit  vouloir  servir,  sur  quelques  bancs  que  l'on  siège  :  c'est  celui  du  pays. 
En  cherchant  des  modèles  de  bonne  conduite  parlementaire,  nous  rappelions, 
il  y  a  quelque  temps,  comment  dans  une  circonstance  grave  lord  John  Russell 
avait  donné  loyalement  son  concours  à  sir  Robert  Peel.  Il  y  a  un  autre  exemple 
qui  convient  d'une  manière  encore  plus  directe  à  la  question  qui  nous  occupe  : 
c'est  l'appai  qu'en  1840  les  tories  prêtèrent  à  lord  Palmerslon  après  le  traité  du 
15  juillet;  ils  ajournèrent  leurs  ressentiments,  ils  suspendirent  leurs  attaques 
contre  le  cabinet  whig,  que  la  force  des  choses  fit  tomber  dix-huit  mois  pins  tard. 
Les  tories,  n'en  douions  pas,  nous  oû'riront  encore  aujourd'hui  le  même  spectacle. 
Quels  que  puissent  être  au  fond  leurs  sentiments  sur  la  question,  et  leurs  passions 
contre  leurs  adversaires,  ils  n'attaqueront  pas  le  ministre  qui  représente  non  plus 
seulement  son  parti,  mais  l'Angleterre  elle-même  engagée  dans  un  différend 
avec  un  cabinet  étranger.  C'est  un  des  traits  qui  honorent  le  caractère  anglais 
que  celle  solidarité  dans  les  grandes  affaires  qui  touchent  à  l'honneur  national. 
Il  y  a  certes  dans  les  rangs  de  Topposition  française  assez  d'intelligence  et  de 
patriotisme  pour  imiter  à  propos  une  telle  conduite. 

Si  l'opposition  parlementaire  accordait  au  cabinet,  dans  la  question  d'Espagne, 
en  habile  appui,  une  approbation  méritée,  au  lieu  de  s'affaiblir,  elle  aurait  plus 
d'autorité  dans  l'exercice  de  ses  droits  et  de  ses  devoirs,  dans  les  conseils  qu'elle 
aurait  à  donner  au  gouvernement  pour  qu'il  sûl  faire  face  aux  nécessités  d'une 
situation  nouvelle.  En  effet,  loin  que  tout  soit  terminé  par  la  célébration  des 
mariages  et  le  retour  des  princes,  il  serait  plus  juste  de  dire  qu'un  nouvel  ordre 
de  choses  commence  pour  nos  relations  extérieures.  La  base  est  déplacée;  le  point 
de  départ  ne  saurait  plus  être  le  même.  Il  y  a  trois  mois,  c'était  l'alliance,  c'était 
l'entente  entre  l'Angleterre  et  la  France  qui  était  la  clef  de  voûte  de  notre  poli- 
tique étrangère.  Aujourd'hui  l'Angleterre  est  à  notre  égard  singulièrement  re- 
froidie; elle  se  dit  blessée,  et,  s'il  n'y  a  pas  rupture  ouverte,  il  n'y  a  plus  la 
bonne  intelligence  de  i 8 i 5 .  Lord  Palmerslon  n'a  pas  encore  répliqué  à  la  note 
de  M.  Guizot,  qui  a  dû  lui  parvenir  le  8  octobre;  le  bruit  avait  couru,  dans  ces 
derniers  jours,  qu'il  aurait  directement  adressé  une  lettre  au  roi  :  il  n'en  est  rien. 
Les  faits  qui  viennent  de  s'accomplir  rendent  à  lord  Palmerslon  une  réponse  très- 
difficile.  H  n'a  pas  réussi  dans  sa  ler.tative  de  paralyser  l'action  de  la  France,  et 
cet  échec  ne  doit  pas  lui  inspirer  uit  grand  empressement  à  reprendre  la  plume. 
Toutefois  ce  silence,  dût-il  se  prolonger  encore,  ne  saurait  faire  illusion  sur  les 


REVCE. CHRONIQUE.  121 

i 

sentiments  du  ministre  anglais,  qui,  à  coup  sur,  n'oubliera  ni  ne  pardonnera  rien. 
Les  whigs  travaillent,  non  sans  succès,  à  se  fortifier  de  plus  en  plus;  sir  Robert 
Peel  ne  peut  songer  maintenant  à  revenir  aux  affaires.  Les  vvhigs  se  flattent  de 
voir  les  amis  de  l'ancien  premier  ministre  s'unir  à  eux  dans  la  chaleur  des  lutles 
parlementaires.  Alors  certaines  difficultés  qui  tiennent  aux  personnes  se  trouve- 
raient écartées  ou  aplanies.  Enfin  on  annonce  que  lord  Aberdeen  tient  sur  les 
affaires  d'Espagne  le  même  langage  que  lord  Palmerston.  Ces  indices  montrent 
combien  notre  gouvernement  doit  mettre  tout  ensemble  dans  sa  conduite  de  cir- 
conspection et  de  fermeté.  Il  se  présente  aujourd'hui  à  l'Europe,  non  plus  avec 
l'amitié  de  l'Angleterre,  mais  dans  une  sorte  d'isolement  qui,  nous  le  croyons, 
n'est  pas  redoutable  pour  la  France.  Celte  situation  nouvelle  n'est  pas  au-dessus 
des  forces  du  gouvernement  de  1830,  qui  compte  aujourd'hui  seize  années  de 
durée,  pendant  lesquelles  on  a  pu  se  convaincre  au  dehors  qu'il  était  nécessaire 
à  l'ordre  européen.  La  France  peut  avec  sécurité  observer  et  attendre;  il  y  a  des 
alliances  que  le  temps  et  la  force  des  choses  lui  apporteront:  on  la  recherchera 
d'autant  plus  qu'elle  sera  plus  calme  et  moins  empressée. 

Il  serait  puéril  de  vouloir  le  dissimuler,  il  y  a  eu  changement  de  front  dans 
la  politique  du  gouvernement  de  1830.  Même  ce  changement  subit  et  complet  a 
porté  l'élonneinenl  dans  les  rangs  des  conservateurs.  Plusieurs  d'entre  eux  se 
sont  vus  troublés  dans  leur  quiétude  :  tout  mouvement  leur  fait  peur,  toute 
initiative  les  déconcerte.  Ce  ne  sont  pas  là  les  conservateurs  dont  nous  serions 
jaloux  de  soutenir  la  cause  et  la  politique;  ils  ont  le  culte  de  l'immobilité;  aussi 
seraient-ils  disposés  à  considérer  comme  téméraire  ce  qui  nous  a  paru  stricte- 
ment nécessaire  à  l'honneur,  aux  intérêts  de  la  France.  Il  y  a  trois  mois,  nous 
remarquions  que  la  composition  de  la  nouvelle  chambre  obligerait  le  cabinet, 
dans  la  prévision  de  son  avenir,  à  modifier  son  attitude.  Il  est  arrivé  par  la  toute- 
puissance  des  événements  et  de  l'imprévu  que  ce  changement  nécessaire  a  com- 
mencé par  se  produire  dans  la  politique  extérieure. 

Quant  aux  modifications  dans  les  personnes,  les  rumeurs  que  dans  ces  der- 
niers jours  on  a  voulu  accréditer  sur  ce  sujet  nous  paraissent  sans  fondement. 
M.  le  duc  de  Dalmatie  garde  la  présidence  nominale  du  conseil;  il  ne  saurait 
s'en  trouver  dessaisi  que  de  son  plein  gré,  si  un  jour  il  la  croyait  peu  compatible 
avec  ses  convenances  et  sa  dignité  personnelle.  Lorsque  la  nouvelle  chambre 
s'est  rassemblée  cet  été,  plusieurs  de  ses  membres  ont  été  surpris  et  presque 
choqués  de  l'absence  du  maréchal.  C'étaient  sans  doute  des  députés  nouveaux 
et  rigoristes,  qui  se  faisaient  une  idée  exagérée  des  devoirs  d'un  président  du 
conseil.  Ceux  qui  ont  prononcé  le  nom  de  M.  Hippolyte  Passy  comme  successeur 
de  M.  Lacave-Laplagne  auraient  pu  se  rappeler  qu'à  la  mort  de  M.  Humann, 
quand  l'héritage  de  ce  dernier  lui  fut  offert,  M.  Passy  ne  put  s'entendre  avec  le 
cabinet  du  29  octobre.  Il  demanda  deux  jours  pour  faire  connaître  au  ministère 
son  programme,  pour  se  mettre  d'accord  avec  M.  Dufaure,  sans  lequel  il  ne  vou- 
lait pas  entrer  dans  le  conseil.  Qu'arriva-l-il  ?  Avant  les  vingt-quatre  heures, 
M.  Lacave-Laplagne  prêtait  serment  entre  les  mains  du  roi  comme  ministre  des 
finances. 

Tous  ces  bruits  concernant  plusieurs  modifications  dans  le  cabinet  semblent 
avoir  eu  pour  point  de  départ  un  incident  qui,  bien  que  fort  simple,  n'a  pas  laissé 
de  produire  une  sensation  assez  vive  :  nous  voulons  parler  de  la  visite,  ou  plutôt 
des  deux  visites  de  lord  Normauby  à  Champlatreux.  Depuis  longtemps,  lord  Nor- 


122  REVUE.  CHRONIQUE. 

manby  est  lié  avec  M.  le  comte  Mo!é,  et  sa  présence  à  Champlatreux  était  chose 
fort  naturelle.  Cependant,  quand  on  sut  que  lord  Normanby  se  disposait  à  partir 
pour  Champlatreux,  les  conseils  ne  lui  manquèrent  pas  :  on  lui  fit  observer  qu'au 
milieu  des  circonstances  délicates  où  se  trouvaient  les  deux  cabinets  de  Londres 
et  de  Paris,  une  visite  à  M.  Mole  serait  l'objet  de  mille  commentaires;  qu'on  lui 
donnerait  l'importance  d'un  événement  politique,  et  qu'à  coup  sûr  elle  cause- 
rait au  ministère  du  déplaisir  et  de  l'inquiétude.  Tout  en  reconnaissant  ce  que 
ces  observations  pouvaient  avoir  de  juste,  lord  Normanby  fit  remarquer  qu'il 
n'avait  en  ce  moment  aucune  raison  d'être  agréable  à  M.  Guizot,  et  il  partit.  A 
Champlatreux,  une  lettre  de  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  vint  lui  ap- 
prendre que  ce  dernier  avait  une  communication  à  lui  faire.  Lord  Normanby 
revint  à  Paris  entendre  la  lecture  de  la  note  du  5  octobre;  puis  il  retourna  chez 
M.  le  comte  Mole.  Enfin  les  deux  nobles  personnages  allèrent  ensemble  aux 
courses  de  Chantilly.  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour  donner  naissance  à  une  foule 
de  conjectures  :  on  parla  de  la  retraite  de  M.  Guizot;  on  annonça  que  l'Angle- 
terre, par  l'organe  de  lord  Normanby,  faisait  des  ouvertures  à  M.  le  comte  Mole, 
qui  réparerait  par  des  complaisances  les  torts  de  son  prédécesseur.  Quoique 
dépourvus  de  raison,  ces  bruits  circulèrent  durant  quelques  jours;  ils  offensaient 
non-seulement  le  bon  sens,  mais  le  caractère  d'un  homme  d'état  dont  les  actes 
n'ont  donné  à  personne  le  droit  de  penser  qu'il  pourrait  revenir  au  pouvoir  pour 
sanctionner  par  sa  présence  une  politique  de  concessions  et  de  faiblesse  envers 
l'étranger.  D'ailleurs,  pour  peu  qu'on  voulût  y  réfléchir,  n'étail-il  pas  évident 
que  le  cabinet,  au  moment  où  il  venait  de  prendre  la  responsabilité  des  affaires 
d'Espagne,  ne  pouvait  quitter  le  pouvoir,  et  se  trouvait,  par  les  événements 
mêmes,  appelé  à  défendre  sa  politique  devant  les  chambres? 

L'Espagne  a  jusqu'à  présent  trompé  l'attente  de  ceux  qui  nous  avaient  montré 
dans  le  double  mariage  la  cause  et  le  signal  d'une  inévitable  anarchie.  Sans  trop 
nous  porter  garants  de  l'avenir,  il  nous  semble  qu'on  peut  féliciter  l'Espagne  des 
résultats  qui  ont  été  obtenus  dans  ces  derniers  temps.  Le  terrain  est  déblayé. 
La  Péninsule  peut  entrer  aujourd'hui  en  possession  de  son  indépendance  ;  elle  a 
résolu  deux  difficultés  sérieuses  :  le  mariage  de  la  reine,  la  réforme  de  sa  con- 
stitution. Tant  que  la  reine  Isabelle  et  sa  sœur  n'étaient  pas  mariées,  une  incer- 
titude fâcheuse  planait  sur  l'avenir  des  héritières  de  Ferdinand  VII  et  de  la  monar- 
chie de  Philippe  V.  Par  quelles  combinaisons  assnrerail-on  la  perpétuité  de 
la  maison  de  Bourbon  sur  le  trône  d'Espagne?  Cet  important  problème  vient  de 
recevoir  une  solution  longtemps  attendue.  D'un  autre  côté,  si  la  constitution, 
promulguée  en  juin  1837,  proclamait  la  monarchie  et  plusieurs  des  grands  prin- 
cipes de  l'ordre  social,  elle  renfermait  aussi  des  germes  de  trouble  qui  rendaient 
impossible  l'exercice  d'un  gouvernement  régulier,  et  qu'il  était  nécessaire  d'ex- 
tirper. Ainsi  les  ctyuntamievtos  et  les  gardes  civiques  avaient  une  action  indépen- 
dante du  pouvoir  central.  Comment  gouverner  dans  de  pareilles  conditions?  La 
réforme  de  la  constitution  était  donc  une  œuvre  nécessaire  dont  l'accomplisse- 
ment permet  et  assure  aujourd'hui  en  Espagne  le  développement  d'une  sage 
liberté. 

En  ce  moment,  les  corlès  qui  ont  mené  à  bien  ces  deux  questions  considéra- 
bles du  mariage  de  la  reine  et  de  la  réforme  de  la  constitution  sont  dissoutes. 
De  nouvelles  élections  appelleront  bientôt  l'Espagne  à  l'exercice  de  ses  droits  con- 
stitutionnels :  qu'elfe  s'en  serve  en  se  maintenant  pure  de  tout  esprit  de  faction, 


REVUE. CHRONIQUE.  123 

avec  une  modération  loyale  et  prudente.  Aujourd'hui  l'Espagne  a  ses  destinées 
entre  ses  mains.  Puisse  la  nation  et  son  gouvernement  se  réunir  dans  une  même 
pensée,  la  volonté  sincère  de  fonder  une  véritable  monarchie  représentative!  Si 
l'Espagne  n'avait  pas  assez  de  ses  souvenirs  les  plus  récents  pour  détester  à  la  fois 
l'anarchie  et  l'arbitraire,  qu'elle  considère  le  Portugal. 

Au  reste,  on  peut  remarquer  déjà  de  l'autre  côté  des  Pyrénées  quelques  élé- 
ments de  régénération  et  de  force.  11  serait  injuste  de  ne  pas  reconnaître  que  les 
mesures  adoptées  par  M.  Alexandre  Mon  pour  donner  à  la  Péninsule  une  organi- 
sation administrative  et  financière  ont  été  heureuses  sur  plusieurs  points.  Une 
main  ferme,  celle  du  général  Narvaez,  a  su  reconstituer  l'armée  espagnole,  dont 
la  brillante  tenue  a  vivement  frappé  M.  le  duc  d'Aumale.  L'Espagne  compte  en  ce 
moment  quatre-vingt  mille  hommes  sous  les  armes.  C'est  maintenant  sur  sa  ma- 
rine que  nous  voudrions  voir  se  tourner  la  sollicitude  de  ses  administrateurs. 
Déjà  quelques  efforts  ont  été  tentés.  Dans  ces  derniers  temps,  le  gouvernement  es- 
pagnol a  armé  un  vaisseau,  le  Soberano,  et  deux  ou  trois  frégates.  Nous  n'igno- 
rons pas  toutes  les  difficultés  que  présente  à  l'Espagne  la  restauration  de  sa  ma- 
rine. Des  arsenaux  tombés  en  ruine,  des  officiers  vieillis  ou  morts  de  misère  sans 
avoir  été  remplacés,  les  traditions  d'une  longue  expérience  oubliées  ou  mécon- 
nues, tout  cela,  il  faut  en  convenir,  peut  porter  dans  les  esprits  un  assez  sombre 
découragement.  Cependant,  quand  on  possède  les  Baléares,  l'île  de  Cuba  et  les 
Philippines,  on  doit  reconnaître  la  nécessité  de  créer  une  protection  efficace  pour 
ces  riches  annexes  d'un  grand  empire.  Minorque  est  ouvert  de  tous  côtés  à  l'in- 
vasion, Cuba  est  cerné  par  les  colonies  anglaises.  L'Espagne  doit  vouloir  réunir 
dans  ses  ports  les  moyens  de  défendre  d'aussi  belles  possessions,  et  les  mettre 
à  l'abri  d  un  coup  de  main.  Elle  peut  compter  avec  quelque  orgueil  sur  les  res- 
sources que  lui  offrent  la  richesse  de  son  littoral  et  de  sa  population  maritime, 
ainsi  que  la  vigueur  morale  de  ses  habitants.  La  nation  qui,  au  xvie  et  au  xvne  siè- 
cle, a  mis  de  si  puissantes  Hottes  à  la  mer,  doit  travailler  à  se  créer  un  nouvel 
établissement  naval  sur  des  bases  raisonnables  qui  soient  en  harmonie  avec  les 
besoins  du  présent.  Tout  ce  qu'entreprendra  l'Espagne  pour  arriver  à  ce  but  sera 
parmi  nous,  elle  ne  peut  l'ignorer,  'objet  d'une  sympathie  sincère.  Il  est  en  effet 
dans  l'esprit  et  le  rôle  de  la  France  d'applaudir  aux  intéressants  efforts  qu'ont 
faits  depuis  quelques  années  plusieurs  états  pour  se  donner  une  marine.  La  baie 
de  Gênes  et  celle  de  Naples  ont  vu  se  rassembler,  sous  le  pavillon  sarde  et  sous 
le  pavillon  des  Deux-Siciles,  d'assez  nombreux  bâtiments  de  guerre,  remarqua- 
bles par  leur  tenue  et  leur  organisation  militaire.  La  marine  autrichienne  est  loin 
d'être  restée  stationnaire.  Un  mouvement  général  pousse  aujourd'hui  les  peuples 
à  se  déployer  sur  mer;  même  les  nations  que  la  nature  n'a  point  faites  maritimes 
veulent  le  devenir. 

Depuis  longtemps  on  n'avait  vu  les  événements  se  succéder  en  Europe  comme 
aujourd'hui.  L'autre  jour,  c'était  l'Allemagne  qui  semblait  prête  à  courir  aux 
armes  pour  faire,  disait-elle  bravement,  avec  les  duchés  danois  ce  que  les  Améri- 
cains faisaient  avec  l'Orégon,  pour  s'enrichir  d'un  territoire  à  sa  convenance: 
encore  était-elle  fort  irritée  contre  ceux  qui  n'estimaient  point  la  raison  suffi- 
sante; le  débat  n'est  pas  uni,  mais  le  bruit  est  tombé:  c'est  souvent  la  même 
chose.  Hier  éclatait  à  Genève  une  commotion  qui  malheureusement  en  prépare 
d'autres  plus  graves.  Aujourd'hui  enfin  c'est  le  tour  du  Portugal,  et  tel  est  main- 
tenant le  contact  étroit  qui  rapproche  toutes  les  puissances,  que  cette  explosion 


124  REVUE.   — -CHRONIQUE. 

qui  se  produit  à  l'extrémité  du  continent  pourrait  bien  avoir  sur  les  relations  euro- 
péen nés  des  effets  plus  directs  et  plus  immédiats  que  les  événements  niêmede  la  Suisse. 

Il  existe  désormais  une  solidarité  générale  entre  les  petits  états  et  les  grands, 
et  les  premiers  tiennent  assez  de  place  dans  l'histoire  des  autres  pour  qu'on  doive 
s'en  enquérir  davantage.  Il  est  fâcheux  que  nous  ne  sachions  jamais  nous  trans- 
porter hors  de  chez  nous  pour  juger  nos  voisins,  et  que  nous  voulions  toujours 
retrouver  chez  eux  nos  arrangements  et  nos  idées.  C'est  le  moyen  de  tomber  dans 
de  perpétuelles  confusions,  et  en  Portugal  plus  qu'ailleurs.  On  se  trompe  si  l'on 
suppose  là  quelque  chose  qui  ressemble  aux  réalités  les  plus  vulgaires  de  l'ordre 
constitutionnel,  à  la  sincérité  même  extérieure  des  formes  parlementaires,  au 
développement  logique  des  opinions  et  des  caractères  ;  on  se  trompe  plus  encore 
si  on  imagine  des  partis  bien  distincts  et  conséquents  à  leurs  principes,  un  per- 
sonnel tout  prêt  pour  en  remplir  les  cadres,  un  état-major  d'hommes  politiques 
dévoués  à  leur  drapeau.  La  monarchie  portugaise,  malgré  les  embarras  et  la  pau- 
vreté de  la  couronne,  est  restée  au  fond  une  monarchie  de  palais,  provoquant 
ou  combattant  des  conspirations  armées  avec  des  intrigues  de  cour,  ignorant  l'art 
difficile  de  traiter  régulièrement  avec  des  pouvoirs  publics.  La  population  portu- 
gaise, dégoûtée  de  troubles  sans  cesse  renaissants.,  à  peu  près  privée  de  classes 
moyennes,  demeure  indifférente  aux  affaires  de  l'étal,  tant  qu'elle  n'en  souffre 
point  un  tort  matériel.  Ce  sont  les  paysans  du  Minho  qui  ont  commencé  la  guerre 
contre  les  Cabrai  pour  ne  point  payer  une  taxe  de  plus  ;  il  se  pourrait  que  le  coup 
d'état  qui  au  bout  de  quatre  mois  renverse  leur  successeur  ait  eu  sa  meilleure 
chance  dans  le  concours  des  employés  qu'on  ne  payait  plus  du  tout.  Les  employés, 
très-nombreux,  très-médiocrement  rétribués,  fonctionnent  en  même  temps  comme 
électeurs,  et  jusqu'ici  ont  nommé  ou  peuplé  les  chambres.  Ce  qui  reste  de  bour- 
geoisie libre  et  de  vieille  noblesse  s'abstient  par  paresse  ou  par  incapacité  ;  des 
commis  ou  des  juges  parvenus,  des  soldats  heureux,  forment  une  aristocratie  nou- 
velle au  milieu  de  laquelle  il  reste  à  peine  quelques  anciens  noms.  C'est  de  là  que 
sortent  presque  tous  les  mouvements  du  pays,  exploités  par  leurs  chefs,  comme 
le  sont  les  pronvncianrientos  de  l'Amérique  espagnole. 

Rien,  du  reste,  n'est  si  commode  à  trouver  en  Portugal  qu'un  prétexte  d'in- 
surrection: le  Portugal  a  toujours  eu  deux  chartes  en  concurrence,  de  sorte  que 
les  mécontents  n'ont  jamais  besoin  de  se  mettre  en  frais  d'invention  ;  il  leur  suffit 
de  se  déclarer  pour  la  charle  abrogée  contre  la  charte  en  vigueur.  Encore  ne  par- 
lons-nous pas  ici  de  ceux  qui  ne  veulent  point  de  charte  du  tout;  ceux-là  défen- 
dent leur  opinion  contre  les  voyageurs  à  coups  d'escopette  dans  les  Algarves  et 
dans  l'Alentejo.  C'est  l'effectif  permanent  de  l'ancien  parti  miguéliste,  qui,  faute 
de  mieux,  loue  quelquefois  ses  services  aux  hommes  d'une  constitution  contre  ceux 
de  l'autre.  Il  y  a  donc  d'abord  eu  les  constitutionnels  républicains  de  1820  en 
face  des  constitutionnels  royalistes  de  dom  Pedro;  la  charte  de  dom  Pedro,  res- 
taurée en  18ôi,  bientôt  victorieuse  du  radicalisme,  a  rencontré  un  antagonisme 
plus  sérieux  et  plus  opiniâtre  dans  le  pacte  de  septembre  1837.  De  là  ces  noms 
de  chartisles  et  de  septembristes,  dont  on  se  fait  généralement  une  idée  si  fausse 
on  si  vague.  La  charte  de  dom  Pedro  est  la  consécration  des  principes  aristocra- 
tiques et  monarchiques  de  l'ancienne  société  et  de  l'ancien  gouvernement  :  une 
chambre  haute  formée  presque  exclusivement  par  la  noblesse  de  naissance,  des 
députés  élus  par  le  double  vole,  la  suppression  du  droit  d'association  et  de  péti- 
tion, des  restrictions  considérables  apportées  au  droit  d'interpellation  el  d'ini- 


REVOS.    —   CHRONIQUE.  125 

tiative  dans  les  chambres,  la  couronne  autorisée  à  traiter  sans  contrôle  avec  le9 
puissances  étrangères,  tels  sont  les  principaux  caractères  de  cette  constitution, 
premier  progrès  du  Portugal  dans  les  voies  libérales  au  sortir  de  l'absolutisme  de 
dom  Miguel,  progrès  trop  artificiel  pour  être  bien  sûr;  un  ministère  Villèle  après 
le  ministère  Polignac.  A  peine  restaurée,  celte  constitution  compta  parmi  ses 
adversaires  les  défenseurs  les  plus  énergiques  que  dom  Pedro  et  dona  Maria  eussent 
trouvés  contre  dom  Miguel  ;  ils  ne  voulaient  point  avoir  combattu  pour  si  peu.  Le 
comte  de  Bomfin,  dernier  ennemi  resté  debout,  en  1828,  devant  dom  Miguel,  le 
premier  accouru  à  l'appel  de  dom  Pedro,  en  1 8 3 i ,  était  déjà,  en  183o,  le  chef  de 
cette  opposition  qui  aboutit,  en  1857,  à  la  loi  de  septembre.  Devenue,  en  1838,  loi 
fondamentale  de  l'état,  la  charte  septembrisle  se  distingue  surtout  de  la  charte  de 
dom  Pedro  par  les  restrictions  qu'elle  apporte  à  l'exercice  de  la  prérogative 
royale,  par  l'extension  de  la  prérogative  parlementaire  et  du  droit  dissociation, 
enfin  par  l'élection  des  députés  à  un  seul  degré;  de  plus,  la  tendance  avouée  des 
seplembrisies  atoujoursélédefuireaussi  delachambrehaule  une  chambre  élective. 

Entre  ces  deux  chartes  et  leurs  adhérents  plus  ou  moins  sincères  se  montre 
enfin  le  parti  de  la  cour,  qui,  tout  en  se  glorifiant  de  rester  fidèle  aux  principes 
de  dom  Pedro,  les  trouve  encore  trop  étroits  pour  ses  ambitions  monarchiques  el 
les  élargit  à  sa  guise,  comme  naguère  sous  le  dernier  ministère  de  M.  Costa  da 
Cabrai,  soit  par  les  décrets  qu'il  rend,  soit  par  la  façon  dont  il  gouverne  les  cham- 
bres. Dans  ce  parti,  disons-le  tout  d'abord,  on  ne  doit  pas  compter  la  reine  elle- 
même,  si  pour  être  d'un  parti  il  faut  avoir  un  peu  de  suite  dans  les  volontés  et 
d'indépendance  dans  l'esprit.  On  l'a  vue  successivement  proclamer  la  charte  à 
Belem  en  1837,  et  faire  mine  de  garder  la  constitution  de  septembre  à  Lisbonne 
en  1 8  42.  Profondément  dévouée  au  prince  de  Cobourg,  son  époux,  elle  est  plutôt 
l'instrument  que  l'appui  de  prétentions  mal  réglées  et  mal  justifiées.  Ferdinand 
de  Cobourg  et  son  conseiller,  M.  Dietz,  ne  poursuivent  qu'un  but,  l'affermissement 
du  pouvoir  absolu  de  la  couronne  :  en  1842,  ils  trouvèrent  dans  M.  Costa  da  Cabrai 
l'auxiliaire  que  l'on  sait.  Membre  d'un  cabinet  septembrisle,  M.  Cabrai  prit  alors 
sur  lui  de  rétablir  par  un  coup  de  main  la  charte  de  dom  Pedro,  et  travailla 
quatre  ans  à  diminuer  les  libertés  qu'elle  consacrait.  Chassé  depuis  quatre  mois 
par  une  révolution  imprévue,  il  est  aujourd'hui  rappelé  par  ses  amis  du  palais  des 
Necessidades,  qui  jouent  sans  pudeur  la  couronne  de  leur  reine  pour  le  plus  grand 
profil  de  leurs  ambitions  personnelles. 

Il  n'y  a  peut-être  pas,  dans  l'histoire  des  cours  et  des  cabinets,  d'intrigues  plus 
compliquées  et  plus  mêlées  de  rivalités  personnelles  que  ces  intrigues  souterraines 
qui  viennent  enfin  de  renverser  le  ministère  de  M.  de  Palmella,  après  l'avoir  miné 
dès  le  premier  jour  de  son  existence.  M.  de  Palmella  pouvait  dicter  la  loi  au  mo- 
ment de  la  fuite  des  Cabrai;  mais  il  a  craint  de  se  jeter  dans  les  bras  de  la  révo- 
lution, d'armer  les  gardes  nationales,  de  regarder  en  face  les  difficultés;  il  s'est 
perdu  en  essayant  d'organiser  un  tiers-parti  qu'à  trois  reprises  M.  de  Bomfin  avait 
déjà  voulu  fonder,  lorsque,  victorieux  des  charlistes  par  l'établissement  du  pacte 
de  septembre,  il  tâchait  de  les  rallier,  sans  détriment  pour  la  cause  libérale.  Servi 
par  l'activité  sans  scrupule  de  M.  Gonzalès  Bravo,  l'ambassadeur  d'Espagne, 
M.  Costa  da  Cabrai  a  recouvré  l'énergie  qui  lui  avait  un  instant  manqué.  La  cour 
de  Lisbonne,  forte  de  l'appui  de  Madrid,  s'est  habilement  appliquée  à  neutraliser 
l'émotion  populaire;  les  anciens  agents  des  Cabrai  ont,  petit  à  petit,  repris  la  place 
des  fonctionnaires  sortis  de  la  révolution;  on  eût  dit  bientôt  qu'il  n'y  avait  rien 


126  REVUE.    CHRONIQUE. 

eu  de  fait  ou  que  tout  était  à  refaire.  A  peine  encore  comprimée,  l'insurrection 
miguélisle  était  issue  presque  entièrement  de  ces  secrètes  machinations,  et,  si  le 
cabinet  déchu  avait  tardé  si  longtemps  à  s'en  rendre  maître,  c'est  que  les  chefs 
de  l'ancien  cabinet  gardaient  dans  Lisbonne  les  moyens  de  la  perpétuer.  M.  Costa 
da  Cabrai  avait  résolu  d'exploiter  le  nom  de  dom  Miguel  pour  créer  un  embarras 
de  plus  à  des  successeurs  qu'il  refusait  d'accepter  comms  égitimes;  les  migué- 
lisles  étaient  depuis  longtemps  délaissés  en  Portugal,  et  leur  importance  semblait 
perdue;  mais  on  ne  peut  jamais  assigner  au  juste  la  dernière  heure  d'un  parti. 
Lorsqu'ils  ont  vu  qu'on  leur  croyait  encore  un  prestige,  les  miguélistes  ont  voulu 
naturellement  l'utiliser  a  leur  profit,  et  ils  ont  pris  pied  plus  que  les  meneurs  eux- 
mêmes  ne  l'avaient  pensé. 

Les  mauvais  vouloirs  de  la  banque  et  des  financiers,  trop  justifiés  par  la  dé- 
tresse générale,  par  un  manque  réel  de  numéraire,  mais  non  moins  activement 
exploités,  ont  été  plus  funestes  encore  que  les  émeutes  au  ministère  de  M.  de  Pal- 
mella.  II  a  fallu  réduire  les  traitements  de  l'état,  déjà  si  minimes,  et  les  intérêts 
de  la  dette  publique,  déjà  si  aventurés;  cette  réduction  de  20  pour  100  est  allée 
frapper  jusqu'aux  créanciers  étrangers  ;  enfin,  pour  tout  dire,  le  dernier  emprunt 
que  ce  malheureux  cabinet  ait  pu  réaliser  n'atteignait  pas  75,000  francs.  L'im- 
puissance à  laquelle  on  avait  si  industrieusement  travaillé  une  fois  avérée,  c'a  été 
l'affaire  d'une  nuit  de  tout  renverser,  le  ministère  et  la  constitution.  Quelles  se- 
ront les  suites  d'une  violence  aussi  peu  déguisée?  Au  milieu  des  nouvelles  contra- 
dictoires qui  nous  sont  parvenues,  on  ne  sait  à  qui  reviendra  le  succès,  au  coup 
d'étal  on  à  la  résistance.  Il  est  pourtant  une  situation  peut-être  encore  plus  diffi- 
cile et  plus  embarrassée  que  celle  de  la  cour  de  Lisbonne  :  c'est  l'attitude  de  la 
diplomatie  anglaise  vis-à-vis  de  ces  nouveaux  événements.  L'Angleterre  n'avait 
jamais  caché  son  hostilité  pour  le  gouvernement  de  M.  da  Cabrai,  celui-ci  ayant 
eu  du  moins  le  mérite  de  ne  pas  lui  laisser  reprendre  le  pied  qu'elle  avait  perdu 
depuis  l'expiration  du  traité  de  Methnen.  Elle  avait  énergiquemenl  dénoncé  la 
sourde  opposition  qui  se  tramait  au  fond  même  du  palais  contre  le  cabinet  de 
M.  de  Palmella  et  en  faveur  des  ministres  exilés.  Les  correspondants  anglais  de 
Lisbonne  allaient  plus  loin  encore,  et  accusaient  M.  Dielz  de  recevoir  de  Paris  une 
haute  direction,  de  travailler  par  ordre  à  réunir  au  profit  des  intérêts  fiançais  la 
cour  de  Lisbonne  à  la  politique  de  Madrid  ;  la  France  ne  combattait  l'influence 
anglaise  qu'en  servant  l'esprit  de  la  contre-révolution.  Certes,  nous  regretterions 
fort  qu'il  n'y  eût  pas  d'autre  moyen  pour  atteindre  un  pareil  but  ;  mais  il  sera  tout 
à  l'heure  curieux  de  voir  l'Angleterre  elle-même  à  l'œuvre.  Il  ne  s'agit  de  rien 
moins  pour  les  insurgés  que  de  détrôner  dona  Maria  et  son  époux;  c'est  le  pro- 
gramme du  marquis  de  Loulé,  l'oncle  de  la  reine.  L'Angleterre  se  dévouera-t-elle 
à  ses  alliés  septembrisles  jusqu'à  laisser  compromettre  une  couronne  plus  qu'à 
moitié  portée  par  un  Cohourg?  et  d'autre  part,  si  elle  soutient  la  reine,  se  rési- 
gnera-t-elle  à  donner  la  main  au  gouvernement  espagnol,  si  vigoureusement  dis- 
posé en  faveur  de  dona  Maria?  Il  serait  certes  assez  piquant  de  voir  aujourd'hui 
une  coalition  anglo  -espagnole.  Le  pire  est  que  le  cabinet  britannique  aiderait  ainsi 
peut-être,  malgré  lui,  à  l'accomplissement  de  ces  grands  projets  d'union  commer- 
ciale que  les  deux  monarchies  péninsulaires  ont  jusqu'ici  vainement  essayés.  La 
presse  anglaise  accusait  dernièrement  M.  Cabrai  d'avoir  acheté  la  coopération  de 
M.  Isturilzen  lui  promettant  l'ouverture  du  Tage.  Voir  un  Cobourg  descendre  du 
trône,  ou  s'allier,  pour  le  maintenir,  avec  des  hommes  qui  veulent  ouvrir  à  l'Es- 


REVUE. CHRONIQUE.  127 

pagne  l'embouchure  de  ses  fleuves,  l'alternative  est  dure,  et  l'Angleterre  a  besoin 
ici  de  sang-froid.  La  France  peut  tranquillement  la  laisser  chercher  un  moyen  terme. 

Ce  moyen  terme,  par  exemple,  nous  voudrions  bien  que  la  France  aidât  la 
Suisse  à  le  trouver,  et  nous  mettrions  tout  notre  espoir  dans  un  si  grand  résultat  ; 
mais  il  faudrait  pour  cela  juger  les  partis  sans  prévention.  Ainsi,  le  nouveau  gou- 
vernement de  Genève  a  fait  preuve  de  modération  après  sa  victoire  :  on  l'accuse 
d'impuissance;  sorti  d'une  insurrection  qui  éclate  à  l'occasion  des  menées  jésuiti- 
ques, il  sait  encore  se  concilier  la  population  catholique  du  canton  :  il  est  taxé 
d'hypocrisie.  Ne  serait-il  pas  plus  juste  de  mettre  en  regard  de  la  situation  actuelle 
de  Genève  la  situation  même  de  Lucerne,  telle  qu'elle  subsiste  depuis  bientôt 
deux  ans?  De  mutuelles  récriminations  sont  sans  doute  d'assez  pauvres  arguments, 
et  n'ouvrent  de  bonne  solution1  pour  personne;  nous  voyons  avec  peine  (|ue  la 
polémique  suscitée  par  les  affaires  de  Suisse  semble  s'acharner  à  ces  contestations 
inutiles.  Est-il  ou  n'est-il  pas  écrit  dans  la  charte  fédérale  que  «  les  cantons  ne 
peuvent  former  entre  eux  de  liaisons  préjudiciables  au  pacte  et  aux  droits  des 
autres  cantons?  «  La  ligue  des  sept  n'a-t-elle  pas  malheureusement  ce  double  ca- 
ractère? Toute  la  question  est  là,  et  aujourd'hui  qu'elle  peul  être  décidée  légale- 
ment en  diète,  nous  ne  voyons  pas  comment  il  serait  possible  d'objecter  la  crainte 
des  corps  francs  pour  ajourner  la  décision. 

D'autre  part,  s'il  est  une  recommandation  à  faire  au  libéralisme  victorieux,  c'est 
assurément  de  se  distinguer,  par  l'esprit  qu'il  apportera  tiaus  cette  négociation 
délicate,  de  l'esprit  qui  conduisait  les  corps  francs.  C'est  pour  cela  que  nous  nous 
réjouissons  de  la  réserve  sur  laquelle  le  canton  de  Genève  se  tient  encore  à  pré- 
sent; nous  voudrions  voir  une  différence  de  plus  en  plus  marquée  s'établir  par- 
tout entre  le  radicalisme  qui  a  élu  domicile  à  Lausanne  ou  même  à  Berne  et  le 
libéralisme  mieux  raisonné  qui  pourrait  guider  les  dix  autres  cantons.  Nous  ne 
croyons  pas  que  cela  soit  définitivement  impossible  :  ce  qu'on  appelle  le  radica- 
lisme en  Suisse,  c'est  une  agitation  sans  principe  et  sans  but;  nous  devons  ajouter 
que  le  communisme  ne  nous  effraie  pas  là  beaucoup  plus  qu'ailleurs  :  les  com- 
munistes de  Lausanne  n'ont  pas  encore  aboli  la  propriété  dans  le  canton  de  Vaud, 
et  les  socialistes  allemands  qui  viennent  successivement  prêcher  à  Berne  n'y  trou- 
vent pas  une  meilleure  fortune  que  dans  leur  pays.  Enfin,  quant  à  celte  extension 
des  droits  politiques,  qui  semble  ici  l'œuvre  radicale  par  excellence.il  ne  faudrait 
pas  juger  de  ces  singulières  démocraties  au  point  de  vue  de  nos  habitudes  consti- 
tutionnelles, et  il  suffit  de  rappeler  que  dans  les  cantons  de  Schwilz,  de  Glaris  et 
d'Appenzel,  on  est  citoyen  actif  à  seize  ans.  Ainsi  débarrassé  de  son  entourage 
socialiste,  de  ses  prétendus  attributs  politiques,  le  radicalisme,  réduit  à  lui-même, 
n'a  point  de  consistance  propre.  Il  n'en  est  pas  de  même  de  l'ultramonlanisme, 
installé  dans  les  vieux  cantons  comme  dans  une  citadelle,  d'où  il  s'étend  avec  une 
habile  lenteur  sur  toute  la  Suisse.  Qu'on  observe  l'action  qu'il  a  exercée  sur  Fri- 
bourg  et  sur  le  Valais,  qu'on  dise  s'il  n'y  a  point  là  un  danger,  non-seulement  pour 
la  nationalité  helvétique,  mais  pour  les  principes  même  sur  lesquels  reposent 
toutes  les  sociétés  modernes.  C'est  ce  danger  que  les  modérés  de  toutes  les  opi- 
nions doivent  combattre,  et  ils  n'y  réussiront  qu'en  se  montrant.  Leur  seul  con- 
cert, leur  seule  apparition  porterait  une  sûre  atteinte  aux  partis  extrêmes.  Com- 
bien n'y  a-t-il  pas  en  Suisse  aujourd'hui  de  citoyens  écartes  des  affaires  soit  par 
la  rigueur  des  ullramontains,  soit  par  le  dégoût  des  menées  radicales!  Ce  sont 
ceux-là,  et  leur  nombre  est  grand,  qui  peuvent,  en  ce  moment,  dénouer  bien  des 


128  REVUE.  CHRONIQUE. 

difficultés  ;  c'est  avec  ceux-là  que  la  France  peut  traiter.  Qu'ils  se  rapprochent  du 
gouvernement,  qu'ils  triomphent  de  leurs  répugnances  ou  de  leurs  anxiétés,  de 
cette  indifférence  trop  commune  qui  a  mené  la  Suisse  où  elle  est  arrivée.  Ce  qu'il 
faut  avant  tout,  c'est  d'éviter  un  choc  qui  menace  de  réduire  la  confédération  en 
poussière.  L'intérêt,  le  devoir  de  quiconque  est  attaché  de  cœur  à  l'unité  suisse, 
c'est  donc  de  ménager  dans  sa  faiblesse,  désormais  évidente,  la  ligue  malencon- 
treuse des  sept  :  vouloir  la  briser  immédiatement  par  la  force,  ce  serait  trop 
exposer;  mais  la  force  à  la  main,  on  peut  sagement  négocier  et  sagement  attendre. 
Pourquoi  les  jésuites  n'ôteraient-ils  pas  eux-mêmes  le  dernier  prétexte  à  cette 
lutte  fatale  en  quittant  Lucerne?  Pourquoi  n'obtiendrait-on  pas  d'eux, sous  Pie  IX, 
ce  qu'ils  n'ont  pas  refusé  sous  Grégoire  XVI?  et  quel  intérêt  la  ligue  aurait-elle 
encore  à  se  maintenir,  une  fois  déchargée  du  soin  de  les  protéger?  Nous  ne  pen- 
sons pas  que  le  sage  pontife  encourage  beaucoup  les  catholiques  de  Lucerne  à  se 
montrer  plus  catholiques  que  le  pape;  nous  croyons  que  jamais  négociation  mieux 
inspirée  ne  pourrait  être  conduite  par  un  canton  directeur.  Nous  sommes  sûrs  enfin 
qu'elle  trouverait  l'appui  de  la  France,  si  même  la  France  ne  l'a  déjà  devancée. 

De  cruels  désastres  ont  répandu  dans  le  pays  une  consternation  douloureuse. 
Les  inondations  semblent  destinées  à  devenir  une  calamité  périodique  qui  forme 
un  déplorable  contraste  avec  la  prospérité  matérielle  dont  nous  sommes  fiers. 
L'inexorable  fléau  menace  et  détruit  tout,  la  vie  des  hommes,  les  subsistances 
tant  dans  le  présent  que  dans  l'avenir,  les  propriétés  des  particuliers,  les  voies 
de  communication,  les  travaux  d'utilité  publique.  Les  récits  déjà  si  tristes  des 
feuilles  quotidiennes  ne  nous  tracent  cependant  qu'un  tableau  fort  incomplet  des 
malheurs  qui  ont  désolé  plusieurs  de  nos  départements.  Les  lettres  particulières, 
les  rapports  des  voyageurs,  offrent  des  détails  plus  affligeants  encore.  La  charité 
publique  s'est  émue,  et  en  ce  moment  elle  multiplie  ses  offrandes.  Le  gouverne- 
ment a  fait  connaître  par  quelles  mesures  il  se  proposait  de  venir  au  secours  des 
inondés.  Plusieurs  crédits,  s'élevant  à  la  somme  de  5,400,000  fr.,  et  répartis 
entre  les  ministères  de  l'intérieur,  des  travaux  publics  et  du  commerce,  sont  des- 
tinés à  pourvoir  aux  besoins  les  plus  urgents.  On  a  généralement  trouvé  que  ces 
secours  étaient  médiocres,  et  peu  en  proportion  avec  la  gravité  des  désastres.  Le 
gouvernement,  en  l'absence  des  chambres,  a  peut-être  craint  de  porter  trop  haut 
ces  nouveaux  crédits  extraordinaires.  Nous  ne  doutons  pas  de  la  sollicitude  du 
pouvoir,  mais  nous  voudrions  la  trouver  plus  entreprenante,  plus  active;  nous 
voudrions  voir  au  gouvernement  une  prévoyance  plus  vigilante.  Des  catastrophes 
répétées  ne  nous  oui  que  trop  appris,  depuis  plusieurs  années,  que  les  inondations 
n'étaient  plus  pour  notre  sol  de  ces  rares  accidents,  qui  viennent,  à  de  longs  in- 
tervalles, troubler  la  sécurité  commune.  Nous  savons  maintenant  que  nous  avons 
en  face  de  nous  ui^ennemi  dont  les  invasions  sont  fréquentes.  Pour  le  combattre, 
ce  n'est  pas  trop  des  efforts  combinés  de  la  science  et  de  l'administration.  On  a 
déjà  perdu  beaucoup  de  temps.  Il  faudrait  que  les  dépositaires  de  l'autorité  pu- 
blique eussent  des  convictions  arrêtées  sur  les  meilleurs  moyens  de  conjurer  un 
fléau  mille  fois  plus  destructeur  que  le  feu,  et  qui  a  dans  sa  marche  quelque  chose 
de  la  puissance  irrésistible  de  la  nature.  Les  questions  d'endiguement,  de  dériva- 
tion des  eaux  pluviales,  de  reboisement,  veulent  être  résolues  à  fond  et  vite.  Le 
fléau  n'attend  pas,  il  s'étend,  il  monte,  et,  par  ses  apparitions  réitérées,  il  ne  punit 
que  trop  la  lenteur  que  l'on  met  à  combattre,  à  prévenir  ses  ravages  par  toutes  les 
ressources  de  l'art  et  de  la  civilisation. 


NELSON 


JERVIS   ET    COLLINGWOOD, 

ÉTry^ES  sont  Lk  emurroiêri  ©yofôE  iMiiiii» 


I.  —  The  Dispatehes  and  Letters  of  vice-admiral  viscount  Nelson. 

"  —  Londres,  1845-1846,  7  vol.  in-8°. 

II.  —  The  Letters  of  lor.!  Nelson  to  lady  Hamilton,  2  vol. 

III.  —  Memoirs  of  admirai  the  righl  hon.  the  Earl  of  Saint-Vincent.  — 

Londres,  1844,  2  vol. 

—  A  Sélection  from  the  public  and  privale  Correspondenceofvice-admiral  lord  Colling- 

wood,  inlerspersed  wilh  Memoirs  of  his  life,  by  G.  H.  Newnham  Collingwood;  2  vol. 

V.  —  Précis  historique  de  la  Marine  française,  par  M.  Chassériau.  —  Paris.  1845. 

VI.  —  Documents  inédits  des  archives  de  la  marine. 


PRKMIEKt:     PARTIE. 
OÉCASEMCE  DE   LA   MARINE   FRANÇAIS!?..    JEUNESSE  DE  NELSON. 


I. 

Quand  l'empereur,  à  Sainte  Hélène,  jetait  un  long  regard  sur  la  carrière  mer- 
veilleuse qu'il  venait  de  parcourir,  il  lui  est  souvent  arrivé  d'arrêter  sa  pensée  sur 
ces  vastes  entreprises  qu'il  ne  lui  fut  point  donné  d'achever,  magnifiques  ébauches 
qui  furent  dignes  de  son  génie,  monuments  interrompus  qui  eussent  été  dignes 
de  son  règne.  Entre  tous  ces  projets  qui  vinrent  se  briser,  sous  une  main  invisible, 
à  quelque  obstacle  imprévu,  il  en  était  un  dont  l'empereur  ne  parlait  jamais  sans 

TOME    IV.  9 


1 30  LA    DERNIÈR.E    GUERRE    MARITIME. 

un  regrel  amer  :  c'est  celui  qu'il  avait  formé  en  1799,  au  moment  où  ,  traversant 
le  désert  pour  entrer  en  Syrie,  il  ouvrait  cette  nouvelle  campagne  par  le  siège  de 
Saint-Jean-d'Acre.  S'il  eût  emporté  cette  place,  dans  laquelle  Sidney  Smith  par- 
vint à  jeter  des  renforts  au  moment  décisif,  si  la  perte  de  son  artillerie  de  siège, 
interceptée  par  la  croisière  anglaise,  ne  lui  eût  ravi  tout  espoir  d'y  pratiquer  une 
brèche  moins  imparfaite,  il  voulait,  poursuivant  ses  succès,  marcher  surConstan- 
linople  à  la  tête  des  peuplades  du  Liban,  ou  suivre  les  traces  d'Alexandre  jus- 
qu'aux rives  de  l'indus;  mais,  quand  nos  soldats,  après  un  troisième  assaut, 
eurent  été  repoussés  de  ces  murailles  à  demi  conquises,  il  fallut  songer  à  ren- 
trer en  Egypte  et  renoncer  à  un  dessein  devenu  désormais  impraticable.  Telle 
était  la  magie  de  ce  rêve  grandiose,  qu'après  avoir  été  douze  ans  l'arbitre  de 
l'Europe,  après  avoir  accompli  dans  toutes  ses  phases  une  destinée  sans  exemple, 
l'empereur  se  plaignait  encore  que  Sidney  Smith,  en  celte  occasion,  lui  eût  fait 
manquer  sa  fortune. 

L'avenir  cependant  lui  préparait  de  plus  sérieux  mécomptes.  Il  conçut  en  effet, 
dans  la  maturité  de  son  génie  et  la  plénitude  de  sa  puissance,  un  dessein  plus 
audacieux  peut-être  et  plus  réalisable  que  celui  qui,  sous  les  efforts  du  commodore 
anglais,  avait  échoué  devant  Saint-Jean-d'Acrc.  Longtemps  il  consacra  à  ce  projet 
ses  méditations  et  ses  veilles,  longtemps  il  le  remania  et  le  pélril  avec  une  per- 
sistance infatigable;  car,  pour  en  assurer  le  succès,  il  y  voulait  employer  sans 
réserve  les  forces  d'un  grand  esprit  et  d'un  grand  empire.  Cent  vingt  mille 
hommes  campés  sur  les  plages  de  Boulogne  pouvaient,  en  quelques  marées,  passer 
de  l'autre  côté  du  détroit;  cinquante  vaisseaux  de  ligne  allaient  couvrir  leur  pas- 
sage. Tout  était  prêt  :  l'invasion  n'attendait  pour  signal  que  l'apparition  de  ces 
vaisseaux  dans  la  Manche.  Ce  fut  alors  qu'un  homme  plus  redoutable  que  Sidney 
Smith,  un  homme  dont  Napoléon  lui-même  avait  pu  voir  l'astre  fatal  se  lever  à 
Aboukir,  mis  un  instant  en  défaut  par  les  subtils  détours  où  se  cachait  celte  im- 
mense entreprise,  osa  quitter  la  Méditerranée  avec  dix  vaisseaux  pour  en  pour- 
suivre dix-huit  jusque  dans  la  mer  des  Antilles,  parcourut  deux  fois,  sans  s'arrêter 
un  jour,  les  vastes  espaces  de  l'Atlantique,  poussant  devant  lui  l'escadre  troublée 
de  Villeneuve,  et  vint  payer  de  sa  vie,  près  du  cap  Trafalgar,  la  sanglante  victoire 
qui  ruina  le  dernier  espoir  de  tant  de  combinaisons  profondes. 

Ainsi,  soit  à  l'aurore  de  sa  destinée,  soit  au  midi  de  sa  glorieuse  carrière,  dans 
tout  ce  qu'il  a  rêvé  de  plus  grand,  dans  tout  ce  qu'il  a  préparé  de  plus  prodi- 
gieux, l'empereur  a  trouvé,  pour  l'arrêter  dans  sa  course,  cette  insurmontable 
barrière  que  lui  opposaient  sans  cesse  des  vaisseaux  plus  confiants  et  plus  actifs 
que  les  siens,  une  marine  devenue  supérieure  à  celle  de  la  France.  Tandis  que  le 
faible  gouvernement  de  Louis  XVI  avait  pu,  grâce  à  un  heureux  équilibre  mari- 
time, contraindrez  Angleterre  à  une  paix  onéreuse  et  lui  imposer  le  seul  traité 
qui  depuis  des  siècles  eût  fait  reculer  son  ambition  envahissante,  ce  gouverne- 
ment énergique  qui  disposait  en  maître  de  l'Espagne  et  de  la  Hollande,  qui  tenait 
le  continent  dans  un  muet  respect  et  étendait  sa  domination  du  Rhin  ;i  l'Adria- 
tique, ce  gouvernement,  paralysé  par  la  mauvaise  organisation  de  ses  vaisseaux, 
devait,  jusqu'à  son  dernier  jour,  demeurer  impuissant  vis-à-vis  du  seul  ennemi 
qui  fût  resté  debout  devant  sa  gloire. 

Qu'était  donc  devenue,  en  ces  temps  tout  remplis  du  bruit  de  nos  armes,  celte 
marine  que  Suffren  et  d'Eslaing,  de  Cuiehen  et  de  Grasse  lui-même  avaient  l'aile 
si  glorieuse,  qui  avait  grandi  au  milieu  d'une  guerre  acharnée  comme  au  sein  d'une 


LA     DERNIÈRE     GUERRE     MARITIME.  151 

paix  féconde,  et  que  l'antique  monarchie  française  regardait,  depuis  Louis  XIV, 
comme  l'un  de  ses  plus  fermes  boulevards?  Par  quelle  fatalité,  de  cet  établisse- 
ment naval,  si  récemment  encore  l'orgueil  de  la  France  et  l'envie  de  l'Europe,  ne 
restait-il  plus  en  1803  qu'un  édifice  chancelant  et  miné  à  la  base,  dont  l'empire 
allait  voir  s'écrouler  les  derniers  débris?  Les  événements  qui  préparèrent  la  ruine 
de  notre  marine  peuvent  se  partager  en  trois  faisceaux  distincts  et  se  grouper 
pour  ainsi  dire  autour  de  certains  noms.  Les  combats  de  lord  Howe  et  de  lord 
Hood,  des  amiraux  Hoiham  et  Bridporl,  forment  le  premier  acte  de  ce  drame  san- 
glant, et  vont  se  rattacher  à  la  guerre  de  l'indépendance  américaine,  dont  ils  con- 
tinuent les  traditions  stratégiques.  C'est  le  temps  où  la  marine  française  se  décom- 
pose lentement  sous  l'action  incessante  d'un  mal  intérieur.  La  seconde  période 
appartient  sans  contestation  à  lord  Jervis.  Cet  amiral  remporte  sur  nos  alliés  une 
grande  et  opportune  victoire;  le  premier,  c'est  là  son  véritable  litre  de  gloire,  il 
s'occupe  sérieusement  de  raffermir  la  discipline  ébranlée  et  d'organiser  la  marine 
anglaise.  Dans  la  troisième  période,  la  plus  lugubre  et  la  plus  éclatante,  les  soins 
de  lord  Jervis  ont  porté  leurs  fruits.  Nelson  fonde  avec  le  glaive  la  suprématie 
qu'ils  ont  préparée.  Pendant  celte  période,  de  1798  à  180o,  l'histoire  du  vain- 
queur d'Ahoukir  et  celle  de  la  marine  anglaise  ne  cessent  point  un  seul  instant 
de  se  confondre.  Nelson  remplit  la  scène,  et  de  la  lumière  qu'il  absorbe,  quelques 
rares  rayons  peuvent  à  peine  glisser  jusqu'à  Collingwood. 

Aventureux,  mais  justifiant  ses  témérités  par  sa  rare  intelligence  du  métier  de 
la  mer,  comptant  pour  rien  un  demi-succès  et  toujours  prêt  à  courir  de  grands 
hasards,  parce  qu'il  n'ambitionnait  que  de  grands  avantages,  Nelson  était  vrai- 
ment fait  pour  occuper  le  premier  rang  dans  cette  lutte  inégale  où  l'Angleterre 
n'opposait  que  de  vieux  croiseurs  à  des  armements  exécutés  à  la  hâte.  La 
nature  l'avait  merveilleusement  doué  pour  conduire  au  combat  des  vaisseaux 
disposés  à  le  suivre  et  à  plonger  avec  lui  au  plus  épais  de  la  mêlée.  Un  con- 
cours douteux  de  la  pari  de  ses  capitaines,  de  l'indécision  ou  de  la  timidité 
dans  leurs  manœuvres,  eussent  été  mortels  à  sa  gloire,  car  il  inventa  moins 
une  tactique  nouvelle  qu'il  ne  mit  sous  ses  pieds  tout  ce  que  l'ancienne  tactique 
avait  de  règles  prudentes  et  sages.  S'il  parut,  en  effet,  par  le  mode  d'attaque  qu'il 
adopta,  vouloir  porter  sur  des  points  faibles  des  masses  écrasantes,  il  se  trouva,  au 
contraire,  dans  la  plupart  des  circonstances,  que.  n'ayant  pas  pris  le  loisir  de  serrer 
ses  colonnes  et  de  grouper  ses  vaisseaux,  ce  fut  lui  q ni  fut  sur  le  point  d'être 
écrasé  par  des  feux  supérieurs.  Nelson  était  pourtant,  avant  l'action,  prévoyant 
et  presque  minutieux,  bien  qu'il  eût  coutume  de  dire  que,  dans  la  guerre  de  mer 
il  fallait  bisser  quelque  chose  au  hasard.  Il  avait  soin  d'arrêter  son  plan  long- 
temps à  l'avance  et  d'y  accoi.tumer  l'intelligence  de  ses  officiers  ;  mais,  dès  qu'ilétait 
en  présence  de  l'ennemi,  il  semblait  n'avoir  plus  en  vue  que  'le  moyen  le  plus 
prompt  de  le  joindre,  et  se  conduisait  en  amant  audacieux  de  la  forlune  plutôt 
qu'en  timide  courtisan  de  ses  laveurs. 

Quel  contraste,  on  ne  peut  s'empêcher  de  le  remarquer  ici,  entre  ces  traits 
passionnés  et  la  figure  impassible  de  lord  Wellington,  de  cet  homme  froid  et 
régulier  qui  ne  se  maintint  dans  la  Péninsule  qu'à  force  d'ordre  et  de  prudence! 
Appartiennent-ils  bien  à  la  même  nation,  commandent-ils  aux  mêmes  hommes 
cet  amiral  plein  d'enthousiasme  et  dévoré  du  besoin  de  se  distinguerai  brusque 
et  si  impétueux  dans  ses  assauts,  et  ce  général  flegmatique  et  opiniâtre  qui, 
retranché  daus  ses  lignes  de  Torrès-Vedras,  ou  reformant,  sans  s'émouvoir,  ses 


132  LA     DERNIÈRE     GUERRE     MARITIME. 

carrés  rompus  sur  le  champ  de  bataille  de  Waterloo,  paraît  vouloir  lasser  son 
ennemi  plus  encore  que  le  vaincre,  et  ne  parvient  à  en  triompher  que  par  sa 
patiente  et  inébranlable  énergie?  C'est  ainsi  cependant  que  devaient  s'accomplir 
les  desseins  de  la  Providence.  Elle  permit  qu'il  se  rencontrât  chez  le  général  des- 
tiné à  combattre  des  troupes  d'une  supériorité  incontestable  sur  le  champ  de 
bataille,  et  dont  le  premier  élan  était  irrésistible,  cet  esprit  d'ordre  et  de  tem- 
porisation qui  devait  user  lentement  l'ardeur  de  nos  soldats;  chez  l'amiral,  au 
contraire,  auquel  nous  opposions  des  vaisseaux  sortant  du  port  et  faciles  à  décon- 
certer par  une  attaque  subite,  celte  fougue  etcelte  présomption  qui  pouvaient  seules 
amener  les  désastres  dont  les  habitudes  circonspectes  de  l'ancienne  stratégie 
eussent  préservé  nos  escadres. 

Ce  n'est  pas  seulement  sous  le  point  de  vue  militaire  qu'il  est  intéressant  de 
rapprocher  et  de  mettre  en  regard  ces  deux  physionomies.  Au  milieu  des  péri- 
pétfv  "'de  ces  grandes  luttes  politiques  qui  ont  soulevé  tant  de  passions,  enflammé 
tant  de  haines;  dans  des  phases  à  peu  près  semblables,  dans  des  circonstances 
en  quelque  sorte  identiques,  la  conduite  de  ces  deux  hommes  d'une  nature  si 
tranchée,  d'une  trempe  si  différente,  présente  encore  cette  vive  opposition  qui  les 
distinguait  en  face  de  l'ennemi.  Tous  deux  ont  contribué  à  rétablir  sur  un  trône 
chancelant  un  pouvoir  qui  voulut  s'affermir  par  d'inutiles  rigueurs  :  garants 
d'une  capitulation  militaire,  ils  ont  tous  deux  encouru  les  mêmes  reproches  et 
subi  au  sein  du  parlement  le  même  blâme  injurieux.  L'analogie  des  situations  ne 
saurait  être  plus  complète;  mais,  dans  cette  épreuve  où  la  gloire  de  Nelson  a  été 
ternie  par  l'emportement  d'un  zèle  aveugle  et  fanatique,  c'est  par  l'inertie  d'une 
raison  calme  et  impassible  que  celle  de  lord  Wellington  s'est  trouvée  compro- 
mise. Ces  deux  hommes  ont  suivi  la  pente  de  leur  nature  dans  ces  événements 
à  jamais  regrettables.  L'un  y  a  souillé  sa  victoire  ;  l'autre  a  négligé  d'y  puriûer 
la  sienne. 

Également  funestes  à  la  grandeur  de  noire  pays,  l'amiral  illustre,  le  général 
heureux,  appellent  au  même  titre  nos  méditations  :  c'est  notre  droit  d'étudier  le 
principe  de  leurs  succès,  les  causes  et  les  divers  mobiles  de  leur  conduite,  notre 
devoir  de  porter  dans  cet  examen  les  sentiments  qu'un  galant  homme  ne  refuse 
pas  à  un  adversaire  dont  il  a  éprouvé  le  courage.  Avant  déjuger  ces  deux  gloires 
ennemies,  il  nous  faut  donc  chercher  les  éléments  d'un  jugement  équitable.  Si 
ces  éléments  peuvent  se  rencontrer  quelque  part  dégagés  de  toute  altération 
étrangère,  c'est  surtout  dans  ces  publications,  trop  peu  communes  en  France,  où 
tout  ce  qui  reste  d'un  grand  personnage,  —  ses  lettres,  ses  dépêches,  souvent 
même  ses  effusions  les  plus  intimes,  —  est  livré  sans  réserve  et  sans  voile  aux 
regards  de  la  postérité.  La  correspondance  de  lord  Wellington,  sa  correspondance 
officielle,  a  été  publiée  a  Londres  il  y  a  quelques  années,  et  appréciée  avec  un 
rare  talent  dans  celte  Revue  même  (1)  La  correspondance  officielle  et  privée  de 
lord  Nelson,  déjà  connue  en  partie  par  les  nombreux  extraits  qu'en  avaient  donnés 
ses  biographes,  vient  d'être  rassemblée  de  nouveau.  Enrichi  de  documents  jusqu'à 
ce  jour  inédits,  ce  recueil  ne  saurait  présenter  cependant  l'intérêt  politique  qui 
s'attache  aux  dépêches  du  commandant  en  chef  des  armées  de  la  Péninsule,  mais 
il  ouvre  un  vaste  champ  d'études  aux  hommes  qui  veulent  trouver  dans  l'histoire 
de  nos  revers  le  moyen  d'en  prévenir  le  retour.  C'est  qu'en  effet,  ces  nombreuses 

(i)  Voyez  la  livraison  de  ta  Revue  de  septembre  I8Ô9. 


LA  ÔERNI8RE  OUERRE  MARITIME,  133 

dépêches  écrites  le  lendemain  ou  la  veille  d'une  victoire,  ces  révélations  fami- 
lières qui  les  complètent,  ne  nous  retracent  point  seulement  d'un  crayon  plus 
fidèle  la  physionomie  d'un  héros,  et  ce  travail  intérieur  d'où  est  sorti  le  vain- 
queur du  Nil  ;  elles  nous  permettent  aussi,  —  c'est  là  ce  qui  constitue,  à  nos  yeux, 
leur  véritable  importance,  —  de  suivre  pas  à  pas  le  lent  développement  de  cette 
pensée  plus  affermie  chaque  jour,  qui,  s'antorisant  du  triste  étal  de  notre  marine, 
s'affranchit  peu  à  peu  des  traditions  de  Keppel  et  de  Rodney,  et  conçoit  bientôt 
un  mode  d'attaque  plus  brusque  et  plus  décisif.  Elles  nous  montrent  ainsi  sous 
quelles  influences  cette  funeste  audace  a  grandi,  et  nous  laissent  en  quelque  sorte 
pénétrer  le  myslère  de  ces  grands  et  majestueux  événements  par  lesquels  Dieu 
règle  le  sort  du  monde. 

Quels  traités,  quelles  œuvres  spéciales  pourraient  mieux  que  cette  causerie 
sans  apprêt  nous  initier  aux  circonstances  mal  appréciées  encore  qui  précipitèrent 
et  légitimèrent  en  1798  une  révolution  stratégique  déjà  entrevue  vers  1  In  du 
siècle  dernier  par  un  génie  non  moins  aventureux  que  celui  de  Nelson  ?  Seize  ans 
avant  Aboukir,  Suffren  voulut  aussi  dégager  la  tactique  navale  des  entraves  de  la 
science  et  des  idées  reçues;  mais,  pendant  qu'il  se  jetait  d'un  bond  audacieux 
hors  des  sentiers  de  la  routine,  il  faillit  se  briser  aux  écueils  de  celte  voie  nou- 
velle que  venait  de  découvrir  son  courage.  Les  imprudences  couronnées  d'un 
succès  complet  à  Aboukir  et  à  Trafalgar  furent  bien  près  d'aboutir  à  de  sanglants 
désastres  dans  la  baie  de  la  Praya  et  dans  la  mer  des  Indes.  C'est  qu'en  fait  d'in- 
struction militaire  et  d'habitude  de  la  mer,  les  deux  marines  étaient  à  cette 
époque  sur  le  même  niveau  :  elles  avaient  à  un  égal  degré  celte  énergie  qu'on 
puise  dans  le  sentiment  de  sa  force,  et  ce  n'était  point  sans  péril  qu'un  excès  de 
confiance  pouvait  laisser  prendre  alors  quelque  avantage  à  l'ennemi.  La  victoire, 
si  indulgente  plus  tard  pour  ces  fautes  généreuses,  hésitait  encore  à  les  absoudre. 
Aussi  le  respect  mutuel  dont  s'honoraient  à  bon  droit  les  deux  marines  avait-il 
créé  celle  guerre  circonspecte  et  savante  dans  laquelle  nos  tacticiens  balancèrent 
si  longtemps  la  fortune  de  l'Angleterre.  Entre  vaisseaux  qui  se  valaient,  c'était  la 
guerre  la  plus  sûre.  Les  événements  de  1795  détruisirent  l'équilibre;  Neison  ap- 
parut, et  l'état  de  faiblesse  où  nous  élions  tombés,  après  nos  premières  années  de 
discordes  civiles,  lui  permit  d'oublier  ce  que  nous  commandions  de  réserve  à  nos 
adversaires  dans  des  temps  plus  heureux.  Son  coup  d'œil  exercé  découvrit  bientôt 
les  principes  de  dissolution  qui  s'étaient  introduits  dans  notre  marine  après  l'en- 
tière dispersion  de  ses  officiers,  et,  dès  la  première  rencontre,  il  s'aperçut  que  ce 
n'étaient  plus  là  les  vaisseaux  qui  avaient  fait  trembler  la  Jamaïque.  Sa  corres- 
pondance entière  en  fait  foi.  C'est  parce  qu'il  connut  la  mauvaise  organisation 
de  nos  navires,  la  précipitation  de  nos  armements,  les  éléments  confus  d'où  l'on  avait 
fait  sortir  un  nouveau  personnel  pour  remplacer  celui  qui  avait  disparu;  c'est 
parce  qu'il  avait  également  observé  les  vaisseaux  espagnols,  soit  comme  alliés, 
soit  comme  ennemis  de  1  Angleterre,  qu'il  osa,  dans  les  occasions  les  plus  impo- 
santes, tenter  la  faveur  du  ciel  au  mépris  de  toutes  les  règles.  L'événement  justifia 
son  audace  :  il  put  toucher  le  but  dont  avait  approché  Suffren,  car  la  décadence 
de  nos  institutions  maritimes  lui  avait  aplani  le  chemin.  Ce  chemin,  par  lequel  il 
parvint  jusqu'au  cœur  de  nos  flottes,  reste  ouvert  à  ses  successeurs  :  c'est  à  nous 
de  le  rendre  impraticable. 


tome  iv.  10 


154  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 


II. 


Peu  d'éducations  maritimes  oui  commencé  plus  tôt  que  celle  de  Nelson.  Fils 
d'un  pasteur  du  comté  de  Norfolk,  il  avait  à  peine  atteint  l'âge  de  douze  ans, 
quand  il  quitta  le  collège  de  Norwich  pour  suivie  son  oncle  maternel,  le  capitaine 
Suckling,  à  bord  du  vaisseau  le  Raisonnable.  Ses  études  littéraires  furent  ainsi  brus- 
quement interrompues;  mais  celles  de  la  plupart  des  officiers  anglais  qui  ont  fait 
contre  nous  la  dernière  guerre  n'ont  pas  été  plus  complètes.  Avec  un  pareil  sys- 
tème, on  ne  faisait  peut-être  pas  de  grands  clercs;  mais,  ce  qui  valait  mieux,  on 
faisait  de  bons  marins,  et  l'on  pliait  de  bonne  heure  ces  jeunes  esprits  aux  rudes 
épreuves  d'une  vie  d'exception  et  aux  salutaires  habitudes  de  l'obéissance  passive. 
Notre  siècle  est  plus  exigeant,  et  l'on  ne  saurait  aujourd'hui,  sans  de  grands  in- 
convénients, condamner  à  une  pareille  infériorité  tout  un  corps  d'officiers,  souvent 
appelés  à  remplir  les  missions  les  plus  délicates;  mais  il  serait  certainement  pos- 
sible de  faire  gagner  à  nos  jeunes  élèves  deux  ou  trois  années  de  mer  en  simpli- 
Gant  pour  eux  l'élude  des  sciences  exactes  et  en  la  dirigeant  surtout,  comme  le 
font  les  Anglais ,  vers  une  application  pratique.  Ce  serait  déjà  avoir  réalisé  un 
grand  progrès,  car  on  ne  saurait  commencer  trop  tôt  le  métier  de  la  mer.  La  vie 
maritime  demande  des  natures  souples  et  dociles,  et  un  trop  lourd  bagage  scien- 
tifique au  début  d'une  carrière  où  il  y  a  tant  à  acquérir  sur  le  terrain  ,  tant  à  ap- 
prendre de  l'expérience  des  autres,  pourrait  bien  se  trouver  plus  embarrassant 
qu'utile.  Nelson,  dont  l'opinion  a  sans  doute  quelque  valeur  en  pareille  matière, 
disait  souvent  qu'on  ne  pouvait  être  un  bon  officier  sans  posséder  à  la  fois  les 
connaissances  pratiques  d'un  matelot  et  les  manières  d'un  gentleman.  Aussi,  quand 
on  l'interrogeait  à  cet  égard,  il  recommandait  (on  s'en  étonnera  peut-être)  pour 
les  jeunes  gens  destinés  à  la  marine,  après  l'étude  de  la  navigation  et  de  la  langue 
française,  les  leçons  du  maître  de  danse  (1).  Jusqu'à  quel  point  il  avait  mis  pour 
son  propre  compte  ce  dernier  conseil  en  pratique,  c'est  ce  que  nous  n'avons  pu 
découvrir;  mais  il  est  certain  que,  dés  que  la  paix  de  1783  eut  rouvert  aux  An- 
glais l'accès  du  continent,  il  s'empressa  de  se  rendre  en  France  pour  y  apprendre 
une  langue  dont  il  déclarait  la  connaissance  indispensable  aux  officiers  de  la  ma- 
rine britannique.  Quant  aux  détails  les  plus  subtils  de  sa  profession,  personne 
ne  les  possédait  mieux  que  lui,  et  il  leur  assignait  dans  son  esprit  le  même  rang 
que  l'empereur  accordait  aux  préoccupations  les  plus  minutieuses  du  noble  métier 
des  armes.  L'exemple  de  ces  esprits  supérieurs  est  bon  à  citer  en  celte  occasion, 
car  il  peut  faire  justice  des  présomptueux  dédains  qu'il  est  devenu  de  mode  d'af- 
ficher aujourd'hui  pour  le  premier  mérite  qu'un  homme  puisse  avoir  :  le  mérite 
de  sa  spécialité. 

Grâce  aux  campagnes  qu'il  avait  faites  à  la  Jamaïque,  au  pôle  Nord  et  dans 
l'Inde  ,  Nelson,  à  l'âge  de  dix-huit  ans  et  demi,  se  trouva  en  état  de  passer  son 
examen  de  lieutenant  ;  mais  ce  ne  fut  qu'après  avoir  justifié  de  six  années  de  mer, 
après  avoir  produit  ses  journaux  du  Carcass,  du  Scahorse,  du  Dolphin  et  du  Wor- 

(1)  Dancing  is  an  accomplishmcnl  thaï  probably  a  sea  offleer  may  require. 

(To  the  Earl  of  Cork.  Portsmouih,  July  22nd,  1787.) 


LA    DERNIÈRE     GUERRE    MARITIME.  155 

cestcr,  ainsi  que  les  attestations  des  capitaines  Suckling,  Lntwidge,  Farmer  (1), 
Pigot  et  Robinson.  après  avoir  prouvé  qu'il  savait  prendre  un  ris  et  faire  une 
épissure,  qu'il  recul  le  certificat  qui  devait  lui  permettre  d'aspirer  à  un  rang  plus 
élevé  dans  la  marin/  anglaise.  Avec  ce  brevet  de  capacité,  il  pouvait  cependant 
attendre  longtemps  encore  le  grade  de  lieutenant.  Heureusement  son  oncle,  le 
capitaine  Suckling.  venait  d'être  nommé  contrôleur  de  la  marine,  et  il  obtint  faci 
lement  pour  son  neveu  un  grade  après  lequel  bien  des  widshipmcn  ont  soupiré 
toute  leur  vie.  C'était  donc  un  grand  pas  de  f;iit,  et  Nelson,  enchanté,  écrivit  le 
jour  même  à  son  frère  :  «  Me  voilà  enfin  lieutenant!  C'est  à  moi  maintenant  de 
me  tirer  d'affaire,  et  je  m'en  acquitterai,  je  l'espère,  de  façon  à  me  faire  honneur 
ainsi  qu'à  mes  amis.  » 

Embarqué  immédiatement  sur  la  frégate  le  Lowestoffc,  Nelson  reçut,  en  parlant 
pour  la  Jamaïque,  les  pieuses  recommandations  de  son  père  et  les  instructions  du 
capitaine  Suckling.  Ce  dernier  lui  rappelait  (et  c'étaient  là  des  idées  très-avancées 
pour  celte  époque;  qu'on  navire  de  guerre  doit  toujours  avoir  ses  vergues  droites 
et  ses  manœuvres  bien  raides,  qu'aucune  corde  ne  doit  pendre  au  dehors,  que  les 
hamacs  doivent  èire  ramassés  avant  huit  heures  du  malin,  et  soigneusement 
rangés  dans  les  basiingages,  les  ponts  et  l'extérieur  lavés  tous  les  jours,  le  linge 
de  l'équipage  deux  fois  par  semaine,  et  qu'il  faut  bien  se  garder  de  larguer  et 
d'établir  ses  voiles  l'une  après  l'autre;  car,  disait-il,  il  n'y  a  rien  au  monde  de 
moins  marin  inotlting  so  lubberiy  !  Quand  on  songe  aux  immenses  progrès  obtenus 
par  ces  soins  méthodiques  dans  l'hygiène  des  navires  et  dans  la  précision  de  leurs 
mouvements,  quand  on  songe  à  ces  armements  formidables  de  la  France  et  de 
l'Espagne  réduits  deux  fois  dans  la  même  guerre  à  une  complète  impuissance  par 
l'invasion  du  scorbut,  on  n'est  plus  tenté  de  sourire  en  lisant  cette  espèce  de 
mémorandum,  et  on  se  demande  si,  en  marine  comme  ailleurs,  ce  ne  sont  point 
les  petites  choses  qui  ont  réellement  le  pins  d'importance. 

Ces  recommandations  du  capitaine  Suckling  furent  les  dernières  qu'il  put 
adresser  à  son  élève,  nwissima  verba.  Il  mourut  peu  de  temps  après  l'arrivée  de 
Nelson  à  la  Jamaïque;  mais  ce  dernier  ne  resta  p:is  s^ns  protecteurs.  Le  capitaine 
du  Lowestoffe  avait  conçu  pour  lui  une  vive  aûeclion,  et  il  obtint  que  le  vice- 
amiral  Peter  Parker,  alors  commandant  en  chef  dans  ces  parages,  prît  Nelson  avec 
lui  sur  le  vaisseau  le  Bristol .  Nulle  circonstance  ne  pouvait  être  plus  favorable  à 
l'avancement  du  jeune  lieutenant.  L'insalubrité  des  Antilles  occasionnait  de  fré- 
quentes vacances  dans  l'escadre,  el  il  appartenait  au  commandant  en  chef  de  pour- 
voir au  remplacement  des  officiers  qui  succombaient.  Par  ces  nominations,  l'amiral 
conférait  alors  le  grade  correspondant  aux  fonctions  devenues  vacantes.  Cette 
prérogative  a  été  restreinte  depuis  celte  époque;  mais  en  1778  elle  n'avait  reçu 
aucune  atteinte,  et,  sous  un  ciel  comme  celui  de  la  Jamaïque,  elle  ne  laissait  à  la 
disposition  de  l'officier  général  commandant  qu'un  trop  grand  nombre  de  faveurs. 
En  outre,  la  guerre  éclata  bientôt  entre  la  France  et  l'Angleterre,  et  vint  en  aide 
au  climat  des  Antilles  pour  amener  dans  l'escadre  de  nouvelles  vacances.  Le  capi- 
taine de  la  frégate  le  Hinchinbvook  fut  tué  le  2  juin  1779,  en  contribuant  à  la 
capture  d'une  frégate  française,  et  Nelson,  qui  commandait  déjà  le  brick  le  Badger, 

(1)  Le  même  qui  commandait  la  frégate  le  Québec  d.ins  son  célèbre  combal  contre  la 
frégate  la  Surveillunie  à  la  hauteur  d'Ouessaul,  en  1779.  La  Surveillante  était  sous  les 
ordres  du  capitaine  Oucouédic. 


136  LA   ftSANlÉRfi   ÛOSmJUJ   MARITIME. 

fut  appelé  par  la  bienveillance  de  l'amiral  à  ce  nouveau  commandement,  annuel 
il  dut  le  grade  de  capitaine  de  vaisseau.  Il  est  digne  de  remarque  qu'il  avait  été 
successivement  remplacé  sur  la  frégate  le  Lowcstoffe  et  le  vaisseau  le  Bristol  par 
le  lieutenant  Collingwood,  dont  le  nom  devait  être  à  jamais  associé  au  sien  par  la 
plus  illustre  fraternité  d'armes  ;  ce  fut  encore  à  lui  qu'il  remit  le  commandement 
du  Badger  et  plus  lard  celui  du  Hinchinbrook ,  comme  si  la  fortune  préparait  déjà 
cet  émule  de  Nelson  a  recueillir  le  glorieux  hérilage  de  Trafalgar. 

Nelson  n'avait  que  vingt-un  ans  quand  il  fut  nommé  capitaine  de  vaisseau,  et 
son  avenir  militaire  se  trouvait  désormais  assuré.  En  effet,  d'après  les  règlements 
de  la  marine  anglaise,  l'avancement  au  choix  s'arrêlait  alors  et  s'arrête  encore 
aujourd'hui  au  grade  de  capitaine  de  vaisseau.  Jusqu'à  ce  grade,  l'ancienneté  de 
service  constitue  à  peine  un  litre  à  de  nouvelles  fonctions;  mais,  quand  il  s'agit 
de  la  position  d'officier  général,  elle  reprend  ses  droits,  et,  pour  gravir  ce  difficile 
échelon,  il  faut  que  chacun  s'avance  à  son  rang  et  suive  son  tour  d'inscription. 
Les  officiers  qui  n'ont  pas  rempli,  au  moment  de  se  mettre  en  marche,  certaines 
conditions  de  navigation,  ne  sont  point  dépassés  pour  cela  par  ceux  de  leurs 
frères  d'armes  qui  ont  été  ou  plus  heureux  ou  plus  actifs.  Ils  entrent  avec  eux  dans 
le  cadre  des  contre-amiraux,  mais  se  rangent  à  part  sous  la  dénomination  d'offi- 
ciers généraux  retirés  (retirai).  Une  pareille  disposition,  qui,  en  1 8-41 ,  retenait 
encore  dans  le  grade  de  capitaine  de  vaisseau  des  officiers  distingués  qui,  dès 
1806,  commandaient  des  frégates,  présente  au  premier  abord  quelque  chose  d'é- 
trange et  de  choquant.  Cependant,  avec  des  cadres  illimités  comme  le  sont  ceux 
de  la  marine  anglaise,  celte  règle  a  moins  d'inconvénients  qu'on  ne  serait  tenté 
de  le  croire,  et  elle  offre  d'ailleurs  d'assez  grands  avantages  pour  qu'on  hésite 
longtemps  encore  à  la  modifier  ou  à  l'abolir.  Outre  le  prestige  qn'ellea  nécessaire- 
ment attaché  à  ces  grandes  positions  d'un  si  difficile  accès,  elle  a  eu  en  effet  un 
résultat  plus  immédiat  et  plus  important.  Elle  a  condamné  les  penchants  ambi- 
tieux à  une  inaction  forcée  précisément  à  l'époque  de  la  vie  où  ils  ont  coutume 
de  se  manifester  avec  le  plus  d'énergie,  et  a  introduit  ainsi  dans  le  corps  de  la 
marine  anglaise  des  habitudes  d'honnête  camaraderie  et  de  bon  vouloir  mutuel 
qui  ont  puissamment  contribué  au  succès  des  armes  britanniques. 

Ce  fut  un  mois  avant  que  Nelson  obtint  son  premier  commandement,  et  lors- 
qu'il avait  déjà  acquis  assez  de  maturité  pour  apprécier  les  événements  qui  allaient 
se  passer  sous  ses  yeux,  que  le  comte  d'Estaing,  abandonnant  la  côte  d'Amérique, 
vint  transporter  le  principal  théâtre  de  la  guerre  dans  la  mer  des  Antilles,  où  le 
vice-amiral  Byron  se  hâtait  de  le  suivre.  Pendant  que  des  renforts  successifs  en- 
voyés d'Europe  maintenaient  sur  un  pied  d'égalité  les  forces  des  deux  amiraux 
dans  celte  partie  du  monde,  un  grand  événement  nous  assurait  ailleurs  une  pré- 
pondérance qui  eût  pu  devenir  funeste  à  l'Angleterre.  La  cour  de  Madrid,  vaincue 
par  les  instances  du  gouvernement  français,  entraînée  par  l'espoir  de  reprendre 
Gibraltar  et  d'obtenir  la  restitution  de  la  Jamaïque  et  des  deux  Florides,  avait 
enfin  secoué  son  apathie  et  s'était  déclarée  en  notre  faveur.  La  flotte  française, 
sortie  de  Brest  sous  le  commandement  de  M.  d'OrvilIiers,  et  la  flotte  espagnole, 
sortie  du  Ferrol,  avaient  opéré  leur  jonction,  el  cette  armée,  alors  composée  de 
soixante-six  vaisseaux,  après  avoir  chassé  devant  elle  la  flotte  ennemie,  vint  me- 
nacer les  côtes  de  l'Angleterre.  Ce  que  l'empereur  désira  si  ardemment  quelques 
années  plus  tard  se  trouvait  ainsi  réalisé.  Un  mois  entier  nous  fûmes  maîtres  de 
l'entrée  de  la  Manche.  Quarante  mille  hommes  rassemblés  sur  les  côtes  de  Bretagne 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  137 

et  de  Normandie  élaient  prêts  à  monter  à  bord  des  nombreux  transports  qui  les 
attendaient,  quand  cette  flotte  formidable  rentra  à  Brest  sans  avoir  obtenu  aucun 
résultat,  sans  avoir  intercepté  un  seul  convoi.  On  s'en  prit  de  cet  insuccès  à  la 
constance  des  vents  d'est,  à  un  manque  de  vivres,  enfin  au  scorbut,  qui  enleva  un 
sixième  des  équipages.  On  eût  pu  en  accuser  également  le  désaccord  des  chefs  et 
y  voir  un  nouvel  exemple  du  peu  de  confiance  que  doivent  inspirer  les  coalitions 
maritimes.  Dans  la  merdes  Antilles,  au  contraire,  où  la  France  n'avait  à  opposer 
que  ses  propres  vaisseaux  à  ceux  de  l'Angleterre,  les  îles  de  Saint-Vincent  et  de  la 
Grenade  se  rendirent  à  ses  armes;  l'amiral  Byron,  après  un  engagement  où  il 
faillit  perdre  trois  de  ses  vaisseaux,  fut  contraint  de  se  réfugier  à  Saint-Christophe, 
et,  si  nous  eussions  su  poursuivre  nos  avantages,  nous  nous  emparions  sans  peine 
de  la  Jamaïque.  Malheureusement  les  nouvelles  que  le  comte  d'Eslaing  reçut  à 
celle  époque  des  côtes  d'Amérique  lui  persuadèrent  que  la  cause  de  l'indépen- 
dance élail  compromise,  et  il  quitta  subitement  la  mer  des  Antilles  pour  voler  au 
secours  des  Ëlals-Unis. 

Ce  fut  alors  que  le  gouverneur  général  de  la  Jamaïque,  délivré  des  inquiétudes 
que  lui  avait  causées  la  présence  de  la  flotte  française  dans  les  ports  de  Saint- 
Domingue,  se  décida  à  mettre  a  exécution  le  projet  audacieux  qu'il  avait  formé 
de  s'emparer  du  fort  de  San-Juan  de  Nicaragua.  Par  la  possession  de  ce  fort,  bâli 
sur  la  rivière  qui  coule  du  lac  Nicaragua  dans  l'Atlantique,  il  comptait  intercepter 
les  communications  qui,  par  l'isthme  de  Panama,  avaient  lieu  enlre  les  deux  mers, 
et,  comme  il  le  disait,  couper  en  deux  l'Amérique  espagnole.  La  partie  maritime 
de  cette  importante  expédition  fut  confiée  aux  soins  de  Nelson,  bien  qu'il  n'eût 
alors  que  vingt-deux  ans.  Cinq  cents  hommes  partirent  de  la  Jamaïque  au  com- 
mencement de  l'année  1780,  sous  l'escorle  de  sa  frégate,  et  furent  mis  à  terre  au 
cap  Gracias  à  Dios,  dans  la  province  de  Honduras.  On  s'y  procura  quelques  auxi- 
liaires indiens,  on  y  reçut  quelques  renforts,  et,  ayant  rembarqué  les  troupes  qui 
avaient  déjà  souffert  de  leur  campement  dans  une  plaine  marécageuse  et  malsaine, 
on  descendit  la  côle  des  Mosquitos.  La  mission  de  Nelson  devait  se  borner  à  trans- 
porter les  troupes  anglaises  à  l'embouchure  de  la  rivière  de  San  Juan;  mais, 
arrivé  là,  il  ne  put  se  résigner  au  rôle  inaciif  qui  lui  avait  été  imposé,  et  s'offrit 
à  conduire  l'expédition  jusque  sous  les  murs  du  fort  dont  elle  devait  s'emparer. 
Il  fit  embarquer  deux  cents  soldats  sur  les  canots  de  sa  frégate  et  sur  les  pirogues 
que  fournirent  les  Indiens,  et  remonta  avec  eux  la  rivière.  Il  marchait  à  leur  tête 
quand  ils  prirent  d'assaut,  ou,  selon  son  expression,  enlevèrent  à  l'abordage  la 
batterie  de  Saini-Barthélemy,  qui,  construite  sur  une  petite  île  au  milieu  de  la 
rivière,  en  commandait  le  cours  dans  une  des  parties  les  plus  rapides  et  les  plus 
difficiles.  Ce  ne  fut  qu'après  dix-sept  jours  de  fatigues  inouïes  que  les  Anglais 
arrivèrent  en  vue  du  château  de  San-Juan,  situé  à  environ  trente-deux  milles  du 
lac  de  Nicaragua  et  à  soixante-neuf  de  l'embouchure  de  la  rivière.  Portant  déjà 
dans  les  conseils  la  même  énergie  et  la  même  résolution  que  dans  les  combats, 
Nelson  était  d'avis  de  monter  immédiatement  à  l'assaut.  Il  savait  que  la  mauvaise 
saison  allait  arriver,  et  qu'il  n'y  avait  poinl  de  temps  à  perdre.  Ce  parli  vigoureux 
était  peut-être  le  plus  sage,  mais  on  préféra  un  siège  en  règle,  et  il  est  probable 
qu'une  attaque  de  vive  force  eût  coûté  moins  de  monde  que  n'en  coûtèrent  les 
onze  jours  de  siège  pendant  lesquels  les  fièvres  et  la  dyssenterie  commencèrent 
leurs  ravages  dans  l'armée.  Il  fallut  une  circonstance  heureuse  pour  sauver  Nelson, 
déjà  atteint  de  cette  dernière  maladie.  Une  corvette  partie  de  la  Jamaïque  avec 


158  LA    DERNIÈRE     GUERRE    MARITIME. 

des  renforts  lui  apporta  la  nouvelle  que  l'amiral  sir  Peler  Parker  l'avait  nommé  au 
commandement  du  vaisseau  \eJanus,  devenu  vacant  par  la  mort  de  son  capitaine, 
et  Nelson  quitta  celte  terre  funeste  la  veille  de  la  reddition  du  château  de  San- 
Juan.  Ce  n'en  fut  pas  moins  à  lui  que  l'opinion  générale  décerna  les  honneurs  de 
ce  triomphe,  mais  il  arriva  à  la  Jamaïque  tellement  affaibli  et  épuisé  par  la  dys- 
senterie,  qu'il  fallut  le  porter  à  terre  dans  son  cadre. 

Après  cinq  mois  d'occupation,  les  Anglais  évacuèrent  leur  fatale  conquête.  Des 
dix-huit  cents  hommes  qu'on  avait  employés  en  différents  postes,  il  n'en  revenait 
que  trois  cent  quatre-vingts.  L'équipage  du  Hinch'tnbrook,  dont  Collingwood  avait 
pris  le  commandement,  était  de  deux  cents  hommes  à  son  départ  d'Angleterre, 
dix  seulement  purent  revoir  leur  patrie  :  trop  fréquente  issue  de  ces  expéditions 
tropicales,  où  la  victoire  même  est  le  plus  souvent  désastreuse!  Quant  à  Nelson, 
il  était  trop  souffrant  pour  conserver  le  commandement  du  Janus,  et  il  se  vit 
forcé  de  retourner  en  Angleterre  pour  y  rétablir  sa  santé.  Vers  la  fin  du  mois  de 
septembre  4  780,  il  s'embarqua  sur  le  vaisseau  le  Lion,  commandé  par  le  capitaine 
Cornwallis,  et,  dès  son  arrivée  en  Europe,  il  se  rendit  aux  eaux  de  Bath.  Sa  con- 
stitution avait  déjà  été  éprouvée,  dans  son  enfance,  par  les  lièvres  de  l'Inde.  Cette 
nouvelle  épreuve  acheva  de  ruiner  à  jamais  sa  santé;  mais,  doué  d'une  grande 
force  nerveuse,  il  ne  perdit  rien  de  son  activité,  et,  dans  un  corps  chélif  et  souf- 
frant, il  conserva  une  âme  indomptable.  Les  eaux  de  Bath  eurent  d'abord  assez 
d'efficacité  pour  qu'au  bout  de  trois  mois  il  crût  devoir  faire  le  voyage  de  Londres, 
afin  d'y  solliciter  de  nouveau  du  service.  Il  ne  tarda  point  à  en  obtenir  :  sur  la 
frégate  YÀlbemarle,  il  visita  les  côtes  du  Danemark  et  prit  une  part  active  aux 
opérations  qui  eurent  lieu  dans  le  golfe  de  Saint-Laurent,  ainsi  que  dans  les  pa- 
rages de  l'Amérique  du  Nord.  Jaloux  de  paraître  sur  un  plus  grand  théâtre,  il  avait 
obtenu  de  lord  Hood  de  le  suivre  dans  la  mer  des  Antilles,  quand  la  paix  de  1783 
vint  arrêter  un  instant  sa  carrière. 

La  guerre  qui  se  termina  à  cette  époque  avait  eu,  nous  l'avons  dit  déjà,  des 
chances  diverses,  mais,  en  général,  peu  décisives.  Guerre  d'observation  en  Europe, 
elle  se  fit  avec  plus  d'activité  de  l'autre  côté  de  l'Atlantique,  où  elle  resta  cepen- 
dant une  guerre  de  tactique.  Elle  ne  fut  réellement  poussée  à  fond  que  dans  l'Inde, 
et  ce  fut  parce  que  Stiffren  y  commandait.  L'audace  de  ce  grand  homme  de  mer 
n'a  point  encore  été  dépassée,  et  nul  n'a  égalé  les  ressources  de  son  génie  et  la 
rapidité  de  son  coup  d'œil.  Sans  ports  où  il  pût  réparer  ses  vaisseaux,  sans  appro- 
visionnements pour  les  ravitailler,  sans  rechanges,  sans  mâtures  pour  remplacer 
celles  qu'il  perdait  dans  ses  fréquents  engagements  avec  l'ennemi,  il  ne  se  dé- 
concerta jamais  et  trouva  moyen  de  suppléer  à  tout.  Les  convois  qu'on  lui  expé- 
diait d'Europe  étaient  interceptés,  il  lui  arrivait  même  de  manquer  de  munitions 
de  guerre  :  Suffren  n'en  continuait  pas  moins  à  harceler  les  escadres  anglaises.  Il 
démâtait  ses  frégates  pour  mâler  ses  vaisseaux,  improvisait  des  ateliers  et  des 
chantiers,  empruntait  des  soldats  à  M.  de  Bussy  pour  en  faire  des  matelots,  et  les 
lui  rendait  aguerris  par  une  glorieuse  journée.  Dans  l'espace  de  sept  mois,  il 
joignit  quatre  fois  l'amiral  Hughes  et  lui  mit  treize  cents  hommes  hors  de  combat. 
Les  préliminaires  de  la  paix  étaient  déjà  signés  en  Europe,  que,  maître  de  Gon- 
delour  et  de  Trinquemalé,  il  combattait  encore  pour  défendre  ses  conquêtes.  C'est 
assurément  le  plus  grand  caractère,  le  seul  général,  pour  emprunter  une  expres- 
sion du  comte  d'Eslaing,  qui  se  soit  manifesté  dans  celle  guerre.  Appelé  par  une 
chance  imprévue  au  commandement  supérieur  des  forces  que  nous  avions  réunies 


LA.    DERNIÈRE     GUERRE    MARITIME.  159 

dans  la  nier  des  Indes,  Suffren  vit  une  paix  trop  prompte  lui  fermer  cette  carrière 
de  gloire  où  il  grandissait  chaque  jour.  Que  n'eût-il  point  accompli,  si  cette 
guerre  se  fût  prolongée,  s'il  eût  pu  opposer  à  l'amiral  Hughes  des  capitaines  com- 
plètement initiés  aux  secrets  de  ses  plans  périlleux,  si,  comme  un  maître  aimé 
entouré  de  ses  disciples,  il  n'eût  jamais  eu  à  redouter  des  vaisseaux  qu'il  con- 
duisait au  feu  ni  hésitation  ni  fausse  interprétation  de  ses  ordres!  Quoiqu'il  n'ait 
point  obtenu  d'aussi  éclatants  résultais  que  le  vainqueur  d'Aboukir  et  de  Tra- 
falgar,  Suffren  semble  avoir  conçu  le  premier  la  pensée  des  modifications  que 
devait  subir  la  stratégie  maritime.  Nelson  le  trouva  devant  lui  dans  ce  chemin 
aventureux,  comme  Bonaparte  devait  rencontrer  dans  le  sien  l'ombre  du  grand 
Frédéric. 

La  gloire  de  la  France  n'eut  donc  point  à  souffrir  de  cette  latte.  Les  combats 
de  M.  de  Sufl'ren  nous  consolèrent  de  la  défaite  du  comte  de  Grasse,  et,  après 
quatre  années  de  guerre,  le  dommage  matériel  se  trouva  à  peu  près  balancé  entre 
les  deux  marines  belligérantes.  Soit  par  accident,  soit  du  fait  de  l'ennemi,  la 
France  et  ses  alliés  avaient  perdu  117  navires,  dont  20  vaisseaux  de  ligne;  l'An- 
gleterre, 1(>  vaisseaux  et  181  navires.  Nos  sacrifices,  en  y  comprenant  les  perles 
essuyées  par  les  Étals-Unis,  la  Hollande  et  l'Espagne,  atteignaient  le  chiffre  total 
de  5,000  bouches  à  feu,  ceux  des  Anglais,  le  chiffre  de  4,000.  Leur  matériel  naval 
avait  un  peu  moins  souffert  que  celui  des  puissances  alliées,  unis  cette  différence 
était  sans  doute  plus  que  compensée  par  la  reprise  de  Minorque  et  l'émancipation 
du  continent  améiicain.  Cependant  les  efforts  de  l'Angleterre,  de  1780  à  1783, 
n'étaient  guère  restés  au-dessous  de  ceux  qu'elle  déploya  dans  la  grande  guerre 
de  la  révolution  et  de  l'empire.  Elle  avait  entretenu  successivement  à  la  mer 
85,000,90.000, 100,000,  et  enfin  110,000  matelots,  et,  au  mois  de  janvier  1785, 
quelques  mois  avant  la  conclusion  de  la  paix,  elle  avait  porté  ses  armements  à 
112  vaisseaux  de  ligne,  20  vaisseaux  de  50  canons  et  150  frégates.  A  la  même 
époque,  les  flottes  réunies  de  la  France  et  de  l'Espagne  ne  s'élevaient  pas  à  moins 
de  140  vaisseaux,  dont  60,  déjà  mouillés  en  rade  de  Cadix,  n'attendaient  plus 
qu'un  dernier  signal  pour  mettre  sous  voiles  et  se  porter  dans  la  mer  des  Antilles. 
12  autres  vaisseaux  avaient  quitté  la  rade  de  Boston  sous  le  commandement  de 
M.  de  Vaudreuil,  et  un  corps  d'armée  considérable  était  réuni  à  Saint-Domingue, 
prêt  à  s'élancer  sur  la  Jamaïque.  L'Angleterre  avait  dû  peser  tous  les  désavantages 
de  cette  situation  quand  elle  avait  signé  la  paix.  «  Qui  pourrait  croire  sérieuse- 
ment, s'écriait  le  jeune  Pitt,  alors  en  butte  aux  assauts  de  l'opposition,  qui  pour- 
rait croire  que  la  Jamaïque  eût  résisté  longtemps  à  une  attaque  régulière 
soutenue  par  72  vaisseaux?  Nos  amiraux,  après  avoir  reçu  les  renforts  qu'on 
leur  eût  envoyés  d'Europe,  n'en  auraient  eu  que  40  sous  leurs  ordres,  et  il  y  a 
longtemps  que,  dans  cette  chambre,  on  a  reconnu  qu'une  guerre  défensive  ne  sau- 
rait aboutir  qu'à  une  ruine  inévitable!  Nos  amiraux  auraient-ils  donc,  avec  ces 
40  vaisseaux,  regagné  par  leurs  armes  ce  que  les  ministres  ont  recouvré  par  leur 
traité  ?  ou  ne  devions-nous  pas  plutôt  craindre  avec  trop  de  raison  que  cette  der- 
nière campagne  dans  la  mer  des  Antilles  ne  se  terminât  par  la  perte  de  la 
Jamaïque,  seul  reste  de  nos  possessions  dans  cette  partie  du  monde?  » 

C'est  sur  ce  ton  résigné  que  s'exprimait  alors  le  fils  de  lord  Chatham,  c'est  en  ces 
termes  qu'il  essayait  de  justifier  un  traité  onéreux  et  qu'il  résumait  la  situation 
des  puissances  belligérantes,  dix  années  avant  la  guerre  qui  devait  se  terminer  par 
la  ruine  presque  complète  de  notre  marine.  Les  alliances  qui  nous  avaient  sou- 


140  LA     DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

tenus  dans  cette  lutte  ne  nous  manquèrent  point  cependant  quand  elle  se  renou- 
vela, nuis  elles  ne  servirent  qu'à  augmenter  le  retentissement  de  nos  désastres. 
i  le  nombre  des  vaisseaux  que  nous  rassemblâmes,  ni  le  dévouement  intrépide 
de  ceux  qui  les  montaient,  ne  purent  tenir  lieu  de  ce  qui  manquait  alors  à  notre 
flotte  :  une  bonne  organisation,  la  pratique  de  la  mer,  et  surtout  la  confiance  qui 
naît  des  premiers  succès. 


III. 


La  paix  de  1783  avait  eu  moins  en  vue  de  concilier  d'une  façon  durable  des 
intérêts  depuis  si  longtemps  rivaux  et  opposés  que  de  donner  aux  puissances  épui- 
sées par  une  longue  lutte  le  temps  de  reprendre  haleine  et  de  se  préparer  à  de  nou- 
veaux sacrifices.  Elle  suspendit  donc  les  hostilités  sans  éteindre  cet  antagonisme 
funeste  et  ces  prétentions  exclusives  qui,  depuis  tant  de  siècles,  ont  agité  et  divisé 
le  monde.  Bientôt,  en  effet,  à  une  guerre  ouverte  on  vit  succéder  une  guerre  d'in- 
fluence, dans  laquelle  tout  l'avantage  devait  rester  au  gouvernement  le  plus 
ferme  et  le  plus  éclairé.  Ce  fut  d'abord  la  politique  française  qui  parut  devoir 
conserver  l'ascendant  moral  que  lui  avait  valu  l'issue  favorable  d'une  lutte  glo- 
rieuse. Elle  triompha  en  Hollande,  et  y  fonda  sa  prépondérance,  comme  elle  l'avait 
l'ait  en  Amérique,  sur  la  protection  des  vrais  intérêts  nationaux  et  des  grands 
principes  dont  l'Europe  lui  attribuait  déjà  la  défense  ;  mais,  inhabile  aux  efforts 
suivis  et  aux  vues  persévérantes,  une  année  ne  s'était  point  écoulée,  que  la 
France  avait  permis  à  l'Angleterre  de  prendre  une  revanche  éclatante,  et  avait 
compromis,  par  une  altitude  indécise,  la  considération  qu'elle  venait  à  peine 
d'acquérir.  Le  gouvernement  "anglais  fut  le  premier  à  comprendre  qu'entre  deux 
ennemis  également  fatigués  de  la  guerre,  également  incapables  de  recourir,  sans 
péril  pour  leurs  finances,  à  cette  extrême  raison  des  rois,  l'avantage  devait  appar- 
tenir à  celui  qui  saurait  envisager  la  situation  de  l'œil  le  plus  calme  et  conserver 
le  mieux  son  sang-froid  au  milieu  des  chances  apparentes  d'un  nouvel  appel  aux 
armes.  Pendant  que,  sous  un  prétexte  frivole,  les  troupes  prussiennes,  comman- 
dées par  le  duc  de  Brunswick,  entraient  tout  à  coup  sur  le  territoire  des  Pro- 
vinces-Unies, et  y  rétablissaient  l'autorité  du  stathouder,  le  ministère  anglais, 
auquel  Pitt  avait  déjà  imprimé  sa  résolution  et  sa  vigueur,  tenait  en  échec  le 
cabinet  de  Versailles,  et  l'empêchait,  par  la  fermeté  de  son  langage  et  de  sa  con- 
tenance, de  remplir,  en  soutenant  la  Hollande,  les  obligations  qu'il  avait  contrac- 
tées envers  ses  nouveaux  alliés.  A  partir  de  ce  premier  succès,  l'Angleterre  ne 
s'arrêta  plus  dans  cette  voie  de  réparations  que  l'habileté  de  ses  ministres  venait 
d'ouvrir  à  son  orgueil  blessé  et  à  ses  intérêts  un  instant  sacrifiés.  En  1790,  elle 
humiliait  successivement  l'Espagne  et  la  Russie,  et  montrait  à  l'Europe  qu'elle 
était  loin  d'avoir  abdiqué  le  rang  élevé  d'où  on  avait  pu  la  croire  descendue.  La 
première  de  ces  puissances  avait  paru  décidée  à  soutenir,  les  armes  à  la  main,  ses 
prétentions  à  la  domination  exclusive  des  côtes  occidentales  de  l'Amérique,  et  ses 
croiseurs  avaient  maltraité  des  négociants  anglais  qui,  pour  se  livrer  à  un  com- 
merce de  fourrures  avec  la  Chine,  s'étaient  établis  à  Noolka-Sound,  sur  la  côte 
occidentale  de  l'île  de  Vancouver,  à  la  hauteur  de  la  Nouvelle-Géorgie  et  non  loin 
de  l'embouchure  de  la  Colombia  et  du  territoire  si  récemment  contesté  de 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  141 

l'Orégon.  Des  explications  très-vives  suivirent  ces  procédés  violents  et  amenèrent 
une  transaction  qui  garantit  à  l'Angleterre  la  liberté  du  commerce  sur  la  côte 
nord-ouest  de  l'Amérique.  Cet  orage,  en  se  dissipant,  laissa  donc  la  Grande-Bre- 
tagne en  possession  d'une  situation  morale  fortifiée  par  un  nouveau  succès  et  avec 
un  accroissement  de  puissance  maritime,  résultat  naturel  de  préparatifs  sérieux 
et  considérables.  La  politique  que  le  ministère  anglais,  d'accord  avec  les  cabinets 
de  Vienne  et  de  Berlin,  adopta,  quelques  mois  plus  tard,  vis-à-vis  de  la  Russie, 
inspirée  par  les  mêmes  principes,  eut  les  mêmes  effets,  et  fut  suivie  des  mêmes 
conséquences.  L'Angleterre,  en  cette  occasion,  entreprit  de  prévenir  le  démem- 
brement de  l'empire  ottoman,  que  les  succès  de  la  Russie  avaient  rendu  imminent, 
et,  résolue  à  réconcilier  cette  puissance,  de  gré  ou  de  force,  avec  la  Sublime  Porte, 
elle  se  hâta  d'augmenter  encore  ses  armements.  Ainsi,  par  une  singulière  coïnci- 
dence, c'était  déjà  à  la  faveur  de  questions  qui,  de  nos  jours,  n'ont  rien  perdu  de 
leur  gravité,  que  l'Angleterre  préparait  en  silence  le  prodigieux  développement  de 
sa  marine,  et  tendait  à  la  placer,  par  ces  soins  constants  et  cette  prévoyance  sou- 
tenue, au-dessus  des  atteintes  de  la  fortune. 

Grâce  aux  préparatifs  dont  ses  différends  avec  l'Espagne  et  la  Russie  avaient 
été  l'occasion,  elle  possédait,  au  moment  où  éclata  la  guerre  de  1793,  87  vais- 
seaux de  ligne  à  flot,  dont  plus  de  60  étaient  en  état  de  prendre  immédiatement 
la  mer.  D'après  le  plan  de  sir  Charles  Middîeton,  alors  contrôleur  de  la  marine, 
et  qui  fut  depuis,  sous  !e  nom  de  lord  Barham,  premier  lord  de  l'amirauté,  on 
avait,  dès  la  fin  des  hostilités  en  1785,  disposé  séparément,  pour  chaque  vaisseau 
en  état  de  naviguer,  la  plus  grande  partie  de  son  matériel  complet  d'armement, 
organisant  ainsi  pour  la  première  fois  ces  magasins  particulurs  qui,  de  tout 
temps,  ont  été  comptés  parmi  les  mesures  de  prévoyance  les  plus  efficaces.  Des 
approvisionnements  de  toute  espèce  avaient  en  outre  été  réunis  dans  les  arsenaux, 
et  les  précautions  se  trouvaient  si  bien  prises  pour  le  prompt  équipement  de  la 
flotte,  que,  quelques  semaines  après  que  l'ordre  d'armer  fut  parvenu  dans  les 
ports,  le  uombre  des  vaisseaux  de  ligne  se  trouva,  comme  par  enchantement, 
porté  de  26  à  54,  et  le  nombre  total  des  bâtiments  prêts  à  mettre  sous  voiles  de 
136  à  200.  45,000  matelots  et  soldats  de  marine  durent  former  les  équipages  de 
ces  premiers  armements.  C'était  peu  demandera  une  population  maritime  qui, 
dix  ans  auparavant,  avait  fourni  110,000  matelots  à  l'Angleterre,  et  qui  s'était 
considérablement  accrue  depuis  cette  époque  ;  mais,  dispersée,  comme  elle  l'était, 
sur  tous  les  points  du  globe,  cette  population  était  loin  de  constituer,  au  début 
de  la  guerre,  une  force  réelle  et  disponible.  Les  difficultés  qu'éprouva  à  celte 
époque  l'amirauté  pour  former  ces  premiers  équipages  se  sont  représentées  en 
1840;  elles  se  représenteront  toutes  les  fois  que  l'Angleterre  se  trouvera  obligée 
de  faire  l'ace  à  des  embarras  imprévus,  et  laisseront  toujours  à  un  ennemi  actif  et 
entreprenant  le  bénéfice  de  chances  très-avantageuses  pendant  les  premiers  mois 
de  la  guerre. 

Privé  de  la  plus  grande  partie  de  sa  population  maritime  au  moment  où  les 
événements  amenaient  une  prise  d'armes  inattendue  ,  le  gouvernement  de  la 
Grande-Bretagne  dut  essayer  de  faire  traîner  les  négociations  en  longueur,  afin 
de  se  donner  le  temps  de  rappeler  dans  ses  ports  cette  précieuse  armée  de  mate- 
lots et  ces  mille  navires  laissés  sans  protection  contre  les  tentatives  de  l'ennemi; 
mais  la  convention  reconnut  le  piège  où  tendaient  ces  subtilités  diplomatiques. 
A  peine  l'ambassadeur  français,  M.  de  Chauvelin,  eut-il  reçu,  comme  représen- 


142  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

tant  d'un  pouvoir  régicide,  l'ordre  de  quitter  l'Angleterre  dans  le  délai  de  huit 
jours,  (|ue,  refusant  de  poursuivre  les  négociations  entamées  pour  le  maintien  de 
la  paix,  la  république  offensée  prit  elle-même  l'initiative  d'une  collision  devenue 
inévitable;  elle  déclara,  le  1er  février  1793,  la  guerre  à  l'Angleterre  et  à  la  Hol- 
lande. Le  commerce  anglais  se  trouva  mis  à  découvert  par  cette  conduite  auda- 
cieuse :  l'embargo  réciproque  par  lequel  les  deux  nations  avaient  préludé  à  l'ou- 
verture d'hostilités  plus  directes  lui  avait  coûté  70  navires.  Il  éprouva  des  perles 
plus  sérieuses  encore  avant  que  l'amirauté  eût  pu  rassembler  des  forces  suffisantes 
pour  le  proléger  contre  nos  frégates  et  nos  nombreux  corsaires.  L'amirauté,  en 
effet,  ne  pouvait  songer  à  détacher  des  bâtiments  isolés  pour  éloigner  de  la  Manche 
ces  intrépides  croiseurs  qu'après  avoir  pourvu  à  un  soin  plus  pressant  et  réuni 
les  moyens  de  couvrir  le  retour  des  convois  de  l'Inde,  de  Terre-Neuve,  du  Levant 
et  des  Antilles  contre  les  entreprises  de  nos  escadres.  L'armement  des  deux  flottes 
de  la  Méditerranée  et  de  la  Manche,  destinées  à  contenir  celles  que  l'on  savait 
rassemblées  à  Brest  et  à  Toulon,  devait  donc  dominer  les  préoccupations  de  tout 
genre  de  l'amirauté  britannique.  Toutefois  elle  ne  serait  point  parvenue  à  com- 
pléter ces  deux  grands  armements,  si  elle  ne  se  fût  résignée  à  armer  ses  vaisseaux, 
comme  nous  armons  encore  les  nôtres,  avec  une  proportion  considérable 
d'hommes  pris  en  dehors  des  professions  maritimes.  En  celle  occasion,  le  capi- 
taine Edward  Pellew,  qui  vers  la  Gn  de  la  guerre  fut  élevé  à  la  pairie  sous  le  nom 
de  lord  Exmouih,  lit  preuve  d'un  discernement  qui  pourrait  nous  servir  de  leçon. 
Parmi  les  hommes  étrangers  au  métier  de  la  mer  dont  il  dut  composer  l'équipage 
de  la  frégate  la  Nymphe,  il  choisit  de  préférence  des  mineurs  de  Cornouailles  (1), 
comme  nous  pourrions  choisir  des  couvreurs  ou  des  maçons,  jugeant  que  ceux-ci 
seraient  mieux  préparés  que  d'autres  par  les  dangers  habituels  de  leur  profession 
aux  périlleux  exercices  qui  les  attendaient  dans  leurs  fonctions  improvisées. 
L'introduction  de  ce  nouvel  élémenl  dans  les  rangs  de  la  flotte  ne  pouvait  cepen- 
dant suffire  à  la  gravité  des  circonstances,  el  le  gouvernement  anglais  se  vit 
bientôt  contraint  d'avoir  recours  à  un  de  ces  moyens  extrêmes  qui  ne  sauraient 
se  justifier  que  par  la  plus  absolue  nécessité.  Le  bill  de  presse  fut  promulgué.  Il 
n'existe  en  Angleterre  aucune  loi  de  recrutement  forcé  pour  subvenir  aux  besoins 
de  l'armée  et  de  la  marine.  Les  équipages  des  vaisseaux  anglais  ne  sont  formés, 
en  temps  ordinaire,  que  par  la  voie  d'engagements  volontaires  dont  la  durée  se 
prolonge  rarement  au  delà  de  trois  ans,  et  tout  capitaine  pourvu  d'un  comman- 
dement se  voit  obligé  de  faire  pour  ainsi  dire  le  métier  d'officier  recruteur;  mais, 
dès  que  la  presse  a  été  autorisée  par  un  acte  du  parlement,  c'est  un  métier  qu'il 
fait  à  main  armée.  On  voit  alors,  dans  les  ports  de  mer,  des  bandes  de  marins 
déjà  engagés  marcher,  sous  le  nom  de  press-gangs ,  avec  un  officier  ou  un 
midshipman  à  leur  tête,  à  des  expéditions  nocturnes  qui  n'ont  d'autre  but  que 
d'aller  ramasser  des  matelots  sans  emploi  dans  les  cabarets,  ou  des  vagabonds 
sans  gîte  dans  les  rues.  Etrange  abus  dans  un  pays  libre!  Singulière  anomalie 
sur  celte  terre  classique  de  la  légalité  !  Moyen  brutal  et  odieux  qui  a  fait  pendant 
la  dernière  guerre  presque  autant  de  déserteurs  que  de  matelots,  mais  qui 
témoigne  des  pouvoirs  énergiques  dont  se  trouve  investi,  au  moment  du  besoin, 
ve  gouvernement  redoutable  dont  les  institutions  les  plus  libérales  n'onl  point 
affaibli  les  ressorts! 

(1)  Lord  Exmouth's  life,  by  Osier. 


LA     DERNIÈRE     GUERRE     MARITIME.  143 

Ce  fut  au  milieu  de  ces  embarras  et  de  cette  agitation  que  Nelson  fut  nommé 
au  commandement  du  vaisseau  V  Agamcmnon,  de  64  canons.  Les  dix  années  de 
paix  qui  venaient  de  s'écouler  n'avaient  point  été  perdues  tout  entières  pour  sa 
carrière.  Pendant  trois  nnnées  consécutives,  il  avait  commandé,  sur  la  frégate 2e 
Borée,  la  station  des  îles  du  vent,  d;ms  la  mer  des  Antilles.  Ce  commandement, 
bien  qu'il  eût  été  exercé  tout  entier  au  milieu  d'une  paix  profonde,  avait  cepen- 
dant servi  à  jeter  déjà  les  fondements  de  sa  réputation,  et  à  faire  éclater  cette 
ardente  initiative,  ce  caractère  résolu  et  opiniâtre,  qui  devaient  plus  tard,  après 
avoir  fait  sa  gloire,  le  pousser  à  des  actes  violents  destines  à  la  ternir  et  à  la 
compromettre.  A  l'âge  de  vingt-six  ans,  sans  protecteurs,  sans  fortune,  Nelson 
n'avait  point  hésité,  dans  la  chaleur  de  son  zèle  pour  la  prospérité  du  commerce 
anglais  et  de  la  navigation  britannique,  à  braver  des  intérêts  passionnés  et  puis- 
sants, et  à  assumer  sur  sa  tête  une  responsabilité  dont  s'élait  effrayée  la  con- 
science plus  timide  de  son  commandant  en  chef.  Détaché  aux  îles  du  vent  par 
l'amiral  Hughes,  qui  commandait  alors  à  la  Jamaïque,  il  trouva  les  ports  de  ces 
îles  remplis  de  navires  américains.  Au  mépris  de  l'acte  de  navigation  rendu  sous 
Charles  II,  et  qui  interdisait  aux  étrangers  toutes  relations  commerciales  avec  les 
colonies  anglaises,  les  Américains,  grâce  à  leur  activité  et  au  voisinage  de  leurs 
côtes,  s'étaient,  depuis  la  paix,  presque  entièrement  emparés  du  commerce  des 
Antilles.  Nelson  ne  tarda  point  à  reconnaître  tout  ce  qu'avait  de  funeste  pour  la 
navigation  nationale  cette  concurrence  illicite,  et,  malgré  les  protestaiions  des 
conseils  coloniaux  et  des  gouverneurs,  malgré  les  réticences  et  les  hésiiations  de 
l'amiral  Hughes,  en  dépit  même  de  ses  ordres,  il  fit  saisir  et  condamner  par  les 
tribunaux  de  l'amirauté  les  navires  américains  qu'il  trouva  en  contravention  à 
la  Barbade,  à  Antigoa,  à  Saint-Christophe  et  à  Nevis.  Le  capitaine  Collingwood  et 
son  frère,  qui  faisaient  également  partie  tous  les  deux  de  la  station  des  Antilles, 
exerçaient  en  même  temps,  sous  son  inspiration,  la  même  police  et  les  mêmes 
rigueurs  à  la  Grenade  et  à  Saint-Vincent.  Un  grand  nombre  de  navires  se  trou- 
vèrent ainsi  saisis  presque  à  la  fois,  et  les  tribunaux  compétents  en  validèrent  la 
capture.  Ce  fut,  on  peut  le  croire,  une  clameur  universelle  dans  les  îles  et  une 
coalition  générale  contre  ce  terrible  petit  capitaine.  Lui,  silencieux  et  obstiné, 
faisait  tête  à  l'orage,  et  supportait  sans  s'en  émouvoir  l'animadversion  publique. 
S'il  descendait  quelquefois  à  terre,  c'était  pour  y  voir  très-peu  de  monde,  car  il 
n'avait  aucun  penchant,  en  général,  pour  ces  habitants  des  Antilles,  que,  dans 
son  indignation,  il  proclamait  d'aussi  grands  rebelles  que  les  nouveaux  citoyens 
des  Ëtats-Unis. 

Cependant  sa  conduite  fut  bientôt  approuvée  par  le  ministère,  et  le  gouverneur 
général  de  la  Jamaïque  reçut  l'ordre  de  le  soutenir  dans  l'exécution  de*  mesures 
qu'il  avait  adoptées  pour  la  répression  du  commerce  interlope;  mais  l'esprit 
ardent  de  Nelson  ne  pouvait  supporter  le  repos,  et  il  sortait  à  peine  des  embarras 
où  l'avait  jeté  son  zèle  pour  les  intérêts  du  commerce  anglais,  qu'il  se  créa  de 
nouveaux  ennemis  et  un  nouveau  sujet  d'inquiétudes,  en  dénonçant  à  l'amirauté  les 
pratiques  scandaleuses  des  fournisseurs,  des  agents  des  prises  et  des  divers  em- 
ployés du  service  de  la  marine  aux  Antilles.  Du  reste,  cette  facilité  à  s'engager 
dans  ces  questions  délicates  lui  était  inspirée  par  un  dévouement  sincère  et  par 
une  ardeur  patriotique  qui  ne  laissa  point  d'être  profitable  à  l'état.  Dès  les  pre- 
miers mois  de  l'année  1787,  près  de  quatre  mille  matelots  se  trouvèrent  em- 
ployés par  ce  commerce  réservé  qu'il  avait  restitué  au  pavillon  britannique,  et 


14<î  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

qui  ne  s'élevait  pas  à  moins  de  58,000  tonneaux.  D'un  autre  côté,  les  transactions 
frauduleuses  qu'il  signalait  au  gouvernement  se  montaient,  pour  Antigoa,  Sainte- 
Lucie,  la  Barbade  et  la  Jamaïque,  à  plus  de  50  millions  de  francs.  Appuyées  sur 
d'aussi  réels  services,  les  prétentions  de  Nelson  à  une  juste  considération  n'étaient 
point  assurément  déplacées,  et  c'est  à  cette  époque  qu'il  répondait  avec  une  fierté 
légitime  au  gouverneur  général  de  la  Jamaïque,  qui  lui  avait  écrit  que  de  vieux 
généraux  n'étaient  point  dans  l'habitude  de  prendre  conseil  déjeunes  capitaines  : 
«  J'ai  l'honneur,  monsieur,  d'avoir  le  même  âge  que  le  premier  ministre  d'Angle- 
terre, et  je  me  crois  aussi  capable  de  commander  un  des  bâtiments  de  sa  majesté 
que  ce  ministre  peut  l'être  de  gouverner  l'étal.  » 

Nelson  venait  de  traverser  alors  une  des  plus  pénibles  épreuves  qui  lui  aient 
été  réservées,  mais  il  y  avait  gagné  l'estime  de  tous  ceux  qui  avaient  été  témoins 
de  son  dévouement  et  de  sa  constance  dans  cette  crise  difficile.  Collingwood,  la 
physionomie  la  plus  noble  et  la  plus  pure  qui  ait  honoré  cette  grande  guerre  si 
fertile  en  héros,  Collingwood,  cet  aimable  et  excellent  homme ,  comme  l'appelait 
Nelson,  ne  parlait  déjà  de  son  ami  qu'avec  respect  et  admiration,  et  c'est  à  la 
même  époque  que  le  prince  William  Henry,  alors  duc  de  Clarence,  conçut  pour 
le  jeune  capitaine,  dont  s'occupaient  en  ce  moment  toutes  les  Antilles,  cette  affec- 
tion qu'il  lui  conserva  pendant  tout  le  cours  de  sa  carrière.  Destiné  à  monter  un 
jour  sur  le  trône,  sous  le  nom  de  Guillaume  IV,  le  duc  de  Clarence  commandait 
alors  la  frégate  le  Pégase,  avec  laquelle  il  vint  se  ranger  sous  les  ordres  de  Nelson. 
Il  sut  bientôt  l'apprécier  à  sa  juste  valeur,  et  quand,  le  1 1  mars  1787,  Nelson 
épousa  la  veuve  d'un  médecin  distingué  de  l'île  de  Nevis,  le  docteur  Nisbett,  ce 
fut  le  prince  William  qui  voulut  conduire  à  l'autel  la  jeune  et  aimable  créole. 
Plein  de  vénération  pour  le  sang  de  ses  rois,  Nelson,  de  son  côté,  reconnaissait  par 
le  plus  absolu  dévouement  l'affection  qu'il  avait  obtenue.  «  Je  n'ai  point,  disait- 
il,  dans  toute  ma  vie,  une  action  qui  ne  soit  honorable  :  c'est  aujourd'hui  surtout 
que  je  m'en  félicite,  puisque  je  me  trouve  admis  dans  l'intimité  du  prince.  Si  j'en 
avais  le  pouvoir,  pas  un  homme  ne  l'approcherait  qui  n'eût  une  réputation  sans 
tache.  »  —  «  Je  n'ai  qu'une  ambition,  écrivait-il  quelques  années  plus  tard  au 
duc  de  Clarence  lui-même,  c'est  de  commander  un  des  vaisseaux  destinés  à  sou- 
tenir le  vôtre  dans  la  ligne  de  bataille.  On  verrait  bien  alors  s'il  est  un  homme 
au  monde  qui  ail  plus  que  moi  votre  gloire  à  cœur.  » 

L'amitié  du  duc  de  Clarence  semblait  avoir  assuré  à  Nelson  un  puissant  patro- 
nage, mais  la  conduite  qui  lui  avait  concilié  les  plus  honorables  affections  était 
loin  d'avoir  produit  une  impression  aussi  favorable  dans  les  conseils  de  la  marine. 
Bien  que  cette  conduite  eût  été  hautement  approuvée  par  le  ministère,  on  voyait 
dans  celui  qui  l'avait  tenue  un  de  ces  esprits  inquiets  toujours  prêts  à  se  mettre 
en  avant,  esprits  généralement  suspects  à  toutes  les  administrations  dont  ils 
menacent  l'habituelle  quiétude.  Aussi  paraissait-on  résolu  à  ne  plus  mettre  à 
l'épreuve  ce  zèle  et  celle  ardeur  incommodes  Quand,  en  1788,  ne  pouvant  sup- 
porter, malgré  son  mariage,  cette  inaction  qui  lui  élail  à  charge,  Nelson  deman- 
dait avec  instance  à  relourner  à  la  mer,  les  sollicitations  du  prince  William  lui- 
même  restèrent  sans  succès,  et  le  secrétaire  de  l'amirauté,  M.  Herbert,  comme 
en  1790  le  comte  de  Chalham,  eut  la  rudesse  de  résister  à  une  pareille  interven- 
tion. Nelson,  découragé,  fut  alors  à  la  veille  de  quitter  le  service  et  de  passer  sur 
le  continent;  il  élail  surtout  blessé  du  peu  d'égards  qu'on  avait  témoigné  à  son 
auguste  prolecteur,  et  ne  pouvait  songer  à  l'inutile  condescendance  du  prince 


1A   S£ftttl4)AB   OtffiaUfi   MARlTIMtB,  i  *0 

sans  se  sentir  aussi  humilie  que  surpris  des  refus  obstinés  de  l'amirauté.  «  Cepen- 
dant, disait-il,  je  suis  bien  certain  d'avoir  toujours  élé  un  officier  zélé  et  fidèle!  » 
Malgré  les  récompenses  éclatantes  qu'obtinrent  plus  lard  ses  services,  il  n'oublia 
jamais  ce  qu'il  avait  souffert  pendant  ces  jours  d'injuste  disgrâce  :  au  faîte  des 
honneurs,  il  en  parlait  encore  avec  amertume.  Mais  l'ambition  de  Nelson  devait 
prouver  sa  légitimité  par  sa  persévérance.  La  révolution  française  s'avançait  me- 
naçante, et  Nelson,  attentif  à  tous  les  bruits  de  guerre,  devina  des  premiers  le 
conflit  qui  allait  s'engager  entre  deux  puissances  destinées  à  se  disputer  le  monde  ; 
oubliant  soudain  ses  rancunes  et  ses  mécontentements,  il  s'empressa  de  renou- 
veler ses  instances  auprès  de  lord  Chatliam  et  de  réclamer  avec  plus  d'énergie 
que  jamais  un  commandement  qui  lui  permît  de  prendre,  dès  le  principe,  à  cette 
nouvelle  guerre  la  part  qui  convenait  à  son  courage  et  à  son  dévouement.  Ses 
démarches  cette  fois  furent  favorablement  accueillies,  et,  le  30  janvier  1793,  il 
prit  !e  commandement  de  V Agamcmnon. 

Cinq  années  d'un  repos  involontaire  avaient  amassé  cfuz  lui  une  impatience  et 
un  besoin  d'agir  qu'il  comprimait  à  peine.  Il  était  alors  dans  la  force  de  !  âge, 
signalé  par  l'opinion  publique  comme  un  des  premiers  officiers  du  corps  de  la 
marine,  et  si  avide  de  gloire,  que  l'occasion  d'en  acquérir  ne  pouvait  lui  man- 
quer dans  l'arène  où  l'Angleterre  et  la  France  descendaient  pour  la  seconde  fois. 
Son  premier  soin  fut  de  se  composer  un  équipage.  Nous  avons  vu  que  ce  n'était 
point  chose  facile  alors;  mais,  grâce  à  son  activité  et  aussi  à  son  bon  renom,  car 
les  matelots  anglais  ne  s'engagent  point  indifféremment  avec  tous  les  capitaines, 
Nelson,  rêvant  déjà  fortune  et  honneurs,  combats  et  parts  de  prises,  eut  bientôt 
rassemblé,  pour  l'armement  de  V Agamcmnon,  un  personnel  dont  la  seule  vue  le 
remplissait  de  joie  et  d'espérance.  «  J'ai  sous  les  pieds,  écrivait-il  à  son  frère,  le 
plus  beau  vaisseau  de  6-i  canons  que  possède  l'Angleterre  ;  mes  officiers  sont  tous 
gens  de  mérite,  mon  équipage  est  vaillant  et  plein  de  santé.  Que  m'importe  donc 
le  point  du  globe  sur  lequel  on  m'enverra?  »  Heureusement  pour  sa  gloire  future, 
ce  fut  vers  la  Méditerranée  qu'on  le  dirigea.  Cette  station  devait  devenir  plus  lard, 
sous  sir  John  Jervis,  la  meilleure  école  de  la  marine  anglaise,  et  Nelson,  destiné 
à  y  passer  désormais  la  plus  grande  partie  de  sa  carrière,  allait  y  acquérir,  pen- 
dant quatre  années  de  croisière  active,  les  connaissances  spéciales  qui  devaient  le 
désigner  un  jour  au  commandement  de  l'escadre  d'Aboukir. 


IV. 


Quand,  après  avoir  étudié  la  guerre  de  1 778,  on  arrive  à  s'occuper  de  celle  qui 
l'a  suivie,  il  est  impossible  de  ne  point  éprouver  une  certaine  surprise,  une  es- 
pèce de  sensation  singulière  et  indéfinissable,  comme  en  produirait  un  change- 
ment soudain  de  température  et  de  climat.  Ces  deux  périodes,  en  effet,  sont 
presque  contiguës  dans  l'histoire  :  dix  années  de  paix  les  unissent  et  semblent 
les  confondre;  mais  au  point  de  soudure  il  s'est  formé  un  anyle  inattendu,  un 
coude  subit  et  brusque  qu'on  ne  peut  franchir  sans  se  trouver  tout  à  coup  trans- 
porté sous  un  autre  ciel.  L'aspect  de  la  scène  a  tellement  changé,  qu'on  hésite  à 
croire  que  ce  soient  bien  les  mêmes  nations  qui  l'occupent  encore.  Quelle  opposi- 
tion entre  le  spectacle  de  celle  lutte  ardente  et  celui  qu'on  avait  tout  à  l'heure 


146  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

sous  les  yeux!  Au  lieu  de  ces  jeunes  nobles  qui  se  battaient  en  riant,  deux  peuples 
acharnés  à  se  détruire;  au  lieu  de  celle  humeur  belliqueuse  et  sans  fiel,  un  sen- 
timent profond  et  opiniâtre,  signe  précurseur  des  grandes  guerres.  A  voir  les  niasses 
que  ce  zèle  fanatique  soulève  et  pousse  à  l'ennemi,  on  peut  pressentir  que  l'an- 
cienne stratégie  va  se  trouver  insuffisante  pour  de  telles  passions  et  pour  de  tels 
combats.  Les  passes  brillantes,  les  évolutions  circonspectes  de  l'ancienne  tactique 
ne  conviennent  qu'à  des  ennemis  qui  ont  plus  de  sang-froid  et  moins  de  haine. 
La  stratégie  navale  se  transforme  donc  sous  l'inspiration  de  Nelson,  au  moment 
même  où  cette  transformation  est  devenue  pour  ainsi  dire  un  besoin  des  esprits 
et  de  la  nouvelle  lutte  qui  vient  de  s'ouvrir.  Pourquoi,  dans  ces  engagements  dés- 
espérés qui  convenaient  si  bien  à  notre  courage,  le  sort  trahit-il  si  constamment 
notre  zèle  et  nos  efforts  ?  Pourquoi  tant  de  dévouement  et  tant  de  désastres,  pour- 
quoi tant  d'intrépidité  et  de  si  tristes  résultats?  Une  étude  sincère  et  approfondie 
de  cette  guerre  malheureuse  pourra  seule  nous  rapprendre,  mais  il  importe  de 
constater  avant  tout,  en  marchant,  cette  fois  encore,  sur  les  pas  de  Nelson,  dans 
quelle  position  relative  la  reprise  des  hostilités  trouva  les  deux  marines. 

Lord  Hood,  que  Nelson  suivit  dans  la  Méditerranée,  était,  à  cette  époque,  l'offi- 
cier général  le  plus  distiugué  qui  se  fût  formé  dans  la  guerre  d'Amérique.  Après 
avoir  croisé,  pendant  quinze  jours,  à  la  hauteur  des  îles  Scilly  pour  y  attendre  le 
convoi  de  l'Inde,  il  lit  route  vers  le  détroit  de  Gibraltar  avec  41  vaisseaux  et  quel- 
ques frégates.  Réuni  aux  divisions  qui  l'avaient  précédé  dans  la  Méditerranée,  cet 
amiral  se  trouva  devant  Toulon,  vers  le  milieu  du  mois  d'août  1795,  à  la  tête  de 
21  vaisseaux  de  ligne.  Nous  en  avions  alors,  dans  ce  port,  17  prêts  a  prendre  la 
mer,  sous  le  commandement  de  l'amiral  Trogoff  :  4  autres  y  étaient  en  armement, 
9  en  réparation  et  1  en  construction.  En  y  comprenant  divers  détachements  en- 
voyés à  Tunis,  en  Corse  et  sur  la  côte  d'Italie,  nos  forces  se  montaient  dans  la 
Méditerranée,  au  moment  où  lord  Hood  y  parut  avec  son  escadre,  à  52  vaisseaux, 
27  frégates  et  16  bricks  ou  corvettes,  dont  plus  de  la  moitié  pouvait  mettre  sous 
voiles  au  premier  signal.  Dans  les  ports  de  l'Océan,  la  défense  et  l'attaque  sem- 
blaient prendre  des  proportions  plus  formidables  encore.  Pendant  que  l'Angle- 
terre rassemblait,  sous  les  ordres  de  lord  Howe,  l'ancien  adversaire  du  comte 
d'Estaing  sur  les  côtes  d'Amérique,  une  flotte  destinée  à  croiser  à  l'entrée  de  la 
Manche,  nous  avions  déjà,  de  notre  côté,  réuni  21  vaisseaux  de  ligne  que  l'amiral 
Morard  de  Galles  avait  conduits  dans  la  baie  de  Quiberon.  Cette  escadre  devait 
surveiller  le  littoral  de  la  Vendée  et  protéger  en  même  temps  le  retour  du  contre- 
amiral  Sercey,  qui,  avec  4  vaisseaux  et  quelques  corvettes,  escortait  alors  un 
convoi  parti  des  Antilles.  Au  début  de  celte  guerre,  nous  avions  donc,  pour  cou- 
vrir la  rentrée  de  nos  convois  et  inquiéter  ceux  de  l'ennemi,  42  vaisseaux  déjà 
hors  de  nos  ports  ou  près  d'en  sortir.  C'est  à  ce  chiffre  qu'il  faut  s'arrêter  pour 
apprécier  à  sa  juste  valeur  l'établissement  naval  que  la  monarchie  léguait,  en 
s'écroulant,  à  ce  pouvoir  héroïque  et  brouillon  qui  devait,  en  quelques  anuées, 
préparer  la  ruine  de  notre  marine.  Ces  42  vaisseaux  de  ligne,  prêts  à  intercepter 
ou  à  défendre  toutes  les  grandes  routes  commerciales  par  lesquelles  devaient  re- 
venir en  Europe  les  richesses  des  Antilles,  du  Levant  et  de  l'Inde,  constituaient 
en  notre  faveur  une  situation  que  nous  serions  loin  de  retrouver  au  début  d'une 
nouvelle  guerre.  Quelles  que  soient  les  bases  que  l'on  veuille  adopter  pour  éva- 
luer exactement  les  forces  des  diverses  puissances  maritimes,  quelque  compte  que 
l'on  veuille  tenir  des  déplacements  opérés  par  la  science  dans  l'importance  rela- 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  147 

tive  des  divers  éléments  constitutifs  de  la  flotte,  il  estscertain  que  le  développe- 
ment qu'avait  atteint  notre  marine  en  1795  est  bien  loin  aujourd'hui  de  nos  plus 
vastes  espérances,  peut-être  même  de  nos  vœux  les  plus  téméraires.  Derrière  ces 
42  vaisseaux  prêts  à  prendre  la  mer  se  trouvait  d'ailleurs  une  réserve  imposante. 
Composée  de  34  vaisseaux  en  bon  état,  elle  devait  bientôt  s'augmenter  de  25  nou- 
veaux vaisseaux,  qui  allaient  être  mis  sur  les  chantiers,  et  nos  fonderies  prépa- 
raient déjà  plus  de  5,000  canons  pour  armer  ce  nouveau  matériel. 

Cependant,  malgré  l'immense  développement  de  notre  marine  en  1795,  elle  se 
trouvait  encore  inférieure  à  la  marine  anglaise.  En  faisant  abstraction  des  non- 
valeurs,  nous  possédions  alors  76  vaisseaux  :  l'Angleterre  en  possédait  1 15  ;  mais, 
les  vaisseaux  français  étant  généralement  plus  forts  que  les  vaisseaux  anglais, 
notre  infériorité  devenait  moins  sensible  à  mesure  que  l'on  adoptait  d'autres 
termes  de  comparaison  plus  exacts.  Ainsi,  la  Hotte  anglaise  portail  8,718  canons, 
et  la  nôtre  6.000.  En  outre,  nos  canons  étant,  pour  la  plupart,  d'un  plus  fort 
calibre  que  ceux  des  Anglais,  ils  pouvaient  lancer,  en  ne  considérant  qu'un  seul 
bord  des  vaisseaux,  une  volée  dont  le  poids  s'élevait  à  près  de  74  mille  livres. 
La  volée  totale  des  canons  anglais  restait  encore,  il  est  vrai,  plus  considérable 
que  celle  des  nôtres,  puisqu'elle  était  d'environ  88  milie  livres  ;  mais  elle  ne  la 
dépassait  pourtant  que  d'un  peu  plus  d'un  sixième,  ce  qui  réduisait  dans  une  no- 
table proportion  l'infériorité  relative  de  notre  marine,  qui,  d'après  les  premiers 
chiffres,  ne  se  fût  trouvée  composer  que  les  deux  tiers  de  la  marine  anglaise. 
Même  ainsi  réduite,  celle  proportion  ne  donnerait  point  encore  une  idée  exacte 
de  la  valeur  réelle  des  deux  matériels,  car,  depuis  qu'ils  avaient  été  doublés  en 
cuivre  comme  les  vaisseaux  anglais,  nos  vaisseaux  avaient  recouvré  tout  l'avan- 
tage de  marche  que  devait  leur  assurer  une  construction  infiniment  supérieure. 
Les  Anglais  possédaient,  il  est  vrai,  beaucoup  de  vaisseaux  à  trois  ponts,  sorte  de 
vaisseaux  de  tout  temps  regardés  comme  formidables;  mais  les  uns,  de  100  canons, 
comme  le  Victory,  qui  porla  successivement  le  pavillon  de  l'amiral  Hood,  de  l'a- 
miral Jervis  et  de  lord  Nelson,  comme  le  Queen  Charlotte,  sur  lequel  l'amiral  Howe 
venait  d'arborer  le  sien,  bien  qu'excellents  navires  faits  pour  résister  à  de  rudes 
croisières,  ne  pouvaient  d'aucune  autre  façon  soutenir  la  comparaison  avec  les  trois- 
ponts  français  ou  espagnols;  les  autres,  connus  sous  le  nom  de  vaisseaux  de  98 
ou  de  90,  qui  égalaient  à  peine,  sous  le  rapport  de  la  masse  de  fer  qu'ils  pou- 
vaient lancer,  nos  magnifiques  vaisseaux  de  80,  quoique  ces  derniers  n'eussent  que 
deux  batteries,  leur  étaient  surtout  inférieurs  par  le  manque  absolu  de  qualités  nau- 
tiques. A  côté  de  ces  deux  classes  de  vaisseaux  de  prem:er  rang,  nos  vaisseaux  de 
120  canons,  tels  que  la  Montagne  (I)  et  le  Commerce  de  Marseille,  que  montait 
à  cette  époque  l'amiral  Trogoff,  nos  vaisseaux  de  120  canons  (nous  en  trouvuus 
la  preuve  dans  plusieurs  lettres  de  Nelson)  excitaient  l'élonnemenl  des  capitaines 
anglais  par  leur  masse  imposante  et  l'épaisseur  de  leurs  murailles,  qui  semblaient 
impénétrables  au  boulet.  Les  vaisseaux  anglais  de  74  canons  étaient  également 
beaucoup  plus  faibles  d'échantillon  que  les  nôtres,  et,  quelques-uns  de  ces  vais- 
seaux existant  encore  de  nos  jours  dans  les  deux  marines,  il  est  facile  de  se  con- 
vaincre, par  ce  seul  rapprochement,  de  la  distance  qui  séparait  autrefois  notre 
matériel  naval,  le  plus  beau  qui  fût  en  Europe,  sans  en  excepter  celui  des  Espa- 
gnols, des  modèles  disgracieux  et  chélifs  de  la  marine  anglaise. 

(1)  Qui  existe  encore  sous  le  nom  de  l'Océan. 


148  LA   DERNIERE   &CERRË    MARITIME. 

A  la  supériorité  que  donnait  à  nos  vaisseaux  un  système  de  construction  plus 
avancé,  il  fallait  ajouter  encore  l'avantage  qu'ils  reliraient,  dans  toutes  les  occa- 
sions où  il  s'agissait  de  lutter  de  vitesse,  d'une  mâture  mieux  assujettie,  qui  leur 
permettait  de  défier,  toutes  voiles  hautes,  des  rafales  par  lesquelles  se  trouvaient 
souvent  démâtés  les  vaisseaux  ennemis.  C'est  ainsi  qu'au  commencement  de  la 
guerre,  on  vil  le  contre-amiral  Van-Stabel,  avec  six  vaisseaux  et  deux  frégates, 
poursuivi  par  l'avant-garde  de  lord  Howe,  lui  échapper  grâce  à  la  supériorité  de 
marche  de  son  escadre  et  à  la  soiidilé  de  ses  mâtures. 

On  voit  donc  combien  de  tous  points,  excepté  en  nombre,  nos  vaisseaux  se 
trouvaient  supérieurs  aux  vaisseaux  anglais  au  début  de  la  guerre;  mais  nous  de- 
vions bientôt  perdre  en  partie  cet  important  avantage,  et  même,  lorsque  nous  le 
possédions  lout  entier,  la  désorganisation  de  notre  personnel  et  la  dilapidation 
des  approvisionnements  rassemblés  dans  nos  ports  ne  nous  permirent  point  de  le 
mettre  à  profit.  En  même  temps  que  nos  armements  devenaient  plus  précipités  et 
que  nous  nous  trouvions  réduits  à  employer  de  mauvais  fers,  des  bois  de  rebut, 
des  chanvres  de  qualité  inférieure,  l'habitude  des  longs  blocus,  la  pratique  con- 
stante de  la  mer,  apprenaient  à  nos  ennemis  à  adopter  les  proportions  les  plus 
convenables,  les  précautions  les  mieux  entendues  pour  donnera  leurs  mâtures  la 
solidité  qui  leur  avait  manqué  jusque-là.  De  ce  côté,  leurs  navires  eurent  bientôt 
gagné  tout  ce  que  nos  bàtimenls  perdirent  par  suite  de  noire  détresse  et  de  noire 
négligence.  Il  nous  restait  des  navires  plus  vastes  et  auxquels  des  lignes  d'eau 
plus  habilement  calculées  assuraient  une  marche  supérieure.  Les  chances  de  la 
guerre  en  mirent  quelques-uns  entre  les  mains  des  Anglais,  qui  s'empressèrent 
de  les  réparer  et  de  les  imiter.  Leur  marine  s'enrichit  ainsi  de  bâtiments  qui,  con- 
struits sur  les  mêmes  plans  que  les  nôtres,  mais  armés  avec  plus  de  soin  et  de 
connaissance  des  exigences  de  la  mer,  loin  d'avoir  rien  à  envier  à  leurs  modèles, 
eurent  sur  eux  une  très-grande  supériorité  dans  les  navigations  difficiles  et  rigou- 
reuses. Le  Commerce  de  Marseille,  qui  avait  porté  le  pavillon  du  vice-amiral 
Truguelet  celui  du  contre-amiral  Trogoff, ce  superbe  lrois-ponls,dont  le  lonnage 
dépassait  de  près  de  500  tonneaux  celui  du  Viclory,  conduit  de  Toulon  à  Ports- 
mouth,  y  resta  pour  servir  de  leçon  aux  constructeurs  anglais,  comme  le  Pompée 
de  74,  également  enlevé  à  Toulon,  comme  plus  tard  le  Tonnant  et  le  Franklin, 
vaisseaux  de  80  canons,  capturés  lous  deux  à  Aboukir,  et  qui,  à  cette  époque, 
n'avaient  leurs  pareils  dans  aucune  marine  du  monde. 

D'ailleurs,  malgré  l'espèce  d'équilibre  qui  existait  en  1793  entre  les  deux 
marines,  équilibre,  il  est  vrai,  que  l'adjonction  des  marines  espagnole,  hollan- 
daise, portugaise  et  napolitaine  à  la  marine  anglaise  (1)  eûl  suffi  pour  détruire,  la 
guerre  était  à  peine  commencée,  qu'il  fut  facile  d'en  prévoir  l'issue.  Dans  un  temps 
où  tous  les  liens  sociaux  se  trouvaient  relâchés,  il  y  aurail  eu,  en  effet,  folie  à 
espérer  à  bord  de  nos  navires  le  maintien  de  cette  obéissance  passive  et  de  ce 
respect  hiérarchique,  seuls  fondements  possibles  d'une  bonne  discipline.  Les  équi- 


(1)  La  Hollande  possédait  une  force  nominale  de  49  vaisseaux  de  ligne,  dont  la  plupart 
ne  portaient  que  64  fit  r»4  canons  et  étaient  déjà  en  très-mauvais  état.  L'Espagne,  sur 
204  navires,  comptait  76  vaisseaux  et  en  avait  56  d'armés.  Le  Portugal  promenait  de 
fournira  la  coalition  6  beaux  vaisseaux  bien  équipes  et  montés  en  partie  par  des  officiers 
anglais.  Le  roi  de  Naples  s'engageait  à  mettre  à  la  disposition  du  commandant  de  la  flotte 
anglaise  dans  la  Méditerranée  4  vaisseaux  de  74  et  un  corps  de  6,000  hommes. 


LA     DERNIÈRE     GUERRE     MARITIME.  149 

pages  de  la  flotte  mouillée  dans  la  baie  de  Quiheron  Turent  les  premiers  à  donner 
l'exemple  de  ces  dangereuses  séditions  qui  devaient  se  renouveler  plusieurs  fois  à 
bord  des  vaisseaux  de  la  république  :  ils  obligèrent  l'amiral  Morard  de  Galles  à 
ramener  la  flotte  à  Brest,  et  ne  rentrèrent  dans  l'ordre  que  lorsqu'une  partie  des 
mutins  eut  été  envoyée  aux  années  et  remplacée  par  des  levées  de  pécheurs  et  de 
conscrits.  La  perte  de  ces  vieux  matelots  était  moins  regrettable  encore  que  celle 
des  officiers  qui,  sous  d'Estaing,  o 's  Guichen,  sousSuflren  et  d'Orvilliers,  avaient 
appris  à  manœuvrer  des  vaisseaux  et  à  diriger  des  escadres.  Ceux  de  ces  ofliciers 
qui  n'émigrèrent  pas  furent  emprisonnés  ou  tombèrent  sous  la  hache  de  la  guillo- 
tine. Cette  marine  si  glorieuse,  si  dévouée,  si  redoutable  aux  ennemis  de  la  France, 
sembla  disparaître  tout  entière  dans  une  seule  année  de  terreur.  Ce  qu'un  gou- 
vernement régulier  n'eût  point  réussi  à  accomplir,  un  gouvernement  nouveau, 
obligé  de  faire  face  à  l'Europe,  dut  songer  à  l'entreprendre.  Aux  prises  avec  la 
guerre  civile,  avec  la  famine,  avec  la  désorganisation  des  esprits,  il  fallut  qu'il 
s'occupât  de  combler  celte  brèche  énorme  par  laquelle  l'ennemi  devait  pénétrer, 
et  de  faire  surgir  des  rangs  les  plus  infimes  de  la  flotte  des  officiers  et  des  com- 
mandants pour  ces  vaisseaux  abandonnés  et  ce  matériel  devenu  inutile.  Cependant 
la  guerre  était  active  et  pressante;  pour  faire  vivre  le  peuple,  il  était  nécessaire 
d'assurer  la  rentrée  des  convois  de  blé  attendus  d'Amérique.  Ce  salut  de  la  révo- 
lution exigeait  qu'on  tînt  des  escadres  à  la  mer,  et  il  fallait  réaliser,  avec  la  rapi- 
dité propre  à  cette  époque,  de  toutes  les  choses  du  monde  celle  qui  demande  le 
plus  de  temps  et  de  méthode,  celle  qui  s'accommode  le  moins  de  la  précipitation 
et  du  désordre  :  la  reconstitution  d'une  grande  marine.  La  convention  n'hésita 
point  :  elle  poussa  ses  escadres  dehors  avec  ce  personnel  novice,  décréta  l'activité 
dans  nos  arsenaux,  l'héroïsme  sur  nos  vaisseaux,  comme  elle  venait  de  décréter 
la  victoire  aux  frontières,  et,  tant  l'enthousiasme  a  de  puissance,  même  dans  les 
choses  qui  semblent  le  plus  échapper  à  son  empire,  peu  s'en  fallut  qu'elle  ne 
surprît,  en  cette  journée  mémorable  connue  sous  le  nom  de  combat  du  13  prai- 
rial, à  cet  amiral  vétéran  qui  avait  tenu  le  comte  d'Estaing  en  échec  et  à  ces  vais- 
seaux anglais  régulièrement  armés  et  commandés  par  des  officiers  expérimentés, 
un  triomphe  qui  eût  peut-être  donné  une  direction  bien  différente  à  la  guerre. 
L'amiral  Villaret-Joyeuse,  en  celte  occasion,  combattit  pendant  trois  jours  dans  le 
golfe  de  Gascogne  la  flotte  de  lord  Howe,  composée  de  25  vaisseaux,  el,  bien  qu'il 
eût  perdu  7  vaisseaux  dans  le  dernier  engagement  qui  eut  lieu  le  i cr  juin  1794,  la 
flotte  anglaise,  aussi  maltraitée  que  la  nôtre,  n'es;aya  pas  de  pousser  plus  loin  ses 
avantages.  Le  convoi  d'Amérique  entra  dans  Brest  peu  de  jours  après  celle  action 
malheureuse,  et  la  république,  sauvée  d'une  disette  imminente,  put  en  rendre 
grâce  aux  vaisseaux  que  lui  avait  légués  l'infortuné  Louis  XVI. 

Déjà  ce  magnifique  héritage  avait  reçu  une  fatale  atteinte.  Ivre  de  terreur, 
en  apprenant  l'entrée  du  général  Carleaux  à  Marseille,  Toulon  s'était  jeté,  le 
28  août  1793,  d;ns  les  bras  de  l'Angleterre,  et  avait  livré  ses  forts,  sa  rade  et  ses 
vaisseaux  à  la  flotte  de  lord  Hood.  Par  suite  de  cette  funeste  résolution,  les  An- 
glais se  trouvèrent  sans  combat  en  possession  de  51  vaisseaux  et  de  lo  frégates. 
Lord  Hood  les  reçut  en  dépôt  au  nom  de  Louis  XVII;  mais  il  n'y  eut  pas  un  officier 
anglais  qui  se  méprît  sur  la  valeur  d  un  pareil  engagement,  et  Nelson  fut  des  pre- 
miers à  remarquer  qu'il  ne  faudrait  pas  vue  heure  pour  brider  la  flotte  française. 
Cette  flotte  échappa  en  partie  à  l'incendie  dans  lequel  les  A ti p lais  avaient  voulu 
l'envelopper  tout  entière.  Ils  avaient  trouvé  à  Toulon  58  bâtiments;  25  retombe- 
ront IT.  1  1 


150  IA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

renl  entre  les  mains  de  la  France.  Cet  événement  cependant,  si  l'on  ne  considère 
que  le  dommage  matériel,  fut  pins  fatal  à  notre  marine  que  ne  l'avaient  été  les 
combats  réunis  de  M.  de  Grasse  et  du  13  prairial,  plus  fatal  même  que  le  combat 
d'Aboukir,  car  la  perte  que  nous  supportâmes  en  cette  occasion  s'éleva  à  15  vais- 
seaux et  9  frégates.  9  de  ces  vaisseaux  furent  brûlés  par  Sidney  Smith,  5  bâti- 
ments furent  emmenés  par  les  Sardes  et  les  Espagnols,  et  \  vaisseaux  suivirent 
avec  6  frégates  l'escadre  anglaise  au  moment  où  elle  se  retira  aux  îles  d'Hyères. 

En  Angleterre,  l'opinion  publique  fut  loin  d'être  satisfaite  de  ce  résultai  :  elle 
reprocha  vivement  à  lord  Hood  ,  non  point  ce  qui  a  souillé  son  nom  .  d'avoir 
ajouté  les  horreurs  de  cet  effroyable  incendie  à  toutes  les  horreurs  d'une  évacua- 
tion précipitée.- mais  d'avoir  trop  attendu  pour  s'y  résoudre,  et  d'avoir  ainsi  laissé 
son  œuvre  de  destruction  incomplète.  On  se  demandait  pourquoi,  à  peine  maître 
des  forts,  il  ne  s'était  point  occupé  d'expédier  dans  les  ports  anglais  cette  belle 
flotte  remise  en  son  pouvoir,  pourquoi  du  moins  ii  n'avait  pas  pris  à  l'avance  de 
telles  mesures,  qu'aucun  de  nos  vaisseaux  ne  pût  échapper  à  l'incendie,  quand 
une  évacuation,  depuis  longtemps  prévue,  serait  devenue  inévitable. 

Heureusement  pour  la  France,  lord  Hood  n'était  point  entré  seul  a  Toulon.  En 
même  temps  qu'il  jetait  l'ancre  dans  cette  rade,  une  flotte  espagnole,  composée 
de  17  vaisseaux,  y  mouillait  aussi,  et  don  Juan  de  Langara,  qui  la  commandait, 
don  Juan  de  Langara,  l'ancien  prisonnier  de  Rodney  (1),  s'empressait  de  déclarer 
que  Toulon  n'était  point,  comme  lord  Hood  semblait  disposé  à  le  croire,  un  port 
virtuellement  anglais,  mais  un  dépôt  confié  à  l'honneur  de  l'Espagne  aussi  bien 
qu'à  celui  de  l'Angleterre.  Après  avoir  mouillé  ses  vaisseaux  de  manière  à  battre 
de  la  façon  la  plus  favorable  les  vaisseaux  anglais  affaiblis  en  nombre  par  divers 
détachements  qui  croisaient  alors  dans  la  Méditerranée,  et  en  force  effective  par 
les  renforts  qu'ils  avaient  dû  envoyer  aux  garnisons  des  différents  postes,  l'amiral 
espagnol  ne  se  crut  plus  obligé  de  dissimuler  que,  dans  son  opinion,  la  ruine  de 
la  marine  française  ne  pouvait  qu'être  préjudiciable  aux  intérêts  de  l'Espagne. 

Ce  fut  celte  conduite  pleine  de  fermeté,  et  dictée  assurément  par  la  plus  haute 
politique,  qui  sauva  une  partie  de  notre  flotte  ;  mais  elle  ne  put  sauver  les  malheu- 
reux habitants  de  Toulon  des  horribles  effets  d'une  évacuation  entreprise  sous  le 
canon  des  républicains.  Celte  ville  contenait  28,000  âmes  quand  elle  invoqua  le 
secours  des  Anglais.  Peu  de  semaines  après  qu'ils  l'eurent  quittée,  elle  n'en  ren- 
fermait plus  que  7,000,  et  cependant  15,000  personnes  seulement  avaient  trouvé 
un  refuge  sur  les  flottes  alliées.  En  quelques  mois,  6,000  habitants  avaient  dis- 
paru. Un  grand  nombre  avait  péri  dans  les  divers  engagements  qui  précédèrent 
l'évacuation;  quelques-uns,  quand  ce  terrible  moment  fut  arrivé,  se  pressant  sur 
les  quais  avec  leurs  femmes,  avec  leurs  enfants,  furent  coupés  en   deux  par  les 

(1)  L'amiral  don  Juan  de  Langara,  né  vers  1730,  d'une  famille  noble  de  l'Andalousie, 
combattit  le  16  janvier  1780,  avec  14  vaisseaux  espagnols,  l'amiral  Rodney,  qui,  à  la  tête 
de  22  vaisseaux  de  ligne,  voulait  ravitailler  Gibraltar.  Un  de  ses  vaisseaux  sauta  en  l'air, 
6  turent  pris,  et  lui-même  fui  fait  prisonnier  après  avoir  reçu  trois  blossures.  Eu  récom- 
pense de  sa  conduite  héroïque  pendant  ce  combat,  Charles  III  le  nomma  lieutenant  gé- 
néral. Après  la  paix  de  Bâle,  il  l'ut  chargé  du  Commandement  de  la  flotte  de  Cadix, 
conduisit  cette  flotte  à  Toulon,  et  obligea  ainsi  les  Anglais  à  évacuer  la  Corse  el  la  Médi- 
terranée. Au  retour  de  cette  expédition,  il  se  rendit  à  Madrid,  où  il  succéda,  au  mois 
de  janvier  1797,  à  don  Pedro  Varela  de  Ulloa  dans  le  ministère  de  la  marine.  En  1798, 
il  quitta  ce  ministère,  et  mourut  en  1800  avec  le  grade  de  capitaine-général. 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  151 

boulets  que  les  républicains  faisaient  pleuvoir  sur  eux  des  hauteurs  qui  dominent 
la  ville.  D'autres  se  noyèrent  dans  le  port;  le  reste,  laissé  à  la  merci  des  ven- 
geances populaires,  périt  victime  d'une  atroce  réaction  que  le  brave  général 
Dugommier  s'efforça  vainement  de  prévenir. 

Au  moment  où  la  flotte  anglaise  quittait  la  rade  de  Toulon,  Nelson  était  avec 
V Agamcmnon  mouillé  devant  Livourne.  Quatre  navires  chargés  de  blessés  y  arri- 
vèrent bientôt  avec  les  bâtiments  qui  portaient  une  parti?  des  malheureux  émigrés. 
Des  vaisseaux  français  les  suivaient  (1),  car  l'amiral  Langara  n'avait  point  réussi 
à  convaincre  les  officiers  qui  les  commandaient  qu'il  était  plus  honorable  |iour 
eux,  plus  conforme  aux  intérêts  de  la  France,  de  placer  ces  vaisseaux  sous  la 
protection  de  l'Espagne  que  sous  la  protection  de  l'Angleterre.  «  Toulon  a  éprouvé 
en  un  jour,  écrivait  Nelson  à  sa  femme,  toutes  les  calamités  que  peuvent  enfanter 
les  guerres  civiles.  Des  pères  sont  arrivés  ici  sans  leurs  enfants,  des  enfants  sans 
leurs  pères.  C'est  l'horreur  sous  toutes  ses  faces.  J'ai  près  de  moi  le  comte 
de  Grasse,  qui  commande  la  frégate  fît  Topaze.  Sa  femme  et  sa  fille  sont  à  Toulon. 
Lord  Hood  s'est  jeté  lui-même  à  la  tète  des  troupes  qui  fuyaient,  et  a  fait  l'admi- 
ration de  tous  ceux  qui  ont  été  témoins  de  son  courage;  mais  le  torrent  était 
irrésistible.  Plusieurs  de  nos  postes,  occupés  par  les  troupes  étrangères,  ont  été 
enlevés  sans  combat;  dans  d'autres,  défendus  par  nos  soldats,  pas  un  homme  ne 
s'est  sauvé.  Je  ne  puis  tout  écrire,  mon  cœur  est  navré.  » 

Les  événements  dont  Neison  fut  témoin  à  celte  époque  laissèrent  dans  son 
esprit  une  impression  profonde.  Les  deux  premières  années  de  la  guerre  nous 
avaient  coûté  25  vaisseaux;  mais  ce  n'est  pas  dans  ces  pertes  prématurées  que 
Nelson  croyait  découvrir  le  secret  de  notre  faiblesse.  11  le  voyait  tout  entier  dans 
l'insubordination  de  nos  équipages,  et  répétait  souvent  «  que  nous  ne  réussirions 
point  à  battre  une  flotte  anglaise  tanL  que  nous  n'aurions  pas  rétabli  la  discipline 
dans  la  nôtre.  »  C'est  à  ces  habitudes  démagogiques  (the  riotous  behaviouv  of 
lawlcss  Francitmcti)  que  sur  le  champ  de  bataille  d'Aboukir  il  attribuait  encore 
les  revers  de  nos  escadres.  Il  parle  dans  une  de  ses  lettres,  écrite  à  la  fin  de 
l'année  1793,  d'une  de  nos  frégates  qu'il  bloquait  devant  Livourne,  et  dont  l'équi- 
page, une  belle  nuit,  déposa  son  capitaine  et  le  remplaça  par  le  lieutenant  d'in- 
fanterie de  marine.  Le  désordre  des  clubs  s'était,  en  effet,  introduit  sur  nos 
vaisseaux,  et  nos  matelots,  soupçonnant  leurs  officiers  de  vouloir  les  vendre  à 
l'Angleterre,  mettaient  chaque  jour  en  délibération  l'obéissance  à  leurs  ordres. 
Nelson  vit  ces  officiers  se  partager  en  deux  camps  ennemis,  et  ceux  qui  étaient 
demeurés  les  dépositaires  des  traditions  glorieuses  des  guerres  de  l'Inde  et  des 
Antilles  sortir  de  Toulon  à  la  suite  de  l'amiral  anglais,  pour  se  ranger  sous  son 
pavillon.  De  là  date  sa  présomptueuse  confiance  :  elle  prit  sa  source  dans  la  désor- 
ganisation de  notre  marine. 

(1)  Les  bâtiments  français  qui  furent  ainsi  ajoutés  à  la  marine  anglaise  furent  le  Com- 
merce de  Marseille,  de  120  canons;  les  vaisseaux  le  Pompée,  le  Puissant  et  le  Sapion, 
de  74;  les  frégates  l'Aréthuse  et  la  Perle,  de  40  canons;  l'Jlceste,  la  Lutine,  la  Prosé- 
lyte et  la  Topaze,  de  52;  la  corvette  la  belette,  de  24. 


[Y-,'2  LA    DERNIÈRE    GUERRE     MARITIME. 


V. 


Au  moment  de  l'évacuation  de  Toulon,  Nelson  avait  gagné  l'estime  et  l'affeciion 
de  lord  Hood  par  le  zèle  qu'il  venait  de  déployer  dans  les  diverses  missions  dont 
il  avait  été  chargé.  Dans  l'espace  de  six  mois,  son  vaisseau  n'avait  pas  passé  vingt 
jours  au  mouillage.  Pendant  que  l'escadre  anglaise  occupait  la  rade  de  Toulon  et 
en  disputait  la  possession  aux  batteries  des  républicains,  Nelson,  un  jour  à  Naples, 
le  lendemain  sur  les  côtes  de  Corse,  n'avait  cessé  de  tenir  la  mer.  Courant  de 
Corse  en  Sardaigne,  ou  de  Tunis  à  Livourne ,  négociant,  bataillant,  ne  connais- 
sant ni  le  repos  ni  la  crainte,  il  s'annonçait  déjà  avec  toute  l'audace  et  toute  la 
brusquerie  de  sa  nature,  et  appelait  résolument  courage  'politique  celte  facilité 
qu'il  montra  plus  tard  à  violer  toutes  les  garanties  du  droit  des  gens  et  toutes  les 
stipulations  protectrices  des  états  secondaires.  Frappé  des  qualités  qui  faisaient 
de  Nelson,  sinon  un  très-bon  politique  (ce  dont  ce  dernier  se  piquait  cependant), 
du  moins  un  homme  d'action  inappréciable,  lord  Hood  lui  avait  plusieurs  fois 
offert  de  quitter  son  petit  vaisseau  de  64  pour  un  vaisseau  de  74.  L'offre  était 
séduisante.  Cependant  Nelson  ne  pouvait  se  résoudre  à  se  séparer  de  ses  officiers. 
Il  leur  était  très-attaché  et  ne  parlait  jamais  d'eux  qu'avec  les  plus  grands  éloges. 
Chose  singulière,  cet  homme,  chez  lequel  certains  actes  d'une  triste  célébrité 
sembleraient  accuser  une  âme  inflexible,  était  doué,  au  contraire,  d'une  grande 
sensibilité  et  de  la  nature  la  plus  affectueuse.  L'exercice  même  de  celle  autorité 
despotique  et  sans  contrôle  dont  il  fut  si  longtemps  investi  n'avait  pu  altérer  chez 
lui  cette  égalité  d'humeur  et  cette  facilité  de  mœurs  qui  le  distinguaient  dans  la 
vie  privée,  et  qu'il  portait  jusque  dans  ses  moindres  relations  de  service.  Il  suffit 
de  parcourir  sa  correspondance  pour  ne  point  conserver  le  plus  léger  doute  à  cet 
égard.  On  ne  trouverait  peut-être  pas  dans  tout  le  cours  de  ce  volumineux  recueil, 
où  Nelson  s'abandonne  aux  effusions  les  plus  intimes,  une  seule  plainte  contre 
ses  vaisseaux,  ses  officiers  ou  ses  équipages.  Tout  cela  est  excellent,  dévoué,  plein 
d'ardeur,  et  tout  cela  le  devient  en  effet  sous  l'influence  de  cet  heureux  optimisme 
et  de  cette  disposition  affable  et  bienveillante.  C'était  là,  du  reste,  le  grand  art  de 
Nelson.  Il  savait  s'adresser  si  bien  aux  aptitudes  particulières  de  chacun  ,  qu'il 
n'était  si  méchant  officier  dont  il  ne  parvînt  à  faire  un  serviteur  zélé,  souvent 
même  un  serviteur  capable. 

Le  temps  pendant  lequel  il  conserva  le  commandement  de  ce  petit  vaisseau 
de  64  fut  le  plus  heureux  de  sa  vie.  Il  était  alors  bien  loin  de  prévoir  toute  la 
gloire  qui  s'attacherait  un  jour  à  son  nom,  mais  une  réputation  honorable  avait 
déjà  récompensé  ses  efforts,  et  le  ton  joyeux  qui  règne  dans  les  lettres  qu'il 
écrivit  à  celte  époque  forme  un  intéressant  et  pénible  contraste  avec  l'abattement 
qui  se  trahit  à  chaque  ligne  de  sa  correspondance,  quand,  au  milieu  des  honneurs 
et  des  enivrements  qui  suivirent  la  bataille  d'Aboukir,  mécontent  de  lui  et  des 
autres,  il  appelait  de  tous  ses  vœux  une  mort  glorieuse  et  semblait  n'aspirer  qu'au 
repos  de  la  tombe.  En  1 704,  moins  illustre,  mais  plus  heureux,  plus  satisfait  de 
lui-même,  battu  de  ces  ouragans  du  golfe  de  Lyon  dont  il  ressentait  pour  la  pre- 
mière fois  la  violence,  ayant  à  peine  touché  terre  depuis  son  départ  d'Angleterre, 
il  trouvait  délicieuse  cette  vie  rude  et  active,  et  la  sérénité  de  son  âme  lui  rendait 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  ]'■',", 

ces  épreuves  légères.  «  Depuis  quelque  temps,  disait-il,  nous  n'avons  eu  que  des 
coups  de  vent;  mais  avec  V Agamemnon  nous  n'y  prenons  pas  garde...  c'est  un  si 
bon  vaisseau.  Nous  n'avons  pas  d'ailleurs  un  malade  à  bord.  Comment  y  en  aurait-il 
avec  un  si  vaillant  équipage?  Et  lord  Hood  !  quel  excellent  officier!  Tout  ce  qui 
vient  de  lui  est  tellement  clair,  qu'il  est  impossible  de  ne  point  comprendre  ses 
intentions.  »  Ainsi  enchanté  de  son  vaisseau,  de  son  équipage  et  de  son  amiral, 
Nelson  se  promenait  bien  de  ne  point  perdre  une  heure  de  cette  guerre,  et  quoique 
tout  le  profit  qu'il  osât  en  attendre  fût  quelque  joli  cottage  du  prix  d'environ 
2,000  liv.  slerl.,  quoiqu'il  y  eût  alors  dans  la  Méditerranée  plus  d'honneur  que  de 
profit  à  recueillir,  il  prenait  gaiement  son  parti  de  toutes  les  privations  et  de  toutes 
les  misères,  maintenant  sa  chétive  santé  à  travers  les  fatigues  et  les  intempéries 
qui  terrassaient  les  plus  robustes.  La  marine  française  semblait  pour  longtemps 
réduite  à  l'impuissance,  l'incendie  de  Toulon  avait  rendu  la  mer  déserte,  et  Nelson 
s'apprêtait  à  chercher  sur  un  autre  élément  de  l'emploi  pour  l'activité  de  ses 
jaquettes  bleues  qu'il  voulait  conduire  à  la  tranchée  et  à  l'attaque  des  places  fortes, 
de  façon  à  faire  honte  aux  habits  rouges  que  les  républicains  venaient  de  chasser 
de  Toulon. 

Lord  Hood,  en  effet,  avait  à  peine  quitté  cette  magnifique  rade,  qu'il  songea  à 
s'assurer  dans  la  Méditerranée  un  nouveau  refuge  pour  sa  flotte.  Depuis  longtemps 
il  convoitait  la  possession  de  la  Corse,  que  le  vieux  Paoli  agitait  par  ses  intrigues, 
et,  pendant  son  séjour  à  Toulon,  il  avait  entamé  avec  ce  général  une  négociation 
qui  fut  suivie  d'une  tentative  infructueuse  sur  la  ville  de  Saint-Florent.  Paoli 
promettait  de  soulever  les  habitants  et  de  les  amener  à  accepter  le  protectorat  de 
l'Angleterre,  mais  il  voulait  que  lord  Hood  s'engageât  à  chasser  les  Français  des 
places  fortes  qu'ils  occupaient  dans  le  nord  de  l'île.  L'emploi  de  quelques  vais- 
seaux se  fût  trouvé  insuffisant  contre  des  places  aussi  peu  accessibles  que  Bastia 
et  Calvi,  et,  tant  qu'il  eut  à  défendre  Toulon  contre  les  troupes  républicaines, 
lord  Hood  se  trouva  trop  occupé  pour  pouvoir  former  de  nouvelles  entreprises. 
L'évacuation  de  Toulon  laissait,  au  contraire,  à  sa  disposition  un  corps  d'armée 
de  2,000  hommes  qui  devenait  un  véritable  embarras  pour  l'escadre,  un  matériel 
considérable  et  tous  les  moyens  d'entreprendre  des  sièges  réguliers.  D'accord  avec 
le  major-général  Dundas,  il  résolut  donc  de  tenter  une  conquête  qui  devait  am- 
plement dédommager  l'Angleterre  de  la  perte  de  Toulon.  Le  débarquement  des 
troupes  s'opéra  dans  la  baie  de  Saint-Florent.  Les  positions  qui  défendaient  celte 
ville  furent  enlevées  successivement,  et  Bastia,  attaquée  bientôt  par  les  seules 
troupes  de  la  marine  et  une  partie  des  équipages  de  la  flotte,  contre  l'avis  et  sans 
le  concours  des  généraux  anglais,  Bastia  fut  emportée  après  quelques  jours  de 
siège.  Calvi,  que  l'amiral  Martin,  sorti  de  Toulon  à  la  tête  de  sept  vaisseaux,  es- 
saya vainement  de  secourir,  opposa  une  plus  longue  résistance  ;  mais,  investie  par 
des  forces  plus  considérables  que  celles  qui  avaient  réduit  Bastia,  cette  place  finit 
par  succomber  également,  et  les  Français  se  trouvèrent  entièrement  chassés  de  la 
Corse,  qu'ils  ne  devaient  reprendre  qu'à  la  faveur  des  triomphes  de  l'armée 
d'Italie. 

Nelson  avait  dirigé  toutes  les  opérations  du  siège  de  Bastia  et  pris  une  part  ac- 
tive à  celui  de  Calvi.  Ce  fut  dans  une  des  batteries  élevées  contre  les  fortifications 
de  cette  dernière  place,  qu'il  perdit  l'usage  de  son  œil  droit,  atteint  par  quelques 
débris  qu'un  boulet  avait  fait  voler  en  éclats  en  frappant  le  merlon  de  cette  bat- 
terie. Cette  blessure  ne  le  tint  renfermé  qu'un  seul  jour;  mais,  comme  il  l'écri- 


151  LA     DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

vait  alors,  il  ne  s'en  élait  pas  fallu  de  l'épaisseur  d'un  cheveu  qu'il  n'eût  la  tête 
emportée. 

«  C'est  une  puissance  infaillible  (lui  écrivait  son  père,  esprit  grave  et  religieux 
pour  lequel  Nelson  éprouvait  une  vénération  profonde),  c'est  une  puissance  pleine 
de  sagesse  et  de  bonté  qui  a  diminué  la  force  du  coup  dont  vous  avez  été  frappé. 
Bénie  soit  celte  main  qui  vous  a  sauvé  pour  être,  j'en  suis  certain,  pendant  bien 
des  années  encore,  l'instrument  du  bien  qu'elle  prépare,  l'exemple  et  la  leçon  de 
vos  compagnons  !  Il  n'y  a  point  à  craindre,  mon  cher  Horace,  que  ce  soit  jamais 
de  moi  que  vous  vienne  une  dangereuse  flatterie;  mais,  je  l'avoue,  j'essuie  quel- 
quefois une  larme  de  joie  en  entendant  citer  votre  nom  d'une  manière  aussi  hono- 
rable. Puisse  le  Seigneur  continuer  à  vous  protéger,  à  vous  diriger,  à  vous  assister 
dans  tous  vos  efforts  pour  accomplir  ce  qui  est  salutaire  et  équitable  !  Je  sais  que 
les  militaires  sont  généralement  fatalistes.  Cette  croyance  peut  sans  doute  être 
utile,  mais  il  ne  faut  pas  qu'elle  exclue  la  confiance  que  tout  chrétien  doit  avoir 
dans  une  providence  spéciale  qui  dirige  tous  les  événements  de  ce  monde.  Votre 
destinée,  croyez-le  bien,  est  dans  les  mains  du  Seigneur,  et  les  cheveux  même  de 
votre  tête  sont  comptés.  Je  ne  connais  point,  quant  à  moi,  de  doctrine  plus  forti- 
fiante. » 

En  vérité,  il  y  a  une  grande  élévation  de  pensée  dans  ces  accents  à  la  fois 
émus  et  résignés.  Le  sentiment  du  devoir  n'y  a  point  laissé  de  place  pour  ces  in- 
sinuations timides  qu'on  eût  pardonnées  cependant  à  la  tendresse  d'un  père.  Lé 
noble  vieillard  n'engage  point  son  fils  à  ménager  sa  vie  ;  mais,  les  yeux  levés  au 
ciel,  il  espère,  pour  employer  les  expressions  mêmes  que  nous  retrouvons  dans 
une  autre  de  ses  lettres,  que  Dieu  le  défendra  de  la  flèche  qui  vole  à  la  clarté  du 
jour  et  de  la  peste  qui  chemine  dans  l'ombre  de  la  nuit.  C'est  bien  là  le  langage 
inspiré  et  biblique,  le  ton  plein  de  vigueur  de  cette  grande  église,  aujourd'hui 
chancelante,  qui  combattit  vingt  ans  notre  révolution  et  ses  tendances.  Ce  sont 
bien  ces  fortes  maximes  qui  semblent  moins  destinées  à  former  des  chrétiens  pour 
le  ciel  que  des  citoyens  pour  la  vieille  Angleterre,  ces  hautes  notions  du  devoir 
où  l'on  retrouve  plus  souvent  peut-être  les  inspirations  du  Dieu  de  Moïse  que  les 
louchantes  leçons  du  Dieu  de  l'Évangile,  mais  dans  lesquelles  il  est  impossible  de 
méconnaître  le  germe  et  le  principe  des  plus  nobles  vertus  militaires.  Les  An- 
glais ,  il  n'en  faut  pas  douter ,  n'ont  point  été  seulement ,  dans  la  longue  et  san- 
glante guerre  qu'ils  nous  ont  faite,  d'habiles  et  persévérants  automates;  ils  ont 
été,  comme  nous  l'étions  alors,  des  combattants  ardents  et  convaincus,  mourant, 
comme  nous,  pour  l'autel  et  le  foyer,  animés  d'un  enthousiasme  semblable  au 
nôtre,  et  aussi  prêts  que  nous  à  se  sacrifier  pour  le  triomphe  de  leurs  idées  et  le 
succès  de  leurs  principes.  Si.  pendant  cette  terrible  lutte,  ils  n'eussent  point  eu 
aussi  quelque  source  sacrée  où  retremper  leur  dévouement  et  leur  énergie,  jamais 
ils  n'auraient  pu  résister  à  celte  race  héroïque  chez  laquelle  la  vertu  la  plus  com- 
mune fut  un  suprême  mépris  de  la  mort.  Malgré  la  supériorité  de  leurs  vaisseaux, 
la  rapidité  et  la  précision  de  leur  tir,  ils  eussent  été  emportés,  comme  une  paille 
légère,  par  ce  tourbillon  d'hommes  et  de  navires  que  soulevait  l'ouragan  révolu- 
tionnaire; mais  la  foi  républicaine  rencontra  dans  celle  arène  les  restes  de  ce 
vieux  fanatisme  puritain  qui,  depuis  Cromwell,  n'était  point  complètement  éteint 
encore.  Pour  résister  à   la  furie  française,  il  se  retrouva  parmi  ces  descendants 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  155 

des  têles  rondes  quelque  chose  de  ce  feu  sombre  et  opiniâtre  que  leurs  pères  op- 
posaient jadis  aux  cavaliers  de  Charles  Stuart ,  et  c'est  ainsi  que,  pendant  près 
d'un  quart  de  siècle,  il  fut  donné  à  ces  ardeurs  rivales  de  se  disputer  et  d'étonner 
le  monde. 

Nelson  lui-même,  qui  possédait  au  plus  haut  degré  ce  qu'on  peut  appeler  la 
bravoure  de  tempérament,  et  qui  n'a  jamais  connu,  si  l'on  peut  en  croire  le  té- 
moignage de  sa  correspondance  et  celui  de  ses  contemporains,  cette  émotion  invo- 
lontaire que  ressentit  le  jeune  Wellesley  à  sa  première  bataille  ;  Nelson,  qui  jouait 
sa  vie  aussi  résolument  qu'aucun  homme  au  monde,  ne  dédaignait  point  cepen- 
dant, au  moment  de  combattre,  de  raffermir  son  courage  au  souvenir  des  pieuses 
exhortations  de  son  père.  A  la  veille  de  ces  grandes  journées  d'où  il  est  rarement 
sorti  sans  blessure,  il  éprouvait  le  besoin  de  se  recueillir  et  d'envisager  d'un  œil 
ferme  et  grave  les  chances  qu'il  allait  courir.  En  général,  il  écrivait  sur  son 
journal  une  courte  prière. 

«  Notre  vie  à  tous,  disait-il ,  est  entre  les  mains  de  celui  qui  sait  mieux  que 
personne  s'il  doit  préserver  ou  non  la  mienne.  Je  m'en  remets  sur  ce  point  à  sa 
volonté.  Mais  ce  qui  est  dans  mes  propres  mains,  c'est  ma  réputation  et  mon  hon- 
neur, et  vivre  avec  une  réputation  flétrie  me  serait  insupportable.  La  mort  est 
une  dette  que  nous  devons  tous  payer  un  jour;  il  importe  peu  que  ce  soit  aujour- 
d'hui ou  dans  quelques  années.  Ce  que  je  veux,  c'est  que  ma  conduite  ne  puisse 
jamais  attirer  la  rougeur  sur  le  front  de  mes  amis.  »  —  «  Rappelez-vous  (écrivait- 
il  à  sa  femme  au  moment  où  il  pensait  que  lord  Hood  pourrait  atteindre  l'escadre 
française  accourue  au  secours  de  Calvi),  rappelez-vous  qu'un  brave  homme  ne 
meurt  qu'une  fois,  et  qu'un  lâche  meurt  toute  sa  vie.  Si  quelque  accident  devait 
m'arriver  dans  cette  rencontre,  je  suis  certain  du  moins  que  ma  conduite  aura  été 
de  nature  à  vous  donner  des  titres  à  la  bienveillance  royale.  Ne  croyez  pas  cepen- 
i  dant  que  j'aie  aucun  sinistre  pressentiment,  et  que  je  craigne  vraiment  de  ne  plus 
vous  revoir;  mais,  s'il  en  devait  être  autrement,  que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite! 
mon  nom  ne  sera  jamais  un  déshonneur  pour  ceux  qui  le  portent.  Le  peu  que  je 
possède,  vous  le  savez,  je  vous  l'ai  déjà  donné.  Je  voudrais  que  ce  fût  davantage, 
mais  je  n'ai  jamais  rien  acquis  d'une  manière  qui  ne  fût  honorable,  et  ce  que  je 
vous  donne  vient  de  mains  qui  sont  pures.  » 

Au  mois  d'octobre  1794,  lord  Hood  rentra  en  Angleterre  sur  le  Victory,  et  laissa 
le  commandement  temporaire  de  la  flotte  au  vice-amiral  Hotham.  Il  avait  eu  sou- 
vent à  se  plaindre  de  la  négligence  avec  laquelle  l'amirauté  pourvoyait  aux  besoins 
de  son  escadre,  et,  à  son  arrivée  en  Angleterre,  il  s'en  expliqua  avec  vivacité.  Il 
était,  vers  le  mois  d'avril  1795,  à  la  veille  de  mettre  sous  voiles  pour  aller  re- 
prendre le  commandement  de  la  flotte  de  la  Méditerranée,  quand  il  crut  devoir, 
avant  de  partir,  adresser  de  nouvelles  remontrances  à  l'amirauté  sur  l'insuffisance 
des  forces  entretenues  dans  cette  station.  Son  insistance  excita  un  tel  méconten- 
tement dans  le  conseil,  que  le  2  mai  il  reçut,  de  la  façon  la  plus  inattendue, 
l'ordre  d'amener  son  pavillon  ,  qui  ne  fut  jamais  rehissé  depuis  cette  époque. 
L'amiral  sir  John  Jervis  fut  nommé  pour  lui  succéder,  et  partit  pour  la  Méditer- 
ranée le  11  novembre  1795.  Le  commandement  de  la  flotte  anglaise  resta  donc 
pendant  plus  d'une  année  entre  les  mains  du  vice-amiral  Hotham,  qui  ne  l'avait 
reçu  que  d'une  manière  provisoire ,  et  il  est  probable  que  cet  officier  l'eût  con- 


1  36  tA  DERNIERE  G0ERR2  MARITIME. 

serve  défini tivcment,  s'il  eût  sa  se  montrer  à  la  hauteur  d'une  tâche  qui  était 
réellement  an-dessus  de  ses  forces. 

«  Hotham,  écrivait  Nelson,  est  assurément  le  meilleur  homme  qu'on  puisse  voir, 
mais  il  prend  les  choses  trop  philosophiquement.  Il  faudrait  ici  un  homme  actif 
et  entreprenant,  et  il  n'est  ni  l'un  ni  l'autre.  Pourvu  que  chaque  mois  se  passe 
sans  ([ne  nous  ayons  de  BOlre  côlé  essuyé  aucune  perte,  il  se  tient  pour  satisfait. 
Sous  aucun  rapport,  il  n'est  comparable  à  lord  Hood.  Ce  dernier  est  vraiment 
l'officier  le  plus  remarquable  que  j'aie  connu.  Lord  Howe  est  certainement  un 
officier  d'un  rare  mérite  pour  conduire  et  diriger  une  flolte,  mais  c'est  tout. 
Lord  Hood  est  également  supérieur  dans  toutes  les  positions  où  puisse  se  trouver 
un  amiral.  » 

Ja.  qu'au  moment  où  Nelson  connut  l'amiral  Jervis,  lord  Hood  paraît  avoir 
réalisé  à  ses  yeux  l'idéal  du  commandant  en  chef.  Aussi  apprit-il  avec  indignation 
la  brusque  destitution  dont  cet  amiral  venait  d'être  l'objet.  «  Oh  !  misérable  ami- 
rauté! écrivait-il  à  son  frère;  ces  gens-là  ont  obligé  le  premier  officier  de  notre 
marine  à  quitter  son  commandement,  [/ancienne  amirauté  peut  avoir  causé  la 
perte  de  quelques  bâtiments  de  commerce  par  son  inertie  et  sa  négligence;  celle- 
ci  a  compromis  toute  une  flotte  de  bâtiments  de  guerre.  L'absence  de  lord  Hood 
est  une  calamité  nationale,  a 

Les  réclamations  de  lord  Hood  avaient  été  présentées  avec  une  vivacité  qu'il 
regretta  plus  tard,  mais  elles  étaient  fondées.  L'escadre  qu'il  avait  laissée  à 
l'amiral  Hotham  était  en  effet  dépourvue  de  tout,  et  la  plupart  de  ses  vaisseaux 
auraient  eu  besoin  de  rentrer  au  port  pour  s'y  refaire  et  s'y  réparer.  Jetée  à  une 
si  grande  distance  de  l'Angleterre,  qu'elle  devait  redouter  une  victoire  incomplète 
presque  à  l'égal  d'un  revers,  par  l'impossibilité  où  elle  se  fût  trouvée  après  cette 
victoire  de  remplacer  les  mais  qu'elle  eût  perdus  (1),  cette  flotte  avait,  en  présence 
de  l'alliance  déjà  douteuse  de  l'Espagne,  la  Corse  à  défendre,  les  Autrichiens  à 
assister  dans  leurs  opérations  sur  la  côte  de  Gênes,  le  commerce  anglais  à  pro- 
léger contre  une  multitude  de  corsaires,  et,  dans  le  port  même  de  Toulon,  une 
escadre  sans  cesse  menaçante  à  surveiller  et  à  contenir.  Sidney  Smith  n'avait  pas 
tout  brûlé  dans  ce  malheureux  port  :  Nelson,  qui  éprouvait  peu  de  sympathie  pour 
ce  grand  parleur,  avait  déjà  exprimé  la  crainte  qu'il  n'eût  fait  eu  cette  occasion 
a  moins  de  besogne  que  de  bruit;  »  en  effet,  au  lieu  de  17  vaisseaux  français, 
comme  on  l'avait  annoncé  en  Angleterre,  il  n'y  en  avait  eu  que  9  de  détruits. 
Aussi,  cinq  mois  à  peine  après  l'évacuation  de  Toulon,  l'amiral  Martin  avait  pu 
prendre  la  mer  avec  7  vaisseaux  :  chassant  devant  lui  la  division  de  l'amiral 
Hotham  ,  il  avait  courageusement  essayé  de  jeter  des  secours  dans  Calvi,  assiégé 
par  les  troupes  anglaises;  mais,  poursuivi  par  la  flolte  de  lord  Hood,  il  avait  dû 
se  réfugier  dans  le  golfe  Jonan  ,  où ,  em bossé  sous  la  protection  des  forts  de  l'île 
Sainte-Marguerite,  il  avait  délié  pendant  plusieurs  jours  les  attaques  de  l'ennemi. 
Cette  première  tentative  sur  la  Corse  et  l'activité  que  l'on  continuait   à  dé- 

(1)  C'était  l'opinion  de  Nelson  lui-même  et  la  meilleure  preuve  des  chances  favorables 
avec  lesquelles  nous  pourrons  toujours  soutenir  une  guerre  maritime  dans  ce  bassin  de 
la  Méditerranée  compris  entre  l'Afrique  et  la  France,  l'Espagne  et  les  îles  de  Corse  et  de 
Sarclaigne. 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  1  i » 7 

ployer  dans  nos  arsenaux  auraient  dû  ouvrir  les  yeux  à  l'amirauté  anglaise  et  lui 
faire  comprendre  le  danger  auquel  pou  vu  il  se  trouver  exposée  la  flotte  de  la  Mé- 
diterranée, si  quelque  important  renfort,  trompant  la  surveillance  de  la  flotte  de 
la  Manche,  parvenait  à  sortir  des  ports  de  l'Océan  et  à  se  joindre  aux  vaisseaux 
déjà  réunis  à  Toulon.  Tel  était  en  effet  le  plan  qu'avait  conçu,  vers  la  fin  de 
l'année  1794,  le  comité  de  salut  public,  et  i!  est  certain  que  l'exécution  de  ce 
projet  eût  pu  amener  dans  la  Méditerranée  les  plus  importants  résultats.  Malgré 
les  pertes  qu'elle  avait  éprouvées  à  Toulon  et  au  combat  du  13  prairial,  la  France 
possédait  encore  à  cette  époque  un  imposant  matériel.  35  vaisseaux  de  ligne, 
13  frégates  et  16  corvettes  ou  avisos  se  trouvaient  en  rade  de  Brest,  prêts  à 
prendre  la  mer.  Le  31  décembre  1794,  cette  flotte,  déjà  réduite  d'un  vaisseau 
qui  s'était  perdu  dans  une  première  sortie,  mit  sous  voiles  et  se  dirigea  vers  la 
haute  mer.  Elle  était  commandée  par  le  vice-amiral  Villarel-Joyeuse,  sous  les 
ordres  duquel  on  avait  placé  les  cor.lre-amiraux  Bouvet,  Nielly,  Van-Siabel  et  Re- 
naudin.  Ce  dernier,  avec  6  vaisseaux,  devait  se  détacher  de  la  flotte  dès  qu'on 
n'aurait  plus  à  craindre  la  rencontre  de  l'armée  anglaise,  et  entrer  dans  la  Médi- 
terranée pour  y  rallier  l'amiral  Martin.  Malheureusement  la  plus  affreuse  pénurie 
régnait  alors  dans  nos  arsenaux.  On  n'y  avait  trouvé  ni  bois  ni  cordages  pour 
réparer  les  vaisseaux  désemparés  dans  la  journée  du  15  prairial,  et,  au  moment 
de  faire  sortir  une  flotte  aussi  considérable,  on  n'avait  pas  même  des  vivres  suf- 
fisants à  lui  donner.  La  farine  et  le  biscuit  surtout  manquaient  complètement. 
Avec  beaucoup  de  peine,  on  était  parvenu  à  fournir  six  mois  de  vivres  à  l'escadre 
destinée  à  renforcer  la  flotte  de  Toulon,  mais  les  autres  vaisseaux  de  la  flotte  de 
Brest  n'en  avaient  pu  embarquer  que  pour  quinze  jours.  Ainsi  approvisionnés, 
avec  des  mais  jumelés  parce  qu'on  n'avait  pu  les  changer,  des  gréements  en 
mauvais  état,  des  coques  mal  réparées  et  mal  calfatées,  ces  vaisseaux  étaient  en- 
voyés à  la  mer  au  cœur  de  l'hiver,  pour  y  affronter  les  tempêtes  inévitables  du 
golfe  de  Gascogne  et  la  rencontre  probable  de  55  vaisseaux  ennemis.  Les  vents 
contraires  obligèrent  bientôt  les  6  vaisseaux  destinés  pour  Toulon  à  partager 
leurs  vivres  avec  leurs  compagnons,  menacés  d'en  manquer.  Arrivée  à  cent  cin- 
quante lieues  de  nos  côtes,  la  flotte,  déjà  dispersée,  fut  assaillie  par  un  coup  de 
vent  si  violent,  que  trois  vaisseaux,  le  Neuf  Thermidor,  le  Scipion  et  le  Superbe, 
coulèrent  à  la  mer;  le  Neptune  se  jeta  à  la  côte  entre  Bréhal  et  Morlaix,  et,  un 
mois  après  avoir  quitté  Brest,  les  débris  de  ce  puissant  armement  regagnèrent  le 
port  sans  avoir  pu  atteindre  le  but  qu'on  s'élait  proposé  par  cette  désastreuse 
sortie. 

De  pareilles  expéditions  semblent  fabuleuses  aujourd'hui  :  des  navires  exposés 
à  manquer  de  vivres  à  la  mer,  sombrant  de  vétusté  au  premier  coup  de  vent,  na- 
viguant avec  des  mâts  à  demi  brisés  et  des  gréements  hors  de  service,  ce  sont  là 
des  misères  que  notre  génération  n'a  pas  connues  et  a  peine  à  comprendre.  Telles 
étaient  cependant  les  difficultés  contre  lesquelles  eurent  à  lutter  nos  marins  pen- 
dant les  premières  années  de  la  république.  Il  fallait  sans  doute  beaucoup  de 
résolution  et  d'énergie  pour  ne  pas  se  laisser  abattre  par  des  chances  aussi  défa- 
vorables; il  fallait  surtout  que  ces  hommes  fussent  animés  d'un  dévouement  bien 
profond,  d'une  abnégation  bien  exallée,  pour  qu'ils  consentissent  à  engager  leur 
honneur  el  leur  responsabilité  dans  des  entreprises  fatalement  destinées  à  d'aussi 
déplorables  issues.  Nous  ne  pouvons  apprécier  ce  qui  se  passait  alors  dans  notre 
marine  sans  embrasser  du  même  coup  d'œil  l'ensemble  de  cette  époque  fiévreuse, 


158  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

où  le  même  cachet  d'outrecuidance  et  d'audace  se  retrouve  dans  Je  gouvernement 
de  la  société  comme  dans  la  conduite  de  la  guerre,  dans  les  plans  de  constitu- 
tions politiques  comme  dans  ceux  d'expéditions  militaires.  Malheureusement  l'in- 
fluence de  cette  époque  révolutionnaire  et  de  la  direction  qu'elle  avait  donnée  à 
la  guerre  maritime  ne  s'éteignit  point  complètement  avec  elle.  Longtemps  après 
qu'elle  eut  fait  place  à  des  temps  mieux  réglés  et  plus  prospères,  on  vivait  encore 
à  bord  de  nos  vaisseaux  sur  ces  traditions  de  désordre  et  de  négligence,  qu'elle 
avait  léguées  à  la  marine  de  l'empire.  Avant  tout,  on  s'y  confiait  dans  son  cou- 
rage, dans  sa  ferme  résolution  de  mourir  à  son  poste  et  de  vendre  chèrement  sa 
vie;  mais  on  y  songeait  peu  à  préparer  un  succès  certain  par  des  soins  constants 
et  des  dispositions  habiles;  puis,  le  jour  de  l'action  venu,  si  l'on  se  trouvait  en 
face  d'un  ennemi  mieux  exercé,  mieux  discipliné,  maniant  avec  plus  de  facilité 
et  de  précision  ses  voiles  et  ses  canons,  on  se  tenait  pour  satisfait  de  ne  laisser 
entre  ses  mains  que  des  mâts  abattus,  des  ponts  jonchés  de  cadavres,  un  vaisseau 
près  de  couler,  et  l'on  éprouvait  une  sorte  de  fierté  à  voir  le  vainqueur  lui-même 
effrayé  de  tant  de  sang  répandu,  et  comme  consterné  d'une  pareille  victoire.  Ce 
fut  une  malheureuse  guerre,  mais  ce  fut  une  guerre  héroïque  que  celle  qui  se 
poursuivit  ainsi  pendant  vingt  ans.  Suivant  nous,  on  n'a  point  assez  dit  sous  quel 
astre  contraire  nos  marins  combattirent  à  cette  époque;  on  n'a  point  assez  fait 
sentir  combien  les  institutions  leur  ont  manqué;  on  n'a  point  assez  honoré  leur 
résignation  sublime,  leurs  combats  sans  espoir,  leurs  sacrifices  sans  illusion  et 
sans  peur.  Gardons-nous  de  méconnaître  la  gloire  qui  s'attache  à  de  pareils  faits 
d'armes,  gardons-nous  de  la  répudier,  car  le  courage  malheureux,  quand  il  a 
cette  dignité  et  cette  persévérance,  offre  quelque  chose  de  plus  touchant,  de  plus 
digne  de  nos  hommages  peut-être  que  le  courage  favorisé  par  la  fortune.  «  Le 
succès,  a  dit  souvent  Nelson,  suilit  pour  couvrir  bien  des  fautes,  mais  combien 
de  belles  actions  restent  à  jamais  ensevelies  sous  une  défaite!  » 


VI. 


Quoique  le  plan  de  la  convention  eût  échoué,  la  flotte  de  Toulon,  portée  suc- 
cessivement par  de  prodigieux  efforts  à  15  vaisseaux  de  ligne,  appareilla  de  ce 
port  le  3  mars  1793  pour  tenter  un  nouveau  coup  de  main  sur  la  Corse  et  es- 
sayer d'y  jeter  un  corps  de  6,000  hommes.  L'amiral  Holham  était  en  ce  moment 
à  Livourne,  où  il  avait  conduit  son  escadre,  afin  de  se  trouver  à  portée  défavo- 
riser les  opérations  de  l'armée  autrichienne,  qui  manœuvrait  sur  les  côtes  de  la 
Rivière  de  Gênes.  Ses  éclaireurs  lui  annoncèrent  bientôt  la  sortie  de  l'escadre 
française,  et  lui  apprirent  la  capture  d'un  de  ses  vaisseaux,  le  Brrwick,  qui,  sorti 
de  Saint-Florent  pour  venir  le  rejoindre  à  Livourne,  avait  donné  au  milieu  de 
l'avant-garde  ennemie.  Avec  les  iA  vaisseaux  qui  lui  restaient,  l'amiral  Holham 
se  porta  immédiatement  à  la  rencontre  de  l'amiral  Martin,  tremblant  d'arriver 
trop  tard  et  de  trouver  le  débarquement  des  troupes  françaises  déjà  effectué. 
Malheureusement  l'amiral  Martin  n'avait  point  osé  tenter  cette  opération  avec  la 
perspective  de  la  voir  interrompue  par  l'arrivée  d'une  escadre  dont  les  éclaireurs 
étaient  déjà  venus  le  reconnaître,  et,  après  avoir  capturé  le  Beriokk,  il  s'était  dé- 
cidé à  rallier  les  côtes  de  Provence.  Sa  roule  l'avait  conduit  vers  l'entrée  du  golfe 


LA    DERNIÈRE    GUERRE     MARITIME.  1 S9 

de  Gènes,  quand,  le  12  mars  1795,  il  aperçut  l'escacfre  anglaise.  Le  vent  souf- 
flait de  l'ouest  et  du  sud-ouest  par  fortes  rafales.  Pendant  la  nuit,  un  vaisseau 
français,  le  Mercure,  perdit  son  grand  niât  de  hune,  et,  se  séparant  de  la  flotte, 
parvint  à  gagner  le  golfe  Jouan  sous  l'escorte  d'une  frégate. 

Ainsi  réduite  au  même  nombre  de  vaisseaux  que  l'escadre  anglaise,  notre  flotte 
avait  le  désavantage  de  ne  compter  dans  ses  rangs  qu'un  seul  trois-ponls,  le  Sans- 
Culotte  'et  encore  ce  vaisseau  fut-il  obligé,  par  les  avaries  qu'il  éprouva  le  len- 
demain, de  quitter  son  poste  pendant  la  nuit  du  13  au  14  mars  et  d'aller  se  réfu- 
gier à  Gênes),  tandis  que  l'amiral  Hotham,  dont  le  pavillon  flottait  à  bord  d'un 
vaisseau  de  100  canons,  le  Britannia.  avait  en  outre  trois  vaisseaux  de  98  sous 
ses  ordres.  Il  est  vrai  que,  si  la  présence  de  ces  vaisseaux  contribuait  à  donner 
à  l'escadre  anglaise  une  apparence  formidable,  elle  avait  aussi  pour  résultat  de 
retarder  et  d'embarrasser  tous  ses  mouvements,  ces  vaisseaux  étant  de  très-mau- 
vais marcheurs  en  général,  et  obligeant  les  74  a  diminuer  de  voiles  pour  les  at- 
tendre. L'amiral  Martin  se  trouvait  donc  à  peu  près  le  maître  de  chercher  ou  de 
fuir  un  engagement.  Les  instructions  de  la  convention  lui  recommandaient,  dit- 
on,  de  ne  pas  éviter  le  combat,  et,  en  effet,  le  12  mars,  quand  il  avait,  pour  la 
première  fois,  aperçu  l'ennemi  sous  le  vent  de  son  escadre,  il  avait  résolument 
laissé  arriver  sur  sa  ligne  de  bataille,  comme  s'il  eût  été  décidé  à  en  venir  immé- 
diatement aux  mains;  mais  la  séparation  du  vaisseau  le  Mercure  et  la  vue  des 
quatre  trois- ponts  rargés  sous  le  pavillon  de  l'amiral  Hotham  ébranlèrent  sa  ré- 
solution, et,  encore  incertain  s'il  se  retirerait  devant  l'escadre  anglaise  ou  s'il 
prendrait  l'offensive,  il  passa  la  nuit  du  12  au  15  mars  à  petite  distance  de  la 
ligne  ennemie,  qui,  placée  sous  le  vent,  tenait  ses  feux  allumés,  et  semblait  moins 
poursuivre  notre  escadre  que  l'attendre.  Le  15  cependant,  au  point  du  jour, 
l'amiral  Hotham  se  décida  à  signaler  à  ses  vaisseaux  de  chasser  en  avant  et  d'aug- 
menter de  voiles.  A  huit  heures  du  matin,  le  vaisseau  français  de  80  le  Ça  ira, 
commandé  par  le  capitaine  Coudé,  aborda  le  vaisseau  qui  le  précédait  et  perdit 
ses  deux  mâts  de  hune.  Rapproché  comme  il  l'était  alors  de  l'avant-garde  anglaise, 
ce  vaisseau  ainsi  désemparé  se  trouvait  gravement  compromis,  et  une  des  frégates 
ennemies,  l'Inconstant,  commençait  déjà  à  le  canonner,  quand  une  de  nos  fré- 
gates, la  Vestale,  laissant  arriver  sur  lui,  le  prit  à  la  remorque,  malgré  l'approche 
du  vaisseau  V Agamemnon,  qui  s'avançait  alors  sous  toutes  voiles.  Nelson  avait 
témoigné  l'intention  de  n'ouvrir  son  feu  que  lorsqu'il  serait  à  bout  portant  du 
Ça  ira  ;  mais  ce  vaisseau  parut  tirer  avec  tant  de  précision  ses  canons  de  retraite, 
les  seuls  qu'il  pût  diriger  contre  V Agamemnon,  que  Nelson,  ne  voyant  point  au- 
tour de  lui  d'autres  vaisseaux  qui  pussent  le  soutenir,  s'il  venait  à  être  démâté, 
jugea  prudent  de  ne  point  se  présenter  sous  la  volée  d'un  aussi  redoutable  anta- 
goniste. Manœuvrant  avec  beaucoup  de  sang-froid  et  d'habileté,  comme  on  le  peut 
faire  quand  on  commande  un  bon  vaisseau  et  un  équipage  exercé,  il  eut  soin  de 
se  tenir  par  la  hanche  du  Ça  ira,  et  profita  de  sa  nv.rche  supérieure  pour  lui  en- 
voyer, dans  de  fréquentes  arrivées,  des  bordées  qui  eurent  bientôt  mis  les  voiles 
de  ce  vaisseau  en  lambeaux,  et  l'empêchèrent  de  s'occuper  de  la  réparation  de 
ses  avaries.  Cependant  plusieurs  vaisseaux  français  avaient  viré  de  bord  et  mena- 
çaient de  couper  V Agamemnon  de  la  flotte  anglaise.  Le  Ça  ira  lui-même,  avec 
l'assistance  de  la  frégate  qui  le  remorquait,  était  parvenu  à  exécuter  la  même  évo- 
lution et  à  faire  route  vers  les  vaisseaux  qui  s'avançaient  à  son  secours.  Nelson 
dut  céder  à  la  nécessité  et  obéir  aux  signaux  de  l'amiral  Hotham,  qui  rappelait 


160  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

son  avant-garde,  craignant  de  la  compromettre  dans  un  engagement  partiel  avec 
des  forces  supérieures.  A  deux  heures  et  demie  de  l'après-midi,  le  feu  cessa  de 
part  et  d'autre.  Le  vaisseau  le  Censeur,  que  commandait  le  capitaine  Benoît,  rem- 
plaça la  frégate  la  Vestale,  qui  avait  jusque-là  remorqué  le  Ça  ira,  et  à  laquelle 
ce  vaisseau  devait  son  salut.  Les  deux  escadres,  reformant  aussi  bien  que  possible 
leur  ligne  de  bataille,  passèrent  encore  cette  nuit  à  vue  l'une  de  l'autre,  et  atten- 
dirent le  jour  avec  impatience. 

Au  lever  du  soleil,  il  faisait  presque  calme  :  le  Sans-Culotte,  qui,  pendant  la 
nuit,  s'était  séparé  de  la  flotte  française,  avait  disparu  et  se  dirigeait  sur  Gênes; 
le  Censeur  et  le  Ça  ira  étaient  sous  le  venta  une  distance  considérable  des  autres 
vaisseaux,  et  l'escadre  anglaise,  profitant  d'une  petite  brise  de  nord  qui  venait 
de  s'élever  et  lui  avait  donné  l'avantage  du  vent,  se  portait  sur  ces  deux  vais- 
seaux ainsi  isolés,  comptant  s'en  emparer  avant  que  le  reste  de  notre  tlolte  pût 
leur  venir  en  aide.  Les  premiers  vaisseaux  anglais  qui  se  présentèrent  pour  atta- 
quer le  Censeur  et  le  Ça  ira  furent  deux  vaisseaux  de  74,  le  Captain  et  le  Bcdford. 
Pendant  que  les  deux  amiraux  multipliaient  les  signaux  pour  amener  de  nouvelles 
forces  sur  le  lieu  du  combat,  ces  quatre  vaisseaux  échangeaient  déjà  de  rapides 
volées  en  présence  des  deux  flottes,  rendues  immobiles  par  le  calme  plat  qui 
venait  de  succéder  à  une  folle  brise  bientôt  éteinte  :  on  eût  dit,  à  les  voir  au 
milieu  de  ce  champ  clos,  de  valeureux  champions  choisis  par  les  deux  armées 
pour  éprouver  la  fortune  de  la  journée.  Quoique  placés  par  les  avaries  du  Ça  ira 
dans  la  position  la  plus  désavantageuse,  les  vaisseaux  français  n'avaient  point 
paru  s'émouvoir  de  cet  engagement  inégal.  Unis  l'un  à  l'autre  comme  ces  jeunes 
héros  que  Thèbes  envoyait  au  combat,  ils  présentaient,  sous  ce  ciel  aussi  bleu  que 
celui  de  la  Grèce,  sur  ces  flots  aussi  purs  que  ceux  de  Salamine,  un  spectacle  im- 
posant et  digne  de  l'antiquité.  Le  vaisseau  le  Censeur,  encore  frais  et  valide,  qui 
n'avait  point  une  corde  coupée  ni  une  voile  avariée,  qui  eût  pu  échapper  sans 
peine  à  cette  terrible  chance  d'avoir  bientôt  toute  une  flotte  à  combattre,  se 
tenait,  au  contraire,  plus  serré  contre  son  compagnon  à  l'approche  du  danger, 
comme  pour  lui  mieux  garantir  son  concours  et  sa  résolution  de  partager  sa  for- 
tune. Le  sort  sembla  vouloir  favoriser  celte  détermination  héroïque.  Au  bout 
d'une  heure,  le  vaisseau  le  Captain  n'avait  point  une  voile  qui  pût  lui  servir;  son 
gréement  était  haché,  plusieurs  de  ses  mâts  se  trouvaient  compromis  par  les 
boulets  qu'ils  avaient  reçus,  et,  se  hâtant  de  s'éloigner  sous  les  lambeaux  de  voiles 
qui  lui  restaient,  il  faisait  à  l'amiral  Holham  le  signal  de  détresse.  Le  Bedford 
avait  moins  souffert,  mais  il  était  également  obligé  de  se  faire  remorquer  par  ses 
canots  hors  de  la  portée  de  ses  redoutables  adversaires. 

Cependant  quatre  nouveaux  vaisseaux  anglais,  aidés  par  un  souffle  de  vent, 
VJlluslrious,  le  Courageux,  la  Princesse  royale  de  98,  portant  le  pavillon  de 
l'amiral  Goodull,  et  l'Agamemnon,  alors  à  son  poste  de  bataille,  s'avançaient  pour 
remplacer  les  bâtiments  que  le  Censeur  et  le  Ça  ira  avaient  désemparés.  De  son 
côté,  l'amiral  Martin,  qui  avait  arboré  son  pavillon  sur  une  frégate,  profitant  de 
la  brise  qui  venait  de  s'élever  du  nord-ouest,  faisait  signal  à  son  escadre  de  virer 
vent  arrière,  et  de  suivre,  par  un  mouvement  successif,  en  se  repliant  vers  la 
queue  de  la  ligne,  le  vaisseau  le  Duquesne,  chef  de  file  de  l'armée,  auquel  il  con- 
fiait le  soin  de  conduire  nos  vaisseaux  entre  la  flotte  anglaise  et  les  deux  bâti- 
ments qu'elle  s'apprêtait  à  accabler.  Les  intentions  de  l'amiral  lurent  mal  com- 
prises, ou  le  vaisseau  le  Duquesne  n'osa  point,  à  cause  de  la  faiblesse  de  la  brise, 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  161 

les  exécuter.  Il  vint  au  vent,  et,  gouvernant  parallèlement  à  la  ligne  anglaise,  la 
canonna  du  côté  opposé  à  celui  où  se  trouvaient  le  Censeur  et  le  Ça  ira  (I).  Nos 
autres  vaisseaux  le  suivirent,  et,  comme  les  capitaines  Benoit  et  Coudé  persistaient 
bravement  à  combattre,  l'avant-garde  anglaise  se  trouva,  pendant  quelque  temps, 
placée  entre  deux  feux  et  obligée  de  servir  ses  canons  des  deux  bords.  Ses  deux 
premiers  vaisseaux,  l'Illustrions  et  le  Courageux,  virent  tomber  bientôt  leur  grand 
mât  et  leur  mât  d'artimon,  et  eurent,  en  moins  d'une  heure.  3o  hommes  tués  et 
95  blessés.  Malheureusement  notre  avant-garde  ne  poursuivit  point  ses  avantages. 
Entraînant  par  son  exemple  le  reste  de  l'armée,  elle  s'éloigna  et  laissa  sur  le 
champ  de  bataille,  comme  on  l'avait  déjà  vu  dans  mainte  affaire  funeste  à  notre 
pavillon,  ''.es  ennemis  près  de  se  rendre,  et  deux  de  nos  vaisseaux  bien  digues 
assurément  qu'une  flotte  se  compromît  pour  ies  sauver.  Avant  de  se  laisser  aina- 
riner,  le  Censeur  et  le  Ça  ira  avaient  perdu  400  hommes,  vu  tomber  une  partie 
de  leur  mâture  et  désemparé  quatre  vaisseaux  ennemis,  dont  l'un,  V Illuslrious,  se 
jeta  à  la  côte,  deux  jours  après,  par  suite  de  ses  avaries. 

Que  l'on  compare  celte  magnifique  défense  avec  celle  du  Berwick,  capturé 
quelques  jours  auparavant  par  l'escadre  française  après  avoir  perdu  un  seul 
homme,  son  capitaine,  et  avoir  eu  quatre  matelots  blesses,  et  l'on  pourra  juger 
si  en  effet,  comme  on  l'a  voulu  dire,  dans  nos  derniers  combats,  c'est  la  persévé- 
rance qui  nous  a  manqué.  Les  Anglais,  nous  en  pouvons  éprouver  un  juste  senti- 
ment d'orgueil,  ont  bien  peu  d'actions  de  guerre  dont  on  puisse  comparer  l'hé- 
roïsme à  la  noble  résistance  de  ces  deux  vaisseaux,  à  la  défense  dp  Guillaume 
Tell,  célèbre  dans  les  deux  marines,  à  celle  du  Vengeur  ou  du  Redoutable  ;  mais 
il  faut  dire  à  leur  gloire  (et  on  peut  apprécier  par  là  l'influence  qu'exerçaient  sur 
leurs  escadres  des  institutions  plus  fortes,  l'habitude  de  la  soumission  aux  signaux 
de  l'amiral  et  la  crainte  de  cette  opinion  publique  qui  avait  déjà  sacrifié  le  mal- 
heureux Byng  à  ses  exigences);  il  faut  dire  que,  si  l'escadre  de  l'amiral  Holham 
se  fût  trouvée  le  7  mars  à  portée  de  secourir  le  Berwick,  ce  vaisseau  n'eût  proba- 
blement point  été  abandonné  sur  le  champ  de  bataille,  comme  furent  abandonnés 
le  Censeur  et  le  Ça  ira.  Ce  triste  résultat  ne  saurait  du  reste  être  imputé  sans 
injustice  à  l'amiral  Martin.  Il  avait  signalé  la  seule  manœuvre  qui  pût  sauver  ses 
deux  vaisseaux  compromis,  et  il  y  eût  probablement  réussi,  si  son  pavillon,  au 
lieu  de  flotter  à  bord  d'une  frégate,  eût  été  arboré  à  bord  d'un  des  vaisseaux 
engagés,  et  si,  au  lieu  d'avoir  à  signaler  à  ses  capitaines  de  se  porter  au  feu,  il 
eût  eu  la  liberté,  comme  Nelson  et  Collingwood  à  Trafalgar,  de  les  y  conduire  lui- 
même;  mais  les  instructions  du  gouvernement  étaient  alors  positives.  Au  mo- 
f  ment  du  combat,  l'amiral  devait  quitter  son  vaisseau  et  montera  bord  d'une  des 
frégates  de  l'escadre.  Celte  détestable  disposition  avait  été  adoptée  en  France 
depuis  que  le  comte  de  Grasse  avait  été  capturé  sur  la  Fille  de  Paris  par  la  flotte 
de  lord  Rodney,  et  il  en  résultait  que  deux  des  plus  braves  officiers  généraux  de 
notre  marine,  dont  l'exemple  eût  suffi  pour  entraîner  leurs  capitaines,  l'amiral 

(1)  ...  a  Le  général,  voulant  profiter  de  ce  souffle  de  vent  que  nous  semblions  recevoir, 
signala  à  l'armée  de  se  former  en  bataille  pour  dégager  les  deux  vaisseaux  assaillis  ;  mais 
le  Duquesne,  qui  était  chef  de  file,  loin  d'exécuter  l'ordre,  a  tenu  le  vent  et  a  passé  au 
vent  de  l'escadre  anglaise,  au  lieu  d'arriver  entre  nos  deux  vaisseaux  et  l'armée  enne- 
mie, ce  qui  les  aurait  probablement  sauvés.  »  (Rapport  du  représentant  du  peuple  Le- 
lourueur  de  la  .Manche,  eu  mission  près  l'armée  navale  de  la  Méditerranée,  26  ventôse 
an  III.) 


162  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

Martin  et  l'amiral  Villaret-Joyeuse,  se  voyaient  à  la  même  époque,  l'un  devant 
Gènes,  l'autre  devant  l'île  de  Groix,  obligés  de  tester  spectateurs  désespérés  de  la 
mollesse  et  des  fausses  manœuvres  de  leurs  vaisseaux.  A  Trafalgar  aussi,  on  pres- 
sait Nelson  de  passer  à  bord  d'une  frégate,  alin  de  se  mettre  à  portée  de  mieux 
juger  des  événements  et  de  transmettre  plus  facilement  ses  ordres;  mais  à  ces 
sollicitations  et  aux  raisons  dont  on  les  appuyait  il  répondit  que  rien  dans  un 
combat  ne  valait  la  force  de  l'exemple,  et,  sans  vouloir  même  permettre  qu'un  autre 
vaisseau  passât  devant  le  sien,  il  conserva,  à  la  tête  de  sa  colonne,  le  poste  péril- 
leux qu'avait  choisi  son  courage. 

A  la  suite  du  combat  du  14  mars  1795,  les  deux  escadres  se  trouvèrent  égale- 
ment affaiblies.  Les  Anglais  nous  avaient,  il  est  vrai,  enlevé  deux  vaisseaux,  mais 
ils  ne  purent  jamais  parvenir  à  réparer  le  Ça  ira;  le  Censeur,  qui  devait  être 
repris  plus  lard  sous  le  cap  Saint-Vincent  par  le  contre-amiral  Riehery,  fut  le 
seul  qu'ils  purent  ajouter  à  leur  escadre.  De  notre  côté,  nous  avions  capturé  le 
Berwick  et  occasionné  la  perte  de  l' Illustrions.  Le  combat  du  14  mars  n'eût  donc 
point  été  une  affaire  désastreuse  pour  noire  marine,  si  l'abandon  de  deux  vais- 
seaux sur  le  champ  de  bataille,  en  présence  de  forces  à  peu  près  égales,  n'était 
un  de  ces  événements  funestes  qui  doivent  peser  sur  le  sort  de  toute  une  cam- 
pagne. Nelson,  avec  la  rapidité  de  coup  d'œil  et  la  sûreté  de  jugement  d'un 
homme  destiné  à  de  grandes  choses,  avait  compris  qu'une  escadre  qui  se  résignait 
à  de  tels  sacrifices  était  une  escadre  démoralisée,  à  demi  vaincue,  et  qu'il  fallait 
se  hâter  de  poursuivre.  Il  se  rendit  donc  à  bord  de  l'amiral  Holham,  le  pressa 
de  laisser  ses  vaisseaux  désemparés  et  ceux  qu'il  venait  d'amariner  sous  l'escorte 
de  quelques  frégates,  et  de  se  lancer  avec  les  onze  vaisseaux  valides  qui  lui  res- 
taient à  la  poursuite  de  l'ennemi  ;  «  mais  lui,  beaucoup  plus  calme,  écrivait  Nelson 
à  sa  femme,  me  répondit  :  Nous  devons  être  satisfaits,  nous  avons  eu  là  une  bonne 
journée.  Pour  moi,  je  vous  l'avoue,  je  ne  puis  être  de  cet  avis,  car,  de  ces  onze 
vaisseaux  français  qui  fuyaient,  en  eussions-nous  pris  dix,  si  nous  eussions  laissé 
échapper  le  onzième,  le  pouvant  capturer,  je  ne  pourrais  appeler  cela  une  bonne 
journée.  Je  voudrais  être  amiral  à  mon  tour,  et  commander  une  flotte  anglaise. 
J'aurais  bieniôl  obtenu  de  grands  résultats  ou  éprouvé  un  grand  revers.  Ma  nature 
ne  saurait  supporter  de  demi-mesures.  Bien  certainement,  si  la  flotte  eût  été  sous 
mes  ordres  le  14  mars,  l'armée  ennemie  tout  entière  eût  embelli  mon  triomphe, 
ou  je  me  serais  trouvé  moi-même  dans  un  terrible  embarras.  » 


Vil. 


Malgré  l'insuccès  d'une  première  tentative,  le  gouvernement  français  n'avait 
point  renoncé  à  envoyer  des  renforts  à  la  flotte  de  la  Méditerranée.  Le  22  février 
1795,  le  contre-amiral  Renaudin,  déjà  illustré  par  le  combat  du  Vengeur,  partit 
de  Brest  avec  six  vaisseaux  et  trois  frégates,  et  le  4  avril  il  mouillait  en  rade  de 
Toulon,  apportant  au  vice-amiral  Martin  un  secours  d'autant  plus  opportun,  que, 
parmi  les  vaisseaux  déjà  rangés  sous  ses  ordres,  venaient  de  se  manifester  les 
symptômes  les  plus  alarmants  d'indiscipline.  L'amiral  Holham,  de  son  côté,  avait 
été  rallié  à  la  hauteur  de  Minorque  par  une  escadre  de  neuf  vaisseaux  que  lui 
amenait  le  contre-amiral  Mann.  Ayant  alors  sous  son  pavillon  21  vaisseaux  anglais 


LA    DERNIÈRE    GUERRE     MARITIME.  163 

et  2  vaisseaux  napolitains,  il  revint  mouiller  à  Saint-Florent.  Il  ignorait  que  l'amiral 
Martin  avait  déjà  repris  la  mer  avec  1 7  vaisseaux  et  manœuvrait  à  l'entrée  du  golfe 
de  Gênes.  Ayant  rencontré  le  vaisseau  l'Agamemnon,  que  l'amiral  Hothain  avait 
détaché  vers  le  général  en  chef  de  l'armée  autrichienne,  l'amiral  Martin,  dans 
l'espoir  de  s'emparer  de  ce  vaisseau  comme  il  s'était  emparé  du  Berwick,  le  pour- 
suivi', jusqu'en  vue  de  la  baie  de  Saint-Florent,  où  était  mouillée  l'escadre  an- 
glaise. Ce  ne  fui  que  pendant  la  nuit  que  l'amiral  llotham  put  appareiller  à  la  faveur 
d'une  petite  brise  de  terre.  Présumant  que  la  floue  française,  instruite  de  la  supé- 
riorité de  ses  forces,  rallierait  les  côtes  de  Provence,  il  se  dirigea  vers  les  îles 
d'Hyères,  et,  le  12  juillet,  apprit  par  des  liàlimenls  neutres  que  cette  flotte,  peu 
éloignée  de  la  sienne,  faisait  roule  pour  gagner  la  terre.  Pendant  la  nuit,  un  vent 
violent  de  nord-ouest  occasionna  à  ses  vaisseaux  de  nombreuses  avaries.  Six 
d'entre  eux  avaient  déchiré  leur  grand  hunier  Quand  le  lendemain  matin  la  flotte 
française  fut  aperçue  à  quelques  lieues  sous  le  vent,  l'amiral  Holham  voulut,  avant 
de  l'attaquer,  laisser  à  ses  vaisseaux  le  temps  de  remplacer  les  voiles  qu'ils  avaient 
perdues,  et  il  manqua  ainsi  l'occasion  d'engager,  avec  23  vaisseaux  contre  17, 
un  combat  qui  n'eût  pu  se  terminer  que  par  l'entière  destruction  de  notre  esca- 
dre. L'amiral  Martin,  profitant  de  celle  faute,  s'était  empressé  de  rallier  ses  vais- 
seaux et  de  les  diriger  sous  toutes  voiles  vers  le  golfe  Jouan,  qui  se  trouvait 
en  ce  moment  le  mouillage  le  plus  facile  à  atteindre.  Cependant  le  vent  mollis- 
sait à  mesure  que  nos  vaisseaux  se  rapprochaient  de  la  côte,  et  l'avanl-garde  enne- 
mie s'avançait  rapidement  à  la  faveur  de  la  brise  qui  régnait  encore  au  large. 
Trois  vaisseaux  anglais  s'étaient  portés  sur  le  serre-file  de  l'armée  française,  le 
vaisseau  de  74  l'Alcide,  qui,  bientôt  dégréé,  se  trouva,  en  quelques  minutes, 
séparé  par  un  assez  grand  intervalle  du  reste  de  la  ligne.  Ce  fut  en  ce  moment 
que  la  frégate  l'Alcestc,  commandée  par  le  capitaine  Hubert,  essaya  de  sauver 
l'Alcide,  près  d'être  enveloppé  par  l'avant-garde  ennemie.  Quand  les  vaisseaux 
anglais  virent  cette  noble  frégate  venir  se  jeter  ainsi  au  plus  épais  de  la  canon- 
nade, mettre  fièrement  en  panne  sur  l'avant  de  l'Alcide  et  amener  un  canot  pour 
lui  envoyer  un  grelin  de  remorque,  il  y  eut  parmi  eux  un  instant  de  surprise  et 
d'hésitation,  pendant  lequel  on  cessa  de  tirer  sur  l'Alcide.  Le  capitaine  du  Victory, 
vaisseau  à  trois  ponts  que  montait  le  contre-amiral  Mann,  était  descendu  lui- 
même  dans  les  batteries,  recommandant  aux  canonniers  de  réserver  leur  feu  jus- 
qu'au moment  où  ils  pourraient  le  diriger  sur  la  frégate;  mais  elle,  recevant  im- 
passible cet  ouragan  de  fer,  ne  songea  à  s'éloigner  qne  lorsque  sou  canot  eut  été 
coulé  et  qu'elle  eut  vu  un  effroyable  incendie  se  déclarer  à  bord  du  vaisseau 
qu'elle  voulait  sauver.  Réparant  alors  à  la  hâte  les  avaries  qu'avait  éprouvées  son 
gréement,  elle  fit  route  vers  ia  flotte  française,  laissant,  a  dit  un  témoin  oculaire 
alors  lieutenant  à  bord  du  Victory,  «  les  vaisseaux  anglais  étonnés  et  pleins  d'ad- 
miration pour  celte  manœuvre,  la  plus  hardie  et  la  plus  habile  qui  ail  jamais  été 
exécutée.  » 

Le  feu  qui  embrasait  en  ce  moment  le  vaisseau  l'Alcide  avait  pris  dans  sa 
hune  de  misaine  où  l'on  avait  réuni  quelques  grenades  destinées  à  èlre  lancées  sur 
le  pont  de  l'ennemi  dans  le  cas  où  l'on  en  viendrait  à  l'ahord;ige.  En  quelques 
minutes,  les  flammes  eurent  gagné  la  voilure  et  enveloppé  le  bâtiment.  Sept 
vaisseaux  anglais  étaient  alors  engagés  avec  l'arrière-garde  française,  quelques 
autres  s'en  approchaient  rapidement,  mais  l'amiral  Hotham  se  trouvait  encore 
avec  le  reste  de  son  escadre  à  huit  ou  neuf  milles  en  arrière.  Cependant  la  brise, 


164  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

qui  avait  d'abord  soufflé  du  nord-ouest,  venait  de  passer  à  l'est.  Ce  brusque  chan- 
gement, très-fréquent  sur  les  côtes  de  Provence,  donnait  à  l'amiral  Martin  l'avan- 
tage du  vent  sur  l'escadre  anglaise,  mais  ne  lui  permettait  plus  d'atteindre  le 
golfe  Jouan  et  d'y  aller  chercher  la  protection  déjà  éprouvée  des  batteries  qui 
l'avaient  couvert  contre  les  vaisseaux  de  lord  Hood.  Notre  escadre  se  dirigeait 
donc  avec  une  faible  brise  vers  le  golfe  de  Fréjus,  encore  éloigné  d'au  moins  trois 
ou  quatre  lieues,  quand  tout  à  coup  les  vaisseaux  qui  la  poursuivaient  cessèrent 
leur  feu,  et,  virant  de  bord,  se  portèrent  à  la  rencontre  de  l'amiral  Holham, 
Inquiet  de  la  dispersion  de  son  escadre  et  de  la  proximité  de  la  terre,  ce  dernier, 
après  avoir  perdu  le  matin  l'occasion  d'accabler  nos  vaisseaux,  en  abandonnait  la 
poursuite  quand  les  vents  les  obligeaient  à  se  réfugier  dans  un  golfe  ouvert  et  sans 
défense! 

Le  seul  avantage  que  les  Anglais  retirèrent  de  cette  escarmouche  maladroite 
fut  la  destruction  du  vaisseau  français  l'Alcidc.  Une  heure  et  demie  environ  après 
que  l'incendie  se  fut  déclaré  à  bord  de  ce  malheureux  navire,  une  explosion  ter-  # 
rible  en  dispersa  les  débris  et  engloutit  plu;  de  la  moitié  de  son  équipage.  Des 
615  hommes  qui  se  trouvaient  en  ce  moment  à  son  bord,  500  seulement  purent 
être  recueillis  par  les  embarcations  anglaises.  Le  reste  périt  victime  d'un 
affreux  accident  qui  s'est  trop  souvent  renouvelé  dans  cette  longue  et  funeste 
guerre. 

Pour  la  première  fois  peut-être,  dans  cette  affaire  insignifiante,  les  Anglais 
remarquèrent  l'incertitude  de  notre  tir.  Pendant  deux  heures,  les  vaisseaux  de 
notre  arrière-garde  répondirent  au  feu  de  l'ennemi,  sans  lui  causer  d'autre  dom- 
mage que  de  désemparer  le  Cullodcn  d'un  de  ses  mais  de  hune,  et  encore,  ainsi 
qu'on  devait  l'observer  pendant  la  durée  entière  des  hostilités,  un  système  vicieux 
de  pointage  dirigeait-il  nos  coups  vers  la  mâture  plutôt  qu'à  la  carène  ou  aux 
œuvres  mortes  des  vaisseaux  ennemis.  Au  lieu  de  s'occuper  de  rendre  nos  artil- 
leurs plus  habiles  et  leurs  coups  plus  assurés,  la  convention  ne  songeait  qu'à 
introduire  à  bord  de  nos  navires  de  nouveaux  moyens  de  destruction,  dont  l'em- 
ploi flattait  son  ardeur  par  le  caractère  même  d'acharnement  qu'il  semblait  prêter 
à  cette  guerre.  Elle  avait  prescrit  à  bord  de  tous  les  vaisseaux  de  la  république 
l'usage  de  projectiles  incendiaires,  d'obus  et  même  de  boulets  rouges  que  l'on 
faisait  chauffer  dans  des  fours  construits  à  cet  effet  dans  l'entre-pont  (1).  Les  An- 
glais parurent  s'émouvoir  d'abord  de  ce  nouveau  mode  d'attaque,  et  Nelson  lui- 
même  traitait  encore  en  1795  ces  procédés  inusités  d'inventions  diaboliques  ; 
mais  les  premiers  combats  dans  lesquels  on  fit  usage  de  ces  nouveaux  projectiles 
eurent  bientôt  fixé  l'opinion  sur  les  effets  qu'on  en  pouvait  attendre,  et  convaincu 
l'ennemi,  désormais  rassuré,  que  ces  créations  du  génie  révolutionnaire  étaient 
encore  moins  diaboliques  que  puériles.  Aujourd'hui  même,  en  effet,  où  la  science 
pyrotechnique  a  fait  d'immenses  progrès,  on  peut  se  demander  encore  si  les  bou- 
lets creux  méritent  bien  réellement  l'effrayante  réputation  qu'on  leur  a  faite,  et  si 

(1)  «  ....  Je  fis  signal  de  faire  rougir  les  boulets....  A  six  heures,  l'armée  mouilla  en 
rade  de  Fréjus.  On  fit  éteindre  les  fourneaux  el  rélablir  les  branles,  v  (Rapport  du 
contre-amiral  Martin  après  l'engagement  du  13  juillet  1795.)  —  «  L'ennemi  ne  m'a  point 
paru  avoir  souffert.  Je  présume  cependant  que  tons  les  vaisseaux  ont  t'ait  usage  des  obus, 
boulets  artificiels  el  boulets  muges.  J'en  avais  non-seulement  fait  le  signal,  mais  même 
envoyé  l'ordre  verbal  par  nos  frégates.  »  (Rapport  du  vice-amiral  Villarel-Joycuse  après 
le  combat  du  7  messidor  an  tu  (23  juin  1795). 


LA  DERNIERE  GUERRE  MARITIME.  163 

le  tir  plus  rapide  et  plus  sûr  des  projectiles  pleins  n'est  point  encore  celui  dont 
l'efficacité  demeure  le  mieux  établie  (1). 

Ce  qui  manquait  à  nos  escadres  en  179d,  c'étaient  moins  des  moyens  de  des- 
truction formidables  que  l'art  de  s'en  servir;  c'était  moins  le  matériel  que  le  per- 
sonnel, et,  dans  ce  personnel,  les  équipages  moins  encore  que  les  officiers.  Ceux 
qui  commandaient  alors  nos  vaisseaux  étaient  pour  la  plupart  fort  ignorants  de 
la  tactique  navale,  et  ne  comprenaient  qu'imparfaitement  les  signaux  qui  dirigent 
les  mouvements  d'ensemble  d'une  grande  flotte.  Les  plus  singulières  méprises, 
commises  souvent  en  présence  même  de  l'ennemi,  conduisaient  à  des  désastres 
qu'il  eût  été  facile  d'éviter.  Au  combat  de  l'île  de  Groix,  dans  lequel  commandait 
le  vice-amiral  Villaret-Joyeuse,  encore  plein  des  souvenirs  de  la  guerre  de  1778, 
et  prompt  à  user,  pour  contenir  les  vaisseaux  de  lord  Bridport,  de  toutes  les  res- 
sources de  la  tactique,  ce  malheureux  chef,  menacé  de  voir  son  escadre  entière 
entourée  par  des  forces  supérieures,  essayait  en  vain,  par  des  combinaisons  tou- 
jours incomprises,  de  remédier  aux  fausses  manœuvres  qui  l'obligeaient  à  com- 
battre malgré  lui.  «  L'insubordination  de  plusieurs  capitaines,  écrivait-il  au 
ministre  de  la  marine,  et  l'ignorance  extrême  de  quelques  autres  rendirent  nulles 
toutes  mes  mesures,  et  mon  cœur  fut  navré  des  malheurs  que  je  présageai  dès  ce 
moment,  i  Presque  à  la  même  époque,  le  représentant  du  peuple  Letourneur  de 
la  Manche,  envoyé  en  mission  près  de  l'amiral  Martin,  faisait  entendre  les  mêmes 
plaintes.  «  Les  équipages,  disait-il  après  le  combat  dans  lequel  avaient  succombé 
le  Censeur  et  le  Ça  ira,  les  équipages  se  sont  conduits  avec  une  intrépidité  peu 
commune,  et  je  suis  convaincu  que  ce  revers,  dont  ils  ont  été  eux-mêmes  à  portée 
d'apprécier  les  causes,  ne  fera  qu'ajouter  à  leur  énergie.  Il  y  a  beaucoup  de  bonne 
volonté  parmi  les  officiers,  mais  je  ne  puis  vous  dissimuler  qu'elle  n'est  soutenue 
ni  par  l'expérience  ni  par  une  capacité  suffisante,  au  muins  pour  la  plupart.  » 

Les  deux  engagements  de  l'île  de  Groix  et  des  îles  d'Hyères  terminèrent  presque 
en  même  temps,  dans  l'Océan  et  dans  la  Méditerranée,  la  campagne  de  1795.  Cette 
campagne  avait  laissé  de  nouveaux  vides  dans  les  rangs  déjà  si  éclaircis  de  nos 
escadres.  Six  vaisseaux  étaient  restés  au  pouvoir  de  l'ennemi,  quatre  vaisseaux 
avaient  péri  dans  la  désastreuse  sortie  de  l'amiral  Villaretj  mais  le  contre-amiral 
Richery  reprenait  le  vaisseau  le  Censeur  sous  le  cap  Saint- Vincent,  et  deux  vais- 
seaux anglais,  VAlexander,  capturé  par  le  contre-amiral  Nielly,  le  Berwick,  en- 
levé par  les  frégates  de  l'amiral  Martin,  pouvaient  compenser  la  prise  de  deux  de 
nos  vaisseaux  et  occuper  la  place  qu'ils  avaient  laissée  vacante.  D'importants  évé 

(1)  Le  plus  grand  inconvénient  du  tir  à  boulet  rouge  n'était  pas  le  danger  de  l'incendie 
pour  le  vaisseau  même  qui  usait  de  ce  formidable  moyen  de  destruction  :  c'était  surtout 
la  perte  d'un  temps  précieux,  l'intervalle  qui  séparait  deux  coups  de  canon  étant  générale- 
ment avec  ce  nouveau  projectile  de  six  ou  huit  minutes.  On  en  peut  juger  par  le  tableau 
suivant,  extrait  d'un  mémoire  inédit  du  célèbre  ingénieur  Forfait,  qui  dirigea  toutes  cei 
expériences. 

f  ...  Intervalle  entre  Temps  nécessaire 

deux  coups  de  canon.        pour  faire  rougir  les  boulets, 
pour  du    8.  4  minutes.  20  minutes, 

du  12.'  4  1/2  24 

du  18.    •  5  30 

du  24.  6  46 

du  36.  8  39 

TOME  iv.  12 


166  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

nements  nous  rendaient  d'ailleurs  ces  nouvelles  pertes  moins  sensibles  :  le  5  avril, 
la  paix  avait  élé  signée  avec  la  Prusse  ;  le  16  mai,  la  Hollande  s'unissait  avec  nous 
contre  l'Angleterre,  et  l'Espagne  allait  bientôt  suivre  son  exemple.  Les  plus  grands 
dangers  étaient  donc  passés,  et  la  révolution  ne  pouvait  plus  douter  du  succès  de 
sa  cause.  De  sublimes  efforts  avaient  préparé  ce  triomphe;  d'immenses  sacrifices 
en  avaient  déjà  payé  le  prix.  Notre  marine  surtout  avait  cruellement  souffert  dans 
cette  lutte  inégale,  car  elle  avait  perdu  53  vaisseaux  depuis  le  commencement  de 
la  guerre.  De  ces  55  vaisseaux,  nos  discordes  civiles  en  avaient  livré  15  à  l'en- 
nemi ;  la  trisle  nécessité  d'expéditions  hâtives  et  mal  conçues  en  avait  livré  7  aux 
rigueurs  de  l'hiver;  l'Angleterre  avait  conquis  le  reste  sur  le  champ  de  bataille. 
Cette  période  de  décadence,  malgré  les  atteintes  profondes  qu'elle  avait  por- 
tées à  notre  avenir  maritime,  ne  renfermait  point  cependant  de  journée  qu'on  pût 
dire  plus  funeste  à  nos  armes  que  le  malheureux  combat  soutenu  par  M.  de  Grasse, 
eu  1782,  dans  le  canal  de  la  Dominique.  Les  vaisseaux  anglais  étaient  déjà  mieux 
exercés  que  les  nôtres  ;  mais  nulle  part,  à  celte  époque,  on  ne  trouve  exprimé  le 
sentiment  de  celle  infériorité  que  Villeneuve  proclamait  avec  tant  de  décourage- 
ment quelques  années  plus  tard.  C'est  à  la  faveur  d'une  immobilité  apparente, 
de  cette  stagnation  trompeuse  qui  suivit  l'agitation  de  nos  premières  campagnes, 
que  devait  se  préparer  une  nouvelle  ère  maritime.  Trois  années  allaient  s'écouler 
sans  amener  de  nouvelles  rencontres  entre  nos  escadres  et  celles  de  l'Angleterre. 
Nos  alliés  seuls,  pendant  ce  temps,  étaient  destinés  à  supporter  le  poids  de  la 
guerre,  et  nos  vaisseaux  n'y  devaient  prendre  part  que  dans  des  engagements 
isolés.  Aucun  d'eux,  depuis  le  combat  de  l'Ile  de  Groix  jusqu'à  la  fatale  nuit 
d'Aboukir,  ne  vint  enrichir  la  marine  ennemie;  mais  les  avantages  que  rempor- 
tèrent en  1797  sir  John  Jervis  sur  la  marine  espagnole,  et  l'amiral  Duncan  sur  la 
marine  hollandaise,  étaient  de  nature  à  exciter  de  plus  sérieuses  alarmes  que  la 
perte  de  quelques  vaisseaux,  car  ils  indiquaient  déjà  de  merveilleux  progrès  dans 
l'organisation  et  la  discipline  militaire  des  escadres  anglaises.  Ces  deux  combats 
peuvent  être  regardés  comme  les  précurseurs  d'Aboukir,  celui  du  cap  Saint-Viucenl 
plus  encore  que  celui  de  Camperdown.  Au  milieu  des  plus  sérieux  embarras  qui 
aient  jamais  menacé  l'Angleterre,  ils  ouvrent  celle  période  de  périls  et  de  gloire 
qui  devait  consacrer  sa  puissance,  et  font  pressentir  à  notre  marine  une  lutte  plus 
inégale  encore.  Quand  Brueys,  en  effet,  au  lieu  de  l'amiral  Hothain,  eut  à  com- 
battre dans  les  eaux  de  l'Egypte  l'amiral  Nelson,  ce  n'étaient  point  non  plus  les 
vaisseaux  novices  impunément  bravés  par  l'amiral  Martin  qui  vinrent  si  hardi- 
ment s'embosser  devant  sa  ligne  de  bataille;  c'étaient  les  vétérans  de  lord  Jervis, 
les  vainqueurs  du  cap  Saint-Vincent,  l'élite  de  cette  Hotte  devenue  dès  ce  jour  l'or- 
gueil et  l'espoir  de  l'Angleterre. 

Jurien  de  La  Gravière. 


L'HACIENDA    DE   LA    NORIA. 


II. 

SCEWiS    DE    LA     VIE     DS5    BOIS     EN     AMÉRIQUE. 


A  une  portée  de  fusil  de  Vhaciendu,  une  trentaine  de  huttes,  capricieusement 
groupées,  servaient  d'habitations  aux  peones  ou  travailleurs  à  gages.  L'aspect  de 
ces  cabanes  n'annonçait  pas  la  misère  :  il  semblait  que  la  nature  se  fût  complu  à 
jeter  le  voile  d'une  végétation  luxuriante  sur  les  parois  de  bambous  ou  de  fagots 
qui  disparaissaient  bous  les  larges  feuille?  et  les  liyes  grimpâmes  des  calebassiers 
aux  calices  d'or.  Chaque  huile  s'élevait  au  milieu  d'un  enclos  formé  par  une  haie 
vive  de  cactus  cierges,  que  des  volubilis  aux  clochelies  multicolores  couvraient 
de  leurs  réseaux  serrés  ;  mais  l'intérieur  des  cabanes  élait  loin  de  répondre  à  ces 
riants  dehors.  Tout  y  trahissait  le  dénûmenl  affreux  qui  est  le  partage  du  peon. 
Sur  la  terre  qu'on  lui  concède,  chaque  travailleur  ne  peut  en  effet  cultiver  à  son 
profit  que  le  carré  de  piment  et  de  tabac  qui  lui  est  accordé  par  le  maître  de  la 
ferme,  et  le  temps  qu'exige  l'exploitation  de  ce  petit  coin  de  terre  est  pris  sur  ses 
heures  de  repos.  Un  monopole  impitoyable  le  force  d'acheter  à  l'hacienda  le  blé, 
le  maïs,  les  objets  manufacturés  nécessaires  à  sa  consommation,  et  dont  le  prix 
dépasse  de  beaucoup  son  modique  salaire.  Le  travailleur  libre  d'une  hacienda 
achète  donc  presque  tout  à  crédit,  et  le  propriétaire  reste  éternellement  son 
créancier.  Aussi  le  dia  de  raya  (le  jour  de  paie)  est-il.  dans  ces  fermes,  un  jour 
néfaste,  au  lieu  d'être,  comme  partout  ailleurs,  un  jour  de  fête,  car  chaque 
semaine  ajoute  une  nouvelle  charge  au  fardeau  déjà  si  lourd  qui  pèse  sur  le  péon. 

La  condition  de  ces  travailleurs  à  gages,  on  peut  l'affirmer  sans  crainte,  est 

(i)  Voyez  la  livraison  du  50  septembre. 


168  SCENES     SE    LA    VIE    DES    BOIS 

pire  que  celle  des  nègres  de  nos  colonies,  et  cependant  jamais  la  philanthropie 
n'a  accordé  à  leur  triste  sort  un  peu  de  cette  compassion  qu'elle  prodigue  si  sou- 
vent à  de  moins  réelles  misères.  Le  nègre  esclave  a  sa  cabane  ou  il  se  repose  après 
les  heures  de  travail,  dont  la  loi  fixe  le  nombre.  Une  distribution  copieuse  de 
poisson  salé,  son  mets  favori,  répare  ses  forces,  et,  s'il  tombe  malade,  les  soins 
d'un  médecin  ne  lui  manquent  jamais.  L'insouciance  du  maître  laisse,  au  con- 
traire, le  péon  exposé  sans  défense  aux  atteintes  de  la  maladie  et  de  la  faim.  L'es- 
clave noir  peut  entrevoir  le  moment  où  il  rachètera  une  liberté  dont  il  ne  saura 
que  faire  sans  doute,  mais  dont  la  perspective  lui  sourit  ;  le  travailleur  libre  n'a 
devant  lui  qu'un  esclavage  sans  limite,  car  son  salaire  sera  toujours  inférieur  aux 
dettes  que  le  monopole  le  force  à  contracter.  L'influence  de  l'ancien  joug  espagnol 
pèse  encore,  on  le  voit,  sur  une  partie  de  la  population  mexicaine  presque  aussi 
lourdement  qu'au  jour  de  la  conquête;  la  république  a  continué  sans  remords 
l'œuvre  de  l'absolutisme. 

Je  dirigeais  souvent  mes  promenades  vers  les  cabanes  habitées  par  les  péons. 
La  boutique  qui  contenait  les  denrées  et  les  objets  manufacturés  s'élevait  au  mi- 
lieu du  village.  Un  matin,  je  m'étais  arrêté  devant  cette  boutique  pour  observer 
les  diverses  transactions  dont  elle  était  le  théâtre.  Chaque  péon  tirait  de  sa  poche 
un  roseau  creux  long  de  six  pouces,  et  dans  lequel  étaient  roulés  deux  petits 
carrés  de  papier  indiquant  l'un  le  doit,  l'autre  ïavoir.  Ces  écritures  sont  d'une 
simplicité  primitive.  Une  raie  horizontale,  tracée  d'un  bout  à  l'autre  du  papier, 
est  la  base  du  compte  courant.  Sur  cette  ligne  longitudinale,  d'autres  raies  perpen- 
diculaires, plus  ou  moins  prolongées  (telle  est  l'élymologie  du  mot  raya  ou  paie), 
des  zéros  et  des  demi-zéros  servent  à  désigner  les  piastres  et  les  demi-piastres, 
les  réaux  et  les  demi-réaux.  Au  milieu  des  acheteurs,  qui  ne  se  retiraient  qu'après 
avoir  longuement  débattu  leurs  prix,  je  remarquai  bientôt  un  individu  plus  hâve 
et  plus  maigre  que  les  autres,  qui  se  promenait  avec  hésitation  en  jetant  sur  la 
boutique  des  regards  d'ardente  convoitise.  A  la  persistance  avec  laquelle  il  fumait 
cigarettes  sur  cigarettes,  il  était  facile  de  voir  que  le  pauvre  péon  cherchait  à 
endormir  les  tiraillements  d'un  estomac  affamé.  Enfin  il  parut  prendre  une 
détermination  héroïque,  et  s'avança  vers  la  boutique  en  demandant  un  cuartillo 
de  maïs. 

—  Voyons  votre  compte,  dit  le  commis. 

Le  péon  tira  de  sa  poche  son  roseau,  et  en  fit  sortir  son  grand  livre;  mais 
autant  la  ligne  horizontale  de  {'avoir  était  parcimonieusement  semée  d'hiérogly- 
phes, autant  celle  du  doit  était  surchargée  de  signes  de  toute  espèce.  Le  commis 
refusa  durement  de  lui  vendre  jusqu'à  nouvel  ordre,  et  lui  rendit  son  compte.  Le 
péon  avait,  selon  toute  apparence,  prévu  celle  réponse,  et  la  résignation  aurait  du 
lui  être  facile  ;  cependant  un  désappointement  douloureux  se  peignit  sur  sa  figure, 
et  ce  fut  d'une  main  tremblante  qu'il  essaya  de  faire  rentrer  dans  l'étui  de  roseau 
le  papier  qu'il  roulait  convulsivement.  Je  me  sentis  alors  ému  de  compassion,  et 
je  payai  au  commis  le  modeste  emprunt  que  le  pauvre  travailleur  était  venu  solli- 
citer en  vain.  Le  péon  me  témoigna  sur-le-champ  sa  reconnaissance  en  m'era- 
prunlant  un  second  réal  (60  centimes),  et  en  me  priant  de  l'accompagner  dans 
sa  cabane  pour  guérir  sa  femme,  malade  depuis  fort  longtemps.  J'appris,  dans  le 
court  trajet  que  nous  fîmes  ensemble,  que  c'était  cette  maladie  qui  l'avait  assea 
arriéré  pour  qu'on  lui  refusât  un  crédit  dont  il  avait  plus  besoin  que  jamais. 
Je  trouvai  dans  la  hutte  du  péon  le  dénûment  que  je  m'attendais  à  y  rencou- 


El»     AMÉRIQUE.  169 

trer.  Quelques  tases  de  terre  cuite,  deux  ou  trois  têtes  de  bœuf  desséchées  qui 
servaient  de  sièges,  composaient  tout  l'ameublement.  Deux  enfants  nus,  le  ventre 
ballonné,  les  jambes  grêles,  les  cheveux  pendants,  allaient  et  venaient  autour 
d'une  femme  dont  la  figure  pâle  et  amaigrie  indiquait  le  dernier  terme  d'une 
maladie  de  langueur.  Étendue  plutôt  qu'assise  sous  un  hangar  qui  s'élevait  sur  la 
cour  intérieure,  cette  femme  balançait  d'une  main  affaiblie,  à  l'aide  d'une  ficelle 
d'aloès,  un  petit  hamac  suspendu  aux  piliers  du  hangar,  et  dans  lequel  un  jeune 
enfant  dormait  au  soleil;  c'était  un  triste  tableau.  Je  cherchai  à  rassurer  le  père 
en  lui  conseillant  de  substituer  au  piment  et  aux  fruits  des  cactus,  dont  toute  la 
famille  se  nourrissait,  un  système  d'alimentation  mieux  approprié  à  la  débile  santé 
de  sa  femme;  mais  je  ne  me  dissimulais  pas  que,  pour  ces  malheureux  privés  de 
tout,  ma  recette  était  impraticable.  Le  père  m'écoutait  cependant  en  se  frouant 
les  mains  et  en  donnant  tous  les  signes  d'un  contentement  que  je  n'osais  regarder 
comme  l'effet  de  mes  exhortations.  Aux  questions  que  je  lui  adressai  sur  celte  joie 
subite  et  singulière,  il  répondit  que  la  sainte  Vierge  venait  de  lui  envoyer  une 
idée,  et  que  l'abondance  ne  tarderait  pas  à  rentrer  dans  son  logis.  En  parlant 
ainsi,  il  caressait  de  l'œil  une  vieille  carabine  toute  rouillée  qui  se  trouvait  dans 
un  coin  de  la  cabane.  C'est  en  vain  que  je  l'interrogeai  sur  l'usage  qu'il  comptait 
en  /aire.  Le  péon  ne  voulut  pas  s'expliquer  et  se  contenta  de  me  répéter  que  c'était 
une  triomphante,  une  glorieuse  idée.  Je  le  quittai  donc  sans  avoir  pu  lui  arracher 
son  secret,  mais  rassuré  par  la  pensée  que  cette  carabine  rongée  par  la  rouille  ne 
pouvait  être  que  fort  inoffensive,  excepté  pour  celui  qui  s'en  servirait. 

Deux  jours  après,  j'entrais  le  matin  chez  le  propriétaire  de  l'hacienda  ;  je  le 
trouvai  pourpre  de  colère,  et  tançant  rudement  un  pauvre  diable  qui,  une  cara- 
bine sous  le  bras,  la  tète  baissée,  tournait  gauchement  son  chapeau  entre  ses 
mains.  Je  reconnus  le  péon. 

—  Ah!  seigneur  don  Ramon,  demandai-je  à  Yhacendero,  quelle  funeste  nou- 
velle venez-vous  d'apprendre? 

—  Ce  que  je  viens  d'apprendre!  s'écria  don  Ramon,  c'est  que  mes  gens  (Dieu 
me  pardonne!)  s'entendent  avec  les  jaguars  au  détriment  de  mes  bestiaux.  Encore 
un  poulain  que  je  viens  de  perdre  par  la  maladresse  de  celui-ci. 

Puis  il  continua  avec  une  véhémence  toujours  croissante  : 

—  Vous  savez  que  depuis  quelque  temps  ces  damnés  jaguars  font  chaque  soir  de 
nouveaux  ravages  dans  mes  troupeaux.  Or,  hier  malin,  ce  drôle  m'aborde  pour  me 
faire  part  d'uneidée  que  la  sainte  Vierge,  disait-il,  lui  avaitenvoyée  dans  mon  intérêt. 

—  Je  le  croyais,  interrompit  humblement  l'accusé. 

—  Il  s'agissait,  continua  don  Ramon,  de  se  mettre  à  l'affût  du  jaguar  dans  un 
endroit  qu'il  me  désigna,  et  de  l'y  attirer  au  moyen  d'un  poulain  qui  servirait 
d'appât.  Il  avait  l'air  si  sûr  de  son  fait,  si  certain  de  gagner  les  10  piastres 
(50  francs)  de  prime,  que  j'eus  la  sottise  de  lui  confier  un  jeune  poulain  de  six 
mois.  Voyons,  drôle!  parle!  Qu'as-tu  fait  de  ce  pauvre  animal?  Comment  cela 
s'est-il  passé? 

—  Eh  bien!  seigneur  maître,  dit  timidement  le  péon,  voilà  donc  que  j'étais 
embusqué  depuis  deux  heures  derrière  un  fourré;  le  poulain  était  attaché  à  dix 
pas  devant  moi,  regimbant,  criant  pour  aller  rejoindre  sa  mère,  lorsque  tout  à 
coup  j'aperçois  dans  l'obscurité  deux  yeux  qui  flamboyaient  comme  des  cigarettes 
allumées.  Je  visai  dans  cette  direction,  je  recommandai  mon  âme  à  Dieu,  et  je  fis 
feu  en  détournant  la  tête... 


170  SCÈNES    »E    LA    VIE    DES    BOIS 

—  Et,  an  Heu  du  tigre,  tu  tuas  le  poulain!  s'écria  le  propriétaire  exaspéré. 

—  Oh!  seigneur  maître,  interrompit  énergiquement  le  tireur  blessé  dans  son 
amour-propre,  je  n'ai  fait  que  l'estropier! 

—  Tué  ou  estropié,  n'est-ce  pas  la  même  chose?  hurla  l'hacendero.  Eh  bien! 
va-t'en  au  diable!  ou  plutôt,  va  te  faire  mettre  huit  heures  au  cepo. 

—  C'était  cependant  une  heureuse  idée,  dit  tristement  le  pauvre  péon ,  qui 
voyait  s'évanouir  l'abondance  qu'il  avait  rêvée  pour  sa  famille  affamée;  puis  il 
sortit  la  tête  basse,  l'air  résigné,  quoique  deux  larmes  sillonnassent  ses  joues 
amaigries.  C'était  donc  les  mains  vides  qu'il  devait  rentrer  d:ins  sa  cabane,  c'était 
un  supplice  de  huit  heures  qu'il  avait  gagné  en  exposant  sa  vie,  sauvée  par  un 
miraculeux  hasard.  Je  connaissais  la  profonde  misère  de  ce  malheureux,  j'avais 
partagé  son  espoir,  bien  qu'il  m'eût  fait  un  mystère  de  ses  projets.  Un  dénoû- 
ment  si  triste  m'émut  profondément. 

—  Ah!  si  Bermudes  était  ici,  s'écria  don  Ramon,  je  n'aurais  pas  à  gémir  sur 
tant  de  pertes  réitérées.  Que  Dieu  et  monseigneur  saint  Joseph  permettent  que 
Bermudes  revienne  bientôt! 

■ —  Ce  Bermudes,  surnommé  el  Matasiete  (1),  était  ce  même  chasseur  que  j'avais 
rencontré  en  compagnie  d'un  coureur  des  bois  canadien  lors  de  mon  excursion 
au  placer  de  Bacuache,  et  qui  m'avait  donné,  on  s'en  souvient  peut-être,  rendez  - 
vous  à  la  Noria  (2). 

Les  ferventes  prières  du  propriétaire  durent  certainement  monter  jusqu'au  ciel, 
car,  au  moment  même  où  il  les  prononçait,  un  homme  entra  dans  la  saile  où  nous 
étions,  et  dans  cet  homme,  que  la  Providence  semblait  ramener  à  la  ferme,  je 
reconnus  Bermudes-el-Matasicte.  Un  mouchoir  à  carreaux,  tout  maculé  de  larges 
taches  de  sang  desséché ,  était  son  unique  coiffure.  Les  boulons  de  métal  et  les 
galons  d'argent  qui,  bien  que  ternis,  rehaussaient  encore  quelque  peu  sa  veste  et 
ses  pantalons  de  cuir,  avaient  disparu  jusqu'au  dernier.  Des  lambeaux  de  chemise 
s'échappaient  par  les  déchirures  de  la  veste  en  mèches  effilées  ,  et  les  doigts  des 
pieds  sortaient  de  ses  chaussures  usées  par  la  marche.  Quant  à  sa  figure,  elle  gar- 
dait encore  l'expression  d'intrépidité  chevaleresque  qui  déjà  m'avait  frappé.  Le 
soleil  avait  seulement  ajouté  une  teinte  plus  foncée  encore  au  hâle  de  ses  joues. 

—  Est-ce  bien  toi,  Matasiete?  s'écria  don  Ramon  en  s'avançant  vers  lui  comme 
pour  s'assurer  qu'il  n'était  pas  le  jouet  d'une  illusion. 

—  Matasiete!  Vous  pouvez  bien  dire  Mataqnince  (tue-quinze),  s'écria  le  chasseur 
en  se  redressant  d'un  air  théâtral;  oui,  c'est  bien  moi,  quoique  vous  ayez  peut-être 
cru  ne  plus  me  revoir. 

—  J'avoue,  lui  dis-je,  que  je  commençais  à  craindre  que  vous  ne  revins- 
siez pas. 

Lorsque,  quinze  jours  auparavant,  j'avais  rencontré  dans  les  bois  le  chasseur 
mexicain  et  son  compagnon  d'armes  le  Canadien,  la  mâle  physionomie,  les  allures 
résolues  de  ces  deux  aventuriers  avaient  produit  sur  moi  une  vive  impression. 
Notre  rencontre  n'avait  dû  être  pour  eux  qu'un  incident  ordinaire  dans  la  vie  des 
bois,  un  fait  insignifiant  depuis  longtemps  oublié.  Je  rappelai  donc  à  Bermudes 
la  soirée  qu'il  avait  passée  à  mon  bivouac,  dans  les  bois  de  Fronteras,  après  avoir 
retrouvé  les  traces  d'un  parti  d'Indiens  qui  avaient  donné  l'alarme  aux  habitants 

(1)  Littéralement  tue-sept. 

(2)  Voyez  la  livraison  du  15  août  dernier. 


EN     AMÉRIQUE.  171 

de  ce  village.  Je  lui  rappelai  comment,  dépouillé  par«ces  brigands  du  fruit  d'une 
périlleuse  campagne,  privé  de  son  cheval,  dont  ils  ne  lui  avaient  laissé  que  la  selle, 
il  avait  fait  vœu  devant  moi  de  les  poursuivre  jusqu'au  fond  de  leurs  déserts,  de 
porter  sur  sa  tête  la  selle  de  son  cheval  jusqu'à  ce  qu'il  l'eût  mise  sur  le  dos  de 
l'un  d'eux,  de  les  attaquer  et  de  les  tuer  partout  où  il  les  rencontrerait,  de  vendre 
leurs  enfants  comme  esclaves,  et  de  consacrer  le  produit  de  la  vente  aux  âmes  du 
purgatoire  (animas  bcnditas).  Bermudes  avait,  on  le  voit,  avec  ces  saintes  âmes 
un  compte  assez  délicat  à  régler.  Sa  réponse  m'indiqua  cependant  qu'il  regardait 
cette  affaire  d'honneur  comme  conclue;  elle  me  prouva  aussi  qu'il  se  souvenait 
parfaitement  de  notre  rencontre,  car  ces  coureurs  des  bois  n'oublient  jamais 
l'homme  qu'ils  n'ont  même  fait  qu'entrevoir  :  ils  en  remontreraient  sur  ce  point 
aux  physionomistes  les  plus  exercés.  Toutefois  je  dus  renoncer  pour  le  moment  à 
entendre  le  récit  de  l'aventureuse  campagne  de  Matasiete.  Je  m'étais  aperçu  que 
le  chasseur  désirait  entretenir  don  Ramon  en  particulier,  et  j'ajournai  toute  nou- 
velle question  à  un  moment  plus  opportun. 

En  quittant  Matasiete,  je  me  dirigeai  instinctivement  vers  l'endroit  où  j'avais 
vu  les  cepos  et  les  autres  instruments  de  supplice  usités  dans  l'hacienda.  C'était 
l'heure  où  le  péon  devait  subir  la  peine  encourue  par  sa  maladresse.  On  sait  que 
le  cepo  ou  cep  est  formé  de  deux  traverses  de  bois  qui  se  superposent  l'une  à 
l'autre.  Une  demi-lune  ou  échancrure  semi-circulaire,  pratiquée  dans  chacune  de 
ces  traverses,  sert  à  enfermer  les  jambes  ou  le  cou  du  patient.  Ces  traverses  de 
bois  sont  exhaussées  de  façon  à  ce  que  les  jambes  soient  plus  élevées  que  la  tête, 
qui  s'appuie  sur  la  nuque  dans  une  position  d'abord  peu  gênante,  et  au  bout  de 
quelques  heures  insupportable.  Une  demi-douzaine  de  cepos  ainsi  disposés  s'éle- 
vaient dans  une  petite  cour,  dominés  par  un  pilori  ou  picota  qui  ne  servait  que 
dans  les  occasions  solennelles. 

La  mésaventure  du  péon  m'avait  vivement  touché,  et  je  m'étais  promis  de  lui 
porter  quelque  secours;  mais  la  Providence,  qui  se  sert  des  moyens  les  plus  ordi- 
naires pour  venir  en  aide  aux  nécessiteux,  m'avait  déjà  devancé,  et  indemnisé  mon 
protégé  plus  largement  que  je  ne  comptais  le  faire  moi-même.  Sur  un  des  cepos, 
un  homme  seul  était  étendu,  le  corps  et  la  ligure  exposés  aux  rayons  d'un  soleil 
dévorant,  tantôt  s'exhaussant  sur  les  coudes,  tantôt  se  faisant  de  ses  mains  un  abri 
contre  la  clarté  qui  l'aveuglait.  Ma  surprise  fut  extrême,  quand,  à  la  place  du 
péon,  je  reconnus  mon  ami  Martingale. 

—  Par  quelle  singulière  aventure,  lui  demandai-je,  vous  trouvez-vous  dans 
cette  position  critique? 

—  Hélas  !  seigneur  cavalier,  c'est  par  suite  de  mon  bon  cœur  et  de  ma  mauvaise 
étoile,  et  aussi  par  la  protection  de  mon  ami  Benito,  le  nouveau  majordome  ;  mais, 
puisque  le  hasard  vous  rend  témoin  de  mon  infortune ,  mon  honneur  exige  que 
vous  en  sachiez  le  motif. 

J'écoutai  la  justification  de  Martingale. 

—  Ce  motif  est  des  plus  honorables,  reprit-il.  Quand  j'appris  qu'un  de  mes 
compères  (i)  avait  à  passer  huit  heures  au  cepo,  je  pensai  qu'il  ne  serait  peut  être 
pas  fâché  de  se  distraire,  et  je  vins  ici  avec  quelques  piastres  et  un  jeu  de  cartes 
en  poche.  Mon  compère  n'avait  malheureusement  pour  capital  disponible  que  ses 
huit  heures  de  cepo;  le  connaissant  d'habitude  pour  fort  solvable,  je  lui  proposai 

(1)  Compère,  compadre,  n'a  ici  d'autre  sens  que  celui  de  confrère  ou  compagnon. 


172  SCÈNES    SB    LA     VIE    DES    BOIS 

de  jouer  d'abord  deux  réaux  contre  sa  parole.  Il  accepta.  Je  jouai  avec  si  peu  de 
chance,  que,  malgré  la  martingale  infaillible  dont  j'ai  le  secret,  je  perdis  les  deux 
réaux,  puis  successivement  tout  mon  argent.  Alors  mon  compère  me  proposa, 
pour  in'ucquitter ,  de  jouer  ses  huit  heures  de  cepo,  si  bien  que  je  ne  rattrapai 
rien  de  mon  argent  et  que  je  ne  gagnai  que  les  sept  heures  qui  lui  restaient  à 
faire,  car  notre  partie  avait  duré  une  bonne  heure.  Cependant  il  fallait  faire  agréer 
le  changement  en  question  au  majordome  ,  qui,  vous  le  savez,  est  fort  de  mes 
amis;  mon  honneur  me  faisait  un  devoir  de  solliciter  cette  faveur,  d'autant  plus... 

—  D'autant  plus,  interrompis-je ,  que  vous  espériez  qu'il  vous  la  refuse- 
rait. 

—  Lui ,  me  la  refuser  !  protesta  Martingale  offensé.  Benito  me  l'accorda  ,  au 
contraire,  avec  une  courtoisie,  un  empressement  dont  je  lui  sais  très-bon  gré... 
mais  qu'il  me  paiera. 

Je  calmai  l'irritation  de  Martingale  en  lui  donnant  la  piastre  que  je  destinais 
au  péon.  Au  moment  où  le  joueur  repentant  me  promettait  solennellement  de 
garder  cette  piastre  pour  les  grandes  occasions,  je  fus  rejoint  par  Bermudes. 

—  Vous  me  pardonnerez,  me  dit-il,  si  tantôt  je  n'ai  répondu  que  d'une  ma- 
nière évasive  à  vos  questions,  mais  j'avais  à  m'occuper  avec  le  seigneur  don  Bamon 
de  la  réalisation  de  certaines  marchandises  très-précieuses  pour  moi,  car,  pour 
m'en  rendre  possesseur,  j'ai  joué  ma  vie. 

—  C'est  la  seule  chose  que  je  n'aie  pas  encore  mise  sur  une  carte,  interrompit 
Martingale;  ce  devait  être  une  belle  partie. 

—  Comme  vous  n'en  jouerez  probablement  jamais,  mon  brave,  reprit  Bermudes. 
Quant  aux  détails  de  celte  partie,  continua-t-il  en  se  tournant  vers  moi,  je  venais 
vous  dire,  seigneur  cavalier,  que,  s'il  vous  plaisait  de  les  apprendre,  vous  me 
trouverez  ce  soir,  à  l'heure  de  Voracion  (1),  tout  disposé  à  vous  les  communi- 
quer :  je  serai  à  VOjo  de  Agua,  où  mes  occupations  m'appellent. 

Le  soir  venu,  je  me  dirigeai  vers  l'endroit  qu'on  appelait  Ojo  de  Agua.  C'était 
une  petite  source  à  un  quart  de  lieue  de  l'hacienda,  dans  une  situation  des  plus 
pittoresques.  Au  pied  d'un  talus  assez  bas  qui  bornait  un  amphithéâtre  de  petites 
collines,  la  source  remplissait  un  bassin  circulaire  à  la  surface  duquel  des  plantes 
aquatiques  étendaient  leurs  larges  feuilles  lustrées.  Un  cèdre  s'élevait  sur  le  talus, 
et  ses  branches  inférieures  venaient  tremper  jusque  dans  l'eau  les  mousses  para- 
sites dont  elles  étaient  chargées.  Des  acajous  aux  troncs  noueux,  des  sumacs,  des 
palos  mulatos  à  la  peau  exfoliée,  s'étageaient  en  groupes  serrés  au-dessus  du 
cèdre.  Du  côté  opposé,  une  clairière  d'une  trentaine  de  pas  de  diamètre,  s'éten- 
dant  jusqu'à  d'épais  fourrés  de  frênes,  de  palétuviers,  formait  comme  un  carrefour 
percé  de  sombres  arcades.  Tel  était  l'endroit  où  m'attendait  le  chasseur  mexicain* 
Je  le  trouvai  nonchalamment  étendu  sur  la  mousse,  et  goûtant  la  fraîcheur  de 
l'ombre  à  l'entrée  d'une  des  avenues  obscures  qui  s'ouvraient  sur  la  clairière. 
Sa  carabine  à  canon  bleu  était  à  côté  de  lui.  Je  félicitai  Bermudes  d'avoir  choisi 
pour  notre  rendez-vous  un  site  dont  la  beauté  sauvage  devait  en  quelque  sorte 
prêter  un  nouveau  charme  au  récit  de  ses  aventures. 

—  Je  suis  charmé,  me  dit-il  avec  un  sourire  dont  je  ne  compris  pas  d'abord 
toute  l'ironie,  que  l'endroit  soit  de  votre  goût,  mais  vous  verrez  d'ici  à  peu  de 
temps  qu'il  est  encore  mieux  choisi  que  vous  ne  pensez. 

(1)  Angélus. 


El»    AMÉRIQUE.  173 

Je  n'avais  pas  oublié  le  chasseur  canadien,  et  je  m'informai  de  ce  qu'il  était 
devenu. 

—  Vous  le  verrez  tout  à  l'heure,  dit  Bermudes  ;  il  est  occupé  a  terminer  quel- 
ques dispositions  relatives  à  notre  réunion  de  ce  soir. 

Le  soleil  couchant  illuminait  les  profondeurs  de  la  forêt  quand  le  coureur  des 
bois  vint  nous  rejoindre.  Le  géant  canadien  tenait  d'nne  main  sa  carabine,  de 
l'autre  il  traînait  en  laisse  un  petit  poulain  qui  boîlait  pitoyablement  et  regim- 
bait de  toutes  ses  forces. 

—  Eh  bien!  Dupont  (ce  n'est  pas  sans  peine  que  je  reconnus  ce  nom  français 
singulièrement  défiguré  par  la  prononciation  mexicaine),  a-t-on  disposé  les  feux 
autour  de  la  Noria?  demanda  Bermudes. 

Le  Canadien  répondit  affirmativement,  et,  après  avoir  attaché  le  poulain  par 
une  longue  et  forte  corde  au  tronc  du  cèdre  qui  s'inclinait  sur  la  source,  il  vint 
s'étendre  sur  la  mousse,  près  de  nous.  Quant  à  moi,  je  commençais  à  ne  plus  rien 
comprendre  à  ce  poulain  et  à  ces  feux  allumés  contre  l'usage  autour  de  la  Noria.  Je 
voulus  connaître  l'objet  de  ces  préparatifs  :  Matasiete  me  répondit  que  c'était  pour 
écarter  les  bêtes  féroces.  J'insistai  pour  avoir  une  réponse  plus  précise  ;  le  chasseur 
se  mit  à  rire. 

—  Eh  quoi  !  n'avez-vous  pas  deviné?  me  dit-il. 

—  Non. 

—  Eh!  caramba!  vous  êtes  avec  nous  à  l'affût  du  tigre  qui  donne  le  cauche- 
mar à  l'honoré  seigneur  don  Ramon  ! 

—  A  l'affût  d'un  tigre!  m'écriai-je,  vous  voulez  rire  à  mes  dépens? 

—  Non,  certes,  et  je  vais  vous  prouver  que  tout  cela  est  très-sérieux. 

En  disant  ces  mots,  Matasiete  se  leva,  et,  m'invitant  à  l'accompagner,  il  me 
conduisit  sur  le  bord  du  bassin  de  la  source.  A  la  lueur  du  crépuscule,  je  remar- 
quai alors  sur  le  terrain  humide  de  formidables  empreintes. 

—  Ces  empreintes  sont  d'avant-hier,  dit  le  chasseur,  j'en  suis  certain.  Il  y  a 
donc  vingt-quatre  heures  que  le  jaguar  n'a  bu.  Or,  comme  à  vingt  lieues  de  dis- 
tance, il  n'y  a  de  l'eau  qu'à  la  Noria  et  à  celte  source,  le  tigre,  effrayé  d'un  côté 
par  les  feux  de  la  Noria,  attiré  de  l'autre  par  la  soif  et  l'odeur  du  poulain,  vien- 
dra infailliblement  ici  ce  soir. 

Ce  raisonnement  me  parut  d'une  logique  inattaquable.  Il  n'y  avait  plus  à  en 
douter,  je  me  trouvais,  sans  aucune  espèce  d'arme,  transformé  tout  d'un  coup 
en  chasseur  de  tigres.  Je  revins  m'asseoir  sur  la  mousse.  Un  moment  je  me  deman- 
dai si  quelque  nécessité  impérieuse  ne  réclamait  pas  ma  présence  immédiate  à 
l'hacienda;  puis,  l'amour-propre  prit  le  dessus,  et  je  demeurai,  bien  qu'il  me 
parût  assez  bizarre  de  chasser  ainsi  le  tigre  en  amateur,  sans  armes  et  les  bras 
croisés. 

Quant  aux  deux  associés,  ils  s'établirent  commodément  sous  les  arches  d'un 
palétuvier,  comme  s'ils  se  fussent  exclusivement  reposés  sur  moi  du  soin  de  leur 
sûreté.  Le  Canadien  étendit  mollement  ses  membres  robustes  sur  le  gazon,  et  je 
ne  pus  ra'empêcher  de  contempler  avec  admiration,  dans  son  insouciance  héroïque, 
ce  dernier  débris  d'une  race  d'aventuriers  qui  s'éteint. 

—  Asseyez-vous  près  de  moi,  me  dit  Bermudes,  et  je  vais  vous  raconter  ce  qui 
nous  est  arrivé  depuis  le  soir  où  vous  nous  avez  donné  l'hospitalité  à  votre  bivouac. 
Nous  avons  du  temps  devant  nous,  car  les  bêtes  féroces  ne  s'éveillent  que  quand 
l'homme  dort;  les  ténèbres  doublent  leur  force  et  leur  fureur.  Il  est  a  peine  sepi 


174  SCÈNES    SE    LA    VIE    DES    BOIS 

heures,  et  je  ne  pense  pas  que  nous  recevions  avant  onze  heures  la  visite  du  jaguar 
que  nous  guettons. 

J'avais  donc  quatre  heures  à  passer  dans  une  attente  qui,  bien  qu'assez  pénible, 
n'étouffait  pas  tout  à  fait  la  curiosité  presque  affectueuse  qu'avaient  éveillée  en 
moi  le  chasseur  mexicain  et  son  compagnon  d'aventures.  Le  récit  de  Bermudes 
devait  m'offrir  un  épisode  attachant  de  la  lutte  des  habitants  des  frontières  avec 
les  hordes  indiennes,  lutte  incessante,  dans  laquelle,  agresseurs  et  attaqués  tour 
à  tour,  ils  préparent  sans  s'en  douter  le  triomphe  futur  de  la  civilisation.  C'en 
serait  fait  bientôt  de  ces  populations  qui  naissent  sur  les  confins  du  désert,  si,  de 
temps  à  autre,  la  Providence  ne  suscitait  dans  leur  sein  de  ces  redoutables  frères 
de  la  carabine  et  du  couteau  qui  vont  porter  jusque  sous  la  hutte  du  sauvage  la 
terreur  du  nom  des  blancs.  C'étaient  deux  aventuriers  de  celle  espèce  que  le 
hasard  avait  amenés  deux  fois  stir  ma  route.  Le  vœu  de  Matasiete  avait-il  été 
accompli?  Par  quel  prodige  de  ruse  et  d'audace  avait-il  pu  l'être?  Le  récit  de 
Bermudes  allait  me  l'apprendre,  et  en  d'étranges  circonstances  :  par  une  plai- 
santerie toute  naturelle  à  ses  yeux,  le  rude  chasseur  avait  ajouté,  comme  un  enca- 
drement pittoresque,  la  réalité  d'un  danger  présent  au  souvenir  de  ses  dangers 
passés.  Je  n'étais  venu  que  pour  écouter,  et,  d'un  moment  à  l'autre,  le  récit  pou- 
vait faire  place  à  l'action. 

—  Après  que  nous  eûmes  pris  congé  de  vous,  dit  le  chasseur,  nous  passâmes 
deux  jours  à  reconnaître  les  traces  des  Àpaches,  qu'il  nous  fut  très-aisé  de  suivre 
en  dépit  de  mille  détours;  je  retrouvai  même  parmi  les  vestiges  nombreux  qui 
facilitaient  notre  exploration  les  empreintes  des  pas  de  mon  cheval.  Une  inspec- 
tion plus  attentive  de  ces  empreintes  m'apprit  que  le  pauvre  animal  trébuchait 
sous  un  fardeau  probablement  au-dessus  de  ses  forces.  Ma  fureur  s'accrut  encore 
à  cetle  pensée.  Bientôt  des  empreintes  nombreuses  de  chevaux  et  de  mules  se 
confondirent  avec  celles  de  mon  propre  cheval,  d'où  nous  conclûmes  que  de  nou- 
velles déprédations  venaient  d'être  commises  ;  puis,  arrivés  au  bord  d'un  des  bras 
du  Rio  San-Pedro,  nous  perdîmes  subitement  toute  trace  des  fuyards.  C'était  le 
troisième  jour  de  marche  depuis  notre  rencontre.  Nous  eûmes  beau  passer  et 
repasser  plusieurs  fois  la  rivière  et  chercher  partout;  les  galets  qui  en  couvraient 
les  bords  à  une  grande  distance  n'avaient  conservé  nul  vestige  des  Indiens. 
Nous  nous  trouvions  dépistés  pour  la  seconde  fois.  Le  soir  nous  surprit  déjà 
bien  loin  de  la  rivière  et  accablés  de  fatigue.  C'était  au  tour  du  Canadien  de 
faire  sentinelle,  et  je  dormais  profondément,  quand  mon  compagnon  m'é- 
veilla. 

—  Qu'est-ce?  lui  demandai-je.  Avez-vous  découvert  enfin  la  bonne  voie? 

—  Voyez,  me  dit-il,  fidèle  à  son  habitude  de  parler  dans  les  bois  le  moins  qu'il 
peut.  Je  me  frottai  les  yeux,  et  j'aperçus  derrière  nous  des  lueurs  qui  rougissaient 
l'horizon. 

—  C'est  une  colline  dont  on  brûle  les  herbes,  lui  dis-je. 

—  Ycus  dormez  encore,  reprit  mon  compagnon. 

Je  me  frottai  de  nouveau  les  yeux;  je  vis  alors  que  la  lueur  lointaine  ne  devait 
pas  être  produite  par  une  nappe  de  flammes  continue,  mais  bien  par  des  feux 
assez  rapprochés  les  uns  des  autres.  La  fumée  n'était  pas  noire  comme  celle  des 
herbes  vertes  qui  brûlent  avec  les  herbes  sèches;  elle  montait  vers  le  ciel  en 
colonnes  déliées.  Enfin  ces  foyers  étaient  enveloppés  à  leur  base  d'une  ceinture 
de  vapeurs  qui  serpentaient,  au  loin  dans  la  plaine.  Ce  brouillard  indiquait  le  cours 


EN    AMÉRIQUE.  I  7   '• 

tortueux  de  la  rivière,  elles  Indiens  devaient  avoir  établi  leur  camp  sur  une  des 
Iles  qu'elle  embrasse  dans  ses  replis  :  mon  camarade  avait  raison. 

—  En  marche,  lui  dis-je. 

—  En  marche,  reprit  le  Canadien,  et  nous  revînmes  sur  nos  pas.  Nous  avan- 
çâmes alors  avec  plus  de  prudence  que  nous  n'avions  fait  jusque-là,  car  la  cam- 
pagne était  ouverte,  et  nous  avions  à  redouter  que  les  Indiens  n'eussent  mis 
quelques-uns  des  leurs  en  vedettes,  bien  que,  se  6ant  sur  leur  nombre,  ils  ne  sem- 
blassent guère  prendre  de  précautions  pour  cacher  leurs  traces.  Nous  avions 
remarqué  plus  de  vingt  empreintes  différentes,  toujours  à  la  file  les  unes  des 
autres.  Chaque  Indien,  comme  vous  le  savez,  s'applique  à  marcher,  pour  ainsi 
dire,  d;ins  les  pas  de  celui  qui  le  précède,  et  le  nombre  de  nos  ennemis  pouvait 
bien  être  estimé  à  une  trentaine  à  peu  près.  Heureusement  nous  pûmes,  sans 
être  découverts,  gagner  le  bord  de  l'eau.  Nous  ne  nous  étions  pas  trompés  dans 
nos  conjectures.  Sur  un  îlot  entouré  d'arbfes,  des  feux  étaient  allumés  de  dis- 
tance en  dislance,  et  nous  pûmes  distinguer  les  corps  rouges  de  ces  chiens  affamés 
qui  reluisaient  à  la  clarté  du  feu  dans  les  intervalles  des  arbres.  Autant  que  je 
pus  le  voir,  tous  portaient  au  poignet  gauche  le  bracelet  de  cuir  (I)  qui  sert  à 
distinguer  le  guerrier  indien  de  ces  lâches  corbeaux  qu'on  est  exposé  à  rencon- 
trer de  temps  en  temps  dans  les  déserts.  J'avais  donc  affaire  à  des  ennemis  dignes 
de  moi. 

Ici  Bermndes  fit  une  pause,  et  nous  pûmes  entendre  les  ronflements  du  Cana- 
dien, que  le  récit  des  exploits  du  chasseur  mexicain  avait  plongé  dans  un  assou- 
pissement profond.  La  nature  apathique  de  l'homme  du  nord  m'offrit  un  con- 
traste frappant  avec  celle  de  l'homme  du  midi,  nerveux,  impressionnable, 
railleur,  relevant  d'une  pointe  gasconne  un  courage  d'ailleurs  à  toute  épreuve. 

—  Vingt  fois,  reprit  l'aventurier,  je  levai  ma  carabine  à  la  hauteur  de  mon 
épaule,  prêt  à  céder  à  une  irrésistible  tentation  en  abattant  un  de  ces  diables 
rouges,  et  vingt  fois  mon  compagnon  abaissa  le  canon  de  mon  arme.  Je  consentis 
cependant  à  écouter  les  conseils  de  la  prudence,  et  je  réprimai  ma  fougue  impa- 
tiente; ce  ne  fut  pas  sans  peine.  Rappelez-vous  que  nous  suivions  leur  piste 
depuis  dix-sept  jours,  et  vous  penserez  bien  qu'il  ne  pouvait  être  question  de 
reculer  au  moment  où  nous  venions  de  les  joindre.  Seulement  il  fallait  choisir  le 
moment  de  l'attaque;  la  prudence  nous  ordonnait  de  reconnaître  les  lieux  avant 
de  commencer  les  hostilités.  Nous  étudiâmes  donc  le  terrain.  Autour  de  nous, 
sauf  une  frange  continue  d'osiers  et  de  cotonniers,  les  rives  étaient  alternative- 
ment boisées  et  coupées  de  plaines  ou  de  clairières.  Plus  loin,  en  suivant  toujours 
le  cours  de  l'eau,  et  à  moitié  noyée  sous  la  brume  du  matin,  une  autre  petite  île 
s'élevait  à  une  double  portée  de  carabine  de  celle  où  nos  voleurs  étaient  campés. 
Les  coquins  avaient  choisi  là  un  poste  inabordable  par  surprise.  La  lune  éclairait 
en  plein  la  nappe  d'eau  qui  entourait  leur  île,  au  point  qu'on  pouvait  voir  parfai- 
tement de  petits  remous  écumeux  que  formait  le  courant  autour  de  quelques 
grosses  pierres  échouées  au  fil  de  la  rivière:  on  distinguait  même  les  feuilles 
des  plantes  aquatiques  que  la  lune  blanchissait  autour.  Cette  disposition  indiquait 

(1)  Ce  bracelet  de  cuir  et  une  espèce  de  paumelle  qui  entoure  la  main  gauche  sont  les 
signes  dislinctifs  des  Indiens  guerriers.  Le  premier  sert  à  amortir  le  coup  de  fouet  de  la 
corde  de  l'arc  quand  il  se  détend,  la  seconde  empêche  les  pennes  de  la  flèche  de  déchirer 
la  peau  de  la  main. 


176  SCÈNES    DE    LA    VIE    »ES    BOIS 

qu'en  cet  endroit  l'eau  devait  être  guéable.  Nous  nous  éloignâmes  doucement  de 
ce  gué,  que  les  Indiens  avaient  probablement  suivi  et  devaient  suivre  encore  au 
point  du  jour  pour  sortir  de  l*lle;  puis  nous  allâmes  établir  notre  blocus  sous  les 
osiers,  à  quelque  distance. 

Nous  tînmes  conseil  à  voix  basse.  Nous  connaissions  assez  les  habitudes  des 
Indiens  pour  présumer  qu'ils  n'avaient  choisi  ce  poste  avec  tant  de  soin  que  pour 
y  passer  un  jour  à  chasser,  et  qu'à  cet  effet  ils  se  disperseraient  par  petites 
troupes.  Ce  n'était  que  grâce  à  celte  circonstance  que  nous  pouvions  espérer  d'en 
venir  à  bout.  Comme  j'avais  dormi  quelques  instants,  j'engageai  le  Canadien  à  en 
faire  autant,  et  je  m'assis  à  côté  de  lui.  Il  ne  larda  pas  à  ronfler  comme  il  fait  en  ce 
moment,  tandis  qu'à  travers  les  pousses  serrées  qui  m'abritaient  je  continuais  à 
surveiller  l'ennemi.  La  rivière  murmurait  doucement,  et  j'aurais,  je  crois,  cédé  à 
l'envie  de  dormir,  si  le  silence  de  la  nuit  n'eût  été  troublé  de  temps  à  autre  par 
les  hurlements  des  Indiens.  —  Oui,  oui,  me  disais-je,  hurlez  de  joie,  coquins,  jus- 
qu'au moment  où  nos  carabines  vous  feront  hurler  de  douleur.  —  Enfin  ils  paru- 
rent dormir  aussi,  car  je  les  vis  s'étendre  autour  de  leurs  feux,  et  je  n'entendis 
plus  que  le  murmure  de  l'eau  et  le  bruit  des  feuilles  sous  la  brise.  Les  heures 
s'écoulèrent  ainsi  bien  lentement.  Au  point  du  jour,  notre  sort  allait  se  décider.  Dans 
ces  moments-là,  seigneur  cavalier,  on  est  heureux  de  ne  laisser  personne  après 
soi.  Malgré  moi,  je  ne  pouvais  me  défendre  de  quelques  tristes  pressentiments 
quand  j'entendais  les  craquements  sourds  des  arbres  et  les  cris  de  la  chouette  au 
milieu  des  grands  bois  qui  s'étendaient  derrière  nous.  Je  commençais  à  frissonner 
sous  le  brouillard  qui  s'épaississait  au-dessus  de  ma  tête,  quand,  à  la  lueur  gri- 
sâtre du  jour  qui  se  levait,  je  crus  apercevoir  quelque  mouvement  dans  l'île. 
J'éveillai  à  mon  tour  mon  camarade,  après  avoir  toutefois  prié  Dieu,  la  sainte 
Vierge  et  les  saintes  âmes  du  purgatoire  de  me  venir  en  aide. 

Quelques  corbeaux  croassaient  déjà  en  saluant  l'aube.  Bientôt  nous  reconnûmes 
le  bruit  de  l'eau  agitée,  et,  à  la  clarté  du  crépuscule,  nous  distinguâmes,  dans  un 
canot,  d'abord  un,  puis  deux,  puis  trois  Indiens  qui  traversaient  avec  précaution 
la  rivière  en  se  dirigeant  vers  le  bord  où  nous  étions.  Le  Canadien  me  serra  vio- 
lemment le  bras  ;  nous  mîmes  tous  les  deux  un  genou  en  terre,  après  avoir  renou- 
velé l'amorce  de  nos  carabines,  prêts  à  faire  feu,  si  le  hasard  les  amenait  de  notre 
côté,  et,  dans  une  anxiété  terrible,  nous  attendîmes. 

En  ce  moment,  Bermudes  fut  encore  interrompu,  le  poulain  se  cabra  brusque- 
ment, et  les  buissons  craquèrent  avec  un  bruit  si  lugubre,  que  je  ne  pus  m'erapè- 
cher  de  tressaillir. 

—  N'avez-vous  pas  entendu  un  hurlement?  dis  je  à  Bermudes. 
Le  chasseur  secoua  la  tête  en  riant. 

—  Quand  vous  aurez  une  fois,  une  seule  fois,  entendu  le  rugissement  du  tigre, 
reprit-il,  vous  ne  serez  plus  exposé  à  le  confondre  avec  les  bruissements  des  ma- 
ringoins.  D'ici  à  quelques  heures ,  vous  serez  à  cet  égard  aussi  savant  que  moi. 

C'était  une  fausse  alarme.  Le  chasseur  continua  : 

—  Vous  concevez  que,  si  nous  étions  découverts,  c'en  était  fait  de  nous,  car 
nous  avions  tous  ces  démons  à  la  fois  sur  les  bras.  Ce  fut  donc  pour  nous  un 
moment  plein  d'angoisse  que  celui  où  ils  prirent  pied  à  terre.  Pendant  quelques 
minutes  qu'ils  passèrent  à  se  consulter,  nous  restâmes  sans  haleine;  heureuse- 
ment Dieu  voulut  qu'ils  se  dirigeassent  dans  le  sens  opposé  à  notre  cachette. 
Les  trois  Apaches  remontèrent  le  cours  de  l'eau.  J'avais  toujours  avec  moi  cette 


EN     AMÉRIQUE.  177 

maudite  selle  que,  dans  un  moment  d'exaspération,  j'avais  fait  vœu  de  mettre  sur 
le  corps  d'un  de  ces  brigands  mort  ou  vif.  Je  la  cachai  sous  les  branches,  puis, 
profilant  de  la  lisière  d'arbustes  qui  entourait  la  rivière,  nous  nous  glissâmes 
silencieusement  derrière  les  Indiens.  Le  Canadien,  malgré  son  grand  corps,  ram- 
pait avec  l'agilité  d'un  boa,  et  je  le  suivais  de  mon  mieux.  Nous  avions  à  peine 
parcouru  ainsi  une  centaine  de  rares,  quand  nous  fîmes  lever  devant  nous  un 
cerf  magnifique,  qui  s'élança  du  côté  de  nos  ennemis.  Le  sifflement  aigu  de  la 
corde  d'un  arc  nous  annonça  qu'il  avait  été  vu,  et  l'animal  revint  s'abattre  à  vingt 
pas  devant  nous,  serré  de  près  par  l'Indien  qui  l'avait  blessé  et  qui  accourait 
l'achever.  Le  cerf,  en  se  défendant,  renversa  son  antagoniste,  et  j'étais  encore 
stupéfait  de  celte  alerte  imprévue,  quand  le  Canadien,  que  je  croyais  près  de  moi, 
s'était  déjà  élancé  en  avant,  et,  clouant  d'une  main  l'Indien  sur  le  sol  d'un  coup 
de  couteau ,  étouffait  de  l'autre  dans  son  gosier  un  hurlement  d'agonie  que  nous 
fûmes  seuls  à  entendre. 

—  Et  d'un,  dit  le  Canadien. 

—  Nous  prêtâmes  l'oreille  avec  anxiété;  les  voix  lointaines  des  Indiens  qui 
appelaient  leur  camarade  retentissaient  dans  les  bois.  Le  Canadien  répondit  à  cet 
appel  en  cherchant  à  imiter  le  cri  du  chasseur  à  la  poursuite  du  cerf.  Un  second 
appel  encore  plus  éloigné  nous  fit  comprendre  que  les  deux  Indiens  souhaitaient 
bonne  chance  à  leur  compagnon,  et  nous  n'entendîmes  plus  rien.  Tout  cela  s'était 
passé  en  moins  de  temps  que  je  n'en  mets  à  vous  le  dire,  et  le  crépuscule  durait 
encore.  Ce  n'était  qu'à  la  faveur  de  cette  demi-obscurité  que  nous  pouvions 
espérer  de  surprendre  les  deux  autres  Apaches,  et  il  fallait  se  hâter.  Comme  nous 
nous  éloignions  de  l'île  où  étaient  campés  les  Indiens,  et  que  nous  n'étions  plus 
que  deux  contre  deux,  nous  avions  moins  de  précautions  à  prendre,  et  nous  mar- 
chions plus  vite  dans  la  direction  des  voix  que  nous  avions  entendues.  Nous  arri- 
vâmes ainsi  à  un  petit  ruisseau  qui  se  jetait  dans  la  rivière,  et  nous  en  remontâmes 
le  cours  en  silence  pendant  quelques  minutes.  L'instinct  du  chasseur  me  disait 
que  les  cerfs  devaient  venir  se  désaltérer  le  matin  à  la  source,  et  ce  même  instinct 
avait  dû  diriger  de  ce  côté  nos  Indiens ,  qui  probablement  étaient  en  chasse. 
Comme  vous  allez  voir,  nous  ne  nous  étions  pas  trompés.  Ce  que  nous  aperçûmes 
vaut  la  peine  que  je  vous  en  parle  :  vous  saurez  combien  ces  drôles  sont  rusés. 

Le  ruisseau  que  nous  remontions  formait  à  sa  source  une  espèce  de  petit  étang 
au  milieu  d'une  clairière  entourée  de  buissons  et  d'arbres  serrés  les  uns  contre 
les  autres.  Nous  avions  gagné  si  doucement  cet  abri  de  lianes  et  de  troncs  d'arbres, 
le  bruit  de  notre  marche  ressemblait  si  bien  au  frémissement  des  branches  agitées 
par  lèvent  du  matin,  que  deux  cerfs  de  très-grande  taille  qui  gambadaient  près 
de  là  ne  prirent  nul  ombrage,  et  continuèrent  à  bondir  au  milieu  des  hautes 
herbes ,  que  dépassaient  leurs  têtes  et  leurs  ramures.  Nous  aperçûmes  bientôt 
deux  autres  cerfs  qui  se  tenaient  à  quelque  distance  des  premiers ,  les  regardant 
avec  curiosité  et  cependant  avec  une  visible  défiance,  car  ils  avançaient  d'un  pas, 
puis  reculaient  de  deux.  Bien  que  la  lueur  douteuse  du  jour  n'éclairât  encore  que 
confusément  les  objets,  nous  pûmes  remarquer  uu  étrange  contraste  entre  ces 
deux  couples  de  cerfs.  Chez  les  premiers,  la  fixité  des  prunelles,  je  ne  sais  quoi 
de  brusque  et  de  saccadé  dans  les  mouvements,  étaient  autant  de  signes  suspects 
qui  motivaient  pleinement  l'épouvante  et  la  surprise  des  seconds.  Cependant  la 
curiosité  sembla  l'emporter  sur  la  peur  ;  ceux-ci  se  hasardèrent  timidement  à  faire 
uu  pas  vers  le  centre  de  la  clairière.  Alors  les  deux  cerfs  que  nous  avions  vus 


178  SCENES    DE    LA    VIE    DES    BOIS 

d'abord  firent  quelques  pas  à  reculons.  Ce  mouvement  les  rapprocha  de  nous  et 
les  mit  à  la  portée  de  notre  bras.  Le  Canadien  et  moi  nous  restions  immobiles, 
le  couteau  entre  les  dents.  Tout  à  coup,  les  buissons  qui  nous  entouraient  craquè- 
rent avec  bruit,  la  main  puissante  du  Canadien  avait  saisi  l'un  des  deux  cerfs; 
l'animal,  ou  plutôt  l'Indien  déguisé  (1),  hurla  pour  la  dernière  lois,  au  moment 
où  je  m'élançais  sur  le  dos  de  l'autre  en  m'écriant  :  —  Ah  !  chien  !  à  défaut  de 
selle,  je  te  monterai  à  poil.  L'étreignant  alors  entre  mes  jambes,  je  levai  mon 
couteau  sur  lui  ;  mais,  d'un  effort  désespéré,  il  évita  le  coup,  jeta  sa  lète  d'em- 
prunt loin  de  lui  et  s'échappa  de  dessous  moi.  En  vain  je  le  saisis  par  la  jambe; 
un  dernier  effort  qu'il  fit  m'envoya  rouler  sur  l'herbe  si  brusquement,  que  je  re- 
gardai, en  me  relevant,  si  sa  jambe  n'était  pas  restée  dans  ma  main,  tant  j'avais 
peine  à  croire  qu'il  eût  échappé  si  facilement  à  la  vigueur  de  mon  poignet.  En  un 
bond  cependant  il  s'était  mis  hors  de  ma  portée.  Je  le  poursuivis  vivement,  ma 
carabine  à  la  main  ;  mais  le  démon  courait  comme  un  daim  effarouché,  et  je  vis 
bien  que  je  ne  pourrais  jamais  l'atteindre.  Alors,  dans  un  transport  de  rage,  je  le 
visai,  et  l'Indien  ne  bougea  plus;  le  son  de  ma  carabine  fut  renvoyé  d'écho  en 
écho  au  milieu  du  silence  universel. 

—  Qu'avez-vous  fait?  s'écria  le  Canadien,  vousavez  donné  l'éveil  au  camp! 

—  Que  voulez-vous!  repris-je,  il  aurait  averti  ses  camarades;  mieux  vaut  que 
ma  carabine  l'ait  devancé. 

Toutes  les  récriminations  étaient  inutiles;  le  Canadien  ne  répondit  pas;  il  se 
dirigea  vers  l'Indien  que  j'avais  abattu  pour  reconnaître  s'il  était  bien  mort,  ce 
dont  il  n'eut  point  de  peine  à  s'assurer. 

—  Avisons  maintenant  au  moyen  de  nous  tirer  de  ce  mauvais  pas,  dit-il  ;  en 
voilà  toujours  trois  qui  ne  nous  feront  plus  de  mal.  Vous  savez  le  proverbe: 
morte  la  bêle.... 

Il  s'arrêta.  Depuis  longtemps  il  n'en  avait  pas  tant  dit,  mais  c'était  son  chant 
de  victoire  à  lui.  Nous  tînmes  un  second  conseil,  dont  le  résultat  fut  que  nous 
devions  nous  cacher  jusqu'au  soir  s'il  était  possible,  pour  ne  reprendre  la  pisle 
que  dans  la  nuit.  Restait  à  choisir  l'endroit.  Les  bois  nous  olfraient  bien  un 
asile  à  peu  près  introuvable;  mais,  si  lesApaches  nousy  découvraient,  ils  pou\aieni 
nous  y  envelopper  de  tous  côtés,  à  moins  qu'ils  ne  préférassent  incendier  la  forêt 
et  nous  brûler  avec  elle.  Comme  nous  étions  encore  à  délibérer,  un  affreux  con- 
cert de  hurîenienls  aigus,  auprès  desquels  les  rugissements  que  vous  entendrez 
ce  soir  ne  sont  que  des  bruissements  de  moustiques,  éclata  de  toutes  parts.  Le 
bruit  de  ma  caraliine  avait  donné  l'alarme  aux  Indiens,  et  les  limiers  avaient  dé- 
couvert nos  traces,  que  nous  n'avions  pas  pris  la  peine  de  cacher.  Tout  brave  que 
je  suis,  celle  musique  infernale  figea  le  sang  dans  mes  veines.  Il  n'y  avail  plus  à 
hésiter.  Les  voix  confuses  de  nos  ennemis  nous  apprenaient  qu'ils  s'étaient  assez 
éloignés  de  la  rivière  pour  que  nous  pussions  en  gagner  les  bords  à  la  faveur 
des  arbres  sans  être  vus.  Nous  volions  plutôt  que  nous  ne  courions,  espérant  trou- 
ver le  canot  des  Indiens  que  nous  avions  tués  à  l'endroit  où  ils  l'avaient  amarré. 
Au  bout  de  quelques  instants,  les  cris  redoublèrent;  les  Indiens  venaient  proba- 
blement de  découvrir  la  selle  que  j'avais  cachée  sous  les  broussailles;  puis  tout 
bruit  cessa,  et  le  tumulte  Ut  place  à  un  silence  plus  terrible  encore  que  les  clameurs 

(1)  C'est  sous  ce  déguisement  que  les  Indiens  chassent  le  cerf  à  l'affût  et  peuvent  choisir 
pour  victimes  les  plus  beaux  de  ceux  qu'ils  ont  ainsi  attirés  près  d'eux. 


EN     AMÉRIQUE.  179 

sauvages  qui  l'avaient  précédé.  Des  hurlements  de  deiwl  troublèrent  seuls  ce  si- 
lence à  trois  reprises  différentes,  trois  fois  les  Indiens  avaient  trouvé  un  guerrier 
mort  :  nous  n'avions  pas  pu  mieux  faire. 

Dieu  ne  voulut  pas  que  notre  espoir  fût  trompé.  La  pirogue  était  eucore  à  la 
même  place  à  côté  d'une  autre  beaucoup  plus  grande,  qui  avait  servi  à  transporter 
le  second  détachement  des  Indiens.  Celle-ci  était  trop  lourde  pour  que  nous  pus- 
sions en  tirer  à  deux  le  parti'convenable.  Déjà  nous  avions  sauté  dans  la  plus  petite, 
et  nous  cherchions  à  entraîner  la  plus  grande  avec  nous  pour  rendre  la  poursuite 
impossible  à  nos  ennemis,  quand  de  nouveaux  hurlements  nous  apprirent  que 
nous  étions  aperçus.  Une  grêle  de  flèches  vint  tomber  près  de  nous;  sans  hésiter 
davantage,  nous  poussâmes  notre  pirogue  en  pleine  eau,  et  nous  nous  mîmes  à 
ramer  de  toutes  nos  forces  pour  gagner  le  second  îlot  dont  je  vous  ai  parlé,  et 
qui  seul  pouvait  nous  offrir  un  refuge.  Nous  avions  sur  nos  ennemis  une  avance 
considérable,  et  le  bras  de  la  rivière  était  assez  large  pour  nous  mettre  à  l'abri 
d'une  seconde  décharge  de  flèches.  Notre  pirogue  volait  sur  l'eau  sous  l'impulsion 
vigoureuse  du  Canadien.  Ah  !  me  disait-il  d'un  air  de  regret,  si  vous  saviez  manier 
l'aviron  comme  moi,  je  ferais  faire  à  ces  coquins  une  promenade  sur  l'eau  qui  leur 
coûterait  tous  leurs  guerriers  un  à  un,  mais  avec  vous  nous  serions  pris  à  l'abor- 
dage. —  Nous  n'étions  plus  qu'à  quelque  dislance  de  l'île  quand  nos  ennemis  se 
précipitèrent  dans  leur  embarcation  et  se  mirent  à  notre  poursuite.  Le  Canadien 
cessa  un  instant  de  ramer  et  me  dit  : 

—  Maintenez-vous  ici,  s'il  est  possible,  pendant  quelques  instants,  car  je  ne 
puis  résister  au  désir  d'envoyer  une  balle  à  ces  chiens  affamés. 

Je  pris  l'aviron,  le  Canadien  visa  au  hasard  sur  le  groupe,  fit  feu,  et  l'un  des 
rameurs  sauvages,  en  tombant  par-dessus  le  bord  delà  pirogue,  manqua  de  la  faire 
chavirer.  Je  n'essaierai  pas  de  décrire  la  rage  de  nos  ennemis,  qui  cessèrent  de 
ramer  à  leur  tour  pour  nous  envoyer  de  nouveau  leurs  flèches  impuissantes.  Quel- 
ques coups  de  rames  nous  firent  arriver  sur  le  bord  ;  nous  mîmes  pied  à  terre,  et 
emportant  notre  canot  sur  nos  épaules,  nous  nous  enfonçâmes  dans  les  bois  qui 
couvraient  l'île.  Nous  ensevelîmes  la  pirogue  sous  d'épaisses  broussailles,  et,  cela 
fait,  nous  cherchâmes  un  endroit  où  nous  pussions  nous  défendre  sans  être  enve- 
loppés. Près  de  la  rive  où  nous  avions  débarqué,  un  monticule  couronné  de  grands 
arbres  s'élevait  à  pic  du  côté  de  l'eau,  et  du  côté  de  l'île  en  pente  assez  douce. 
Ce  fut  le  poste  que  nous  choisîmes. 

Cependant  le  bruit  des  avirons  ne  paraissait  pas  se  rapprocher  de  nous;  je 
soupçonnai  quelque  ruse  et  m'avançai  avec  précaution  derrière  le  tronc  d'un 
gros  acajou  qui  s'inclinait  un  peu  sur  la  rivière;  la  pirogue,  au  lieu  de  venir 
aborder  à  l'endroit  où  nous  étions  descendus,  glissait  le  long  de  l'Ile  pour  la  dou- 
bler. Il  était  dès  lors  évident  que  les  coquins  voulaient  se  mettre  hors  de  la  portée 
de  nos  carabines,  prendre  pied  à  une  assez  grande  distance  pour  que  nous  ne 
pussions  nous  opposer  à  leur  débarquement,  et  s'avancer  vers  nous  à  l'abri  des 
arbres  et  des  buissons.  Heureusement  notre  position  sur  l'émineuce  nous  mettait, 
par  derrière,  à  l'abri  d'un  coup  de  main  et  ne  nous  rendait  accessibles  que  par 
devant.  Après  le  débarquement  des  Indiens,  un  silence  complet  régna  pendant 
quelques  instants.  Il  ne  nous  restait  plus  guère  qu'à  recommander  notre  âme  à 
Dieu  et  à  faire  payer  le  plus  chèrement  possible  notre  mort  inévitable.  Nos  poires 
à  poudre  étaient  pleines,  nos  sacs  garnis  de  balles;  nous  portions  sur  nous  assez 
ùepinole  et  de  cecina  pour  soutenir  un  siège  de  vingt-quatre  heures,  et  par-dessus 


180  SCÈNES    SE    LA    VIE    SES    BOIS 

tout  j'inspirais  à  mon  compagnon  une  inébranlable  confiance,  comme  aussi,  je 
dois  l'avouer,  je  comptais  raisonnablement  sur  lui. 

Au  bout  de  quelques  minutes,  qu'il  était  permis,  dans  notre  position,  de 
trouver  longues,  une  douzaine  de  ces  cbacals  parurent  enfin  sur  la  lisière  du 
bois  à  une  bonne  portée  de  carabine.  Avec  leurs  figures  barbouillées  de  rouge  et 
de  jaune,  leurs  longs  cheveux  nattés,  les  lanières  découpées  qui  ceignaient  leurs 
bras  et  leurs  jambes,  ils  avaient  une  tournure  et  un  aspect  diaboliques.  Il  y  avait 
surtout  parmi  eux  un  grand  coquin  qui  m'inspira  dès  l'abord  une  vive  antipathie. 
Ils  firent  halte  tous  à  la  fois  et  parurent  se  consulter,  après  quoi  le  grand 
diable  s'avança  de  quelques  pas  et  nous  fit  signe  impérieusement  de  venir  les 
trouver. 

—  Tirerai-je  dessus?  demandai-je  au  Canadien. 

—  Pas  encore,  me  répondit  mon  associé,  ils  sont  trop  loin,  et,  dans  notre  posi- 
tion, chacun  de  nos  coups  doit  porter. 

—  Bon,  j'attendrai,  repris-je. 

Une  nouvelle  sommation  de  leur  part  n'obtint,  comme  la  première,  aucun 
succès;  ils  continuèrent  à  s'avancer,  et  le  Canadien  fil  feu,  un  Apache  tomba  ;  une 
minute  après,  il  fut  suivi  d'un  autre  que  j'altrappai  en  visant  mon  grand  Indien. 
Nos  ennemis  se  jetèrent  alors  à  plat  ventre,  un  nuage  de  poussière  s'éleva  en  l'air, 
et  nous  ne  vîmes  plus  rien  ;  quelques  flèches  seulement  sifflèrent  à  nos  oreilles, 
et  d'autres  vinrent  s'enfoncer  à  nos  pieds.  Nous  fîmes  feu  une  seconde  fois  et 
avec  succès,  autant  que  je  pus  en  juger  par  les  hurlements  qui  suivirent  noire 
décharge.  Un  voile  de  poussière  sans  cesse  renouvelé  nous  dérobait  les  Indiens, 
et  quand  il  s'abaltit,  une  douzaine  de  ces  démons  enragés  gravissaient  la  colline 
sur  laquelle  nous  étions  retranchés.  Leurs  épouvantables  figures  barbouillées 
vinrent  presque  se  coller  contre  les  nôtres,  et  nous  sentîmes  passer  sur  notre 
front  le  souffle  ardent  de  leur  haleine.  Le  Canadien  en  abattit  un  à  bout  portant, 
tandis  que  la  crosse  de  sou  fusil  brisait  le  crâne  d'un  autre  ;  tout  à  coup  je  vis  mon 
compagnon  rouler  en  bas  de  l'éminence,  enlacé  par  trois  Indiens,  et  je  l'entendis 
me  crier  d'une  voix  étouffée  : 

—  Feu  !  feu!  dussiez-vous  me  tuer  avec  eux! 

J'avais  déjà  bien  du  mal  à  tenir  les  cinq  autres  en  respect  à  l'aide  de  ma  cara- 
bine, et  j'eus  un  moment  d'angoisse  horrible  à  la  vue  de  ces  reptiles  enroulés 
autour  du  Canadien,  qui,  seul  contre  trois,  cherchait  en  vain  à  dégager  son  cou- 
teau, les  soulevait  un  instant  avec  une  force  d'Hercule  et  retombait  lourdement 
avec  eux.  Bientôt  la  tête  de  l'un  des  trois  Indiens  alla  se  briser  avec  un  bruit 
sourd  contre  une  pierre,  j'en  vis  un  autre  lâcher  prise  ;  je  m'élançai  sur  le  troi- 
sième le  couteau  à  la  main,  mais  un  coup  violent  de  casse-tête  m'arracha  un  cri 
de  douleur  et  fit  tomber  mon  couteau.  Je  me  retournai  :  j'étais  en  face  du  grand 
Apache  dont  l'aspect  m'avait  si  fort  déplu.  Ma  carabine  levée  en  l'air  comme  une 
massue  fit  reculer  l'Indien,  et  je  pus,  après  avoir  ramassé  mon  couteau,  battre  en 
retraite  jusqu'au  haul  de  l'éminence  pour  prendre  du  champ  et  faire  feu.  Revenu 
alors  de  sa  surprise,  mon  ennemi  s'élança  vers  moi,  et,  sans  que  j'eusse  pu  l'es- 
quiver, sa  macana  s'abaltit  sur  ma  tête.  Ébloui,  aveuglé,  je  perdis  l'équilibre,  et 
je  tombai  sans  connaissance.  Une  sensation  de  fraîcheur  extraordinaire  me  lira  de 
cette  torpeur:  j'avais  roulé  dans  la  rivière  qui  coulait  à  nos  pieds. 

Ici  les  gémissements  du  poulain  effrayé  m'engagèrent  à  interrompre  de  nouveau 
le  conteur,  bien  que  sou  récit  commençât  à  m'intéresser  vivement. 


EN     AMÉRIQUE.  181 

—  Sont-ce  les  maringoins,  cette  fois,  qui  arrachent  à  ce  pauvre  animal  ces  gé- 
missements de  terreur? 

—  Il  est  possible  que  non,  reprit  Bermudes  :  écoutons! 

—  Tenez,  voyez  là-bas,  lui  dis-je  en  lui  montrant  un  jeune  peuplier  dont  la 
cime  s'élevait  au-dessus  du  dôme  de  verdure  qui  couronnait  les  hauteurs  voi- 
sines, ce  n'est  pas  le  vent  qui  agite  cet  arbre,  tandis  que  les  autres  sont  im- 
mobiles. 

Le  chasseur  écoula.  Le  peuplier  balançait  toujours  en  oscillations  irrégulières 
sa  cime  blanchie  par  la  lune,  et  il  n'était  que  trop  facile  de  distinguer  au  milieu 
du  bruissement  du  feuillage  le  frôlement  sourd  d'un  corps  contre  le  tronc.  Ce 
pouvait  être  quelque  taureau  sauvage;  mais  des  signes  particuliers  ne  me  laissè- 
rent aucun  doute  à  cet  égard.  Un  grognement  étouffé  particulier  à  la  race  féline, 
puis  un  bruit  aigu  de  griffes  acérées  grinçant  sur  l'écorce,  retentissaient  avec  une 
sonorité  lugubre. 

—  C'est  le  jaguar,  dit  Matasiele. 

—  Éveillerai-je  le  Canadien?  lui  demandai-je. 

—  Pas  encore.  En  ce  moment,  l'animal  fait  le  brave,  mais  son  heure  n'est  pas 
venue,  et  à  présent  il  a  plus  peur  que  vous. 

Le  fait  était  contestable;  mais  ma  physionomie  dut  trahir  alors  un  excès  d'as- 
surance, car  le  chasseur  reprit  aussitôt  : 

—  Vous  auriez  tort  du  reste  de  croire  que  la  chasse  au  jaguar  n'offre  pas  de 
danger.  Vous  allez  être  à  même  de  juger  combien  une  heure  de  plus  passée  sans 
boire  aura  aigri  le  caractère  de  celui-ci.  J'ai  vu  plus  d'un  homme  intrépide  pâlir 
au  rugissement  terrible  de  ces  animaux.  Mais  à  propos  !  avez-vous  déjà  cbassé 
le  tigre? 

—  C'est  la  première  fois,  si  pourtant  vous  appelez  cela  chasser  le  tigre,  dis-je 
en  montrant  mes  mains  désarmées,  et  j'ai  de  bonnes  raisons  de  croire  que  ce  sera 
la  dernière. 

—  Quand  le  moment  sera  venu,  dit  le  chasseur,  je  songerai  à  vous  et  vous  re- 
mettrai une  arme  sûre,  qui  entre  mes  mains  n'a  jamais  manqué  son  coup.  Vous 
en  serez  content. 

Cette  promesse  me  fit  respirer  plus  à  l'aise,  et  sur  la  proposition  de  Bermudes, 
j'écoulai  la  suite  de  son  histoire. 

—  Ce  qui  devait  me  perdre  me  sauva,  reprit-il;  la  fraîcheur  de  l'eau  me  rendit 
l'usage  de  mes  sens,  qui  m'avaient  presque  abandonné.  Quand  je  revins  à  la  sur- 
face, au  bout  de  quelques  secondes,  je  pus  voir  mon  ennemi  acharné,  qui,  penché 
sur  la  rivière,  épiait  mon  agonie  avec  une  joie  cruelle,  brandissant  d'une  main  le 
casse-tête  qui  m'avait  étourdi,  et  de  l'autre  mon  couteau  que  j'avais  lâché  en  tom- 
bant. Puis,  quand  il  m'aperçut  nageant  de  toutes  mes  forces  vers  la  terre  pour  re- 
joindre mon  associé,  il  poussa  un  hurlement  de  rage  et  se  précipita  d'un  bond  à 
ma  poursuite.  Je  redoublai  d'efforts  pour  m'éloigner,  mais  l'Indien  nageait  plus 
vite  que  moi,  qui  me  sentais  affaibli  par  la  perle  de  mon  sang.  De  temps  à  autre 
cependant  je  me  retournais  pour  calculer  les  progrès  qu'il  faisait,  et  chaque  fois 
ce  visage  horriblement  barbouillé  faisait  briller  plus  près  de  moi,  enlre  deux 
rangées  de  dents  aiguës,  le  couteau  qui  devait  me  frapper.  En  cet  inslanl  je  pro- 
menai un  regard  désespéré  sur  la  rive  qui  semblait  fuir  devant  moi.  Mon  pauvre 
associé,  bien  que  débarrassé  pour  le  moment  de  ses  ennemis,  était  dans  une 
situation  des  plus  critiques.  Sa  carabine,  dont  il  avait  l'ait  un  *i  terrible  usage, 

tome  iv.  15 


182  SCÈNES    DE     LA    VIE    SES    BOIS 

appuyée  contre  son  épaule,  tenait  seule  en  respect  les  Apaches,  que  j'entendais 
hurler  comme  des  chiens  qui  acculent  un  taureau.  Je  ne  me  sentis  pas  la  force  de 
retenir  un  cri  de  détresse. 

—  Oh  !  m'écriai-je,  oh  !  par  la  vie  de  votre  mère,  allez-vous  me  laisser  égorger 
sous  vos  yeux? 

Le  Canadien  retourna  vivement  la  tête  sans  laisser  dévier  le  canon  de  son  arme. 
A  l'aspect  de  l'Indien  qui  déjà  étendait  le  bras  pour  me  saisir,  la  compassion 
l'emporta  sur  le  soin  de  sa  sûreté,  et,  faisant  rapidement  volte-face,  il  ajusta  une 
seconde.  Le  coup  partit  ;  j'entendis  la  balle  siffler,  et  l'eau  se  teignit  en  rouge  au- 
tour de  moi.  L'Indien,  blessé  mortellement,  roula  des  yeux  égarés,  et  au  moment 
où  il  se  débattait  dans  son  agonie,  je  lui  arrachai  mon  couteau  et  le  lui  plongeai 
à  deux  reprises  dans  la  gorge.  Ma  première  pensée  fut  alors  de  chercher  des  yeux 
mon  brave  compagnon  ;  il  avait  disparu.  Mais  tenez,  ajouta  Bermudes,  il  vous 
racontera  mieux  que  moi  ce  qui  s'est  passé  dans  ce  moment. 

—  C'est  bien  simple,  dit  le  Canadien.  Après  avoir  déchargé  ma  carabine  et 
avoir  rendu  ce  petit  service  à  mon  associé,  je  pensai  bien  qu'il  allait  faire  ses 
efforts  pour  me  rejoindre.  Je  profitai  donc  de  la  stupéfaction  causée  chez  les 
Indiens  par  la  mort  de  leur  chef,  et,  comme  je  ne  pouvais  recharger  ma  carabine, 
je  me  précipitai  en  faisant  le  moulinet  sur  les  cinq  coquins  qui  m'entouraient,  et 
qui  restaient  seuls  des  douze  qui  nous  avaient  assaillis.  J'étais  déjà  presque  hors 
de  la  portée  de  leurs  flèches  qu'ils  n'étaient  pas  revenus  de  leur  surprise.  Alors 
je  battis  en  retraite  à  reculons  vers  la  rivière.  Vous  saurez,  monsieur,  qu'il  n'est 
pas  impossible  de  parer  une  flèche  avec  la  main.  La  pointe  va  droit  au  but;  mais 
l'autre  extrémité,  garnie  de  plumes,  tournoie  de  façon  à  décrire  un  rond  large  et 
brillant  en  traversant  l'air  :  on  peut  donc  se  baisser  pour  éviter  la  flèche  ou  même 
l'écarter  avec  la  main.  C'est  ainsi  que  j'arrivai  à  l'endroit  où  mon  associé  prenait 
pied.  Je  n'étais  blessé  que  légèrement  en  trois  ou  quatre  endroits  ;  les  arbres 
avaient  protégé  ma  retraite.  Maintenant  Bermudes  vous  dira  le  reste,  ajouta  l'hon- 
nête Canadien,  qui  semblait  scandalisé  d'en  avoir  tant  dit. 

—  En  nous  voyant  de  nouveau  réunis,  reprit  alors  Bermudes,  les  Indiens,  dé- 
couragés par  la  perte  de  leurs  compagnons,  remirent  leur  vengeance  à  un  mo- 
ment plus  opportun  ;  car,  lorsque  la  chance  ne  tourne  pas  en  leur  faveur,  ce 
n'est  pas  pour  eux  un  déshonneur  de  fuir,  même  devant  un  ennemi  inférieur  en 
nombre.  J'étais  d'avis  de  les  poursuivre  jusqu'à  leur  camp  et  de  combattre  encore 
les  guerriers  qui  sans  doute  étaient  restés  au  nombre  d'une  douzaine  en  corps 
de  réserve  auprès  de  leur  butin;  mais  je  ne  pus  faire  partager  cette  opinion  à 
mon  associé.  II  allégua  que  les  coquins  avaient  trop  soif  de  notre  sang  pour  ne 
pas  revenir  nous  attaquer  en  plus  grand  nombre,  que  nous  avions  une  bonne 
position,  une  pirogue  sous  la  main,  et  que  nous  pourrions  toujours  nous  en 
servir  pour  aller  jusqu'à  eux,  s'ils  ne  venaient  pas  à  nous.  Encore  à  moitié 
étourdi  du  coup  que  j'avais  reçu,  et  voyant  mon  sang  couler  en  abondance,  je 
renonçai  à  ma  première  idée.  Nous  laissâmes  les  Indiens  se  rembarquer  à  l'en- 
droit où  ils  avaient  pris  pied,  et  nous  ne  songeâmes  plus  qu'à  nous  reposer  et  à 
panser  nos  blessures.  Examen  fait  de  nos  ressources,  nous  avions  encore  quelques 
morceaux  de  viande  sèche;  ma  poudre  était,  il  est  vrai,  gâtée  par  l'eau,  mais  la 
corne  de  mon  associé  en  contenait  une  quantité  suffisante;  nous  n'avions  donc 
guère  à  redouter  le  blocus  qu'il  nous  fallait  subir. 

Nous  fîmes  bonne  garde  tout  le  reste  du  jour  sans  que  rien  put  nous  faire 


EN    AMÉRIQUE.  183 

soupçonner  une  nouvelle  altaque  ;  puis  la  nuit  vint,  paisible  et  silencieuse.  Ce- 
pendant nos  ennemis  étaient  près  de  nous.  C'est  toujours  un  mauvais  moment  à 
passer  que  celui  pendant  lequel  l'obscurité  cacbe  les  embûches  de  ces  fils  des 
ténèbres  altérés  de  sang.  Celte  fois  aucun  feu  ne  s'alluma.  La  grande  île  sem- 
blait aussi  déserte  qu'au  premier  jour  de  la  création;  quelques  arbres  déracinés 
qui  descendaient  lentement  le  cours  de  la  rivière  en  troublaient  seuls  la  tran- 
quillité. Cette  immobilité  de  tout  ce  qui  nous  entourait  ne  promettait  d'ailleurs 
rien  de  bon  :  les  Indiens  comptaient  sans  doute  sur  le  succès  d'une  ruse  pour  en 
finir  avec  nous.  Nous  résolûmes  de  nous  assurer  de  leurs  intentions.  Nous  re- 
mîmes, avec  une  précaution  infinie,  la  pirogue  à  l'eau,  et  nous  nous  avançâmes 
dans  la  direction  de  l'île;  toujours  même  silence,  même  immobilité.  Nous  étions 
les  deux  seuls  êtres  vivants  sur  celte  nappe  d'eau. 

—  Que  veut  dire  ceci?  demandai-je  au  Canadien. 

—  Que  les  sauvages  attendent  que  la  lune  se  couche  pour  venir  nous  attaquer 
et  meltre  à  exécution  quelque  plan  infernal  que  je  ne  devine  pas  à  présent. 

Nous  écoulâmes  de  nouveau  pour  essayer  de  surprendre  un  son,  un  bruit  quel- 
conque. A  force  d'attention  et  de  patience,  nous  crûmes  distinguer  à  la  longue 
un  clapotis  d'eau  moins  régulier  et  un  peu  plus  bruyant  que  celui  de  la  rivière 
contre  ses  bords;  il  nous  sembla  aussi  que  le  son  partait  des  rives  de  l'île  et  se 
rapprochait  de  nous. 

—  Retournons  à  notre  poste,  dit  le  Canadien. 

Nous  revînmes  à  l'îlot  aussi  doucement  que  nous  en  étions  sortis  ;  le  clapotis 
suspect  se  faisait  toujours  entendre.  Nous  reprîmes  notre  altitude  d'observation, 
bien  convaincus  alors  que  la  nuit  ne  se  passerait  pas  sans  que  nos  ennemis  ten- 
tassent une  nouvelle  attaque. 

—  Si  nous  allumions  du  feu,  dis-je  à  mon  compagnon,  ces  drôles  verraient 
que  nous  ne  nous  cachons  pas,  et  nous  découvririons  peut-être  le  piège  qu'on 
nous  tend. 

Mon  conseil  fut  goûté,  et  les  reflets  de  la  flamme  éclairèrent  bientôt  une  partie 
de  la  rivière.  Cependant  le  temps  s'écoulait,  et  l'impatience  que  j'éprouvais  com- 
mençait à  me  faire  ressentir  une  espèce  de  malaise  nerveux  qui  me  rendait  l'at- 
tente insupportable.  Nous  étions,  le  Canadien  et  moi,  adossés  contre  le  même 
arbre,  mais  chacun  dans  un  sens  contraire,  ce  qui  nous  permettait  de  surveiller 
tous  les  abords  de  notre  position.  J'étais  tourné  vers  le  camp  indien,  mon  com- 
pagnon vers  l'intérieur  de  l'îlot.  La  journée  avait  été  assez  laborieuse  pour  que 
la  privation  de  sommeil  alourdît  nos  paupières.  Tout  se  taisait  autour  de  nous, 
les  feuilles  dans  l'air,  les  iusecles  sous  la  rosée,  la  rivière  sous  ses  brouillards; 
involontairement  aussi,  mes  yeux  se  fermaient  parfois.  Alors,  pour  me  tenir 
éveillé,  je  m'amusai  à  suivre  dans  leur  descente  les  arbres  que  charriait  la  rivière. 
Tantôt  c'était  un  tronc  dépouillé  de  ses  branches,  plus  loin,  un  arbre  surnageant 
avec  une  partie  de  son  feuillage  comme  un  berceau  flottant  ;  tous  venaient  silen- 
cieusement échouer  sur  la  pointe  de  l'îlot.  J'arrivai  insensiblement  à  perdre  tout 
sentiment  de  la  vie  réelle  ;  mon  corps  était  assoupi,  mes  yeux  seuls  restaient 
ouverts.  Un  moment,  je  crus  voir  l'île  tout  entière  où  étaient  campés  les  Indiens 
s'avancer  doucement  vers  nous.  J'attribuai  d'abord  au  sommeil  celte  vision 
étrange,  et  je  fis  un  effort  pour  secouer  ma  torpeur.  Mes  yeux,  fixés  plus  atten- 
tivement sur  la  rivière,  virent  alors  bien  clairement  une  masse  noire  et  com- 
pacte qui  semblait  se  diriger  vers  nous.  Je  n'étais  donc  pas  dupe  du  sommeil  : 


184  SCÈNES    DE    LA    VIE    SES    BOIS 

un   amas   de  troncs ,  de  branches  et  de  feuillage   suivait  le  cours  de  l'eau. 

A  cet  endroit,  le  récit  de  Bermudes  fut  de  nouveau  interrompu.  —  Écoutez  ! 
me  dit-il  à  voix  basse. 

Je  prêtai  l'oreille.  Un  grondement  lointain  retentissait. 

—  Voilà  un  premier  avertissement,  me  dit  le  chasseur  mexicain.  Un  second 
rugissement,  mais  encore  étouffé,  se  fit  entendre,  à  la  fois  plaintif  et  menaçant. 

—  Je  m'étais  trompé,  reprit  alors  Bermudes. 

—  Que  voulez-vous  dire  ?  lui  demandai-je. 

—  Je  croyais  que  c'était  un  tigre. 

—  Eh  bien  ? 

—  Eh  bien...  il  y  en  a  deux! 

Cette  fois,  j'éveillai  précipitamment  le  Canadien. 

—  Deux  tigres,  lui  dis-je  à  l'oreille. 

—  Deux  tigres  !  répéta  le  Canadien  en  bâillant,  diable  !  alors  c'est  vingt  piastres  ! 
Le  flegmatique  coureur  des  bois  ne  voyait  dans  celte  complication  qu'une 

double  prime,  et  rien  de  plus. 

—  Dormez  en  paix,  dit  Bermudes  au  Canadien,  ce  n'est  qu'un  signe  de  colère 
et  de  désappointement  que  donnent  ces  animaux  en  voyant  leur  abreuvoir  occupé; 
le  moment  n'est  pas  encore  venu  où  la  faim  et  surtout  la  soif  les  pousseront  à 
nous  attaquer. 

—  Ainsi,  demandai-je  au  chasseur,  vous  persistez  à  croire  qu'il  y  en  a  deux? 

—  Il  y  a  encore  une  chance,  reprit-il. 

—  Oui,  qu'il  y  en  ait  trois,  n'est-ce  pas? 

— Ne  sommes-nous  pas  trois  ?  Mais,  non  !  Si  ce  n'est  pas  le  mâle  avec  la  femelle, 
l'un  d'eux  cédera  la  place  à  l'autre,  car,  autrement,  deux  jaguars  mâles  n'atta- 
quent jamais  de  compagnie.  Dans  le  cas  contraire,  un  double  avertissement  nous 
fera  tenir  sur  nos  gardes  ;  car  Dieu,  qui  a  donné  les  sonnettes  au  plus  dangereux 
des  serpents  pour  avertir  l'homme  de  son  approche,  a  donné  aux  bêtes  fauves 
des  yeux  qui  luisent  dans  la  nuit  et  des  voix  rugissantes  qui  précèdent  leur  at- 
taque. 

Celte  assertion  n'était  qu'à  moitié  rassurante,  mais  enfin  le  danger  était  encore 
éloigné;  comme  l'avait  dit  le  chasseur,  le  moment  n'était  pas  venu  où  la  soif 
ferait  taire  chez  ces  animaux  la  crainte  involontaire  que  leur  inspire  la  présence 
de  l'homme.  Tout  redevint  muet  dans  les  bois,  dont  la 'lune  éclairait  alors  les 
profondeurs  silencieuses.  Les  deux  chasseurs  reprirent  leur  attitude  indolente; 
néanmoins  le  Canadien,  au  lieu  de  s'étendre  de  nouveau  sur  la  mousse,  s'adossa 
contre  le  tronc  d'un  arbre,  sa  carabine  entre  les  jambes,  et  bourra  sa  pipe  pour 
conjurer  un  reste  de  sommeil.  J'avais  assez  appris  à  connaître  le  cours  des  étoiles 
pour  lire  sur  la  voûte  du  ciel  que  l'heure  approchait  où  les  mystères  du  désert 
commencent  à  s'accomplir.  Je  n'étais  pas  fâché  d'entendre  le  son  de  la  voix  hu- 
maine troubler  le  silence  solennel  de  la  nuit,  et  je  priai  Bermudes  de  continuer 
son  récit,  si  toutefois  il  croyait  en  avoir  le  temps. 

—  Nous  avons  encore,  me  répondit-il,  au  moins  une  heure  devant  nous,  et 
c'est  plus  qu'il  n'en  faut  pour  que  je  finisse.  Puis  il  reprit  : 

—  Je  courus  au  foyer,  je  saisis  un  tison,  et  le  lançai  vers  la  rivière.  A  la  clarté 
qu'il  répandit  un  instant  avant  de  s'éteindre  dans  l'eau,  je  crus  apercevoir  con- 
fusément des  formes  humaines.  Je  revins  précipitamment  vers  le  Canadien;  il 
était  debout. 


EN    AMÉRIQUE.  1  8tî 

— Vite  au  canot,  pour  l'amour  de  Dieu  !  lui  dis-je  à  l'oreille,  ces  diables  rouges 
sout  dans  l'île. 

J'avais  à  peine  achevé,  qu'une  flèche  vint  en  sifflant  traverser  le  bonnet  du 
Canadien,  qui  hésitait  encore.  Des  hurlements,  répétés  par  les  échos  des  deux 
rives,  déchirèrent  nos  oreilles.  Nous  nous  élançâmes  du  côté  de  la  pirogue.  Trois 
Indiens  se  précipitèrent  sur  nous,  j'en  renversai  un  d'un  coup  de  couteau;  le  Ca- 
nadien abattit  l'autre,  et,  pendant  que  le  troisième  courait  rejoindre  ses  compa- 
gnons, un  coup  de  ma  carabine  retendit  raide  mort.  Gagner  le  canot  et  pousser 
au  large  fut  pour  nous  l'affaire  d'un  instant.  Des  flèches  lancées  dans  l'obscurité 
ne  nous  atteignirent  pas.  Quand  nous  fûmes  hors  de  la  portée  des  Indiens,  je 
racontai  à  mon  associé  comment  une  partie  de  nos  ennemis  étaient  parvenus  à 
gagner  notre  retraite  en  remettant  à  flot  des  arbres  échoués  dans  leur  île.  Je  lui 
montrai  du  doigt  le  radeau  qui  portait  le  reste  de  la  bande  suivant  doucement  le 
fil  de  la  rivière,  dont  le  courant  était  peu  rapide  à  cet  endroit. 

—  Allons  à  leur  île,  lui  dis-je;  nous  surprendrons  leur  butin,  qu'ils  ont  aban- 
donné pour  venir  à  nous. 

—  Plus  tard,  me  répondit-il;  je  veux  auparavant  dire  un  mot  à  ceux  qui  se 
sont  cachés  sous  ces  feuillages. 

Arrivés  à  portée  de  carabine,  le  Canadien  lâcha  les  avirons  et  fil  feu  sur  le  ra- 
deau. Nous  entendîmes  aussitôt  le  bruit  que  faisaient  plusieurs  corps  en  s'élan- 
çant  dans  l'eau.  A  mon  tour,  je  couchai  en  joue  ces  corps  noirs,  à  peine  visibles 
dans  l'obscurité.  Nous  avançâmes  encore  et  nous  leur  fîmes  essuyer  une  nouvelle 
décharge  ;  mais  tous  avaient  plongé  sous  l'eau  ou  gagné  l'île,  et  nous  n'aperçûmes 
plus  rien.  Les  hurlements  de  ces  païens  nous  apprirent  leur  rage  et  notre  triom- 
phe. La  partie  était  gagnée  pour  nous,  honteusement  perdue  pour  eux. 

—  A  l'île  maintenant!  dit  mon  associé,  et  il  rama  vigoureusement  dans  cette 
direction. 

Après  avoir  débarqué,  nous  restâmes  un  instant  indécis,  cherchant  à  découvrir 
au  milieu  des  ténèbres  quelque  indice  qui  pût  nous  guider  vers  le  camp  des  Apa- 
ches.  Je  fis  entendre  alors  le  cri  de  Santiago!  accompagné  d'un  certain  claque- 
ment de  langue  familier  à  l'oreille  de  mon  cheval,  bien  persuadé  que,  s'il  était 
parmi  le  butin,  il  répondrait  à  mon  appel.  En  effet,  un  hennissement  se  fit  en- 
tendre assez  près  de  nous  et  nous  mit  dans  la  direction.  Après  avoir  fait  quel- 
ques pas,  nous  tombâmes  sur  un  groupe  de  mules  et  de  chevaux  étroitement 
garrottés.  A  côté  de  ces  animaux  s'élevait  un  monceau  de  selles,  d'étoffes,  de  cou- 
vertures, et  d'autres  objets  pillés  par  ces  larrons.  Je  fis  rouler  d'un  coup  de  pied 
tout  cet  amas  de  paquets,  parmi  lesquels  je  distinguai  notre  ballot  de  peaux  de 
loutres  à  peu  près  intact.  Au  moment  où  je  me  baissais  pour  le  ramasser,  je  crus 
remarquer  un  mouvement  presque  imperceptible  sous  une  couverture.  Je  la  sou- 
levai et  j'aperçus  un  jeune  Indien  à  qui  probablement  la  garde  du  butin  avait 
été  confiée.  Le  louveteau,  qui  se  voyait  pris,  resta  silencieux,  laissant  lire 
dans  ses  yeux  farouches  plutôt  la  colère  que  la  peur.  Je  l'enveloppai  sans  céré- 
monie dans  une  couverture  et  j'appelai  mon  associé,  resté  en  sentinelle  sur 
le  bord  de  l'eau.  Un  coup  de  carabine  me  répondit,  et  le  Canadien  accourut 
vers  moi. 

—  Je  viens  d'en  envoyer  un  rejoindre  les  autres,  et  les  coquins  vont  nous  laisser 
encore  quelques  instants  de  répit  ;  mais  il  n'y  a  pas  de  temps  à  perdre. 

Je  confiai  aussitôt  mon  jeune  prisonnier  au  Canadien  et  je  coupai  les  entraves 


186  SCÈNES    DE    LA    VIE    SES    BOIS 

de  mon  cheval.  En  quelques  minutes,  deux  chevaux  furent  harnachés  tant  bien 
que  mal. 

—  En  selle!  dis-je  au  Canadien;  chargez-vous  de  nos  peaux,  je  fais  mon 
affaire  de  ce  jeune  garçon,  qui  ne  se  doute  pas  qu'il  aura  l'honneur  de  délivrer 
quelques  âmes  du  purgatoire;  ne  vous  inquiétez  pas  du  reste,  mon  cheval  obéit  à 
ma  voix,  et  le  vôtre  le  suivra. 

Je  coupai  les  liens  des  autres  animaux,  car  je  pensai  que  les  Indiens  emploie- 
raient à  réunir  leur  butin  dispersé  un  temps  précieux  pour  nous;  puis,  montant  à 
cheval,  je  les  poussai  dans  la  direction  du  gué  que  j'avais  remarqué  la  nuit  pré- 
cédente. Les  chevaux  et  les  mules  délivrés  hennissaient  de  joie,  les  Indiens  hur- 
laient comme  une  bandede  loups  qui  fuient  devant  un  j:iguar;  nos  cris  de  triomphe 
répondaient  à  tous  ces  cris,  et  les  échos  du  fleuve  répétaient  en  mugissant  un 
tapage  vraiment  infernal.  Arrivés  au  bord  opposé  de  la  rivière,  une  marche  forcée 
nous  mit  bientôt  à  l'abri  de  toute  poursuite,  et  c'est  ainsi  que  nous  sommes  arrivés 
ce  matin  à  l'hacienda,  après  avoir  reconquis  notre  butin,  mon  cheval,  et  fait  pri- 
sonnier un  jeune  Indien  que  je  vendrai  le  plus  cher  possible  ,  car  on  me  l'achè- 
tera pour  en  faire  un  chrétien  (1),  et  sa  rançon  me  servira  à  m'acquitter  envers  les 
âmes  du  purgatoire. 

Le  récit  de  Bermudes  était  terminé.  Après  une  courte  pause,  me  voyant  sans 
doute  plus  préoccupé  de  mon  propre  danger  que  de  ses  aventures,  le  chasseur 
mexicain  ajouta  : 

—  Il  est  temps  maintenant  de  songer  à  vous. 

—  Le  moment  est  donc  venu  ?  lui  demandai-je. 

—  Il  approche  du  moins,  reprit  le  chasseur.  Ne  vous  apercevez-vous  pas  que  le 
silence  devient  de  plus  en  plus  profond  autour  de  nous?  Ne  sentez-vous  pas  que 
l'odeur  des  plantes  a  presque  changé,  et  que,  sous  l'influence  de  la  nuit,  elles 
exhalent  de  nouveaux  parfums  ?  Quand  vous  aurez  plus  longtemps  vécu  dans  le 
désert,  vous  apprendrez  que  chaque  heure  du  jour  comme  chaque  heure  de  la  nuit 
y  a  sa  signification,  son  caractère  propre.  A  chaque  heure,  une  voix  se  tait,  comme 
une  voix  nouvelle  s'élève.  A  présent,  les  bêtes  féroces  vont  saluer  les  ténèbres, 
comme  demain  les  oiseaux  salueront  le  jour  qui  naîtra.  Nous  touchons  au  moment 
où  l'homme  perd  le  prestige  imposant  que  Dieu  a  mis  sur  son  front,  car  la  nuit 
son  œil  s'éteint,  tandis  que  celui  des  animaux  s'allume  et  perce  l'obscurité  la  plus 
profonde  :  l'homme  est  le  roi  du  jour,  le  jaguar  est  le  roi  des  ténèbres. 

En  prononçant  ces  mots  empreints  d'une  emphase  tout  espagnole,  le  chasseur 
se  leva  et  prit,  à  la  place  qu'il  avait  quittée,  un  paquet  qu'il  déroula  :  c'étaient 
deux  peaux  de  mouton  recouvertes  deleurtoison.  Puis  il  tira  son  couteau  de  sa  gaîne. 

—  Voilà  vos  armes,  me  dit-il. 

—  Et  que  diable  voulez-vous  que  je  fasse  de  cela  ?  lui  répondis -je.  J'espérais 
que  vous  alliez  me  donner  au  moins  une  carabine  ? 

—  Une  carabine!  reprit  Bermudes;  peusez-vous  que  j'en  aie  une  provision?  Je 
n'ai  que  celle-ci,  et,  quelque  bien  placée  que  je  la  croie  entre  vos  mains,  elle  le 
sera  mieux  encore  dans  les  miennes,  car  en  tout  il  faut  de  l'habitude,  et  vous 
m'avez  dit  que  c'était  la  première  fois  que  vous  chassiez  le  tigre. 

(1)  Bien  que  l'esclavage  n'existe  pas  au  Mexique,  la  loi  permet  d'acheter  ces  enfants, 
sous  le  prétexte  spécieux  de  les  convertir  à  la  foi  chrétienne;  celte  indulgence  de  la  loi 
favorise  parfois  d'odieuses  spéculations. 


EN    AMÉRIQUE.  187 

Maïasiete  s'obslinait  a  appeler  cela  chasser! 

—  Laissez-moi  vous  expliquer  au  moins,  continua-t-il,  l'usage  de  ces  armes. 
Vous  allez  rouler  ces  deux  peaux  autour  de  votre  bras  gauche,  et  vous  prendrez  le 
couteau  de  la  main  droite  ;  vous  mettrez  en  terre  le  genou  droit,  et  vous  appuierez 
votre  bras  enveloppé  sur  le  genou  gauche.  De  cette  façon,  le  bras  protégera  votre 
corps  et  votre  tête,  tandis  que  votre  genou  protégera  le  ventre,  car  les  tigres  ont 
la  mauvaise  habitude  de  chercher  à  éventrer  leur  ennemi  d'un  coup  de  patte.  Si 
vous  êtes  attaqué,  vous  présentez  votre  bras,  et,  pendant  que  les  crocs  de  l'animal 
s'enfoncent  dans  la  laine,  au  lieu  d'être  éventré,  c'est  vous  qui,  d'uD  coup  de 
couteau,  lui  ouvrez  le  ventre  de  bas  en  haut. 

—  Ceci  me  semble  incontestable,  lui  dis-je,  mais  j'aime  mieux  croire  que  deux 
chasseurs  comme  vous  ne  manqueront  pas  un  tigre;  mon  parti  est  pris,  je  chasse- 
rai les  mains  dans  mes  poches,  ce  sera  plus  original. 

■ —  Mais  s'il  y  en  a  deux  ? 

—  Eh  bien  !  vous  êtes  deux.  D'après  votre  raisonnement,  les  tigres  n'attaquent 
de  compagnie  que  dans  le  seul  cas  de  la  réunion  du  mâle  et  de  la  femelle  :  nous 
ne  pouvons  donc  avoir  sur  les  bras  plus  de  deux  tigres  à  la  fois...  à  moins  pour- 
tant qu'il  ne  nous  soit  réservé  cette  nuit  de  constater,  à  nos  dépens,  un  cas  de 
polygamie  contraire  à  toutes  les  lois  de  l'espèce. 

A  défaut  de  son  armure  de  peaux  de  mouton,  le  chasseur  insista  pour  me  faire 
prendre  le  couteau,  que  j'acceptai.  C'était  une  lame  longue  et  pointue,  avec  un 
manche  de  corne,  hérissé  de  gros  clous  de  cuivre.  Puis  les  deux  associés  amorcèrent 
leurs  carabines,  et  nous  n'échangeâmes  plus  d'autre  parole.  Tant  que  la  lune  n'a- 
vait pas  été  élevée  dans  le  ciel,  ses  rayons  obliques  avaient  encore  versé  çà  et  là  à 
travers  les  troncs  d'arbres  assez  de  lumière  pour  éclairer  les  labyrinthes  du  bois; 
mais,  au  moment  où  les  préparatifs  des  deux  chasseurs  furent  achevés,  la  lune 
dardait  perpendiculairement  à  la  terre  ses  clartés,  qui,  dès  lors  interceptées  par 
le  feuillage,  laissaient  la  forêt  dans  une  obscurité  complète,  tandis  qu'elles  se  ré- 
pandaient sans  obstacle  sur  la  source  et  sur  la  clairière  presque  aussi  vivement 
illuminées  qu'en  plein  jour.  Nous  étions  abrités  par  un  palétuvier  doot  les  bran- 
ches inclinées  vers  la  terre  formaient  une  arche  assez  large.  A  une  vingtaine  de 
pas  devant  nous,  retenu  par  la  longe  qui  l'attachait,  le  poulain,  dont  l'instinct  de- 
vait servir  de  guide  aux  chasseurs,  s'était  couché  près  de  la  source.  Je  le  vis 
bientôt  relever  la  tête  et  commencer  à  donner  des  signes  d'inquiétude.  A  cette 
inquiétude  vague  succédèrent  de  petits  cris  de  terreur  entrecoupés  et  des  efforts 
pour  briser  ses  liens;  ces  efforts  étant  impuissants,  il  resta  immobile,  mais  tout 
son  corps  tremblait,  et  ses  naseaux  laissaient  échapper  des  hennissements  d'an- 
goisse. Un  souffle  de  terreur  planait  dans  l'atmosphère.  Tout  à  coup  un  rugisse- 
ment caverneux,  parti  du  sommet  des  hauteurs  voisines,  fit  vibrer  les  échos  du 
bois.  Le  pauvre  animal  cacha  sa  tête  dans  l'herbe.  Un  profond  silence  suivit  ce 
formidable  avertissement.  Les  deux  chasseurs  sortirent  de  leur  retraite  en  se  cour- 
bant,  et  j'entendis  le  double  craquement  de  la  carabine  qu'ils  armaient. 

—  Restez  en  arrière,  me  dit  le  Canadien  à  voix  basse. 

—  Non  pas,  s'il  vous  plaît,  répondis-je  aussitôt;  j'aime  mieux  être  entre  vous. 
Puis  j'ajoutai  :  —  Croyez-vous  qu'il  y  en  ait  deux  ? 

Au  moment  où  le  Canadien  me  répondait  par  un  signe  dubitatif,  un  arbre  qui 
s'élevait  près  de  la  source,  parcouru  par  des  griffes  acérées,  trembla  depuis  les 
branches  inférieures  jusqu'au  sommet. 


188  SCÈNES    DE     LA     VIE    DES     BOIS 

—  Deux!  dit  le  chasseur  mexicain. 

—  Est-ce  tout  ?  demandai-je. 

—  Oui,  jusqu'à  présent. 

Un  rugissement  terrible  qui  éclata  à  mes  oreilles  comme  le  son  de  dix  clairons 
m'empêcha  d'ajouter  aucune  observation.  Je  vis  un  corps  fauve  et  blanc  s'abattre 
sur  le  poulain  que  la  terreur  aplatissait  contre  le  sol,  j'entendis  un  craquement 
d'os  brisés  suivi  presque  aussitôt  d'une  détonation  ;  c'était  le  Mexicain  qui 
avait  tiré. 

—  Votre  couteau,  dit-il  au  Canadien  en  sautant  en  arrière  près  du  coureur  des 
bois,  qui  s'apprêtait  à  faire  feu  à  son  tour  ;  à  vous,  là-haut  ! 

Je  levai  les  yeux  dans  la  direction  indiquée  par  Bermudes,  qui  saisit  le  couteau 
du  Canadien.  Au  sommet  et  à  travers  lés  rameaux  du  cèdre  incliné  sur  la  source, 
je  vis  deux  larges  prunelles  luisantes  comme  des  charbons  allumés  qui  épiaient 
tous  nos  mouvements  ;  c'était  le  second  jaguar  dont  la  queue  fouettait  le  feuil- 
lage et  faisait  tourbillonner  des  flocons  de  mousse  arrachée  aux  branches.  Immo- 
bile près  de  son  compagnon,  le  Canadien  ne  perdait  pas  de  vue  les  deux  prunelles 
sanglantes  dont  son  rifle  suivait  tous  les  mouvements.  Cependant  le  jaguar  blessé 
par  Bermudes  s'était  élancé  d'un  bond  jusqu'à  lui  :  la  lune  éclairait  alors  en  plein 
le  terrible  animal.  Une  de  ses  pattes,  presque  séparée  de  l'épaule  par  la  balle  du 
chasseur,  laissait  couler  des  flots  de  sang.  Ramassé  sur  lui-même  pour  tenter  un 
dernier  élan,  le  jaguar  courbait  la  tête  et  rampait  en  rugissant  avec  fureur.  Ses 
prunelles  enflammées  se  dilataient  outre  mesure.  Bermudes,  calme  et  sur  la  dé- 
fensive, le  regardait  fixement  en  faisant  luire  à  ses  yeux  la  lame  de  son  couteau. 
Enfin  le  jaguar  recueillit  ses  forces  et  bondit  en  avant  ;  mais  ses  muscles,  déchirés 
par  la  balle,  avaient  faibli,  et  il  retomba  épuisé  à  la  place  que  le  chasseur  venait 
d'abandonner  en  sautant  de  côté.  Rien  ne  me  séparait  plus  du  tigre  quand,  frappé 
deux  fois  par  le  poignard  du  brave  Matasiete,  il  poussa  un  dernier  et  effroyable 
rugissement,  se  tordit  et  expira  :  la  lame  lui  avait  traversé  le  cœur. 

—  C'est  égal,  s'écria  Bermudes,  voilà  une  peau  affreusement  abîmée  ;  je  ne 
parle  pas  de  la  mienne,  et  il  me  montrait  son  bras  déchiré  par  une  longue  estafi- 
lade. Il  achevait  ;i  peine  qu'un  second  rugissement  se  fit  entendre  du  côté  du 
cèdre  :  une  détonation  y  répondit,  et  un  bruit  de  branches  brisées,  suivi  d'une 
lourde  chute,  annonça  un  de  ces  coups  d'adresse  qu'un  riflcman  du  nord  est  seul 
capable  d'exécuter.  Le  Canadien  avait  visé  son  ennemi,  au  juger,  entre  les  deux 
yeux.  Quand  les  deux  chasseurs,  faisant  le  tour  du  bassin,  eurent  retrouvé  le  corps 
du  jaguar,  leurs  cris  de  triomphe  m'apprirent  que  l'infaillible  coup  d'oeil  du  Cana- 
dien ne  l'avait  pas  trompé.  Je  m'approchai,  non  sans  quelque  compassion,  d'une 
autre  victime  de  l'homme  et  du  tigre,  je  veux  parler  du  poulain  sacrifié.  Le  pauvre 
animal  gisait  immobile  sur  l'herbe.  Une  empreinte  saignante  sur  le  sommet  de  la 
tête,  une  autre  sur  le  museau,  et  la  fracture  complète  des  vertèbres  du  cou  prou- 
vaient que  la  mort  avait  dû  être  instantanée.  Déjà  raide  et  glacé  comme  lui,  le 
premier  jaguar  gisait  à  ses  côtés,  et  je  le  mesurais  encore  de  l'œil,  mais  à  dis- 
tance, quand  les  deux  associés  arrivèrent,  traînant  la  femelle,  dont  la  balle  avait 
brisé  le  crâne.  Cette  fois,  du  moins,  la  peau  restait  intacte. 

—  Savez-vous  que  vous  chassez  parfaitement  le  jaguar,  seigneur  cavalier?  me 
dit  Bermudes. 

—  C'est  vrai,  mais  il  faut  que  j'y  sois  forcé. 

—  Comment  forcé  ? 


EN     AMÉRIQUE.  189 

—  Eh  parbleu!  pouvais-je  m'en  aller?  qu'auriez-vous  dit  si  j'avais  refusé  de 
rester  avec  vous  ? 

—  J'aurais  dit  que  vous  aviez  peur. 

—  El  que  direz-vous  maintenant? 

—  Que  vous  êtes  un  brave  ! 

—  Eh  bien!  c'est  ce  qui  vous  trompe,  répliquai-je;  j'ai  eu  peur,  très-peur 
même,  et  je  suis  resté  ! 

Les  deux  chasseurs  se  montrèrent  disposés  à  passer  la  nuit  près  du  butin 
qu'ils  avaient  si  bien  acquis.  Pour  moi,  qui  ne  pouvais  que  gagner  à  échanger  les 
carreaux  de  ma  chambre  contre  un  bon  lit  de  mousse,  je  me  rangeai  à  leur  avis, 
à  condition  toutefois  qu'on  allumerait  du  feu.  Mon  désir  fut  satisfait.  Notre 
foyer  répandit  bientôt  de  joyeuses  lueurs  sur  les  beaux  arbres  qui  ombra- 
geaient la  source,  et  les  harmonies  de  la  solitude  ne  tardèrent  pas  à  nous  en- 
dormir. 

Le  lendemain  matin,  à  mon  réveil,  je  trouvai  les  deux  associés,  les  bras  ensan- 
glantés, la  chemise  retroussée  jusqu'au  coude,  occupés  à  écorcher  les  deux 
jaguars.  Quand  ils  eurent  fini  cette  besogne,  qu'ils  avaient  accomplie  avec  la  dex- 
térité de  gens  habitués  à  de  semblables  opérations,  ils  chargèrent  les  peaux  sur 
leurs  épaules,  et  nous  reprîmes  tous  les  trois  le  chemin  de  l'hacienda.  Des  félici- 
tations sans  nombre  nous  accueillirent  à  notre  arrivée,  la  belle  Maria-Antonia 
voulut  bien  y  joindre  les  siennes  ;  je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  je  n'en  pris  natu- 
rellement qu'une  part  très-modeste. 

—  Ah  çà  !  mon  fils,  dit  don  Ramon  à  Bermudes  après  lui  avoir  compté  les 
vingt  piastres  de  prime  pour  les  deux  têtes  de  jaguars,  il  y  a  ici  une  foule  de 
prétentions  à  l'égard  du  jeune  païen  que  tu  as  ramené.  Chacun  de  nous  voudrait 
acheter  une  occasion  méritoire  d'être  agréable  à  Dieu  en  arrachant  une  âme  aux 
griffes  de  Satan,  et  j'espère  que  tu  seras  raisonnable  dans  tes  désirs. 

Bermudes  se  gralla  l'oreille,  passa  la  main  plusieurs  fois  dans  son  épaisse  che- 
velure, et  répondit  : 

—  J'ai  fait  vœu  de  consacrer  le  produit  de  ma  prise  aux  âmes  du  purgatoire. 
Or,  comme  nous  voulons  tous  faire  une  œuvre  également  méritoire,  je  ne  saurais 
l'estimer  à  un  prix  trop  élevé,  comme  aussi  vous  ne  sauriez  acheter  trop  cher  cette 
occasion  d'être  agréable  à  Dieu. 

Ce  dilemme  du  rusé  chasseur  sembla  fort  embarrassant  au  seigneur  don  Ramon, 
qui  jugea  prudent  de  remettre  la  discussion  à  un  moment  plus  favorable.  Il  se 
relira,  laissant  Bermudes  répondre  aux  nombreuses  questions  qui  de  toutes  parts 
lui  étaient  adressées.  Parmi  les  assistants,  un  seul  ne  paraissait  point  partager  la 
curiosité  générale.  Il  se  tenait  à  l'écart,  faisant  sauter  en  l'air  une  piastre  qu'il 
avait  dans  la  main,  et  murmurait  entre  ses  dents  : 

—  Je  n'ai  jamais  joué  d'Indiens  sur  une  carte,  ce  serait  pourtant  une  belle 
partie,  surtout  avec  mon  infaillible  Martingale. 

Puis,  s'approchant  de  moi,  ce  dernier  personnage,  qu'on  a  déjà  reconnu,  me 
dit  à  voix  basse  : 

—  Je  n'ai  pas  oublié  votre  recommandation ,  seigneur  cavalier,  voici  votre 
piastre  que  je  vous  ai  promis  de  réserver  pour  une  occasion  solennelle,  et  je 
tiendrai  parole. 

La  nuit  venue,  je  méditais  dans  ma  chambre  sur  l'inutilité  d'un  plus  long 
séjour  à  l'hacienda,  où  rien  ne  me  retenait  désormais,  quand  on  vint  frapper  à 


190  SCÈNES    SE    LA    VIE    DES    BOIS    EN    AMÉRIQUE. 

ma  porte,  qui  s'ouvrit  sur  mon  invitation.  Je  vis  entrer  le  chasseur  mexicain,  dont 
le  front  était  soucieux. 

—  Seigneur  cavalier,  me  dit-il,  vous  qui  chassez  si  bien  le  tigre,  vous  plairait-il 
de  nous  accompagner  encore  à  la  chasse  aux  loutres,  et,  par  occasion,  à  la  chasse 
aux  Indiens  ? 

—  Ceci  mérite  réflexion,  lui  répondis-je  ;  les  plus  belles  choses  sont  celles  dont 
il  faut  le  moins  abuser.  Je  suis  fort  satisfait  de  ma  chasse  aux  tigres,  celle  aux 
loutres  me  sourirait  assez,  mais  je  refuse  formellement  de  chasser  à  l'Indien. 

Bermudes  soupira  d'un  air  tragique. 

—  Hélas!  seigneur  cavalier;  je  n'en  puis  dire  autant:  il  faut  que  je  donne 
encore  la  chisse  à  ces  païens.  J^ai  joué!  j'ai  perdu  mon  Indien  avec  ce  drôle  si 
bien  nommé  Martingale,  et  les  âmes  du  purgatoire  sont  de  nouveau  obligées  de 
me  faire  crédit  ! 

Après  avoir  cherché  à  consoler  de  mon  mieux  le  pauvre  chasseur,  je  convins 
de  quitter  l'hacienda  le  lendemain  avec  lui  et  le  Canadien;  puis  je  le  congédiai, 
sans  me  dissimuler  que  la  créance  des  âmes  du  purgatoire  était  fort  aventurée,  et 
qu'elles  couraient  grand  risque  de  n'avoir  jamais  en  Bermudes  qu'un  débiteur 
insolvable. 

Gabriel  Ferry. 


DE  L'ASSOCIATION 

LITTÉRAIRE  ET  SCIENTIFIQUE 

EN  FRANCE. 


i. 

LES  SOCIÉTÉS  SAVANTES  ET  LITTÉRAIRES  DE  PARIS. 


I. 

De  toutes  les  institutions  du  passé,  les  académies,  les  associations  scientifiques 
et  littéraires  sont  peut-être  celles  qui,  même  en  subissant  d'inévitables  transfor- 
mations, ont  traversé  avec  le  plus  de  persistance  le  cours  des  âges.  Toujours  indé- 
pendantes, dans  les  républiques  comme  dans  les  monarchies,  respectées  par  les 
pouvoirs  les  plus  ombrageux,  protégées  par  les  rois  les  plus  ignorants,  elles  repré- 
sentent à  toutes  les  époques  le  droit  de  penser  librement  et  de  s'associer  pour 
penser.  Nées  de  la  philosophie  et  de  la  rhétorique,  elles  ont  fini  par  embrasser 
dans  leur  ensemble  toutes  les  connaissances  humaines.  On  peut  reprocher  sans 
doute  aux  hommes  qu'elles  ont  de  tout  temps  attirés  dans  leur  sein,^même  à  ceux 
qui  ont  laissé  de  leur  passage  dans  ce  monde  les  traces  les  plus  éclatantes,  des 
jalousies  mesquines,  des  préventions  injustes,  et  ces  passions  étroites  que  déve- 
loppe trop  souvent  l'amour  de  la  science  et  de  la  gloire;  mais  sans^aucun  doute 
elles  ont  fait  naître  l'activité,  discipliné  les  efforts  individuels,  confondu  les 
diverses  classes  dans  la  plus  noble  de  toutes  les  aristocraties,  celle  du  talent  et  de 


192  IES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

la  moralité,  multiplié  les  relations  entre  les  peuples,  stimulé  le  travail,  contribué 
à  former  les  langues  et  souvent  à  contenir  le  débordement  de  théories  funestes. 
C'est  par  l'université  de  Paris  que  la  France  a  dominé  le  mouvement  intellectuel 
du  moyen  âge,  c'est  par  les  académies  qu'elle  domine  encore  aujourd'hui  le  mou- 
vement scientifique.  Les  annales,  et  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  biographie  des 
corps  savants,  occupent  dans  notre  histoire  littéraire  une  large  place.  On  a  fait 
de  longues  dissertations  pour  en  démontrer  l'importance  ;  on  a  fait  des  épigrammes 
plus  ou  moins  piquantes  pour  en  prouver  l'inutilité.  Aujourd'hui  les  panégyri- 
ques comme  les  satires  ont  fait  leur  temps.  C'est  en  dressant  la  statistique  des 
corps  savants,  c'est  en  écrivant  leur  histoire  qu'on  les  critique  et  qu'on  les  loue. 

Sans  remonter  jusqu'à  ['histoire  de  Pelisson  ou  jusqu'à  celle  de  Fontenelle, 
qu'on  réimprime  toujours  et  que  probablement  on  ne  fera  jamais  oublier;  sans 
parler  des  travaux  de  Jarckius  sur  les  académies  italiennes,  du  recueil  trop  peu 
connu  de  Sérieys  ou  du  répertoire  de  Reuss,  nous  avons  vu  paraître  dans  ces  der- 
nières années  un  grand  nombre  d'ouvrages  uniquement  consacrés  aux  sociétés 
savantes.  Quelques-unes  d'entre  elles  écrivent  leur  histoire;  elles  publient  des 
mémoires,  des  journaux  :  enfin  le  gouvernement  vient  de  leur  consacrer  un 
Annuaire,  qui  se  continuera  régulièrement  et  dans  lequel  sera  consignée  l'analyse 
de  leurs  travaux.  Le  nombre  de  ces  sociétés  s'est  accru  dans  une  proportion  vrai- 
ment notable;  il  y  a  donc  intérêt,  nous  le  pensons,  à  dresser  une  sorte  de  statis- 
tique de  la  France  académique,  à  chercher  ce  que  les  associations  qui  ont  pour 
but  l'étude  des  lettres,  des  sciences,  de  l'économie  politique,  agricole,  indus- 
trielle, ont  fait  pour  la  cause  du  progrès  sérieux.  Le  sujet  est  neuf,  et  pour  faire 
mieux  comprendre  le  mouvement  de  ces  dernières  années,  les  révolutions  pro- 
fondes qui  s'accomplissent  insensiblement  dans  les  paisibles  domaines  de  l'intelli- 
gence, nous  remonterons  jusqu'aux  origines. 

A  l'heure  où  les  premières  ombres  de  la  nuit  descendaient  sur  les  promontoires 
de  la  Grèce,  les  penseurs  d'Athènes  s'assemblaient  sous  les  beaux  ombrages  des 
jardins  d'Acadème.  Là  on  parlait  des  dieux,  de  l'âme,  de  la  nature,  et  tout  citoyen 
libre,  eût-il  même  un  manteau  troué,  pouvait  s'asseoir,  pour  écouter,  sur  un  bloc 
de  marbre  et  toucher  la  main  du  maître.  Ces  membres  de  l'institut  grec  ne  travail- 
laient point  à  la  confection  du  lexique,  et  ils  laissaient  à  la  république  le  soin  de 
donner  les  prix  de  vertu.  Supérieurs  à  toutes  les  intrigues,  occupés  seulement  de 
la  recherche  de  la  vérité,  et  par  cela  même  plus  grands  que  tous  ceux  qui  les  ont 
suivis,  ils  ont  laissé  comme  souvenir  de  leur  passage  sur  celte  terre  un  nom  em- 
prunté à  leur  belle  langue  pour  nommer  dans  tous  les  âges  les  associations  formées 
par  les  philosophes  et  les  savants. 

L'Egypte  monarchique,  comme  la  Grèce  républicaine,  eut  ses  académies.  Pto- 
lémée  Soter  avait  fondé  à  Alexandrie  un  institut  célèbre  dans  le  quartier  du 
Iirucchium,  au  voisinage  de  la  célèbre  bibliothèque.  Ici  déjà  on  s'éloigne  de  la 
sagesse  et  de  l'indépendance  antique,  on  touche  à  l'académie  royale.  Les  mem- 
bres de  l'institut  de  Brucchium  sont  payés  par  le  prince,  logés  par  lui.  Ils  ont  une 
promenade,  une  salle  commune  pour  prendre  leurs  repas,  et  pour  tenir  leurs  con- 
férences une  autre  salle  garnie  de  sièges  numérotés.  Rome  s'écarte  encore  plus 
qu'Alexandrie  de  la  tradition  d'Athènes.  Elle  emprunte,  dans  son  déclin,  à  la  Grèce 
et  à  l'Egypte,  la  mode  des  réunions  scientifiques  et  littéraires;  mais  les  académies 
romaines  étaient  plutôt  des  écoles  que  des  associations,  et,  si  l'on  en  juge  d'après 
quelques  mots  de  Tacite,  elles  exercèrent  sur  les  mœurs  publiques  une  désas- 


ET     LITTERAIRES.  195 

treuse  influence,  en  substituant  à  l'éducation  par  la  famille  l'éducation  par  les 
rhéteurs  et  les  pédants. 

Quant  à  nous,  enfants  de  ces  Gaulois  que  le  dieu  de  l'éloquence  conduisait 
attachés  par  l'oreille  avec  des  rênes  d'or,  c'est  à  l'empereur  Claude  que  nous 
devons  l'importation  des  cercles  et  des  concours  académiques.  On  sait  que,  pour 
se  distraire  des  soins  du  gouvernement  et  de  ses  mésaventures  conjugales,  ce 
maître  hébété  de  l'empire  ouvrit  à  Lyon  des  combats  de  rhétorique  où  les  vaincus 
devaient  effacer  avec  leur  langue  toutes  les  phrases  mal  sonnantes,  sous  peine 
d'être  jetés  dans  le  Rhône.  La  gloire  du  triomphe  ne  compensant  point  les  désagré- 
ments de  la  défaite,  ces  luttes  furent  accueillies  avec  peu  de  faveur;  bientôt  les 
invasions  barbares  firent  oublier  la  rhétorique  ,  et  il  faut  attendre  jusqu'à  Charle- 
magne  pour  retrouver  dans  la  Gaule  les  traces  d'une  académie.  Quoi  qu'on  ait  dit 
à  la  gloire  du  grand  empereur,  et  bien  que  lui-même  scandât  fort  agréablement 
le  vers  latin,  comme  le  témoigne  un  fragment  poétique  récemment  découvert,  les 
écrits  du  savant  Alcuin,  un  des  astres  de  la  pléiade  carlovingienne ,  permettent 
de  penser  que  V académie  palatine  n'eut  jamais,  au  point  de  vue  intellectuel, 
qu'une  importance  fort  secondaire. 

Jusque-là  l'académie  avait  été  chose  princière;  mais  la  révolution  du  xne  siècle, 
en  appelant  les  bourgeois  à  la  liberté,  en  leur  donnant  le  droit  de  posséder  pour 
eux-mêmes,  de  s'associer  et  de  penser  autant  qu'on  le  pouvait  faire  alors,  éveilla 
en  eux  l'instinct  des  distractions  de  l'esprit,  et  il  se  forma  au  sein  des  corpora- 
tions industrielles  des  associations  poétiques  qui  contribuèrent,  autant  que  les 
jeux  scéniques,  les  pèlerinages  et  les  processions,  à  distraire  nos  aïeux  au  milieu 
des  maux  sans  nombre,  pestes,  guerres  ou  famines,  qui  pesèrent  sur  le  moyen  âge. 
A  côté  de  ces  associations  brutales  ou  grotesques,  cornards,  turhipins,  bandes 
joyeuses  de  l'abbé  Maugouverne,  qui  bafouaient  tous  les  scandales  ou  parodiaient 
toutes  les  choses  respectées,  se  formèrent  des  confréries  de  Notre-dame  du  Puy, 
du  Palinod,  de  la  fosse  aux  ballades,  véritables  académies  municipales  où  l'on 
chantait  les  louanges  de  la  Vierge  et  les  histoires  des  seigneurs  Anchiens.  On  n'a 
guère  remarqué  et  cité  que  les  jeux  floraux;  mais,  sous  d'autres  noms  et  avec 
moins  d'apparat,  bien  des  villes  du  nord  avaient  des  institutions  pareilles.  Tou- 
louse donnait  des  fleurs;  dans  le  nord,  on  donnait  du  vin  clairet,  des  alouettes 
d'argent,  et  nous  avons  vu,  dans  un  vieux  registre  d'échevinage,  l'une  de  ces 
pièces  honorées  de  la  couronne  municipale  où  le  vainqueur  comparait  la  comtesse 
d'Artois  à  la  vierge  Marie,  en  lui  souhaitant,  avec  une  grâce  infinie  et  dans  le  plus 
doux  langage,  autant  d'années  de  fraîcheur  et  de  beauté  qu'il  pouvait  entrer  de 
bouquets  de  roses  dans  la  chapelle  de  la  reine  des  anges. 

Du  reste,  en  France,  les  associations  littéraires  du  moyen  âge  n'ont  exercé 
qu'une  très-faible  influence  sur  la  marche  des  idées,  sur  les  progrès  de  la  langue. 
Sous  ce  rapport,  l'Italie  nous  a  singulièrement  devancés.  Dès  le  xve  siècle,  les 
savants  de  la  péninsule  se  réunirent,  sous  les  titres  les  plus  bizarres,  pour  tra- 
vailler au  perfectionnement  de  l'idiome  national,  discuter  les  plus  hautes  questions 
de  la  philosophie,  rechercher  et  mettre  en  lumière  les  écrivains  de  l'antiquité. 
Bologne  avait  dix-huit  académies,  Rome  en  avait  seize,  Naples  huit,  Milan  vingt- 
cinq,  Florence  huit,  et  sans  compter  celles  qui  se  sont  fait  une  célébrité  par  la 
bizarrerie  de  leur  nom  seul,  Telles  que  les  académies  des  ardents,  des  altérés, 
des  endormis,  des  humoristes,  des  inquiets,  des  ensevelis,  des  illuminés,  des 
muets,  des  fous,  etc.,  il  en  est,  comme  l'académie  platonique  et  l'académie  délia 


194  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

Crusca,  qui  ont  mérité,  par  l'importance  de  leurs  travaux,  une  place  glorieuse 
dans  les  annales  de  l'esprit  humain.  Marcile  Ficin,  Pic  de  la  Mirandole,  Ange 
Politien,  Machiavel,  prirent  une  part  active  aux  travaux  de  l'académie  platonique. 
Le  Tasse  eut  avec  les  membres  de  la  Crusca  des  démêlés  qui  sont  restés  célèbres, 
et  l'on  vit  souvent  éclater  entre  les  sociétés  des  différentes  villes  des  rivalités  non 
moins  ardentes  que  les  haines  qui  divisaient  les  républiques;  c'étaient  dans  les 
rapports  de  la  vie  littéraire  les  mêmes  jalousies,  les  mêmes  inimitiés,  les  mêmes 
perfidies  que  dans  la  vie  politique.  L'épigramme,  il  est  vrai,  remplaçait  le  poi- 
gnard, mais  les  blessures  n'étaient  pas  moins  profondes,  et,  tandis  que  chez  nous 
les  luttes  académiques  s'élèvent  à  peine  à  la  hauteur  d'une  querelle  entre  Vadius 
et  Trissotin,  elles  prennent  en  Italie,  même  de  notre  temps,  les  proportions  d'une 
véritable  guerre  civile. 

Le  grand  mouvement  de  la  renaissance  fit  sentir  plus  vivement  aux  hommes 
préoccupés  des  sciences  et  des  lettres  le  besoin  d'associer  leurs  travaux  et  leurs 
efforts.  Dès  la  première  partie  du  xvie  siècle,  quelques  villes  françaises  eurent  de 
véritables  académies,  et,  en  ce  point,  elles  devancèient  la  capitale  de  près  d'un 
siècle.  Les  Lyonnais,  jaloux  de  renouer  la  chaîne  des  temps  et  d'ajouter  à  la  mo- 
derne illustration  de  leur  cité  l'éclat  d'une  gloire  antique,  reconstruisirent,  sous 
le  titre  d'Jtliœncum  Lugckmcnse  restitution,  l'académie  que  Drusus  et  Claude 
avaient  honorée  de  leur  protection.  Un  an  après  la  conquête  de  la  Bresse  par 
François  Ier,  en  1556,  on  trouve  à  Bourg  une  société  libre  des  sciences  cl  des 
arts,  qui  avait  fait  graver  sur  la  maison  où  elle  tenait  ses  séances  ces  penta- 
mètres caractéristiques  : 

Picridum  domus  haec  :  sacros  haurirc  liquores 

Si  cupis,  hanc  adeas,  docla  Minerva  rogat. 
Ingenuas  artrs  sub  teclo  hoc  clamai  Apollo, 

Atquc  suum  quoevis  musa  agit  oUîcium. 

Désormais  l'impulsion  était  donnée,  et  lorsque  Bichelieu  fonda  l'Académie  fran- 
çaise, lorsque  Colbert,  en  1G66,  fonda  l'Académie  des  sciences,  ces  grands  mi- 
nistres ne  firent  que  consacrer,  par  une  sanction  officielle,  des  institutions  qui 
depuis  longtemps  déjà  avaient  reçu  la  sanction  de  l'usage.  Ici,  d'ailleurs,  comnie 
en  bien  d'autres  points,  les  rêveurs,  ou  si  l'on  veut  les  philosophes,  avaient  de- 
vancé les  hommes  d'étal,  et  dans  la  célèbre  utopie  de  Bacon,  la  Nouvelle  Atlan- 
tide, il  est  parlé  d'un  institut  de  Salomon,  divisé,  comme  l'Institut  de  France,  en 
diverses  sections,  mécanique,  physique,  histoire  naturelle,  etc.  «  Notre  but,  dit 
un  des  membres,  est  la  découverte  des  causes  et  la  connaissance  des  principes 
pour  étendre  les  limites  de  l'empire  de  l'homme  sur  la  matière.  »  En  donnant 
pour  base  à  toutes  les  études  l'observation  et  l'expérience,  Bacon  inaugurait  en 
quelque  sorte  dans  la  société  moderne  le  principe  de  l'association  intellectuelle, 
et  par  cela  même  les  académies.  Perdu  dans  l'infini  de  sa  pensée  et  arrêté  dès  les 
premiers  pas  par  le  mystère  et  l'inconnu,  l'homme  allait  chercher  parmi  ses 
semblables  d'autres  yeux,  d'autres  esprits,  pour  voir,  pour  penser  avec  lui. 


ET     LITTÉR.AIKES.  195 


II. 


Les  encouragements  prodigués  par  Louis  XIV  aux  membres  des  académies  de 
la  capitale,  l'empressement  de  ce  prince  et  de  ses  ministres  à  favoriser  le  progrès 
scientifique  et  littéraire,  développèrent  rapidement  dans  la  province  l'esprit 
d'association.  Arles,  Villefranche,  Nîmes,  Angers,  Soissons,  avaient,  à  la  fin  du 
xviie  siècle,  des  académies  dûment  autorisées  par  lettres  patentes.  Du  reste,  les 
préoccupations  de  ces  diverses  sociétés  étaient  exclusivement  littéraires,  et  comme 
elles  se  croyaient  obligées  envers  le  monarque  plutôt  qu'envers  le  pays,  elles 
acquittaient  leur  dette  en  célébrant  chaque  année  les  triomphes  du  roi  ou  la 
naissance  des  princes  dans  une  pièce  de  vers  méditée,  rimée,  revue  et  corrigée 
par  tous  les  membres  réunis. 

Dans  le  cours  du  xvme  siècle,  les  sociétés  savantes  se  multiplient  en  province; 
l'horizon  des  idées  s'agrandit  autour  d'elles;  elles  abordent  les  hauts  problèmes 
de  la  science,  de  l'histoire,  de  la  philosophie,  et  rallient  à  leurs  travaux,  à  leurs 
concours,  des  hommes  dont  la  gloire  appartient  à  la  France  entière.  C'est  ainsi 
que  l'académie  de  Bordeaux  reçut  de  Montesquieu  lui-même,  comme  une  con- 
fidence intime,  la  communication  des  premiers  chapitres  de  l'Esprit  des  Lois,  el 
que  Dijon,  en  1750,  couronna  le  magnifique  réquisitoire  de  Rousseau  contre  les 
sciences  et  les  arts.  La  banqueroute  de  Law,  en  désabusant  les  esprits  des  jeux 
hasardeux  de  la  finance,  tourna  l'attention  publique  vers  l'inaliénable  richesse 
des  peuples,  l'agriculture,  et  les  sociétés  agricoles  vinrent  s'ajouter  bientôt  aux 
sociétés  littéraires.  En  1788,  on  comptait  dans  la  province,  si  l'on  s'en  rapporte 
à  la  liste  insérée  dans  YAlmanach  royal,  quarante-huit  sociétés  agricoles,  litté- 
raires, scientifiques,  médicales  et  artistiques.  Quelques-unes  ont  laissé  d'excellents 
mémoires,  et  le  plus  grand  éloge  qu'on  puisse  faire  de  leurs  travaux,  c'est  de 
rappeler  le  jugement  qu'en  a  porté  Voltaire  :  «  Elles  ont  fait  naître  l'émulation, 
dit  l'immortel  écrivain;  elles  ont  forcé  au  travail,  accoutumé  les  jeunes  gens  à  de 
bonnes  éludes,  dissipé  l'ignorance  et  les  préjugés  de  quelques  villes,  inspiré  la 
politesse,  et  chassé  autant  qu'on  peut  le  faire  le  pédantisme.  » 

Par  décret  du  8  août  1793,  la  convention  supprima  toutes  les  académies  auto- 
risées par  lettres  royales,  non  pas,  comme  on  l'a  dit,  en  haine  de  la  science,  mais 
pour  les  reconstituer  sur  de  plus  larges  bases.  L'Institut  fut  rétabli  en  vertu  de  la 
loi  du  3  brumaire  an  IV;  autour  de  l'Institut  se  groupèrent  en  divers  cercles  des 
savants  et  des  gens  de  lettres  avides  de  travailler  à  l'utilité  générale  et  à  la  gloire 
du  pays.  La  Société  philotechnique  el  V Athénée  des  Arts  se  distinguèrent  surtout 
par  leur  zèle  et  leur  activité.  Trois  jours  avant  la  mort  de  Lavoisier,  l'Athénée 
députa  vers  ce  savant  illustre  plusieurs  de  ses  membres  pour  lui  porter  une  cou- 
ronne, et,  comme  le  disait  Lakanal,  «  après  avoir  honoré  les  victimes  au  pied  de 
l'échafaud,  on  adoptait  leurs  enfants.  »  La  science  et  le  patriotisme  marchaient 
de  front  à  cette  grande  époque;  en  même  temps  que  les  sociétés  savantes  orga- 
nisaient le  programme  des  fêtes  patriotiques,  en  même  temps  qu'elles  étaient 
chargées  de  Yapothéose  civique,  c'est-à-dire  de  l'éloge  des  citoyens  morts  pour  le 
pays,  elles  ouvraient  des  cours  publics  où  professaient  Lamarck,  Cuvier,  Four- 
croy,  Monge,  Chénier.  Les  services  rendus  par  les  sociétés  de  Paris,  pendant  les 


106  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

mauvais  jours  de  la  révolution,  sont  incontestables,  et  le  comité  de  salut  public 
pouvait  dire  justement  que,  seules  au  milieu  du  silence  effrayant  et  général  de 
V instruction,  elles  avaient  fait  entendre  la  voix  de  la  science. 

Sous  l'empire,  le  mouvement  académique  fut  surtout  littéraire;  il  en  fut  de 
même  sous  la  restauration.  A  cette  date,  un  grand  nombre  d'académies  s'appli- 
quèrent à  mériter,  par  la  pureté  de  leurs  sentiments  monarchiques,  le  litre  de 
royale.  On  peut  citer,  comme  type  de  ces  réunions  bien  pensantes,  la  Société  des 
bonnes  lettres,  fondée  à  Paris  le  15  février  1821.  Cette  association,  qui  comptait 
parmi  ses  membres  actifs  MM.  de  Chateaubriand,  de  Genoude,  Raoul-Rochette, 
Nodier,  avait  pour  but  de  rendre  toutes  les  muses  royalistes  et  d'en  faire  les  inter- 
prètes de  la  France  monarchique.  On  publiait  des  annales  que  la  Société  des  6o;«s 
livres  recommandait  dans  ses  prospectus.  Pour  disposer  les  abonnés  en  faveur  de 
cette  publication,  le  direcleur,  M.  le  baron  Trouvé,  inséra  en  tête  du  premier 
volume  des  vers  «  que  la  muse  harmonieuse  de  M.  Ancelot  avait  fait  entendre  à 
la  naissance  d'un  auguste  enfant.  »  Les  Annales,  qui  se  soutinrent  pendant  plu- 
sieurs années  avec  quelque  succès  dans  le  monde  monarchique,  cessèrent  de 
paraître  en  1829,  faute  d'abonnés,  car  les  sympathies  n'étaient  plus  aux  muses 
royalistes.  La  Société  des  bonnes  lettres  avait  manqué  son  but,  mais  le  recueil 
qu'elle  a  publié  n'est  pas  sans  intérêt,  et  on  le  consultera  toujours  avec  fruit  pour 
l'histoire  des  variations  politiques  et  littéraires  de  notre  temps. 

La  guerre  des  classiques  et  des  romantiques,  cette  guerre  acharnée  qui  a  Dni, 
comme  toujours,  par  un  traité  de  paix,  enfanta  quelques  tentatives  d'académies, 
qu'on  voulait  opposer  à  la  vieille  et  décrépite  institution  de  Richelieu,  comme 
aujourd'hui  on  oppose  le  phalanstère  aux  villes  des  civilisés.  Le  romantisme  eut 
ses  initiés  comme  les  religions  naissantes,  et  le  cénacle  fut  fondé,  académie 
abstraite  opposée  à  l'Académie  française,  qui  alors  ne  s'attendait  guère  à  voir 
siéger  dans  ses  rangs  les  principaux  chefs  de  l'armée  ennemie.  L'influence 
qu'exerça  le  cénacle  sur  le  développement  de  notre  poésie  lyrique,  bien  que  res- 
serrée dans  les  limites  de  l'école,  fut  salutaire  à  certains  égards;  mais  la  poétique 
assemblée  eut  aussi  ses  faiblesses,  trop  souvent  elle  décerna  un  peu  à  la  légère  les 
brevets  de  génie  et  d'immortalité.  De  trop  faciles  ovations,  dont  quelques  talents 
privilégiés  pouvaient  seuls  braver  l'action  énervante,  devaient  vite  amollir  des 
natures  moins  heureusement  douées.  Celte  lâcheuse  tendance  à  surexciter  les 
ambitions  poétiques  s'est  conservée  dans  notre  littérature.  Le  cénacle  a  disparu, 
mais  ses  traditions  n'ont  pas  toutes  péri,  et,  tons  les  jours,  déjeunes  muses  qui 
se  trompent  d'époque  viennent  expier  devant  le  public  l'erreur  où  les  ont  jetées 
quelques  éloges  irréfléchis. 

Une  ère  nouvelle  commence,  pour  les  sociétés  savantes,  avec  la  révolution  de 
juillet.  L'attention  des  esprits,  en  se  tournant  d'une  part  vers  l'étude  des  pro- 
blèmes sociaux,  de  l'autre  vers  l'application  des  sciences  aux  progrès  matériels, 
appela  de  ce  côté  les  efforts  des  associations  académiques.  Dans  une  circulaire 
ministérielle  écrite  en  1854,  et  signée  de  M.  Guizot,  nous  lisons  ce  remarquable 
passage  :  «  Au  moment  où  l'instruction  populaire  se  répand  de  toutes  parts,  au 
moment  où  les  efforts  dont  elle  est  l'objet  amènent  dans  les  classes  nombreuses 
qui  sont  vouées  au  travail  manuel  un  mouvement  d'esprit  énergique,  il  importe 
beaucoup  que  les  classes  aisées,  qui  se  livrent  au  travail  intellectuel,  ne  se  lais- 
sent point  aller  à  l'indifférence  et  à  l'apathie.  Plus  l'instruction  élémentaire  de- 
viendra générale  et  active,  plus  il  est  nécessaire  que  les  hautes  études,  les  grands 


ET     LITTÉRAIRES.  197 

travaux  scientifiques,  soient  également  en  progrès;  si  le  mouvement  intellectuel 
allait  toujours  croissant  dans  les  masses,  pendant  que  l'inertie  régnerait  dans  les 
régions  élevées  de  la  société,  il  en  résulterait  tôt  ou  lard  une  dangereuse  pertur- 
bation ;  je  regarde  donc  comme  un  devoir  imposé  au  gouvernement,  dans  l'intérêt 
social,  de  prêter  également  son  appui,  et  d'imprimer,  autant  qu'il  est  en  lui,  une 
impulsion  harmonique  à  toutes  les  études,  à  la  science  haute  et  pure,  aussi  bien 
qu'à  l'instruction  populaire  et  pratique.  » 

Les  lignes  que  nous  citons  s'adressaient  aux  sociétés  savantes,  et  elles  offraient 
cela  de  piquant,  qu'en  cherchant  à  stimuler  leur  zèle  au  nom  d'une  haute  pensée 
politique,  la  circulaire  officielle  était  en  contravention  avec  leurs  statuts  en  vertu 
desquels  la  politique  est  interdite.  Après  avoir  donné  de  grands  éloges  aux  bonnes 
intentions,  le  ministre  se  plaignait  de  la  stérilité  des  résultats  ;  il  y  trouvait  deux 
motifs,  le  manque  d'encouragement,  le  manque  de  publicité,  et,  pour  remédier 
à  cette  situation  regrettable,  il  annonçait  l'intention  d'établir,  entre  le  ministère 
de  l'instruction  publique  et  les  diverses  sociétés  savantes,  une  correspondance 
régulière,  de  publier  chaque  année,  sous  les  auspices  du  gouvernement,  un  recueil 
contenant  quelques-uns  des  mémoires  les  plus  importants  et  un  compte  rendu 
sommaire,  rédigé  sur  le  plan  du  bulletin  de  l'Académie  des  sciences.  Ce  projet 
n'eut  point  de  suite;  les  encouragements  se  bornèrent  à  quelques  distributions 
de  livres.  L'ardeur  cependant  ne  fut  point  ralentie;  les  congrès,  les  associations 
provinciales,  s'unirent  bientôt  aux  sociétés  ;  l'attention  publique  s'éveilla  sur  tous 
les  points;  la  presse  parisienne  elle-même,  ordinairement  si  dédaigneuse  pour 
les  travaux  qui  n'ont  point  reçu  la  consécration  de  la  capitale,  se  préoccupa  de 
ces  réunions  qui  abordaient  hardiment  les  plus  hautes  questions  de  l'économie 
politique;  enfin,  le  gouvernement,  qui  trouve  dans  ces  sortes  d'associations  des 
auxiliaires  puissants  pour  le  progrès  calme  et  régulier,  et  qui  craindrait  peut-être 
de  les  voir  s'égarer  en  les  abandonnant  à  elles-mêmes,  le  gouvernement  est  inter- 
venu récemment,  et  d'une  façon  qui,  cette  fois,  nous  l'espérons  du  moins,  sera 
définitive  :  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  a  promis  de  diriger,  de  relier 
entre  elles  les  diverses  sociétés  de  Paris  et  de  la  province,  et  de  les  aider  par  un 
crédit  spécial  porté  au  budget  à  dater  du  1er  janvier  1846. 

M  Annuaire,  dont  la  publication  a  été  prescrite  par  l'ordonnance  du  27  juillet 
1845,  a  enfin  paru.  Rédigé  avec  un  grand  soin  par  M.  Achille  Comte,  d'après 
les  renseignements  fournis  par  les  corps  savants  eux-mêmes,  cet  annuaire  com- 
prend la  notice  historique  de  chaque  société,  avec  l'indication  des  travaux  les 
plus  importants  depuis  l'origine,  les  textes  des  règlements,  les  listes  des  membres. 
La  première  partie  est  consacrée  aux  sociétés  de  la  capitale,  la  seconde  à  celles 
de  la  province.  Nous  allons  d'abord  nous  occuper  de  Paris,  et  nous  aurons  sou- 
vent à  compléter  les  documents  statistiques  et  administratifs  donnés  par  M.  Comte, 
en  y  ajoutant,  avec  l'appréciation  des  divers  travaux  académiques,  les  renseigne- 
ments qui  ne  sont  point  contenus  dans  la  publication  officielle. 


III. 


Paris  compte  aujourd'hui,  non  compris  l'Institut,  trente-six  sociétés  reconnues 
et  approuvées  par  le  gouvernement.  Au  milieu  ou  plutôt  au-dessus  de  ces  sociétés, 
io.he  iv.  1  4 


198  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

l'Institut  tient  un  rang  tout  à  fait  à  part.  Raconter  l'histoire  des  cinq  académies, 
en  faire  l'apologie  ou  la  satire,  ce  serait  recommencer  une  tâche  déjà  faite  mille 
fois,  et  nous  n'avons  aucun  goût  pour  les  compilations  inutiles.  Nous  laisserons 
donc  de  côté  les  académies  constituées  par  l'état  pour  arriver  tout  de  suite  au  tiers 
état  académique,  qui  n'a  ni  broderies  ni  traitement.  La  limite  est  nettement  tran- 
chée. D'un  côté,  l'Académie  paie  ses  membres  ;  de  l'autre,  ce  sont  les  membres 
qui  paient  pour  loger,  éclairer  et  chauffer  l'académie. 

Quand  on  compare,  à  trente  années  de  distance,  les  travaux  des  sociétés  sa- 
vantes, le  fait  qui  frappe  dès  l'abord,  c'est  la  prédominance  des  éludes  positives 
et  purement  scientiflques  sur  les  études  littéraires,  et  l'effacement  complet  des 
études  philosophiques.  En  ce  qui  louche  la  littérature  proprement  dite,  les  aca- 
démies parisiennes,  isolées  du  mouvement  et  de  la  vie  aclive,  sont  comme  une 
sorte  de  nécropole  où  dorment,  sans  espoir  de  résurrection,  les  représentants 
obstinés  de  l'école  classique  de  1808,  et  les  aulomédons  démontés  dans  les  jeux 
olympiques  du  romantisme  de  1826;  mais  c'est  le  classique  qui  domine,  et  l'on 
pourrait  parfois  se  croire  transporté  dans  l'âge  d'or  des  fadaises  mythologiques. 
Amaryllis  et  Daphné,  toutes  les  beautés  mythiques  et  impersonnelles  du  Parnasse 
païen,  ont  encore,  qui  le  croirait?  des  adorateurs  et  un  culte  dans  ce  Paris  scep- 
tique, qui  a  renié  tant  d'autres  dieux. 

Parmi  les  sociétés  purement  littéraires,  celles  qui  nous  rapprochent  le  plus  du 
passé  ont  une  sorte  de  privilège  d'âge,  et  doivent  nous  occuper  d'abord.  La  So- 
ciété lyrique  des  Bergers  de  Syracuse  est  une  églogue  vivante  qui,  sans  aucun 
doute,  eût  attendri  jusqu'aux  larmes  M.  de  Florian.  Celte  société,  fondée  en  1804, 
a  pour  emblème  une  houlette;  ses  poètes  n'y  parlent  jamais  de  leur  lyre,  mais 
de  leur  muselle  et  de  leurs  pipeaux,  et,  quand  la  séance  est  ouverte,  les  qualifi- 
cations prosaïques  de  la  politesse  moderne  sont  remplacées  par  les  appellations 
quasi-virgiliennes  d'aimable  berger  et  d'aimable  bergère.  Estelle  et  Némorin 
auraient  pu,  on  le  voit,  réclamer  la  présidence  de  cette  académie  pastorale,  qui, 
à  défaut  d'autre  mérite,  a  du  moins  l'avantage  de  prouver  que  les  traditions 
naïves  ne  sont  point  complètement  eEÇacées  parmi  nous. 

Fondée  il  y  a  cent  six  ans  par  une  société  d'amateurs,  dont  quelques-uns 
étaient  gens  d'esprit,  la  Société  académique  des  Enfants  d'Apollon  peut  être 
placée  à  peu  près  sur  le  même  rang  que  les  Bergers  de  Syracuse,  et  ces  enfants 
d'Apollon,  qui,  en  vertu  de  l'article  lui  des  statuts  réglementaires,  «  doivent  au 
moins  une  fois  dans  l'année  le  tribut  de  leur  talent,  »  ne  sont  pas  moins  classi- 
ques par  l'inspiration  que  par  le  cérémonial.  Ainsi,  quand  on  reçoit  un  nouveau 
membre,  deux  maîtres  des  cérémonies  sont  chargés  de  l'introduire.  Alors  tous 
les  membres  se  lèvent;  le  chef,  c'est-à-dire  le  président,  adresse  la  parole  au 
récipiendaire,  lui  donne  l'accolade,  et  le  proclame  fils  du  blond  Phèbus,  après  lui 
avoir  exprimé  les  sentiments  de  ses  collègues;  cela  fait,  les  maîtres  des  cérémo- 
nies reconduisent  le  récipiendaire  à  sa  place,  et  tous  les  membres  se  rasseient.  On 
compte  parmi  les  dignitaires  M.  Oriila,  doyen  de  la  Faculté  de  médecine,  ce  qui 
fait  songer  aux  anciens,  qui  plaçaient  Esculape  dans  le  temple  des  Muses.  Quel- 
ques bulletins,  quelques  comptes  rendus  de  séances  solennelles,  publiés  à  de 
longs  intervalles,  sont  les  seuls  témoignages  d'activité  littéraire  qu'aient  donnés 
les  Enfants  d'Apollon  et  les  Bergers  de  Syracuse. 

Ces  deux  sociétés  n'ont  du  moins  pas  dégénéré,  elles  sont  fidèles  à  leur  passé 
le  plus  naïf;  mais,  hélas!  que  sont  devenues  la  littérature  et  la  poésie  à  l'Athénée 


ET     LITTÉRAIRES.  199 

des  Arts  ou  à  V Athénée  royal?  Ouvrons,  pour  répondre  à  celte  question,  le  pro- 
gramme de  l'une  des  séances  annuelles  de  V Athénée  des  Arts ,  séances  qui  se 
tiennent  d'ordinaire  à  l'bôtel  de  ville,  dans  la  salle  Saint-Jean,  et  qui  l'embel- 
lissent d'un  concert  vocal  et  instrumental.  Que  trouvons-nous  en  fait  de  poésie? 
Des  épîtres  philosophiques  sur  le  bonheur  que  procure  l'étude,  quelques  petites 
chansons  imperceptiblement  badines,  des  stances  au  laurier  planté  par  Jean- 
Jacques  dans  l'Ermitage  à  Montmorency,  des  odes  sur  les  chemins  de  fer  ou  sur 
le  daguerréotype,  attendu  que  c'est  par  le  côté  industriel  que  la  poésie  à  V Athénée 
des  Arts  se  rallie  au  mouvement  du  siècle.  Du  reste,  l'Athénée  est  satisfait  de  lui- 
même,  et  on  voit  dans  les  comptes  rendus  des  travaux  que  les  poètes  qui  con- 
courent à  embellir  les  réunions  se  distinguent  tous  par  la  pureté  de  leur  style, 
que  les  moralistes  ont  toujours  l'esprit  fin  et  observateur,  que  les  recherches  des 
érudits  sont  toujours  laborieuses,  enfin  ,  que  les  personnes  qui  font  les  lectures 
publiques  lisent  toujours  avec  une  suavité  d'organe  et  une  voix  d'apparat  qui 
prêtent  un  nouveau  charme  aux  compositions  qu'elles  sont  chargées  de  trans- 
mettre. Les  compliments  sont  clichés,  pour  ainsi  dire;  ainsi,  il  y  a  trois  ans,  la 
plume  de  Mme  A.  était  spirituelle  et  facile;  l'année  dernière,  celte  plume  était 
affectueuse  et  tendre;  enfin,  cette  année,  la  même  plume  est  gracieuse  et  fine. 
On  aurait  tort  cependant  de  se  montrer  sévère,  car,  dans  un  temps  où  les  lettres 
sont  devenues  pour  le  grand  nombre  une  spéculation  mercantile  ,  on  doit  de  l'in- 
dulgence, sinon  des  éloges,  à  ceux  qui  les  cultivent  (tour  elles-mêmes,  aux  mo- 
destes ambitions  qui  se  contentent  d'une  gloire  inédite. 

L'Athénée  royal,  qui  tient  ses  séances  dans  la  rue  de  Valois,  a  suivi  également 
cette  voie  de  décadence  ;  il  a  reculé,  quand  tout  marchait  autour  de  lui,  et  certes 
on  est  aujourd'hui  bien  loin  du  temps  où  La  Harpe,  Chénier,  Lemercier,  Victorin 
Fabre,  y  professaient  des  cours  de  belles  lettres  ;  on  est  même  bien  loin  du  temps 
où  M.  Jules  Janin  y  racontait  l'histoire  du  journalisme  en  France.  Malgré  le 
protectorat  de  M.  de  Castellane,  le  Richelieu  de  cette  contrefaçon  de  l'Institut, 
l'Athénée,  qui  est  tout  a  la  fois  un  cabinet  de  lecture,  une  académie  et  une  école, 
ne  se  soutient  guère  que  par  la  curiosité  oisive  des  rentiers  désœuvrés.  C'est  là 
que  se  réfugient  ces  auditeurs  somnolents  qni  vont  chercher  dans  les  cours  pu- 
blics le  pain  quotidien  de  l'intelligence,  et  si  parmi  les  professeurs  il  se  rencontre 
quelques  hommes  vraiment  distingués  qui  parlent  pour  s'exercer  à  la  parole,  on 
y  trouve  le  plus  souvent  les  enfants  perdus  des  théories  hasardées  de  l'économie 
politique,  du  droit,  de  l'histoire,  de  la  science  et  de  la  littérature.  Le  magné- 
tisme, la  phrénologie,  le  fouriérisme,  l'homœopathie,  le  progrès  humanitaire, 
toutes  choses  qui  se  valent,  ont  là  leur  tribune,  et  chacun  est  admis  à  émettre  ses 
idées,  à  contredire  celles  des  autres.  A  la  Sorbonne,  au  Collège  de  France,  ce  sont 
les  professeurs  qui  enseignent;  à  l'Athénée,  outre  l'enseignement  des  professeurs, 
il  y  a  celui  du  public,  et  c'est  là  ce  qui  fait  en  grande  partie  l'originalité  des 
séances.  Les  sujets  les  plus  opposés,  les  plus  fantastiques  même,  se  heurtent  comme 
des  farfadets  dans  une  ronde  du  sabbat.  On  comparait  hier  Fourier  et  Jésus-Christ  ; 
on  comparera  demain  Dante  et  Hegel.  On  étudie  la  cranioscopie  dans  ses  rapports 
avec  le  droit,  la  théorie  des  ressemblances,  les  sources  du  bonheur,  la  valeur  de 
la  couleur  dans  le  règne  organique,  la  folie  considérée  comme  désharmonie  des 
fonctions  de  l'encéphale,  les  origines  des  nationalités,  l'esprit  des  grammaires,  elc. 
Les  discussions  prennent  souvent  une  animation  singulière,  et  s'embellissent 
encore  de  toute  la  mise  en  scène  de  l'antique  argumentation,  des  éclats  de  voix, 


200  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

des  altitudes  pylhiques,  de  la  mimique  passionnée,  quelquefois  même  de  la  colère. 
Du  reste,  il  faut  le  dire  pour  l'honneur  de  l'institution,  les  professeurs  ne  sont 
point  rétribués,  et  les  assistants  paient  une  cotisation  annuelle,  ce  qui  prouve  des 
deux  côtés  un  grand  dévouement  et  une  certaine  abnégation. 

De  tout  ce  que  nous  venons  de  dire,  il  résulte  jusqu'à  l'évidence  que  ce  n'est 
point  la  littérature  qui  est  en  voie  de  progrès  dans  les  cercles  littéraires,  et,  s'il 
fallait  chercher  une  cause  à  cette  décadence,  on  la  trouverait,  sans  aucun  doute, 
dans  l'esprit  de  mercantilisme  et  d'exploitation  industrielle  qui  envahit  chaque 
jour  le  monde  des  écrivains;  on  la  trouverait  dans  la  Société  des  gens  de  lettres 
et  la  Société  des  auteurs  dramatiques  :  la  première  de  ces  associations  compte 
trois  cent  vingt  associés,  dont  vingt  et  une  femmes,  et  jamais,  on  peut  le  dire, 
agents  d'affaires  ou  commerçants  n'ont  apporté  dans  le  négoce  un  esprit  plus  po- 
sitif, une  préoccupation  plus  grande  des  bénéfices.  Quand  les  écrivains  du  vieux 
temps  se  réunissaient,  c'était  pour  discuter  des  questions  d'art,  pour  se  faire  mu- 
tuellement leurs  confidences  littéraires;  ici  tout  disparaît  entièrement  devant 
Barème.  Il  n'y  a  plus  bureau  d'esprit,  mais  bureau  de  recette;  les  produits  de  la 
pensée  sont  tarifés  comme  les  marchandises  dans  une  boutique.  La  Société  des 
gens  de  lettres  est  uniquement  une  commandite  d'exploitation,  où,  sans  s'inquiéter 
de  la  valeur  des  produits,  on  s'attache,  le  code  de  commerce  à  la  main,  à  prélever 
des  droits  d'auteur  au  taux  le  plus  élevé  qu'il  est  possible  d'atteindre.  Les  œuvres 
collectives  sont  une  sorte  d'entrepôt  où  viennent  s'approvisionner ,  moyennant 
escompte,  les  journaux  de  la  province,  qui  sont  à  la  recherche  de  romans  tout 
faits;  mais  le  public,  à  qui  l'on  promettait  des  chefs-d'œuvre,  pouvait  espérer 
légitimement  quelque  chose  de  mieux  que  Babel,  et,  en  ressuscitant  la  corpora- 
tion du  moyen  âge,  il  fallait  au  moins  se  souvenir  des  gardes  jurés,  et  prononcer 
l'amende  contre  ceux  qui  débitaient  des  marchandises  mauvaises.  C'était  là  un 
moyen  fort  simple  d'enrichir  la  caisse. 

La  Société  des  auteurs  dramatiques  est,  s'il  se  peut,  plus  fiscale  encore.  C'est 
une  coalition  dans  la  plus  stricte  acception  du  mot.  La  pensée  première  de  l'as- 
sociation appartient  à  Beaumarchais,  qui  fut,  on  le  sait,  homme  d'affaires  autant 
qu'homme  d'esprit,  mais  qui,  nous  aimons  à  le  croire,  eût  reculé  devant  sa  propre 
idée,  s'il  eût  pu  en  deviner  les  conséquences.  C'est  en  1811  que  l'association, 
jusqu'alors  à  l'état  d'ébauche,  s'organisa  plus  régulièrement.  Enfin,  en  1829,  fut 
fondée  la  société  actuelle,  qui  se  constitua  ,  dès  1837,  en  société  civile.  A  cette 
époque,  le  nombre  des  signataires  était  de  220  ;  l'année  suivante,  en  1858,  il  fut 
porté  à  305.  Aujourd'hui  la  société  compte  462  membres.  Qui  se  douterait  que  la 
France  a  le  bonheur  de  compter  dans  son  sein  500  écrivains  qui  consacrent  leurs 
veilles  à  la  gloire  du  théâtre V  Sous  prétexte  de  proléger  et  de  secourir  les 
auteurs  dramatiques,  la  société  tyrannise  les  administrations  théâtrales.  Outre  le 
droit  exorbitant  qu'elle  prélève  sur  les  recettes,  elle  s'attribue  une  part  dans  les 
billets  d'entrée  qu'elle  vend  à  moitié  prix.  C'est  grâce  à  de  tels  moyens  que  l'asso- 
ciation prospère,  tandis  que  les  théâtres  ont  à  lutter  chaque  jour  contre  des  diffi- 
cultés nouvelles.  Il  est  des  auteurs  dramatiques  dont  le  nom  ne  retentira  jamais 
qu'au  boulevard,  et  dont  le  revenu  annuel  s'élève  à  40  et  50,000  francs.  La  société 
ne  peut  justifier  son  existence  ni  par  l'intérêt  des  administrations  théâtrales,  ni 
par  l'intérêt  de  l'art.  Loin  de  prêter  appui  aux  théâtres,  elle  leur  fait  une  rude 
guerre,  et,  pour  peu  qu'ils  lui  résistent,  elle  les  met  en  interdit.  On  se  souvient 
des  luttes  toujours  malheureuses  que  certaines  administrations  ont  soutenues 


ET     LITTÉRAIRES.  201 

contre  la  ligue  des  auteurs;  on  se  souvient  des  obstacles  qu'a  rencontrés,  que 
rencontre  encore  la  représentation  des  opéras  étrangers  sur  la  scène  française. 
On  sait  enfin  de  quelles  restrictions  la  société  a  fait  payer  sa  tolérance,  quand 
elle  a  permis  de  rares  infractions  à  celte  règle  au  théâtre  de  l'Opéra-Comique.  Les 
spéculateurs  ne  devaient  pas  s'arrêter  en  si  beau  chemin  ;  après  avoir  repoussé  de 
notre  scène,  comme  improductives,  les  gloires  étrangères,  ne  fallait-il  pas  en 
bannirau  même  litre  le  répertoire  classique,  ou  bien  letransformer  en  matière  impo- 
sable? C'est  à  quoi  l'on  a  songé,  et  on  tenta  sérieusement,  il  y  a  quelques  années, 
de  prélever  des  droits  sur  les  œuvres  de  Corneille,  de  Racine,  de  Molière,  jouées 
à  l'Odéon.  Nous  nous  arrêtons  à  ce  dernier  trait  :  quel  exemple  ferait  mieux  juger 
de  l'esprit  qui  anime  cette  coalition  littéraire? 


IV. 


L'histoire  a  été  plus  heureusement  servie  que  les  lettres  par  les  sociétés  sa- 
vantes. A  côté  de  l'Académie  des  inscriptions  et  des  comités  institués  par  le  gou- 
vernement, la  Société  royale  des  antiquaires,  la  Société  de  l'histoire  de  France, 
la  Société  ethnologique,  la  Société  de  l'école  des  chartes,  travaillent  avec  zèle,  et 
quelquefois  avec  succès,  à  arracher  an  passé  quelques-uns  de  ses  secrets. 

La  Société  ethnologique,  qui  date  de  1859,  a  formulé  en  ces  termes  dans  un 
article  de  son  règlement  le  but  de  ses  travaux  :  «  Recueillir,  coordonner  et  publier 
les  observations  propres  à  faire  connaître  les  différentes  races  d'hommes  qui  sont 
ou  qui  ont  élé  répandues  sur  la  terre.  »  Pour  arriver  à  ce  but,  la  société  adresse 
une  série  de  questions  aux  érudits,  aux  voyageurs,  sur  les  caractères  physiques, 
le  langage,  les  croyances  religieuses,  les  cultes,  les  traditions,  l'influence  du  sol 
et  du  climat  chez  les  divers  peuples.  Il  s'agit,  on  le  voit,  des  annales  du  genre 
humain  tout  entier,  et,  comme  symbole  de  cette  universalité,  la  compagnie  a 
figuré  sur  son  sceau  un  globe  rayonnant  qui  porte  pour  exergue  ces  mots  de  la 
Genèse  :  «  Selon  les  familles  et  les  langues,  par  territoires  et  par  nations.  »  Deux 
volumes  de  mémoires  ont  élé  publiés  en  1841  et  18-io;  ils  contiennent  des  tra- 
vaux distingués,  et,  si  faibles  que  soient  ses  ressources  pécuniaires,  la  Société 
ethnologique  nous  paraît  avoir  sa  raison  d'être  dans  l'avenir  ;  l'idée  qui  en  a 
inspiré  la  création  a  été  accueillie  avec  faveur.  Il  existe  aujourd'hui  à  Londres  et 
à  New-York  des  associations  qui  ont  pris  le  même  titre,  qui  poursuivent  le  même 
but,  et  qui  entretiennent  avec  la  société  de  Paris  des  relations  qui  ne  peuvent 
manquer  d'être  très-profilables  à  la  science. 

L'Institut  historique,  fondé  en  1855,  embrasse  également  dans  ses  études  tous 
les  temps  et  tous  les  lieux,  et  les  quatre  classes  dont  il  est  formé  s'occupent  de 
l'histoire  générale  et  de  l'histoire  de  France,  de  l'histoire  des  langues,  des  litté- 
ratures, des  sciences  physiques,  mathématiques,  sociales  ou  philosophiques,  enfin 
de  l'histoire  des  beaux-arts.  Par  malheur,  l'importance  des  travaux  ne  répond  pas 
à  l'importance  du  programme;  les  conditions  d'admission  étant  le  plus  ordinaire- 
ment réduites  au  paiement  de  la  cotisation  annuelle,  il  est  résulté  de  là  que  des 
personnes  complètement  étrangères  aux  éludes  historiques,  mais  ambitieuses  d'un 
titre  qui  pouvait  donner  lieu  à  une  confusion  Batteuse  pour  la  vanité,  se  sont 
enrôlées  sous  la  bannière  de  l'Institut  avec  la  bonne  volonté  de  payer  leur  quole- 


202  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

part  et  l'intention  de  ne  rien  faire.  On  a  eu  de  là  toute  une  liste  de  membres  très- 
étendue  et  une  liste  de  travailleurs  passablement  restreinte.  Il  faut  donc  quel- 
quefois chercher  longtemps  dans  les  dix-hnit  volumes  de  Vinvesligateur  historique, 
recueil  mensuel  de  la  société,  pour  y  trouver  quelques  renseignements  utiles  ; 
mais  du  moins  y  rencontre-t-on,  au  milieu  de  beaucoup  de  fatras,  quelques  pièces 
éditées  pour  la  première  fois  et  qui  présentent  un  intérêt  véritable.  Chaque  année, 
l'institut  se  réunit  en  congrès,  et  alors,  comme  les  discours  d'apparat  donnent 
toujours  lieu  à  quelques  allusions  flatteuses,  on  voit  paraître  dans  les  stalles 
d'avant-scène  quelques  représentants  de  l'Académie  française  ou  de  l'Académie 
des  inscriptions,  qui  trônent  à  toutes  les  séances  solennelles  pour  respirer  quel- 
ques grains  d'encens. 

La  Société  des  bibliophiles  français  s'occupe  uniquement  de  la  publication 
d'ouvrages  inédits  ou  de  la  réimpression  des  livres  rares  qui  intéressent  notre 
histoire  nationale  ou  notre  ancienne  littérature.  Lorsque  le  livre  n'offre  que  l'at- 
trait de  la  curiosité  bibliographique,  on  se  borne  à  tirer  un  nombre  d'exemplaires 
égal  à  celui  des  membres;  lorsqu'il  s'adresse  au  contraire  au  public  érudit  ou 
lettré,  le  tirage  est  porté  à  cent,  quelquefois  même  à  cent  cinquante  exemplaires, 
sur  lesquels  les  bibliophiles  français  ont  toujours  droit  soit  au  grand  papier, 
soit  au  vélin.  La  bibliomanie  n'impliquant  que  la  passion  et  nullement  la  science, 
il  suffit,  pour  être  reçu  au  nombre  des  bibliophiles,  d'aimer  les  livres,  fût-ce 
même  d'amour  platonique,  d'avoir  une  bibliothèque  et  de  payer  une  cotisation 
annuelle  de  100  fr.  Du  reste,  depuis  bientôt  trenle  ans  qu'elle  existe,  la  Société 
a  rendu  à  l'érudition  et  à  l'histoire  de  véritables  services.  Elle  a  fait  imprimer  à 
ses  frais  une  centaine  de  volumes  et  des  brochures  parmi  lesquels  on  distingue 
des  lettres  inédites  de  Diderot,  de  Voltaire  et  de  quelques  autres  hommes  célè- 
bres des  deux  derniers  siècles.  Elle  prépare  en  ce  moment,  sur  un  manuscrit 
unique  appartenant  à  l'un  de  ses  membres,  une  édition  du  Ménagier  de  Paris, 
qu'on  dit  fort  curieux  pour  l'histoire  de  la  vie  privée  des  Français  au  xive  siècle. 
On  pourrait  peut-être  avec  raison  accuser  les  bibliophiles  d'apporter  dans  la 
reproduction  des  raretés  une  parcimonie  tant  soit  peu  égoïste;  mais  l'amour  des 
vieux  livres  est  aujourd'hui  si  rare,  que  vingt-quatre  exemplaires  suffisent  à  la 
consommation.  Le  temps  n'est  plus  où  l'on  s'imposait  les  privalions  et  le  travail 
pour  acquérir  une  de  ces  raretés,  qu'on  voit,  comme  le  phénix,  apparaître  tous 
les  cent  ans,  heureux  temps  où  les  livres  des  ancêtres,  respectés  comme  leur  mé- 
moire, formaient  dans  la  famille  un  patrimoine  sacré.  Mécène  vendrait  aujour- 
d'hui son  Horace  offert  par  l'auteur  et  mettrait  à  l'encan  la  bibliothèque  des  rois 
ses  aïeux.  Les  grands  papiers,  les  vélins,  les  belles  marges,  ont  fait  leur  temps, 
comme  tant  d'autres  choses;  bon  nombre  de  nos  écrivains  modernes  n'ont  guère 
que  leurs  œuvres  dans  leur  bibliothèque,  et,  si  le  titre  de  bibliophile  fut  longtemps 
une  sorte  de  baptême  littéraire,  on  ne  s'inquiète  guère  aujourd'hui  des  Elzevirs 
de  M.  Motleley,  des  mystères  de  M.  Sicongne,  des  romans  chevaleresques  de  M.  A. 
Berlin,  des  manuscrits  à  vignettes  de  M.  Barrois,  des  livres  annotés  de  M.  Aimé 
Martin,  des  belles  collections  de  M.  le  duc  de  Luynes.  Je  ne  sais  rien  cependant 
de  plus  agréable  et  de  plus  utile  dans  la  vie  que  ces  passions  artificielles,  et  la 
bibliomanie  est  du  nombre,  qui  absorbent  et  qui  fout  oublier,  par  des  distrac- 
tions inoffensives,  les  préoccupations  folles  de  l'ambition  et  de  la  vanité,  regar- 
dées bien  à  tort  comme  sérieuses.  On  a  de  la  sorte  toutes  les  joies  du  sentiment 
sans  en  avoir  les  douleurs. 


ET    LITTÉRAIRES.  203 

L'Institut  historique  et  les  bibliophiles  représentent  en  quelque  sorte,  dans 
le  mouvement  académique  de  Paris,  les  amateurs  et  les  mondains,  tandis  que  la 
Société  de  l'histoire  de  France  et  celle  de  l'Ecole  des  chartes  réunissent  les  érudits 
positifs,  les  pionniers  de  profession. 

La  première,  qui  compte  parmi  ses  fondateurs  MM.  Guizot,  Thiers,  de  Ba- 
rante,  a  pour  but  la  publication  des  documenls  originaux.  Un  conseil,  composé 
de  quarante  membres,  désigne  les  ouvrages  qui  doivent  être  publiés  aux  frais  de 
la  société,  et  les  personnes  chargées  de  les  éditer.  La  société  a  donné  ainsi  une 
série  d'excellentes  éditions  qui  comprend,  du  IVe  au  xviii0  siècle,  des  chroniques 
et  des  mémoires  parmi  lesquels  nous  citerons  les  œuvres  complètes  d'Éginhard, 
Orderic  Vital,  Villehardoin,  Pierre  de  Fenin,  Comines,  les  lettres  de  Marguerite 
d'Angoulême.  les  mémoires  et  les  lettres  de  Marguerite  de  Valois,  le  procès  de 
Jeanne  d'Arc;  les  éditions  princeps,  comme  les  réimpressions,  sont  toutes  faites 
avec  un  grand  soin  (I).  Outre  la  publication  des  documents  originaux,  on  doit 
encore  à  la  société  un  bulletin  périodique  et  un  Annuaire,  véritable  manuel 
d'érudilion  pratique,  où  se  trouvent  fort  heureusement  résumées  d'importantes 
indications  géographiques,  chronologiques,  paléograpbiques,  dispersées  dans  les 
recueils  spéciaux. 

La  Société  de  l'école  des  chartes  n'est  pas  moins  active,  mais  son  but  est  moins 
de  populariser  les  sciences  historiques  que  de  leur  apporter  de  nouveaux  éléments 
par  l'étude  des  documents  et  des  sources.  Formée  des  élèves  de  l'école,  elle  pu- 
blie sous  le  titre  de  Bibliothèque  un  recueil  dans  lequel  figurent  des  monuments 
de  notre  ancien  droit,  de  notre  ancienne  poésie,  des  chroniques,  des  chartes,  des 
inscriptions,  des  recherches  sur  l'ancienne  langue,  des  biographies,  des  restitu- 
tions de  texte.  C'est  un  excellent  supplément  aux  Analecta,  au  Thésaurus  anec- 
dolornm,  aux  Notices  et  extraits  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  royale,  et 
sans  aucun  doute  la  Bibliothèque  de  l'école  des  chartes  occupe  le  premier  rang 
parmi  toutes  les  publications  des  compagnies  savantes  que  nous  venons  de  citer  j 
mais  il  est  un  reproche  que  nous  ne  pouvons  passer  sous  silence.  MM.  les  élèves 
de  l'école  sont  jeunes  et  ont  l'avenir  devant  eux.  Pourquoi  donc,  au  lieu  de  cher- 
cher des  appuis  dans  la  jeunesse,  au  lieu  d'appeler  à  leur  aide  la  génération  qui 
grandit,  ont-ils  appelé  celle  qui  décline?  En  d'autres  termes,  pourquoi  ont-ils 
posé  en  principe  que  les  membres  de  l'Institut  seraient  seuls  admis  à  écrire  dans 
leur  recueil?  Serait-ce  par  hasard  pour  s'assurer  une  collaboration  vraiment 
supérieure?  Si  telle  est  leur  pensée,  ils  nous  paraissent  avoir  manqué  le  but,  cap 
la  plupart  des  travaux  qui  leur  ont  été  donnés  par  l'Institut  ont  été  puisés  dans 
les  corbeilles  aux  rognures;  d'ailleurs,  ce  sera  toujours  un  tort  de  se  montrer 
exclusif  en  faveur  des  hommes  arrivés,  de  circonscrire  la  science  dans  des  limites 
officielles  et  de  s'organiser  en  corporation. 

Par  la  date  de  sa  fondation,  la  Société  des  Antiquaires  est  l'aînée  de  toutes 
les  académies  que  nous  venons  de  nommer;  malheureusement,  en  fait  d'activité, 
elle  s'est  laissé  depuis  longtemps  distancer  par  ses  sœurs  cadettes.  Napoléon, 


(1)  Ce  zèle  est  chose  d'autant  plus  méritoire  que  la  somme  allouée  par  la  société  pour 
le  travail  complet  d'un  volume,  copie  et  collation  de  textes,  notes,  éclaircissemonls,  in- 
troduction, révision  d'épreuves,  etc.,  est  la  même  que  celle  allouée  uniquement  pour 
frais  de  copie  à  chaque  volume  de  la  Collection  des  Documents  inédits,  publiée  par  le  gou- 
vernement. 


-<>'  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

en  la  créant  en  1805,  voulait  en  faire  une  académie  d'archéologie  nationale,  et, 
dans  sa  pensée,  elle  devait  occupera  peu  près  le  même  rang,  exécuter  les  mêmes 
travaux  que  les  comités  créés  après  la  révolution  de  juillet  ;  mais,  à  cette  époque, 
l'école  de  Bullet  régnait  encore  avec  une  autorité  souveraine  :  la  nouvelle  aca- 
démie, qui  prit  le  titre  de  celtique,  se  fourvoya  dans  le  monde  gaulois,  et,  après 
avoir  dressé  l'inventaire  des  dolmens  et  des  menhirs,  après  avoir  épuisé  toutes 
les  acceptions  des  mots  dan  et  braga,  elle  reconnut  qu'il  était  difficile,  pour  ne 
pas  dire  impossible,  de  reconstruire  un  monde  dont  les  ruines  même  ont  péri.  Au 
titre  d'académie  celtique  elle  substitua,  en  1814,  celui  de  société  des  Antiquaires, 
qu'elle  porte  encore,  et  elle  étendit  le  programme  de  ses  études  à  la  géographie, 
à  la  chronologie,  à  l'histoire,  à  la  littérature,  aux  arts,  à  l'archéologie,  en  posant 
pour  limite  extrême  le  xvme  siècle.  Dix-sept  volumes  ont  été  publiés  jusqu'à  ce 
jour,  et  l'on  y  trouve  ça  et  là  quelques  dissertations  qui  ne  sont  point  dénuées 
d'intérêt;  mais,  en  érudition,  il  est  souvent  difficile  de  garder  la  juste  mesure,  et 
de  ne  pas  tomber  dans  les  infiniment  petits.  La  Société  des  Antiquaires  n'a  point 
évité  cet  écueil,  et,  comme  spécimen,  il  suffit  de  citer  la  lettre  sur  les  assauts 
de  chant  des  pinsons  dans  le  nord  de  la  France.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  ne  saurait 
contester  aux  antiquaires  un  mérite  dont  on  est  assez  peu  disposé  à  leur  tenir 
compte  aujourd'hui,  et  ce  mérite,  c'est  d'avoir  les  premiers  appelé  l'attention  sur 
l'archéologie  nationale. 

On  le  voit  par  ce  qui  précède,  le  mouvement  des  études  historiques,  dans  les 
académies  de  la  capitale,  est  actif  et  souvent  fécond,  et  l'on  peut  porter  à  plus 
de  deux  cents  le  nombre  des  volumes  publiés  par  les  sociétés  historiques;  mais, 
en  parcourant  ces  travaux  nombreux  et  variés,  on  se  demande  si,  dans  celte 
variété  même,  il  n'y  a  pas  un  danger  sérieux  pour  la  science.  L'érudition  s'épar- 
pille en  lambeaux;  la  sève  des  études  se  perd  dans  les  mémoires,  les  notices,  les 
dissertations  écourtées;  les  documents  s'entassent  de  manière  à  décourager  les 
travailleurs  les  plus  intrépides,  et  personne  ne  paraît  se  préoccuper  de  la  syn- 
thèse. Il  est  encore  une  autre  remarque  qui  frappe  dès  les  premières  lectures  : 
c'est  l'absence  de  toute  idée  générale,  et,  pour  ainsi  dire,  de  toute  passion.  Au 
xvme  siècle,  entre  les  mains  des  encyclopédistes,  l'histoire,  l'érudition  elle-même 
est  une  sorte  de  machine  de  guerre  qu'on  dresse  contre  l'édifice  du  passé.  Sous 
la  restauration,  pour  l'école  monarchique,  c'est  un  instrument  contre-révolution- 
naire; pour  l'école  libérale,  c'est  un  arsenal  d'arguments  victorieux,  qui  donne 
comme  appui  à  la  liberté  moderne  l'autorité  du  droit  traditionnel.  La  lutte  éclate 
à  chaque  pas.  Aujourd'hui,  au  contraire,  il  semble  qu'on  ne  fouille  dans  le  passé 
que  par  un  sentiment  de  curiosité  oisive.  Les  guelfes  et  les  gibelins  se  sont  donné 
le  baiser  de  paix.  L'érudition  elle-même  traverse  une  période  éclectique.  Est-ce 
sagesse,  indifférence,  scepticisme,  décadence  ou  progrès?  Nous  laissons  à  d'autres 
le  soin  de  résoudre  la  question,  en  nous  bornant  à  la  signaler,  comme  un  sujet 
intéressant  de  concours,  aux  académies  historiques. 


V. 


Les  sciences  géographiques,  dans  leurs  rapports  avec  l'histoire,  la  philologie,  les 
intérêts  dp  la  civilisation  et  de  la  politique  nationale,  sont  représentées  par  trois 


ET    LITTÉRAIRES.  2()S» 

compagnies,  dont  la  plus  ancienne  est  la  Société  de  géographie,  qui  date  de  1821. 
Autant  que  le  permettent  les  ressources  dont  elle  dispose,  ressources  restreintes 
du  reste,  et  qui  se  réduisent  aux  cotisations  de  ses  membres,  la  Société  de  géogra- 
phie fait  entreprendre  des  voyages  dans  les  contrées  peu  connues;  elle  décerne 
des  prix,  entretient  des  correspondances  avec  les  voyageurs,  publie  des  relations 
inédites,  fait  graver  des  cartes  et  réimprimer  des  ouvrages  rares.  C'est  aux  con- 
cours qu'elle  a  ouverts  pour  stimuler  le  zèle  des  explorateurs  qu'on  doit  le  voyage 
de  René  Caillé  et  la  découverte  de  Temboctou,  le  voyage  de  Pacho  dans  la  Cyré- 
naïque,  et  d'importantes  excursions  dans  la  Guyane,  l'Amérique  centrale  et  l'inté- 
rieur de  l'Afrique.  En  1828,  elle  a  fondé  un  prix  de  mille  francs,  destiné  à  celui 
des  voyageurs  européens  qui  aurait  fait  dans  l'année  la  découverte  la  plus  impor- 
tante en  géographie.  Ce  prix,  depuis  dix-huit  ans,  a  été  décerné  treize  fois.  Un 
second  prix  de  deux  mille  francs  a  été  institué  par  M.  le  duc  d'Orléans  pour  le 
géographe  ou  le  voyageur  qui  ferait  en  France  l'importation  la  plus  utile  à  l'agri- 
culture, à  l'industrie  ou  à  l'humanité.  La  totalité  des  sommes  distribuées  par  la 
société  à  titre  de  récompense  s'élève  aujourd'hui  à  plus  de  soixante  mille  francs. 
On  doit  encore  à  la  même  compagnie  un  recueil  de  voyages  et  de  mémoires,  et  un 
bulletin  qui  forme  comme  la  chronique  mensuelle  des  sciences  géographiques.  Le 
recueil  se  compose  de  sept  volumes  in-quarto,  qui  renferment,  entre  autres  docu- 
ments importants,  un  texte  inédit  du  voyage  de  Marco-Polo,  la  grammaire  et  le 
dictionnaire  berbères  de  Venture  de  Paradis.  Le  bulletin,  enrichi  de  planches  et 
de  cartes,  est  aujourd'hui  à  son  quarante-troisième  volume.  Ajoutons  que  la 
société  possède  une  bibliothèque  fort  riche,  ouverte  aux  savants  de  toutes  les  na- 
tions, un  musée  géographique  qui  renferme  d'intéressantes  collections,  et  que  les 
hommes  que  tente  l'attrait  puissant  du  danger  et  des  courses  lointaines  sont 
(oujours  certains  de  trouver  auprès  d'elle  des  secours  efficaces  et  une  protection 
généreuse. 

La  Société  asiatique  n'a  point  ce  caractère  aventureux.  Succursale  paisible  et 
casanière  de  la  Société  anglaise  de  Calcutta,  elle  ne  dépasse  guère  les  domaines 
de  la  philologie;  elle  achète,  imprime  ou  traduit  des  textes  orientaux;  elle  con- 
court, par  des  souscriptions,  à  la  publication  des  livres  qui  se  rattachent  à  la  spé- 
cialité de  ses  travaux,  et  la  première,  en  France,  elle  a  introduit  la  fonte  des 
caractères  sanscrits.  On  lui  doit  en  outre  des  alphabets  géorgiens,  pehlwis,  ta- 
galas,  mongols  et  mandchoux,  et  un  recueil  mensuel,  le  Journal  asiatique,  qui 
forme  quarante-sept  volumes.  Du  reste,  quelques  efforts  qu'on  ait  faits,  dans  ces 
dernières  années,  pour  populariser  les  études  orientales,  ces  études  sont  restées 
concentrées  dans  un  cercle  fort  restreint;  la  plupart  des  cours  ne  sont  suivis  que 
par  les  candidats  à  la  suppléance,  et  le  progrès  scientifique  qui,  chez  nous,  s'ac- 
complit de  ce  côté,  n'a  guère  de  retentissement  qu'à  l'étranger.  Malgré  noire  in- 
différence, ce  progrès  n'est  pas  moins  réel  et  sérieux,  et,  pour  en  faire  apprécier 
l'importance,  il  suffit  d'un  seul  exemple.  L'édition  du  Vendidad  sadê,  donnée  par 
M.  Eugène  Burnouf  à  l'imprimerie  royale,  sert  aujourd'hui  de  modèle  aux  éditions 
faites  dans  l'Inde  pour  le  service  du  culte,  et  ainsi  c'est  un  professeur  du  Collège 
de  France,  un  membre  de  la  Société  asiatique  de  Paris,  qui  donne  aux  sectateurs 
de  Zoroastre  le  texte  le  plus  orthodoxe  de  leurs  livres  sacrés.  L'Allemagne  elle- 
même  aurait  peine  à  citer  un  pareil  triomphe  philologique. 

La  Société  orientale ,  tout  en  s'occupant  comme  la  Société  asiatique  des  langues, 
de  l'histoire,  de  la  littérature  et  des  sciences,  s'est  posé  un  but  plus  pratique,  et 


206  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

pour  ainsi  dire  plus  vivant.  Tandis  que  la  Russie  et  l'Angleterre  étendaient  leur 
influence,  l'une  par  le  schisme,  l'autre  par  le  commerce,  la  France  se  devait  à 
elle-même  de  prendre  son  rang  de  bataille  dans  cette  croisade  nouvelle.  Au  point 
de  vue  de  la  diplomatie,  c'est  un  droit,  disait  il  y  a  quelques  années  à  la  tribune 
un  orateur  célèbre;  au  point  de  vue  de  la  civilisation,  c'est  un  devoir,  se  sont  dit 
quelques  amis  fervents  du  progrès  universel,  et  la  Société  orientale  a  été  fondée 
pour  activer  cette  propagande  catholico-française,  qui,  malheureusement,  a  vu 
trop  souvent  ses  intérêts  eompromis  par  ceux  même  qui  pensaient  les  servir  le 
plus  efficacement.  Sans  doute,  on  n'a  pas  réalisé  toutes  les  promesses  du  pro- 
gramme, et  nous  sommes  encore  loin  de  ces  temps,  annoncés  par  un  prophète  hu- 
manitaire, où  les  descendants  de  Mahomet  chanteront  la  messe  dans  les  murs  à 
jamais  purifiés  de  la  mosquée  de  Sainte-Sophie;  mais,  si  minimes  que  soient  les 
résultais,  on  ne  saurait  les  contester  entièrement.  Les  travaux  des  sociétés  savantes 
ont  souvent  éveillé  l'attention  de  la  diplomatie.  L'œuvre  française  du  mont  Carmel 
est  devenue,  pour  les  chrétiens  de  l'Asie,  ce  que  les  comités  libéraux  de  la  restau- 
ration ont  été  pour  les  Grecs  opprimés,  et  il  est  si  difficile  de  faire  un  peu  de  bien, 
surtout  a  de  grandes  distances,  qu'à  défaut  de  succès  importants  il  faut  du  moins 
tenir  compte  des  bonnes  intentions.  L'Orient  lui-même  s'est  ému,  et,  en  1841,  il 
s'est  formé  à  Smyrne  une  société  d'Arméniens  dite  des  Sunis,  qui  a  pour  but  de 
propager  dans  la  Turquie  d'Asie  les  sciences  et  la  civilisation  européennes.  Pro- 
tégée par  le  sultan  Abdul-Medjid  et  Reschid-Pacha,  celte  académie  publie  un 
journal  intitulé  Archaloïs  Aradion  (l'Aurore  d'Ararat),  et  le  gouvernement  turc 
s'est  montré  tout  à  fait  au  niveau  des  gouvernements  de  notre  vieille  Europe  en 
encourageant  celte  publication  par  des  souscriptions  importantes. 

Il  est  encore  une  société  que  nous  devons  mentionner  ici,  bien  qu'elle  ne  figure 
pas  dans  V Annuaire  :  nous  voulons  parler  de  la  Société  maritime.  Le  moindre 
inconvénient  de  celte  compagnie,  dont  les  travaux  ont  pour  but  une  spécialité 
tout  à  fait  distincte,  c'est  d'être  en  grande  partie  composée  d'hommes  étrangers 
à  celte  spécialité  même.  Quelques  officiers  de  marine  figurent,  il  est  vrai,  sur  la 
liste  des  membres,  mais  la  plupart  s'abstiennent  de  participer  aux  travaux,  et  se 
contentent  de  donner  leur  nom.  La  Société  maritime  a  pris  la  marine  à  vapeur 
sous  sa  haute  protection.  Elle  lient  l'Angleterre  en  état  de  blocus  continental  ;  elle 
met  des  vaisseaux  de  haut  bord  sur  le  chantier;  elle  entreprend  le  cabotage,  les 
voyages  de  long  cours,  les  grandes  guerres;  elle  dresse  à  l'avance  les  bulletins  des 
victoires  ;  est-il  besoin  d'ajouter  que  tout  cela  n'est  guère  sérieux  ?  Ces  discussions 
ex  professo  sur  des  matières  étrangères  à  ceux  qui  les  traitent  ne  prouvent  que 
trop  la  malheureuse  ambition  de  parler  de  tout,  la  prétention  à  la  capacité  ency- 
clopédique que  nous  reprochent  les  étrangers,  et  qui  n'est  bonne  qu'à  embrouiller 
les  questions  les  plus  claires,  à  nous  éloigner  sans  cesse  des  applications  prati- 
ques, en  nous  jetant  dans  les  phrases  et  les  doutes,  à  compromettre  même  les  plus 
graves  intérêts. 

Ce  mouvement  d'expansion  sur  le  globe  entier,  qui  signale  notre  époque,  ces 
courses  des  voyageurs,  ces  études  des  géographes,  devaient  nécessairement  réagir 
sur  les  sciences  naturelles,  et  de  nouveaux  centres  se  sont  formés  sous  le  litre  de 
Société  de  géologie,  Société  cnlomologiqne ,  Société  cuvierienne.  La  Société  de 
géologie,  qui  compte  aujourd'hui  quatre  cent  quatre-vingt-dix-sept  membres , 
tant  en  France  qu'à  l'étranger,  a  pour  objet  de  travailler  au  progrès  général  de  la 
science,  et  surtout  d'étudier  le  sol  de  la  France  dans  ses  rapports  avec  les  ans 


ET    LITTÉRAIRES.  207 

industriels  et  l'agriculture.  Celte  société,  dont  la  constitution  est  essentiellement 
démocratique,  admet  dans  son  sein,  sans  épreuves  et  sans  titres  préalables,  toutes 
les  personnes  qui  désirent  s'associer;  il  suffit  d'être  présenté  par  deux  membres, 
et  de  payer,  après  réception,  la  somme  annuelle  de  30  fruncs.  Le  Bulletin,  qui 
reproduit  les  procès-verbaux,  les  communications  verbales  ou  écrites,  les  discus- 
sions scienliâques,  les  analyses  d'ouvrages  étrangers,  forme  un  recueil  de  qua- 
torze volumes,  plus  cinq  volumes  de  Mémoires  renfermant  les  travaux  originaux. 
La  société  s'occupe  en  ce  moment,  pour  clore  la  seconde  série  de  son  bulletin, 
d'un  compte  rendu  des  progrès  de  la  géologie  pendant  les  dix  dernières  années. 
S'il  est  un  reproche  que  l'on  puisse  avec  raison  adresser  à  cette  compagnie,  ce 
n'est  point  d'avoir  négligé  de  populariser  la  science,  mais  plutôt  de  la  compro- 
mettre en  la  vulgarisant  outre  mesure. 

La  Société  en tomologique,  fondée  en  1832  sous  les  auspices  de  Latreille,  s'oc- 
cupe exclusivement  des  crustacés,  des  arachnides,  des  insectes,  qu'elle  étudie 
au  point  de  vue  de  l'anatomie,  de  la  physiologie,  de  la  zoologie,  des  mœurs,  et 
enfin  dans  leurs  rapports  avec  les  arts,  l'économie  domestique,  et  surtout  l'agri- 
culture. Ses  annales,  ornées  de  planches,  la  plupart  coloriées,  forment  une  série 
de  quatorze  volumes,  au  milieu  desquels  se  trouvent  dispersés,  à  côté  d'études 
souvent  minutieuses,  quelques  travaux  fort  estimables.  Quant  a  la  Société  cu- 
vierienne,  contrefaçon  fort  imparfaite  de  l'Académie  allemande  des  Curieux  de 
la  nature,  son  existence  n'est  guère  révélée  au  public  que  par  la  publication  d'un 
recueil  intitulé  la  Revue  de  zoologie,  et,  si  nous  sommes  bien  informé,  il  suffit, 
pour  en  devenir  membre,  de  s'abonner  à  ce  recueil,  comme  il  suffisait,  il  y  a  quel- 
ques années,  de  s'abonner  au  Journal  des  connaissances  utiles,  quand  on  voulait 
faire  partie  de  la  Société  pour  l'émancipation  intellectuelle. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  l'étendue  et  de  la  variété  du  programme  de  ces  diverses 
compagnies  savantes,  quels  que  soient  aussi  les  hommes  qui  figurent  parmi  les 
membres,  on  se  tromperait  en  mesurant  à  la  lettre  même  des  statuts  et  au  nom 
des  titulaires  l'importance  des  travaux.  Parmi  les  associés,  la  plupart  de  ceux  qui 
occupent  dans  la  science  un  rang  vraiment  éminent.  se  laissent  enrôler  par  com- 
plaisance; ils  sont  là  pour  donner  du  relief,  comme  les  pairs  de  France  dans  les 
sociétés  des  chemins  de  fer,  et  ils  se  bornent  à  payer  la  cotisation,  comme  un  impôt 
indirect  prélevé  sur  leur  gloire.  Les  amateurs,  les  aspirants  à  l'Institut,  les  can- 
didats échoués,  forment  en  général  la  majorité  des  membres  actifs.  Il  faut 
cependant  excepter  de  cette  remarque  la  Société  philomatique.  Fondée  en  1788, 
cette  société,  qui  a  compté  parmi  ses  travailleurs  les  plus  assidus  Sylvestre, 
Slonge,  Lacroix,  Laplace,  Chaptal,  Cuvier,  Ampère,  Dulong,  Fresnel.a  rendu  et 
rend  encore  d'incontestables  services.  Le  résultat  de  ses  travaux  fut  consigné 
pendant  plus  de  trente  ans  dans  un  journal  dont  le  premier  cahier  parut  en  1791, 
et  qui  fut  continué,  avec  un  succès  européen,  jusqu'à  l'apparition  des  comptes 
rendus  de  l'Académie  des  sciences,  dont  il  forme,  pour  ainsi  dire,  la  première 
série.  La  Société  philomatique,  qu'on  a  nommée  le  Petit  Institut,  est,  sans  contre- 
dit, l'une  des  compagnies  savantes  les  plus  sérieuses  et  les  plus  actives  de  la 
capitale.  Assidûment  fréquentée  par  un  grand  nombre  de  membres  de  l'Académie 
des  sciences,  elle  offre  cet  avantage  aux  hommes  vraiment  instruits,  que  leurs 
opinions  sont  toujours  discutées.  En  effet,  on  ne  s'y  borne  pas,  comme  à  l'Institut, 
à  une  simple  lecture  longuement  méditée,  et  que  les  assistants  approuvent  ou 
désapprouvent  in  petto.  On  démontre,  on  explique  au  tableau,  comme  dans  un 


208  MES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

cours;  les  auditeurs  ne  se  contentent  pas  d'écouter,  ils  contredisent,  et,  de  notre 
temps,  où  l'on  mesure  trop  souvent  la  valeur  des  hommes  d'après  leurs  titres 
officiels,  c'est  là  une  excellente  épreuve,  que  recherche  la  science  modeste  qui 
veut  se  produire  par  elle-même,  et  qu'évite  avec  grand  soin  le  charlatanisme 
effronté  qui  ne  se  produit  que  par  l'intrigue. 


VI. 


Littéraires,  historiques  ou  scientifiques,  la  plupart  des  sociétés  que  nous  ve- 
nons de  nommer,  par  la  nature  même  de  leurs  travaux  et  leurs  tendances  pure- 
ment théoriques,  restent  en  quelque  sorte  circonscrites  chacune  dans  sa  spécialité, 
et  leur  action  ne  s'étend  guère  au  delà  du  cercle  des  membres  qui  les  composent; 
mais  il  n'en  est  pas  de  même  des  associations  qui  s'occupent  de  la  médecine,  de 
l'industrie,  de  l'agriculture,  de  la  morale  publique  ou  de  l'enseignement  élémen- 
taire. Celles-là  se  mêlent  d'une  façon  plus  active  au  mouvement  général.  Quel- 
ques-unes rappellent  le  vieil  esprit  des  corporations  du  moyen  âge  ;  d'autres, 
comme  la  Société  de  la  morale  chrétienne,  participent  tout  à  la  fois  des  académies 
et  des  associations  de  bienfaisance. 

En  comparant  les  travaux  sortis  de  tant  de  sources  diverses,  on  reconnaît  qu'à 
aucune  autre  époque  l'homme  n'a  engagé  contre  le  mal  et  la  nature  une  lutte  plus 
ardente.  Il  y  a  trois  siècles,  quand  le  génie  des  temps  modernes  posait  pour  point 
de  départ  la  méthode  expérimentale,  les  esprits  se  portaient  vers  l'élude,  entraînés 
par  le  seul  attrait  de  savoir  et  l'ambition  des  conquêtes  intellectuelles  dans  le 
domaine  de  l'inconnu.  Le  moyen  âge  s'était  contenté  de  mots.  Bacon  demanda 
des  principes  et  des  choses  ;  aujourd'hui  nous  demandons  des  résultats  positifs, 
et  c'est  surtout  vers  ce  but  que  les  associations  dont  il  nous  reste  à  parler  ont 
dirigé  leurs  efforts. 

En  dépit  des  sarcasmes  de  Molière,  c'est  une  habitude  prise  depuis  longtemps 
de  placer  les  médecins  au  premier  rang  des  bienfaiteurs  de  l'humanité,  et  per- 
sonne ne  leur  conteste  ce  beau  litre,  surtout  quand  on  les  juge  exclusivement 
d'après  le  programme  ou  les  statuts  des  nombreuses  sociétés  médicales  qui  figu- 
rent dans  V Annuaire.  Dans  aucune  autre  classe,  en  effet,  on  n'a  jamais  déployé 
pour  les  intérêts  de  la  science,  et  même  pour  ceux  de  la  profession,  une  activité 
plus  grande,  car,  sans  parler  du  congrès  de  1815,  nous  trouvons,  pour  Paris  seu- 
lement, X Académie  royale  de  médecine,  la  Société  anatomique,  la  Société  de  méde- 
cine, la  Société  médicale  pratique,  la  Société  d'émulation,  les  sociétés  du  xe  et 
du  xne  arrondissement,  celle  du  Temple,  sans  compter  les  Sociétés  de  chirurgie, 
de  pharmacie,  de  phrénolorjic  ,  etc. 

Au  point  de  vue  de  l'importance  scientifique,  le  premier  rang  appartient  sans 
conteste  à  l'Académie  royale  de  médecine.  Cette  compagnie,  qui  succède  à  l'an- 
cienne société  royale  de  médecine  et  à  l'ancienne  société  de  chirurgie,  est  tout  à 
la  fois  une  institution  scientifique  et  un  conseil  permanent  de  haute  administra- 
tion sanitaire.  Sa  mission  pratique  est  de  propager  la  vaccine,  d'éclairer  le  gou- 
vernement sur  les  épidémies,  lès  épizooties,  les  différents  cas  de  médecine  légale 
et  d'hygiène  publique,  les  remèdes  nouveaux  ou  les  remèdes  secrets;  elle  est 
chargée,  en  outre,  de  continuer  les  travaux  de  la  société  rovalo  <le  médecine  et 


ET     LITTERAIRES.  5>0D 

de  l'Académie  royale  de  chirurgie,  et  de  s'occuper  de  tous  les  objets  d'étude  et  de 
recherche  qui  peuvent  contribuer  aux  progrès  des  différentes  branches  de  l'art  de 
guérir. 

En  bien  des  points,  l'Académie  de  médecine  est  restée  fidèle  à  son  programme, 
mais  on  lui  reproche,  et  ces  critiques  paraissent  fondées,  d'avoir  sacrifié  quel- 
quefois les  intérêts  de  la  science  à  ceux  de  la  clientèle,  les  intérêts  publics  aux 
ambitions  particulières,  et  de  s'être  montrée  indulgente  à  l'excès  dans  des  rap- 
ports approbatifs.  Les  jeunes  praticiens  lui  opposent  même  avec  une  certaine 
fierté  la  Société  médicale  d'émulation.  Celte  association  très-active  s'attache  avant 
tout  au  progrès  scientifique,  et  nous  ajouterons  à  son  honneur  qu'elle  se  montre 
très-sévère  à  l'égard  du  charlatanisme,  et  qu'elle  prononce  l'exclusion  contre 
ceux  de  ses  membres  qui  se  déconsidèrent  par  l'exploitation  de  médicaments 
empiriques  ou  des  annonces  effrontées. 

Sous  le  rapport  scientifique,  les  sociétés  médicales  ont  eu,  dans  ces  dernières 
années,  une  incontestable  influence.  Ce  n'est  pas  qu'elles  aient  fait  de  grandes 
découvertes,  ou  qu'elles  aient  opéré  d'importantes  révolutions  :  —  ce  sont  là  des 
choses  qu'il  ne  faut  demander  qu'à  ces  hommes  rares,  qui  apparaissent  de  loin  en 
loin,  pour  marquer  de  leur  nom  toute  une  époque;  —  mai>,  du  moins,  elles  ont 
éclairé,  par  la  discussion,  des  points  intéressants,  elles  ont  réuni  un  nombre  con- 
sidérable d'observations,  et,  comme  leurs  travaux  sont  édités,  pour  la  plupart, 
dans  les  journaux  et  les  recueils  spéciaux,  elles  ont  fait  circuler  dans  le  public 
médical  une  foule  de  notions  nouvelles.  Elles  ont  soumis  à  des  examens  sévères 
des  théories  souvent  aventureuses,  et,  par  la  solidarité  morale  qu'elles  établissent 
entre  tous  leurs  membres,  elles  ont  opposé  une  digue  au  charlatanisme.  Au  point 
de  vue  pratique,  elles  ont  rendu  aux  classes  indigentes  d'immenses  services; 
ainsi  les  sociétés  du  xe  et  du  xne  arrondissement,  ainsi  que  celle  du  Temple, 
sont  de  véritables  succursales  des  bureaux  de  bienfaisance  qui  n'ont  jamais 
compté  avec  le  pauvre.  Les  membres  de  ces  associations  donnent  des  consul- 
talions  gratuites,  font  des  visites,  et  la  concurrence  est  si  grande,  même  à  la 
porte  de  l'hôpital,  qu'on  ne  saurait  trop  louer  les  personnes  bienfaisantes  de 
multiplier  ainsi  les  secours,  de  suppléer  par  le  dévouement  individuel,  qui,  Dieu 
merci,  n'est  pas  éteint  dans  tous  les  cœurs,  à  l'insuffisance  des  ressources  de 
l'administration. 

Moins  nombreuses  que  les  sociétés  de  médecine,  mais  non  moins  actives,  les 
associations  agricoles  et  industrielles  ont  pris  dans  ces  dernières  années  une 
importance  qui  tend  à  s'accroître  chaque  jour.  L'agriculture  est  représentée  à 
Paris  par  la  Société  royale  et  centrale,  qui  fut  instituée  le  1er  mars  1761  «  à  l'effet 
de  concourir,  dans  le  ressort  de  la  généralité  de  Paris,  aux  progrès  de  l'économie 
rurale.  »  Le  principal  mérite  de  la  Société  royale,  à  son  origine,  fut  non  pas  de 
faire  avancer  rapidement  la  science,  mais  d'habituer  les  esprits  à  comprendre 
l'importance  de  la  première  de  toutes  les  industries,  et  à  en  considérer  la  pra- 
tique comme  l'une  des  plus  intéressantes  applications  de  l'activité  humaine.  Il 
paraîtrait  même  que  le  progrès  était  peu  sensible,  si  l'on  en  juge  d'après  cette 
phrase  écrite  par  le  célèbre  agriculteur  anglais  Arthur  Young,  au  sortir  de  l'une 
des  séances  :  ce  Je  n'assisle  jamais  à  aucune  assemblée  de  société  agricole  sans 
avoir  des  doutes  si  ces  sortes  de  sociétés  ne  font  pas  plus  de  mal  que  de  bien, 
c'est-à-dire  si  les  avantages  dont  ^'agriculture  nationale  peut,  par  le  plus  grand 
hasard,  leur  être  redevable,  ne  sont  pas  plus  que  contre-balancés  par  le  mal 


210  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

qu'elles  occasionnent  en  tournant  l'attention  du  public  vers  des  objets  frivoles, 
ou  en  traitant  des  sujets  importants  de  manière  à  les  faire  regarder  comme  des 
bagatelles.  »  C'est  en  1788  que  Young  porla  ce  jugement  qui,  tout  paradoxal  qu'il 
paraisse,  ne  laisse  pas  d'être  juste  à  certains  égards.  La  Société  royale  comptait 
cependant  alors  au  nombre  de  ses  membres  des  hommes  tels  que  Lavoisier,  Par- 
menlier,  Fourcroy;  mais,  ainsi  que  le  fait  remarquer  Young,  un  seul  parmi  les 
membres  résidents  de  cette  assemblée  se  livrait  à  la  pratique  de  l'agriculture,  et 
l'on  sait  que,  pour  réussir  dans  cette  science,  il  ne  suffit  pas  d'être  agronome, 
agromane,  ou  propriétaire,  mais  bien  cultivateur  dans  la  plus  stricte  acception  du 
mot.  La  société,  du  reste,  a  été  la  première  à  reconnaître  la  justesse  de  cette 
remarque,  et,  à  côté  de  théoriciens  éminenls,  elle  a  cherché  à  réunir  des  hommes 
experts  dans  la  pratique.  Aujourd'hui  elle  existe  comme  le  centre  commun  qui 
rattache  entre  elles  les  diverses  associations  agricoles  du  royaume,  et  elle  se  divise 
en  deux  grandes  sections  :  1°  sciences  agricoles,  2"  sciences  appliquées  à  l'agri- 
culture. De  la  sorte,  elle  embrasse,  par  des  classes  spéciales,  le  vaste  ensemble  de 
la  théorie  et  de  la  pratique,  la  grande  culture,  les  cultures  spéciales,  l'économie 
rurale  des  animaux,  la  mécanique,  la  législation  et  la  statistique  agricole.  Chaque 
année,  elle  décerne  une  vingtaine  de  prix;  elle  a  une  bibliothèque,  des  archives, 
qu'une  correspondance  active  a  enrichies  d'une  foule  de  documents  utiles,  une 
collection  de  modèles  et  de  machines,  et,  de  plus,  elle  a  publié  depuis  1785  jus- 
qu'à nos  jours,  non  compris  les  instructions  adressées  aux  cultivateurs  de  la  pro- 
vince, une  série  de  mémoires  qui  forme  quatre-vingt-six  volumes.  La  Société 
d'agriculture  a  pour  annexe  la  Société  d'horticulture,  que  les  expositions  et  les 
concours  de  fleurs  ont  rendue  tout  à  fait  populaire. 

Nous  ne  nous  arrêterons  point  aux  nombreuses  associations  industrielles  qui  se 
sont  formées  dans  ces  dernières  années,  et  qui,  pour  la  plupart,  n'étaient  point 
nées  viables,  parce  qu'elles  se  rapprochaient  quelquefois  de  la  commandite,  et 
que  les  appels  aux  capitaux  paralysaient'les  appels  à  la  science.  Il  suffira  de  citer, 
parmi  celles  qui  ont  eu  un  côté  vraiment  utile  et  sérieux,  la  Société  d'encourage- 
ment pour  le  commerce  national,  V Académie  de  l'industrie,  la  Société  des  produc- 
teurs et  des  inventeurs,  et  la  Société  d'encouragement  pour  l'industrie  nationale. 
Cette  dernière,  fondée  en  1802,  est,  sans  contredit,  l'une  des  associations  qui  ont 
exercé  l'influence  la  plus  directe  et  la  plus  active  sur  le  progrès  matériel.  Par  les 
récompenses  nombreuses  qu'elle  propose,  elle  s'est  associée  à  la  plupart  des 
grandes  conquêtes  de  l'industrie  moderne.  De  1802  à  1845,  la  somme  totale  des 
prix  décernés  s'élève  à  592,850  francs,  et  le  chiffre  de  ceux  qui  seront  décernés 
de  1846  à  1850,  à  110,700.  Cette  simple  indication  suffirait  seule  à  montrer  le 
développement  vraiment  prodigieux  des  arts  industriels  et  des  applications  scien- 
tifiques, la  somme  des  encouragements  distribués  dans  celle  seule  spécialité 
dépassant  de  beaucoup  le  total  des  prix  alloués  par  toutes  les  autres  associations 
réunies.  Ici,  c'est  le  perfectionnement  matériel  que  l'on  poursuit  avant  tout; 
ailleurs,  c'est  en  quelque  sorte  le  progrès  économique.  La  ligue  anglaise  a  eu  son 
écho  chez  nous,  et  les  associations  pour  la  liberté  des  échanges  qui  viennent 
de  se  former  à  Paris  cl  à  Bordeaux,  et  qui,  sans  aucun  doute,  s'étendront  sur  les 
autres  points  du  royaume,  nous  paraissent  appelées  à  jouer  dans  l'avenir  un  rôle 
important. 

Ce  n'est  pas  tout,  cependant,  que  de  procurer  aux  hommes  le  bien-être  ma- 
tériel, d'assurer  à  bon  compte  à  ceux  qui  sont  riches  toutes  les  jouissances  du 


ET    LITTERAIRES.  211 

luxe,  et  il  ne  suffit  pas  de  favoriser  le  développement  de  l'industrie  pour  défendre 
le  pauvre  contre  la  misère,  et  surtout  contre  le  vice.  Dans  la  question  tant  de 
fois  controversée  de  la  répartition  des  richesses,  dans  cette  autre  question  non 
moins  complexe,  l'organisation  du  travail,  à  laquelle  il  est  impossible,  quoi 
qu'on  en  ait  dit,  de  trouver  à  priori  une  solution  théorique,  quand  les  écono- 
mistes auront  accompli  leur  œuvre,  il  restera  la  part  du  moraliste,  et  certes 
améliorer  l'homme  est  un  problème  plus  difficile  encore  que  de  le  faire  vivre.  De 
louables  efforts  ont  été  lentes;  mais,  en  semblable  matière,  il  est  fort  difficile  de 
constater  les  résultats  d'une  façon  positive,  le  progrès  dans  le  bien  échappant  à 
toute  recherche,  tandis  que  les  faits  répréhensibles,  ceux  qui  tombent  sous  le 
coup  de  la  justice  humaine,  se  groupent  dans  la  statistique  en  chiffres  effrayants. 

La  Société  d'instruction  élémentaire  et  la  Société  de  la  morale  chrétienne 
méritent,  à  tous  égards,  les  vives  sympathies  des  hommes  qui,  sans  faire  de 
la  philanthropie  une  profession  lucrative,  se  préoccupent  des  misères  morales  et 
en  cherchent  les  remèdes.  Partant  de  ce  principe  que  l'ignorance  est  l'une  des 
causes  les  plus  actives  de  démoralisation,  la  société  pour  l'instruction  élémen- 
taire travaille,  depuis  sa  fondation,  en  1821,  à  propager  l'enseignement,  et  sur- 
tout à  le  rendre  facile  et  rapide,  alin  qu'il  soit  accessible  aux  enfants  des  classes 
pauvres,  que  les  ateliers  enlèvent  aux  écoles  du  moment  où  l'industrie  peut  uti- 
liser leurs  bras.  Celte  société,  sous  la  restauration,  a  lutté,  avec  le  zèle  le  plus 
louable,  contre  un  parti  qui  alors  réclamait  le  monople  de  l'instruction,  comme 
aujourd'hui  il  en  réclame  la  liberté  illimitée,  pour  l'exploiter  au  profil  de  ses 
passions  et  de  ses  intérêts.  C'était  alors  une  véritable  association  politique  qui 
marchait  avec  le  parti  libéral  à  la  conquête  de  l'enseignement  mutuel  ;  aussi,  après 
le  triomphe,  en  1851,  fut-elle  reconnue  comme  établissement  d'utilité  publique. 
Son  zèle,  depuis  ce  temps,  ne  s'est  point  ralenti.  Elle  a  travaillé  à  perfectionner 
les  méthodes,  à  former  des  maîtres  habiles  qu'elle  envoie  dans  les  provinces, 
enfin  elle  publie  un  Journal  de  l'éducation  populaire,  qui  contient  d'excellents 
préceptes  et  des  vues  fort  utiles.  Par  malheur,  cette  publication,  comme  la  plu- 
part de  celles  du  même  genre,  n'arrive  que  difficilement  jusqu'aux  lecteurs  aux- 
quels elle  est  spécialement  destinée,  et  ce  n'est  guère  que  par  la  création  des 
bibliothèques  communales  qu'on  peut  espérer  de  voir  l'instruction  élémentaire 
porter  tous  ses  fruits.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  ne  saurait  trop  engager  la  société  à 
redoubler  d'efforts,  car  le  parti  qu'elle  a  si  vivement  combattu  sous  la  restaura- 
tion est  loin  d'avoir  déposé  les  armes,  et,  tandis  que  l'attention  se  porte  tout 
entière  sur  les  débats  excités  par  l'enseignement  secondaire,  on  perd  complète- 
ment de  vue  ce  qui  se  passe  dans  les  écoles  publiques  ou  privées  des  quarante 
mille  communes  qui  composent  la  France.  On  ignore  par  quel  manège  est  éludée, 
dans  certains  établissements,  la  surveillance  des  inspecteurs  et  des  comités,  quels 
livres  la  contrebande  légitimiste  ou  néo-catholique  fait  passer  entre  les  mains 
des  enfants,  et  les  déclamations  contre  la  philosophie  ne  sont  souvent  qu'une 
fausse  attaque  qui  sert  à  masquer  des  manœuvres  plus  sérieuses. 

La  sphère  des  travaux  de  la  Société  de  la  morale  chrétienne  est  beaucoup  plus 
étendue.  Celte  association,  constituée  en  1821  par  le  duc  de  La  Rochefoucauld- 
Liancourt,  a  pour  objet  Y  application  des  préceptes  du  christianisme  aux  rela- 
tions sociales,  et,  ainsi  que  le  disent  les  statuts,  elle  s'attache  à  démontrer  que 
«  la  plupart  des  erreurs  et  des  vices  qui  retardent  le  règne  de  la  vérité,  de  la 
justice  e    delà  paix  parmi  les  hommes,  naissent  de  l'ignorance  ou  de  l'oubli  des 


£12  LOS    SOCIETES     SAVANTES 

préceptes  de  la  religion  chrétienne.  »  Par  sa  constitution  même,  cette  société 
témoigne  d'un  grand  progrès  dans  les  idées  et  dans  les  mœurs,  car  elle  admet 
indistinctement  au  nombre  de  ses  titulaires  les  catholiques  et  les  protestants;  plus 
sage  que  certaines  associations  de  bienfaisance,  elle  étend  son  action  à  tous  les 
membres  de  la  grande  famille  chrétienne,  sans  se  préoccuper  des  dissidences  de 
sectes,  et,  en  s'interdisant  le  prosélytisme,  elle  rend  la  charité  plus  féconde  et 
plus  universelle.  Les  membres,  au  nombre  de  deux  cent  soixante-quinze,  sont 
répartis  entre  sept  comités  dont  voici  l'indication  :  1°  comité  de  charité  et  de  bien- 
faisance ;  2°  de  placement  des  orphelins  et  des  orphelines  ;  5°  des  prisons;  i°  de  la 
paix;  5°  d'amélioration  morale;  6°  de  l'abolition  de  la  traite  et  de  l'esclavage; 
7°  de  réhabilitation  morale  pour  les  libérés.  Les  travaux  de  ces  divers  comités 
sont  consignés  dans  un  journal  dont  la  collection  forme  aujourd'hui  quarante 
volumes.  Des  concours  ont  été  ouverts,  des  livres  ont  été  publiés  sur  les  grandes 
questions  sociales  ou  religieuses  soulevées  depuis  vingt-cinq  ans,  et  des  lois  sont 
venues  sanctionner  les  efforts  et  les  vœux  de  la  société  touchant  la  plupart  de  ces 
questions.  Cette  louable  institution  a  des  correspondances  sur  tous  les  points  du 
globe,  et  tout  récemment  des  musulmans  philanthropes  ont  fondé,  sous  le  patro- 
nage de  lu  sultane  Djediz  et  sous  le  titre  de  Société  de  la  morale  universelle,  une 
association  semblable. 


VII. 


Dans  la  revue  rapide  que  nous  venons  de  présenter,  nous  n'avons  compris 
que  les  académies  qui  figurent  dans  VJnnuaire  administratif  et  qui  fonction- 
nent comme  annexes  des  diverses  branches  de  l'Institut.  Paris  renferme  encore 
un  grand  nombre  de  sociétés  inconnues  les  unes  aux  autres,  souvent  ignorées  du 
public,  et  qui  résument  chacune  dans  sa  sphère  les  idées,  les  intérêts,  les  plaisirs 
des  classes  les  plus  diverses,  les  plus  éloignées.  Sculpteurs,  architectes,  peintres, 
musiciens,  ouvriers  de  tous  les  étals,  femmes  de  tous  les  âges,  avocats  à  la  recher- 
che du  client,  journalistes  à  la  recherche  de  l'abonné,  jeunes  hommes  politi- 
ques attendant  l'âge  et  le  cens  pour  aspirer  à  la  dépulation,  francs-maçons  de 
tous  les  pays,  écrivains  de  toutes  les  écoles,  chacun  s'associe,  les  uns  pour  faire 
un  peu  de  bien,  les  autres  pour  ne  faire  que  du  bruit,  les  oisifs,  qui  sont  sou- 
vent les  vrais  sages,  pour  écouter,  les  ambitieux  pour  propager  leur  nom,  se 
dresser  à  eux-mêmes  un  piédestal  et  trouver  des  prôneurs.  Quelques  mots  sur 
cette  guérilla  académique  achèveront  de  compléter  le  tableau,  et,  pour  rester 
fidèle  à  la  couleur  locale,  nous  donnerons  aux  femmes  la  première  place,  comme 
on  leur  donne  dans  les  séances  publiques  les  stalles  d'avant-scène. 

Depuis  Christine  de  Pisan,  celte  Eve  des  bas-bleus,  jusqu'à  la  femme  libre  du 
saint-simonisme,  le  beau  sexe,  comme  on  disait  en  1808,  a  réclamé  souvent  son 
niveau  social.  Pour  arriver  à  la  désubalternisation  qu'elles  rêvent,  les  femmes, 
sous  l'ancienne  monarchie,  faisaient  des  livres,  les  utopistes  s'associaient  à  leurs 
efforts,  et  Guillaume  Poslel,  le  célèbre  visionnaire,  composait  en  leur  faveur  la 
très-mcrvcilleitse  histoire  des  femmes  du  monde,  et  comme  elles  doivent  à  tout  le 
monde  par  raison  commander,  et  même  à  ceux  qui  auront  la.  monarchie  du  monde 
vieil.   Aujourd'hui  comme  alors  elles  trouvent  encore  des  partisans  parmi  les 


ET    LITTÉRAIRES.  215 

socialistes,  quelquefois  même  parmi  les  abbés,  ce  qui  est  un  progrès  notable  ;  mais 
elles  ne  se  contentent  plus  de  publier  des  volumes  et  de  tenir  des  bureaux  d'es- 
prit, elles  ouvrent  des  cours  ou  se  réunissent  en  sociétés  académiques.  C'est  à 

Mme  Louise  D qu'on  doit  l'invention  des  cours.  Le  19  mai  1836,  cette  dame 

ouvrit  au  Ratielagh  un  cours  de  droit  social  du  sexe  qui  fut  vivement  applaudi 
par  quelques  initiées.  Cependant  la  création  de  cette  faculté  d'un  nouveau  genre 
ne  hâta  guère,  à  ce  qu'il  semble,  l'œuvre  de  la  désubalternisation.  Quelques  dames 
de  lettres  s'organisèrent  alors  en  institut,  et  M.  le  comte  de  Castellane  accepta 
le  patronage  de  la  nouvelle  académie.  On  ne  tarda  point  à  reconnaître  que  l'hôtel 
de  Rambouillet  avait  fait  son  temps  et  que  Molière  aurait  toujours  raison.  L'aca- 
démie fut  licenciée;  mais,  chez  les  femmes,  on  le  sait,  les  volontés  sont  tenaces, 
et  vers  la  fin  de  1845  on  annonça  la  résurrection  de  l'institut  féminin.  Cette  fois 
ce  n'était  plus  M.  de  Castellane  qui  accordait  son  protectorat  et  prêtait  ses  salons, 
c'était  une  dame  du  faubourg  Saint-Germain,  riche,  spirituelle,  enthousiaste  pour 
les  lettres,  et  qui  pensait  les  servir  en  donnant  une  rivale  à  Richelieu.  Le  pro- 
gramme fut  rédigé  sur  des  proportions  tout  a  fait  princières.  Les  académiciennes 
devaient  être  logées,  comme  autrefois  les  membres  du  Brucchium  dans  le  palais 
des  rois  d'Egypte,  et  pensionnées  comme  les  membres  de  l'Institut.  Elles  devaient 
en  outre  loucher  des  jetons  de  présence  et  travailler  à  un  dictionnaire  de  la  langue 
française,  sinon  plus  complet,  du  moins  plus  volumineux  que  tous  les  dictionnaires 
connus.  En  septembre  1845,  les  dix  premières  dames  titulaires  furent  nommées 
d'office  avec  mission  d  élire  leurs  collègues  jusqu'au  nombre  de  quarante  ;  il  paraît 
que  les  élections  ne  sont  point  encore  terminées. 

Ici  on  joue  à  l'académie,  ailleurs  on  joue  au  gouvernement  représentatif,  et, 
d'un  côté  comme  de  l'autre,  ce  sont  des  jeux  innocents.  L'éloquence  politique  a 
choisi  pour  siège  la  conférence  d'Orsay,  où  des  jeunes  gens  s'exercent  à  reproduire 
de  leur  mieux  les  séances  de  nos  assemblées  législatives.  On  arrive  souvent  à  la 
conférence  d'Orsay  au  sortir  du  collège,  et  sans  autre  titre  officiel  que  celui  de 
bachelier  es  lettres.  Les  futurs  députés  votent  des  budgets  fantastiques  et  propo- 
sent des  amendements  inadmissibles  sur  des  projets  de  lois  imaginaires.  On  im- 
provise des  commissions,  des  orateurs,  de  la  gravité  même  ;  cependant  nos  hommes 
d'état  adolescents  trouvent  quelquefois  en  eux  assez  d'ardeur  juvénile  pour  se 
laisser  entraîner  jusqu'à  la  passion  et  faire  entendre  à  leurs  adversaires  politiques 
de  dures  vérités  ;  mais  ils  sont  vite  contenus  par  la  dignité  vraiment  sénile  qui  est 
d'étiquette  dans  cette  jeune  fashion  politique. 

Les  avocats  comme  les  législateurs  surnuméraires  se  sont  souvenus  de  cet 
axiome  de  Tacite,  dans  le  Dialogue  des  orateurs  :  «  que  plus  un  homme  est  habile 
à  parler,  plus  il  arrive  facilement  aux  honneurs;  plus  il  s'élève  dans  les  honneurs 
mêmes  au-dessus  de  ses  collègues,  plus  il  est  en  crédit  auprès  des  grands,  en 
faveur  auprès  du  sénat,  en  renom  auprès  du  peuple;  »  ce  qui  veut  dire,  en  lan- 
gage moderne,  plus  il  a  de  places  et  plus  il  gagne  d'argent.  Ils  se  sont  souvenus 
également  de  ce  précepte  antique  :  «  que  l'éloquence  demande  une  grande  habi- 
tude, une  grande  assurance,  surtout  beaucoup  d'exercice.  »  Et  afin  d'arriver  à  la 
véritable  et  incorruptible  éloquence,  pour  parler  toujours  comme  les  anciens,  ils 
ont  institué,  sous  le  titre  de  conférences,  des  joutes  oratoires  où  se  pressent,  après 
le  dernier  examen  et  la  thèse,  tous  les  licenciés  qui  vivent  dans  l'espoir  de  devenir 
un  jour  des  avocats  occupés.  Ces  conférences,  qui  se  tiennent  au  Palais,  sont  au 
nombre  de  vingt  environ  :  on  y  simule  des  assises  avec  juges,  ministère  public, 
tome  iv.  lî> 


214  LES    SOCIÉTÉS    SAVANTES 

bureau,  etc.  Le  tribunal,  après  l'appel  des  causes  et  les  plaidoiries,  rend  des  ju- 
gements motivés,  et  donne  son  avis  sur  tous  les  orateurs  qui  ont  porté  la  parole. 
C'est  souvent  une  bonne  occasion  de  faire  des  épigrammes,  et,  quand  on  s'adresse 
à  des  amours-propres  rétifs,  il  en  résulte  une  mêlée  générale.  Chaque  année,  les 
amendes  sont  consacrées  à  un  grand  repas,  où  l'on  boit  à  l'éloquence,  et  c'est  là 
peut-être  la  meilleure  garantie  de  durée  de  ces  institutions,  qui  ont  encore  l'avan- 
tage de  donner  aux  avocats  sans  cause  un  faux  semblant  d'occupation.  On  peut 
en  effet,  après  avoir  été  dix  ans  étudiant,  rester  dix  autres  années  orateur  de  con- 
férence, et  se  cantonner  ainsi  dans  les  loisirs  d'une  éternelle  jeunesse  en  se  per- 
suadant sérieusement  qu'on  plaide. 

A  le  bien  prendre,  ces  sortes  d'associations  sont  plutôt  une  affaire  d'agrément 
qu'une  affaire  d'utilité  réelle.  Il  en  est  de  même  du  Collège  archéologique  et  hé- 
raldique de  France,  où  l'on  s'amuse  à  jouer  à  la  noblesse.  Le  Collège  héraldique 
a  pour  objet  principal  l'étude  du  blason  et  la  rédaction  d'un  livre  d'or,  sur  lequel 
on  inscrit  l'état  nobiliaire  des  familles.  Il  faut,  pour  faire  partie  de  ce  collège, 
appartenir  à  la  noblesse  ou  à  un  ordre  de  chevalerie  légalement  constitué,  et  la 
seule  condition  d'admission  qu'on  exige,  c'est  de  remettre  sur  une  feuille  de  par- 
chemin large  de  vingt-deux  centimètres  et  haute  de  trente-trois  une  copie  coloriée 
de  ses  armoiries.  Le  secrétaire  général  donne  des  consultations  généalogiques,  et 
ce  n'est  pas  une  des  moindres  bizarreries  de  notre  temps  que  de  voir  ainsi  les 
enfants  des  hommes  qui  ont  fait  la  révolution  française  exhumer  des  parchemins 
blasonnés  de  la  cendre  des  bûchers  de  93.  Décidément  M.  Jourdain  est  ressuscité. 

Comme  l'éloquence  oratoire  et  parlementaire  et  la  science  héraldique,  les 
beaux-arts  et  la  démocratie  ont  leurs  associations.  Trois  sociétés  dites  des  beaux- 
arts  sont  destinées  à  répandre  le  goût  de  la  musique,  de  la  peinture,  du  dessin 
et  de  la  statuaire.  La  Société  libre,  qui  compte  aujourd'hui  quinze  ans  d'existence, 
s'est  donné  pour  mission  spéciale  d'examiner  avec  impartialité  les  expositions  du 
Louvre,  de  prolester  contre  les  injustes  exclusions  du  jury  d'admission,  et  de  con- 
soler par  des  médailles  les  exposants  méconnus.  La  Société  d' encouragement  des 
arts  unis,  reconstituée  en  1841,  favorise  autant  qu'il  est  en  elle,  par  des  loteries 
et  des  expositions,  la  production  de  la  gravure  au  burin,  des  bronzes  et  des 
objets  d'ornementation;  enlin  la  Société  des  amis  des  arts,  dont  les  actions  re- 
présentent un  capital  d'environ  80,000  fr.,  publie  des  gravures  au  burin  et  achète 
des  tableaux. 

Les  sociétés  chantantes,  exclusivement  composées  d'ouvriers,  sont  au  nombre 
de  cent  cinquante  environ.  Il  suffit,  pour  être  admis  dans  la  plupart  d'entre  elles, 
d'improviser  quelques  couplets  sur  le  thème  éternel  de  la  chanson  française,  le 
vin,  la  gloire  ou  les  belles.  Quelques-unes  des  inspirations  les  plus  heureuses,  re- 
cueillies dans  ces  réunions  populaires,  pourraient  tenir  leur  place  dans  les  œuvres 
de  Désaugiers  ou  de  Debraux  ;  mais  ce  sont  là  des  exceptions,  et  la  plupart  des 
morceaux  n'ont  pas  même  le  mérite  de  cette  inspiration  naïve  qui  a  sauvé  la  mé- 
moire de  maître  Adam  Billault.  Ce  n'est  point,  du  reste,  sous  le  rapport  littéraire 
que  les  sociétés  chantantes  méritent  l'attention,  mais  elles  témoignent  d'un  fait 
important,  et  ce  fait,  c'est  la  préoccupation  des  jouissances  artistiques  dans  les 
classes  ouvrières.  Ou  peut  dire  en  outre  que  la  chanson,  si  médiocre  qu'elle  soit, 
est  un  progrès  sur  la  dissertation  communiste. 

On  le  voit  par  tout  ce  qui  précède,  jamais  à  aucune  autre  époque  l'activité  in- 
tellectuelle n'a  été  plus  grande,  jamais  le  progrès  pacifique  et  calme  n'a  trouvé 


ET     LITTÉRAIRES.  2115 

plus  d'apôtres  dévoués,  et  chez  aucun  peuple  de  l'Europe  moderne,  on  peut  le 
dire  à  l'honneur  de  notre  temps,  la  discussion  n'a  été  plus  libre.  Les  sociétés  aca- 
démiques ne  sont  plus  aujourd'hui  ce  qu'elles  étaient  dans  le  xvin0  siècle,  un 
bureau  d'esprit,  où  les  oisifs  se  réunissaient  pour  s'admirer  mutuellement.  De 
grandes  révolutions  se  sont  accomplies  dans  la  marche  de  leurs  études.  Ainsi, 
dans  l'antiquité,  c'est  la  philosophie  qui  domine,  puis  la  philosophie  fait  place 
aux  lettres,  l'érudition  s'ajoute  ensuite  à  la  littérature;  enfin,  dans  ces  dernières 
années,  les  sciences  positives,  les  applications  pratiques,  l'économie  sociale,  atti- 
rent plus  particulièrement  l'attention.  Chaque  jour,  ces  sociétés  tendent  à  se  mêler 
plus  activement  à  la  vie  publique,  et,  quand  on  étudie  l'ensemble  de  leurs  travaux, 
on  ne  tarde  point  à  reconnaître  qu'à  de  très-rares  exceptions  près,  elles  se  sont 
tenues  sagement  en  dehors  de  toutes  les  exagérations  qui  se  sont  produites  dans 
ces  dernières  années.  Sans  autres  ressources  que  la  bonne  volonté  de  leurs  mem- 
bres, quelques-unes  d'entre  elles  ont  obtenu  des  résultats  auxquels  il  eût  été  im- 
possible d'arriver  par  de  simples  efforts  individuels,  et  l'appui  que  le  gouverne- 
ment se  décide  enfin  à  leur  prêter  leur  donnera  sans  aucun  doute  une  force  et  une 
activité  nouvelles.  Nous  avons  vu  ce  qui  s'est  fait  à  Paris,  il  nous  reste  à  dire  ce 
qui  s'est  fait  en  province;  ce  sera  l'objet  d'une  élude  spéciale,  où  nous  aurons  à 
constater  des  résultats  plus  immédiats  et  plus  sensibles  encore. 

Charles  Louandre. 


REVUE  MUSICALE. 


Nous  voudrions  bien  parler  plus  souvent  de  l'Opéra,  et  volontiers  nous  nous 
rappelons  ces  temps  déjà  éloignés  où  nous  tenions,  ici  même,  avec  une  si  ponc- 
tuelle exactitude,  les  annales  alors  célèbres  de  notre  première  scène  lyrique.  C'est 
qu'au  moins,  à  cette  époque,  la  tâche  en  valait  la  peine;  pour  un  échec  qui  se 
rencontrait  çà  et  là,  on  comptait  vingt  triomphes.  Il  y  avait,  en  effet,  un  intérêt 
charmant,  exquis,  une  curiosité  rare  et  pleine  d'intérêt  à  suivre,  à  travers  ses  for- 
tunes diverses,  cette  restauration  de  la  musique  théâtrale  entreprise  avec  tant  de 
magnificence  par  l'auteur  de  Moïse  et  de  Guillaume  Tell,  et  continuée  ensuite,  on 
sait  comme,  par  Meyerbeer,  Auber  et  tant  d'autres,  ayant  pour  interprètes  des 
chanteurs  d'un  ordre  supérieur,  et  pour  public  un  monde  intelligent,  actif,  habitué 
à  se  retrouver  chaque  soir,  et  (qualité  inappréciable  qui  désormais  semble  dispa- 
raître de  la  sphère  des  arts)  franchement  et  généreusement  passionné.  C'était 
alors  le  temps  de  RoLcrt-le-Diablc  et  de  la  Juive,  de  Gustave,  des  Huguenots,  de 
la  reprise  de  Guillaume  Tell,  le  temps  de  Nourrit,  de  Levasseur,  de  M"e  Falcon, 
de  Mrae  Damoreau,  enfin  de  Duprez.  On  conçoit  qu'en  présence  d'un  pareil  état  de 
choses  la  discussion  sérieuse  aimât  à  s'exercer,  et  le  développement  de  ces  esprits 
d'élite,  de  ces  talents  illustres,  tous  dans  la  plénitude  de  l'âge  et  de  l'inspiration, 
offrait  à  la  critique  une  élude  des  plus  altrayantes. 

Pourquoi  insensiblement  cette  ère  a-t-elle  cessé?  Pourquoi  maîtres  et  chanteurs 
se  sont-ils  retirés  sans  qu'une  génération  nouvelle  leur  ait  succédé?  Pourquoi, 
dans  ce  public  de  l'Opéra,  jadis  si  chaleureux,  si  impressionnable,  la  désuétude 
s'est-elle  mise  à  ce  point  qu'il  n'a  qu'indifférence  à  l'endroit  de  tous  les  pro- 
grammes, ne  croit  plus  à  rien  de  ce  qu'on  lui  chante,  et  se  moque  du  lénor  qu'on 
s'en  va  chercher  en  Italie  comme  de  la  nouvelle  partition  de  Rossini?  Questions 
profondes,  insolubles,  auxquelles  nous  ne  nous  aviserons  point  de  vouloir  répon- 
dre ;  il  y  a  dans  la  décadence  comme  dans  la  grandeur  de  certaines  administrations 
de  théâtre  de  ces  jeux  de  hasard  qui  ne  peuvent  s'expliquer.  On  a  intronisé  la 
statue  du  chantre  de  Guillaume  Tell  sous  le  péristyle  de  l'Opéra  :  c'était  un  sphinx 
qu'il  fallait  y  mettre;  peut-être  eussions-nous  appris,  en  l'interrogeant,  l'énigme 
de  ces  éternelles  vicissitudes,  et  d'où  vient  qu'un  homme  intelligent  et  capable  va 


REVCE    MUSICALE.  217 

voir  tout  à  coup  péricliter  en  ses  mains  cette  machine  qui  jusque-là  semblait  fonc- 
tionner à  souhait  et  comme  d'elle-même.  Nous  ne  voulons  accuser  personne.  Lors- 
que des  fautes  ont  été  commises,  nous  les  avons  relevées;  aujourd'hui  ces  fautes 
ont  amené  le  triste  état  de  choses  auquel  nous  assistons.  Eu  de  pareilles  circon- 
stances que  faire?  S'abstenir  est  encore  le  mieux,  car  s'il  nous  répugne  souverai- 
nement d'incriminer  toujours,  si  nous  repoussons  avec  tous  les  honnêtes  gens  cette 
critique  malveillante,  haineuse,  de  pirti  pris,  résolue  d'avance  à  trouver  mauvais 
quoi  qu'on  lente  et  décidée  à  décrier  les  meilleures  intentions,  il  nous  est  abso- 
lument impossible  de  discuter,  au  point  de  vue  d'une  renaissance  prochaine,  des 
événements  tels  que  les  débuts  ou  la  rentrée  de  Mme  Rossi-Caccia  dans  la  Juive 
ou  la  mise  au  théâtre  d'un  opéra  de  M.  de  Flotow.  Une  activité  qui  se  consume 
éternellement  en  stériles  essais,  en  expédients  sans  portée  et  sans  résultat,  bien 
loin  de  triompher  du  peu  d'entraînement  du  public,  ne  fait  au  contraire  qu'ac- 
croître son  indifférence  et  sa  lassitude.  Or,  depuis  quelques  années,  tant  de  tristes 
débuts  se  sont  multipliés  à  l'Académie  royale  de  musique,  tant  de  jeunes  talents 
se  sont  produits  dans  leur  impuissance,  qu'aujourd'hui,  à  moins  de  véritables  ré- 
vélations, il  faut  désespérer  d'avoir  raison  de  l'apathie  universelle.  Si  M,le  Falcon 
sortait  aujourd'hui  du  Conservatoire,  croyez-vous,  par  exemple,  qu'elle  trouvât 
d'emblée  cet  auditoire  sympathique,  cette  salle  enthousiaste  qui  d'un  coup  de 
main  décida  du  succès  de  la  jeune  cantatrice?  Non,  certes;  M"e  Falcon  aurait  à 
lutter  des  mois  entiers  contre  la  défaveur  qui  s'attache  désormais  aux  débuts  : 
heureuse  encore  s'il  lui  arrivait  de  ne  pas  succomber  à  la  fin  sous  tant  de  ruines 
amoncelées.  D'ailleurs,  avec  la  constitution  actuelle  de  l'Opéra,  que  signiDe  un 
Conservatoire?  Quels  services  attendre  d'une  institution  nationale  du  moment  où 
l'administration  de  l'Académie  royale  de  musique  affecte  de  ne  plus  se  recruter 
qu'à  l'étranger,  où  nos  directeurs  courent  la  poste  et  s'en  vont  çà  et  là  chercher 
en  Italie  des  voix  novices  qu'ils  nous  amènent  à  grands  frais,  quittes  à  leur  donner 
des  maîtres  de  prononciation  et  de  solfège  au  lendemain  de  leurs  débuts? 

Qui  dit  Conservatoire  dit  tradition.  Or,  agir  de  la  sorte,  n'est-ce  pas  vouloir 
rompre  avec  la  tradition?  Quoi  qu'on  puisse  prétendre,  il  existe  en  musique  un 
système  français,  système  éclectique,  je  n'en  disconviens  pas,  et  dont  les  prédi- 
lections se  partagent  volontiers  entre  l'Italie  et  l'Allemagne,  mais  fort  habile 
d'ailleurs,  tout  en  s'assimilant  les  divers  éléments  caractéristiques  des  deux  pays, 
à  garder  pour  lui  une  certaine  individualité  qui  lui  est  propre.  Je  veux  parler 
d'une  ampleur  de  style,  d'un  soutenu  dans  les  récils,  d'une  intervention  conti- 
nuelle du  génie  du  maître  dans  les  moindres  détails  de  la  mise  en  scène,  dont  les 
Italiens  ignorent  l'habitude,  comme  aussi  d'une  variété  d'effets,  d'un  mélange  de 
tous  les  genres  et  de  toutes  les  formes  qu'un  Allemand  de  vieille  roche,  vom  alten 
deutschen  Shroll  und  Korne ,  Louis  Spobr,  par  exemple,  et  ceux  de  son  école 
n'adopteront  jamais.  De  Gluck  à  Meyerbeer,  les  plus  illustres  compositeurs,  les 
plus  grands  génies,  en  franchissant  le  seuil  de  l'Opéra,  ont  reconnu  les  conditions 
essentielles  du  système  français.  Rossini  lui-même,  et  ce  n'est  pas  le  moindre 
honneur  rendu  à  cette  école  dont  l'Académie  royale  de  musique  et  le  Conserva- 
toire ont  charge  de  garder  les  traditions,  Rossini  lui-même  a  subi  la  loi  commune. 
Qui  oserait  soutenir  que  Guillaume  Tell  est  un  opéra  italien?  Autant  vaudrait 
prétendre  que  Robert-lc -Diable  et  les  Huguenots  sont  des  ouvrages  allemands.  Et 
ne  nous  y  trompons  pas.  s'il  a  été  donné  à  Meyerbeer  de  remponer  sur  noire 
première  scèue  lyrique  les  plus  beaux  triomphes  qu'on  cite,  si  nuls  succès  de 


218  REVUE    MUSICALE. 

notre  temps  n'égalent  les  siens ,  c'est  qu'avec  sa  merveilleuse  dextérité  d'intel- 
ligence, avec  son  esprit  si  profondément  observateur  et  critique,  Meyerbeer  a  su 
mieux  que  personne  deviner  nos  instincts,  comprendre  nos  sympathies,  en  un  mot 
s'établir  victorieusement  dans  le  domaine  de  notre  nationalité  musicale.  Aussi 
quelle  fortune  l'attendait  en  pareil  chemin  !  Pour  preuve  de  ce  que  j'avance,  je 
ne  veux  que  la  manière  inouïe  jusqu'alors  dont  ses  opéras  furent  exécutés.  On 
parlera  toujours  de  l'exécution  de  Robert -le- Diable  et  des  Huguenots  comme  de 
deux  des  plus  magnifiques  ensembles  qu'il  y  ait  eus  au  théâtre.  Et  les  vaillants 
interprètes  de  cette  musique,  quels  étaient-ils'  Des  Français,  des  élèves  du  Con- 
servatoire, des  chanteurs  formés  à  celte  tradition  dont  l'illustre  maître  avait  si 
admirablement  saisi  le  sens.  Rossini,  quand  on  y  pense,  n'eut  jamais  pareille  ren- 
contre; il  est  vrai  que,  chez  l'auteur  du  Comte  Ory  et  de  Guillaume  Tell,  l'élé- 
ment italien  prédominait  davantage.  N'importe,  cette  supériorité  d'exécution  qui 
signala  les  chefs-d'œuvre  de  Meyerbeer  à  leur  entrée  dans  la  carrière  m'a  toujours 
frappé  comme  un  trait  distinctif.  Évidemment,  pour  être  sentie  et  rendue  d'une 
si  uère  façon  par  des  chanteurs  français,  il  fallait  que  celle  musique  fût  écrite 
dans  leur  langue.  Du  jour  où,  par  la  retraite  de  Nourrit  et  l'avènement  de  Duprez, 
la  désorganisation  se  mit  dans  le  fameux  trio  de  liobert-le-Diable,  de  ce  jour  data 
l'éloignement  de  Meyerbeer.  On  a  beaucoup  parlé  des  incertitudes  de  Meyerbeer 
et  de  ses  éternelles  tergiversations.  Depuis  dix  ans,  la  malveillance  a  pu  même 
se  donner  beau  jeu  à  l'endroit  des  scrupules  du  grand  maître,  qu'il  eût  été  pour- 
tant facile  d'expliquer  par  la  simple  nature  des  choses.  Que  de  caprices  certains 
nouvellistes  n'ont-ils  pas  prêtés  à  l'auteur  du  Prophète  et  de  l'Africaine!  Quels 
engagements,  à  les  en  croire,  n'ont  pas  été  proposés  par  lui  comme  condition 
suprême  de  la  mise  en  scène  de  ses  ouvrages  !  Naguère  encore  ne  disait-on  pas 
que  Jenny  Lind  allait  entrer  sous  ses  auspices  à  notre  Académie  royale  de  musique, 
Jenny  Lind,  la  cantatrice  du  Camp  de  Silcsie,  la  chère  Allemande  à  laquelle  tout 
ce  qu'il  écrit  la- bas  est  désormais  destiné?  Mais,  si  Jenny  Lind   nous  venait,  qui 
donc  chanterait  les  Huguenots  à  Berlin?  Mmc  Stoltz  peut-être,  que  Meyerbeer  entre- 
prendrait alors  de  faire  engager  par  le  roi  de  Prusse?  Franchement  nous  tenons 
l'illustre  maestro  pour  un  négociateur  plus  avisé  et  surtout  pour  un  meilleur 
courtisan.  Qu'est-il  besoin  de  tant  de  suppositions  extravagantes,  lorsqu'on  peut 
si  naturellement  se  rendre  compte  de  ce  qui  se  passe?  D'ordinaire,  un  esprit  sé- 
rieux et  réfléchi  ne  se  met  point  à  l'œuvre  sans  avoir  mûrement  calculé  les  condi- 
tions du  genre  qu'il  aborde.  Or,  on  nous  accordera  qu'avant  d'écrire  Robert-le- 
Diable  et  les  Huguenots,  Meyerbeer  connaissait  en  maître  les  éléments  dont  se 
compose  un  opéra  français.  Celte  parfaite  intelligence  du  sujet  et  de  notre  scène 
fonda  parmi  nous  le  succès  des  deux  chefs-d'œuvre  et  leur  valut  une  exécution 
admirable.  Maître  et  chanteurs  s'étaient  compris,  et  jamais  plus  glorieux  ensemble 
n'éclata.  Ce  fut  sous  l'impression  de  ce  double  triomphe,  auquel  (l'illustre  auteur 
n'a  jamais  cessé  de  le  reconnaître)  avait  si  unanimement  contribué  la  troupe  alors 
en  possession  de  l'Opéra ,  que  Meyerbeer  se  remit  à  l'œuvre  et  conçut  l'idée  de 
ces  deux  partitions  aventureuses  éternellement  ballottées  depuis  par  le  flux  et 
reflux  des  vicissitudes  théâtrales,  et  qui  semblent  ne  reparaître  à  certains  inter- 
valles que  pour  s'engloutir  de  nouveau.  Peut-être  y  eut-il  à  cette  époque  trop  de 
lenteur  de  la  part  du  maître;  peut-être  commit-on  une  faute  irréparable  en  ne 
retirant  pas  sur  l'heure  d'un  si  beau  mouvement  tout  ce  qu'il  pouvait  donner.  On 
remit  au  lendemain,  et,  d'ajournements  en  ajournements,  les  chances  favorables 


REVUE    MUSICALE.  219 

diminuèrent.  Qu'arriva-t-il?  Lorsque  le  moment  vint  où  soi-même  on  n'eût  pas 
demandé  mieux  que  de  céder  aux  sollicitations  de  tous,  les  moyens  d'exécution 
en  vue  desquels  on  avait  composé  se  trouvèrent  manquer. 

Ces  trois  années  perdues  en  toute  sorte  de  vaines  discussions  et  de  petites 
coquetteries  avaient  vu  s'accomplir  les  plus  graves  événements.  Pendant  qu'on 
s'attardait  ainsi,  la  désorganisation  envahissait  la  troupe  de  l'Opéra  ;  Nourrit, 
sombre,  abattu  ,  en  proie  au  vertige  du  découragement,  s'en  allait  mourir  en 
Italie,  déplorable  victime  d'un  point  d'honneur  exagéré;  la  voix  de  Mlle  Falcon 
jetait  son  dernier  cri  au  milieu  d'une  salle  consternée,  et  Levasseur,  resté  seul 
de  ce  groupe  fameux,  Levasseur,  comme  ce  bon  Marcel  des  Huguenots,  ne  sur- 
vivait à  ces  jeunes  funérailles  que  pour  disparaître  bientôt,  vaincu  par  l'isolement 
et  la  caducité.  On  a  beau  dire,  les  œuvres  même  les  plus  vigoureuses  et  les  plus 
capables  d'affronter  le  temps  sont  toujours  filles  de  la  circonstance,  du  moment. 
A  côté  de  l'élément  immortel  qui  fera  leur  vie  dans  l'avenir,  il  y  a  en  elles  je  ne 
sais  quel  élément  transitoire,  contemporain  qu'elles  empruntent  aux  idées,  aux 
querelles,  aux  conditions  du  jour,  et  qui,  bien  qu'il  doive  s'effacer  plus  tard, 
n'en  doit  pas  moins  avoir  subsisté  pour  l'entière  gloire  de  leur  épanouissement. 
Voilà  justement  ce  qu'on  a  laissé  échapper  au  détriment  des  deux  partitions  du 
Prophète  et  de  l'Africaine.  Je  le  répète ,  tandis  qu'on  se  consumait  à  discuter 
des  arrangements  secondaires,  à  combiner  des  stipulations  minutieuses,  l'occa- 
sion se  dérobait;  reviendra-t-elle  un  jour?  Nous  l'espérons;  mais,  dans  tous  les 
cas,  le  mieux  serait  de  laisser  pour  un  certain  temps  reposer  ces  œuvres  dont  on 
a  trop  parlé.  Le  Prophète  et  V Africaine  furent  écrits  en  des  circonstances  mé- 
morables, et  ce  que  réclamerait  impérieusement  l'exécution  de  ces  partitions,  ce 
ne  serait  point  tel  sujet  de  renom  qu'on  pourrait  au  besoin  se  procurer  à  force 
d'or,  mais  une  troupe  unie,  intelligente,  sympathique,  élevée  dans  la  tradition 
bien  entendue  d'un  système  français,  une  troupe  du  genre  de  celle  qui  marqua  la 
période  illustre  de  Robert-le-Diable  et  des  Huguenots.  Par  malheur,  de  semblables 
conditions  ne  sauraient  désormais  être  énoncées,  car,  si  depuis  quelques  années 
on  peut  compter  d'éminents  sujets  dans  le  personnel  de  l'Académie  royale  de  mu- 
sique, de  troupe  il  n'en  existe  plus.  Et  croyez  bien  que  Meyerbeer  comprend  ici 
les  choses  comme  nous,  lui  qui ,  malgré  tant  d'instances  et  d'entreprises,  a  tou- 
jours refusé  de  se  dessaisir,  et  qui,  forcé  dans  sa  conscience  de  grand  maître, 
lorsqu'on  fait  un  appel  à  ses  sentiments  pour  un  théâtre  dont  seul,  à  coup  sûr,  il 
pourra  conjurer  la  mauvaise  fortune,  offre  d'écrire  un  opéra  nouveau,  ayant  dans 
son  portefeuille  des  œuvres  auxquelles  pas  une  note  ne  manque. 

Déjà  les  imaginations  s'exercent  à  l'endroit  de  cet  opéra  nouveau  promis  à 
l'Académie  royale  de  musique  par  l'auteur  du  Prophète  et  de  l'Africaine.  Plusieurs 
veulent  absolument  que  ce  soit  un  Struensée,  et  nous  y  consentirions  de  grand 
cœur,  s'il  ne  nous  semblait  voir  dans  ce  bruit  une  méprise  inspirée  par  ce  qui 
vient  de  se  passer  à  Berlin.  Le  frère  de  l'illustre  compositeur,  Michel  Béer,  poète 
dramatique  du  mouvement  qui  valut  à  l'Allemagne  Immermann  et  Grabe  et  l'in- 
téressante période  de  Dusseldorf;  Michel  Béer,  sur  l'invitation  de  M.  le  comte  de 
Brulh,  alors  intendant  des  théâtres  royaux,  écrivit  en  4826  une  tragédie  empruntée 
à  cet  épisode  de  l'histoire  contemporaine  du  Danemark.  Au  moment  dèlre  re- 
présentée, après  diverses  tribulations  qui  ne  s'étaient  pas  prolongées  moins  d'un 
an,  cette  tragédie  fut  arrêtée  par  une  réclamation  du  cabinet  de  Copenhague, 
qui  s'opposait  à  ce  qu'on  passât  outre,  sous  prétexte  que  l'événement  du  28  avril 


220  REVUE    MUSICALE. 

1772  éveillait  de  trop  douloureux  souvenirs  dans  le  cœur  du  roi  Frédéric  VI. 
Aujourd'hui  que  de  pareilles  raisons  n'existent  plus,  l'œuvre  de  Michel  Béer  ne 
pouvait  manquer  de  se  produire  à  Berlin.  Tout  y  concourait,  et  d'abord  le  crédit 
si  légitime  dont  jouit  auprès  de  son  souverain  l'auteur  du  Camp  de  Silésie.  Au 
nombre  des  qualités  éminentes  qui  distinguent  le  caractère  de  Meyerbeer,  il  faut 
citer  au  premier  rang  un  attachement  profond,  inviolable,  à  la  mémoire  littéraire 
de  son  frère,  enlevé  au  plus  beau  de  ses  succès,  et  dont  il  semble,  tant  est  vif  et 
chaleureux  le  zèle  qu'on  lui  voit  prendre  en  toute  occasion  de  ce  genre,  qu'il  pré- 
fère sa  gloire  à  la  sienne  propre.  Puisque  rien  n'empêchait  plus  de  mettre  Struen- 
sée à  la  scène,  naturellement  Meyerbeer  devait  amener  le  théâtre  de  Berlin  à 
s'occuper  de  la  tragédie  de  son  frère.  Bien  mieux,  voulant  donner  à  cette  reprise 
plus  d'importance  et  de  solennité,  le  maître  de  chapelle  de  Frédéric-Guillaume  a 
composé  tout  exprès  une  ouverture  et  des  intermèdes  appropriés  à  la  situation. 
Ce  que  Beethoven  avait  fait  pour  VEgmont  de  Goethe,  Meyerbeer  l'a  fait  pour  la 
tragédie  de  Michel,,  et  celte  illustration  musicale,  qui  d'ordinaire  ne  s'accorde 
qu'aux  chefs-d'œuvre,  un  beau  mouvement  de  piété  fraternelle  en  a  décoré  le 
drame  de  Struensée.  Du  reste,  s'il  faut  en  croire  ce  qu'on  écrit  de  Berlin,  ce  zèle 
de  famille,  qui  trop  souvent  aboutit  aux  puérils  épanchements  d'une  niaise  senti- 
mentalité, n'a  conseillé  cette  fois  que  de  grandes  choses.  Meyerbeer,  on  le  sait, 
excelle  à  s'inspirer  d'un  sujet  pour  en  exprimer  en  quelques  traits  le  caractère  et 
la  physionomie.  C'est  là  même  une  faculté  déconcentration  qu'il  possède  avec 
certains  poètes  lyriques  de  son  pays,  des  meilleurs  s'entend,  Goethe  et  Uhland, 
par  exemple,  et  qui  le  rendrait  admirablement  propre  à  ce  genre  d'illustrations 
symphoniques  usité  par  Beethoven  dans  l'ouverture  de  Coriolan  et  les  fragments 
ù'Egmont  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure.  A  ce  compte,  et  au  seul  point  de  vue 
du  développement  de  son  génie,  le  séjour  à  Berlin  n'est  point  a  regretter  :  sans 
doute  nous  y  perdons  quelques  opéras,  l'Académie  royale  de  musique  surtout  y 
perd  des  chances  périodiques  de  fortune;  mais  cette  activité  sans  cesse  maintenue 
en  haleine  par  ses  fonctions  d'ordonnateur  suprême  de  la  musique  du  roi,  cette 
nécessité  de  pourvoir  aux  besoins  du  moment,  en  provoquant  l'imprévu,  ne 
peuvent  qu'exercer  une  excellente  influence  sur  un  talent  peut-être  un  peu  trop 
enclin  de  nature  à  la  méditation,  au  calcul.  Déjà,  depuis  quelques  années,  les 
conditions  dont  nous  parlons  ont  eu,  entre  autres  résultats,  la  Fête  de  Ferrare, 
le  Camp  de  Silésie  et  les  intermèdes  de  Struensée.  De  cette  dernière  partition, 
que  la  Gazette  de  Prusse  place  au  rang  des  chefs-d'œuvre  du  maître,  nous  ne 
connaissons  rien  encore,  et,  si  nous  avons  essayé  d'en  raconter  ici  l'historique, 
c'est  uniquement  dans  l'intention  de  réformer  un  bruit  qui  nous  a  paru  fondé  sur 
une  méprise.  Le  bruit  se  répand  à  peine  que  Meyerbeer  doit  écrire  un  opéra 
nouveau;  dès  lors  chacun  de  se  croire  obligé  d'en  proclamer  le  titre.  Un  souffle 
d'Allemagne  nous  apporte  le  nom  de  Struensée,  va  pour  Struensée.  C'est  ainsi  que 
naguère  on  voulait  à  toute  force  que  Rossini  s'occupât  d'une  Jeanne  d'Arc.  Il  est 
vrai  que  depuis  les  litres  ont  changé  :  la  Jeanne  d'Arc  est  devenue  un  Robert 
Bruce,  lequel,  à  son  tour,  n'est  pas  bien  sûr  de  ne  point  avoir  eu  jadis  nom  la 
Donna  del  Lago;  mais  ici  de  vives  débats  se  présentent,  et  nous  touchons  à  des 
questions  grosses  de  polémique. 

Qu'y  a-t-il  de  nouveau  dans  cette  affaire?  S'agit-il  d'un  chef-d'œuvre  original 
du  grand  maître  ou  simplement  d'une  parodie  de  quelqu'une  de  ses  partitions 
italiennes,  pour  nous  servir  de  l'expression  d'un  judicieux  critique?  Qui  a  raison 


REVUE    MUSICALE.  221 

et  qui  a  tort,  des  vrais  croyants  ou  des  sceptiques?  Terrible  pari  auquel  seule 
peut  venir  mettre  fin  la  représentation  de  Robert  Bruce.  En  attendant,  les  dis- 
cussions préliminaires  vont  leur  train,  et  la  réplique  aux  aguets  s'empare  avec 
avidité  du  moindre  incident  capable  d'émouvoir  à  cet  endroit  la  curiosité  publi- 
que. Pour  peu  que  vous  disiez  un  mot.  les  arguments  ne  se  feront  pas  attendre, 
et  vous  serez  étonné  de  voir  combien  de  choses  contenait  à  réfuter  la  ligne  la 
plus  inoffensive,  le  paragraphe  le  plus  empreint  de  bienveillance  et  de  bonhomie. 
Nous  entendions  dernièrement  de  chaleureux  partisans  de  Rossini  regretter  pour 
l'immortel  auteur  de  Semiramide  et  d'Oteîlo  l'épreuve  nouvelle  qu'il  allait  tenler 
de  gaieté  de  cœur  à  l'Opéra,  et  dire  que  s'il  était  permis,  après  tant  d'années 
de  silence  et  sur  la  fin  d'une  carrière  glorieusement  couronnée  par  Guillaume 
Tell,  de  s'exposer  à  de  pareils  hasards,  au  nom  d'une  œuvre  imposante  et  spon- 
tanée, d'une  de  ces  œuvres  qu'un  poëte  illustre  appelait  des  délivrances,  parce 
qu'en  elles  se  résume  toute  une  période  de  la  vie  des  hommes  de  génie,  il  y  avait 
je  ne  sais  quoi  de  peu  digne  d'une  renommée  de  premier  ordre  à  sortir  ainsi  de 
son  repos  pour  remanier  de  vieux  textes  et  paperasser  dans  ses  archives  de  jeu- 
nesse. Pour  nous,  bien  que  nous  ne  partagions  guère  cette  superstition  qui  se 
plaît  à  transformer  le  fainéant  sublime  en  une  sorte  d'idole  égyptienne  immobile 
au  fond  de  son  sanctuaire  de  granit,  nos  sentiments  d'admiration  à  l'égard  de 
l'illustre  maître  ne  sauraient  souffrir  aucune  atteinte  de  l'événement  qui  se  pré- 
pare. Un  nom  tel  que  celui  de  Rossini  ne  se  compromet  pas  pour  si  peu  de  chose, 
et,  à  supposer  que  l'opéra  de  Robert  Bruce  ne  nous  offrît  que  morceaux  rajustés 
et  vieux  thèmes  plus  ou  moins  habilement  travestis  selon  les  besoins  de  la  cir- 
constance, personne  au  monde,  nous  en  demeurons  convaincu,  ne  se  croirait 
autorisé  à  voir  là  une  marque  de  décadence  donnée  par  le  plus  grand  esprit  mu- 
sical de  notre  temps.  Que  Robert  Bruce  réussisse  ou  tombe,  la  gloire  de  Rossini 
ne  saurait  s'en  accroître  ni  diminuer.  C'est  là  une  affaire  qui  peut  sans  doute 
intéresser  au  plus  haut  degré  l'administration  de  l'Académie  royale  de  musique, 
mais  où  la  responsabilité  de  l'auteur  de  Guillaume  Tell  n'est  nullement  engagée. 
Et  qu'on  ne  se  méprenne  pas  sur  le  sens  de  nos  paroles  ;  personne  plus  que  nous 
ne  souhaite  à  Robert  Bruce  un  éminent  succès,  personne  plus  que  nous  ne  fait 
des  vœux  pour  que  l'Opéra  secoue  enfin  cet  alanguissement  qui  le  mine,  et  que 
la  fortune  si  longtemps  contraire  récompense  les  efforts  d'un  directeur  habile, 
dont  l'activité  ne  s'est  jamais  démentie  depuis  cinq  ans.  Si  nous  insistons  en  un 
tel  point,  c'est  afin  que  la  question  soit  nettement  posée  pour  la  critique,  et  qu'au 
lendemain  de  la  représentation  l'ignorance  ou  la  malveillance  ne  s'avise  pas, 
sous  prétexte  d'une  intervention  aussi  insignifiante  que  celle  attribuée  à  Rossini 
dans  toute  cette  affaire,  de  vouloir  porter  atteinte  à  la  royauté  consacrée  du 
chantre  de  Guillaume  Tell  et  du  Stabat. 

Qu'est-ce,  au  reste,  que  cette  intervention  qu'on  lui  suppose,  et  dont  on  pré- 
tend faire  si  grand  bruit?  Interrogeons  la  lettre  de  M.  le  directeur  de  l'Opéra  en 
réponse  à  l'article  de  M.  Delécluze,  qu'y  voyons-nous?  On  se  sentait  de  toutes 
parts  déshérité.  M.  Auber,  occupé  de  son  Conservatoire,  occupé  surtout  de 
l'Opéra-Comique,  persistait  à  ne  rien  promettre,  persistance  désormais  vaincue, 
s'il  faut  en  croire  un  bruit  qui  court.  Quant  à  Meyerbeer,  de  jour  en  jour  plus 
insaisissable,  il  avait  fini  par  s'effacer  dans  l'espace  et  disparaître  entre  son  Pro- 
phète et  son  Africaine  comme  une  constellation  perdue.  Restait  encore  M.  Halévy; 
mais  on  avait  bien  abusé  de  son  génie,  sans  compter  que  l'auteur  de  la  Reine 


222  REVUE    MUSICALE. 

de  Chypre  et  de  Charles  VI,  se  ressouvenant  du  théâtre  où  fut  représenté  l'Eclair, 
travaillait  à  ses  Mousquetaires  de  la  Reine.  Il  est  vrai  qu'on  avait  le  droit  de 
faire  appel  aux  jeunes  talents,  terrible  droit  qu'au  théâtre  on  n'exerce  guère 
impunément.  Survinrent  donc  M.  Balfe  et  son  Étoile  de  Séville,  M.  Mermet  et 
son  Roi  David,  M.  de  Fiolow  et  l'Ame  en  peine;  mais  une  administration 
quelque  peu  intelligente  sait  d'ordinaire  à  quoi  s'en  tenir  sur  les  expédients  de 
ce  genre  :  aussi  songeait-on  à  se  ménager  d'autres  ressources.  Pour  sortir  d'em- 
barras, il  fallait  absolument  un  chef-d'œuvre,  rien  de  moins!  A  défaut  du 
Prophète  et  de  l'Africaine,  auxquels,  après  tant  de  déconvenues,  force  était  bien 
de  renoncer,  on  inventa  donc  tout  simplement  un  opéra  de  Rossini;  chimères 
sur  chimères  :  cet  opéra,  c'est  Robert  Bruce.  —  Pendant  son  dernier  voyage  à 
Paris,  l'auteur  du  Comte  Ory,  du  Siège  de  Corinthe  et  de  Guillaume  Tell,  tout 
en  refusant  de  rien  écrire  d'original  pour  la  scène,  conQa  à  M.  le  directeur  de 
l'Opéra  qu'il  existait  an  nombre  de  ses  anciens  ouvrages  une  partition,  objet  de 
ses  prédilections  les  plus  chères,  et  dont  l'Académie  royale  de  musique  devrait 
peut-être  essayer  de  tirer  parti.  Rossini  voulait  parler  de  la  Donna  del  Lago, 
et  ce  fut  sur  cette  indication  rétrospective  du  grand  maître  qu'on  bâtit  l'idée  de 
l'opéra  nouveau,  si  impatiemment  attendu  par  toute  une  génération  fort  avide, 
à  ce  qu'on  nous  raconte,  d'assister  au  réveil  du  lion.  Représentée  en  1819,  la 
Donna  del  Lago  n'obtint  d'abord  qu'un  assez  froid  accueil,  et  cette  première 
sensation  du  public  de  Naples  n'a  jamais  été  contredite,  même  à  Vienne  et  à 
Berlin,  où  quelques  rares  morceaux  d'ensemble,  d'un  style  austère  et  grandiose, 
provoquèrent  pourtant  une  impression  d'enthousiasme.  Aussi,  quelques  repro- 
ches qu'on  puisse  adresser  à  l'administration  du  Théâtre-Italien  pour  s'être 
privée  volontairement,  depuis  plusieurs  années,  de  ce  remarquable  ouvrage, 
il  convient  d'avouer  qu'il  eût  été  difficile  de  le  maintenir  avec  honneur  au  réper- 
toire. Même  au  temps  de  la  Pisaroni  et  de  la  Sontag,  la  Donna  del  Lago,  si  l'on 
s'en  souvient,  ne  brillait  guère  qu'au  second  rang  parmi  les  opéras  affectionnés 
du  dilettantisme  parisien.  Somme  toute,  ceci  ne  présumerait  rien  contre  la  ten- 
tative de  l'Académie  royale  de  musique;  il  y  a  dans  cet  ouvrage  de  Rossini, 
qu'on  a  dès  l'origine  accusé  d'être  plutôt  une  épopée  qu'un  drame  lyrique,  il  y 
a,  disons-nous,  un  certain  coloris  ossianesque  dont  la  vaste  scène  de  l'Opéra  aura 
su  nécessairement  profiter.  Nul  doute  que  le  fameux  chœur  des  bardes,  exécuté 
avec  toutes  les  pompes  de  l'endroit,  et  la  marche  de  la  fin  du  premier  acte, 
accompagnée  par  seize  trompettes  derrière  le  théâtre,  n'emportent  le  succès  de 
la  soirée.  Outre  ces  fragments  de  proportions  véritablement  grandioses,  la  Donna 
del  Lago  renferme  divers  morceaux  d'un  ordre  supérieur  que  nous  espérons  bien 
retrouver  dans  Robert  Bruce  en  dépit  des  mille  transpositions,  arrangements  et 
modifications  qu'on  n'aura  pas  manqué  de  faire  subir  à  l'œuvre  primitive  pour 
la  rendre  méconnaissable  et  donner  à  croire  à  du  nouveau  ;  tels  sont  le  charmant 
chœur  de  femmes  :  d'inibaca  donzella,  le  duo  entre  Elena  et  Uberto  :  le  Mie 
barbare  vicende,  et  la  cavatinede  Malcolm.  —  Un  jour  donc  que  M.  le  directeur 
de  l'Opéra  songeait  aux  moyens  de  réformer  son  programme  et  de  remplacer  par 
quelque  chose  de  moins  invraisemblable  l'annonce  fantastique  du  Prophète  et  de 
l'Africaine,  le  souvenir  du  conseil  de  Rossini  lui  revint  à  la  mémoire.  On  déli- 
béra sur  la  manière  de  s'en  servir,  et,  pour  donner  à  l'affaire  plus  d'importance 
et  de  solennité,  il  l'ut  résolu  que  deux  plénipotentiaires  se  rendraient  immédia- 
tement à  Bologne  auprès  du  grand  maestro,  lequel,  s'il  ne  travaillait  pas,  voudrait 


REVUE     MUSICALE.  223 

bien  du  moins,  en  faveur  des  circonstances,  consentir  à  faire  mine  de  travailler. 
Alors  M.  Vaè'z  et  M.  Niedermeyer  partirent.  Envoyer  un  poète  à  Rossini,  passe 
encore;  mais  un  musicien,  franchement  cela  ne  se  conçoit  guère!  Qu'en  fera-t-il? 
Ici  un  grave  dilemme  se  présente  :  ou  Rossini  va  s'exécnler,  et  alors  qu'a-t-il 
besoin,  je  vous  prie,  de  la  présence  de  M.  Niedermeyer?  ou  ce  sera  tout  simple- 
ment l'auteur  de  Stradclla  et  de  Marie  Smart  qui  fera  la  besogne  sous  les  yeux  du 
maître,  et,  dans  ce  cas,  pourquoi  nous  venir  parler  d'œuvre  nouvelle  et  de  con- 
cessions obtenues?  Il  n'importe,  tenons-nous-en  au  récit  qu'on  nous  donne. 
Voyez-vous  d'ici  le  sublime  sceptique  installé  entre  ses  deux  conclavistes  et  pro- 
cédant avec  un  flegme  imperturbable  au  dépouillement  de  ses  vieux  portefeuilles, 
indiquant  au  poète  un  rbythme  susceptible  de  s'adapter  à  telle  cavatine  de  Ric- 
ciardo,  de  Zelmira,  ou  ù'Ermione,  qui  ne  demande  qu'à  resservir,  et  dont  le 
musicien  trouvera  le  manuscrit  dans  un  carton  quelconque  de  sa  bibliothèque; 
puis  le  soir,  dans  les  épanchements  de  l'après-souper,  racontant  ses  labeurs  du 
jour  au  brave  Donzelli,  qui  ne  revient  pas  do  tant  de  prodige,  et  s'arrête  confondu 
au  milieu  d'une  partie  de  whist!  Si  nous  ne  nous  trompons,  Rossini  n'en  usait 
pas  tout  à  fait  de  la  sorte  aux  temps  de  ses  travaux  sincères,  lorsque,  dans  cet 
appartement  du  boulevard  Montmartre  ouvert  dès  le  malin  aux  amis  nombreux 
qui  le  fréquentaient,  l'illustre  maître  terminait  son  chef-d'œuvre  de  Guillaume 
Tell,  et,  sans  rien  perdre  des  conversations  qui  se  croisaient  autour  de  lui,  jetant 
ici  et  là  son  mot  railleur,  traçait  d'une  plume  de  flamme  cette  incroyable  parti- 
tion sortie  sans  rature  de  ses  mains. 

On  a  dit  que  l'administration  du  Théâtre-Italien  comptait  s'opposer  à  la  mise 
en  scène  de  Robert  Bruce  à  l'Académie  royale  de  musique.  Nous  avouons  qu'une 
semblable  prétention  nous  paraîtrait  complètement  inadmissible,  et  que  nous 
partageons  à  ce  sujet  les  sentiments  de  M.  le  directeur  de  l'Opéra,  qui,  tout  en 
invoquant  son  droit  de  faire  traduire  pour  le  représenter  sur  son  théâtre  tel 
opéra  du  répertoire  italien  qu'il  lui  plaira  de  désigner,  en  réfère  néanmoins  là- 
dessus  à  la  question  de  convenances.  Maintenant,  peut-on  de  bonne  foi  soutenir 
qu'ici  les  convenances  aient  été  violées  le  moins  du  monde?  Remarquez  qu'il  ne 
s'agit  pas  seulement  d'un  opéra  écrit,  il  y  a  tantôt  ving-sept  ans,  en  Italie,  et 
d'ailleurs  appartenant,  dès  son  origine,  au  domaine  public,  mais  d'un  opéra  que 
vous  ne  jouez  plus,  auquel  vous-même  vous  avez  renoncé  ;  or,  cet  ouvrage  en- 
seveli dans  la  poussière  de  vos  cartons,  s'il  me  plaît  à  moi  de  le  rappeler  à  la  vie, 
si  pour  la  plus  grande  gloire  de  cette  résurrection  le  souffle  du  puissant  maestro 
me  vient  en  aide,  qui  osera  le  trouver  mauvais,  je  vous  prie?  Des  trente-cinq 
partitions  écrites  par  Rossini  pour  la  scène  italienne,  huit  ou  dix  tout  au  plus 
se  sont  maintenues  au  répertoire;  qui  m'empêchera,  par  la  stérilité  des  temps 
où  nous  vivons,  d'aller  voir  si  dans  ces  catacombes  je  ne  trouverai  par  la  mine 
d'or?  Elisabeltu,  Sigismondo,  Torvaldo,  Armida.  Adélaïde  di  Borgogna,  Ric- 
ciardo,  Ermione,  Odoardo  e  Christina,  Bianca  di  Faliero,  Matilde  di  Shabran, 
Zelmira,  tant  de  compositions  oubliées,  de  chefs-d'œuvre  déchus,  peuvent  con- 
tenir des  beautés  souveraines,  diamants  perdus,  dont,  grâce  à  nos  efforts,  la 
Donna  del  Lago  va  s'enrichir.  Donc,  si  des  reliefs  de  ce  festin  splendide  du  génie 
nous  voulons,  en  un  jour  de  disette,  faire  notre  repas,  il  nous  semble  que  c'est 
notre  affaire,  et  qu'on  serait  mal  venu  de  prétendre  s'y  opposer.  —  A  vrai  dire, 
nous  approuverions  entièrement  pour  notre  part  un  tel  langage,  et  ne  supposons 
guère  ce  qu'on  pourrait  y  répondre  ;  mais  ces  convenances  dont  on  parle  ont-elles 


-- l  REVUE    MUSICALE. 

donc  été  toujours  si  scrupuleusement  observées,  et  ces  raisons  invoquées  à  propos 
des  éléments  plus  ou  moins  en  dissolution  qui  ont  servi  à  la  composition  de 
Robert  Bruce,  ces  raisons  devront-elles  se  produire  en  faveur  des  traductions  de 
la  Lucia  et  d'Otello?  Nous  voulons  bien  admettre  le  droit  de  traduction  à  l'Aca- 
démie royale  de  musique,  à  cette  condition  toutefois  qu'on  n'usera  de  ce  droit 
qu'avec  une  extrême  réserve.  Qu'on  emprunte  à  l'étranger  certains  rares  chefs- 
d'œuvre  devenus  classiques,  rien  de  mieux  ;  l'Opéra,  comme  la  Comédie-Française, 
n'est  point  une  scène  ordinaire,  et  toute  inspiration  du  génie  y  doit  trouver  son 
sanctuaire.  J'avoue  que  j'aimerais  à  voir  les  chefs-d'œuvre  dramatiques  de 
Mozart,  de  Beethoven  et  de  Webcr  figurer  de  loin  en  loin  sur  l'affiche  du  théâtre 
de  la  rue  Lepelletier,  tout  comme  j'applaudirais  de  grand  cœur  à  quelque  traduc- 
tion littéraire  du  Wallenslein  de  Schiller  ou  de  VEgmont  de  Goethe,  qu'on  repré- 
senterait sur  la  scène  française;  mais  je  ne  pense  pas  que  l'on  puisse  ainsi  piller 
à  sa  guise  dans  le  répertoire  du  voisin.  En  général,  le  droit  de  traduction  ne 
devrait  jamais  s'exercer  que  sur  des  ouvrages  d'auteurs  morts;  car,  pour  les 
vivants,  ne  vaut-il  pas  mieux  cent  fois  les  faire  écrire  ?  De  la  sorte,  du  moins  vous 
gardez  la  chance  d'avoir  une  musique  conçue  selon  le  système  que  vous  exploitez, 
et  dont  vos  chanteurs  sauront  tirer  parti.  Pourquoi  vouloir  la  Lucie,  quand  la 
Favorite,  les  Martyrs  et  Dom  Sebastien  vous  sont  acquis?  Vous  avez  Robert-le- 
Diable  et  les  Huguenots,  ne  vous  faudra-t-il  pas  aussi  le  Crociato  quelque  jour? 
Nous  ne  sommes  pas  pour  vouloir  sacrifier  les  intérêts  de  l'Académie  royale  de 
musique  à  ceux  du  théâtre  Ventadour  ;  mais  encore  doit-on  tenir  compte  des  pri- 
vilèges, et,  du  moment  que  l'administration  a  jugé  bon  qu'il  y  eût  un  opéra  italien 
à  Paris,  toute  atteinte  portée  aux  privilèges  qui  font  sa  vie,  tout  empiétement  du 
genre  de  ceux  que  nous  venons  de  citer,  deviennent  intolérables.  On  a  parlé 
d'émulation  donnée  à  nos  artistes  ;  le  malheur  veut  que  cette  prétendue  émulation 
tourne  le  plus  souvent  à  leur  défaite,  car,  dans  cette  lutte  de  la  voix  et  du  chant, 
nos  artistes,  privés  des  ressources  du  drame,  embarrassés  des  difficultés  d'une 
prosodie  ingrate  et  rebelle,  réduits  au  seul  mérite  de  l'interprétation  musicale 
proprement  dite,  nos  artistes  succomberont  toujours.  J'en  appelle  aux  esprits 
éclairés  et  impartiaux  qui  ont  pu  comparer  :  est-il  possible,  au  lendemain  d'une 
de  ces  brillantes  représentations  de  la  Lucia  ou  d'Otello  au  Théâtre-Italien,  d'en- 
tendre les  mêmes  chefs-d'œuvre  exécutés  à  l'Académie  royale  de  musique, 
d'opposer  sérieusement  MUe  Nau  à  la  Persiani,  M.  Barroilhet  à  Ronconi,  Mme  Sioltz 
à  la  Grisi  ?  On  ne  se  lasse  pas  de  nous  citer  Duprez,  mais  le  vaillant  ténor  d'au- 
trefois existe-t-il  encore,  ou  n'est-ce  pas  plutôt  son  ombre?  Et  ce  grand  style  qui 
se  débat  contre  l'impuissance  de  l'organe,  cette  large  et  sévère  diction  au  secours 
de  laquelle  nul  souffle  de  voix  ne  vient  désormais,  valent-ils,  à  tout  prendre,  une 
seule  note  de  ce  timbre  brillant  et  sympathique  du  jeune  ténor  qui  a  succédé  à 
Rubini?  Du  reste,  le  meilleur  argument  en  faveur  de  ce  que  nous  avançons  est 
dans  la  manière  toute  différente  dont  on  exécute  à  l'Académie  royale  de  musique 
les  ouvrages  écrits  par  les  maîtres  étrangers,  selon  les  conditions  de  la  scène  fran- 
çaise. Essayez  de  comparer  l'exécution  de  la  Favorite  avec  celle  de  Lucie  de  Lam- 
mermoor  ;  on  ne  se  croirait  plus  au  même  théâtre.  C'est  qu'en  effet  avant-hier 
vous  assistiez  à  la  parodie  plus  ou  moins  adroitement  déguisée  d'un  opéra  italien, 
et  qu'aujourd'hui  vous  voyez  se  développer  sous  vos  yeux  une  troupe  à  laquelle 
on  a  rendu  ses  avantages,  el  dont  l'infériorité  relative  disparaît  sitôt  qu'elle  se 
sent  ramenée  sur  son  terrain.  Gardons-nous  d'intervertir  les  genres;  profitons  des 


REVUE    MUSICALE.  225 

bénéflces  de  la  musique  italienne,  mais  ne  renonçons  jamais  à  la  tradition  drama- 
tique de  l'opéra  français. 

Si  nous  nous  élevons  ainsi  contre  l'abus  des  traductions,  si  nous  craignons  de 
les  voir  se  multiplier  à  l'Opéra,  c'est  que  nous  avons  en  nous  la  certitude  qu'un 
pareil  système  entraînerait  tôt  ou  tard  la  ruine  de  noire  première  institution 
lyrique.  Pour  exécuter  ces  ouvrages  qui  ne  sont  pas  de  votre  répertoire,  vous 
finiriez  par  ne  plus  vouloir  que  des  chanteurs  italiens,  et,  comme  les  illustres  sont 
retenus,  force  vous  serait  bien  de  recourir  aux  talents  secondaires,  c'est-à-dire  à 
la  pire  espèce  de  chanteurs  qu'il  puisse  y  avoir  sur  une  scène  française,  à  ces 
gens  pour  lesquels  rien  n'existe  au  monde  en  dehors  d'une  cavatine  qu'encore  ils 
ne  chantent  pas  toujours  juste.  Non,  il  faut  que  certaines  démarcations  naturelles 
subsistent.  Supposez  Rubini  dans  Robert-h-Diable  et  les  Uuyuenots.  pensez-vous 
que  l'immortel  interprète  de  la  Lucia  et  des  Puritains  eût  répondu  à  l'idéal  qu'un 
public  français  se  représente  des  deux  héros  de  Meyerbeer?  El  Nourrit,  le  chan- 
teur français  par  excellence,  quand  il  a  voulu,  en  un  jour  d'égarement,  rompre 
avec  son  passé  glorieux  et  devenir  un  virtuose  italien,  Adolphe  Nourrit  est  mort 
à  la  peine  sans  même  pouvoir  croire  qu'il  sortait  vainqueur  du  défi  porté  par  lui 
à  sa  nature!  On  ne  foule  pas  aux  pieds  impunément  certaines  traditions  qui  sont 
dans  le  génie  même  des  peuples;  et,  l'opéra  français  abdiquant  sans  réserve  au 
profil  du  système  italien,  nous  ne  voyons  pas  dans  quel  but  on  maintiendrait 
chez  nous  un  Conservatoire  de  musique.  Mais,  dira-t-on,  à  qui  s'adresser?  Les 
grands  hommes  fonl  les  difficiles.  Impuissance  ou  calcul,  ceux  que  le  succès  aime 
à  proclamer  hésiienl  et  s'esquivent;  quant  aux  vocations  naissantes,  si  d'aventure 
vous  en  connaissez,  nommez-les,  que  nous  fêtions  leur  avènement  en  nous  écriant 
avec  Perse  : 

Hune,  Macrine,  diem  mimera  meliore  lapillo. 

En  effet,  nous  l'avouons,  jamais  temps  plus  ingrats  n'affligèrent  nos  premières 
scènes.  Dans  les  lettres  comme  dans  la  musique,  partout  même  siérililé,  même 
épuisement.  On  s'arrête,  on  se  tait,  on  sauve  sa  gloire  par  le  silence,  et  quand  ces 
maîtres  dédaigneux,  qui  disposaient  des  plus  chères  sympathies  du  public,  laissent 
la  place  vide,  nul  vaillant  ne  s'offre  pour  s'en  emparer.  Çà  et  là  seulement  quel- 
ques pâles  imitateurs  surviennent,  et  leurs  tristes  débuts  n'ont  d'autre  résultat 
que  d'exciter  les  gens  à  réclamer  avec  plus  de  zèle  et  d'animation  le  retour  de 
ces  royautés  inquiètes  dont  on  voudrait  pouvoir  se  passer.  Pour  nous  en  tenir  à 
la  musique,  il  semble  pourtant  qu'en  ces  circonstances  l'Académie  royale  aurait 
pu  trouver  quelque  chose  de  mieux  que  des  traductions.  Que  n'a-t-on,  par  exem- 
ple, demandé  un  ouvrage  à  Verdi?  Nous  savons  que  M.  le  directeur  de  l'Opéra 
s'est  entendu  dernièrement  avec  le  prince  Poniatowski,  et  personne  plus  que  nous 
n'approuve  un  pareil  choix;  mais,  jusqu'à  ce  que  l'événement  ait  démontré  le 
contraire,  nous  persisterons,  en  l'absence  de  Rossini  et  de  Meyerbeer,  à  regarder 
l'auteur  de  Nabucco  et  à'Ema?ii  comme  le  génie  le  plus  particulièrement  capable 
d'abonder  avec  succès,  le  cas  échéant,  dans  les  traditions  de  notre  première  scène 
lyrique.  Ne  loucher  qu'avec  une  réserve  extrême  au  répertoire  spécial  du  Théâtre- 
Italien,  et  d'autre  part  employer  tous  ses  efforts  à  se  procurer- des  ouvrages  origi- 
naux des  jeunes  maîlres  qui  peuvent  surgir  de  l'autre  côté  des  monls  :  tel  serait  en 
somme  le  meilleur  système  à  pratiquer  dans  les  intervalles  où  le  génie  national 


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fait  défaut,  d'autant  plus  que  de  Gluck  à  Meyerbeer,  de  Meyerbeer  a  Donizetti,  ce 
système  a  toujours  été  celui  de  l'Académie  royale  de  musique.  Rossini  seul,  à  son 
arrivée  à  Paris,  sous  l'administration  de  M.  le  vicomte  de  La  Rochefoucauld,  jugea 
convenable  de  procéder  autrement,  et  ce  fut  par  des  traductions  et  des  remanie- 
ments d'anciens  ouvrages  qu'on  le  vit  préluder  à  la  sublime  conception  de  (iuil- 
laume  Tell.  Voudrait-il  donc  finir  chez  nous  comme  il  a  commencé?  Une  si  belle 
occasion  s'ouvrait  pourtant  au  grand  maître  de  reparaître  aux  yeux  du  monde! 
Ne  disait-on  pas  naguère  que  Rossini  s'occupait  d'écrire  un  Te  Deum  en  l'hon- 
neur de  Pie  IX.  Imposer  la  consécration  de  l'art  au  cri  d'actions  de  grâces  poussé 
par  l'Italie  entière,  chauter  l'avènement  du  saint  pontife  qui  a  donné  l'amnistie, 
et  dans  un  règne  de  moins  de  six  mois  a  déjà  révolutionné  de  ses  bienfaits  les 
états  de  l'église,  c'était  là  une  gloire  digne  d'être  enviée  même  par  l'auteur  de 
Guillaume  Tell  et  du  Stabat,  et  nous  nous  refusons  à  croire  qu'il  puisse  y  avoir 
renoncé. 

Nous  ne  quitterons  point  l'Opéra  sans  dire  un  mot  de  la  retraite  de  M.  Habe- 
neck.  L'babile  et  infatigable  musicien  qui,  depuis  vingt-cinq  ans.  présidait  à 
l'exécution  des  chefs-d'œuvre  de  notre  première  scène  lyrique,  laisse  après  lui  un 
vide  que  son  successeur,  quel  qu'il  soit,  aura  de  la  peine  à  combler.  Encore  un 
représentant  qui  disparaît  de  cette  période  illustre  qui  fonda  parmi  nous  la  gloire 
de  l'Opéra.  Par  sa  longue  habitude  de  l'enseignement,  par  son  expérience  des 
maîtres,  par  sa  rare  activité  et  aussi  par  une  énergie  de  caractère  indispensable 
en  un  pareil  emploi,  M.  Habeneck  s'était  acquis  sur  l'orchestre  de  l'Académie 
royale  de  musique  une  autorité  presque  souveraine,  et  que  nul  ne  songeait  à  con- 
tester. C'était  même  un  spectacle  plein  d'intérêt  de  voir,  aux  répétitions  d'un 
ouvrage,  comme  il  imposait  à  ces  masses  intelligentes  qu'il  poussait  ou  retenait 
d'un  signe  de  la  main!  Quelle  scrupuleuse  appréciation  des  moindres  choses! 
quel  tact!  quel  art  singulier  de  nuancer!  Jusqu'à  sept  et  huit  fois  la  difficulté 
était  reprise,  et  si,  au  moment  de  tenir  son  effet  tant  cherché,  l'inadvertance  d'un 
cor  ou  d'un  basson  venait  de  nouveau  l'interrompre,  il  s'agitait  sur  son  banc, 
frappait  son  pupitre  à  coups  redoublés,  et,  fixant  sur  le  malencontreux  trouble- 
fête  sa  face  de  chat-tigre  irrité,  il  le  rappelait  à  l'ordre  avec  colère;  car  à  cette 
susceptibilité  sans  cesse  éveillée,  pas  une  note,  je  dirais  presque  pas  une  inten- 
tion n'échappait.  Il  connaissait  par  cœur  jusqu'au  dernier  de  son  armée,  savait 
le  fort  et  le  faible  de  chacun,  et  pour  lui  le  moindre  son  de  cet  orchestre  avait 
nom  d'homme.  Outre  cette  autorité  dont  nous  parlons,  M.  Habeneck  possédait 
toute  la  confiance  des  maîtres  ;  Rossini,  bien  qu'il  lui  reprochât  quelquefois  de  ne 
point  accompagner  les  chanteurs  avec  assez  de  ménagement,  Rossini  admirait 
son  coup  d'œil  prompt  et  sûr  et  sa  chaleur  communicative,  et  jamais  Meyerbeer 
ne  dormait  plus  tranquille  après  son  dîner  que  lorsqu'il  savait,  à  n'en  pas  douter, 
qu'Habeneck  dirigerait  ce  soir-là  l'exécution  de  Robert  ou  des  Huguenots.  Une 
pareille  situation  devait  apporter  quelque  influence;  à  l'Académie  royale  de  mu- 
sique, M.  Habeneck  n'était  pas  seulement  un  chef  d'orchestre,  et,  comme  à 
Nourrit,  il  lui  arriva  plus  d'une  fois  d'intervenir  dans  les  conseils  de  l'adminis- 
tration. Pendant  un  quart  de  siècle,  M.  Habeneck  a  eu  sa  part  des  ouvrages  qui  se 
sont  produits  sur  la  scène  française,  et,  nous  pouvons  le  dire,  au  valeureux  chef 
d'orchestre  les  chances  n'ont  pas  manqué.  Le  Comte  Ory,  la  Muette,  Guillaume 
Tell,  Robert-lc- Diable,  Don  Juan,  les  Huguenots,  la  Juive,  ce  sont  là  de  mémo- 
rables soirées,  de  glorieux  faits  d'armes  auxquels  on  doit  se  sentir  fier  d'avoir 


REVUE     MUSICALE.  227 

présidé,  et  M.  Habeneck  emporte  avec  lui  les  souvenirs  d'un  beau  règne.  Sans 
vouloir  rien  préjuger  de  l'avenir,  on  peut  douter  qu'il  en  arrive  autant  au  chef 
d'orchestre  qui  s'apprête  à  lui  succéder.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  bâton  passe  aux 
mains  de  M.  Girard,  compositeur  distingué,  qui  tenait  depuis  plusieurs  années  à 
l'Opéra-Comique  le  poste  devenu  vacant  à  l'Opéra.  Il  est  cependant  un  autre 
orchestre  que  cette  retraite  prématurée  de  M.  Habeneck  va  frapper  d'un  coup 
plus  sensible  :  nous  voulons  parler  de  l'orchestre  du  Conservatoire.  Ici,  le  nom 
du  successeur  n'est  pas  même  désigné.  Qui  osera,  en  effet,  s'emparer  de  ce  monde 
créé  par  lui?  Qui  aura  l'autorité  de  commander  a  ces  forces  instrumentales  accou- 
tumées à  n'obéir  qu'au  geste  du  maître?  On  dira  ce  qu'on  voudra,  mais  M.  Habe- 
neck aura  toujours  à  nos  yeux  le  très-grand  mérite  d'avoir  fondé  la  société  dès 
concerts,  c'est-à-dire  le  plus  beau  monument  qu'on  ait  élevé  de  notre  temps  au 
génie  des  Beethoven  et  des  Mozart.  Sans  doute  M.  Habeneck  n'a  rien  produit  en 
musique  qui  doive  rester,  on  lui  a  même  fort  souvent  reproché  de  s'être  opposé 
aux  productions  des  autres;  mais  ces  griefs,  fussent-ils  fondés,  nous  empêche- 
raient-ils de  reconnaître  qu'il  a  créé  en  France  le  véritable  sanctuaire  de  la 
musique  instrumentale?  Si  nous  admirons  aujourd'hui  Beethoven  dans  ses  moin- 
dres détails,  si  nous  avons  gravi  jusqu'aux  plus  hauts  sommets  de  cet  esprit 
sublime  tomme  les  montagnes,  et  comme  elles  aussi  enveloppé  souvent  d'épais 
nuages,  n'est-ce  point  un  peu  à  ce  guide  intelligent  et  passionné  que  nous  le 
devons?  Le  beau  mérite  d'écrire  trois  ou  quatre  partitions  et  autant  de  sympho- 
nies, c'est  l'affaire  du  premier  venu;  mais  avoir  été  l'un  des  premiers  à  saluer  en 
France  le  génie  de  Beethoven,  s'être  fait  le  protagoniste  de  sa  gloire,  et  pour  une 
si  noble  cause  avoir  suscité  la  société  des  concerts,  voilà  en  vérité  qui  vaut  mieux, 
et  ce  fut  l'œuvre  de  M.  Habeneck. 

Le  Théâtre-Italien  en  est  encore  aux  préliminaires  de  la  saison,  ou,  pour  mieux 
dire,  la  saison  n'est  point  encore  commencée.  Le  vrai  public  des  Bouffes,  on  le 
sait,  n'arrive  guère  avant  le  milieu  de  décembre,  et,  cette  année,  les  déplace- 
ments occasionnés  par  la  petite  session  pourraient  bien  faire  qu'on  s'attardât 
davantage.  En  attendant,  Semiramide  et  Gemma  di  Vergi,  Norma  et  la  Lucia, 
ont  ouvert  honorablement  la  campagne.  Nous  ne  dirons  rien  de  la  Grisi,  toujours 
égale  à  elle-même,  toujours  tragédienne  imposante  et  superbe,  et  grande  can- 
tatrice dans  le  rôle  de  la  reine  d'Assyrie.  Cette  fois  le  chef-d'œuvre  deRossini 
avait  à  nous  montrer  son  nouvel  Assur.  M.  Coletii,  qu'une  certaine  réputation 
précédait  parmi  nous,  sans  avoir  justifié  dans  ses  déhuis  les  prétentions  au  pre- 
mier rang  qu'on  affichait  à  son  endroit,  n'en  reste  pas  moins  uue  fort  utile 
acquisition  pour  le  théâtre.  Son  style  et  sa  manière  témoignent  dès  l'abord  d'une 
excellente  école,  sa  déclamation  a  de  la  puissance  et  du  dramatique;  en  un  mot, 
on  sent  en  lui  un  homme  accoutumé  à  tenir  avec  honneur  les  grands  rôles  du 
répertoire.  Pourquoi  faut-il  que  sa  voix  manque  ainsi  de  timbre  et  de  fraîcheur! 
La  voix  de  M.  Coletti  monte  sans  obstacle,  et  les  passages  d'agilité  dont  abonde 
la  partie  d'Assur  la  trouvent  d'une  parfaite  complaisance;  malheureusement 
c'est  là  un  avantage  assez  commun  aux  belles  voix  usées,  et  j'avoue  que  cette 
souplesse  acquise  aux  dépens  de  la  franchise  et  de  la  sonorité  de  lorgane  ne  m'a 
jamais  paru  chez  un  chanteur  qu'une  qualité  négative.  Si  quelque  chose  pouvait 
faire  oublier  de  semblables  inconvénients,  le  sentiment  musical  dont  est  doué 
M.  Coletti  et  sa  remarquable  expérience  du  théâtre  y  suffiraient.  Dans  le  sublime 
adagio,  notte  lerribile,  nottc  di  morte,  du  grand  duo  entre  Assur  et  Semiramide 


228  REVUE    MUSICALE. 

au  second  acte,  M.  Coletti  se  montre  digne  de  faire  la  partie  de  la  Grisi,  et  c'est 
tout  dire;  quant  au  cantabile  de  la  scène  des  tombeaux,  alla  pace  dell'  ombre 
ritorna,  impossible  de  rendre  celte  phrase  admirable  avec  plus  de  pathétique 
et  de  largeur.  Nous  le  répétons,  cet  engagement,  envisagé  au  seul  point  de  vue  de 
l'ensemble  de  la  troupe  italienne,  ne  mérite  que  des  éloges.  Sans  doute,  du 
côté  des  basses  l'administration  des  Bouffes  était  richement  pourvue;  mais,  si  l'on 
y  réfléchit,  entre  Lablache,  qui  renonce  désormais  à  l'emploi  tragique,  et  Ron- 
coni,  plus  porté  par  ses  goûts  et  la  nature  de  son  talent  aux  créations  du  nou- 
veau répertoire,  il  y  avait  une  place  à  prendre,  celle  qu'occupa  un  moment 
M.  Fornasari.  Tout  le  monde  saura  gré  à  M.  Vatel  d'avoir  appelé  à  ce  poste  l'ar- 
tiste distingué  qui  vient  de  débuter  dans  Scmiramide.  Quelque  peu  de  goût  que 
nous  ayons  à  revenir  sans  cesse  à  des  sujets  aujourd'hui  épuisés,  nous  ne  pou- 
vons nous  décider  à  passer  sous  silence  les  belles  représentations  de  la  Lucia  qui 
ont  marqué  la  seconde  quinzaine  du  retour  des  Italiens.  Ronconi  et  la  Persiani 
ont  véritablement  fait  des  merveilles,  et  cette  inspiration  vaut  d'autant  plus  qu'on 
en  tienne  compte  qu'ils  se  sentaient  devant  un  auditoire  qui  n'est  pas  le  leur,  en 
présence  de  ce  public  d'occasion,  si  froid  et  si  médiocre  appréciateur  des  belles 
choses  qu'on  lui  prodigue.  Quel  ensemble  inouï,  quelle  simultanéité  dans  les 
évolutions  de  ces  deux  voix  s'animant  l'une  l'autre,  et  comme  sous  tant  de  pas- 
sions et  d'entraînement  un  art  profond,  admirable,  se  cache!  quelle  précision, 
quelle  sûreté  d'attaque  dans  les  rentrées!  Ronconi  surtout  excelle  en  ces  effets; 
sa  voix  emprunte  alors  à  l'inspiration  du  moment  je  ne  sais  quelle  mâle  vigueur, 
quelle  puissance  inusitée;  on  dirait  qu'elle  s'enfle  comme  un  torrent,  et  ce  tra- 
vail d'Hercule  d'ébranler  une  salle  du  parterre  à  ses  combles  semble  un  jeu  d'en- 
fant à  ce  petit  homme  de  si  frêle  apparence.  La  Lucia  nous  a  rendu  aussi  M.  de 
Candia,  qu'une  indisposition  avait  empêché  de  prendre  part  aux  premières 
représentations  du  théâtre.  Légèrement -altérée  d'abord,  la  voix  du  jeune  ténor 
a  bientôt  eu  repris  tous  ses  avantages,  et  dans  le  charmant  duo  des  fiançailles, 
au  second  acte,  comme  dans  le  sublime  monologue  de  la  fin,  elle  s'est  retrouvée 
samedi  aussi  limpide,  aussi  passionnée  que  jamais.  Il  y  a  chez  M.  de  Candia, 
outre  le  talent  du  chanteur  qui  s'accroît  de  jour  en  jour,  grâce  à  de  sérieuses 
études  et  à  l'expérience  de  la  scène,  il  y  a,  disons-nous,  une  préoccupation  du 
drame  et  de  ses  accessoires  qui  évidemment  n'est  point  d'un  virtuose  italien,  tel 
du  moins  qu'on  se  le  figurait  aux  temps  de  No»zari,  de  Davide  et  même  de  Ru- 
bini.  A  ce-compte,  le  rapide  passage  du  jeune  ténor  à  l'Académie  royale  de  mu- 
sique ne  lui  aura  point  été  inutile.  M.  de  Candia  se  souvient  aux  Bouffes  de  la 
scène  illustre  où  fut  Nourrit;  je  n'en  veux  d'autre  preuve  que  ce  soin  intelli- 
gent apporté  par  lui  dans  ses  costumes,  soit  qu'il  ait  à  représenter  le  More  de 
Venise  ou  la  sombre  et  pâle  physionomie  d'Edgar  de  Rawenswood.  On  aime  à 
surprendre  chez  un  chanteur  de  mérite  ce  goût  des  autres  arts,  sans  lesquels  au 
théâtre  rien  n'est  complet.  C'est  ainsi  qu'on  a  procédé  à  la  réforme  de  l'Opéra  ; 
c'est  ainsi  que  Lablache,  Ronconi  et  M.  de  Candia  aident  à  ce  compromis  désor- 
mais nécessaire  entre  la  musique  et  le  drame,  et  vers  lequel  les  maîtres  de  la 
nouvelle  école  italienne,  Mercadanle  et  Verdi  en  tête,  sentent  qu'il  faut  marcher. 
On  a  beau  dire,  il  y  a  de  ces  goûts  élégants,  de  ces  instincts  secrets  par  lesquels 
les  natures  d'élite  se  trahissent  toujours,  quelque  voie  qu'elles  suivent  d'ailleurs, 
et  ce  culte  des  moindres  détails  du  costume  que  nous  remarquons  ici  chez  M.  de 
Candia,  l'artiste  des  Italiens  l'emprunte,  soyez-en  sûr,  au  fin  et  prodigue  cou- 


REVUE    MUSICALE.  229 

naisseur,  occupant  les  loisirs  que  lui  laisse  le  théâtre  à  recueillir  ces  belles  col- 
lections de  gravures  et  d'objets  d'art  de  tout  genre  dont  s'enrichit  sa  jolie 
habitation  de  la  rue  d'Astorg.  —  Aux  ouvrages  du  répertoire  qui  ont  ouvert  la 
saison,  des  nouveautés  doivent  avant  peu  succéder  :  on  annonce  la  Fiancée  corse 
et  les  deux  Foscari,  pour  lesquels,  à  ce  qu'on  assure,  Verdi  vient  d'écrire  une 
cavatine  de  ténor  destinée  à  remplacer  l'ancienne,  jugée  insuffisante;  puis  vien- 
dront les  belles  soirées  de  Nabucco,  et  aussi  celles  des  Puritains  et  de  don  Pas- 
qualc,  que  nous  rendra  Lablache.  D'ici  là,  il  faut  espérer  que  le  public  sera  de 
retour,  car,  même  avec  d'aussi  splendides  éléments,  nous  persistons  à  croire  qu'au 
Théâtre-Italien  rien  ne  saurait  se  faire  sans  lui. 

H.  W. 


TOXK    IT.  16 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  novembre  1846. 

L'attitude  du  corps  diplomatique  a  été  la  grande  préoccupation  de  ces  derniers 
jours.  Il  est  naturel  en  effet  qu'à  une  époque  comme  la  nôtre,  où  le  maintien  de 
la  paix  est  nécessaire  à  tous  les  intérêts,  on  ait  une  attention  curieuse  pour  ce 
qui  se  passe  dans  le  monde  de  la  diplomatie,  pour  les  démarches,  pour  les  paroles 
des  représentants  des  cabinets.  Ce  sont  autant  de  symptômes  qui  ont  leur  impor- 
tance. Le  corps  diplomatique  avait  à  féliciter  M.  le  duc  et  Mrae  la  duchesse  de 
Montpensier  à  l'occasion  de  leur  mariage.  Cette  présentation  officielle  emprun- 
tait des  circonstances  délicates  où  nous  sommes  une  signification  particulière. 
Aussi  l'absence  de  lord  Normanby,  au'  moment  où  tous  les  ambassadeurs  et  mi- 
nistres plénipotentiaires  présents  à  Paris  se  rendaient  aux  Tuileries  avec  un  em- 
pressement marqué,  a  été  pendant  trois  jours  un  véritable  événement  politique. 
On  se  demandait  si  la  rupture  avec  l'Angleterre  était  imminente;  n'allait-on  pas 
jusqu'à  parler  du  rappel  de  son  ambassadeur!  Heureusement,  au  milieu  de  ces 
conjectures  et  de  ces  inquiétudes,  on  apprit  bientôt  que  le  marquis  de  Normanby 
venait  d'être  reçu  par  M.  le  duc  et  Mme  la  duchesse  de  Montpensier.  Le  noble  lord 
avait  demandé  une  audience  particulière  au  prince,  qui  ne  se  trouvait  pas  à  Paris 
lors  de  sa  première  présentation  aux  Tuileries,  au  mois  d'août  dernier.  Cette  dé- 
marche a  enlevé  au  premier  incident  une  partie  de  sa  gravité. 

D'ailleurs,  on  a  pensé  à  tort  que  l'ambassadeur  d'Angleterre  avait  agi  par  ordre 
exprès  de  son  gouvernement,  en  ne  paraissant  pas  à  l'audience  solennelle  du 
corps  diplomatique.  Quand  il  avait  pris  ce  parti,  lord  Normanby  avait  cru  se 
conformer  à  des  instructions  générales,  qui  lui  prescrivent  sans  doule  la  plus 
grande  réserve  pour  tout  ce  qui  peut  toucher  aux  affaires  de  l'Espagne.  Il  n'a  pas 
tardé  à  reconnaître  lui-même  qu'il  s'était  trompé,  et  nous  conviendrons  avec 
plaisir  qu'il  a  réparé  son  erreur  avec  une  parfaite  courtoisie.  Il  ne  s'agissait  en 
effet,  dans  cette  circonstance,  pour  le  corps  diplomatique,  que  d'offrir  ses  hom- 
mages à  Mme  la  duchesse  de  Montpensier,  à  une  nouvelle  princesse  de  la  famille 
royale.  Dans  cette  présentation ,  les  difficultés  politiques  n'ont  rien  à  faire.  Cela 
est  si  vrai ,  que  les  représentants  des  trois  grandes  puissances  qui  n'ont  pas  re- 
connu le  gouvernement  de  la  reine  Isabelle  n'ont  pas  été  les  moins  empressés  à 


REVUE.  CHRONIQUE.  231 

féliciter  les  nouveaux  époux.  M.  de  Kisseleff,  chargé  d'affaires  de  Russie,  a  vive- 
ment complimenté  M.  le  duc  de  Montpensier  sur  son  brillant  voyage  en  Espagne, 
et  ses  paroles  ont  fait  sensation  dans  le  corps  diplomatique.  On  a  remarqué  aussi 
les  félicitations  plienes  de  bon  goût  de  M.  le  duc  de  Serra-Capriola.  M.  l'ambas- 
sadeur de  Naples  n'a  pas  voulu,  dans  cette  circonstance,  montrer  par  une  froide 
réserve  qu'il  gardait  le  souvenir  des  négociations  où  le  nom  du  comte  Trapani 
avait  été  longtemps  mêlé.  C'est  de  la  dignité  spirituelle. 

Ces  détails,  la  physionomie  générale  du  monde  diplomatique,  tout  constate  que 
le  besoin,  le  maintien  de  la  paix,  sont  toujours  dans  la  pensée  des  gouvernements, 
et  toutefois ,  on  ne  peut  se  le  dissimuler ,  il  y  a  de  l'étonnement ,  de  l'inquiétude 
dans  les  esprits.  Il  faut  chercher  la  principale  cause  de  ces  appréhensions  dans  le 
ressentiment  singulier  qu'éprouve  le  cabinet  anglais  au  sujet  du  double  mariage. 
On  a  peine  à  se  persuader  que  les  conditions  générales  de  la  paix  européenne 
ne  soient  pas  changées,  quand  on  voit  lord  Palmerston  s'obstiner  à  soutenir  que 
l'Angleterre  a  reçu  une  offense.  C'est  aujourd'hui  sa  prétention.  Faut-il  encore 
répéter  que  le  gouvernement  français,  dans  toute  cette  affaire,  n'a  pu  avoir  d'autre 
intention  que  celle  de  défendre  son  droit  sans  blesser  une  alliée?  Aujourd'hui, 
ni  les  récriminations  de  lord  Palmerston,  ni  les  agressions  ardentes  de  la  presse 
anglaise,  ne  sauraient  avoir  la  puissance  de  changer  les  sentiments  et  la  politique 
du  gouvernement  français  à  l'égard  de  l'Angleterre.  Au  fond,  la  situation  des  deux 
pays  est  toujours  la  même,  elle  ne  changerait  que  si  l'Angleterre  le  voulait  abso- 
lument. Maintenant  lord  Palmerston  aura-t-il  le  triste  pouvoir  d'égarer  son  pays? 
Dans  cetle  question  est  en  grande  partie  l'intérêt  de  l'avenir. 

Si  les  affaires  d'Espagne  passionnaient  réellement  l'Angleterre,  si  elle  croyait 
qu'elle  en  a  éprouvé  un  véritable  dommage,  l'irritation  de  lord  Palmerston  pour- 
rait être  contagieuse.  Est-ce  là  vraiment  la  situation?  Nous  admettons  volontiers, 
nous  l'avons  déjà  dit,  que  dans  le  différend  qui  s'est  élevé  entre  les  deux  cabinets 
de  Londres  et  de  Paris  les  whigs  ne  seront  pas  contredits,  qu'ils  seront  même 
soutenus  par  les  tories;  mais  il  y  a  loin  de  cet  échange  de  bons  offices,  dans  une 
circonstance  particulière,  à  cette  unanimité  nationale  qui  seule  permet  dans  un 
pays  libre  les  grandes  résolutions,  les  revirements  éclatants  de  politique.  Il  y  a 
un  siècle,  les  whigs  et  les  tories  décidaient  jusqu'à  un  certain  point,  par  leur  seul 
ascendant,  delà  paix  et  de  la  guerre;  aujourd'hui,  ils  sont  en  face  d'une  puis- 
sance nouvelle  et  considérable.  L'Angleterre  a  ses  classes  moyennes.  Par  le  tra- 
vail,  par  la  richesse  qui  en  est  la  récompense,  ces  classes  ont  conquis  une  in- 
fluence, une  autorité,  dont  la  vieille  aristocratie  doit  tenir  un  grand  compte.  Pas 
plus  en  Angleterre  qu'en  France,  il  ne  serait  possible  aujourd'hui  de  faire  la 
guerre  sans  l'adhésion  de  ces  classes,  qui,  dans  les  deux  pays,  représentent  les 
intérêts  les  plus  vitaux.  Voilà  la  véritable  sauvegarde  de  la  paix  européenne. 
Depuis  plusieurs  années,  les  griefs  les  plus  sérieux  n'ont  pas  manqué  à  l'Angle- 
terre dans  ses  rapports  avec  les  États-Unis,  et  plus  d'une  fois  se  sont  présentées 
des  éventualités  de  guerre  devant  lesquelles  une  aristocratie  politique  abandonnée 
à  ses  seuls  instincts  n'eût  probablement  pas  reculé.  C'est  ici  que  s'est  fait  sentir 
la  puissance  de  ces  classes  moyennes,  maîtresses  de  tout  le  commerce,  et,  par  une 
conséquence  irrésistible,  de  la  politique  extérieure.  C'est  surtout  en  considération 
de  leurs  intérêts  que  le  gouvernement  anglais  s'est  appliqué  à  donner  à  ses  dé- 
mêlés avec  le  cabinet  de  Washington  une  solution  pacifique.  Croit-on  qu'à  Londres, 
dans  la  Cité,  qu'à  Manchester,  àLiverpool,  on  s'occupe  beaucoup  du  double  ma- 


252  R.EV0E.  CHRONIQUE. 

rlage  et  des  mécontentements  de  lord  Palmerston  ?  Le  bon  sens  du  peuple  anglais 
est  à  la  fois  trop  pénétrant  et  trop  positif  pour  se  laisser  tromper  sur  la  valeur 
des  choses. 

Nous  sommes  donc  convaincus  que  lord  Palmerston  ne  réussira  point  à  élever 
ses  griefs  particuliers  à  la  hauteur  d'une  question  nationale;  mais,  d'un  autre 
côté,  nous  ne  croyons  pas,  comme  quelques  esprits  en  caressent  l'espérance,  à  la 
chute  prochaine  du  ministre  anglais.  Dans  un  an,  il  doit  y  avoir  en  Angleterre  des 
élections  qui  trancheront  souverainement  la  question  de  majorité  entre  les  wbigs 
et  les  tories.  Aussi  les  rivaux  les  plus  sérieux  de  lord  John  Russell  continueront 
de  se  tenir  à  l'écart;  ils  attendront  l'épreuve  électorale.  Jusqu'à  ce  que  le  pays 
ait  parlé,  le  cabinet  whig  n'a  pas  d'autres  compétiteurs  à  craindre  que  lord 
Stanley,  le  ducdeRichmond  et  lord  G.  Benlinck.  Celte  concurrence  n'est  pas  très- 
redoutable.  Lord  Palmerston  a  donc  devant  lui  un  avenir  ministériel,  sinon  indé- 
fini, du  moins  assez  long,  pour  pouvoir  donner  carrière  à  son  activité  tracassière 
et  hostile,  pour  chercher,  pour  trouver  des  revanches.  Jusqu'à  présent,  il  paraît 
surtout  s'être  attaché  à  préparer  sa  défense  et  à  mettre  à  couvert  sa  responsa- 
bilité dans  la  question  d'Espagne  ;  ses  amis  disent  qu'il  n'a  rien  fait  sans  consulter 
lord  Clarendon ,  qui  fait  autorité  en  Angleterre  pour  tout  ce  qui  concerne  l'Es- 
pagne, et  qui  aurait,  dans  ces  derniers  temps,  servi  d'intermédiaire  entre  lord 
Aberdeen  et  le  cabinet  whig.  C'est  surtout  en  vue  du  parlement  que  lord  Pal- 
merston semble  avoir  rédigé  sa  réponse  à  la  note  de  M.  Guizot  du  5  octobre.  On 
assure  que  la  plus  grande  partie  de  cette  réponse,  dont  la  lecture  n'a  pas  duré 
moins  d'une  heure,  est  consacrée  à  un  nouvel  et  interminable  exposé  de  faits  et 
de  dates  depuis  l'origine  de  la  question.  C'est  une  sorte  de  factum  que  lord 
Palmerston  a  voulu  pouvoir  déposer  sur  le  bureau  de  la  chambre  des  communes  ; 
le  ton  en  est  acrimonieux.  La  réflexion  n'a  pas  encore  adouci  l'humeur  du  mi- 
nistre whig. 

Comment,  à  quelle  occasion  cherchera-t-il  à  passer  des  paroles  aux  actes? 
Quand,  il  y  a  cinq  mois,  lord  Palmerston  revint  aux  affaires,  il  protesta  qu'il  avait 
la  sincère  intention  de  vivre  en  bonne  intelligence  avec  la  France;  seulement  il 
réservait  deux  questions  dans  lesquelles,  à  son  avis,  il  ne  pouvait  éviter  que  l'in- 
fluence anglaise  fût  en  lutte  avec  la  nôtre  :  c'étaient  l'Espagne  et  la  Grèce. 
C'étaient  là  les  deux  terrains  sur  lesquels,  malgré  tout  son  respect  pour  l'entente 
cordiale,  il  se  proposait  d'isoler  sa  politique.  Aujourd'hui  que  lord  Palmerston  se 
trouve  battu  en  Espagne,  on  peut  juger  avec  quels  sentiments  il  doit  reporter 
ses  regards  sur  la  Grèce,  que  sa  situation  financière  et  les  obligations  qu'elle  a 
contractées  exposent  à  son  mauvais  vouloir.  C'est  une  situation  grave  qui  s'ouvro 
pour  le  ministère  Coletti  et  pour  notre  diplomatie  à  Athènes.  Des  dangers  aussi 
faciles  à  prévoir  ne  sauraient  échapper  à  notre  gouvernement.  Tout  aujourd'hui 
doit  tenir  en  éveil  sa  sollicitude,  aiguillonner  sa  vigilance,  sa  fermeté,  et  non- 
seulement  à  l'égard  de  l'Angleterre  ,  mais  à  l'égard  de  tout  le  monde.  En  ce  mo- 
ment, nous  ne  pouvons  faire  ni  demander  de  concessions  à  personne. 

La  pensée  de  l'Europe  à  notre  égard  est  paciGque,  et  lord  Palmerston  a  pu  s'en 
convaincre.  Seulement,  on  le  comprend  sans  peine,  l'Europe  observe  avec  curiosité 
comment  nous  saurons  pratiquer  une  politique  de  réserve  et  d'isolement,  com- 
ment nous  saurons  nous  suffire  à  nous-mêmes.  La  question  d'Espagne  a  trouvé 
les  puissances  résolues  à  garder  une  exacte  neutralité,  en  dépit  des  ouvertures  et 
des  sollicitations  de  lord  Palmerston  :  sur  ce  point,  il  y  a  eu  accord  entre  les  trois 


REVUE.   CHRONIQUE.  233 

cours  d'Autriche,  de  Prusse  et  de  Saint-Pétersbourg.  Le  cabinet  de  Berlin  est 
celui  des  trois  qui  a  le  plus  enveloppé  sa  réponse  de  considérations  et  de  com- 
mentaires sur  le  traité  d'Utrecht  et  ses  conséquences.  Le  langage  du  cabinet  de 
Saint-Pétersbourg  a  été  de  beaucoup  le  plus  net.  Nous  croyons  pouvoir  parler  de 
nos  relations  actuelles  avec  le  gouvernement  de  l'empereur  Nicolas  sans  nous 
lancer  dans  des  théories  à  perte  de  vue  sur  l'avenir  et  les  avantages  de  l'alliance 
russe.  Parmi  les  nations  de  l'Europe,  la  France  n'est  pas  une  parvenue  qui  ait  à 
se  jeter  à  la  tête  de  personne.  Toutefois  nous  reconnaîtrons  volontiers  que  nos 
relations  avec  le  gouvernement  russe  se  sont  améliorées.  Un  traité  de  commerce 
et  de  navigation  vient  d'être  conclu  entre  la  France  et  la  Russie;  les  ratifications 
en  ont  été  échangées,  il  y  a  quelques  jours,  entre  M.  Guizot  et  M.  de  Kisseleff.  On 
a  pu  remarquer  qu'à  cette  occasion,  pour  la  première  fois  depuis  1830,  l'empereur 
de  Russie  avait  décoré  d'un  de  ses  ordres  un  de  nos  grands  fonctionnaires,  un 
ambassadeur  de  France.  M.  le  baron  de  Barante  a  reçu  le  grand  cordon  de  Saint- 
Alexandre  Newski,  et  le  roi  a  donné  à  M.  de  Kisseleff  la  plaque  de  grand  officier 
de  la  Légion  d'honneur.  Nous  ne  parlerions  pas  de  ces  distinctions,  si,  dans  cette 
circonstance,  elles  n'avaient  un  sens  politique  en  indiquant  certaines  dispositions 
de  bienveillance  et  de  courtoisie  entre  les  deux  gouvernements.  Nous  aurions  au 
surplus  à  signaler  d'autres  symptômes  de  rapprochement  entre  les  deux  cours.  On 
se  rappelle  qu'il  y  a  quelques  mois,  le  grand-duc  Constantin  a  visité  l'Algérie,  où 
il  a  été  reçu  par  M.  le  duc  d'Aumale  avec  la  plus  aimable  cordialité.  En  souvenir 
de  l'accueil  dont  il  a  été  l'objet  dans  l'Afrique  française,  le  grand-duc  Constantin 
a  envoyé  à  M.  le  duc  d'Aumale  une  riche  et  nombreuse  collection  d'armes  circas- 
siennes;  c'est  un  cadeau  tout  à  fait  oriental. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  qu'on  ait  cru  reconnaître  l'influence  de  l'Autriche  dans 
le  mariage  du  duc  de  Bordeaux  avec  la  princesse  Marie-Thérèse-Béalrice  deModène, 
sœur  aînée  du  jeune  duc  régnant.  Comment  croire  qu'une  pareille  union  ait  été 
conclue  en  dehors  des  inspirations  du  cabinet  de  Vienne  ?  Cependant  M.  de  Melter- 
nich  a  cru  devoir  se  plaindre  tout  haut  de  n'avoir  appris  ce  projet  que  fort  tard  : 
c'est  seulement  cinq  jours  avant  la  signature  du  mariage  que  la  cour  de  Modène 
aurait  fait  à  ce  sujet  une  communication  officielle  à  l'empereur  d'Autriche;  tel 
est  du  moins  le  laugage  qui  paraît  avoir  été  tenu  à  notre  ambassadeur.  Il  faut 
d'ailleurs  beaucoup  rabattre  des  magnificences  de  la  dot  si  pompeusement  annon- 
cées. La  princesse  Thérèse  n'apporte  réellement  au  duc  de  Bordeaux  que  trois 
millions.  Quant  à  l'importance  politique  que  l'esprit  de  parti  s'est  efforcé  d'atta- 
cher à  ce  mariage,  nous  ne  dirons  qu'un  mot.  En  Europe,  il  n'y  a  qu'un  état,  et 
des  plus  petits,  qui  ait  refusé  de  reconnaîtrez  monarchie  de  1830  :  c'est  là  seu- 
lement que  le  duc  de  Bordeaux  a  pu  trouver  une  alliance.  Une  fraction  des  légiti- 
mistes ne  se  flattait-elle  pas,  il  y  a  quelques  années,  de  voir  l'empereur  de  Russie 
donner  sa  fille  au  prétendant?  Il  y  a  loin  de  pareilles  espérances  au  résultat  dont 
le  parti  légitimiste  affecte  de  triompher  aujourd'hui. 

Des  dispenses  étaient  nécessaires  à  la  princesse  Thérèse  et  au  duc  de  Bordeaux, 
qui  est  son  cousin  par  la  comtesse  d'Artois.  Le  pape  ne  pouvait  les  refuser,  mais 
il  a  voulu  que,  dans  cette  affaire,  rien  n'eût  un  caractère  politique.  Ordinaire- 
ment, dans  les  dispenses  destinées  à  des  princes,  il  est  dit  qu'elles  sont  accordées 
pour  des  motifs  de  bien  public  ;  le  pape  a  fait  substituer  à  celte  formule  ces  mots  : 
«  Pour  des  convenances  de  famille.  »  Ces  dispenses  ne  sont  pas  délivrées  au  duc 
de  Bordeaux,  mais  à  Henri  de  Bourbon,  comte  de  Chambord.  On  voit  avec  quel 


254  REVUE.  CHRONIQUE. 

soin  Pie  IX  a  voulu  ménager  toutes  les  convenances  à  l'égard  du  gouvernement 
français.  On  assure  que,  si  le  duc  de  Modène  eût  écouté  son  penchant,  il  n'eût  pas 
suivi  aveuglément  la  politique  de  son  père;  mais  il  a  cédé  à  l'influence  de  son 
oncle  l'archiduc  Maximilien,  et  le  jeune  prince  est  désormais  allié  à  la  famille  de 
deux  prétendants.  C'est  l'archiduc  Maximilien,  connu  par  son  esprit  d'hostilité 
envers  la  France,  qui  paraît  avoir  arrêté  à  Vienne  le  mariage  du  duc  de  Bordeaux, 
de  concert  avec  M.  de  Monlbel.  L'affaire  a  été  conduite  avec  une  grande  rapidité  : 
le  contrat  a  été  signé  le  2  novembre  ;  le  3,  le  mariage  a  été  déclaré;  le  5,  M.  de 
Lévis  a  fait  à  la  cour  de  Modène  la  demande  officielle  de  la  main  de  la  princesse 
Thérèse;  le  7,  le  mariage  a  eu  lieu  par  procuration,  elle  11,  la  princesse  Thérèse 
devait  se  rendre  à  Venise  pour  la  cérémonie  religieuse.  Dans  le  contrat  de  ma- 
riage, la  nouvelle  comtesse  de  Chambord  renonce  expressément  aux  principautés 
de  Carrara  et  de  Massa,  réversibles  sur  les  archiduchesses  de  Modène  dans  le  cas 
d'extinction  do  la  branche  masculine.  S'il  faut  en  croire  quelques  lettres  d'Italie, 
la  nouvelle  comtesse  de  Chambord  aurait  plus  de  distinction  d'esprit  que  de 
beauté.  C'est  à  Venise  que  doivent  vivre  les  nouveaux  époux;  ils  s'y  trouveront 
réunis  avec  Mme  la  duchesse  de  Berry  et  celui  des  ûls  de  don  Carlos  qui  va  se  ma- 
rier avec  la  sœur  de  la  princesse  Thérèse.  Tous  ces  arrangements  imposent  au 
gouvernement  français  une  vigilance  qui,  sans  être  inquiète  et  tracassière,  ne  doit 
pas  se  laisser  prendre  en  défaut.  Il  ne  faut  pas  que  Venise  devienne  un  centre 
d'intrigues.  Massa  est  bien  voisin  de  Toulon.  En  Italie  et  même  en  Autriche,  tous 
les  esprits  sages  eussent  souhaité  que  le  jeune  duc  de  Modène,  qui  personnelle- 
ment n'était  engagé  dans  aucune  querelle  de  parti,  reconnût  le  gouvernement 
de  1830  :  c'est  le  désir  qu'avait  même  exprimé  le  ministre  d'Autriche  à  Florence, 
M.  de  Neumann,  qui  est  également  accrédité  près  les  cours  ducales  de  Lucques  et 
de  Modène.  C'est  maintenant  à  la  prudence  de  la  cour  de  Vienne  d'empêcher  qu'il 
se  forme  en  Italie  un  nouveau  Belgrave-Square  que  le  gouvernement  français  n'y 
souffrirait  pas. 

La  politique  ne  se  borne  pas  à  conclure  des  mariages,  elle  porte  un  œil  indis- 
cret sur  les  conséquences.  On  se  rappelle  tous  les  bruits  qui  coururent  il  y  a  deux 
mois,  au  moment  où  fut  annoncée  l'unjon  de  la  reine  d'Espagne  avec  le  duc  de 
Cadix.  C'était  une  rumeur  tout  à  fait  calomnieuse.  Lord  Palmerslon,  dans  sa  dé- 
pêche du  22  septembre,  formait  des  vœux  pour  que  la  reine  d'Espagne  eût  une 
postérité  nombreuse  :  si  M.  Bulwer  lui  mande  tout  ce  qui  se  dit  à  Madrid,  ses  in- 
quiétudes et  sa  colère  devraient  s'apaiser  un  peu.  Au  surplus,  quels  que  soient  les 
événements  que  se  réserve  l'avenir,  jusqu'à  présent  l'Espagne  est  calme,  on  n'a 
pas  encore  réussi  à  lui  rendre  la  guerre  civile.  Le  prétendu  mouvement  qu'on 
disait  avoir  éclaté  en  Catalogne  n'est  qu'une  misérable  échauffourée.  Ce  n'est 
pourtant  pas  fauté  de  tentatives  et  de  mauvais  desseins.  A  Londres,  il  y  a  un  foyer, 
de  conspiration  carliste  :  là  le  comte  de  Montemolin,  avec  des  ressources  pécu- 
niaires assez  faibles,  s'efforce  de  rallier  des  partisans  qui  appellent  de  tous  leurs 
vœux  une  fusion  avec  les  progressistes.  Ces  derniers  semblent  peu  se  soucier  d'une 
pareille  alliance.  En  effet,  le  parti  esparlérisle  se  disposerait  plutôt  à  agir  seul. 
Sur  la  frontière  du  Portugal,  quelques  lieutenants  d'Espartero,  son  ancien  chef 
d'élat-major  Linage,  les  généraux  lriarte,  Infante,  épient  une  occasion  favorable 
pour  entier  en  Espagne  par  la  Gallice.  Les  ennemis  du  gouvernement  espagnol 
ne  négligent  rien  non  plus  pour  exciter  en  Andalousie  des  mouvements  insurrec- 
tionnels. On  voit  se  promener  sans  cesse,  le  long  de  la  côte  sud  de  la  Péninsule, 


REVUE.  CHRONIQUE.  235 

des  bâtiments  anglais,  comme  pour  s'informer  s'il  n'y  a  pas  eu  quelque  part  de 
pronunciamiento,  si  quelque  révolution  n'a  pas  éclaté.  A  l'époque  où  le  double 
mariage  fut  déclaré,  le  parti  carliste  espagnol  annonça  qu'il  avait  besoin  de  trois 
ou  quatre  mois  pour  se  préparer  à  prendre  les  armes.  Le  moment  de  quelque 
tentative  ne  serait  donc  plus  très-éloigné.  En  attendant,  le  gouvernement  français 
a  déjà  dissipé  sur  notre  frontière  plus  de  vingt  bandes  carlistes  qui  cherchaient  a 
pénétrer  en  Espagne,  et  qu'il  a  internées  dans  diverses  villes.  Cette  surveillance 
est  fort  utile  au  gouvernement  de  la  reine  Isabelle,  qui,  tranquille  du  côté  de  la 
France,  peut  concentrer  sur  d'autres  points  une  vigilance  nécessaire.  Madrid  est 
redevenu  aussi  paisible  qu'il  avait  été  bruyant  pendant  plusieurs  semaines.  Notre 
ambassadeur,  M.  le  comte  Bressou,  viendra  passer  une  partie  de  l'hiver  à  Paris, 
mais  seulement  après  l'ouverture  des  nouvelles  cortès.  En  envoyant  à  M.  Guizot 
son  portrait,  celui  de  sa  sœur  et  un  saint  Jean-Baptiste  de  Murillo,  la  reine  d'Es- 
pagne a  gracieusement  témoigné  à  M.  le  minisire  des  affaires  étrangères  qu'elle 
ne  lui  gardait  pas  rancune  d'avoir  refusé  le  titre  de  duc  et  la  grandesse  héré- 
ditaire. 

Les  affaires  de  l'Algérie  prennent  chaque  jour  une  physionomie  nouvelle  qu'il 
importe  de  remarquer.  L'Afrique  française  n'a  plus  pour  nous  un  caractère  exclu- 
sivement militaire;  il  est  question  maintenant  d'intérêts  publics  et  privés,  de 
versements  de  capitaux  et  de  colonisation.  Nous  avons  entretenu  nos  lecteurs  de 
l'ordonnance  du  21  juillet  dernier,  relative  à  la  vérification  des  titres  de  pro- 
priété, nous  avons  dit  comment  et  pourquoi  celte  ordonnance  était  utile  et  néces- 
saire. Cependant  quelques-unes  de  ses  dispositions  ont  tellement  irrité  certains 
colons,  qu'ils  ont  menacé  le  gouvernement  de  faire  cause  commune  avec  les  Arabes. 
Voilà  un  singulier  accès  de  colère  et  de  sédition.  Quels  sont  donc  les  colons  qui 
s'abandonnent  à  de  pareils  emportements?  Ce  sont  surtout  des  détenteurs  de  terres 
incultes  qui  voudraient  profiter,  sans  péril  comme  sans  travail,  des  sacrifices  de  la 
mère  patrie,  et  continuer  leur  agiotage.  Les  colous  sérieux  ont  un  autre  langage, 
une  autre  conduite  ;  ils  ne  redoutent  pas  les  vérificalious  nécessaires,  et  ils  savent 
qu'ils  trouveront  toujours  auprès  du  gouvernement  une  protection  utile.  Il  paraît 
au  surplus  que  plusieurs  des  colons  venus  à  Paris  pour  présenter  des  réclamations 
auraient  reçu  du  ministre  de  la  guerre  et  du  roi  lui-même  les  assurances  les  plus 
propres  à  dissiper  leurs  inquiétudes.  Dans  ces  derniers  temps,  l'ordonnance  du 
21  juillet  a  été  l'objet,  si  nos  informations  sont  exactes,  de  deux  règlements  qui 
donnent  à  tous  les  propriétaires  le  temps  qu'ils  peuvent  désirer  pour  la  vérification 
des  litres  de  propriété,  comme  pour  la  culture  des  terres.  C'est  surtout  au  sujet 
de  la  culture  obligatoire  des  terres  qu'une  interprétation  passionnée  de  l'ordon- 
nance avait  accrédité  beaucoup  d'erreurs.  Les  règlements  spécifient  plusieurs  cas 
dans  lesquels  la  culture  n'est  pas  exigée.  Enfin  on  annonce  qu'une  commission, 
composée  par  moitié  de  représentants  de  l'administration  et  de  représentants  des 
colons,  est  instituée  à  Alger.  Elle  serait  autorisée  à  pourvoir  elle-même  à  toutes  les 
difficultés  imprévues,  sauf  avis  immédiat  à  l'administration  supérieure.  Celte  sage 
mesure  a  déjà  eu  l'heureux  effet  d'amener  une  scission  parmi  les  colons  mécon- 
tents, tant  à  Alger  qu'à  Paris.  Plusieurs  d'enlre  eux  ont  refusé  de  persévérer  dans 
une  opposition  systématique  au  gouvernement.  Ce  n'est  pas  au  resle  l'activité  qui 
manque  à  l'administration  centrale  des  affaires  de  l'Algérie.  Depuis  un  an,  l'offi- 
cier général  distingué  qui  la  dirige,  M.  de  la  Rue,  travaille  avec  zèle  à  satisfaire 
des  intérêts  qu'il  apprécie  mieux  que  personne.  De  nombreuses  missions  lui  ont 


250  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

permis  d'étudier  l'Afrique  dans  tous  ses  détails;  il  l'a  vue,  il  l'a  parcourue  en 
soldat,  en  administrateur.  Le  gouvernement  comprend  aujourd'hui  la  nécessité  de 
favoriser  par  des  mesures  judicieuses  le  développement  colonial  ;  il  peut,  il  doit  se 
montrer  en  Afrique  législateur  prévoyant.  Seulement  il  ne  faut  pas  oublier  les 
difficultés  d'une  pareille  tâche.  L'administration  a  pu  reconnaître  elle-même,  par 
les  objections  qu'a  soulevées  l'ordonnance  du  21  juillet,  combien  toutes  ces  ma- 
tières étaient  chose  épineuse  et  délicate.  Il  a  fallu  deux  règlements  pour  lever  bien 
des  doutes,  pour  aller  au-devant  de  plusieurs  interprétations  fausses. 

Les  deux  hommes  qui  ont  dirigé  la  conquête  de  l'Algérie,  le  comte  de  Bour- 
mont  et  l'amiral  Duperré,  ont,  par  un  singulier  effet  du  hasard,  disparu  en  même 
temps.  Ce  n'est  pas  le  moment  de  discuter  la  vie  militaire  du  premier,  et  de  sou- 
lever des  questions  ardentes,  que  l'inflexible  impartialité  de  l'histoire  peut  seule 
résoudre.  Quant  à  l'amiral,  il  a  laissé  un  nom  populaire;  la  France  a  pour  ses 
marins  illustres  une  prédilection  véritable.  Simple  pilotin  en  1773,  capitaine  de 
vaisseau  en  1808,  M.  Duperré  commandait,  en  1809,  la  frégate  la  Bellone.  Parti 
de  France  sur  cette  frégate  pour  se  rendre  dans  les  mers  de  l'Inde,  il  se  fut  bien- 
tôt, comme  l'a  dit  un  juge  compétent,  composé  une  division  navale  aux  dépens  de 
l'ennemi.  Le  combat  du  grand  port,  où  quatre  frégates  anglaises  cédèrent  à  deux 
de  nos  frégates,  semble  un  épisode  des  campagnes  de  Suffren.  Ce  succès  éclatant 
était  plus  qu'une  victoire,  c'était  une  grande  et  salutaire  leçon;  on  y  voyait  la 
preuve  que,  sans  la  plus  fatale  imprévoyance,  sans  la  plus  incroyable  succession 
de  fautes  et  de  malheurs,  notre  marine  était  faite  pour  sortir  victorieuse  d'une 
lutte  où  elle  a  failli  périr.  Sous  l'empire,  l'amiral  Duperré  a  relevé  dans  l'Inde 
notre  pavillon  abattu;  sous  la  restauration,  il  a  commandé  devant  Cadix;  enfin  il 
a  débarqué  sur  la  plage  d'Alger  l'armée  française  qui  devait  commencer  la  con- 
quête de  l'Afrique.  Depuis  1850,  l'amiral  Duperré  fut  naturellement  appelé  au  mi- 
nistère de  la  marine  :  c'était  sa  place.  -Nous  n'ajouterons  qu'un  mol  :  l'amiral 
Duperré,  qui  a  enrichi  l'île  de  France  de  ses  prises,  qui  a  commandé  deux  armées 
navales,  qui  a  administré  pendant  cinq  ans  le  déparlement  de  la  marine,  est  mort 
sans  fortune. 

Les  derniers  mois  de  cette  année  sont  marqués  d'une  manière  fâcheuse  par 
une  sorte  de  malaise  qui  se  fait  sentir  également  dans  le  monde  financier  et 
dans  les  classes  laborieuses.  Celles-ci  sont  atteintes  directement  par  la  cherté 
du  pain  et  par  toutes  les  inquiétudes  que  provoque  la  question  des  subsistances. 
Quant  au  monde  financier,  c'est  le  jeu  à  la  baisse  qui,  en  prenant  des  propor- 
tions désastreuses,  porte  la  perturbation  dans  beaucoup  de  fortunes.  Les  actions 
du  chemin  de  fer  du  Nord,  qui  étaient  le  mois  dernier  encore  à  740  francs, 
sont  tombées  jusqu'à  635.  Faut-il  attribuer,  comme  le  voudrait  sans  doute  la 
malveillance,  une  baisse  aussi  considérable  à  quelques-uns  des  administrateurs 
des  deux  grandes  lignes  de  Lyon  et  du  Nord?  Pour  nous,  nous  refusons  de  croire 
que  cette  baisse  excessive  puisse  être  l'ouvrage  des  personnes  mêmes  qui,  par 
leur  position,  connaissent  exactement  tous  les  résultats  qu'il  est  permis  d'es- 
pérer d'une  pareille  ligne.  En  effet,  le  chemin  du  Nord  a  donné  30,  35, 
40,000  francs  par  jour,  et  la  semaine  dernière,  au  milieu  de  la  mauvaise  saison, 
la  recette  quotidienne  s'est  élevée  à  53,000  francs.  Lorsque  la  ligne  totale  sera 
en  parcours,  lorsque  surtout  le  service  des  marchandises  sera  organisé,  les  pro- 
duits dépasseront  80  et  90,000  francs  par  jour.  Voilà  des  faits  qui  parlent  assez 
haut.  Quoi  qu'il  en  soit,  dans  une  siluation  pareille,  M.  le  ministre  des  finances 


REVUE.  CHRONIQUE.  237 

devrait  peut-être  user  de  ses  pouvoirs  en  reculant  les  ternies  auxquels  les  com- 
pagnies doivent  rembourser  l'état  :  cette  mesure  serait  le  meilleur  remède  à  la 
crise  actuelle,  puisqu'elle  aurait  pour  résultat  d'éloigner  l'appel  de  fonds  que  les 
compagnies  de  Lyon  et  du  Nord  font  en  vue  des  paiements  à  l'état,  et  qui  a  été 
une  des  causes  de  la  baisse.  Elle  rassurerait  les  petits  porteurs  de  titres,  en  leur 
permettant  de  les  garder,  et  de  traverser  une  époque  toujours  critique,  celle  de 
la  fin  de  l'année.  Un  délai  de  six  mois  accordé  aux  compagnies  serait  plus  que 
suffisant  pour  donner  aux  détenteurs  d'actions,  cette  fois  bien  avertis,  le  temps  de 
préparer  leurs  versements,  et  d'ici  là  le  service  du  Nord,  définitivement  organisé, 
donnerait  tous  ses  produits;  la  mauvaise  volonté  des  spéculateurs  à  la  baisse 
serait  forcée  de  s'arrêter  devant  des  chiffres  qui  dépasseront  probablement  les 
prévisions,  comme  l'événement  l'a  prouvé  sur  toutes  les  autres  bonnes  lignes  de 
chemins  de  fer. 


Nous  avons  fort  à  faire  pour  suivre  le  mouvement  si  complexe  qui  précipite  et 
multiplie  de  toutes  parts  les  questions  extérieures;  nous  ne  pouvons  les  raconter 
en  détail  et  au  jour  le  jour,  nous  voudrions  du  moins  en  résumer  l'ensemble  et 
en  saisir  l'esprit.  Il  faut  absolument  pour  remplir  une  pareille  lâche,  et  l'étude 
assidue  de  la  presse  étrangère,  et  ces  hautes  communications  qui  nous  ont  per- 
mis si  souvent  de  mieux  juger,  de  mieux  comprendre  les  débats,  les  incidents 
variés  de  la  politique  actuelle.  Il  est  enfin  une  littérature  politique,  livres,  bro- 
chures ou  pamphlets,  qui,  dans  tous  pays,  se  développe  parallèlement  à  la  litté- 
rature courante  des  feuilles  quotidiennes:  moius  connue  du  dehors,  elle  révèle 
cependant  parfois  plus  au  vrai  la  pensée  publique  ;  nous  croyons  qu'il  y  a  beau- 
coup à  trouver  dans  ces  sources  trop  rarement  encore  utilisées.  Nous  tâchons 
ainsi  de  recueillir  avec  quelque  fidélité  les  traits  distincts  des  nationalités  diverses 
jusque  sous  ces  ressemblances  forcées  qui  rapprochent  désormais  les  peuples. 
Nous  nous  appliquons  surtout  à  représenter  les  personnes  et  les  choses  en  elles- 
mêmes  et  pour  elles-mêmes,  et  non  pas  en  haine,  non  pas  en  faveur  de  telle 
alliance  ou  de  telle  opiuion,  non  pas  du  point  de  vue  exclusif  des  idées  et  des  pré- 
dilections françaises.  Telle  est,  pour  nous,  la  première  condition  de  tout  examen 
sérieux  des  affaires  extérieures. 

Le  gouvernement  anglais  semble  aujourd'hui  s'inquiéter  un  peu  moins  des  em- 
barras intérieurs  qui  compliquaient  si  gravement  sa  position.  Les  chambres,  qui 
n'avaient  été  prorogées  que  jusqu'au  4  novembre,  l'ont  été  de  nouveau  jusqu'au 
12  janvier.  Nous  ne  savons  pas  si  lord  Palmerston  désirait  beaucoup,  comme  on 
le  prétend,  ajourner  l'exposition  publique  de  ses  récents  démêlés  ;  nous  pourrions 
même  expliquer  cette  convocation  tardive  par  un  motif  plus  certain  :  on  craignait 
à  Londres  que  la  situation  particulière  de  la  production  agricole  et  industrielle 
dans  le  royaume-uni  n'eût  aliéné  déjà  les  plus  essentiels  auxiliaires  que  le  cabi- 
net whig  compte  au  sein  des  communes,  les  membres  irlandais  et  les  fret-traders. 
Assembler  le  parlement  sans  être  sûr  de  leur  concours,  c'était  risquer  son  enjeu, 
vu  le  dernier  état  des  partis.  Or,  M.  O'Connell,  tout  en  complimentant  de  son 
mieux  le  lord-lieutenant,  ménage  beaucoup  plus  ses  caresses  à  l'endroit  du  mi- 
nistère en  général;  la  session  ouverte,  il  serait  peut-être  obligé,  dans  l'intérêt  de 


238  REVUE.    CHRONIQUE. 

sa  popularité,  de  porter  à  Westminster  l'un  de  ces  plans  impraticables  qu'il  an- 
nonce à  ses  fidèles  de  Concilialion-Hâli,  pour  continuer  sans  trop  de  péril,  au 
nom  des  affamés,  une  agitation  qu'il  ne  peut  plus  guère  mener  au  nom  des  repea- 
lers  en  désarroi.  Il  deviendrait  alors  malaisé  de  s'entendre,  et  Tom  Steele,  le 
héraut  souvent  compromettant  du  libérateur,  a  déjà  déclaré  qu'il  se  fiait  plus  à 
sir  Robert  Peel  qu'aux  belles  paroles  des  whigs.  D'autre  part,  l'exportation  ne 
répond  pas  encore  en  Angleterre  au  surcroît  d'importations  déterminé  par  la 
chute  du  système  protecteur,  et  les  demandes  de  l'étranger  ne  sont  pas  venues 
avec  assez  d'abondance  pour  garantir  aux  manufacturiers  l'efficacité  de  leur  vic- 
toire :  loin  de  là,  ils  sont  obligés  maintenant  de  ralentir  la  production  qu'ils 
avaient  peut-être  exagérée  dans  l'ardeur  de  leurs  premières  espérances,  et 
presque  tout  le  Lancashire  réduit  d'un  commun  accord  le  temps  du  travail. 
Quatre  jours  de  travail  au  lieu  de  six,  c'est  une  diminution  de  30  à  40  pour  100 
sur  le  salaire  de  l'ouvrier  ;  tout  le  monde  s'en  ressentira.  Tels  sont  les  méconten- 
tements dont  le  ministère  essaie  d'éluder  l'explosion  en  reculant  jusqu'à  l'année 
prochaine  les  discussions  parlementaires.  On  doit  dire  cependant  que  lord  John 
Russell  n'a  consenti  à  ce  délai  qu'après  avoir  été  rassuré  touchant  l'état  des 
subsistances  :  il  n'a  point  caché  que,  s'il  eût  été  vraiment  indispensable  de 
prendre  des  mesures  d'urgence  sollicitées  par  des  alarmistes  plus  ou  moins  inté- 
ressés, il  n'eût  pas  voulu  le  faire  sans  l'assentiment  immédiat  des  chambres;  il 
lui  aurait  trop  déplu  d'avoir  encore  à  leur  demander  un  bill  d'indemnité  après 
celui  que  lord  Besborough  est  déjà  tenu  de  réclamer  pour  avoir  dépassé  les  clauses 
légales  du  labour  rate  acte.  Il  ne  lui  convenait  pas  d'aller  plus  loin  dans  ce  qu'il  a, 
dit-on,  lui-même  appelé  «  l'administration  du  despotisme.  »  Ce  scrupule  peint 
l'homme  en  même  temps  qu'il  honore  le  ministre. 

La  mesure  d'urgence  à  laquelle  lord  John  Russell  s'est  définitivement  refusé 
n'était  autre  chose  que  l'abolition  instantanée  des  derniers  effets  de  la  loi  des 
céréales,  qui  doivent  encore  se  prolonger  trois  ans,  aux  termes  mêmes  du  bill 
réformateur  de  cette  session.  On  se  souvient  que,  d'après  cette  loi,  le  droit  d'en- 
trée sur  les  blés  étrangers  suivait  une  échelle  ascendante  ou  descendante  (sliding 
seule),  selon  que  le  prix  baissait  ou  s'élevait  sur  les  marchés  de  l'intérieur.  Ce 
droit,  réduit  à  présent  à  son  minimum  par  suite  de  la  rareté  des  approvisionne- 
ments nationaux,  est-il  ou  n'est-il  pas  un  obstacle  à  l'importation  ?  et  ne  peut-on 
pas  croire  qu'il  gêne  l'alimentation  publique  en  écartant  les  spéculateurs  du 
dehors?  Voilà  le  point  qui  a  préoccupé,  ces  jours-ci,  l'attention  à  mesure  qu'elle 
se  retirait  des  affaires  espagnoles.  On  a  menacé  lord  John  Russell  de  recom- 
mencer la  ligue  pour  avoir  raison  des  délais  odieux  qui  maintenaient  ce  reste 
des  anciens  abus  au  milieu  de  nécessités  toujours  plus  pressantes  ;  on  avait  même 
déjà  un  mot  d'ordre,  un  cri  de  guerre,  comme  le  veut  l'usage  anglais,  et  l'on 
prêchait  Vouverturc  des  ports.  Il  ne  manquait  pas  cependant  de  bons  motifs  contre 
ces  soudaines  exigences.  Le  droit  actuel  de  &  sh.  est  moins  un  tarif  protecteur 
pour  l'aristocratie  agricole  qu'une  source  utile  de  revenu  pour  l'état.  Le  suppri- 
mer d'un  coup,  c'était  enrichir  les  fournisseurs  étrangers  sans  augmenter  leurs 
apports,  suffisamment  attirés  par  le  haut  prix  des  marchés  anglais;  c'était  brus- 
quer une  révolution  pour  laquelle  on  avait  sagement  pris  terme,  c'était  enfin 
favoriser  par  cette  violence  trop  radicale  l'inévitable  réaction  du  parti  protectio- 
niste.  Lord  John  Russell  s'est  contenté  d'opposer  aux  pétitionnaires  un  argument 
plus  décisif  encore  :  l'urgence  qu'ils  invoquent  n'existe  pas;  les  prix  doivent 


REVUE. CHRONIQUE.  239 

infailliblement  baisser;  trois  millions  de  quarters  sont  déjà  entrés  en  Angleterre 
sous  la  première  impression  de  la  nouvelle  loi  des  céréales,  avant  même  que  le 
droit  qu'elle  conservait  fût  tombé  à  son  minimum  ;  sous  l'empire  de  ce  minimum, 
l'affluence  ira  certes  en  croissant.  La  prorogation  des  chambres  n'a  été  résolue 
qu'après  qu'on  a  reçu  la  nouvelle  d'un  énorme  envoi  préparé  dans  les  ports  d'Amé- 
rique; il  y  a  plus,  au  milieu  de  tous  les  bruils  contradictoires  du  moment,  il 
semble  certain  que  l'abondance  des  grains  de  la  mer  Noire  et  du  Danube  com- 
pensera le  déficit  des  grains  de  la  Baltique;  les  bâtiments  de  ce  côté-là  ne 
suffisent  plus  aux  expéditions.  Nous  sommes  heureux  de  voir  par  ces  détails  que 
l'Europe  n'a  point  réellement  à  craindre  celte  disette  générale  qu'on  paraissait 
redouter,  d'autant  plus,  d'ailleurs,  qu'ils  s'accordent  avec  les  états  qui  sont  arrivés 
chez  nous  au  ministère  du  commerce. 

L'Irlande  profitera-t-elle  de  ces  ressources  que  l'industrie  des  grands  gouver- 
nements réussit  à  ménager  pour  combattre  les  rigueurs  de  la  nature?  On  ne  sau- 
rait vraiment  que  penser  de  l'avenir  d'une  population  qui  refuse  toujours  de 
s'aider  elle-même.  Riches  ou  pauvres,  tout  le  monde  maintenant  s'est  fait  en  Ir- 
lande à  celte  idée  que,  quoi  qu'il  arrivât,  la  faute  en  retombait  sur  l'Angleterre, 
et  que  c'était  à  l'Angleterre  à  nourrir  toul  le  monde.  Le  malheureux  paysan,  con- 
vaincu que  l'Anglais  lui  a  pris  toute  sa  subsistance  et  la  lui  doit  tout  entière, 
profite  en  quelque  sorte  de  celte  calamité  qui  l'écrase  pour  ne  plus  même  bouger 
sous  le  faix,  el  se  réjouit  d'aggraver,  à  force  d'inerlie,  l'embarras  de  ce  gouverne- 
ment ennemi  contraint  de  lui  donner  à  manger.  Il  se  révolte,  parce  qu'on  lui 
demande  de  travailler  à  la  tâche  au  lieu  de  le  payer  à  la  journée;  il  compte  que 
l'état  doit  payer  plus  cher  que  les  particuliers,  afin  sans  doute  que  les  particuliers 
ne  trouvent  plus  de  bras,  et  que  l'état  en  ait  plus  à  sa  charge.  M.  O'Connell  a  bien 
le  courage  d'assurer  à  ces  infortunés  qu'il  faut  qu'on  leur  apporte  le  vivre  jusque 
chez  eux,  et  qu'un  parlement  irlandais  aurait  déjà  partout  institué  des  entrepôts 
publics  pour  y  vendre  le  pain  à  bas  prix.  Aussi  a-t-on  observé  que  l'émigration 
ordinaire  des  ouvriers  irlandais  en  Ecosse  s'était  toul  d'un  coup  ralentie,  el  les 
droits  sur  les  boissons  ont,  dans  ces  derniers  temps,  produit  plus  que  jamais.  Les 
petits  fermiers  n'ont  plus  à  fournir  ni  salaires  aux  journaliers,  ni  mites  aux  pro- 
priétaires, et  tous  peut-être  ne  sont  pas  si  fori  à  l'étroit,  puisque,  d'après  des 
comptes  établis  jusqu'au  10  octobre  de  cette  année,  les  caisses  d'épargne  ont  reçu 
plus  qu'elles  n'onl  rendu.  Clare  et  Limerik  sont  les  pays  où  l'on  souffre  davan- 
tage de  la  famine;  la  caisse  de  Clare  n'a  remboursé  que  500  livres  contre  7,100 
livres  de  nouveaux  dépôts;  celle  de  Limerik,  3,500  contre  18,200.  Les  proprié- 
taires enfin,  profitant  sans  scrupule  des  avances  du  trésor  pour  améliorer  leur 
fonds,  s'en  remettent  presque  tous  à  lui  du  soin  d'approvisionner  immédiatement 
leurs  tenanciers;  pendant  que  le  gouvernement  fait  venir  à  grands  frais  des  den- 
rées sur  les  marchés  d'Irlande,  les  landlords  irlandais  envoient  leurs  produits  en 
Angleterre  pour  en  tirer  meilleur  prix  :  16  vaisseaux  arrivaient  l'autre  jour  à 
Liverpool  tout  chargés  de  denrées  irlandaises.  L'Angleterre  a  sans  doute  assez  de 
torts  vis-à-vis  du  kingdom  sister  pour  qu'elle  ait  aussi  des  obligations  considéra- 
bles; mais  c'est  prendre  une  triste  revanche  que  de  frauder  sur  ses  charités.  Lord 
John  Russell  l'a  donné  dernièrement  à  entendre  dans  une  lettre  pleine  d'ailleurs 
de  modération  et  de  sens  qu'il  adressait  publiquement  au  duc  de  Leinster. 

On  couçoit  que  les  dissensions  intestines  des  repcalers  n'aient  plus  beaucoup 
d'intérêt  pour  personne  eu  présence  de  cette  misère  qui  décemment  doit  faire 


240  REVUE.   CHRONIQUE. 

baisser  la  rente  du  rappel.  Disons  seulement  que  la  jeune  Irlande  s'est  constituée, 
et  qu'elle  a  montré  plus  de  tact  qu'on  ne  l'attendait  peut-être,  en  dirigeant  ses 
coups  non  pas  sur  M.  O'Connell  lui-même,  mais  sur  sa  dynastie,  et  M.  John 
O'ConnelI,  s'écrient  les  orateurs  du  schisme,  aura  beau  prendre  la  perruque  de 
son  père,  il  ne  sera  jamais  le  vieux  Dan,  et,  si  l'Irlande  doit  beaucoup  à  celui-ci, 
M.  John  doit  beaucoup  à  l'Irlande.  »  Ce  n'est  point,  en  vérité,  si  mal  raisonner, 
et,  dans  ce  moment  de  détresse,  il  y  a  quelque  chance  de  succès  populaire  contre 
ces  patriotes  qui  courent  en  famille  les  gros  emplois  du  gouvernement  anglais. 

Il  ne  faudrait  point  cependant  que  l'Irlande  oubliât  jamais  à  qui  elle  doit  cette 
grande  renommée  de  ses  souffrances  qui  fait  sa  force  ;  il  est  une  autre  partie  du 
royaume-uni  dont  les  infortunes  trop  cachées  n'ont  pas  même  la  consolation 
d'être  plaintes:  ce  sont  les  Highlands  d'Ecosse  et  les  îles  avoisinanles  •  des  lois 
absurdes  ôtent  là  toute  valeur  à  la  terre  et  déciment  la  jeunesse  par  une  émigra- 
tion forcée  ;  la  disette  a  frappé  ces  contrées  avec  la  même  rigueur  que  l'Irlande, 
mais,  comme  elles  ne  peuvent  créer  le  même  embarras,  elles  n'obtiennent  pas  du 
gouvernement  la  même  attention.  Les  propriétaires  ont  du  moins  su  s'entendre 
pour  empêcher  le  prix  du  grain  de  monter;  la  charité  publique,  guidée  par  le 
bon  sens  écossais,  a  donné  aux  laadlords  irlandais  un  exemple  qu'ils  sont  mal- 
heureusement incapables  de  suivre. 

Mentionnons  ici,  avant  de  terminer  cet  aperçu  général  des  affaires  anglaises, 
un  livre  fort  intéressant  pour  nous  qui  a  paru  l'antre  mois;  c'est  un  tableau 
détaillé  des  consulats  britanniques  emprunté  directement  au  Foreign-Offîce,  et 
reproduisant  toutes  les  instructions  officielles  qui  régissent  la  diplomatie  commer- 
ciale de  l'Angleterre:  British  Consuls  abroad.  On  peut  voir  là  combien  nos  voi- 
sins attachent  d'importance  et  de  sérieux  à  des  fonctions  que  nous  laissons  trop 
souvent  remplir  au  hasard.  Lord  Palmerslon  disait  en  1842  que  <i  tout  le  temps 
qu'il  avait  passé  au  ministère  il  lisait  lui-même  chaque  rapport  et  chaque  dépêche 
des  représentants  du  pays  à  l'étranger,  depuis  le  travail  développé  du  plus  élevé 
des  consuls  généraux  jusqu'à  la  lettre  la  moins  essentielle  du  dernier  des  vice- 
consuls;  la  correspondance  cousulaire  entrait  pour  une  moitié  dans  la  corres- 
pondance du  Foreign-Ofjice  ;  si  laborieuse  que  fût  cette  lecture,  il  y  trouvait,  con- 
tinuait-il, beaucoup  de  matières  très-graves  qu'il  était  de  son  devoir  de  connaître.  » 
Quelques  passages  du  livre,  auquel  ces  paroles  servent  de  préambule,  montrent 
assez  l'intérêt  que  doivent  offrir  parfois  les  rapports  des  moindres  agents  de  l'An- 
gleterre. Après  avoir  rappelé  tous  les  privilèges  légaux  des  consuls,  l'auteur 
ajoute  :  «  Il  est  encore  beaucoup  d'avantages  personnels  que  le  consul  peut 
s'approprier,  quoiqu'ils  n'affectent  point  son  office;  il  vaut  donc  mjeux  laisser  à 
son  bon  sens  le  soin  de  les  découvrir  et  d'en  user  avec  discrétion,  plutôt  que  de 
lesénumérer  comme  les  précédents.  »  La  réticence  est,  comme  on  voit,  passable- 
ment ambitieuse.  N'oublions  pasenfin  d'ajouter  que  l'Algérie,  dans  ce  livre  presque 
officiel,  est  toujours  réputée  régence  barbaresque,  et  que  les  consuls  généraux 
d'Alger,  de  Tanger,  de  Tunis  et  de  Tripoli  reçoivent  chacun  1,G00  liv.  d'appoin- 
tements, comme  ceux  d'Alexandrie  et  de  Conslantinopîe.  En  Angleterre,  plus 
encore  qu'ailleurs,  les  chiffres  sont  significatifs. 

La  situation  du  Portugal  est  devenue  plus  critique,  sans  que  rien  se  soit  encore 
décidé  dans  un  sens  ou  dans  l'autre  :  les  légers  succès  remportés  par  les  troupes 
de  la  reine  nous  semblent  plus  funestes  qu'heureux,  s'ils  l'ont  encouragée  à  pro- 
clamer sa  dictature  absolue.  La  reine  se  montre  en  public  avec  quatre  de  ses 


REVUE.  CHRONIQUE.  241 

enfants,  pendant  que  le  roi  Ferdinand,  revêtu  de  son  nouvel  uniforme  de  com- 
mandant général,  passe  en  revue  les  régiments  qui  lui  restent  et  les  citadins  im- 
provisés soldats.  Lisbonne,  capitale  de  la  cour,  s'obstine  cependant  à  ne  point 
répondre  aux  démonstrations  par  lesquelles  on  s'efforce  de  gagner  les  esprits.  La 
révolution,  installée  en  grand  appareil  à  Oporto,  a  élevé  gouvernement  contre  gou- 
vernement; le  comte  das  Antas  avance  toujours.  L'amiral  Parker  a  mouillé  dans 
le  Tage,  et  M.  Gonzalès-Bravo  vient  de  rentrer  en  Portugal.  Voilà  l'intervention 
étrangère  toute  prête  à  côté  de  la  guerre  civile.  Nous  avons  appris  avec  plaisir  que 
M.  de  Varennes  était  retourné  à  son  poste;  ce  sera  du  moins  une  raison  pour  qu'en 
Portugal  on  n'accuse  plus  la  France  de  cacher  sa  diplomatie. 

Le  mouvement  de  Genève  se  communique  partout  en  Suisse  ;  Baie  travaille  à 
réformer  sa  constitution.  L'élément  radical  a  beau  se  mêler  dans  toutes  ces  agita- 
tions politiques,  nous  persistons  à  douter  qu'il  l'emporte  et  prenne  la  haute  main 
à  Genève  ou  à  Bâle,  comme  à  Berne  ou  à  Lausanne.  La  fortune  de  ces  deux  der- 
niers cantons  repose  particulièrement  sur  la  propriété  foncière,  et  le  radicalisme 
'peut  encore  remuer  beaucoup  avant  d'avoir  ébranlé  ce  solide  fondement.  Pérorer 
dans  les  cafés  et  organiser  des  clubs  ou  des  comités,  ce  n'est  point  porter  une 
grande  atteinte  à  la  richesse  territoriale;  perdre  ainsi  le  temps  et  l'ordre,  ce 
serait  ruiner  l'activité  commerciale  qui  fait  toute  la  prospérité  de  Bâle  ou  de 
Genève,  dont  la  richesse  consiste  presque  uniquement  en  capitaux.  Voilà  comment 
il  arrive  que  le  nouveau  gouvernement  genevois  s'est  prononcé  si  vite  pour  la 
modération,  et  comment,  d'autre  part,  le  gouvernement  bâlois  est  entré  si  vite  en 
transaction  pour  opérer  une  réforme  amiable.  Tous  les  gens  sensés  veulent  éviter 
des  bouleversements  qui  amèneraient  la  détresse  en  même  temps  qu'ils  se  refu- 
sent à  subir  une  direction  rétrograde.  C'est  là  notamment  le  sens  de  la  conduite 
que  l'on  tient  à  Genève  envers  les  catholiques.  Sous  l'ancienne  administration, 
ils  avaient  sans  cesse  à  se  débattre  contre  le  prosélytisme  influent  des  momiers, 
qui  s'appliquaient  avec  toutes  les  ressources  de  leur  position  sociale  à  la  con- 
version de  ces  pauvres  papistes  ;  d'autre  part,  si  l'esprit  radical  eût  été  victorieux, 
il  aurait  probablement  entravé  le  libre  exercice  du  culte  en  vertu  de  son  dogma- 
tisme philosophique  :  le  nouveau  gouvernement  genevois  s'est  concilié  les  catholi- 
ques en  les  affranchissant  à  la  fois  des  sourdes  persécutions  de  l'aristocratie  cal- 
viniste et  des  bruyantes  menaces  des  radicaux.  Nous  l'en  félicitons,  et  tel  est  le  sage 
équilibre  que  nous  voudrions  toujours  voir  subsister  dans  la  marche  générale  des 
affaires  helvétiques.  Notre   ambassadeur,  M.  de  Ponlois ,  a  voulu   prendre  sa 
retraite,  et  ses  honorables  services  méritaient  à  coup  sûr  la  récompense  qui  les  a 
couronnés;  M.  de  Bois-le-Comte,  qui  le  remplace,  a,  dit-on,  beaucoup  de  crédit 
personnel  à  Borne;  nous  serions  bien  étonnés  qu'il  n'employât  pas  cette  utile 
influence  au  profit  de  ce  système  de  modération  dont  la  ferme  équité  peut  seule 
sauver  la  Suisse. 

Les  états  généraux  de  Hollande  ont  ouvert  leur  session,  et  la  seconde  chambre 
a  déjà  répondu  au  discours  du  trône.  Le  gouvernement  néerlandais  est  entouré 
de  difficultés  sérieuses  ;  le  mouvement  constitutionnel  qui  se  fait  jour  dans  toute 
l'Allemagne  se  prononce  avec  la  même  vivacité  dans  l'assemblée  nationale  de  La 
Haye.  Le  président,  M.  Bruce,  à  peine  installé  au  fauteuil,  a  saisi  cette  occasion 
pour  professer  publiquement  les  principes  au  nom  desquels  on  l'avait  choisi;  il  a 
dit  qu'il  espérait  voir  bientôt  l'accomplissement  pacifique  des  souhaits  populaires, 
et  qu'il  entendait  par  là  une  révision  de  la  loi  fondamentale  du  royaume,  J'établis- 


243  REVUE.    CHRONIQUE. 

sèment  du  voie  direct  dans  les  élections,  la  responsabilité  du  cabinet  en  face  du 
pays,  la  simplification  de  toute  la  machine  publique,  la  suppression  du  régime 
arbitraire  dans  les  colonies,  en  un  mot  l'avènement  complet  des  institutions  mo- 
dernes. Rédigée  dans  ce  sens  libéral,  l'adresse  a  passé  à  une  grande  majorité, 
combattue  seulement  par  des  absolutistes  entêtés  ou  des  utopistes  radicaux.  C'est 
en  effet  là  le  programme  sérieux  de  ce  peuple  à  la  fois  si  paisible  et  si  éclairé.  Le 
gouvernement  se  trompe  en  tendant  outre  mesure  les  liens  avec  lesquels  il  croit 
entraver  cette  irrésistible  impulsion,  et  les  procès  qu'il  intente  à  la  presse,  les  lois 
qu'il  prépare  contre  elle,  obligent  seulement  les  bons  citoyens  à  se  demander  si  le 
régime  qui  suffisait  en  1829  pour  contenir  l'opposition  belge  ne  suffira  plus  en 
1846,  au  sein  d'un  état  purgé  maintenant  de  tout  mélange  anti-national. 

La  Belgique  voit  aussi  commencer  son  année  parlementaire;  le  ministère 
semble  vouloir  détourner  les  chambres  des  questions  purement  politiques  en 
multipliant  les  questions  d'affaires;  il  est  douteux  qu'il  y  réussisse  :  le  projet  de 
loi  sur  l'instruction  publique  mettra  certainement  aux  prises  les  deux  partis  qui 
luttent  sans  relâche  depuis  tant  d'années,  et  l'on  ne  saurait  imaginer  ici  combien* 
cette  lutte  est  toujours  active.  Le  travail  secret  des  sociétés  n'a  jamais  cessé,  et  les 
loges  maçonniques  jouent  encore  là  le  rôle  qu'elles  eurent  chez  nous  avant  1830. 
Les  associations  n'ayant  pas  été  interdites  par  la  loi,  elles  se  sont  développées  sur 
une  grande  échelle  dans  le  parti  libéral  plus  encore  que  dans  le  parti  catholique, 
mieux  pourvu  d'autres  ressources.  Le  gouvernement  semble  vouloir  aujourd'hui 
revenir  sur  celte  latitude  considérable  qui  leur  est  légalement  assurée  S  il  a 
défendu  aux  fonctionnaires  d'entrer  dans  les  associations  politiques.  Chose  singu- 
lière, il  a  choisi  pour  cette  défense  le  moment  où  la  plupart  d'entre  eux  se  reti- 
raient de  la  société  de  l'Alliance,  désormais  dominée  par  la  fraction  radicale, 
alin  d'en  fonder  une  autre  qui  fût  purement  libérale  et  constitutionnelle.  Ce  que 
toute  réaction  redoute  le  plus,  ce  n'est  pas  l'emportement  de  ses  adversaires 
exagérés,  c'est  la  fermeté  des  gens  raisonnables. 


ÉTUDES 


LART  ET  LA  POÉSIE 


EN  ITALIE. 


I. 

ANDRÉ  DEL  SARTO. 


Andréa  Vannucchi,  plus  connu  sous  le  nom  d'Andréa  del  Sarto,  était  fils  d'un 
tailleur,  et  fut,  dès  l'âge  le  plus  tendre,  mis  en  apprentissage  chez  un  orfèvre.  Il 
paraît,  d'après  le  témoignage  de  Vasari,  qu'il  employait  dès  lors  la  meilleure  partie 
de  son  temps  à  dessiner.  Son  maître  était  lié  avec  Gian  Barile,  artiste  sans  origi- 
nalité, mais  qui  a  su  pourtant  exécuter  avec  un  remarquable  talent  les  sculptures 
en  bois  de  plusieurs  portes  intérieures  du  Vatican,  d'après  les  dessins  de  Raphaël. 
Gian  Barile,  frappé  des  dispositions  extraordinaires  du  jeune  Vannucchi,  le  prit 
chez  lui  et  commença  son  éducation.  En  homme  de  bon  sens,  il  comprit  bientôt 
qu'il  n'en  savait  pas  assez  pour  s'attribuer  exclusivement  la  direction  des  études 
d'un  tel  élève,  et  il  le  confia  sans  hésitation  à  Pier  di  Cosimo.  Or,  ce  nouveau 
maître  n'était  pas  lui-même  un  homme  d'une  grande  valeur;  son  nom  n\  ccupe 

TOME  IV.  17 


244  ANDRÉ     SEL    SARTO. 

pas  un  rang  élevé  dans  l'histoire  de  la  peinture.  Toutefois  il  connaissait  assez  bien 
la  pratique  matérielle  de  son  art,  et,  s'il  ne  pouvait  pas  enseigner  à  son  élève  les 
parties  les  plus  difficiles  de  la  composition,  celles  qui  dépendent  plus  directement 
de  la  nature  primitive  et  du  développement  général  de  l'intelligence,  il  pouvait 
du  moins  le  familiariser  avec  tous  les  secrets  de  la  langue  pittoresque;  c'était 
plus  qu'il  n'en  fallait  pour  mettre  en  évidence  toutes  les  ressources  dune  nature 
aussi  riche  que  celle  du  jeune  André.  Si  les  leçons  de  Gian  Barile  et  de  Pier  di 
Cosimo  n'ont  pas  formé  le  peintre  immortel  de  la  Nunziata,  nous  devons  toutefois 
de  la  reconnaissance  à  ces  deux  maîtres,  puisqu'ils  ont  eu  assez  de  sagacité  pour 
ne  pas  contrarier  le  naturel  excellent  qui  leur  était  confié.  C'est  un  mérite  assez 
rare  pour  que  nous  prenions  la  peine  de  le  signaler.  Grâce  au  caractère  tolérant 
de  leur  enseignement,  André  put  suivre  librement  le  penchant  qui  l'entraînait  à 
l'imilalion  naïve  de  la  réalité;  il  put,  tout  en  profitant  de  leurs  conseils,  les  sur- 
passer et  s'engager  dans  une  voie  purement  personnelle.  S'il  eût  été  dirigé  par  un 
maître  d'une  intelligence  supérieure,  peut-être  eût-il  attaché  plus  d'importance  à 
l'invention;  mais  il  est  douteux  que  l'exécution  de  ses  ouvrages  eût  gagné  en 
élégance  et  en  précision.  D'ailleurs,  malgré  sa  prédilection  bien  marquée  pour 
l'élude  attentive  de  la  réalité,  il  comprit  de  bonne  heure  la  nécessité  de  con- 
sulter les  maîtres  illustres  sur  la  manière  de  l'interpréter.  Plein  de  défiance  et  de 
timidité,  il  ne  crut  pas  pouvoir  lutter  seul  avec  la  nature.  Il  se  mit  donc  à  étu- 
dier les  fresques  de  Masaccio  à  Sainte-Marie  del  Carminé,  et  les  fresques  de  Ghir- 
landajo  à  l'église  de  la  Trinité.  Les  ouvrages  de  Domenico  Ghirlandajo,  qui  a  été 
le  maître  de  Michel-Ange,  ne  me  paraissent  pas  avoir  exercé  une  influence  déci- 
sive sur  la  manière  d'André  del  Sarto.  Ils  ne  possèdent,  en  effet,  ni  la  grâce  ni 
le  charme  qui  distinguent  les  compositions  d'André;  mais  ils  se  recommandent 
par  la  simplicité,  par  le  naturel,  et  ces  deux  qualités  précieuses  devaient  attirer 
l'élève  de  Pier  di  Cosimo.  Quant  à  Masaccio,  je  n'hésite  pas  à  croire  qu'il  a  été 
pour  André  del  Sarto  le  premier  maître  vraiment  digne  de  ce  nom.  Pour  estimer 
la  valeur  de  cette  affirmation,  il  suffit  d'avoir  visité  Florence.  En  comparant  les 
fresques  du  Carminé  aux  fresques  de  la  Nunziata,  il  est  impossible  de  ne  pas 
saisir  la  parenté  qui  unit  André  del  Sarto  à  Masaccio.  Non  que  les  fresques  de  la 
Nunziata  portent  l'empreinte  d'une  imitation  servile;  je  suis  très-loin  de  vouloir 
le  donner  à  entendre.  Ce  qui  me  frappe  dans  l'un  comme  dans  l'autre,  c'est  le 
caractère  individuel  des  physionomies,  et  c'est  précisément  cette  individualité 
qui  établit  à  mes  yeux  la  parenté  dont  je  parlais  tout  à  l'heure.  Réduit  aux  seuls 
enseignements  de  Ghirlandajo,  il  est  probable  qu'André  del  Sarto  ne  serait  pas 
devenu  ce  qu'il  a  été  plus  tard  ;  il  aurait  toujours  gardé  dans  sa  manière  quelque 
chose  de  mesquin.  Avec  le  secours  de  Masaccio,  il  a  donné  aux  tètes  de  ses  per- 
sonnages une  variété,  une  vie  dont  Ghirlandajo  ne  pouvait  lui  fournir  le  modèle. 
Tous  ceux  qui  ont  étudié  attentivement  la  chapelle  du  Carminé,  tous  ceux  qui  ont 
pris  soin  de  comparer  l'œuvro  de  Masaccio  à  l'œuvre  de  son  maître  Panicale,  com- 
prendront sans  peine  la  vérité  de  ce  que  j'avance.  Le  voisinage  de  Masolino  Pani- 
cale relève,  en  effet,  singulièrement  le  mérite  de  Masaccio.  En  comparant  le  style 
du  maître  au  style  de  l'élève,  André  del  Sarto  a  dû  être  saisi  d'une  joie  singu- 
lière, et  se  dire  qu'il  avait  trouvé  sa  voie.  Si,  au  lieu  d'étudier  d'abord  la  cha- 
pelle du  Carminé,  il  eût  consulté  les  premiers  ouvrages  de  Masaccio,  tels,  par 
exemple,  que  la  chapelle  de  Saint-Clément  à  Home,  ses  tâtonnements  eussent  été 
plus  nombreux,  car  à  Saint-Clément  Masaccio  n'est  pas  très-supérieur  à  Masolino. 


ANDRÉ    DEL     SARTO.  245 

Ce  fut  donc  pour  André  del  Sarto  un  bonheur  inestimable  de  pouvoir  étudier  le 
talent  de  Masuccio  parvenu  à  sa  maturité.  Quoique  les  figures  de  Masaccio  aient 
quelque  chose  de  sauvage,  si  on  les  compare  aux  figures  d'André,  qui  ont  presque 
toujours  une  expression  de  douceur  et  de  bonlé,  cependant,  malgré  celte  diffé- 
rence, que  je  ne  songe  pas  à  contester,  je  crois  que  nous  devons  à  la  chapelle  du 
Carminé  la  meilleure  partie  du  portique  de  la  Nunziata. 

Tandis  qu'il  étudiait  chez  Pier  di  Cosimo,  André  s'était  lié  d'amitié  avec  Fran- 
ciabigio,  élève  d'Alberlinelli.  Bientôt  ils  se  logèrent  ensemble,  et  quittèrent  leurs 
maîtres  pour  étudier  plus  librement.  A  celte  époque,  les  cartons  de  Michel-Ange 
et  de  Léonard  de  Vinci  atliraienl  à  Florence  un  grand  concours  d'étrangers.  Ces 
deux  ouvrages,  malheureusement  perdus  aujourd'hui,  furent  pour  André  et  Fran- 
ciabigio  un  digne  sujet  d'émulation  et  d'étude.  Toutefois  il  est  permis  de  penser 
qu'André  dut  consulter  le  carton  de  Léonard  plus  souvent  que  le  carton  de  Michel- 
Ange,  car  sa  manière  s'accordait  mieux  avec  celle  du  Vinci  qu'avec  celle  du  Buo- 
narroti.  La  science  prodigieuse  de  Michel-Ange  devait  le  frapper  de  stupeur,  mais 
elle  ne  pouvait  le  détourner  du  culte  de  la  beauté,  et,  malgré  son  admiration 
sincère  pour  le  savoir  pris  en  lui-même ,  André  devait  trouver  dans  le  style  de 
Léonard  un  attrait  plus  puissant.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  dans  l'élude  altenlive 
de  ces  deux  cartons  incomparables,  au  dire  de  tous  les  contemporains,  que  l'élève 
de  Gian  Barile,  de  Pier  di  Cosimo,  puisa  les  derniers  éléments  du  style  qui  assure 
à  ses  ouvrages  une  légitime  durée.  On  voit  qu'André  ne  négligeait  aucune  source 
d'enseignement  ;  il  ne  croyait  jamais  en  savoir  assez,  et,  avant  de  traduire  sa 
pensée,  il  voulait  connaître  à  fond  tous  les  mystères  de  la  langue  qu'il  avait 
choisie.  Aussi,  quand  il  se  mit  à  parler  celte  langue  qu'il  avait  étudiée  avec 
tant  de  persévérance,  il  n'éprouva  ni  embarras  ni  conlrainte.  C'est  un  exemple 
qui  mérite  d'être  proposé  à  ceux  qui  veulent  obtenir  une  véritable  renommée  au  lieu 
d'un  nom  passager.  Trop  souvent  aujourd'hui  nous  voyons  gaspiller  des  facultés 
précieuses  que  l'élude  persévérante  aurait  pu  féconder,  el  qui  demeurent  sté- 
riles faute  d'avoir  élé  cultivées  avec  assez  de  patience.  Si  André  n'est  pas  le 
rival  de  Raphaël,  du  moins  a-t-il  produit  tout  ce  qu'il  pouvait  produire.  Il 
possédait  si  bien  tous  les  secrets  de  son  art,  que  le  pinceau  n'a  jamais  trahi  sa 
pensée.  Combien  de  peintres  parmi  nous  mériteraient  le  même  éloge?  Rien 
n'est  plus  commun  que  de  voir  des  œuvres  dont  la  pensée,  très-acceptable  en 
elle-même,  demeure  obscure  ou  méconnue  parce  qu'elle  est  mal  rendue,  sou- 
vent même  travestie  par  l'exécution.  André,  plus  patient,  sut  attendre,  et  il  s'en 
trouva  bien. 

André  fit  un  voyage  à  Rome;  nous  le  savons  par  Vasari,  l'un  de  ses  élèves.  Il 
est  impossible  de  révoquer  en  doute  la  réalité  de  ce  voyage,  quoique  rien  d'ail- 
leurs ne  puisse  servir  à  déterminer  à  quelle  époque  il  se  fit.  Il  est  vrai  qu'André 
n'a  laissé  a  Rome  aucune  trace  de  son  passage;  mais  ce  n'est  pas  une  raison  suf- 
fisante pour  contester  l'affirmation  de  Vasari,  car,  lorsque  parut  la  vie  d'André 
del  Sarto,  sa  veuve  vivait  encore,  ainsi  que  plusieurs  de  ses  élèves,  et,  si  Vasari  se 
fut  trompé  sur  un  fait  aussi  important,  il  est  plus  que  probable  que  les  réfuta- 
tions n'auraient  pas  manqué.  Ainsi  nous  sommes  obligé  d'accepter  le  voyage  à 
Rome.  D'ailleurs,  si  André  n'a  laissé  à  Rome  aucune  trace  de  son  passage,  Rome, 
il,  est  permis  de  le  dire,  a  laissé  des  traces  profondes  dans  le  style  d'André.  Eu 
étudiant  attentivement  la  série  de  ses  œuvres,  il  est  facile  d'y  découvrir  une  élé- 
gance, une  noblesse  que  Rome  seule  peut  donner.  Celle  remarque  s'applique 


-  i«'  ANDRÉ     DEL    SARTO. 

surtout  à  l'architecture  qu'André  a  traitée  dans  plusieurs  de  ses  fresques  avec  une 
sécurité  magistrale.  On  peut  sans  présomption  croire  qu'il  eût  difficilement  traité 
l'architecture  avec  l'abondance,  la  variété  que  nous  admirons,  s'il  n'eût  pas  fait 
un  voyage  à  Rome.  On  se  demande  cependant  comment,  en  présence  de  toutes  les 
merveilles  qui  l'entouraient,  André  ne  conçut  pas  le  désir  de  se  fixer  à  Rome  et 
d'y  mettre  en  œuvre  ce  qu'il  savait.  Vasari  s'est  chargé  de  répondre  à  cette  ques- 
tion. André,  nous  l'avons  déjà  dit,  s'était  surtout  appliqué  à  l'imitation  de  la 
nature.  Ni  Gian  Barile,  ni  Pier  di  Cosimo  ne  lui  avaient  révélé  les  secrets  de 
l'invention.  Plus  tard  Masaccio  et  Ghirlandajo,  Michel-Ange  et  Léonard  avaient 
donné  à  son  style  plus  d'élévation  et  de  fermeté.  Toutefois,  malgré  ses  études  per- 
sévérantes, il  n'avait  jamais  fait  preuve  d'une  véritable  fécondité.  11  produisait 
facilement,  mais  dans  chacune  de  ses  œuvres  l'imitation  fidèle  de  la  nature  éclate 
plus  que  l'invention  proprement  dite.  L'élève  de  Gian  Barile,  on  le  comprend  sans 
peine,  ne  put  voir  sans  une  sorte  d'effroi  l'inépuisable  fécondité  de  Raphaël.  Lui 
qui,  malgré  tous  ses  efforts,  n'avait  réussi  que  bien  rarement  à  s'élever  au-dessus 
de  la  réalité,  avec  quel  étonnement  ne  dut-il  pas  contempler  les  innombrables 
transformations  que  la  réalité  subissait  sous  la  main  toute-puissante  du  chef  de 
l'école  romaine!  Après  avoir  admiré,  comme  il  le  devait,  la  divine  fantaisie  qui 
semblait  créer  la  réalité  une  seconde  lois  en  la  métamorphosant,  il  Gt  un  retour 
sur  lui-même  et  se  sentit  saisi  de  découragement.  Il  mesura  ses  forces,  et  comprii 
qu'il  ne  pourrait,  sans  folie,  lutter  avec  un  pareil  adversaire.  Les  disciples  de 
Raphaël  traduisaient  la  pensée  de  leur  maître  avec  une  fidélité,  une  promptitude 
dont  André  n'avait  jamais  vu  d'exemple,  et  nous  ne  devons  pas  nous  étonner  si 
l'obéissance  et  le  dévouement  de  cette  légion  ébranla  de  plus  eu  plus  la  confiance 
que  pouvaient  lui  donner  le  nombre  et  la  solidité  de  ses  études.  Malgré  sa  modes- 
tie, attestée  par  tous  les  contemporains  qui  ont  vécu  familièrement  avec  lui,  il 
savait  ce  qu'il  valait.  Sans  se  comparer  au  chef  de  l'école  romaine,  dont  il  appré- 
ciait le  génie  mieux  que  personne,  il  comprenait  pourtant  que  sa  place  n'était  pas 
marquée  parmi  les  élèves  de  Raphaël.  Que  faire  donc  au  milieu  de  Rome,  puis- 
qu'il ne  pouvait  ni  lutter  avec  le  maître,  ni  s'enrôler  parmi  les  élèves?  Etudier 
sans  relâche  les  innombrables  monuments  qui  l'entouraient.  Il  n'avait  pas  d'autre 
parti  à  prendre,  et  ce  fut  celui  auquel  il  se  résigna.  C'est  ainsi  que  Vasari  explique 
comment  Rome  n'a  gardé  aucune  trace  du  voyage  d'André  del  Sarto,  et  nous 
croyons  que  celte  explication  est  pleine  de  vraisemblance  et  de  bon  sens.  Nous 
savons  qu'André  était  d'une  nature  timide  ;  ainsi  Vasari  ne  dit  rien  qui  puisse 
nous  surprendre. 

Revenu  à  Florence,  André  reprit  ses  études  et  ses  travaux,  et,  marchant  d'un 
pas  lent,  mais  sûr.  dans  la  voie  qu'il  s'était  frayée,  il  agrandit  son  style  presque 
à  son  insu.  Il  avait  gardé  dans  sa  mémoire  l'empreinte  profonde  des  monuments 
romains,  et,  chaque  fois  que  se  présentait  l'occasion  de  puiser  dans  ses  souvenirs, 
il  traçait  sans  effort  des  lignes  harmonieuses  qu'il  retrouvait  en  croyant  les  inven- 
ter. Quand  on  étudie  André  del  Sarto  dans  l'ensemble  de  ses  œuvres,  on  ne  peut 
se  lasser  d'admirer  l'agrandissement  progressif  de  sa  manière,  et  en  même  temps 
les  points  nombreux  par  lesquels  il  touche  à  l'école  romaine.  Si,  au  lieu  de  reve- 
nir à  Florence,  il  se  fût  fixé  à  Rome,  cette  analogie  serait  devenue  de  plus  en  plus 
frappante;  peut-être  André  eût-il  perdu,  en  vivant  an  milieu  de  l'école  romaine, 
l'originalité  qui  le  distingue.  Il  n'y  a  donc  pas  lieu  de  regretter  son  retour  à  Flo- 
rence, car  ses  souvenirs  n'ont  pas  été  pour  lui  moins  féconds  que  ne  l'eût  été  le 


ANDRÉ    DEL    SARTO.  247 

spectacle  permanent  des  œuvres  de  Raphaël,  et,  tout  en  agrandissant  sa  manière, 
ils  n'ont  pas  effacé  l'empreinte  individuelle  de  son  talent.  S'il  se  fût  mis  à  peindre 
entre  Jules  Romain  et  Pierino  del  Vaga,  il  eût  peut-être  acquis  plus  de  rapidité 
dans  l'exécution  ;  mais  il  est  probable  qu'il  n'occuperait  pas  dans  l'histoire  de 
son  art  le  rang  glorieux  que  lui  assignent  tous  les  critiques  éclairés. 

André,  pour  son  malheur,  devint  éperdument  amoureux  d'une  femme  indigne 
de  lui.  Cette  passion  Tut  d'abord  contrariée,  car  Lucrezia  del  Fede  était  mariée; 
mais  elle  perdit  son  mari,  et  André,  malgré  les  remontrances  de  ses  amis,  eut  la 
faiblesse  de  l'épouser.  Ce  mariage  devait  faire  du  reste  de  sa  vie  une  longue  tor- 
ture :  humiliation,  jalousie,  déshonneur,  tel  fut  le  partage  d'André.  Sa  renommée 
avait  franchi  les  bornes  de  l'Italie.  Un  tableau  de  sa  main,  acheté  par  un  marchand 
florentin,  avait  été  porté  en  France  et  acquis  par  François  Ier.  Le  roi  voulut 
l'avoir  à  sa  cour,  et  lui  lit  faire  des  offres  magnifiques.  André  se  rendit  à  cette 
invitation,  et  vint  à  la  cour  de  France.  En  peu  de  temps,  son  talent  lui  donna 
autant  d'amis  que  d'admirateurs.  Richesse,  honneurs,  prévenances,  flatteries  de 
toute  sorte,  rien  ne  lui  manquait.  Après  avoir  lutté  tant  d'années  contre  la  pau- 
vreté, il  se  voyait  comblé  de  tous  les  biens  de  la  fortune;  à  peine  pouvait-il 
suffire  à  toutes  les  demandes  qui  lui  arrivaient.  Mais  il  avait  laissé  Lucrèce  à  Flo- 
rence; un  jour,  il  reçut  d'elle  une  lettre  pleine  de  regrets  et  de  prières,  et  cette 
lettre  suffit  pour  le  perdre  sans  retour.  Il  demanda  au  roi  la  permission  d'aller 
passer  quelques  mois  à  Florence;  le  roi  y  consentit,  paya  les  frais  de  son  voyage, 
lui  donna  en  outre  une  somme  considérable  qu'André  devait  employer  en  acqui- 
sitions de  tableaux  et  de  statues.  André  partit  et  jura  sur  l'Évangile  de  revenir  à 
la  cour  de  France  pour  s'y  fixer.  Il  devait  amener  Lucrèce,  afin  que  rien  ne  le  rap- 
pelât en  Italie;  mais  à  peine  fut-il  arrivé  à  Florence,  que  Lucrèce  lui  fit  oublier 
son  serment.  Il  dépensa  pour  elle  en  bijoux,  en  parures,  en  l'êtes,  la  somme  que 
le  roi  lui  avait  confiée.  Pour  plaire  à  cette  femme  qu'il  aimait  follement,  il  se 
déshonora,  et  se  ferma  la  cour  du  roi  de  France.  Plus  lard,  pour  regagner  les 
faveurs  de  François  Ier,  il  épuisa  vainement  les  prières  et  les  promesses.  Il  s'était 
parjuré,  et  ne  méritait  plus  aucune  confiance.  Il  comprit  toute  l'étendue  de  sa 
faute,  toute  la  honte  qu'il  avait  méritée,  et  dut  renoncer  à  toute  espérance  de 
retour.  Abreuvé  d'humiliations  et  de  dégoûts  par  celte  femme  qu'il  avait  aimée 
jusqu'à  se  déshonorer  pour  elle,  il  demanda  vainement  une  consolation  au  travail. 
Sa  renommée  grandit  sans  épuiser  ses  remords.  Ses  élèves  abandonnaient  son 
atelier;  le  caractère  impérieux  de  Lucrèce,  ses  colères,  son  insolence,  éloignaient 
de  lui  les  plus  dévoués.  Lorsqu'il  mourut,  elle  n'était  pas  à  son  chevet,  il  ne  se 
trouva  personne  pour  lui  fermer  les  yeux. 

Quoique  André  del  Sarto  ait  composé  un  grand  nombre  de  tableaux  disséminés 
dans  les  principales  galeries  d'Europe,  quoique  nous  possédions  à  Paris  plusieurs 
ouvrages  du  premier  ordre  signés  de  son  nom,  cependant  je  ne  crois  pas  devoir 
parler  de  ces  tableaux.  Malgré  l'estime  sérieuse  qu'ils  méritent  généralement, 
malgré  les  précieuses  qualités  qui  les  recommandent  à  l'attention  et  à  l'étude,  il 
ne  me  semble  pas  nécessaire  de  les  analyser  pour  donner  une  idée  précise  et  com- 
plète du  talent  d'André  del  Sarto.  Sans  nul  doute,  ces  tableaux  ont  une  véritable 
importance;  mais  toutes  les  qualités  qui  les  distinguent  se  retrouvent  avec  plus 
d'éclat  et  d'évidence  dans  les  fresques  du  même  auteur.  C'est  pourquoi,  sans  nous 
arrêter  aux  admirables  compositions  d'André  qui  ornent  la  galerie  des  Offices,  le 
palais  Pitti  et  le  musée  du  Louvre,  nous  nous  bornerons  à  étudier  les  peintures 


248  ANDRÉ    DEL    9ARTO. 

murales  qu'André  a  exécutées  à  Florence.  Ces  peintures  réunissent  en  effet  tous 
les  éléments  qui  peuvent  servir  à  formuler  un  jugement  général  sur  le  mérite  de 
ses  œuvres.  Elles  nous  présentent  d'ailleurs  un  autre  avantage  :  elles  nous  per- 
mettent de  mesurer  les  progrès  de  l'auteur  et  décompter  en  quelque  sorte  chacun 
des  pas  qu'il  a  faits  dans  sa  carrière.  André,  né  cinq  ans  après  Raphaël,  mort  dix 
ans  après  lui,  n'a  rien  produit  qui  égale  en  importance  les  chambres  du  Vatican  ; 
mais,  si  l'on  veut  bien  se  rappeler  qu'il  ne  disposait  pas,  comme  Raphaël,  d'une 
légion  dévouée,  si  l'on  veut  bien  ne  pas  oublier  que,  grâce  au  caractère  impérieux 
de  Lucrezia  del  Fede,  il  a  été  obligé  d'exécuter  personnellement  la  plus  grande 
partie  de  ses  ouvrages,  il  faudra  reconnaître  qu'André,  réduit  à  ses  seules  forces, 
a  su  en  profiter  merveilleusement.  L'histoire  de  la  vie  de  saint  Jean-Baptiste, 
composée  pour  la  compagnie  ou  la  confrérie  dello  Scalzo,  interrompue  à  plusieurs 
reprises,  dont  les  différents  épisodes  ont  été  exécutés  à  des  époques  assez  éloi- 
gnées l'une  de  l'autre,  est  peut-être,  parmi  les  peintures  murales  d'Audré,  celle 
qui  se  prête  le  mieux  à  l'analyse  des  tâtonnements  par  lesquels  a  passé  son  talent. 
Cette  histoire  de  saint  Jean-Baptiste  est  exécutée  à  chiaroscuro,  c'est-à-dire  en 
grisaille.  Toutes  les  valeurs  de  ton  sont  représentées  par  le  gris  et  le  blanc. 
Cependant,  quoi  qu'en  puissent  penser  les  admirateurs  passionnés  de  M.  Abel  de 
Pujol,  je  dois  dire  qu'André  ne  semble  pas  avoir  été  dominé  un  seul  instant  par 
le  désir  et  l'espérance  de  tromper  l'œil  du  spectateur.  Il  a  peint  le  portique  dello 
Scalzo  sans  essayer  de  sculpter  un  bas-relief  avec  son  pinceau.  Pour  les  partisans 
dévoués  de  M.  Abel  de  Pujol,  c'est  sans  doute  une  faute,  et  même  une  faute  grave. 
Quant  à  moi ,  je  confesse  que  je  ne  saurais  partager  leurs  regrets.  Il  me  semble 
que  chacune  des  formes  de  l'art  a  ses  lois,  ses  limites,  ses  conditions  spéciales,  et 
qu'elle  ne  peut  les  méconnaître,  les  franchir,  ou  les  violer,  sans  s'exposer  à  de 
graves  périls.  La  sculpture  pittoresque  et  la  peinture  sculpturale  ont  à  mes  yeux 
la  même  valeur,  c'est-à-dire  une  valeur  fort  médiocre.  Je  ne  voudrais  pas  mettre 
Bernin  sur  la  même  ligne  que  M.  Abel  de  Pujol;  cependant  Bernin  s'est  perdu,  a 
gaspillé  des  facultés  précieuses  en  cherchant  la  couleur  dans  le  nwrbre.  M.  Abel 
de  Pujol,  traité  par  la  nature  avec  plus  d'avarice,  ne  peut  nous  inspirer  les  mêmes 
regrets;  mais  il  ne  s'est  pas  fourvoyé  moins  grossièrement  en  cherchant  avec  son 
pinceau  ce  que  le  ciseau  seul  peut  trouver.  André,  plus  modeste  et  plus  sage,  n'a 
pas  songé  un  seul  instant  à  franchir  les  limites  de  la  peinture;  en  renonçant  au 
charme  et  aux  ressources  de  la  couleur,  il  n'a  pas  oublié  qu'il  peignait  pourtant, 
et  bien  lui  en  a  pris.  Il  n'y  a  pas  une  muraille  de  ce  portique  précieux  qui  puisse 
abuser  l'œil  du  spectateur  ignorant,  et  inviter  la  main  crédule  à  palper  la  forme 
absente;  mais  toutes  les  figures  qui  peuplent  ce  portique  sont  animées  d'une  vie 
si  naturelle,  expriment  des  sentiments  si  variés,  que  l'œil  oublie  volontiers  l'ab- 
sence de  la  couleur  pour  ne  songer  qu'à  l'intérêt  des  scènes  représentées.  Il  faut 
placer  en  première  ligne,  parmi  les  compositions  du  Scalzo,  deux  ligures  allégo- 
riques, la  Justice  et  la  Charité,  qui  encadrent  la  porte  du  fond.  André  n'a  jamais 
rien  fait  de  plus  sévère  que  la  Justice,  de  plus  gracieux  que  la  Charité.  Il  est  im- 
possible d'imaginer  quelque  chose  de  plus  harmonieux  que  cette  dernière  figure 
sous  le  rapport  linéaire.  La  manière  simple  et  ingénieuse  dont  les  enfants  se 
groupent  avec  la  Charité  contente  à  la  fois  l'œil  et  la  pensée.  Il  n'y  a  pas  un  mou- 
vement qui  trahisse  l'effort  ou  la  contrainte;  c'est  une  création  toute  spontanée 
qui  semble  n'avoir  rien  coûté  au  génie  du  créateur.  Après  avoir  payé  à  la  Justice 
et  à  la  Charité  un  légitime  tribut  d'éloges,  il  convient  d'appeler  l'attention  sur  la 


ANDRÉ    DEL    SARTO.  249 

prédication  de  saint  Jean,  sur  la  naissance  de  saint  Jean  et  sur  la  Visitation.  Dans 
la  prédication,  on  peut  étudier  la  première  manière  d'André,  simple  et  vraie,  mais 
timide  et  quelque  peu  mesquine;  dans  la  Visitation  ,  on  peut  surprendre  la  pre- 
mière transformation  de  son  style.  Sa  timidité  s'enhardit  peu  à  peu  et  déjà  vise  à 
la  grandeur,  sans  l'atteindre  pourtant.  Dans  la  naissance  de  saint  Jean,  nous 
assistons  à  une  transformation  plus  laborieuse  et  plus  féconde,  nous  voyons  s'ef- 
facer les  dernières  traces  de  la  timidité.  Le  style  s'est  agrandi ,  le  contour  s'est 
affermi ,  la  physionomie  des  personnages  a  quelque  chose  de  viril  et  de  résolu. 
André  n'a  rien  produit  de  plus  savant. 

On  a  reproché  au  portique  du  Scalzo  de  rappeler  en  plus  d'un  endroit  la  ma- 
nière d'Albert  Durer.  On  a  même  trouvé  parmi  les  gravures  du  peintre  allemand 
quelques  fiaures  dont  André  a  librement  profité,  et  qu'il  a  presque  transcrites 
sur  la  muraille.  Ce  reproche  n'est  sans  doute  pas  sans  gravité  ;  cependant  il  ne 
faudrait  pas  en  exagérer  l'importance.  Certes  il  eût  mieux  valu  pour  la  gloire 
d'André  qu'il  consultât  les  œuvres  d'Albert  Durer,  comme  il  avait  consulté  les 
cartons  de  Michel-Ange  et  de  Léonard,  et  gardât  jusque  dans  l'imitation  une  sorte 
d'indépendance.  Toutefois  le  larcin  commis  par  André  perd  une  partie  de  son 
importance,  si  l'on  veut  bien  se  rappeler  qu'il  lui  était  difficile  de  le  dissimuler, 
et  qu'il  n'a  pu  songer  à  s'attribuer  l'invention  des  ligures  qu'il  dérobait.  A  l'époque 
où  André  terminait  les  peintures  du  Scalzo  .  les  gravures  d'Albert  Durer  étaient 
répandues  à  Rome  et  à  Florence.  Chacun  avait  en  main  les  preuves  du  plagiat. 
André,  en  signant  de  son  nom  des  figures  déjà  popularisées  par  la  gravure,  ne 
pouvait  donc  tromper  personne.  Ce  qu'il  faisait,  d'autres  pouvaient  le  faire  ;  mais 
il  a  eu  le  mérite  de  placer  dans  ses  compositions  les  figures  du  peintre  allemand 
avec  tant  de  bonheur  et  d'à-propos,  qu'elles  semblent  nées  à  Florence  aussi  bien 
que  les  figures  voisines.  Si  André  a  mis  à  contribution  les  gravures  d'Albert  Durer, 
il  ne  s'est  pas  cru  dispensé  d'inventer,  malgré  la  richesse  du  modèle  qu'il  avait 
sous  les  yeux.  Il  n'a  pas,  comme  plus  d'un  peintre  de  nos  jours,  transcrit  des 
compositions  entières.  Il  s'est  servi  d'Albert  Durer  comme  Michel-Ange  se  servait 
de  Signorelli,  comme  Raphaël  se  servait  du  Pérugin  dans  les  premières  années 
de  sa  carrière.  Ce  serait  donc  un  enfantillage  que  de  vouloir  discuter  sérieusement 
le  reproche  de  plagiat.  Malgré  les  réminiscences  que  l'érudition  peut  signaler  dans 
le  portique  du  Scalzo,  la  vie  de  saint  Jean-Baptiste  occupe,  dans  l'histoire  de  la 
peinture,  un  rang  glorieux  et  mérité.  Lors  même  qu'elle  n'offrirait  d'autre  intérêt 
que  le  charme  et  l'élégance  des  compositions,  il  faudrait  l'étudier  avec  soin  ;  mais 
elle  présente  un  autre  genre  d'intérêt  :  elle  nous  montre  les  tâtonnements  d'un 
esprit  laborieux,  elle  nous  révèle  les  transformations  successives  du  style  d'André, 
elle  nous  donne  presque  le  journal  de  ses  études,  et,  sous  ce  rapport,  elle  mérite 
une  attention  spéciale. 

Vasari  et  Lanzi  ont  beaucoup  trop  loué  la  Cène  de  San-Salvi.  De  la  part  de 
Vasari,  cette  méprise  n'a  pas  lieu  de  nous  surprendre ,  car  il  lui  arrive  rarement 
de  montrer  une  grande  délicatesse  ,  un  discernement  sévère  dans  les  jugements 
qu'il  prononce.  Lanzi,  habituellement  plus  réservé,  moins  prodigue  d'éloges,  a 
transcrit  l'opinion  de  Vasari  sans  se  donner  la  peine  de  la  vérifier.  La  fresque  de 
San-Salvi,  admirablement  conservée,  si  fraîche,  si  éclatante  qu'elle  semble  achevée 
d'hier,  ne  mérite  pas  les  cris  de  surprise  de  Yasari  et  de  Lanzi.  Si  cette  compo- 
sition n'était  pas  signée  du  nom  d'André,  elle  suffirait  sans  doute  pour  assurer 
à  l'auteur  une  place  honorable  dans  l'histoire  de  l'art;  mais,  rapprochée  des  gri- 


230  ANDRÉ    DSL    SARTO. 

sailles  du  Scalzoet  du  portique  de  la  Nunziala,  elle  perd  naturellement  une  grande 
partie  de  sa  valeur.  11  faut  dire  toute  la  vérité  :  parmi  ceux  qui  parlent  de  la  Cène 
de  San-Salvi,  il  y  en  a  plus  d'un  qui  ne  l'a  pas  vue,  et,  parmi  ceux  qui  l'ont  vue, 
plus  d'un  qui  n'a  pas  pris  le  temps  de  l'étudier.  Le  monastère  de  San-Salvi  n'est 
guère  qu'à  une  heure  de  Florence;  mais  il  faut  se  déranger  exprès  pour  y  aller, 
on  ne  peut  profiter  de  cette  occasion  pour  voir  en  même  temps  quelques  dou- 
zaines de  galeries.  La  renommée  de  cette  composition  une  fois  établie  par  Vasari, 
et  rajeunie  par  Lanzi ,  devait  donc  acquérir  une  valeur  traditionnelle,  et  c'est  en 
effet  ce  qui  est  arrivé.  D'ailleurs  l'éclat  des  couleurs,  qu'André  n'a  surpassé  dans 
aucun  de  ses  ouvrages,  séduit  trop  facilement  le  plus  grand  nombre  des  juges. 
Le  plaisir  que  nous  éprouvons  en  voyant  une  fresque,  achevée  depuis  trois  siècles, 
si  parfaitement  conservée,  nous  abuse  d'abord  sur  le  mérite  de  l'œuvre.  Si  la 
réflexion  ne  vient  pas  corriger  l'effet  de  la  première  impression  ,  nous  acceptons 
comme  vraie  l'opinion  de  Vasari  et  de  Lanzi;  mais  quiconque  voudra  prendre  la 
peine  d'étudier  la  Cène  de  San-Salvi,  sans  tenir  compte  de  l'éclat  des  couleurs, 
comprendra  facilement  que  cette  composition  n'est  pas  une  œuvre  de  premier 
ordre.  S'il  faut  dire  toute  ma  pensée,  je  crois  qu'un  tel  sujet  était  au-dessus  des 
forces  d'André.  Pour  traiter  dignement  la  Cène,  il  faut  réunir  un  ensemble  de 
facultés  qu'André  ne  possédait  pas.  Sans  m'engager  ici  dans  une  discussion  pure- 
ment théorique,  sans  essayer  de  déterminer  d'une  façon  abstraite  la  nature  et  le 
nombre  des  facultés  dont  la  réunion  était  exigée,  je  me  contenterai  d'interroger 
les  maîtres  qui  ont  traité  le  même  sujet.  Je  ne  dirai  rien  d'une  Cène  de  Ghirlan- 
dajo,  qui  se  voit  au  couvent  de  Saint-Marc,  car  celte  Cène,  Tune  des  compositions 
les  moins  estimées  de  l'auteur,  est  ensevelie  dans  une  obscurité  légitime.  Elle  ne 
se  recommande  ni  par  l'élégance  du  dessin,  ni  par  le  charme  de  la  couleur,  ni  par 
l'expression  des  physionomies.  Je  me  bornerai  à  rappeler  la  Cène  de  San-Miniato 
et  celle  de  Sainle-Marie-des-Grâces.  Giotio  et  Léonard  de  Vinci ,  en  traitant  ce 
difficile  sujet,  l'ont  compris  diversement  et  l'ont  rendu  avec  un  charme  singulier. 
Giotto,  plus  passionné  que  savant,  malgré  l'exiguïté  des  proportions  qu'il  avait 
choisies,  a  trouvé  moyen  de  nous  intéresser,  de  nous  attacher  par  la  divine  séré- 
nité du  Christ,  par  le  mouvement  sublime  du  saint  Jean,  par  la  frayeur  et  la 
surprise  qui  se  peignent  sur  le  visage  des  convives.  Il  est  facile  de  relever  de 
nombreuses  incorrections  de  dessin  dans  cette  page  si  admirablement  conçue, 
mais  c'est  perdre  son  temps  que  s'arrêter  à  les  compter.  Au  temps  de  Giotto,  la 
science  du  dessin  n'était  pas  née;  il  est  donc  parfaitement  ridicule  de  juger  Giotto 
en  le  comparant  aux  maîtres  des  xvc  et  xvie  siècles;  pour  l'apprécier  à  sa  juste 
valeur,  il  faut  le  comparer  à  Cimabue,  aux  Byzantins.  Jugé  de  ce  point  de  vue, 
Giotto  devient  un  prodige  de  science.  D'ailleurs  l'énergie  et  la  vivacité  des  physio- 
nomies, la  vérité  des  attitudes,  la  vie  qui  anime  toute  cette  composition,  assurent 
à  la  Cène  de  San-Miniato  une  légitime  et  longue  renommée.  Il  est  facile  aujour- 
d'hui de  se  montrer  plus  savant;  il  est  difficile,  peut-être  impossible,  de  se  mon- 
trer plus  vrai.  Il  est  clair  que  je  veux  parler  de  la  vérité  prise  dans  le  sens  le 
plus  élevé,  c'est-à-dire  de  la  vérité  de  l'expression.  Quant  à  la  vérité  des  détails, 
il  ne  faut  pas  la  chercher  dans  Giotto.  Le  Vinci,  en  traitant  le  même  sujet,  l'a 
envisagé  d'une  autre  manière.  Giotto,  en  peignant  la  Cène,  était  dominé  par  le 
sentiment  religieux;  le  Vinci,  en  possession  d'une  science  profonde,  familiarisé 
depuis  longtemps  avec  toutes  les  ressources  du  dessin,  habitué  à  l'analyse,  à  la  repré- 
sentation de  tous  les  sentiments  humains,  a  vu  dans  la  Cène  l'occasion  de  montrer 


ANDRÉ    DEL    SARTO.  231 

à  Ja  fois  tout  ce  qu'il  savait  comme  peintre,  tout  ce  qu'il  devinait  comme  philo- 
sophe. Mettons  de  côté  la  science  du  Vinci,  qui  n'a  jamais  été  surpassée;  il  reste 
encore  dans  la  Cène  de  Sainte-Marie-des-Grâces  de  quoi  étonner,  de  quoi  con- 
fondre la  pensée  de  ceux  qui  l'éludient.  Il  n'y  a  pas  un  des  convives  dont  la  tête 
n'ait  coulé  au  Vinci  plusieurs  journées  de  méditation,  plusieurs  nuits  d'insomnie. 
On  peut  dire  sans  exagération  que  la  Cène  de  Sainte-Marie-des-Grâces  est  le  der- 
nier mot  de  l'art  humain.  La  pensée  révélée  par  la  couleur  ne  saurait  atteindre 
un  degré  supérieur  d'évidence,  de  clarté.  Jamais  le  pinceau  ne  pourra  lutter  plus 
heureusement  avec  la  parole.  Envisagée  du  point  de  vue  religieux,  la  Cène  de 
San-Miniato  n'est  pas  moins  vraie;  la  supériorité  du  Vinci  repose  sur  l'analyse  si 
variée,  sur  l'expression  si  précise  et  si  claire  des  sentiments  qui  doivent  animer 
chaque  physionomie.  Il  demeure  bien  entendu  que  dans  cette  comparaison  je  fais, 
comme  je  le  dois,  abstraction  du  dessin. 

Dans  la  Cène  de  San-Salvi,  que  trouvons-nous?  Une  réunion  de  figures  habile- 
ment peinies,  simplement  posées,  dont  tous  les  mouvements  sont  naturels  et 
clairement  exprimés.  Nous  chercherions  vainement  dans  celte  composition  le  sen- 
timent religieux  qui  domine  dans  la  Cène  de  San-Miniato,  ou  la  profonde  sagacité 
empreinte  dans  la  Cène  de  Sainte-Marie-des-Grâces.  Il  y  a,  dans  l'exécution  de 
chaque  figure,  une  adresse,  une  vérité  qui  méritent  assurément  de  grands  éloges. 
Si  le  sujet  accepté  par  André  n'était  pas  un  des  plus  difficiles,  un  des  plus  impo- 
sants que  la  peinture  puisse  se  proposer,  il  serait  permis  de  vanter  la  fresque  de 
San-Salvi.  Malheureusement,  pour  traiter  un  pareil  sujet,  il  faut  plus  que  de  l'ha- 
bileté, il  faut  la  passion  religieuse  de  Giotto  ou  la  profondeur  philosophique  du 
Vinci.  En  acceptant  une  pareille  donnée,  André  n'avait  pas  consulté  ses  forces. 
Voué  depuis  longtemps  à  l'imitation  de  la  réalité,  étranger  aux  méditations  qui 
élèvent  la  pensée  jusqu'à  la  beauté  idéale,  il  devait  échouer  dans  la  représenta- 
tion de  la  Cène.  J'admire  autant  que  personne  le  charme  et  l'éclat  de  cette  com- 
position ,  je  rends  pleine  justice  à  la  manière  dont  les  têtes  et  les  mains  sont 
modelées,  je  me  rappelle  avec  plaisir  la  disposition  des  draperies;  mais  j'ai  beau 
faire,  il  m'est  impossible  de  voir  dans  la  fresque  de  San-Salvi  la  représentation 
de  la  Cène. 

Avant  d'entrer  sous  le  portique  de  la  Nunziata,  arrêtons-nous  un  moment  dans 
le  cloître  des  Servi.  C'est  dans  ce  cloître,  au-dessus  d'une  porte,  qu'est  placée  la 
Madonna  del  Sacco.  Si  l'on  peut  reprocher  aux  draperies  de  la  Vierge  un  peu  de 
raideur,  il  est  impossible  de  ne  pas  admirer  sans  réserve  les  trois  figures  dont  se 
compose  celte  fresque  délicieuse.  Le  visage  de  la  Vierge  respire  à  la  fois  la  pudeur 
et  la  fierté.  L'enfant  Jésus  est  plein  d'une  grâce  et  d'une  bonté  divines.  Le  saint 
Joseph,  appuyé  sur  un  sac  et  placé  derrière  la  Vierge,  regarde  l'enfant  divin  d'un 
œil  à  la  fois  curieux  et  respectueux.  Celui  qui  n'aurait  vu  dans  Florence  que  la 
Madone  del  Sacco  pourrait,  d'après  cet  ouvrage,  se  former  une  idée  complète  et 
précise  du  talent  d'André.  Cette  fresque  inestimable  réunit  en  effet  toutes  les 
qualités  développées  sous  le  portique  de  la  Nunziata.  Si  André  s'est  jamais  ap- 
proché de  Raphaël,  c'est  à  coup  sûr  dans  cette  sainte  famille;  quoiqu'il  n'ait  pas 
rencontré  l'élévation  idéale  qui  distingue  les  vierges  de  l'école  romaine,  cepen- 
dant il  y  a  dans  la  madone  des  Servi  un  charme  singulier  dont  il  est  difficile  de  se 
rendre  compte.  Un  mot  me  suffira  pour  exprimer  toute  la  vivacité  de  mon  admi- 
ration :  chaque  fois  que  j'ai  revu  la  madone  des  Servi,  je  nie  suis  rappelé  la 
Vierge  à  la  Chaise  du  palais  Pitti. 


282  ANDRÉ    SEL    SARTO. 

Sous  le  portique  de  la  Nunziata  comme  sous  le  portique  du  Scalzo,  on  peut 
suivre  les  progrès  d'André,  compter  les  transformations  successives  de  son  style, 
voir  comment  il  s'est  débarrassé  peu  a  peu  de  sa  timidité  primitive  pour  arriver 
enfin  à  sa  dernière  manière.  La  vie  de  saint  Philippe  Eenisj  appartient  à  la  pre- 
mière manière  de  l'auteur  ;  V Adoration  des  Mages  est  écrite  d'un  style  plus  franc. 
Il  y  a  dans  cette  page  une  richesse,  une  variété  qui  étonne  et  séduit.  Malheureu- 
sement le  sujet  voulait  de  la  grandeur,  et  l'imagination  d'André  devait  rester 
au-dessous  d'une  pareille  donnée.  La  Naissance  de  la  Vierge  convenait  merveil- 
leusement à  la  nature  de  son  talent;  aussi  cette  dernière  composition  est-elle,  de 
l'avis  unanime  des  juges  compétents,  la  meilleure,  la  plus  complète,  la  plus  exquise 
de  toutes  ses  œuvres.  Il  n'y  a  pas  un  épisode  de  ce  charmant  poëme  qui  n'intéresse 
par  son  élégance,  sa  naïveté;  toutes  les  figures  ont  un  rôîe  déterminé,  toutes  les 
physionomies  sont  attentives.  Il  y  a ,  je  le  confesse,  dans  cette  page  précieuse, 
quelques  détails  qui  louchent  à  l'école  flamande;  mais  la  grâce  de  l'exécution 
rachète  victorieusement  cette  faute,  si  toutefois  c'est  une  faute  dans  un  pareil 
sujet. 

Ainsi,  par  la  vérité,  par  la  grâce,  André  se  rapproche  de  Raphaël.  Pour  se  placer 
au  même  rang  que  le  chef  de  l'école  romaine,  il  lui  a  manqué  le  don  de  l'inven- 
tion. Cependant,  quoique  ses  ouvrages  nous  offrent  plutôt  l'imitation  de  la  nature 
qu'une  véritable  création,  il  y  a  dans  sa  manière  d'imiter  une  élégance  qui  n'ap- 
partient qu'à  lui  et.  qui  peut,  à  bon  droit,  s'appeler  originalité.  C'est  pourquoi 
André  de!  Sarto  doit  être  compté  parmi  les  plus  grands  noms  de  l'école  florentine. 

Gustave  Planche. 


NELSON 


JERVIS   ET   COLLINGWOOD 


I.  —  The  Dippalches  and  Leitors  of  vice-admiral  viscount  Nelson. 

—  Londres,  1845-184(5,  7  vol.  in-8°. 

II.  —  The  Letters  oflord  Nelson  lo  lady  Hamilton,  2  vol. 

III.  —  Memoirs  of  admirai  ihe  right  non.  Ihe  Earl  of  Saint-Vincent.  — 

Londres,  1844,  2  vol. 

IV. —  A  Sélection  from  the  public  and  privateCorrespondence  ofvice-admirallordColling- 

wood.  inlerspersed  wilh  Memoirs  of  his  life,  by  G.  H.  Newnham  Collingwood;  2  vol. 

V. — Précis  historique  delà  Marine  française,  par  M.Chassériau. — Paris,  1845. 

VI.  —  Documents  inédits  des  archives  de  la  marine. 


DEUXIEME     PARTIE. 
PROGRÈS  ET   DISCIPLINE   DE  LA   MARINE    ANGLAISE.     l'aMIRAL   JERVIS. 


I. 

Après  avoir  assisté,  sous  lord  Hood  et  l'amiral  Hotham,  aux  derniers  efforts  de 
l'ancienne  tactique,  Nelson  allait  se  former,  sons  l'amiral  Jervis,  h  une  école  plus 
vigoureuse  d'où  devaient  sortir  renouvelées  la  stratégie  et  la  discipline  navales. 
Le,  jour  où  l'amiral  Jervis  vint  arborer  son  pavillon  sur  le  Victory,  alors  mouillé 
dans  la  baie  de  Saint -Florent,  doit  rester  à  jamais  mémorable  dans  les  fastes  de  la 
marine  anglaise,  car  il  marque  le  point  de  départ  de  la  voie  féconde  dans  laquelle 


2ÎJ4  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

cette  marine  allait  trouver  le  secret  de  ses  triomphes.  Déjà  connu  par  le  combat 
du  Foudroyant  et  du  Pégase,  sir  John  Jervis  avait  plus  de  soixante  ans  quand  il 
se  trouva  placé  à  la  tête  de  l'escadre  de  la  Méditerranée.  Plein  de  sève  et  de  ver- 
deur malgré  son  âge  avancé,  il  apportait  avec  lui  de  vastes  projets  de  réforme  et 
la  ferme  volonté  de  tenter  enfin  sur  une  grande  échelle  l'application  des  idées 
qu'il  était  parvenu  à  faire  prévaloir,  vers  la  fin  de  la  guerre  d'Amérique,  sur  le 
vaisseau  le  Foudroyant. 

La  marine  anglaise  se  rappelait  encore  avec  quelle  crainte  respectueuse  les 
jeunes  officiers  de  cette  époque,  jaloux  d'étudier  de  près  ce  modèle  si  vanté  de 
bonne  tenue  et  de  discipline,  montaient  à  bord  de  ce  magnifique  vaisseau  et  affron- 
taient le  regard  sévère  et  la  grave  contenance  de  l'austère  baronnet.  Enlevé  à 
notre  marine  en  1758,  le  Foudroyant  fut  longtemps  le  plus  beau  vaisseau  à  deux 
ponts  de  la  flotte  anglaise,  et  l'amiral  Keppel  l'avait  choisi  pour  son  matelot  d'ar- 
rière dans  la  grande  journée  où  il  rencontra  sous  Oues?ant  la  flotte  française  com- 
mandée par  M.  d'Orvilliers.  Quand  plus  tard  le  Pégase  tomba  au  pouvoir  de 
l'escadre  de  lamiral  Barrington,  le  Foudroyant  dut  encore  à  sa  marche  supé- 
rieure l'honneur  de  cette  importante  capture,  et  l'amiral  Barrington  ne  put  s'em- 
pêcher d'exprimer  son  admiration  pour  la  décision  et  l'activité  que  le  capitaine 
Jervis  avait  montrées  dans  cette  poursuite.  «  Quelle  noble  créature  que  ce  Jervis! 
écrivait-il  à  un  de  ses  amis.  N'est-il  pas  merveilleux  qu'il  ait  pu  prendre  un  vais- 
seau d'égale  force  sans  perdre  un  seul  homme  dans  cet  engagement?  Que  ne 
serions-nous  en  droit  d'attendre  de  cette  escadre,  si  tous  nos  capitaines  lui  res- 
semblaient (1)!  »  Bemplir  le  vœu  de  l'amiral  Barrington  fut  précisément  l'ambi- 
tion de  l'amiral  Jervis.  Appelé  au  commandement  de  la  Méditerranée,  il  voulut 
que  tous  les  capitaines  de  son  escadre  lui  ressemblassent,  et  que  leurs  vaisseaux 
ressemblassent  au  Foudroyant. 

Quand,  le  30  novembre  1 795,  la  frégate  qui  portait  Jervis  vint  mouiller  au  mi- 
lieu de  la  flotte  dont  l'amiral  Hotham  avait,  depuis  plus  d'un  mois,  remis  le  com- 
mandement au  vice-amiral  Hyde  Parker,  nous  n'avions  plus  à  Toulon  que  13  vais- 
seaux de  ligue  et  6  frégates.  Six  vaisseaux,  partis  de  cette  rade  pour  se  rendre  à 
Brest  sous  les  ordres  du  contre-amiral  Richery,  étaient  entrés  à  Cadix  ;  Ganlheaume 
croisait  dans  l'Archipel  avec  un  vaisseau  et  quelques  frégates.  Rien,  en  ce  moment, 
de  la  part  du  gouvernement  républicain,  n'indiquait  l'intention  de  disputer  la 
Corse  aux  Anglais  ou  d'opposer  de  nouvelles  escadres  aux  leurs.  Ce  calme  mo- 
mentané était  propre  à  favoriser  les  intentions  de  sir  John  Jervis.  Le  Victory  avait 
à  peine  arboré  son  pavillon,  que  l'on  put  reconnaître  à  des  signes  infaillibles  la 
présence  d'un  nouveau  commandant  en  chef.  En  quelques  mois,  l'esprit  de  la  flotte 
avait  entièrement  changé.  Plus  d'un  capitaine  regretta  le  pouvoir  débonnaire  de 
l'amiral  Hotham  ;  mais  Nelson,  Collingwood,  Foley,  Troubridge,  Samuel  Hood, 
Hallowell,  tous  ces  jeunes  officiers  qui  devaient  être  un  jour  l'honneur  de  la  ma- 
rine britannique,  tressaillirent  d'une  nouvelle  ardeur  sous  cette  main  vigoureuse. 
Le  mouvement  maritime  qu'en  l'absence  de  grands  événements  on  eût  pu  croire 
suspendu  n'était  que  déplacé  :  il  se  poursuivait  dans  cette  transformation  silen- 

(1)  Le  Foudroyant,  cependant,  n'eût  point  pris  le  Pégase,  commandé  par  le  brave  che- 
valier du  Cillart,  si  l'escadre  de  l'amiral  Barrington  n'eût  entouré,  peu  de  temps  après  le 
commencement  du  combat,  le  vaisseau  français;  maisJervis,  par  l'habileté  de  sa  manœuvre, 
avait  arrêté  le  Pégase  et  donné  aux  autres  vaisseaux  anglais  le  temps  d'accourir. 


LA     DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  255 

cieuse  de  la  discipline  anglaise.  Malgré  les  ombrages  qui  troublèrent  plus  lard 
une  honorable  et  mutuelle  confiance,  personne  ne  s'est  montré  plus  disposé  que 
Nelson  à  rendre  hommage  aux  heureux  efforts  de  l'amiral  Jervis.  «  C'est  au  grand 
et  excellent  comte  Saint-Vincent,  s'écriait-il  dans  une  lettre  écrite  en  1799  à  lord 
Keith,  que  nous  devons  tous  le  feu  qui  nous  auime  et  notre  ardeur  pour  le  métier 
de  la  mer.  —  Jamais,  lui  écrivait-il  à  lui-même,  jamais  l'Angleterre  ne  retrouvera 
une  réunion  de  vaisseaux  tels  que  ceux  que  vous  m'avez  confiés.  C'est  à  vous 
surtout  qu'est  due  la  victoire  d'Aboukir,  et  j'espère  que  notre  pays  ne  l'oubliera 
pas.  — Je  n'ai  jamais  rien  vu,  répétait-il  encore  pendant  la  campagne  de  la  Bal- 
tique, de  comparable  à  ces  vingt  vaisseaux  qui  ont  servi  dans  la  Méditerranée. 
Auprès  des  officiers  qui  ont  grandi  à  cette  école,  les  autres  laissent  voir  une  telle 
pauvreté  de  ressources,  que  j'en  suis  vraiment  étonné.  »  Jervis  lui-même,  quelques 
années  plus  tard,  quand  l'amirauté  anglaise  l'appela  à  commander  la  flotte  de  la 
Manche,  ne  cessait  de  regretter  ces  capitaines  d'élite  qu'il  avait  formés  aux  meil- 
leurs jours  de  sa  carrière.  «  Envoyez-moi,  écrivait-il  le  15  juin  1800  au  comte 
Spencer,  quelques-uns  des  officiers  qui  ont  servi  sous  mes  ordres  dans  la  Méditer- 
ranée. Le  temps  n'est  peul-élre  pas  éloigné  où  j'aurai  à  me  féliciter  qu'ils  aient 
pris  la  place  de  ces  vieilles  femmes,  qui,  sous  l'apparence  déjeunes  hommes,  sont 
ici  le  fardeau  de  l'escadre.  » 

L'attention  de  sir  Johu  Jervis,  quand  il  entreprit  l'importante  réforme  qu'il 
devait  accomplir,  se  porta  sur  trois  points  principaux  :  la  tenue  du  navire  dont  il 
faisait  dépendre  la  santé  des  hommes  destinés  à  l'habiter,  l'instruction  militaire, 
et  la  discipline  de  l'escadre.  Deux  maladies  ravageaient  fréquemment  les  armées 
navales  à  celte  époque,  le  scorbut  et  le  typhus.  L'emploi  des  boissons  acidulées 
avait  déjà  commencé  à  préserver  les  vaisseaux  anglais  du  premier  de  ces  fléaux; 
mais  le  typhus  était  souvent  la  conséquence  de  l'agglomération  d'un  grand  nombre 
d'hommes  dans  des  espaces  étroits  et  humides.  Au  moment  même  où  Jervis  arri- 
vait dans  la  Méditerranée,  le  vaisseau  napolitain  le  Tancredi,  atteint  de  cette  épi- 
démie redoutable,  avait  dû  quitter  l'escadre  anglaise  et  rentrer  à  Naples  pour  y 
débarquer  les  débris  de  son  équipage.  L'amiral  Jervis  indiqua,  avec  l'autorité  que 
lui  donnaient  quarante-huit  années  de  service,  les  précautions  qui  devaient  pré- 
venir l'invasion  de  ces  fièvres  contagieuses.  Par  ses  ordres,  on  réserva  à  bord  de 
chaque  vaisseau,  sur  l'avant  de  la  batterie  haute,  un  vaste  hôpital  isolé  du  reste 
de  la  batterie  par  une  cloison  mobile  et  recevant  l'air  extérieur  par  deux  larges 
sabords.  Il  recommanda  en  outre  de  faire  aérer  et  secouer  au  moins  une  fois  par 
semaine  les  hamacs  des  matelots,  leurs  matelas  et  leurs  couvertures,  proscrivit 
les  lavages  à  grande  eau  dans  les  batteries  basses  el  les  entre-ponts,  et,  pour  mieux 
assurer  l'exécution  de  ses  ordres,  exigea  que  le  détail  de  ces  soins  périodiques, 
ainsi  que  celui  de  la  propreté  journalière,  fût  minutieusement  inscrit  sur  les  jour- 
naux de  bord  soumis  au  visa  du  capitaine  (1). 

(1)  On  peut  juger  par  le  tableau  suivant,  emprunté  au  bel  ouvrage  de  M.  CharlcsDupin  sur  la 
Forcenavaledv  la  G  rande-£relagne,0.es  heureux  résultais  obtenus  par  ces  soins  hygiéniques. 

Pendant  la  guerre  d'Amérique,  de  1779  à  1782,  il  y  eut  en  moyenne,  chaque  année, 
50  malades  sur  100  hommes  embarqués; 

En  1793,  1791,  1795,  1796,  24  malades  sur  100  hommes  embarqués; 

En  1797,  1798,  1799,  1800,  14  malades  sur  100  hommes  embarqués; 

En  1801,  1804,  1805,  1806,    8  malades  sur  100  hommes  embarqués. 

Quel  fécond  sujet  de  réflexions  offre  celle  admirable  progression  décroissante 


256  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

Ce  n'était  point  assez  pour  l'amiral  Jervis  d'avoir  éloigné  de  ses  navires  le 
principe  de  ces  épidémies  funestes;  sa  sollicitude  ne  craignit  point  d'empiéter 
par  des  prescriptions  plus  spéciales  encore  sur  ce  domaine  exclusif  où  les  hommes 
de  l'art  n'avaient  point  jusque-là  rencontré  le  regard  d'un  commandant  en  chef. 
a  Je  voudrais  de  tout  mon  cœur,  disait-il,  que  nous  n'eussions  point  tant  de  doc- 
teurs en  médecine  parmi  nos  chirurgiens.  A  peine  ces  messieurs  ont-ils  obtenu 
leur  diplôme,  qu'ils  regardent  comme  au-dessous  de  leur  dignité  les  soins  les  plus 
utiles,  les  devoirs  les  plus  habituels  de  leur  profession.  Ils  passent  leur  journée  à 
souffler  dans  une  flûte  ou  à  jouer  au  tric-lrac  au  lieu  de  soigner  leurs  malades; 
quant  à  leurs  journaux,  ils  eu  rédigent  de  magnifiques  à  l'aide  de  Cullen  ou 
d'autres  auteurs  d'ouvrages  de  médecine,  et  se  font  ainsi,  sans  y  avoir  le  moindre 
titre,  une  réputation  auprès  du  conseil  de  santé.  »  —  «  Pour  moi,  j'entends, 
écrivait-il  à  ses  capitaines,  que  les  chirurgiens  de  cette  escadre  ne  se  promènent 
jamais  sur  le  pont,  ne  descendent  jamais  à  terre  soit  en  corvée,  soit  pour  leur 
plaisir,  sans  avoir  dans  leur  poche  une  boîte  contenant  leurs  instruments  de  chi- 
rurgie. »  —  «  Je  suis  certain,  ajoutait-il,  que  beaucoup  d'affections  graves  pour- 
raient être  prévenues,  si  l'on  obligeait  les  malades  à  porter  de  la  flanelle  sur  la 
peau.  Le  purser  (agent  comptable)  doit  avoir  à  cet  effet  un  certain  nombre  de  che- 
mises ou  de  gilets  de  flanelle,  et,  dès  qu'un  matelot  se  plaint  d'un  catarrhe,  d'une 
toux  violente,  ou  même  d'un  rhume  ordinaire,  il  faut  le  contraindre  à  user  de 
cette  précaution.  J'engage  donc  très-sérieusement  les  capitaines  de  cette  escadre  à 
faire  pénétrer  cette  doctrine  dans  l'esprit  de  leurs  chirurgiens,  qui  souvent,  par 
caprice  ou  par  une  opposition  perverse  à  tout  règlement  salutaire,  négligent  gran- 
dement cet  impoitaut  devoir.  » 

Après  s'être  assuré  des  équipages  val,ides,  sir  John  Jervis  songea  à  les  rendre 
redoutables  à  l'ennemi.  Dès  le  commencement  de  la  guerre  d'Amérique,  il  avait 
compris  que  dans  des  combats  d'artillerie  le  succès  devait  infailliblement  appar- 
tenir aux  canonniers  les  plus  habiles.  Aussi,  de  tous  les  exercices,  ceux  qu'on 
négligeait  le  plus  à  cette  époque,  les  exercices  militaires,  lui  semblaient-ils  de 
beaucoup  les  plus  importants.  Il  était  bien  certain  qu'en  tenant  ses  vaisseaux  à  la 
mer  il  les  rendrait  sullisamment  marins;  mais  il  savait  qu'il  fallait  plus  de  soin 
pour  en  faire  des  vaisseaux  de  combat.  «  Il  est  du  plus  haut  intérêt,  dil-il  à  ses 
capitaines,  que  nos  équipages  apprennent  à  manœuvrer  convenablement  leurs 
canons  :  je  veux  donc  que  tous  les  jours,  en  rade  comme  à  la  mer,  un  exercice 
général  ou  partiel  ait  lieu  à  bord  de  chacun  des  bâtiments  de  l'escadre.  »  Cette 
préoccupation  salutaire  a  toujours  tenu  le  premier  rang  dans  son  esprit  :  trois 
fois  il  commanda  de  grandes  escadres,  en  1796,  en  1800,  en  1806,  et  trois  fois  il 
remit  en  honneur  dans  la  marine  anglaise  l'exercice,  toujours  trop  négligé,  du 
canon.  Sous  ses  ordres,  l'escadre  de  la  Méditerranée  devint  bientôt  une  escadre 
formidable  :  chacun  y  faisait  son  devoir.  Les  capitaines  savaient  quel  chef  ils 
avaient  à  satisfaire,  et  ne  souffraient  point  chez  leurs  subordonnés  des  négli- 
gences dont  ils  eussent  été  les  premiers  responsables.  «  Le  métier  de  capitaine, 
disait  Jervis,  ne  doit  point  être  une  sinécure.  Pour  moi,  le  conim.mdanl  d'un  vais- 
seau est  comptable  de  tout  ce  qui  se  passe  à  son  bord.  C'est  lui  qui  me  répond 
de  la  conduite  de  ses  olliciers  et  de  son  équipage.  »  Il  lui  est  cependant  arrivé  de 
mettre  aux  arrêts  du  même  coup  le  capitaine  et  l'étal-major  tout  entier  d'un 
bâtiment  dont  il  avait  à  se  plaindre,  de  faire  imputer  sur  la  solde  d'un  officier  de 
quart  négligent  la  réparaliou  des  avaries  que  le  vaisseau-amiral  avait  éprouvées 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  257 

dans  un  abordage;  mais,  en  général,  ses  rigueurs  et  ses  remontrances  portaient 
plus  haut,  et,  passant  au-dessus  des  officiers  subalternes,  allaient  droit  à  leurs 
supérieurs.  «  Il  y  a  bien  peu  d'hommes,  écrivait-il  au  comte  Spencer,  premier 
lord  de  1'amifaulé,  en  état  de  commander  convenablement  un  vaisseau  de  ligne. 
Plus  d'un  capitaine  qui  a  pu  se  distinguer  dans  le  commandement  d'une  frégate 
se  trouve  parfaitement  incapable  de  gouverner  et  de  diriger  six  ou  sept  cents 
hommes  de  l'espèce  de  ceux  qui  composent  aujourd'hui  nos  équipages.  » 

Cette  extrême  sévérité  de  l'amiral  n'éteignait  ni  le  zèle  ni  l'initiative  à  bord 
des  vaisseaux  anglais.  Jervis  était  exigent  et  inflexible,  mais  il  aimait  sincère- 
ment les  officiers  dont  il  avait  pu  apprécier  la  capacité  et  le  dévouement,  et  cette 
affection,  toujours  active  et  empressée,  eût  suffi  pour  lui  faire  pardonner  bien  des 
rigueurs.  Ces  sentiments  tenaient  même  dans  sa  vie  une  plus  grande  place  qu'on 
n'eût  pu  s'y  attendre,  à  ne  considérer  que  l'apparence  extérieure  de  cette  nature 
sèche  et  positive,  qui  semblait  faite  pour  ignorer  à  jamais  les  émotions  de  la  ten- 
dresse. Quand  Troubridge ,  l'ami  de  Nelson  comme  le  sien,  péril  avec  le  Blen- 
heim  en  revenant  du  cap  de  Bonne-Espérance,  il  en  éprouva  h  plus  vive  douleur 
qu'il  eût  encore  ressentie.  «  0  Blcnheim!  Blenhcim !  s'écriait-il  souvent,  qu'es-tu 
donc  devenu?  Qui  me  rendra  un  autre  Troubridge?  »  Nu)  amiral  n'a  pris  avec 
plus  d'ardeur  la  défense  des  serviteurs  de  l'état  contre  les  protégés  de  l'aristo- 
cratie et  les  honorables  de  la  marine  anglaise.  «  La  couronne,  disait-il,  tient  ses 
faveurs  en  réserve  pour  s'assurer  la  majorité  dans  le  parlement,  et  c'est  là  cepen- 
dant la  pire  espèce  de  corruption,  car  ce  parlement  est  un  monstre  insatiable 
qu'on  ne  parviendra  jamais  à  satisfaire.  Que  résulte-t-il  de  celte  condescendance  ? 
C'est  qu'on  ne  peut  songer  à  réduire  les  dépenses  publiques  sans  s'exposer  à 
rendre  ce  monstre  intraitable,  et  que,  pour  lui  complaire,  il  faut  laisser  dans 
l'oubli  les  hommes  de  mérite  qui  ont  le  tort  de  se  trouver  sans  prolecteurs.  » 

Ami  politique  de  Fox,  de  Grey  et  de  Whitbread,  sir  John  Jervis,  envoyé  à  la 
chambre  des  communes  en  1790  par  les  électeurs  de  Whycombe,  vola  constam- 
ment avec  les  whigs  jusqu'à  la  déclaration  de  guerre  de  1793.  Il  s'était  prononcé 
comme  eux  contre  celle  guerre  inutile,  impolitique  et  lamentable;  quand  elle  fut 
déclarée,  il  quitta  le  parlement  pour  y  prendre  une  part  active.  Jamais,  chez  lui, 
les  convictions  de  l'homme  de  parti  n'ont  ébranlé  le  dévouement  de  l'officier; 
mais,  dans  l'exercice  du  commandement,  il  resta  fidèle  aux  principes  qu'il  avait 
défendus  dans  les  rangs  de  l'opposition,  et  n'usa  de  son  patronage  qu'en  faveur 
des  officiers  qui  avaient  su  le  mériter  par  leurs  services.  «  Il  faut  que  je  navigue 
avec  sir  John  Jervis,  disait  le  jeune  Edward  Berry,  alors  lieutenant  sans  avenir  «t 
quelques  années  plus  tard  capitaine  de  pavillon  de  Nelson  à  Aboukir.  S'il  y  a  quel- 
que mérite  en  moi ,  c'est  lui  qui  le  découvrira.  »  Telle  était  la  confiance  qui 
attirail  sous  les  ordres  de  Jervis  des  officiers  moins  effrayés  de  sa  sévérité  que 
touchés  de  l'emploi  généreux  qu'il  faisait  de  sa  prérogative.  En  1790,  quand  la 
querelle  de  Nootka  Sound  faillit  entraîner  une  rupture  entre  l'Angleterre  et  l'Es- 
pagne, chaque  officier  général  eut  le  droit,  après  le  désarmement  qui  suivit  des 
préparatifs  demeurés  inutiles,  de  donner  de  l'avancement  à  un  midshipman. 
Jervis,  alors  contre-amiral,  avait  arboré  son  pavillon  sur  le  Prince,  de  98  canons. 
Le  gaillard  d'arrière  de  ce  vaisseau  était  couvert  déjeunes  gens  appartenant  aux 
premières  familles  du  royaume;  Jervis  remit  le  brevet  de  lieutenant  au  fils  d'un 
vieil  officier  sans  fortune.  —  Nelson,  Troubridge,  Haliowell,  tous  ces  officiers 
qu'il  distingua  bientôt,  lui  étaient  parfaitement  inconnus  quand  il  prit  le  com- 


2i$8  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

mandement  de  la  Méditerranée.  Sobre  d'éloges  et  de  recommandations,  il  attendit 
longtemps,  malgré  l'estime  qu'il  avait  conçue  pour  eux,  avant  de  les  signaler  à 
l'attention  de  l'amirauté.  «  Je  ne  veux  pas,  disait-il,  qu'on  me  prenne  pour  un 
hâbleur  (a  puffer)  comme  la  plupart  de  mes  camarades  ;  mais,  tant  que  de  pareils 
officiers  me  prêteront  leur  concours,  l'amirauté  peut  compter  sur  la  restauration 
de  la  discipline.  » 

Ce  dernier  point  était  celui  qui  touchait  le  plus  vivement  l'amiral  Jervis  ;  car 
la  discipline  était  à  ses  yeux  le  plus  sûr  élément  de  succès ,  et  l'on  peut  dire  que 
sa  vie  entière  a  été  consacrée  à  la  raffermir  dans  la  marine  anglaise.  Sur  ce  cha- 
pitre, ses  idées  étaient  arrêtées  depuis  longtemps.  Il  aimait  à  citer  cette  réplique 
de  don  Juan  de  Langara  à  lord  Rodney  :  «  La  discipline,  milord,  est  tout  entière 
dans  un  seul  mot  espagnol,  obediencia  ;  »  et  pour  lui  en  effet  il  n'y  avait  d'autre 
fondement  possible  au  bon  ordre  que  l'obéissance  passive.  «  Quand  la  discipline 
est  dans  les  formes,  disait  sir  John  Jervis,  elle  est  bien  près  d'être  dans  les 
choses.  »  Aussi  avait-il  voulu  régler  entre  les  officiers  de  son  escadre  ies  témoi- 
gnages extérieurs  de  respect  et  de  soumission  :  plus  d'un  ordre  du  jour  avertit  les 
jeunes  lieutenants  de  la  flotte  anglaise  de  n'aborder  leurs  supérieurs  qu'en  ôiant 
leur  chapeau,  et  de  ne  point  se  contenter  d'y  porter  la  main  d'un  air  denégligence. 
D'une  politesse  froide  et  irréprochable  envers  ses  subordonnés,  l'amiral  Jervis 
exigeait  d'eux  les  plus  scrupuleux  égards.  Une  consigne  sévère  interdisait  l'accès 
du  Victory  à  tout  officier  qui  se  présentait  pour  monter  à  bord  de  ce  vaisseau 
dans  une  autre  tenue  que  la  tenue  prescrite.  «  Ce  n'est  point  l'insubordination 
des  matelots  que  je  redoute,  écrivait-il  à  Nelson,  mais  les  propos  légers  des  offi- 
ciers et  leur  tendance  présomptueuse  à  discuter  les  ordres  qu'ils  reçoivent.  Voilà 
le  danger  réel  et  le  véritable  principe  du  désordre.  »  L'amiral  Jervis  avait  raison  : 
la  discipline  de  la  flotte  est  tout  entière  dans  celle  de  son  état-major.  En  fait  de 
subordination,  l'exemple  doit  venir  de  haut,  et  Jervis  ne  l'oubliait  pas.  En  1798, 
quand   il   choisit  Nelson    pour  commander  l'escadre  qui  remporta  la   victoire 
d'Aboukir,  deux  officiers  généraux  plus  anciens  que  Nelson,  sir  William  Parker  et 
John  Orde,  servaient  dans  la  (lotie  de  Cadix.  lisse  montrèrent  profondément  blessés 
du  choix  qui  leur  enlevait  le  commandement  de  cette  escadre.  «  J'ai  fait  tout  ce 
qui  était  en  mon  pouvoir,  écrivait  l'amiral  Jervis  à  Nelson,  pour  empêcher  les  deux 
baronnets  de  m'adresser  par  écrit  leurs  réclamations;  malheureusement  pour  eux, 
les  mauvais  conseils  des  envieux  l'ont  emporté  sur  tous  mes  arguments.  J'attends 
leurs  lettres,  et,  dès  que  je  les  aurai  reçues,  je  les  renverrai  tous  deux  en  Angle- 
terre. »  C'était  en  effet  pour  des  occasions  pareilles  que  l'illustre  amiral  réservait 
toute  la  fermeté  de  son  caractère,  et  c'est  en  frappant  ainsi  l'indiscipline  à  la  tête 
qu'il  était  parvenu  à  exercer  un  empire  absolu  sur  son  escadre.  Convaincu  qu'il 
ne  faut  qu'un  chef  à  une  armée,  qu'une  volonté  devant  laquelle  toutes  les  autres 
s'inclinent,  il  n'eût  point  toléré,  comme  nous  l'avons  vu  si  souvent  parmi  nous, 
que  des  gens  appelés  à  lui  prêter  leur  concours  devinssent  à  ses  côtés  le  centre 
d'une  opposition  incompatible  avec  le  bien  du  service  et  l'intérêt  de  l'état.  C'est 
ainsi  que,  blâmé  par  le  vice-amiral  Thompson  pour  avoir  fait  exécuter  une  sen- 
tence de  mort  le  saint  jour  du  dimanche,  il  avait  exigé  le  rappel  immédiat  de  cet 
officier.  «  Il  faut,  disait-il,  que  l'amirauté  choisisse  entre  lui  et  moi.  J'ai  d'ail- 
leurs assez  d'amiraux  sous  mes  ordres,  et  je  désire  qu'on  ne  m'en  envoie  pas 
davantage.  » 

A  son  retour  en  Angleterre,  l'amiral  Jervis,  alors  comte  de  Saint-Vincent,  fut 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  259 

provoqué  en  duel  par  le  vice-amiral  Orde  ;  mais  il  refusa  d'accepter  ce  cartel. 
Il  n'admettait  point  cette  façon  de  terminer  des  discussions  dont  le  service 
avait  été  l'objet,  et,  quand  bien  même  sa  résolution  eût  pu  être  improuvée 
par  l'opinion  publique,  il  n'eût  jamais  consenti,  en  agissant  autrement,  à  porter 
de  ses  propres  mains  ce  coup  fatal  à  la  discipline.  Calme  et  grave  dans  ses  rela- 
tions officielles,  il  était  cependant  quelquefois  amer  et  caustique  dans  ses  repro- 
ches, quoiqu'il  évilâl  avec  soin  de  blesser  la  dignité  de  ceux  qui  étaient  l'objet  de 
ses  rigueurs.  <c  L'honneur  d'un  officier,  disait-il,  est  comme  l'honneur  d'une 
femme;  on  n'y  peut  porter  la  plus  légère  atteinte  sans  le  flétrir.  »  —  «  Si 
vous  souffrez  qu'on  mêle  autant  de  fiel  à  votre  encre,  écrivait-il  en  1800  au 
secrétaire  de  l'amirauté,  vous  chasserez  du  service  tout  officier  de  cœur  et  de 
mérite.  « 

Tel  était  cet  homme  qui,  mort  en  1823,  à  l'âge  de  quatre-vingt-neuf  ans, 
après  avoir  commandé  trois  grandes  flottes,  pris  part  à  trois  grandes  guerres, 
survécu  à  deux  générations  de  marins,  combattu  sous  l'amiral  Keppel  et  vu  com- 
battre sous  lui  Nelson  et  Collingwood,  avait  emporté  dans  sa  retraite,  vers  la  fin 
de  l'année  1807,  l'honneur  immortel  d'avoir  raffermi  la  discipline  dans  la  marine 
anglaise.  Il  ne  faut  point  cependant  s'exagérer  les  difficultés  que  Jervis  rencontra 
dans  l'accomplissement  de  cette  œuvre.  Quand  on  parle  de  discipline,  on  devrait 
toujours  tenir  compte  de  ce  qu'on  peut  appeler  la  discipline  sociale  d'un  pays  : 
en  Angleterre,  où  la  stabilité  des  institutions  politiques  et  l'énergie  des  institu- 
tions militaires  s'appuient  sur  la  même  base  et  se  prêtent  un  mutuel  secours, 
l'autorité  paternelle  a  rendu  la  lâche  facile  au  chef  de  l'état  comme  au  chef  de 
l'armée.  C'est  elle  qui,  dès  l'enfance,  façonnant  ces  esprits  un  peu  rudes,  a  su  leur 
inculquer  ces  principes  de  respectueuse  déférence  pour  l'expérience  et  pour  l'âge, 
honorés  dans  le  magistrat  ou  le  général  qui  commande,  ainsi  qu'ils  l'ont  été  dans 
le  père  de  famille.  Les  Anglais  apportent  donc  au  service  des  dispositions,  pour 
ainsi  dire,  natives,  qui  pourraient  expliquer  jusqu'à  un  certain  point  la  régularité 
de  mouvements  à  laquelle  parvint  à  les  plier  l'amiral  Jervis.  Chez  nous,  au  con- 
traire, tout  tend,  il  faut  bien  le  dire,  à  déconsidérer  la  vieillesse  et  à  lui  enlever 
ce  respect  pieux  dont  on  l'entourait  jadis;  nos  lois  mêmes  ont  imprudemment 
contribué  à  ébranler  cette  colonne  sainte,  et  un  certain  relâchement  s'est  intro- 
duit, depuis  la  révolution,  dans  le  gouvernement  intérieur  de  la  famille.  Le  père 
y  commande  d'une  voix  moins  ferme  et  moins  grave,  il  y  tient  un  rang  moins 
élevé  qu'autrefois.  Si  l'on  veut  ajouter  à  cette  influence  majeure  de  l'éducation 
première  ies  inévitables  conséquences  d'une  intelligence  en  général  plus  ardente 
et  plus  prompte,  on  ne  s'étonnera  point  de  trouver  chez  nos  officiers  un  esprit 
d'indépendance  et  de  critique  bien  autrement  prononcé  que  chez  la  plupart  des 
officiers  anglais.  C'est  là  un  malheureux  penchant  contre  lequel  on  s'irriterait  en 
vain.  Il  a  fait  de  tout  temps  un  peu  partie  du  caractère  national,  et  cette  époque 
de  libre  discussion  ne  le  verra  point  probablement  disparaître.  C'est  un  ennemi 
avec  lequel  il  faut  vivre.  On  l'a  désarmé  quelquefois  par  de  la  loyauté  et  de  l'in- 
différence, rarement  par  des  complaisances  ou  des  rigueurs.  L'amiral  Jervis  eût-il 
réussi  à  imposer  ses  volontés  à  des  officiers  français,  comme  il  les  imposa  à  trois 
reprises  différentes  à  la  flotte  de  la  Méditerranée  et  à  celle  de  la  Manche?  H  est 
permis  d'en  douter.  La  marine  anglaise  a  connu  des  chefs  moins  rigides  et  plus 
populaires  que  l'amiral  Jervis.  Tant  que  le  génie  français  et  l'éducation  fran- 
çaise seront  les  mêmes,  ces  amiraux  sembleront  de  plus  sûrs  modèles  à  proposer 
tomi  iv.  18 


260  là  derniers:  guerre  maritime. 

aux  nôtres  que  le  chef  inflexible  qui  exigeait  de  ses  capitaines  qu'ils  montassent 
la  garde  sur  le  rivage,  pendant  que  la  flotte  s'approvisionnait  d'eau  ou  de  vivres 
frais,  et  qui  n'a  jamais  pardonné  une  première  faute. 


II. 


La  flotte   dont  Jervis   venait  de  prendre  le  commandement  se  composait  de 
25  vaisseaux,  24  frégates,  10  corvettes,  7  bricks,  5  grands  bâtiments  de  transport, 
armés  chacun  de  22  bouches  à  feu,  2  cutters  de  14  canons,  1  bâtiment-hôpital, 
1  brûlot,  1  navire  destiné  à  recevoir  les  prisonniers,  en  tout  76  voiles.  Sept  vais- 
seaux furent  détachés  sous  les  ordres  du  contre-amiral  Mann  devant  le  port  de 
Cadix,  afin  d'y  retenir  l'escadre  du  contre-amiral  Richery;  Nelson,  avec  son  vais- 
seau, sur  lequel  il  obtint  d'arborer  le  guidon  de  commodore,  trois  frégates  et  deux 
corvettes,  retourna  dans  le  golfe  de  Gênes,  où  l'amiral  Hotham  lui  avait  déjà  confié 
le  soin  d'assister  dans  leurs  opérations  les  généraux  autrichiens.  D'autres  divi- 
sions furent  chargées  d'escorter  les  nombreux  convois  qui  traversaient  sans  cesse 
la  Méditerranée.  Des  bâtiments  furent  en  outre  expédiés  dans  les  ports  alliés  pour 
y  raffermir  une  alliance  chancelante,  dans  les  ports  neutres  pour  y  faire  respecter 
la  neutralité,  dans  les  ports  de  la  côte  d'Afrique  pour  y  rappeler  aux  nombreux 
pirates  barbaresques  la  grandeur  maritime  de  l'Angleterre  et  les  ménagements 
qu'exigeait  sa  puissance.  Obligé  de  pourvoira  tant  d'intérêts  divers,  sir  John  Jervis 
ne  put  conserver  près  de  lui  qu'un  petit  nombre  de  navires;  mais  il  était  certain 
que  son  influence,  appuyée  sur  une  réputation  de  sévérité  déjà  bien  établie,  se 
ferait  sentir  dans  toute  l'étendue  de  son  vaste  commandement.  Après  avoir  dis- 
persé ses  divisions  légères  dans  la  Méditerranée  ,  Jervis  conduisit  devant  Toulon, 
au  mois  de  janvier  1 796,  les  1 3  vaisseaux  qu'il  avait  réservés  pour  le  blocus  de  ce 
port.  Jervis  et  Nelson  ont  entendu  les  blocus  d'une  manière  différente.  Jervis  vou- 
lait serrer  l'ennemi  de  si  près  qu'il  ne  pût  essayer  de  sortir  du  port;  Nelson 
voulait,  au  contraire,  lui  laisser  la  mer  libre,  le  faire  observer  par  quelques  fré- 
gates et  courir  à  sa  poursuite  dès  qu'il  avait  pris  le  large.  Ce  système  était  plus 
audacieux;  celui  de  Jervis  protégeait  mieux  la  sécurité  du  commerce  anglais. 
Jervis,  d'ailleurs,  avait  promis  aux  généraux  autrichiens  que,  tant  qu'il  serait 
dans  la  Méditerranée,  la  flotte  française  ne  quitterait  point  la  rade  de  Toulon.  Une 
escadre  avancée,  commandée  par  les  capitaines  Troubridge,  Hood  et  Hallowell, 
s'établit  en  croisière  entre  les  îles  d'Hyères  et  le  cap  Sicié;  le  gros  de  la  flotte  se 
tint  plus  au  large,  prêt  à  voler  au  secours  de  cette  division,  si  elle  était  menacée. 
Cette  première  croisière  dura  cent  quatre-vingt-dix  jours.  Les  vaisseaux  de  l'a- 
miral Jervis  n'étaient  point  mieux  approvisionnés  que  ceux  de  lord  Hood  ou  de 
l'amiral  Hotham,  mais  Jervis  s'était  interdit  toute  plainte  inutile  et  avait  su  im- 
poser silence  aux  murmures  de  ses  capitaines.  «  Notre  pays  fait  ce  qu'il  peut  pour 
soutenir  celte  guerre,  leur  disait-il  souvent  :  c'est  à  nous  de  lui  venir  en  aide  par 
un  loyal  concours.  » 

Malgré  le  rigorisme  de  ses  principes  en  fait  de  discipline,  sir  John  Jervis  n'était 
vraiment  intraitable  que  pour  cette  classe  d'officiers  qu'il  appelait  les  récalci- 
trants (the  refractory).  Eux  seuls  supportaient  tout  le  poids  de  cette  volonté  de 
fer.  Quant  à  Nelson,  dès  les  premiers  jours,  il  sembla  le  considérer  plutôt  comme 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  261 

un  associe  que  comme  un  capitaine  placé  sous  ses  ordres.  Les  autres  commandants 
de  l'escadre  en  manifestèrent  un  étonnement  mêlé  d'un  peu  d'envie.  «  Du  temps 
de  lord  Hood,  dirent-ils  à  Nelson,  vous  agissiez  comme  vous  l'entendiez.  Vous  en 
avez  fait  autant  avec  lord  Hotham ,  et  vous  continuez  à  faire  de  même  avec  sir 
John  Jervis.  Peu  vous  importe  à  vous  quel  soit  le  commandant  en  chef.  »  Nelson, 
en  effet,  nous  l'avons  dit,  avait  conservé  sous  l'amiral  Jervis  le  commandement 
temporaire  dont  l'avait  investi  la  confiance  de  l'amiral  Hotbam,  et,  avant  que 
l'escadre  eût  quitté  la  baie  de  Saint-Florent  pour  se  rendre  devant  Toulon,  il 
était  déjà  retourné  dans  le  golfe  de  Gênes,  afin  d'y  surveiller  les  mouvements  de 
l'armée  française.  Cette  mission  délicate  convenait  merveilleusement  à  son  carac- 
tère actif  et  résolu.  En  dépit  des  réclamations  incessantes  du  gouvernement  gé- 
nois et  des  hésitations  de  l'amiral  Hotham  ,  il  n'avait  pas  craint ,  avant  l'arrivée 
de  sir  John  Jervis,  de  s'engager  envers  le  général  de  Vins,  placé  en  face  de 
Schérer,  sur  les  hauteurs  des  Alpes  maritimes,  à  ne  point  laisser  pénétrer  jus- 
qu'aux troupes  de  son  adversaire  un  seul  bateau  chargé  de  blé,  un  seul  convoi 
de  munitions  de  guerre.  La  bataille  de  Loano,  dans  laquelle  les  Autrichiens  per- 
dirent leurs  positions  et  qui  faillit  entraîner  la  destruction  de  leur  armée,  avait, 
pour  quelque  temps,  interrompu  cette  coopération.  Nelson  la  reprenait  au  mo- 
ment où  la  cour  de  Vienne  envoyait,  pour  réparer  l'échec  essuyé  par  de  Vins, 
celui  que  le  jeune  commodore  anglais  nommait  alors  le  fameux  général  Beaulicu. 
Rien  n'a  plus  contribué  à  donner  à  la  physionomie  de  Nelson  une  expression 
grimaçante  et  vulgaire  que  cette  haine  brutale  qu'il  a  si  souvent  manifestée 
contre  les  Français  ;  mais  ce  n'est  guère  qu'après  les  événements  de  Naples,  après 
qu'il  eut  subi  la  funeste  influence  de  sir  William  et  de  lady  Hamilton  ,  que  l'on 
vit  apparaître  sous  sa  plume  ces  odieuses  invectives  dont  la  grossièreté  sied  mal 
à  cette  lutte  héroïque  dans  laquelle  il  devait  trouver  une  fin  si  glorieuse.  Avant 
cette  époque,  malgré  son  aversion  bien  prononcée  pour  cette  nation  frivole  et 
volage,  comme  il  nous  désigne  dans  une  de  ses  lettres,  malgré  cette  horreur  pro- 
fonde de  toute  rébellion  qu'il  devait  aux  leçons  de  son  père,  la  haine  n'aveuglait 
point  tellement  le  fils  du  pasteur  de  Burnham  Thorpe,  qu'il  ne  pût  rendre  justice 
aux  vertus  militaires  de  ces  soldats  de  la  république  qui,  detni-nus,  se  montraient 
disait-il,  résolus  à  vaincre  ou  à  mourir.  «  Qui  eût  cru  (écrivait-il  après  la  victoire 
de  Schérer)  que  cette  armée,  composée  de  jeunes  gens  de  vingt-troiN  ou  vingt- 
quatre  ans,  qui  comptait  même  dans  ses  rangs  des  enfants  en  ayant  à  peine 
quatorze,  que  cette  armée  déguenillée  eût  pu  battre  ces  belles  troupes  autri- 
chiennes? A  voir  ces  soldats,  on  eût  pensé  que  cent  d'entre  eux  ne  valaient  pas 
seulement  l'équipage  de  mon  canot,  et  cependant  les  plus  vieux  officiers  convien- 
nent qu'ils  n'ont  jamais  entendu  parler  d'une  défuite  plus  complète  que  celle  que 
viennent  d'essuyer  les  Autrichiens.  Le  roi  de  Sardaigne  ,  frappé  d'une  terreur 
panique,  a  failli  demander  la  paix  dans  ce  premier  moment  d'effroi.  » 

Malheureusement  Schérer  ne  sut  pas  poursuivre  ses  avantages  ;  mais  la  glorieuse 
campagne  de  1790  était  à  la  veille  de  s'ouvrir  par  les  combats  de  Montenotte  et 
de  Mondovi,  et  nos  armées,  cette  fois,  ne  devaient  s'arrêter  que  sur  le  chemin  de 
Vienne.  Les  généraux  autrichiens  qui  remplaçaient  de  Vins  et  son  état-major  se 
souciaient  peu  d'avoir  à  opérer  de  nouveau  sur  le  littoral  étroit  de  la  Rivière  de 
Gênes  contre  une  infanterie  qui  venait  de  donner  de  telles  preuves  de  sa  supério- 
rité. Ils  commençaient  à  s'apercevoir  que  la  coopération  de  la  flotte  anglaise  était 
beaucoup  moins  efficace  qu'ils  ne  l'avaient  pensé  d'abord,  et  ils  avaient  bâte  de 


262  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

rentrer  sur  un  terrain  plus  favorable,  où  ils  pussent  mettre  en  ligne  leur  cavalerie 
et  développer  librement  leur  armée.  C'était  dans  les  plaines  de  la  Lombardie, 
suivant  Nelson  ,  que  Beaulieu  voulait  attendre  l'armée  de  Bonaparte.  Le  général 
autrichien  promettait  d'y  écraser  les  troupes  françaises,  et  de  se  porter  ensuite 
rapidement  sur  la  Provence,  laissée  à  découvert.  Nelson  cependant  était  inquiet 
et  ne  cessait  de  témoigner  ses  craintes  à  l'amiral  Jervis  sur  l'ouverture  de  cette 
nouvelle  campagne.  «  Les  Français  ,  disait-il,  ont  dépouillé  la  Flandre  et  la  Hol- 
lande. Leur  propre  pays  est  ruiné.  Il  ne  leur  reste  plus  que  l'Italie  à  piller.  C'est 
là,  soyez-en  convaincu,  qu'ils  vont  porter  leurs  efforts.  L'Italie  est  la  mine  d'or  de 
l'Europe,  et  c'est  un  pays  qui,  par  lui-même,  ne  saurait  opposer  de  résistance.  Il 
suffit  d'y  pénétrer  pour  en  être  le  maître.  »  Nelson  pensait  d'ailleurs  que  l'armée 
française  se  partagerait  en  trois  colonnes,  et  qu'après  avoir  menacé  les  passages 
des  Alpes,  elle  s'avancerait  sur  le  territoire  de  Gênes;  mais,  au  lieu  de  filer  ainsi 
le  long  de  la  mer,  Bonaparte  avait  conçu  un  plan  plus  hardi  que  n'avaient  pu  le 
soupçonner  encore  ni  Nelson  ni  Beaulieu.  Il  voulait  se  dérober  à  l'aile  gauche  de 
l'armée  autrichienne,  se  porter  sur  le  sommet  de  l'Apennin  au  col  deMonlenotle, 
qu'occupait  le  général  d'Argenteau  ,  et,  après  avoir  ainsi  séparé  les  Autrichiens 
des  Piémontais  campés  à  Ceva  sur  le  revers  des  Alpes,  déboucher  de  l'autre 
côté  des  monts  et  menacer  à  la  fois  le  Piémont  et  la  Lombardie. 

Le  général  Beaulieu,  cependant,  avait  déjà  concerté  avec  Nelson  le  projet  d'en- 
lever un  corps  de  troupes  qui,  sous  les  ordres  du  général  Cervoni,  avait  été  poussé 
jusqu'à  Voltri,  à  quelques  lieues  de  Gênes,  afin  d'obtenir,  en  intimidant  le  sénat 
de  celle  ville,  un  emprunt  de  30  millions  que  négociait  Salicetti.  Le  H  avril  1 7%, 
au  coucher  du  soleil,  pendant  que  l'armée  autrichienne  s'ébranlait  et  se  portait 
sur  Voltri,  l'escadre  anglaise  appareillait  de  Gênes,  et  à  neuf  heures  et  demie  du 
soir  V Agamemnon  mouillait  à  demi-portée  de  canon  de  l'avant-garde  du  général 
Beaulieu.  Deux  frégates  mouillaient  en  même  temps  et  avec  le  même  mystère  entre 
Voltri  et  Savone,  afin  de  couper  la  retraite  à  nos  troupes;  mais  le  mouvement  de 
l'armée  autrichienne,  commencé  dès  la  veille,  attira  l'attention  du  général  Cervoni  : 
pendant  la  nuit,  il  leva  son  camp  et  se  porta,  sans  être  aperçu,  en  arrière  des 
navires  anglais.  Nelson  fut  désespéré  de  cet  insuccès  et  attribua  au  défaut  de 
ponctualité  des  Autrichiens  en  celte  occasion  les  événements  qui  portèrent  bientôt 
notre  armée  au  cœur  de  l'Italie. 

«  Le  H  avril  (écrivait-il  au  duc  de  Clarence),  10,000  Autrichiens  occupèrent 
Voltri.  La  perte  des  Français  dans  cette  rencontre  fut  d'environ  300  hommes, 
tués,  blessés  ou  faits  prisonniers;  mais,  l'attaque  ayant  commencé  douze  heures 
avant  le  moment  fixé  par  le  général  Beaulieu,  4,000  d'entre  eux  effectuèrent  leur 
retraite.  Cette  maladresse  eut  de  terribles  conséquences.  Nos  bâtiments  comman- 
daient si  complètement  la  côte,  que,  si  l'on  eût  exécuté  à  la  lettre  le  plan  du 
général,  pas  un  Français  n'eût  échappé.  Pendant  la  nuit,  l'ennemi  se  replia  sur 
le  col  de  Montenotte,  situé  à  environ  huit  ou  neuf  milles  en  arrière  de  Savone,  et 
y  rallia  un  corps  de  2,000  hommes  qui  défendait  cette  position.  Au  point  du  jour, 
le  général  d'Argenteau ,  ignorant  l'arrivée  de  ce  renfort ,  attaqua  ïe  col  avec 
4,000  fantassins.  Il  fut  repoussé  et  poursuivi.  900  Piémontais,  500  Autrichiens, 
des  pièces  de  campagne,  restèrent  entre  les  mains  des  troupes  françaises.  On  ne 
sait  point  encore  le  nombre  des  morts,  mais  le  combat  a  été  rude.  Le  15  et  le 
14  avril,  les  Français  ont  forcé  les  gorges  de  Millesimo  et  le  village  de  Dego,  qui, 


XA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  263 

malgré  une  belle  défense,  ont  dû  tomber  devant  des  forces  supérieures.  Le  15 
au  matin,  un  détachement  de  l'armée  autrichienne,  sous  les  ordres  du  colonel 
JVaskanovick  (Wukassovich) ,  posté  à  Sassello  sur  le  flanc  droit  et  un  peu  en 
arrière  de  l'ennemi ,  ou  ,  comme  nous  dirions  nous  autres  marins,  par  sa  hanche 
de  tribord,  attaqua  les  Français  à  Speigno  et  les  mil  complètement  en  déroute. 
Non-seulement  ce  détachement  reprit  les  vingt  pièces  de  canon  que  les  Autri- 
chiens avaient  perdues,  mais  il  s'empara  aussi  de  toute  l'artillerie  française. 
Malheureusement  le  colonel,  voulant  pousser  trop  loin  ses  avanlages,  alla  donner 
dans  le  gros  de  l'armée  ennemie  et  fut  entièrement  battu ,  après  une  résistance 
obstinée  qui  ne  dura  pas  moins  de  quatre  heures.  Pour  comble  d'infortune,  le 
général  Beaulieu  avait  envoyé  cinq  bataillons  d'Acqui  pour  soutenir  ce  brave  co- 
lonel iVaskanovick  ;  mais,  hélas!  ils  arrivèrent  trop  tard  et  ne  servirent  qu'à 
ajouter  au  triomphe  de  l'armée  française.  Les  Autrichiens,  dit-on,  ont  perdu  en- 
viron i 0,000  hommes  tant  tués  et  blessés  que  prisonniers.  La  perle  des  Français 
a  été  aussi  très-grande,  mais,  en  fait  d'hommes,  ils  n'ont  pas  besoin  d'y  regarder 
de  si  près  que  les  Autrichiens.  Le  général  Beaulieu  a  maintenant  retiré  toutes  ses 
troupes  de  la  montagne  et  s'est  campé  dans  la  plaine  entre  Novi  et  Alexandrie. 
J'espère  encore,  si  les  Français  l'attaquent  dans  cette  position,  qu'il  pourra 
reprendre  le  dessus  et  leur  donner  une  bonne  leçon.  » 

Beaulieu,  en  effet,  avait  souvent  manifesté  cet  espoir;  mais  les  événements  qui 
suivirent  la  bataille  de  Montenolte  allaient  le  priver  de  l'appui  de  la  Sardaigne 
et  détacher  de  la  coalition  les  vingt  mille  hommes  du  général  Colli.  Bonaparte, 
vainqueur  à  Mondovi,  n'était  plus  qu'à  dix  lieues  de  Turin,  quand  le  roi  de  Sar- 
daigne consentit  à  lui  livrer  les  trois  places  de  Coni,  Tortone  et  Alexandrie.  La 
Sardaigne,  à  ce  prix,  obtint  la  conclusion  d'une  armistice  qui  fut  signé  à  Che- 
rasco  le  26  avril  1 799.  «  Cet  armistice,  écrivait  Nelson,  a  élé  envoyé  à  Paris  pour  y 
recevoir  la  ratihcation  des  cinq  rois  du  Luxembourg.  Naples,  de  son  côté,  s'apprête 
à  nous  abandonner  si  nous  avons  la  guerre  avec  l'Espagne,  et  l'Espagne  certai- 
nement se  dispose  à  la  guerre  contre  quelqu'un.  Quanl  au  général  Beaulieu,  il  est 
à  Valence,  avec  un  pont  sur  le  Pô,  pour  assurer  sa  retraite  dans  le  Milanais.  » 

Beaulieu  ne  conserva  pas  longtemps  cette  position  :  il  a  en  face  de  lui  un 
adversaire  décidé  à  ne  prendre  de  repos  que  lorsqu'il  aura  imposé  la  paix  à  l'Au- 
triche. Nelson  lui-même  est  ébloui  :  ces  victoires  éclatantes,  remportées  coup 
sur  coup  par  l'armée  d'Italie,  l'étourdissent  et  le  troublent.  Que  sont  donc 
devenus  et  de  Vins  et  Schérer?  Lui,  qui  depuis  trois  ans  voyait  deux  armées  de 
trente  mille  hommes  manœuvrer  au  pied  des  Alpes  maritimes  et  se  disputer  quel- 
ques postes  d'Albenga  à  Savone;  lui,  à  qui  on  affirmait  récemment  encore  que, 
s'il  interceptait  certain  convoi  attendu  de  Marseille,  il  allait  ramener  les  Français 
en  arrière  de  Gênes,  apprend  soudain  qu'ils  sont  à  la  veille  d'entrer  à  Milan! 

a  Les  Fiançais  (écrit-il  à  l'amiral  Jervis)  ont  passé  le  Pô  sans  éprouver  de 
résistance.  Beaulieu  se  retire,  dit-on,  sur  Mantoue,  et  Milan  a  présenté  ses  clefs 
à  l'ennemi.  Où  donc  ces  gens-là  s'arrêteront-ils?  —  Notre  ministre  à  Gênes 
(ajoute-t-il  quelques  jours  plus  tard)  m'assure  que  Beaulieu  a  encore  avec  lui 
58,000  hommes,  et  il  espère  qu'il  n'aura  aucun  engagement  à  soutenir  avant 
d'avoir  reçu  des  renforts.  Cependant  j'éprouve  le  regret  de  vous  faire  connaître 
que,  de  son  côté,  notre  consul  m'a  envoyé  une  lettre,  publiée  par  Salicetti,  dans 


264  IA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

laquelle  ce  dernier  annonce  une  nouvelle  défaite  essuyée  par  Beaulieu.  Ce  général 
aurait  élé  battu  le  H  mai  à  Lodi  et  aurait  laissé  au  pouvoir  de  l'ennemi  son 
camp  et  toute  son  artillerie.  C'est  une  histoire  très  mal  racontée  et  que  je  serais 
fort  tenté  de  mettre  en  doute,  si  je  n'avais  malheureusement  été  habitué  à  ajouter 
foi  aux  victoires  des  Français.  » 

Sous  l'influence  de  ces  nouveaux  triomphes,  les  ducs  de  Parme  et  de  Modène 
traitent  avec  le  général  Bonaparte.  Le  pape  lui-même  épouvanté  songe  à  prévenir 
l'arrivée  des  Français  à  Rome  :  «  Il  leur  a  fait  offrir,  écrit  Nelson  à  sa  femme, 
10  millions  de  couronnes  pour  les  empêcher  d'y  venir;  mais  ils  ont  exigé  qu'avant 
tout  on  leur  livrât  la  fameuse  statue  de  l'Apollon  du  Belvédère.  Quelle  race 
bizarre  !  mais,  il  faut  en  convenir,  ils  ont  fait  des  merveilles.  » 

Quoiqu'il  n'y  ait  plus  sur  la  côte  de  Gênes  d'Autrichiens  à  assister,  Nelson  y 
commande  toujours,  et  déjà  son  activité  lui  fournit  l'occasion  d'entraver  les  pro- 
grès de  Bonaparte.  Il  capture  devant  Oneille  six  bâtiments  chargés  de  canons  et 
de  munitions  de  guerre  destinés  au  siège  de  Mantoue.  Par  quelques  papiers 
trouvés  à  bord  de  ces  navires,  il  apprend  que  l'effectif  de  l'armée  française,  au 
moment  où  Bonaparte  en  prit  le  commandement,  n'excédait  pas  50,875  hommes. 
o  En  y  comprenant  la  garnison  de  Toulon  et  des  autres  points  de  la  côte,  les 
forces  de  l'ennemi,  dit-il,  se  montaient  à  65,000  hommes.  Probablement  la  plus 
grande  partie  de  ces  troupes  aura  rejoint  Bonaparte  ;  mais,  malgré  tout,  il  paraît 
que  so7i  armée  n'était  pas  aussi  nombreuse  que  je  l'aurais  pensé.  » 

Quel  que  soit  le  dépit  que  nos  triomphes  inspirent  à  Nelson,  il  semble  que  nous 
leur  devons  auprès  de  lui  ce  qu'on  pourrait  appeler  un  succès  d'estime.  Jamais 
il  n'a  parlé  de  la  France  avec  tant  d'égards.  11  y  a  plus,  il  est  près  de  revenir 
aux  sentiments  chevaleresques  de  la  guerre  de  1778,  et  d'oublier  que  les  gens 
qu'il  combat  sont  les  fléaux  du  genre  humain.  La  capture  des  bâtiments  dont  il 
s'est  emparé  devant  Oneille  l'a  mis  en  possession  d'une  malle  appartenant  à  un 
officier  général  de  notre  armée.  Je  ne  sais  quel  mouvement  de  courtoisie,  le  seul 
dont  il  ait  été  coupable  envers  nous,  le  porte  à  écrire  sur-le-champ  au  ministre 
de  France  à  Gênes  ce  petit  billet  qu'on  ne  lui  eût  point  pardonné  à  la  cour  de 
Naples. 

<c  Monsieur, 
»  Des  nations  généreuses  ne  doivent  causer  d'autre  tort  aux  particuliers  que 
celui  auquel  les  obligent  les  lois  bien  connues  de  la  guerre.  A  bord  d'un  navire 
que  vient  de  capturer  mon  escadre,  on  a  trouvé  une  impériale  remplie  d'effets 
appartenant  à  un  officier  général  d'artillerie.  Je  vous  envoie  ces  effets  tels  qu'on 
les  a  trouvés  et  quelques  papiers  qui  peuvent  être  utiles  à  cet  officier,  et  je  vous 
prie  d'avoir  la  bonté  de  les  lui  faire  parvenir.  » 

Cependant,  bien  que  Bonaparte,  privé  de  son  artillerie,  ait  été  contraint  de 
lever  le  siège  de  Mantoue,  il  n'en  poursuit  pas  moins  ses  conquêtes.  Pour  la  pre- 
mière fois,  la  marine  anglaise  lui  fait  obstacle  :  il  s'en  venge,  comme  il  le  fera 
après  Trafalgar,  après  Saint-Jean-d'Acre,  sur  les  ennemis  que  l'Angleterre  lui 
suscite.  Wurmser  est  battu  comme  l'a  été  Beaulieu.  La  Sardaigne  cède  le  comté 
de  Nice  à  la  république,  et  bientôt,  suivant  l'exemple  de  la  Prusse  et  de  l'Espagne, 
le  gouvernement  haineux  de  Naples  demande  à  traiter  avec  la  France.  «  Je  crains 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  265 

bien,  écrit  Nelson  au  vice-roi  de  la  Corse,  que  l'Angleterre,  qui  a  commencé  celte 
guerre  avec  l'Europe  entière  pour  alliée,  ne  la  finisse  avec  presque  toute  l'Europe 
pour  ennemie.  »  Déjà,  en  effet,  un  traité  d'alliance  offensive  et  défensive  a  uni  la 
Hollande  et  va  unir  l'Espagne  à  la  Fiance.  Le  19  août  1796,  une  convention 
signée  à  Madrid  entre  le  descendant  de  Philippe  V  et  le  directoire  stipule  que, 
dans  l'espace  de  trois  mois,  celle  des  deux  puissances  qui  réclamera  l'assistance 
de  l'autre  en  recevra  15  vaisseaux  de  ligne  et  10  grandes  frégates  ou  corvettes 
avec  leurs  équipages  et  leurs  approvisionnements.  Ce  traité  est  ratifié  à  Paris  le 
12  septembre,  et,  trois  jours  après,  le  gouvernement  anglais  ordonne  la  saisie  de 
tous  les  navires  espagnols  mouillés  dans  les  ports  d'Angleterre.  La  déclaration  de 
guerre  de  l'Espagne  répond  à  cet  embargo,  et  la  flotte  de  l'amiral  don  Juan  de 
Langara,  quittant  la  rade  de  Cadix,  se  dirige  immédiatement  vers  le  détroit.  Ces 
deux  pavillons,  auxquels  l'Amérique  devait  son  indépendance  et  qui  avaient  si 
profondément  humilié  la  puissance  anglaise,  se  trouvèrent  donc  une  fois  encore 
réunis.  Glorieuse  et  fatale  alliance  dont  les  illusions  ne  devaient  s'évanouir  que 
trop  tard  ! 


III. 


«  Les  Espagnols,  écrivait  Nelson  en  1  795,  font  de  beaux  navires,  mais  ils  ne 
feront  pas  si  facilement  des  hommes.  Leur  flotte  n'a  que  de  mauvais  équipages  et 
des  officiers  pires  encore.  D'ailleurs  ils  sont  lents  et  manquent  d'activité.  —  On 
prétend,  ajoutait-il  en  1796,  que  l'Espagne  a  consenti  à  fournir  à  la  république 
française  M  vaisseaux  de  ligne  prêts  à  prendre  la  mer.  Je  suppose  qu'il  s'agit  de 
vaisseaux  sans  équipages,  car  les  prendre  avec  un  pareil  personnel  serait  pour  la 
république  le  plus  sûr  moyen  d'en  être  promptement  déharrassée.  Dans  le  cas  où 
ce  traité  amènerait  la  guerre  entre  nous  et  les  Espagnols,  je  suis  sûr  que  l'affaire 
de  leur  flotte  sera  bientôt  faite,  si  elle  ne  vaut  pas  mieux  que  celle  qu'ils  possé- 
daient quand  ils  étaient  nos  alliés.  » 

On  serait  tenté  de  taxer  de  pareilles  paroles  de  forfanterie,  et  cependant  elles 
n'exprimaient  qu'une  opinion  trop  fondée  sur  le  triste  état  où  se  trouvait  alors 
réduite  la  marine  espagnole,  malgré  le  magnifique  matériel  qui  lui  restait  encore. 
Notre  marine  se  souvenait  davantage  de  son  antique  splendeur,  mais  l'incroyable 
incurie  de  l'administration  avait  amené  pour  nous,  dès  le  début  de  la  guerre, 
par  une  série  de  désastres  dont  l'ennemi  fut  à  peine  complice,  la  nécessité  de 
subir  des  blocus  dont  nous  éprouvions  pour  la  première  fois  l'humiliation  (1). 
Occupés  à  croiser  sur  nos  côtes,  tenus  en  haleine  par  lord  Bridport  et  Jervis,  les 
vaisseaux  anglais  se  formaient  à  la  rude  école  de  la  mer,  tandis  que  nous  per- 
dions notre  vieille  expérience  dans  les  loisirs  mal  employés  de  nos  rades.  Jervis 
savait  bien  ce  que  de  tels  loisirs  ont  de  périlleux.  «  Ne  voyez-vous  pas,  disait-il  à 


(1)  a  Quand  le  ministre  d'Albarade  quitta  le  ministère,  on  s'aperçut  que  la  liste  de  nos 
vaisseaux  n'avait  pas  été  conservée  ou  renouvelée  dans  les  bureaux  de  la  marine.  Le  suc- 
cesseur de  ce  ministre  donnail-il  ordre  d'armer  tel  ou  tel  bâtiment,  les  ports  répondaient 
que  ces  bâtimcDts  étaient  pris  depuis  plusieurs  mois.  »  (Pinière,  Principes  organiques  de 
la  marine  militaire.  Paris,  1802.) 


•26(>  LA     DERNIÈRE     GUERRE     MARITIME. 

ceux  qui,  au  mois  de  janvier  1797,  le  blâmaient  de  sortir  du  ïage  pour  aller 
s'exposer  à  la  rencontre  de  forces  supérieures,  ne  voyez-vous  pas  que  ce  séjour 
devant  Lisbonne  fera  bientôt  de  nous  tous  des  poltrons?  i>  Dieu  merci,  toutes 
déplorables  qu'elles  ont  été,  les  guerres  maritimes  de  la  république  et  de  l'empire 
ont  prouvé  qu'un  pareil  danger  n'était  pas  à  craindre  avec  des  marins  français; 
mais,  si  nos  équipages  ne  couraient  point  le  risque  de  voir  s'évanouir  leur  cou- 
rage dans  une  inaction  prolongée,  ils  devaient  y  désapprendre  le  métier  de  la  mer. 
Aussi,  pendant  que  les  Anglais,  instruits  par  de  constantes  croisières,  réalisaient 
chaque  jour  de  nouveaux  progrès,  pendant  qu'ils  perfectionnaient  l'organisation 
de  leur  service,  la  manœuvre  de  leur  artillerie  et  l'installation  intérieure  de  leurs 
vaisseaux,  pendant  que  leurs  escadres  bravaient  impunément  les  ouragans  du 
golfe  de  Lyon  et  du  golfe  de  Gascogne,  la  plus  importante  de  nos  expéditions, 
l'expédition  d'Irlande,  allait  échouer  par  la  seule  inexpérience  de  nos  équipages. 

Cette  inexpérience  dut  frapper  surtout  les  officiers  de  l'ancienne  marine,  qui, 
destitués  par  la  convention,  avaient  échappé  cependant  aux  proscriptions  de  la 
terreur  ou  au  funeste  entraînement  de  l'émigration.  Quand  ils  furent  rappelés  au 
service  par  le  directoire,  ces  officiers  trouvèrent  des  vaisseaux  bien  inférieurs  sous 
tous  les  rapports  à  ceux  qu'ils  avaient  été  habitués  à  commander.  Une  excellente 
institution  avait  disparu,  celle  des  canonniers-marins  (1).  Nous  les  avions  suppri- 
més au  moment  où  les  Anglais  introduisaient  sous  ce  rapport  les  plus  importants 
perfectionnements  dans  leur  flotte.  «  Prenez  garde,  écrivait  à  la  convention  le 
contre-amiral  Kerguelen  (2);  il  faut  des  canonniers  exercés  pour  servir  le  canon 
à  la  mer.  Les  canonniers  de  terre  sont  sur  des  bases  solides  et  tirent  sur  des 
objets  fixes  ;  ceux  de  mer,  au  contraire,  sur  des  bases  mobiles,  et  tirent  toujours, 
pour  ainsi  dire,  au  vol.  L'expérience  des  derniers  combats  a  dû  vous  prouver  que 
nos  canonniers  étaient  inférieurs  à  ceux  des  ennemis  (3).  »  Mais  comment  ces 
prudentes  paroles  auraient-elles  pu  exciter  l'attention  de  ces  républicains  plus 
touchés  des  souvenirs  de  Rome  et  de  la  Grèce  que  des  glorieuses  traditions  de 
nos  ancêtres  ?  C'était  le  temps  où  de  présomptueux  novateurs  songeaient  sérieu- 
semcnt  à  rendre  à  la  rame,  son  importance  et  à  jeter  des  ponts  volants  sur  les  vais- 
seaux anglais  comme  sur  les  galères  de  Carthage;  candides  visionnaires,  qui 
résumaient  naïvement  les  titres  de  leur  mission  dans  quelques-uns  de  ces  bizarres 
préambules  conservés  aux  archives  de  la  marine  :  «  Législateurs,  voici  les  élans 
d'un  ingénu  patriote  qui  n'a  pour  guide  d'autre  principe  que  celui  de  la  nature 
et  un  cœur  vraiment  français.  » 

Les  institutions,  l'esprit  de  corps  qui  faisaient  la  force  de  nos  escadres,  l'intel- 

(1)  «  Il  est  de  notoriété  publique  et  prouvé  par  l'expérience  que  les  troupes  d'artillerie 
de  marine  sont  restées  inférieures,  à  tous  égards,  à  ces  canonniers  qu'on  appelait  bour- 
geois, lesquels  étaient  de  bons  matelots,  naviguant  toute  la  vie,  et  n'avaient  d'autres 
officiers  que  ceux  des  vaisseaux;  canonniers  dont  la  suppression  a  été  une  vraie  cala- 
mité dans  la  marine  militaire.  »  (Forfait,  Lettres  d'un  observateur  sur  la  marine. 
Paris,  1802.) 

(2)  Rapport  conservé  au  dépôt  des  cartes  et  plans  de  la  marine. 

(5)  «  En  comparant  la  dernière  guerre  avec  la  guerre  d'Amérique,  on  voit  que  dans 
celle-ci  la  perte  des  bâtiments  anglais  combattant  des  bâtiments  français  d'égale  force  fut 
beaucoup  plus  considérable.  Au  temps  de  Napoléon,  des  batteries  entières  de  vaisseaux  de 
ligne  liraient  sans  l'aire  plus  de  mal  que;  deux  pièces  bien  dirigées.  »  (Howard  Douglas, 
Traité  d'artillerie  navalr.) 


LA    DERNIÈRE     GUERRE     MARITIME.  267 

ligence  des  véritables  progrès,  tout  cela  avait  péri  dans  le  grand  naufrage.  Morard 
de  Galles,  Villaret,  Truguet,  Martin,  Brueys,  Latouche-Tréville,  becrès,  Missiessy, 
Villeneuve,  Bruix,  Gantheauine,  Blanquet-Duchayla,  Dupetit-Thouars,  quelques 
autres  capitaines  encore,  mais  en  petit  nombre,  d'héroïques  jeunes  gens  portés 
subitement  aux  premiers  grades  de  leur  arme,  tels  étaient  les  débris  qu'avaient 
laissés  derrière  elle  la  marine  la  plus  éclairée  et  la  plus  brave  de  l'Europe.  Le 
gouvernement  modéré  qui  venait  de  succéder  au  comité  de  salut  public  rassem- 
blait avec  empressement  ces  précieux  débris,  et  s'en  servait  le  plus  habilement 
possible  pour  élayer  l'édiûce  chancelant  sorti  en  quelques  jours  des  mains  des 
sociétés  populaires. 

«  On  s'est  adressé  à  ces  sociétés  (écrivait  à  cette  époque  un  citoyen  courageux) 
pour  qu'elles  désignassent  des  hommes  qui  réunissent  les  connaissances  de  la 
marine  au  patriotisme.  Les  sociétés  populaires  ont  cru  qu'il  suffisait  à  un  homme 
d'avoir  beaucoup  navigué  pour  être  marin,  si  d'ailleurs  il  était  patriote.  Elles 
n'ont  pas  réfléchi  que  le  patriotisme  seul  ne  conduit  pas  les  vaisseaux.  On  a  donc 
donné  des  grades  à  des  hommes  qui  n'ont  dans  la  marine  d'autre  mérite  que 
celui  d'avoir  été  beaucoup  à  la  mer,  sans  songer  que  tel  homme  est  souvent  dans 
un  navire  comme  un  ballot...  Aussi  la  routine  de  ces  hommes  s'est-elle  trouvée 
déconcertée  au  premier  événement  imprévu.  Ce  n'est  point  toujours,  il  faut  bien 
le  dire,  le  plus  instruit  et  le  plus  patriote  en  même  temps  qui  a  obtenu  les  suf- 
frages dans  les  sociétés,  mais  souvent  le  plus  intrigant  et  le  plus  faux,  celui  qui, 
avec  de  l'effronterie  et  un  peu  de  babil,  a  su  en  imposer  à  la  majorité.  On  est 
tombé  dans  un  autre  inconvénient  :  sur  une  apparence  d'activité  que  produit 
l'effervescence  de  l'âge,  on  a  donné  des  grades  à  des  jeunes  gens  sans  connais- 
sances, sans  talents,  sans  expérience  et  sans  examen.  Il  a  semblé,  sans  doute,  que 
les  pilotes  de  l'ancienne  marine  étaient  faits  pour  aspirera  tous  les  grades;  aussi 
sont-ils  tous  placés.  Eh  bien!  le  mérite  de  la  très-grande  majorité  parmi  eux  se 
borne  à  estimer  leur  roule,  à  faire  leur  point  et  à  pointer  leur  carte  d'une  manière 
routinière...  Beaucoup  n'ont  jamais  été  à  portée  de  mettre  à  exécution  la  partie 
brillante  du  marin,  la  manœuvre,  qui  déjoue  les  dispositions  de  l'ennemi  et 
donne  l'avantage  à  forces  égales.  Qu'ont  de  commun  avec  l'art  du  vrai  marin  les 
canonniers,  les  voiliers,  les  calfals,  les  charpentiers,  et  on  pourrait  dire  les  maîtres 
d'équipage,  dont  la  majeure  partie  sait  à  peine  lire  et  écrire,  quelques-uns  point 
du  tout?  Il  y  en  a  cependant  qui  ont  obtenu  des  grades  d'officiers  et  même  de 
capitaines  (1).  » 

On  peut  apprécier  maintenant  quelle  était,  en  1796,  la  valeur  réelle  des  forces 
que  l'Angleterre  allait  avoir  à  combattre.  Cependant,  dans  le  premier  moment 
d'émotion,  le  cabinet  britannique  abandonna  l'offensive  et  sembla  reculer  devant 
cette  alliance  qui,  si  récemment  encore,  au  mois  de  juillet  1779,  avait  rassemblé 
sous  la  conduite  de  M.  d'Orvilliers  66  vaisseaux  de  ligne  à  l'entrée  de  la  Manche. 
L'amiral  Jervis  reçut  l'ordre  d'évacuer  la  Corse  et  de  sortir  de  la  Méditerrauée. 
Déjà  la  flotte  espagnole,  partie  de  Cadix  dans  les  derniers  jours  du  mois  de  sep- 
tembre, avait  paru  devant  Carthagène  et  y  avait  rallié  une  division  de  7  vaisseaux. 
Elle  se  composait  de  26  vaisseaux  et  de  quelques  frégates,  quand  elle  fut  aperçue 

(1)  Document  conservé  au  dépôt  des  caries  et  plans  de  la  marine. 


268  LA  DERNIERS  GUERRE  MARITIME. 

à  la  hauteur  de  l'île  de  Corse  le  15  octobre  par  les  éelaireurs  de  l'escadre  anglaise. 
L'amiral  Jervis  était  alors  mouillé  avec  14  vaisseaux  dans  la  baie  de  Saint-Flo- 
rent. Il  ignorait  le  départ  de  la  flotte  espagnole,  et  don  Juan  de  Langara  eût  pu 
l'assaillir  avec  avantage  dans  la  baie  profonde  où  son  escadre  se  trouvait  enfermée; 
mais  cette  occasion  de  porter  un  coup  mortel  à  la  puissance  anglaise  fui  négligée 
comme  tant  d'autres,  et,  faisant  route  pourToulon,  l'amiral  espagnol  vint  mouiller 
de  nouveau  sur  cette  rade  qu'il  avait  quittée  trois  ans  plus  tôt  sous  le  feu  des 
batteries  républicaines.  Il  y  trouva  12  vaisseaux  français  prêts  à  prendre  la  mer, 
et  son  arrivée  porta  à  38  vaisseaux  et  20  frégates  les  forces  alliées  réunies  en  ce 
moment  dans  ce  port.  Cette  armée  formidable  devait  cependant  souffrir  que  sir 
John  Jervis  opérât  tranquillement  sa  retraite! 

Ce  dernier  pressait  les  préparatifs  de  son  départ  avec  la  plus  grande  activité. 
Bastia  avait  été  évacué  sous  la  direction  de  Nelson,  les  garnispns  do  Cn\\\  et 
d'Ajaccio  étaient  embarquées,  et,  bien  qu'il  lui  restât  à  peine  quelques  jours  de 
vivres,  sir  John  Jervis  s'apprêtait  à  traverser  la  Méditerranée.  Le  2  novembre  1796, 
six  jours  seulement  après  l'arrivée  de  l'amiral  Langara  à  Toulon,  Jervis  fut  rallié 
par  le  vaisseau  le  Captain  dont  Nelson  avait  pris  le  commandement  :  V Ayamemnon, 
épuisé  par  ses  longs  services,  avait  été  renvoyé  en  Angleterre.  L'escadre  anglaise, 
alors  composée  de  15  vaisseaux  efc  de  quelques  frégates,  se  hâta  de  quitter  la  baie 
de  Saint-Florent.  Elle  était  suivie  d'un  convoi  qui  emportait  une  partie  des 
troupes  et  du  matériel  débarqués  en  Corse.  Ces  bâtiments  de  commerce  furent 
pris  à  la  remorque,  mais  dans  une' saute  de  vent  deux  d'entre  eux  furent  abordés 
et  coulés  par  les  vaisseaux  qui  les  remorquaient.  L'Excellent  et  le  Captain  démâ- 
tèrent chacun  dans  la  même  journée  d'un  de  leurs  bas  mâts,  et,  la  traversée  se 
prolongeant  au  delà  de  toutes  les  prévisions,  les  équipages  se  trouvèrent  réduits 
au  tiers  de  leur  ration  ordinaire.  Il  faliut  leur  délivrer  les  balayures  des  soutes, 
endurer  leurs  justes  plaintes  et  supporter  la  vue  de  leurs  souffrances.  Sir  John 
Jervis  resta  inébranlable  et  ne  dévia  point  un  instant  de  sa  route;  mais  il  promit 
aux  équipages  que  les  vivres  qui  ne  leur  auraient  point  été  distribués  en  nature 
leur  seraient  religieusement  remboursés  en  argent.  Enfin,  le  1er  décembre,  grâce 
à  sa  persévérance,  il  eut  la  satisfaction  de  voir  ses  vaisseaux  mouillés  en  sûreté 
sons  les  canons  du  rocher  de  Gibraltar.  La  Méditerranée  se  trouva  ainsi  complè- 
tement évacuée  par  les  Anglais.  Ce  résultat  une  fois  obtenu,  la  concentration  des 
forces  considérables  réunies  à  Toulon  devenait  pour  ainsi  dire  inutile,  et,  la  veille 
du  jour  où  l'amiral  Jervis  arrivait  à  Gibraltar, -la  flotte  espagnole,  accompagnée 
du  contre-amiral  Villeneuve  et  de  5  vaisseaux  français,  quittait  les  côtes  de 
France.  Le  6  décembre,  elle  entra  dans  le  port  de  Carthagène.  Quant  à  Villeneuve, 
il  continua  sa  route  sur  Brest  et  eut  le  bonheur  de  franchir  le  détroit  en  plein 
jour  par  un  violent  coup  de  vent  d'est  qui  empêcha  les  vaisseaux  anglais  de  lever 
l'ancre  et  de  se  lancer  à  sa  poursuite.  Ce  coup  de  vent,  qui  lui  fut  si  favorable, 
fut  en  même  temps  fatal  à  la  flotte  de  l'amiral  Jervis.  Trois  vaisseaux  anglais 
chassèrent  sur  leurs  ancres  et  déradèrent.  L'un  d'eux  alla  se  perdre  avec  la  plus 
grande  partie  de  son  équipage  sur  la  côte  d'Afrique  ;  un  autre,  à  moitié  démâté, 
alla  mouiller  dans  la  baie  de  Tanger  après  avoir  franchi  l'extrémité  d'un  réciT. 
Enfin,  le  16  décembre,  sir  John  Jervis  fit  voile  pour  Lisbonne,  où  il  devait  attendre 
des  renforts,  mais  de  nouvelles  épreuves  lui  étaient  réservées  :  un  de  ses  vais- 
seaux toucha  sur  une  roche  devant  Tanger,  à  la  hauteur  du  cap  Malabata  ;  un 
second  vaisseau,  le  Bombay-Castle,  se  perdit,  au  moment  même  où  il  entrait 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  269 

dans   le   Tage,  sur    un  des   bancs  qui    obstruent   l'entrée   de    cette   rivière. 

Ainsi,  en  moins  de  deux  mois,  sans  avoir  eu  à  combattre  d'autre  ennemi  que 
ce  rude  hiver  de  1796,  qui  dispersait,  en  ce  moment  même,  l'expédition  que  nous 
dirigions  sur  l'Irlande  (1),  la  flotte  anglaise  se  trouvait  réduite  de  15  vaisseaux 
à  H.  Jervis  ne  laissa  paraître  aucune  faiblesse  dans  ces  circonstances  critiques; 
mais  il  se  promit  de  redoubler  de  vigilance  et  de  réparer  ces  malheurs  à  force 
d'activité.  Il  songea  d'abord  à  assurer  l'évacuation  de  Porto-Ferrajo ,  que  les 
troupes  anglaises  avaient  occupé  le  18  juillet  l"96.el  ce  fut  Nelson  qu'il  chargea 
du  soin  périlleux  d'aller  enlever  la  garnison  laissée  dans  cette  place.  Lui  seul 
était  capable  de  remplir  cette  mission  et  de  pénétrer  sans  crainte  au  fond  de  la 
Méditerranée  malgré  les  escadres  qui  se  croisaient  en  tous  sens  dans  ce  vaste 
bassin,  abandonné  par  l'Angleterre  aux  pavillons  unis  de  France  et  de  Castille. 
Nelson  quitta  pour  un  instant  son  vaisseau  et  partit  de  Gibraltar  avec  les  deux 
frégates  la  Blanche  et  la  Minerve.  Peu  de  jours  après  son  départ,  il  rencontra 
deux  frégates  espagnoles  et  leur  donna  la  chasse.  La  Minerve,  qu'il  montait, 
atteignit  la  Sabine,  commandée  par  un  descendant  expatrié  des  Stuarls.  La  fré- 
gate ennemie  fut  bientôt  écrasée  sous  ce  feu  redoutable,  comparé  par  les  Espa- 
gnols au  feu  de  l'enfer,  et  que  la  Minerve  avait  appris  à  vomir  contre  l'ennemi  à 
l'école  exigeante  et  sévère  de  sir  John  Jervis.  La  Sabine  amena  après  une  très- 
belle  défense,  mais  Nelson  se  vit  bientôt  obligé  d'abandonner  sa  récente  capturo 
à  une  escadre  espagnole  qui  faillit  le  capturer  lui-même.  Quelques  jours  après 
ce  combat,  il  mouillait  en  rade  de  Porto-Ferrajo.  Le  général  anglais  qui  occu- 
pait cette  place  ne  se  crut  point  autorisé  à  la  quitter  avant  d'en  avoir  reçu  l'ordre 
d'Angleterre,  et  Nelson  dut  se  contenter  de  charger  sur  son  escadre  les  munitions 
navales  déposées,  au  moment  de  l'évacuation  de  la  Corse,  dans  les  magasins  de 
l'île  d'Elbe.  «  On  voit  bien,  écrivait  l'impétueux  commodore,  gêné  par  ces  scru- 
pules dans  l'accomplissement  de  sa  mission,  que  ces  messieurs  de  l'armée  ne  sont 
pas  aussi  souvent  que  nous  appelés  à  faire  usage  de  leur  jugement  sur  le  terrain 
de  la  politique.  »  Laissant  derrière  lui  le  capitaine  Freemantle,  qu'il  chargea  de 
pourvoir  au  transport  des  troupes  quand  elles  prendraient  le  parti  de  se  retirer, 
Nelson,  avec  la  Minerve,  fit  route  vers  le  cap  Saint-Vincent,  que  l'amiral  Jervis 
lui  avait  assigné  pour  lieu  de  rendez-vous. 

Le  18  janvier  1797,  cet  amiral  appareilla  de  Lisbonne  avec  les  11  vaisseaux 
qui  lui  restaient.  Il  savait  que  l'escadre  espagnole  avait  dû  quitter  Carthagène, 
et  en  se  portant  au  cap  Saint-Vincent,  c'est-à-dire  à  l'extrémité  sud-ouest  de  la 

(1)  L'armée  que  nous  destinions  à  envahir  l'Irlande,  partie  de  Brest  au  mois  de  dé- 
cembre 1796,  eût  certainement  débarqué  dans  cette  île,  si  la  flotte  chargée  de  l'y  conduire 
eût  été  mieux  armée  et  mieux  exercée;  mais  celte  flotte,  commandée  par  le  vice-amiral 
Morard  de  Galles,  se  trouva  séparée  à  la  sortie  même  de  la  rade  de  Brest,  lo  vaisseaux 
et  10  frégates  parvinrent  cependant  à  se  rallier  sous  les  ordres  du  contre-amiral  Bouvet, 
et  arrivèrent,  sans  avoir  rencontré  l'ennemi,  à  l'entrée  de  la  baie  de  Bantry.  Des  bâti- 
ments habitués  à  plus  d'activité  eussent  pu,  dès  les  premiers  jours,  atteindre  un  mouil- 
lage favorable  et  mettre  leurs  troupes  à  terre.  Le  succès  de  l'expédition  était  encore 
assuré.  Nos  vaisseaux  furent  malheureusement  dispersés  de  nouveau  par  un  coup  de  vent 
qu'ils  eurent  l'imprudence  d'attendre  dans  une  baie  ouverte;  ceux  d'entre  eux  qui  échap- 
pèrent au  naufrage  furent  contraints  par  leurs  avaries  et  le  manque  de  vivres  de  rentrer 
à  Brest.  Des  44  navires  qui  composaient  celte  puissante  flotte,  2  coulèrent  à  la  mer,  4  se 
jetèrent  à  la  côte,  et  7  seulement  furent  capturés  par  les  croisières  ennemies. 


270  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

Péninsule,  il  se  plaçait  au  point  le  plus  avantageux  pour  l'observer.  De  là,  si, 
comme  il  y  avait  lieu  de  le  craindre,  la  destination  de  la  flotte  espagnole  était  le 
golfe  de  Gascogne,  on  pouvait,  avec  des  éclaireurs  actifs,  être  averti  de  tous  ses 
mouvements,  la  harceler  jusque  sur  les  côtes  de  France,  ou  lui  livrer  bataille  pour 
l'obliger  à  se  réfugier  à  Cadix.  C'est  avec  cette  intention  que  l'amiral  Jervis,  au 
lieu  d'attendre  dans  le  Tage  les  renforts  qui  lui  étaient  annoncés,  leur  avait  donné 
rendez-vous  à  la  hauteur  du  cap  Saint-Vincent,  et  s'empressait  de  s'y  rendre  lui- 
même  ;  mais  une  fatalité  inexplicable  semblait  le  poursuivre,  et  une  âme  moins 
ferme  que  la  sienne  eut  vu  dans  le  nouvel  accident  qui  vint  le  priver  de  l'un  de 
ses  plus  importants  vaisseaux  le  présage  infaillible  de  quelque  immense  revers. 
Au  moment  où  la  flotte  sortait  du  Tage,  un  vaisseau  à  trois  ponts  se  jeta  sur  le 
banc  où  avait  déjà  péri  le  Bombay-Castle,  et  ne  parvint  à  rentrer  à  Lisbonne 
qu'après  avoir  coupé  sa  mâture  et  être  resté  échoué  près  de  quaranle-huit  heures  ; 
il  ne  restait  donc  plus  que  10  vaisseaux  de  cette  flotte,  autrefois  si  fière,  que 
Nelson  s'indignait  de  la  voir  se  retirer  devant  38  vaisseaux  français  et  espagnols  ; 
mais  ces  10  vaisseaux  possédaient  une  précision  de  mouvements,  un  ensemble  et 
une  régularité  admirables,  et,  bien  que  privé  du  tiers  de  ses  forces  par  une  suc- 
cession inouïe  d'accidents,  sir  John  Jervis  était  encore  rempli  de  confiance  et 
marchait  sans  crainte  à  la  rencontre  de  l'ennemi. 


IV. 


L'Angleterre,  à  cette  époque,  venait  de  porter  ses  armements  à  108  vaisseaux 
de  ligne  et  400  bâtiments  montés  par  120  mille  marins;  mais,  obligée  de  pro- 
léger tant  de  colonies  et  d'intérêts  dispersés  sur  la  face  du  globe,  l'amirauté 
n'avait  pu  envoyer  à  la  flotte  du  Tage  que  cinq  vaisseaux  de  ligne,  momentané- 
ment détachés  de  la  flotte  de  la  Manche.  C'est  ainsi  que  pendant  cette  guerre 
l'Angleterre  sembla  toujours,  malgré  l'immense  développement  qu'avait  pris  sa 
marine,  éprouver,  au  milieu  de  ses  richesses,  tous  les  embarras  de  la  misère. 
Après  l'arrivée  de  ce  renfort,  qui  le  rejoignit  le  6  février,  l'amiral  Jervis  se  trouva 
encore  une  fois  à  la  tête  de  15  vaisseaux  de  ligne,  dont  6  à  trois  ponts,  4  fré- 
gates et  2  corvettes.  Sa  mauvaise  fortune  n'était  cependant  pas  complètement 
épuisée.  Le  12  février,  deux  de  ses  vaisseaux,  virant  de  bord  par  une  nuit  sombre 
et  pluvieuse,  s'abordèrent,  et  l'un  d'eux,  le  Culloden,  éprouva  dans  ce  choc  ter- 
rible des  avaries  tellement  sérieuses,  qu'il  eût  fallu  le  renvoyer  au  port,  s'il  n'eût 
été  commandé  par  un  des  capitaines  les  plus' actifs  de  la  marine  anglaise;  mais, 
au  grand  étonnement  de  tous  ceux  qui  avaient  vu  l'état  de  son  vaisseau  au  point 
du  jour,  le  capitaine  Troubridge,  grâce  à  de  prodigieux  efforts,  put  signaler  dans 
l'après-midi  qu'il  était  prêt  à  combattre.  Léloignement  de  ce  vaisseau  eût  été 
très-mal  venu  en  ce  moment,  car  le  lendemain  la  frégate  la  Minerve,  portant  le 
guidon  de  commandement  de  Nelson,  ralliait  l'escadre  anglaise  avec  la  nouvelle 
que,  deux  jours  auparavant,  la  flotte  espagnole  avait  été  aperçue  en  dehors  du 
détroit. 

Celle  flotte,  alors  commandée  par  don  Josef  de  Cordova,  avait  quitté  Carlha- 
gène  le  1er  février.  Elle  se  composait  de  26  vaisseaux,  dont  7  à  trois  ponts,  et  de 
11  frégates.  Le  5  février,  au  point  du  jour,  elle  franchit  le  détroit  de  Gibraltar 


LA  DERRIÈRE  GUERRE  MARITIME.  271 

et  se  dirigea  vers  Cadix;  mais  un  coup  de  vent  d'est  l'empêcha  de  gagner  ce  port, 
et  le  13  février,  dans  la  soirée,  pendant  qu'elle  luttait,  pour  s'en  rapprocher, 
contre  des  vents  encore  contraires,  les  éclaireurs  des  deux  armées  signalèrent 
l'ennemi,  dont  ils  n'avaient  pu  cependant  apprécier  exactement  la  force.  Les  Espa- 
gnols, qui  n'avaient  point  en  connaissance  du  dernier  renfort  reçu  par  l'amiral 
Jervis,  rassurés  par  leur  immense  supériorité  numérique,  négligèrent  de  serrer 
leurs  distances  pendant  la  nuit  et  continuèrent  à  naviguer  sans  ordre.  Peu  dési- 
reux d'en  venir  aux  mains  avec  l'escadre  anglaise,  ils  pensaient  que  celle-ci  n'ose- 
rait jamais  prendre  l'offensive;  mais  Jervis,  au  contraire,  songeait  à  combattre. 
II  savait  combien  une  victoire  était  en  ce  moment  nécessaire  à  l'Angleterre,  et  il 
attendait  cette  victoire  des  soins  judicieux  qu'il  donnait  depuis  deux  ans  à  l'in- 
struction de  son  escadre. 

Au  coucher  du  soleil,  il  fit  signal  à  ses  vaisseaux  de  se  préparer  au  combat,  les 
rangea  sur  deux  colonnes  et  leur  recommanda  de  se  tenir  beaupré  sur  poupe 
pendant  la  nuit.  Le  14  février,  ce  jour  si  désastreux  pour  la  marine  espagnole,  se 
leva  obscur  et  brumeux  sur  les  deux  flottes.  La  flotte  anglaise  était  formée  en 
deux  divisions  compactes,  et  le  premier  regard  de  Jervis  se  porta  avec  satisfaction 
sur  ces  deux  ûles  égales  et  serrées  qui,  par  un  mouvement  rapide,  pouvaient  en 
un  instant  présenter  un  front  formidable.  Vers  l'Orient,  la  côte  de  Portugal  mon- 
trait à  peine,  à  travers  le  brouillard,  ses  falaises  escarpées  et  les  hautes  sierras 
de  Monchique,  qui  dominent  la  baie  de  Lagos  ;  les  frégates  anglaises  jetées  en 
avant  pour  observer  l'ennemi  ne  signalaient  encore  que  six  vaisseaux  espagnols, 
et  un  voile  épais  planait  sur  les  deux  escadres.  Cependant,  à  mesure  que  le  soleil 
s'élevait  au-dessus  de  l'horizon,  la  brume,  qui  les  avait  enveloppées  jusque-là,  se 
roulait  en  légers  flocons  que  la  brise  poussait  devant  elle,  ou  montait  en  tour- 
billonnant vers  la  cime  des  mâts  pour  aller  se  perdre  dans  le  ciel.  A  neuf  heures 
du  matin,  20  vaisseaux  espagnols  avaient  été  comptés  du  haut  des  barres  de  per- 
roquet du  Victory,  et  à  onze  heures  les  frégates  anglaises  en  signalaient  25.  Par 
suite  de  la  négligence  avec  laquelle  ils  avaient  navigué  jusqu'à  ce  moment,  les 
vaisseaux  espagnols  se  trouvaient  alors  séparés  en  deux  pelotons.  L'amiral  Jervis 
se  promit  de  profiter  de  cette  faute  et  se  disposa  à  attaquer  séparément  une  de 
ces  divisions.  L'une,  composée  de  19  vaisseaux,  formait  le  gros  de  la  flotte; 
l'autre  n'en  comptait  que  6,  tombés  sous  le  vent  pendant  la  nuit  et  aperçus  les 
premiers  par  l'escadre  anglaise.  Toutes  deux  faisaient  force  de  voiles  pour  opérer 
une  jonction  imprudemment  différée.  Vers  l'intervalle  qui  séparait  encore  les  deux 
pelotons  ennemis,  intervalle  qui  diminuait  à  chaque  instant,  s'avançait  de  son 
côté  l'escadre  de  Jervis,  alors  rangée  sur  une  seule  ligne  de  file.  Tel  fut  le  tableau 
plein  d'émotion  que  présenta  pendant  quelques  heures  le  champ  de  bataille;  mais 
l'amiral  espagnol,  s'apercevant  que,  s'il  continuait  sa  route,  la  totalité  de  sa  divi- 
sion ne  parviendrait  pas  à  doubler  l'escadre  anglaise,  vira  de  bord  au  moment  où 
la  tète  de  cette  escadre  s'approchait.  Cependant  trois  des  vaisseaux  espagnols 
avaient,  avant  ce  mouvement,  dépassé  l'avant-garde  ennemie  et  rallié  la  division 
sur  laquelle  il  était  probable  que  sir  John  Jervis  porterait  ses  premiers  efforts. 
Sir  John,  avec  une  rare  sagacité,  en  avait  décidé  autrement.  En  effet,  s'il  se  fût 
laissé  séduire  par  l'espoir  d'écraser  ces  neuf  vaisseaux  avec  son  escadre,  il  est 
probable  qu'il  aurait  eu  bientôt  sur  les  bras  toute  la  flotte  espagnole;  car  le  vent, 
dans  cette  circonstance,  eût  servi  les  projets  de  l'amiral  Cordova  et  lui  eût  permis 
de  se  porter  avec  la  totalité  de  ses  forces  sur  le  théâtre  du  combat.  En  négligeant , 


272  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME» 

au  contraire,  cette  division,  paralysée  par  sa  position  et  obligée  de  remonter  dans 
le  vent  pour  venir  prendre  part  à  l'action,  en  ne  laissant  sur  ses  derrières  qu'une 
force  insignifiante  en  comparaison  de  celle  qu'il  allait  poursuivre,  sir  John  Jervis 
saisissait  d'un  coup  d'œil  rapide  et  sûr  la  seule  chance  qu'il  pût  avoir  de  triom- 
pher d'une  flotte  aussi  supérieure. 

A  peine  Cordova  eut-il  viré  de  bord,  que  Jervis  fit  au  Culloden  le  signal  de  virer 
aussi  et  de  conduire  l'armée  à  la  poursuite  des  seize  vaisseaux  qui  s'éloignaient 
bâbord  amures.  La  manière  dont  cette  manœuvre  fut  exécutée  par  Troubridge 
sous  le  feu  de  l'arrière-garde  espagnole  lui  arracha  un  cri  de  joie,  a  Voyez, 
s'écria-t-il,  voyez  donc  Troubridge  !  ne  manœuvre-t-il  pas  comme  si  toute  l'An- 
gleterre avait  les  yeux  sur  lui?  Plût  à  Dieu'qu'elle  assistât  en  effet  à  ce  combat! 
elle  apprendrait  à  apprécier  comme  moi  le  brave  commandant  du  Culloden.  )> 
Placé  sur  le  Victory  au  centre  de  son  armée,  Jervis  en  surveillait  les  mouvements 
d'un  œil  inquiet.  Les  vaisseaux  qui  précédaient  le  Victory  avaient  imité  la  man- 
œuvre de  Troubridgeet  s'étaient  rangés  successivement  dans  les  eaux  du  Culloden; 
mais  la  division  espagnole  laissée  sous  le  vent  n'avait  point  renoncé  à  l'espoir  de 
traverser  la  ligne  anglaise.  Elle  continuait  à  s'avancer  résolument  sous  les  mêmes 
amures  vers  les  vaisseaux  interposés  entre  elle  et  l'amiral  espagnol.  Le  vaisseau  à 
trois  ponts  le  Prince  des  Asturies,  portant  au  mât  de  misaine  un  pavillon  de  vice- 
amiral,  la  dirigeait  dans  cette  tentative;  arrivé  par  le  travers  du  Victory,  ce  vais- 
seau trouva  la  ligne  anglaise  tellement  serrée,  qu'il  n'osa  s'exposer  à  un  abordage 
qui  semblait  inévitable.  Il  vira  de  bord  sous  la  volée  même  de  l'amiral  anglais,  et 
reçut  pendant  cette  évolution  un  feu  si  terrible,  qu'il  laissa  arriver  dans  le  plus 
grand  désordre.  Les  vaisseaux  qui  le  suivaient,  découragés  par  cet  exemple,  s'éloi- 
gnèrent également  après  avoir  échangé  quelques  boulets  perdus  avec  l'arrière- 
garde  anglaise.  Cordova,  cependant,  se  voyant  exposé  à  soutenir  avec  16  vaisseaux 
le  choc  de  15  vaisseaux  anglais,  était  plus  désireux  que  jamais  de  rallier  la  divi- 
sion dont  il  s'était  laissé  séparer.  Il  résolut  de  tenter  un  dernier  effort  pour  la 
rejoindre.   Précisons  la    position  des   deux    escadres  en   cet  instant  critique  : 
l'avant-garde  anglaise  avait   viré  de  bord  et  se  dirigeait  à   la  poursuite  des 
16  vaisseaux  de  Cordova;  l'arrière-garde  continuait  sa  bordée  pour  venir  prendre 
le  vent  et  virer  également  par  un  mouvement  successif  dans  les  eaux  du  Victory. 
L'amiral  espagnol  crut  le  moment  venu  de  passer  sous  le  vent  de  la  ligne  enne- 
mie. Au  milieu  de  la  fumée,  il  espérait  dérober  ce  mouvement  à  Jervis  et  le 
surprendre  par  la  rapidité  de  sa  manœuvre.  Marchant  en  tête  de  sa  colonne,  il  se 
porta  vers  l'arrière-garde  anglaise;  mais  Nelson,  qui  avait  rehissé  son  guidon  de 
commodore  à  bord  du  Captain,  commandé  par  le  capitaine  Miller,  montait  le 
troisième  vaisseau  de  cette  arrière-garde,  et  veillait  sur  les  deslins  de  la  journée. 
Il  n'avait  derrière  lui  que  V Excellent,  de   74,  commandé  par  Collingwood,  et  un 
petit  vaisseau  de  6-4,  le  Diadcm.  La  manœuvre  de  Cordova  était  à  peine  indiquée, 
que  Nelson,  en  devinant  l'objet,  comprit  qu'il  n'aurait  point  le  temps  de  prévenir 
l'amiral  Jervis  et  de  prendre  ses  ordres.  Il  n'y  avait  point  en  effet  un  instant  a 
perdre  si  l'on  voulait  s'opposer  à  ce  mouvement  de  la  flotte  espagnole.   Sans 
hésiter,  Nelson  quitte  son  poste,  vire  de  bord  vent  arrière,  et,  passant  entre 
Y  Excellent  et  le  Diadcm,  qui  continuent  leur  roule,  vient  se  placer  sur  le  passage 
de  la  Santissima-Trinidad ,  cet  énorme  trois-ponts  qu'il  devait  encore  retrouver 
à  Trafalgar.  Il  lui  barre  le  chemin,  l'oblige  à  revenir  au  vent,  et  le  rejette  sur 
l'avant-garde  anglaise. 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  273 

Une  partie  de  cette  avant-garde  se  porte  alors  sous  le  vent  de  la  ligne  espa- 
gnole pour  prévenir  une  nouvelle  tentative  semblable  à  celle  qu'a  réprimée  Nelson. 
Les  autres  vaisseaux  anglais,  conduits  par  le  Victory,  prolongent  cette  ligne  au 
vent,  enveloppent  l'arrière-garde  de  Cordova  et  la  prennent  entre  deux  feux.  Le 
succès  de  la  manœuvre  audacieuse  de  Nelson  est  complet  ;  mais  lui-même,  séparé 
de  ses  compagnons,  s'est  trouvé  pendant  quelque  temps  exposé  au  l'eu  de  plusieurs 
vaisseaux  espagnols.  Le  Ciilloden  et  les  vaisseaux  qui  suivent  le  capitaine  Trou- 
bridge  ne  le  couvrent  un  instant  que  pour  le  dépasser  bientôt,  le  laissant  aux 
prises  avec  dé  plus  nombreux  adversaires.  Il  lui  faut  monter  de  nouveaux  projec- 
tiles de  la  cale;  ceux  qui  garnissent  les  parcs  à  boulets  de  ses  batteries  ont  été 
épuisés  par  la  rapidité  de  son  tir.  C'est  en  ce  moment  où  son  feu  s'est  nécessaire- 
ment ralenti  que  Nelson  se  trouve  sous  la  volée  d'un  vaisseau  de  30,  le  San-Nicolas. 
La  confusion  qui  règne  dans  la  ligne  espagnole  a  réuni  sur  le  même  point  trois 
ou  quatre  vaisseaux  qui,  n'ayant  pas  d'autre  ennemi  à  combattre,  dirigent  vers 
le  Captain  ceux  de  leurs  canons  qui  peuvent  l'atteindre.  Le  San-Josef  surtout, 
vaisseau  de  H  2  canons,  placé  en  arrière  du  San-Nicolas,  lui  prête  l'appui  de  son 
artillerie  formidable.  La  position  de  Nelson  n'est  point  sans  danger  :  son  gréement 
a  considérablement  souffert  de  cette  canonnade  ;  une  partie  de  sa  mâture  est  com- 
promise, et  il  compte  déjà  près  de  70  hommes  hors  de  combat.  Pendant  que 
l'avant-garde,  conduite  par  le  Cullodm,  continue  à  engager  les  Espagnols  sous  le 
vent,  l'arrière-garde,  que  dirige  sir  John  lui-même,  les  combat  au  vent  et  est  sé- 
parée de  Nelson  par  un  triple  rang  de  navires.  La  tête  de  la  ligne  espagnole  fait 
déjà  force  de  voiles  et  semble  abandonner  aux  Anglais  les  vaisseaux  qu'ils  ont 
enveloppés,  parmi  lesquels  se  distinguent  par  leur  masse  et  leur  feu  plus  nourri 
quatre  vaisseaux  à  trois  ponts.  C'est  celte  arrière-garde  sacrifiée  que  sir  John  se 
décide  à  accabler.  Tant  qu'il  a  cru  à  une  action  plus  générale,  il  n'a  point  voulu 
affaiblir  la  colonne  qui  contient  l'ennemi  du  côté  du  vent ,  et  il  a  rappelé  à  lui 
l'Excellent  au  moment  où  Collingwood  allait  se  porter  au  secours  de  Nelson  ;  mais 
quand  l'engagement  est  mieux  dessiné,  quand  la  flotte  espagnole  éperdue  lui  livre 
une  partie  de  ses  vaisseaux,  il  comprend  la  nécessité  de  s'assurer  ces  premiers 
gages  de  sa  victoire.  Collingwood  reçoit  l'ordre  de  traverser  la  ligne  ennemie,  et 
cet  ordre  est  exécuté  à  l'instant.  L'Excellent  engage  d'abord  le  Salvador  del 
Mnndo,  le  dépasse  et  canonne  le  San-Isid?'o.  Ces  deux  vaisseaux,  déjà  maltraités, 
amènent  leur  pavillon  et  sont  amarinés  par  le  Diadem  et  l'Irrésistible,  qui  suivent 
Collingwood.  Au  milieu  de  la  mêlée,  celui-ci  cherche  encore  des  compagnons  à 
secourir,  de  nouveaux  ennemis  à  combattre;  il  cherche  surtout  des  yeux  le  vais- 
seau de  Nelson.  Il  l'aperçoit  enfin  échangeant  avec  le  San-Nicolas  des  volées  que 
le  manque  de  munitions  a  rendues  moins  rapides.  L'espace  qui  sépare  ces  deux 
adversaires  semble  laisser  à  peine  passage  à  son  vaisseau.  C'est  vers  cet  étroit 
intervalle  qu'il  le  dirige  :  conservant  au  feu  ce  coup  d'œil  de  manœuvrier  qui  le 
distingue  entre  tous  les  capitaines  anglais ,  Collingwood  range  le  San-Nicolas  à 
portée  de  pistolet,  et  lui  envoie  à  bout  portant  la  plus  terrible  bordée  que  ce  vais- 
seau ait  encore  reçue;  puis,  continuant  sa  reute,  il  va  se  joindre  au  Blenlieim,  à 
VOrion  et  à  l'Irrésistible,  contre  lesquels  la  Santissima-Trinidad  se  défend  encore. 
En  voulant  éviter  la  bordée  de  Collingwood,  le  San-Nicolas  s'est  jeté  sur  le 
San  Joscf,  en  partie  démâté;  Nelson,  qui  a  lui-même  perdu  son  petit  mât  de  hune, 
et  qui  craint  d'être  entraîné  sous  le  vent,  se  décide  à  aborder  ce  groupe  formi- 
dable. Son  beaupré  s'est  engagé  dans  les  haubans  d'artimon  du  San-Nicolas,  son 


274  LA  DERNIERE  GUERRE  MARITIME. 

bossoir  de  bâbord  dans  la  galerie  de  poupe  du  vaisseau  espagnol.  Le  premier  qui 
en  profite  pour  sauter  à  bord  de  l'ennemi  est  un  ancien  lieutenant  de  l'Agamem- 
non,  le  capitaine  Berry,  qui  doit  commander  le  Vanguard  à  Aboukir.  Un  des  sol- 
dats que  Nelson  a  ramenés  de  Bastia  brise  une  des  fenêtres  de  la  galerie,  et  pénètre 
ainsi  dans  la  cbambre  même  du  commandant  espagnol.  Nelson  le  suit,  et,  sur  ses 
pas,  se  précipitent  quelques  hommes  intrépides.  D'autres  se  sont  joints  au  capi- 
taine Berry.  Ils  trouvent  un  équipage  épouvanté  et  déjà  réduit.  Les  officiers  seuls, 
dignes  d'un  meilleur  sort,  opposent  à  cet  assaut  une  vigoureuse  résistance;  mais 
le  commandant  du  San-Nicolas  vient  tomber  mortellement  blessé  sur  le  gaillard 
d'arrière,  et  cet  événement  met  fin  à  une  lutte  inégale.  Pendant  quelque  temps 
encore  l'équipage  du  San-Josef,  qu'anime  l'amiral  Francisco  Winthuysen  ,  dirige, 
de  la  dunette  et  de  la  galerie  de  ce  vaisseau,  un  feu  nourri  de  mousqueterie  sur 
les  Anglais,  déjà  maîtres  du  San-Nicolas.  Vains  efforts!  l'amiral  Winthuysen  est 
bientôt  atteint  d'un  coup  mortel,  et  le  San-Josef  doit  céder  aux  renforts  que  le 
capitaine  Miller,  resté  à  bord  de  son  vaisseau  par  les  ordres  exprès  de  Nelson,  ne 
cesse  de  faire  passer  sur  le  San-Nicolas.  Un  officier  espagnol  se  penche  en  dehors 
des  bastingages  et  fait  connaître  aux  Anglais  que  le  San-Josef  s'est  rendu.  Nelson 
prend  possession  de  cette  nouvelle  conquête,  et  ajoute  à  ses  trophées  l'épée  d'un 
contre-amiral  espagnol. 

Le  San-Josef  et  le  San-Nicolas  furent  les  derniers  vaisseaux  dont  put  s'emparer 
la  flotte  anglaise.  Bien  que  la  Santissima-Trinidad  eût  perdu  son  mât  de  misaine 
et  son  mât  d'artimon  ,  elle  continuait  à  combattre  quand  la  division  de  neuf  vais- 
seaux, qui  n'avait  pu  prendre  qu'une  part  insignifiante  à  l'action,  s'étant  élevée 
au  vent  par  une  longue  bordée,  manifesta  l'intention  de  venir  dégager  l'amiral  des 
ennemis  qui  l'entouraient.  Celte  démonstration  sauva  Cordova,  car  elle  engagea 
l'amiral  anglais  à  rappeler  à  lui  ses  vaisseaux.  Cependant  l'armée  espagnole  était 
encore  dans  le  plus  grand  désordre.  Si  Jervis  se  fût  alors  décidé  à  poursuivre  ces 
vaisseaux  dispersés  et  démoralisés,  et  à  les  attaquer  pendant  la  nuit  obscure 
qui  suivit  ce  combat,  il  est  probable  que  l'horreur  et  la  confusion  inséparables 
d'un  pareil  engagement  eussent,  cette  fois  encore,  tourné  à  l'avantage  de  l'escadre 
la  moins  nombreuse  et  la  mieux  disciplinée;  mais  Jervis  craignit  de  compromettre 
dans  des  engagements  partiels  les  résultats  importants  qu'il  venait  d'obtenir.  Les 
vaisseaux  espagnols  marchaient  beaucoup  mieux  que  les  siens  (1),  et  les  six  vais- 
seaux à  trois  ponts  qu'il  comptait  dans  son  escadre,  et  qui  en  formaient  le  noyau 
le  plus  redoutable,  auraient  dû  peut-être,  dans  une  chasse  générale,  être  laissés  en 
arrière.  Ces  considérations  le  déterminèrent  à  ne  point  inquiéter  la  retraite  de 
l'ennemi.  Pour  se  lancer  avec  cette  audace  imprévoyante  à  la  poursuite  de 
21  vaisseaux,  dont  la  plupart  n'avaient  point  encore  combattu,  il  eût  fallu  être 
Nelson.  Sir  John  Jervis  n'était  ni  assez  grand ,  ni  assez  téméraire  pour  cela. 
D'ailleurs  si,  après  Aboukir,  cette  circonspection  eût  couru  le  risque  d'être  taxée 
de  timidité,  à  cette  époque,  elle  semblait  encore  trop  naturelle,  trop  conforme 
aux  règles  et  aux  usages  établis  pour  ternir  l'éclat  de  cette  brillante  victoire. 

L'armée  espagnole,  n'étant  point  troublée  dans  sa  fuite,  alla  se  réfugier  à  Cadix 
et  à  Algésiras,  et  l'escadre  anglaise,  suivie  des  quatre  vaisseaux  qu'elle  avait  cap- 

(i)  On  remarqua  en  effet  que  les  4  vaisseaux  capturés,  bien  qu'ils  eussent  été  matés 
avec  des  mâts  de  fortune  et  très-pauvrement  armés,  gagnèrent  tous  les  vaisseaux  de  l'es- 
cadre anglaise,  quand  cette  escadre  rentra  en  louvoyant  dans  le  Tage. 


LA     DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  -y  ■> 

turés,  après  avoir  réparé  ses  avaries  dans  la  baie  de  Lagos,  revint  mouiller  à 
Lisbonne. 

Nelson  venait  enfin  de  trouver  en  ce  jour  une  occasion  digne  de  lui,  et  l'opi- 
nion publique  lui  décerna  d'une  voix  unanime  la  gloire  d'avoir  décidé,  p;ir  sa 
manœifvre  audacieuse,  la  capture  des  vaisseaux  qui  tombèrent  au  pouvoir  de 
l'escadre  anglaise.  «  C'est  à  vous,  lui  écrivait  Collingwood  le  lendemain  de  la 
bataille,  c'est  à  vous  et  auCulloden  qu'appartient  l'honneur  de  la  journée.  Laissez- 
moi  vous  en  féliciter,  mon  cher  et  bon  ami,  et  vous  dire  qu'au  milieu  de  la  joie 
que  j'éprouve  d'un  succès  si  glorieux  pour  la  marine  anglaise,  s'il  est  quelque 
chose  qui  puisse  ajouter  à  ma  satisfaction  d'avoir  battu  les  Espagnols,  el  d'avoir 
vu,  cette  fois  encore,  mon  cher  commodore  au  premier  rang  parmi  ceux  qui 
combattaient  pour  les  intérêts  et  la  gloire  de  notre  pays,  c'est  la  pensée  que  j'ai 
pu  vous  être  utile  hier,  et  prêter  à  votre  vaisseau  une  assistance  opportune.  » 
Ce  dut  être,  en  effet,  un  beau  moment  pour  Collingwood  que  celui  où  il  vint 
couvrir  le  vaisseau  de  son  rival  et  de  son  ami;  il  pouvait  à  bon  droit  s'en  sou- 
venir le  lendemain  de  cette  journée  mémorable.  La  précision  de  sa  manœuvre,  le 
coup  d'œil  rapide  qui  lui  en  avait  fait  entrevoir  la  possibilité,  le  mouvement  géné- 
reux qui  lui  en  suggéra  la  pensée,  tout  cela  fut  digne  de  l'officier  intrépide  qui 
devait  survivre  à  Nelson  et  consoler  l'Angleterre  de  sa  perte.  Ce  fut  vraiment  une 
noble  affection  que  celle  qui  unit  ces  deux  hommes.  Fondée  sur  une  estime  réci- 
proque au  début  de  leur  carrière,  elle  traversa  sans  s'altérer  de  longues  années  el 
de  difficiles  épreuves,  jusqu'à  ce  jour  néfaste  où  Trafalgar  dut  apprendre  à  la 
France  ce  que  valent  et  ce  que  produisent  la  cordiale  union  des  chefs  et  leur 
coopération  sincère. 

Nelson,  du  reste,  n'avait  point  attendu  la  lettre  de  Collingwood  pour  reconnaître 
le  secours  qu'il  avait  reçu  de  son  ami.  «  Il  n'est  point  de  meilleur  ami  (lui  écrivit-il 
dès  que  les  vaisseaux  anglais  furent  libres  de  communiquer  entre  eux)  que  celui 
qu'on  trouve  au  moment  du  besoin,  et  votre  glorieuse  conduite  dans  le  combat 
d'hier  m'en  a  donné  la  preuve.  Vous  avez  épargné  de  nouvelles  pertes  au  Captain. 
Recevez  en  tous  mes  remercîments.  Nous  nous  reverrons  dans  la  baie  de  Lagos; 
mais  je  n'ai  pas  voulu  attendre  plus  longtemps  pour  vous  exprimer  tout  ce  que 
je  dois  à  votre  assistance  dans  une  situation  qui  pouvait  devenir  critique.  » 
Sublime  et  glorieux  échange!  touchantes  félicitations!  Sans  doute  ce  sont  là  les 
émotions  saintes  qu'au  milieu  des  combats  recherche  un  noble  cœur,  car  elles 
honorent  encore  la  nature  humaine  à  travers  ces  scènes  de  deuil  et  de  carnage,  et 
peuvent  justifier  l'irrésistible  attrait  que  ces  luttes  sanglantes  ont  offert  de  tout 
temps  aux  âmes  généreuses. 

Rien  ne  devait  manquer  en  ce  jour  à  la  gloire  de  Nelson.  Quand  il  se  présenta 
à  bord  du  Victory,  sir  John  Jervis  le  serra  dans  ses  bras  et  refusa  d'accepter 
l'épée  du  coulre-amiral  espagnol  qui  montait  le  San-Joscf.  «  Gardez-la.  lui  dit-il; 
elle  appartient  à  trop  de  titres  à  celui  qui  l'a  reçue  de  son  prisonnier.  »  Quelques 
esprits  jaloux  essayèrent,  il  est  vrai,  d'atténuer  l'effet  de  la  belle  conduite  de 
Nelson  en  remarquant  qu'il  s'était  écarté  du  mode  d'attaque  prescrit  par  l'amiral. 
Cette  circonstance  pouvait  exercer  quelque  influence  sur  l'opinion  d'un  chef  aussi 
rigide  que  sir  John  Jervis,  et  le  capitaine  Calder  se  chargea  de  la  signaler  à  son 
attention.  «  Je  m'en  suis  bien  aperçu,  Calder,  répondit  le  malicieux  amiral,  mais, 
si  vous  commettez  jamais  une  pareille  faute,  soyezsûr  que  je  vous  la  pardonnerai 
aussi.   » 

TOME    IV.  1!J 


276  IA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

L'annonce  de  cette  victoire  excita  en  Angleterre  des  transports  universels,  et 
cependant  elle  ne  mérite  point,  selon  nous,  d'être  placée  sur  îe  même  niveau  que 
les  succès  remportés  sur  nos  flottes  par  lord  Rodney,  lord  Howe  ou  Nelson.  Les 
Espagnols  à  cette  époque  n'étaient  déjà  plus  des  ennemis  sérieux,  et  le  gouverne- 
ment de  Madrid  montra  autant  d'injuste  sévérité  envers  les  malheureux  ofliciers 
livrés  par  son  impérilie  aux  chances  d'un  combat  inégal  (1),  que  le  gouvernement 
anglais  témoigna  de  facile  reconnaissance  envers  les  vainqueurs.  Sir  John  Jervis 
fut  créé  pair  d'Angleterre  et  obtint  les  titres  de  baron  de  Meaford  et  comte  de 
Saint-Vincent,  avec  une  pension  annuelle  de  3,000  livres  sterling.  Don  Josef  de 
Cordova,  malgré  la  magnifique  défense  de  la  Santissima-Tritiidad,  fut  cassé  et 
déclaré  incapable  de  servir.  L'officier  général  qui  commandait  sous  ses  ordres  et 
six  de  ses  capitaines  partagèrent  sa  disgrâce  et  éprouvèrent  le  même  sort. 


V. 


Si  l'Angleterre  avait  vu  ses  amiraux  remporter  des  victoires  plus  brillantes 
que  celle  du  cap  Saint-Vincent,  jamais  elle  ne  leur  dut  victoire  plus  opportune. 
Menacéed'une  invasion  formidable,  abandonnée  de  la  plupart  desesalliés,à  la  veille 
de  voir  l'Autriche,  la  seule  puissance  continentale  qui  résistât  encore  à  nos  armes, 
écrasée  sur  le  Rhin  et  en  Italie,  elle  eût  souscrit  peut-être,  sans  ce  succès  inattendu, 
aux  conditions  de  paix  les  plus  humiliantes  et  les  plus  dures.  Déjà  la  banque 
avait  suspendu  ses  paiements,  et  les  fonds  publics  étaient  tombés  plus  bas  qu'aux 
plus  mauvais  jours  de  la  guerre  d'Amérique;  l'opinion  générale  se  prononçait 
contre  la  continuation  dés  hostilités,  le  parlement  se  montrait  disposé  à  refuser 
les  subsides  que  réclamait  le  ministère,  et  le  génie  de  Pitt  ne  soutenait  qu'à  peine 
le  cabinet  ébranlé  à  travers  tant  de  difficultés  et  de  périls.  La  victoire  remportée 
sur  la  flotte  espagnole  ranima  l'esprit  national  et  vint  donnera  l'administration  la 
force  nécessaire  pour  faire  face  à  cette  crise  menaçante;  mais  l'Angleterre  allait 
se  trouver  en  présence  d'épreuves  plus  dangereuses  encore  qui  préparaient  à  Jervis 
un  nouveau  triomphe. 

En  effet,  vers  la  fin  du  mois  de  février  1797,  au  moment  même  où  venait 
avorter  dans  les  eaux  du  cap  Saint-Vincent  ce  projet  de  coalition  maritime  qui 
devait  réunir  dans  le  port  de  Brest  la  flotte  de  Carlhagène  à  celle  du  Texel,  au  mo- 
ment où  l'Angleterre  voyait  son  littoral  sans  défense  couvert  encore  une  fois  par 
ces  remparts  mobiles  qui  l'avaient  défendue  depuis  les  temps  glorieux  d'Elisabeth, 
une  sourde  agitation  faisait  éclater  dans  l'escadre  de  la  Manche  les  premiers 

(1)  L'escadre  espagnole  avait  à  peine  dans  ce  combat  60  ou  80  matelots  par  vaisseau. 
Le  reste  des  équipages  se  composait  d'hommes  entièrement  étrangers  à  la  navigation,  re- 
crutés depuis  quelques  mois  dans  la  campagne  ou  dans  les  prisons,  et  qui,  de  l'aveu 
même  des  historiens  anglais,  lorsqu'on  voulait  les  faire  monter  dans  le  greement,  tom- 
baient à  genoux,  frappés  d'une  terreur  panique,  et  s'écriaient  qu'ils  aimaient  mieux  être 
immolés  sur  la  place  que  de  s'exposer  à  une  mort  certaine  en  essayant  d'accomplir  un 
service  aussi  périlleux.  A  bord  d'un  des  vaisseaux  capturés  par  les  Anglais,  on  trouva 
quatre  ou  cinq  canons,  du  côté  où  ce  vaisseau  avait  combattu,  qui  n'avaient  point  été  dé- 
lapés. Que  pouvaient  le  courage  et  le  dévouement  des  ofliciers,  leur  habileté  même,  contre 
de  pareilles  chances? 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  277 

symptômes  d'une  insurrection  cent  fois  plus  redoutable  que  ne  l'eût  été  la  pré- 
sence d'une  flotte  ennemie  à  l'embouchure  de  la  Tamise.  Lord  Howe,  qui  com- 
mandait alors  à  Portsmoulh  les  forces  anglaises  réunies  dans  la  Manche,  reçut 
plusieurs  lettres  anonymes  contenant  les  réclamations  les  plus  vives  en  faveur 
des  équipages  de  la  flotte  ;  mais,  au  lieu  d'accorder  à  ces  pétitions  l'attention 
qu'elles  méritaient,  cet  amiral  se  contenta  de  l'assurance  qui  lui  fut  transmise 
par  plusieurs  capitaines  du  bon  esprit  qui  régnait  à  bord  de  leurs  vaisseaux,  et  il 
pensa  qu'un  silence  absolu  ferait  justice  de  ces  prétentions.  Le  50  mars  cepen- 
dant, l'escadre  qui  croisait  devant  Brest  sous  le  commandement  de  lord  Bridport 
vint  mouiller  à  Spilhead.  et  le  15  avril,  au  moment  où  cette  escadre  recevait 
l'ordre  d'appareiller  pour  aller  reprendre  sa  croisière,  l'équipage  du  Royal-George, 
sur  lequel  flottait  le  pavillon  du  commandant  en  chef,  au  lieu  de  se  porter  dans 
les  batteries  pour  lever  l'ancre,  monta  dans  les  haubans  du  vaisseau,  et  poussa 
trois  acclamations  auxquelles  répondirent  immédiatement,  comme  un  écho  ter- 
rible, les  hourras  séditieux  des  autres  matelots  de  l'escadre.  Le  secret  de  ce  com- 
plot avait  été  si  bien  gardé  et  l'aveuglement  des  chefs  était  tellement  complet, 
que  rien  n'avait  transpiré  jusque-là  des  projets  des  mécontents.  En  vain  essaya-t-on 
de  faire  rentrer  ces  hommes  égarés  dans  le  devoir.  Les  prières  et  les  exhorta- 
tions restèrent  inutiles.  Ceux  des  officiers  qui  s'étaient  rendus  coupables  de  quel- 
ques actes  d'oppression  furent  envoyés  à  terre;  les  autres  purent  rester  a  bord 
sans  avoir  à  suhir  aucun  mauvais  traitement.  Le  lendemain,  les  équipages  prê- 
tèrent serment  de  rester  fidèles  à  la  cause  commune  et  de  ne  point  lever  l'ancre 
qu'on  n'eût  fait  droit  à  leurs  demandes.  Des  cordes  furent  en  même  temps  passées 
au  bout  des  vergues  pour  indiquer  le  sort  réservé  à  ceux  qui  failliraient  à  ce  ser- 
ment, et  les  délégués  chargés  par  les  matelots  de  les  représenter  se  réunirent  à 
bord  du  vaisseau  amiral,  afin  de  rédiger  et  de  signer  deux  pétitions,  l'une  à  la 
chambre  des  communes,  l'autre  à  l'amirauté.  Rappelant  les  services  rendus  au 
pays  par  les  marins  anglais,  les  pétitionnaires  exposaient  leurs  griefs  dans  un 
langage  plein  de  convenance  et  de  respect;  ces  griefs,  quelque  fondés  qu'ils  pus- 
sent être,  n'auraient  point,  il  faut  le  dire,  suffi  pour  soulever  une  flotte  française. 
Nos  matelots  sont  moins  dociles  peut-être  que  les  marins  anglais;  en  revanche, 
de  plus  nobles  instincts  les  animent.  Les  équipages  de  la  flotte  de  lord  Bridpord 
réclamaient  une  augmentation  de  paie,  une  ration  plus  considérable  et  mieux 
composée,  une  distribution  plus  équitable  des  parts  de  prise,  divers  avantages 
pour  les  matelots  blessés  ou  iufirmes,  et  la  liberté,  en  revenant  de  la  mer,  d'aller 
visiter  leurs  familles.  Cette  dernière  demande  était  assurément  la  plus  légitime. 
Il  est  impossible,  en  effet,  de  rien  imaginer  de  plus  affreux  que  cette  séquestra- 
tion à  laquelle  se  trouvait  condamnée,  pendant  des  années  entières,  la  grande 
majorité  des  équipages  anglais.  Quant  à  la  rigueur  de  la  discipline  maritime  ,  aux 
châtiments  corporels  auxquels  ils  se  trouvaient  soumis  sans  le  moindre  contrôle, 
les  insurgés  s'y  arrêtaient  à  peine  et  se  bornaient  à  demander  que  ces  châtiments 
ne  leur  fussent  plus  infligés  au  caprice  des  officiers  inférieurs.  Les  préoccupations 
matérielles,  les  intérêts  les  plus  grossiers,  tenaient  donc  la  première  place  dans 
l'esprit  des  révoltés  de  Portsmoulh,  et  l'insurrection  d'une  escadre  française  eût 
eu,  dès  le  principe,  on  peut  en  être  certain,  un  plus  noble  et  plus  dangereux 
caractère. 

Dès  que  la  nouvelle  de  ce  mouvement  eut  été  transmise  à  Londres,  le  gouver- 
nement, sérieusement  alarmé,  ordonna  à  l 'amirauté  de  se  transporter  à  Portsmouth, 


278  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

et  lui  prescrivit  d'adopter  immédiatement  les  mesures  les  plus  efficaces  pour 
étouffer  la  révolte  à  sa  naissance.  Conformément  à  ces  instructions,  le  premier 
lord  de  l'amirauté,  le  comte  Spencer,  après  quelques  pourparlers  inutiles,  engagea 
les  officiers  généraux  qui  servaient  sous  les  ordres  de  lord  Bridport  à  se  rendre  à 
bord  du  vaisseau  sur  lequel  s'étaient  réunis  les  délégués ,  afln  d'essayer  par  de 
nouvelles  démarches  de  les  faire  rentrer  dans  le  devoir.  Les  exigences  qui  se 
manifestèrent  dans  cette  entrevueexaspérèrent  tellement  un  de  ces  officiers  géné- 
raux, le  vice-amiral  Gardner,  qu'il  saisit  un  des  délégués  au  collet  et  jura  qu'il  les 
ferait  tous  pendre  pour  prix  de  leur  trahison.  Cet  acte  de  violence  faillit  lui 
coûter  la  vie;  au  retour  de  leurs  délégués,  voulant  témoigner  qu'ils  regardaient 
les  conférences  comme  rompues,  les  matelots  offensés  hissèrent  à  bord  de  chaque 
vaisseau  le  pavillon  rouge  en  signe  de  défi  et  de  rébellion;  les  canons  furent 
chargés,  et  les  navires  mis  en  état  de  défense. 

Le  lendemain  cependant  les  mutins  revinrent  à  des  sentiments  plus  calmes,  et 
de  nouvelles  propositions  de  lord  Bridport  furent  acceptées  après  quelques  instants 
de  délibération.  Près  de  quinze  jours  s'écoulèrent  ainsi  ;  la  flotte,  à  i'exeeption  de 
trois  vaisseaux,  avait  quitté  Spilhead  pour  aller  mouiller  à  l'entrée  même  de  la  rade, 
et  l'amiral  n'attendait  plus  qu'un  vent  favorable  pour  la  conduire  devant  Brest, 
quand,  irrités  de  ne  point  recevoir  du  parlement  et  de  la  couronne  la  confirma- 
tion des  promesses  de  lord  Bridport,  les  équipages  arborèrent  de  nouveau  l'éten- 
dard de  la  révolte.  Celle  fois  le  sang  coula  à  bord  d'un  vaisseau,  celui  que  mon- 
tait le  vice-amiral  Colpoys.  Fidèles  à  leur  vieille  réputation  de  loyauté,  les 
soldats  de  marine  prirent  les  armes  ;  au  moment  où  l'équipage,  confiné  dans  les 
batteries,  braquait  vers  le  gaillard  d'arrière  deux  canons  qu'il  venait  de  démarrer 
de  la  balterie  haute  et  qu'il  avait  traînés1  sous  les  écoutilles,  ils  exécutèrent  une 
décharge  générale  qui  renversa  onze  hommes  et  en  blessa  six  mortellement. 
Malgré  cette  décharge,  les  matelots  se  précipitèrent  sur  le  pont,  s'emparèrent  du 
premier  lieutenant,  et  s'apprêtèrent  à  immoler  cette  première  victime  à  leurres- 
sentiment;  mais  le  vice-amiral  Colpoys  s'avançant  vers  eux  leur  déclara  que  ce 
qui  s'était  passé  n'avait  eu  lieu  que  d'après  ses  ordres  et  conformément  aux 
prescriptions  de  l'amirauté.  Singulier  exemple  de  ce  respect  des  lois  si  profondé- 
ment empreint  dans  le  caractère  britannique!  ces  hommes  en  état  de  révolte 
ouverte  contre  leurs  officiers,  encore  excités  par  la  vue  du  sang  répandu  et  de 
leurs  camarades  expirants,  demandèrent  à  prendre  connaissance  des  instructions 
de  l'amirauté,  et  s'inclinèrent  humblement  devant  elles.  L'emploi  de  la  force 
leur  sembla  suffisamment  justifié,  dès  que  ces  instructions  autorisaient  l'amiral  à 
y  avoir  recours.  Le  malheureux  officier  qu'ils  allaient  sacrifier  à  leur  aveugle 
fureur  fut  immédiatement  relâché,  les  soldats  de  marine  furent  désarmés  sans 
qu'on  se  portât  contre  eux  à  la  moindre  violence,  et  le  vice-amiral  Colpoys  reçut 
l'invitation  de  se  retirer  dans  sa  chambre. 

Enfin,  le  14  mai,  un  mois  après  le  commencement  de  celte  sédition,  lord  Howe 
arriva  de  Londres  avec  de  pleins  pouvoirs  pour  terminer  cette  malheureuse 
affaire.  Il  apportait  aux  équipages  révoltés  l'assurance  d'une  amnistie  complète, 
l'acle  du  parlement  qui  sanctionnait  les  concessions  consenties  par  lord  Bridport, 
et  la  nouvelle  que  450,000  livres  sterling  avaient  été  volées  par  la  chambre  des 
communes  pour  faire  face  aux  nouvelles  charges  imposées  au  trésor.  Ces  condi- 
tions furent  agréées;  le  lendemain,  accompagnés  de  lord  et  de  lady  Howe  et  de 
plusieurs  autres  personnages  de  distinction,  les  délégués  visitèrent  les  bâtiments 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  279 

mouillés  à  Spitbead,  apaisèrent  par  leur  présence  une  nouvelle  révolte  à  la  veille 
d'éclater  dans  l'escadre  de  sir  Roger  Curtis,  qui  en  ce  moment  arrivait  de  croi- 
sière, et,  à  leur  retour  à  Portsmoutb,  portèrent  lord  Howe  sur  leurs  épaules 
jusqu'à  la  maison  du  gouverneur. 

Des  désordres  semblables  à  ceux  dont  la  rade  de  Porlsmouth  avait  été  le 
théâtre  avaient  également  éclaté  à  bord  des  vaisseaux  mouillés  à  Plymouth; 
mais,  inspiré  par  les  mêmes  motifs  que  la  révolte  de  Spilhead,  ce  mouvement 
s'apaisa  de  lui-même,  dès  que  la  flotte  de  lord  Bridport  fut  rentrée  dans  le  devoir. 
Cependant  une  insurrection  d'une  plus  haute  portée,  et  qui  semblait  se  lier  à 
l'agitation  politique  du  pays,  se  préparait  dans  la  flotte  de  la  Tamise  et  dans 
celle  de  la  mer  du  Nord.  Un  grand  nombre  d'Irlandais  faisaient  partie  des  équi- 
pages de  ces  flottes,  et  la  résistance  que  ces  deux  escadres  opposèrent  aux  pre- 
mières tentatives  de  conciliation,  le  ton  menaçant  de  leurs  réclamations,  l'audace 
des  prétentions  qu'elles  aflicbèrent ,  eussent  suffi  pour  indiquer  des  mécontente- 
ments plus  sérieux  et  plus  graves  que  ceux  dont  l'amirauté  venait  de  triompher. 
Les  bâtiments  mouillés  à  Sheerness  sous  les  ordres  du  vice-amiral  Charles  Buckner 
furent  les  premiers  à  donner  le  signal  de  ces  nouveaux  troubles,  et  bientôt  l'es- 
cadre de  l'amiral  Duncan ,  à  l'exception  de  deux  vaisseaux,  vint  se  joindre  à  la 
flotte  insurgée  de  la  Tamise.  Cette  escadre,  composée  de  lo  vaisseaux  de  ligne, 
était  partie  de  la  rade  de  Yarmouth  pour  se  rendre  devant  le  Texel,  et  l'amiral 
Duncan,  malgré  les  qualités  aimables  qui  le  recommandaient  à  l'affection  de  ses 
équipages,  se  vit  abandonné,  presque  en  présence  de  l'ennemi,  par  une  flotte  qui 
avait  longtemps  fait  son  orgueil  et  son  espoir. 

A  Sheerness  comme  ailleurs,  les  révoltés  mirent  dans  ieur  insurrection  toutes 
les  formes  de  l'ordre  le  plus  régulier.  Ils  nommèrent  à  bord  de  chaque  vaisseau 
un  comité  composé  de  douze  membres,  qu'ils  chargèrent  de  la  police  intérieure 
du  navire,  et  deux  délégués  par  vaisseau,  qui,  réunis  sous  la  présidence  d'un  ma- 
telot du  Sandwich,  le  fameux  Richard  Parker,  durent  présider  aux  mouvements 
généraux  de  la  flotte.  Mouillée  au  milieu  de  la  Tamise,  celle  escadre  arrêtait  les 
bâtiments  marchands  qui  remontaient  vers  Londres,  et  menaçait,  si  l'on  tardait  à 
faire  droit  à  ses  réclamations ,  de  prendre  la  mer  et  de  se  rendre  dans  les  ports 
d'Irlande,  où  les  vaisseaux  de  l'amiral  Kingsmill  venaient  aussi  de  se  mutiner. 
Dans  ces  tristes  conjonctures,  le  gouvernement  anglais  se  montra  digne  de  la  con- 
fiance du  pays  et  se  maintint  à  la  hauteur  des  circonstances.  L'amiral  sir  Roger 
Curtis  dut  se  tenir  prêt  à  se  porter  dans  la  Tamise  avec  une  partie  de  la  flotte  de 
Portsmoulh,  sur  la  fidélité  de  laquelle  on  crut  pouvoir  compter  ;  15,000  hommes 
d'infanierie  et  de  cavalerie  furent  rassemblés  autour  de  Sheerness,  les  fortifica- 
tions de  Gravesend  furent  mises  en  état,  et  des  fourneaux  à  boulets  rouges  furent 
disposés  dans  tous  les  forts  qui  défendent  les  approches  de  celte  place.  En  même 
temps,  on  obtenait  des  vaisseaux  mouillés  à  Spilhead  et  à  Plymouth  de  désavouer 
cette  nouvelle  insurrection.  Ces  équipages  réconciliés  tirent  parvenir  à  leurs  canta- 
rades  une  adresse  pathétique  pour  les  exhorter  à  suivre  leur  exemple  et  à  se 
contenter  des  concessions  déjà  faites.  Cette  démarche  produisit  tout  l'effet  qu'on 
en  devait  attendre  :  plusieurs  vaisseaux  coupèrent  leurs  câbles,  et,  se  séparant 
des  insurgés,  allèrent  se  réfugier  sous  les  batteries  de  Woolwieh  et  de  Gravesend. 
Le  15  juin,  le  pavillon  ronge  ne  flottait  plus  qu'à  bord  de  trois  vaisseaux  sur 
lesquels  s'étaient  retirés  les  délégués  de  la  flotte;  le  lendemain,  l'équipage  du 
Sandwich  livrait  Parker  aux  soldats  envoyés  pour  l'arrêter.  Parker,  sur  lequel  ces 


280  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

Inguhres  circonstances  attirèrent  un  instant  les  yeux  de  l'Europe,  était  simple 
matelot  à  bord  du  Samhoich.  C'était  un  homme  d'une  trentaine  d  années,  d'une 
taille  assez  élevée,  et  dont  le  visage  hâlé  et  les  traits  amaigris  ne  manquaient  ni 
de  dignité  ni  d'expression.  Pendant  l'exercice  de  son  pouvoir  éphémère,  il  avait 
conservé  une  veste  bleue  à  demi  usée,  et  ce  fut  dans  ce  costume  qu'il  comparut  à 
bord  du  Neptune  devant  la  commission  militaire  appelée  à  prononcer  sur  son 
sort.  Pendant  l'instruction  de  son  procès,  qui  remplit  deux  séances,  il  se  conduisit 
avec  autant  de  décence  que  de  fermeté.  Son  maintien  fut  froid  et  recueilli;  ses 
interpellations  aux  témoins  à  charge  indiquèrent  plus  d'habileté  et  de  présence 
d'esprit  qu'on  ne  se  fût  attendu  à  en  rencontrer  chez  un  pareil  homme.  Du  reste, 
il  n'essaya  point  de  se  défendre,  et  sembla  livrer  sa  tête  à  ses  juges  avec  la  rési- 
gnation d'un  conspirateur  qui  a  mesuré  d'avance  les  conséquences  de  sa  défaite. 

La  mort  de  Parker  n'éteignit  point  les  ferments  de  sédition  qui,  depuis  tant 
d'années,  bouillonnaient  dans  ces  équipages  si  cruellement  traités  par  un  pays 
ingrat.  L'insurrection  de  Portsmouth  était  à  peine  apaisée,  que  les  renforts  expé- 
diés à  l'amiral  Jervis  apportèrent  au  milieu  de  son  escadre  le  germe  de  cet  esprit 
turbulent  qui  avait  infecté  les  escadres  du  Nord.  La  main  de  fer  du  rigide  amiral 
eut  bientôt  comprimé  ces  tendances  subversives,  et  ce  fut  en  face  de  l'ennemi,  en 
vue  même  de  Cadix  et  de  la  flotte  espagnole,  qu'il  brisa  ce  dernier  effort  de  l'in- 
discipline. 

Pour  subvenir  aux  besoins  toujours  croissants  de  ses  nombreux  armements,  le 
gouvernement  anglais  avait  été  contraint  de  faire  un  nouvel  appel  au  pays.  Une 
loi  qu'il  obtint  du  parlement  obligea  chaque  paroisse  ou  district  à  fournir,  en 
raison  de  son  étendue  et  de  sa  population,  un  certain  contingent  destiné  au  service 
de  la  flotte.  Les  paroisses,  de  leur  côté,  pour  remplir  cette  obligation,  offrirent, 
sous  le  nom  de  bounly-money,  une  somme  de  30  guinées,  souvent  même  une 
somme  supérieure,  aux  personnes  qui  voudraient  s'engager  volontairement  à  faire 
partie  de  ce  contingent.  Cette  prime  séduisit  malheureusement  beaucoup  de  gens 
qui  avaient  occupé  autrefois  un  rang  plus  élevé  dans  la  société  :  de  petits  mar- 
chands ruinés,  des  clercs  de  procureurs,  des  hommes  perdus  de  débauches  et  de 
dettes,  qui  fuyaient  sur  les  vaisseaux  du  roi,  la  prison  du  comté  ou  les  poursuites 
de  leurs  créanciers.  Parmi  ces  volontaires  se  trouvèrent  même  quelques  Irlandais 
affiliés  aux  sociétés  secrètes  qui  rêvaient  pour  leur  pays  un  affranchissement 
devenu  impossible.  Le  serment  des  Irlandais  unis  servit  de  lien  au  nouveau  com- 
plot, et  Boit,  ancien  procureur,  homme  artificieux  et  résolu,  nourri  dans  les  sub- 
tilités de  la  chicane  et  délégué  d'un  des  comités  révolutionnaires  les  plus  actifs, 
Bott,  embarqué  comme  simple  matelot  sur  la  flotte  de  Cadix,  devint  l'âme  de  l'en- 
treprise. Il  s'agissait,  ainsi  qu'il  l'avoua  avant  de  mourir,  de  pendre  lord  Jervis, 
de  se  débarrasser  de  tous  les  officiers  dont  les  services  ne  seraient  pas  reconnus 
indispensables,  et  de  remettre  le  commandement  de  la  Hotte  à  un  matelot  intelli- 
gent nommé  David  Davison.  Cette  révolution  une  fois  accomplie,  la  flotte  devait 
se  rendre  dans  un  des  ports  d'Irlande,  appeler  le  peuple  aux  armes  et  décider  une 
nouvelle  insurrection. 

Lord  Jervis  était  prévenu  par  l'amirauté  des  dangers  qu'il  allait  courir;  mais 
il  n'était  pas  homme  à  s'en  émouvoir.  Il  refusa,  malgré  les  inquiétudes  que  lui 
témoignaient  plusieurs  capitaines,  d'arrêter  la  distribution  des  lettres  qui  arri- 
vaient d'Angleterre.  «  Cette  précaution  est  inutile,  dit-il.  J'ose  affirmer  que  le 
commandant  en  chef  de  cette  escadre  saura  bien  maintenir  son  autorité,  si  l'on 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  28 1 

essaie  d'y  porter  atteinte.  »  Il  se  contenta  d'interdire  toute  communication  entre 
les  divers  bâtiments  de  la  flotte;  les  officiers  commandant  les  détachements  de 
soldats  de  marine  embarqués  sur  l'escadre  furent  mandés  à  bord  du  vaisseau 
la  Fille  de  Paris,  qui  portait  alors  le  pavillon  de  lord  Jervis.  L'amiral  leur  fit 
connaître  ses  intentions.  Leurs  soldats  devaient  désormais  occuper  dans  les  bat- 
teries un  poste  de  couchage  séparé  de  celui  des  matelots,  manger  à  part,  et  former 
à  bord  de  chaque  vaisseau  un  groupe  distinct  et  respecté,  spécialement  chargé  de 
la  police  du  navire.  Jervis  voulut  en  outre  qu'il  fût  sévèrement  interdit  à  ces 
soldats  de  converser  en  irlandais,  et  il  prescrivit  aux  commandants  de  l'escadre 
de  ne  rien  négliger  pour  piquer  d'honneur  ces  défenseurs  de  l'ordre  et  de  la  dis- 
cipline. Après  avoir  ainsi  préparé  ses  moyens  de  défense,  il  attendit  l'insurrection 
de  pied  ferme.  Aux  premiers  symptômes  qui  en  trahirent  l'approche,  il  frappa  les 
coupables  sans  pitié  comme  sans  peur.  Pendant  quelques  mois  ,  les  cours  mar- 
tiales et  les  exécutions  se  succédèrent  dans  l'escadre  de  Cadix.  Le  capitaine  Pellew 
voulut  intercéder  auprès  de  lord  Jervis  en  faveur  d'un  matelot  dont  la  conduite 
avait  été  jusque-là  irréprochable.  <c  Nous  n'avons  encore  puni  que  des  misérables, 
répondit  l'amiral,  il  est  temps  que  nos  marins  apprennent  qu'il  n'est  point  de 
conduite  passée  qui  puisse  racheter  un  instant  de  trahison.  »  —  «  Le  châtiment 
d'un  franc  vaurien,  disait-il  souvent,  est  sans  utilité,  car  il  ne  peut  servir  d'exem- 
ple; où  en  serions-nous  donc  si  la  bonne  réputation  d'un  coupable  pouvait  lui 
assurer  l'impunité?  » 

Les  circonstances  étaient  graves  quand  lord  Jervis  s'exprimait  ainsi,  et  peut- 
être  exigeaient-elles  impérieusement  ces  extrêmes  rigueurs;  cependant,  il  faut  le 
reconnaître,  malgré  l'étendue  des  services  que  le  comte  de  Saint-Vincent  a  rendus 
à  son  pays,  il  fut  heureux  pour  l'Angleterre  que  le  sort  eût  placé  derrière  lui 
Nelson  et  Collingwood.  Ces  natures  inflexibles  provoquent  mal  aux  grandes 
choses;  elles  humilient  trop  la  volonté  humaine  pour  ne  pas  lui  ravir  un  peu  de 
son  élan  et  de  son  énergie.  Il  appartenait  à  l'amiral  Jervis  d'organiser  la  marine 
anglaise  et  d'y  faire  pénétrer,  à  force  de  vigueur  et  de  persévérance,  ces  doctrines 
absolues  et  rigoureuses  en  dehors  desquelles  il  n'entrevoyait  que  confusion  et 
désordre.  Dans  un  temps  où  l'insurrection  avait  fait  flotter  le  drapeau  rouge  sous 
les  yeux  mêmes  de  l'amirauté,  et  contraint  le  parlement  à  compter  avec  elle,  il 
avait  consommé  sa  victoire  par  un  dernier  triomphe  ,  et  raffermi  sur  sa  base  la 
discipline  ébranlée;  sa  tâche  était  remplie.  Il  fallait  maintenant  des  chefs  plus 
populaires  pour  faire  face  aux  péripéties  qui  se  préparaient.  Grâce  à  Jervis,  la 
puissance  de  la  marine  anglaise  était  fondée  :  Nelson  et  Collingwood  allaient  la 
mettre  en  œuvre. 

E.  Jopjen  de  La  Gravière. 


DE  L'AMÉRICANISME 


RÉPUBLIQUES  DU  SUD. 


LA  SOCIÉTÉ  ARGENTINE.  —  QUIROGA  ET  ROMS. 

—  Civilizacion  i  Barbarie. —  Aspectofinico,  Coslumbres,  i  Abitos  de  la  Repubtica 
Ârjenlina.  —  Vida  de  JuanFacundo  Quiroga,  por  Domingo  F.  Sarmienlo.  ' 
II.  —  Cuestiones  Americanas. 


Lorsque  le  lien  qui  rattachait  à  l'Espagne  les  pays  du  sud  de  l'Amérique  com- 
mença de  se  rompre,  il  y  a  près  d'un  demi-siècle,  le  renversement  de  la  dynastie 
qui  régnait  à  Madrid  fut  moins  la  cause  sérieuse  et  profonde  que  le  prétexte  de 
cette  autre  révolution  qui  allait  éclater  aux  bords  de  l'Orénoque  et  de  la  Plata. 
Gomment  l'Amérique  se  serait-elle  passionnée  pour  ce  protectorat  lointain  qu'elle 
ne  connaissait  que  par  des  vice-rois  fastueux  et  inactifs,  enorgueillis  par  la  con- 
science d'un  pouvoir  sans  bornes  et  amollis  par  toutes  les  séductions  du  climat? 
Ce  fut  pour  elle  une  occasion  de  s'armer,  de  s'organiser  en  vue  d'une  nationalité 
future.  La  fldélité  à  Ferdinand  Vil  contre  le  gouvernement  intrus  de  Madrid  était 
un  masque  sous  lequel  se  cachaient  les»  velléités  naissantes  d'indépendance,  de 

(I)  Un  volume  in-18,  publié  à  Santiago  du  Chili.  1845. 


L'AMÉRICANISME    ET    LA    SOCIÉTÉ    ARGENTINE.  283 

même  que  l'impôt  du  thé  fut  le  prétexte  du  soulèvement  des  colonies  anglaises. 
Deux  grands  peuples  dans  le  monde  ont  eu  ainsi  ce  rare  privilège,  en  se  répandant 
dans  des  contrées  inexplorées,  d'y  donner  naissance  à  des  races  nouvelles  faites 
à  leur  image,  héritières  de  leurs  traditions,  de  leur  langage,  de  leurs  coutumes, 
et  qui,  à  un  instant  donné,  aspirent  à  une  existence  libre  et  indépendante.  L'Amé- 
rique du  Nord  et  l'Amérique  du  Sud  sont  les  filles  émancipées  de  l'Angleterre  et 
de  l'Espagne.  A  chaque  pas,  dans  les  législations,  dans  les  mœurs  de  ces  sociélés 
qui  tendent  à  se  transformer,  on  dislingue  quelque  trait  de  la  mère  pairie;  mais 
là  est  l'unique  point  de  ressemblance  :  à  part  cette  communauté  d'origine  euro- 
péenne, tout  diffère  bientôt,  tout  est  contraste,  surtout  dans  les  résultais  de  leur 
affranchissement.  Le  génie  libre,  patient  et  actif  de  l'émigration  puritaine,  luttant 
d'un  côté  contre  la  vie  sauvage,  de  l'autre  contre  la  tutelle  oppressive  de  la  métro- 
pole, a  mis  à  la  place  d'une  colonie  un  étal  nouveau  et  florissant  au  pied  des 
monts  Alléganys,  sur  les  rives  du  Mississipi  et  de  l'Ohio.  Le  génie  expirant  du 
moyen  âge  espagnol,  en  prenant  possession  de  l'Amérique  méridionale,  n'a  rien 
créé  sur  cette  terre  faite  pour  toutes  les  créations;  il  a  tari  la  source  de  ses 
richesses  matérielles  en  ne  l'alimentant  pas  par  le  travail  ;  il  a  empêché  la  vie 
morale  de  naître  en  l'entourant  de  restrictions,  en  fomentant  l'ignorance  et  la 
paresse.  Sa  iongue  domination  n'a  servi  qu'à  déposer  au  cœur  de  la  société  amé- 
ricaine et  à  nourrir  les  germes  de  cette  anarchie  que  la  révolution  a  fait  éclater 
avec  violence  et  où  elle  semble  se  consumer  elle-même.  N'y  a-t-il  pas  comme  une 
intime  révélation  de  la  différence  de  ces  destinées  dans  la  vie  et  dans  la  mort 
même  des  deux  hommes  qui  ont  le  mieux  personnifié  ces  contrées  nouvelles, 
Washington  et  Bolivar? 

Le  caractère  de  Washington  est  empreint  d'une  glorieuse  unité;  tous  ses  actes 
respirent  le  calme,  la  force  et  cette  fermeté  qui  naît  pour  l'homme  d'une  convic- 
tion réfléchie,  moins  encore  d'une  conviction  personnelle  que  d'une  foi  entière  à 
la  cause  qu'il  soutient.  Héros  de  la  raison  puritaine,  son  génie  consiste  à  démêler 
avec  sagacité  les  instincts,  ies  intérêts  de  sa  patrie  naissante,  et  à  les  servir  comme 
ils  veulent  être  servis,  sans  illusions,  avec  une  habileté  froide,  calculée,  qui  ne 
hasarde  rien,  qui  ne  veut  pas  aventurer  le  sort  d'une  liberté  laborieusement  préparée, 
et  s'applique  à  détruire  d'avance  la  possibilité  des  réactions.  Ce  n'est  pas  que  ces 
qualités  positives,  chez  Washington,  excluent  un  idéal  supérieur;  mais  cet  idéal 
est  lui-même  en  harmonie  avec  les  traditions  nationales  :  c'est  une  mâle  et  pra- 
tique vertu,  celle  qui  entraîne  à  sa  suite  le  moins  de  déceptions  et  qui  est  le 
moins  sujette  aux  défaillances.  Cette  vertu  ne  sert  dévoile  à  aucune  vue  secrète 
d'ambition;  c'est  ce  qui  fait  que  l'obscurité  ne  pèse  point  à  Washington,  lorsque 
l'indépendance  a  triomphé.  Il  n'y  a  que  sa  mort  qui  puisse  être  comparée  à  sa  vie. 
La  un  paisible  du  libérateur  dans  sa  douce  et  noble  retraite  de  Mount-Vernon  est 
une  leçon  de  plus.  Si  quelque  lassitude  avait  gagné  celte  âme  généreuse,  ainsi  que 
le  dit  M.  Guizot  dans  son  bel  essai,  c'était  sans  doute  au  souvenir  de  ces  injustices 
passagères  qui  viennent  assaillir  l'homme  public  le  plus  pur;  mais  ses  derniers 
jours  n'éiaient  troublés  d'aucune  inquiétude  sur  la  légitimité  et  la  grandeur  de 
l'œuvre  à  laquelle  il  avait  participé.  D'où  lui  seraient  venus  les  regrets  ou  les 
craintes?  Washington  pouvait  dire  un  adieu  tranquille  à  la  vie  et  s'endormir  au 
sein  u"es  succès  de  l'Union.  Il  n'en  est  pas  de  même  du  libérateur  du  sud.  Il  y  a 
dans  Bolivar  une  confusion  inexprimable  de  penchants  contradictoires;  les  instincts 
élevés  de  la  civilisation  se  mêlent  en  lui  aux  tendances  peu  scrupuleuses  d'une 


284  l'américanisme 

nature  formée  au  spectacle  de  la  servitude.  C'est  le  héros  d'un  peuple  enfant  et 
enthousiaste  qui  se  lève  pour  être  libre,  mais  qui  ne  sait  pas  quel  usage  il  fera  de 
sa  conquête;  c'est  le  fils  d'une  société  en  travail,  jetée  soudainement  dans  une 
carrière  nouvelle  et  orageuse.  Bolivar  cherche  vainement  un  appui  sur  celte  base 
motivante;  livré  à  lui-même,  il  va  d'une  tentative  a  l'autre  avec  plus  d'activité  et 
d'énergie  que  de  tact  politique,  guidé  par  son  imagination  plutôt  que  par  le  sen- 
timent clair  et  exact  des  besoins  de  son  pays.  El  quinze  ans  après  avoir  paru  à 
Caracas  et  s'être  mis  à  la  tèle  de  l'insurrection,  le  jour  où  il  croit  avoir  posé  les 
fondements  d'un  empire  destiné  à  s'étendre  dans  toute  l'Amérique  méridionale, 
l'illusion  s'évanouit;  une  guerre  civile  vient  souffler  sur  ses  rêves  de  Napoléon 
du  Nouveau-Monde.  La  fin  même  de  Bolivar  est  vulgairement  triste  et  peu  digne 
de  sa  haute  ambition,  comme  s'il  était  aussi  difficile  de  bien  mourir  que  de  bien 
vivre  :  c'est  la  fin  d'un  proscrit  déçu.  Contraint  d'abdiquer  la  dictature  de  la 
Colombie,  il  se  réfugie  à  Carthagène,  mal  résigné  au  malheur,  hésitant  encore  s'il 
ne  tentera  pas  de  relever  par  les  armes  sa  fortune  chancelante,  s'il  ne  jouera  pas 
sa  vie  pour  ce  leurre  brillant  d'une  couronne.  Ce  fut  le  poison  peut-être  qui  mit  un 
terme  à  ses  hésitations.  —  La  vie  de  Bolivar  se  fût-elle  prolongée  d'ailleurs,  le 
caractère  général  des  événements  qui  se  sont  déroulés  en  Amérique  serait  resté  le 
même;  l'anarchie  eût  suivi  son  cours,  parce  qu'elle  ne  tient  pas  à  l'absence  d'un 
homme,  d'un  chef  de  génie  capable  de  la  maîtriser,  mais  à  l'absence  encore  trop 
réelle  de  tout  élément  de  stabilité  dans  cette  vaste  portion  du  nouveau  continent. 
Si  l'Union  américaine  a  pris  un  essor  politique  si  irrésistible,  tandis  que  les 
républiques  du  sud  tournent  incessamment  dans  un  cercle  d'agitations  stériles, 
de  révolutions  sans  grandeur  et  sans  but,  il  faut  en  chercher  les  causes  dans  la 
différence  de  ces  génies  qui  ont  gouverné  et  façonné  les  deux  pays,  dans  ce  passé 
qui  a  fait  la  force  de  l'un,  qui  pèse  sur  l'autre  et  perpétue  sa  faiblesse.  Le  rapport 
secret  adressé  par  Ulloa  à  Ferdinand  VI  peint  tristement  la  dégradation  où  étaient 
tombées  les  colonies  espagnoles,  la  corruption  du  clergé  à  qui  il  n'était  resté 
qu'un  fanatisme  ignorant,  l'iniquité  de  la  justice  régulière,  la  cupidité  dépré- 
datrice des  fonctionnaires  envoyés  par  la  métropole,  et  cette  sorte  d'enfance  sau- 
vage des  races  indigènes  que  ne  pouvaient  manquer  de  produire  de  pareils  pro- 
cédés de  gouvernement.  Malgré  ces  précédents  désastreux,  l'Amérique  méridionale 
offre,  il  est  vrai,  de  1810  à  1825,  depuis  le  premier  moment  où  la  révolution 
éclate  à  ses  deux  extrémités  jusqu'à  celte  dernière  bataille  d'Ayacucho  qui  fut  la 
sanglante  et  irrévocable  défaite  des  armes  espagnoles,  un  spectacle  plein  d'une 
nouveauté  saisissante  et  d'une  grandeur  imprévue.  Partout  s'éveille  avec  une  fière 
énergie  le  désir  d'une  existence  nationale; les  vice-royautés,  vieilles  formes  de  la 
conquête,  disparaissent  une  à  une  à  chaque  nouvel  effort  de  l'insurrection.  De  son 
double  foyer  de  Buenos-Ayres  et  de  Caracas,  l'esprit  d'indépendauce  gagne  insen- 
siblement les  provinces  intérieures  et  le  littoral  de  l'Océan  Pacifique,  formant  un 
faisceau  d'états  libres,  la  Colombie,  le  Pérou,  le  Paraguay,  le  Chili,  la  Bépublique 
Argentine,  la  Bépublique  de  l'Uruguay,  dont  la  vie  concentrée  à  Montevideo  est 
aujourd'hui  si  vivement  disputée,  la  Bolivie,  fille  du  libérateur,  dernière  création 
due  à  cette  grande  révolte.  A  ceux-ci  il  faut  joindre  les  provinces  de  l'Amérique 
centrale,  le  Mexique,  Guatimala,  dont  l'origine  est  identique  etqui  suivent  la  même 
voie.  Si  quelque  chose  peut  prouver  la  nécessité  fatale  de  cette  séparation,  c'est  cetle 
aveugle  persistance  d'un  système  implacable  qui  se  révèle  dans  quelques  paroles  du 
général  espagnol  Morille,  «  La  pacification  doit  s'accomplir  par  les  mêmes  moyens 


ET    LA    SOCIÉTÉ    ARGENTINE.  28B 

que  la  première  conquête,  disait-il  ;  je  n'ai  pas  laissé  vivant  dans  le  royaume  de  la 
Nouvelle-Grenade  un  seul  personnage  d'influence  ou  de  talent  pour  diriger  la  révo- 
lution. »  Et  cependant  l'Amérique  était  déjà  à  moitié  libre.  Tel  est  le  caractère  de 
l'émancipation  dans  sa  première  période  :  c'est  l'œuvre  d'un  commun  enthou- 
siasme. Ces  républiques  improvisées  se  soutiennent  mutuellement;  elles  com- 
binent leurs  plans,  réunissent  liurs  forces,  se  prêtent  leurs  généraux.  C'est  un 
homme  éminent  de  Buenos-Ayres,  le  digne  San-Martin,qui  est  à  la  tète  des  révolu- 
tions du  Chili  et  du  Pérou;  Bolivar  multiplie  son  action  et  paraît  sur  tous  les 
points.  Il  est  toujours  facile  de  s'entendre  sur  ce  mot  d' 'indépendance,  mot  vague 
que  les  bonnes  et  les  mauvaises  passions  interprètent  à  leur  profit,  qui  peut  avoir 
tour  à  tour  !a  plus  haute  et  la  plus  pure  valeur,  ou  ne  signifier  que  le  mépris  de 
toute  autorité:  il  est  aisé  de  réunir  tous  les  cœurs  dans  ce  sentiment  énergique 
pour  les  pousser  au  combat.  La  facilité  devient  plus  grande  encore  lorsque  ce  sen- 
timent est  excité  par  l'exemple  de  mouvements  semblables  dans  d'autres  pays. 
Toutes  ces  conditions  existaient  pour  l'Amérique  du  Sud;  par  des  motifs  diffé- 
rents, les  classes  supérieures  et  la  masse  barbare  aspiraient  également  à  l'indé- 
pendance, et  celle  société  inquiète  avait  devant  elle  l'exemple  des  révolutions  de 
l'Europe  et  de  l'Amérique  du  Nord. 

Mais  là  se  manifeste  clairement  l'infirmité  morale  de  ces  populations  neuves 
encore  à  ia  vie  publique,  et  qui,  en  secouant  matériellement  le  joug  de  l'Espagne, 
n'avaient  pu  secouer  aussi  subitement  l'influence  séculaire  de  ses  habitudes.  Ce 
mal  sérieux  et  invétéré  n'échappait  pas  aux  témoins  et  aux  acteurs  les  plus  illus- 
tres de  l'insurrection.  Iturbide,  cet  empereur  oublié  qui  mourut  sur  une  espla- 
nade, après  avoir  vu  tomber  de  son  front  la  frêle  couronne  qu'il  s'était  faite  à 
Igualada,  disait  au  Mexique  :  «  Il  n'y  a  qu'un  visionnaire  fanatique  qui  pense  que 
l'on  puisse  sortir  brusquement  d'un  état  de  dégradation  et  d'esclavage...  Il  n'y  a 
qu'un  homme  aveuglé  par  la  passion  qui  ose  soutenir  qu'il  soit  possible  d'acquérir 
en  un  instant  des  lumières  et  des  vertus.  »  San-Martin,  dont  la  glorieuse  virilité, 
mise  au  service  de  l'indépendance  américaine,  est  venue  de  bonne  heure  se  re- 
poser dans  la  retraite,  près  de  Paris,  pensait  de  même  qu'avant  d'établir  des  inno- 
vations, il  fallait  détruire  insensiblement  les  préjugés  et  l'erreur,  et  creuser  en- 
suite, dans  un  sol  devenu  vierge,  des  fondements  solides.  Les  idées  européennes 
dominantes  déjà,  et  qui,  après  avoir  forcé  ces  côtes  gardées  par  la  sévérité  jalouse 
des  vice-rois  pendant  le  xviue  siècle,  se  traduisent  en  constitutions,  en  lois  civiles, 
promettent  sans  doute  un  lointain  remède.  Le  principe  de  cette  pacifique  inter- 
vention étrangère  ouvre  pour  l'Amérique  un  horizon  nouveau,  est  fécond  surtout 
pour  l'avenir.  Il  est  pourtant  impossible  de  méconnaître  ce  qu'à  cette  époque  il  y 
a  de  superficiel  dans  ce  mouvement,  ce  qu'il  y  a  de  trompeur  dans  cette  appa- 
rence. Ces  institutions  républicaines,  chimères  d'une  érudition  classique,  cares- 
sées par  les  esprits  éclairés,  ces  consulats,  ces  présidences  ou  ces  dictatures  que 
chaque  jour  voit  naître,  ne  créent  point  par  leur  propre  vertu  l'union,  la  solida- 
rité politique,  encore  absentes.  Ce  qui  subsiste  toujours  en  réalité,  c'est  le  fonds 
espagnol,  c'est  celle  nature  pervertie  par  deux  siècles  de  fausse  administration, 
rebelle  au  progrès  civil,  et  rendue  défiante  de  tout  ce  qui  peut  ressembler  à  une 
loi.  Puur  le  plus  grand  nombre,  l'indépendance,  c'est  l'affranchissement  de  toute 
soumission  légale.  Ce  qui  manque,  ce  sont  les  éléments  d'une  véritable  organisa- 
tion politique.  La  base  principale  elle-même  fait  défaut.  Quel  lien  social  et  encore 
moins  politique  pourrait  se  former  dans  une  population  rare,  disséminée  dans 


286  I,  AMÉRICANISME 

des  solitudes  immenses,  nourrie  d'un  vague  amour  pour  l'isolement  et  lente  à  se 
reproduire?  Le  développement  intellectuel,  surtout  visible  dans  les  villes,  n'alteint 
pas  les  campagnes,  qui  restent  sous  l'empire  de  leurs  superstitions  grossières,  de 
leurs  brutales  passions  :  de  là  un  antagonisme  sourd  qui  finira  par  éclater  avec 
une  vivacité  furieuse.  Le  travail  est  aussi  un  gage  d'amélioration  morale  et  ma- 
térielle pour  un  pays  ;  il  fait  naître  les  rapports  et  les  consolide.  C'est  un  des  plus 
énergiques  instruments  de  sociabilité;  mais  le  travail  répugne  à  ces  races  indo- 
lentes, accoutumées  à  vivre  de  peu  et  inhabiles  à  demander  à  la  terre  autre  chose 
que  ce  qu'elle  veut  produire.  Il  en  est  de  même  des  instincts  commerciaux,  assez 
peu  excités  pour  dédaigner  les  plus  puissants  moyens  de  communication,  ces  grands 
fleuves  qui  sillonnent  l'Amérique  et  se  réunissent  pour  porter  à  la  mer  le  tribut 
superbe  de  leurs  eaux  ;  dans  ces  rivières  que  la  barque  n'effleure  pas,  l'habilant 
des  campagnes  voit  même  parfois  un  obstacle  à  ses  mouvements.  Lorsqu'il  s'en 
approche,  il  s'arrête  un  instant,  se  déshabille,  puis  s'élance  à  la  nage  sur  son 
cheval,  se  dirigeant  vers  quelque  île  prochaine,  où  il  se  repose,  et,  de  halte  en 
halte,  il  gagne  l'autre  rive.  Si  ces  voies,  qui  ailleurs  propagent  la  richesse,  sont 
dédaignées,  comment  l'industrie  de  l'homme  serait-elle  tentée  d'en  créer  de 
factices?  Ce  sont  ces  difficultés  inhérentes  à  la  nature  américaine  qu'il  n'est  pas 
donné  aux  nouveaux  législateurs  du  sud  de  résoudre  par  le  mécanisme  savant 
d'une  charte  écrite;  ce  sont  ces  éléments  épars.  indisciplinés,  que  le  triomphe  de 
l'indépendance  vient  mettre  en  jeu.  Aussi  cette  seconde  phase  de  l'émancipation 
est-elle  le  signal  d'une  vaste  et  confuse  dissolution  plutôt  que  d'un  essor  régulier 
et  nettement  déterminé.  Comme  aucun  sentiment  dominant  et  vivace  ne  remplit 
les  âmes  et  ne  les  dirige  vers  un  même  but,  comme  l'intérêt  commun  n'est  qu'un 
vain  mot  mal  interprété  ou  mal  compris,  l'accord  maintenu  par  les  nécessités  de 
la  guerre  entre  les  diverses  parties  de  l'Amérique  du  Sud  se  rompt  insensiblement. 
C'est  d'ailleurs  un  des  traits  distinctifs  de  l'ancien  système  colonisateur  de  l'Es- 
pagne d'avoir  semé  à  chaque  pas  les  haines,  les  jalousies,  les  divisions.  Ces  jeunes 
états  se  retirent  en  eux-mêmes  et  se  fractionnent  ;  issus  du  même  sang,  ayant  les 
mêmes  besoins,  parlant  la  même  langue,  ils  sont  animés,  les  uns  à  l'égard  des 
autres,  d'un  dédain  violent;  ils  se  mesurent  du  regard  avec  un  orgueil  hautain, 
cherchant  à  s'imposer  des  lois,  se  battant  pour  des  frontières  incertaines  et  inoc- 
cupées. Cette  faible  et  illusoire  unité  que  Bolivar  avait  un  moment  imposée  à 
quelques  provinces,  en  les  rassemblant  sous  le  nom  de  Colombie,  n'est  plus  rien 
elle-même  et  se  dissout  ;  ce  sont  trois  républiques  au  lieu  d'une  seule  :  la  Nouvelle- 
Grenade,  Venezuela  et  l'Equateur.  Les  mêmes  discordes  se  reproduisent  au  sein 
de  chaque  état,  causées  par  la  rivalité  de  races,  de  castes,  par  l'esprit  de  vengeance 
personnelle,  toujours  puissant  là  où  la  loi  n'existe  pas.  Il  n'est  donc  pas  de  chan- 
gement qui  n'en  prépare  un  autre;  il  ne  cesse  d'y  avoir,  dans  cette  société  tour- 
mentée, un  ferment  de  révolution  que  peut  faire  mûrir  à  son  profit  le  dictateur 
de  la  veille,  le  militaire  ambitieux,  l'employé  mécontent;  les  pronunciamienlos 
américains  se  font  souvent  pour  moins  que  cela,  —  par  caprice,  par  lassitude  de 
ce  qui  est.  Le  motif  reste  le  secret  de  ces  passions  inassouvies  qui  s'obstinent  à 
faire  de  l'Amérique  le  théâtre  grandiose  de  scènes  vulgaires.  N'est-ce  point  là 
l'histoire  récente  du  Nouveau-Monde  depuis  le  Mexique  jusqu'aux  régions  reculée»; 
de  la  République  Argentine? 

Il  est  utile  d'observer  attentivement  cette  longue  anarchie  comme  le  reste  du 
passé  de  l'Amérique,  pour  connaître  le  sens  des  événements  contemporains,  pour 


ET    LA     SOCIÉTÉ    ARGENTINE.  287 

saisir  l'obscure  origine  d'une  pensée  qui  tend  aujourd'hui  à  prévaloir,  et  qui  n'est 
rien  moins  que  civilisatrice  ;  elle  menace  d'envahir  toutes  les  contrées  du  sud,  et 
de  devenir  le  fond  de  leur  politique  :  c'est  Y  américanisme,  mot  barbare  comme 
la  chose  elle-même  !  trompeuse  satisfaction  donnée  aux  besoins  de  nationalité  que 
ressentent  ces  pays  nouveaux!  illusion  d'un  patriotisme  étroit,  inintelligent' et 
brutal!  Les  instincts  sauvages  et  les  préjugés  exclusifs  de  la  vieille  nature  espa- 
gnole se  confondent  pour  former  ce  type  national  dont  le  trait  saillant  est  une 
antipathie  déclarée  contre  les  autres  peuples;  plus  le  nombre  des  éniigrants  euro- 
péens s'est  accru,  plus  ce  sentiment  d'aversion  s'est  développé.  V américanisme, 
a  prouvé  son  existence  par  des  décrets  proscripteurs  contre  les  personnes,  par 
des  prohibitions  commerciales,  par  des  tentatives  renaissantes  pour  empêcher 
le  mélange  des  races.  Le  docteur  Francia  n'obéissait  pas  à  une  autre  impulsion, 
lorsque  après  la  guerre  de  l'indépendance  il  séquestrait  le  Paraguay  du  reste  du 
inonde  sous  peine  de  mort.  Ces  tendances  se  sont  montrées  plus  publiquement 
dans  une  occasion  récente.  Le  congrès  de  Nicaragua  a  solennellement  discuté,  l'an 
passé,  une  loi  d'exclusion.  «  Aucun  étranger,  disait  le  projet,  ne  pourra  se  marier, 
dans  l'état  île  Nicaragua,  avec  une  femme  du  pays,  ni  acquérir  d'immeubles,  de 
terres,  ni  de  mines,  ni  vendre  en  détail,  sans  qu'il  déclare  préalablement  que  son 
intention  est  de  se  naturaliser  en  produisant  l'assentiment  du  son  souverain.  — 
Si  quelque  femme  du  pays  se  marie  avec  un  étranger  qui  n'est  pas  naturalisé,  les 
deux  époux  auront  à  évacuer  immédiatement  ie  territoire,  et  les  autorités  ecclé- 
siastiques qui  auront  consacré  ces  mariages  souffriront  la  peine  déterminée  par 
la  loi...  —  Les  contrats  d'acquisition  d'immeubles  seront  nuls  et  de  nulle  va- 
leur, et  les  magistrats  qui  les  auront  reçus  perdront  la  jouissance  de  leurs  droits 
civils  pour  dix  ans,  et  paieront  une  amende  de  500  à  2,000  piastres.  —  Les  valeurs 
trouvées  dans  des  magasins  de  détail  appartenant  à  des  étrangers  seront  saisies 
au  profil  du  trésor  public...  »  Il  a  fallu  que  le  pouvoir  exécutif  s'arrêtât  devant 
les  conséquences  d'une  pareille  résolution,  et  la  renvoyât  au  congrès  comme  im- 
poli tique.  Les  débats  des  assemblées  sont  d'ailleurs  en  harmonie  avec  les  pen- 
chants ma!  déguisés  des  populations.  «  Le  commerçant,  dit  l'auteur  des  Questions 
américaines,  voudrait  éviter  la  concurrence  de  l'homme  plus  expérimenlé  que  lui, 
plus  capable  d'arriver  rapidement  à  la  fortune,  et,  au  fond  du  cœur,  il  demande 
qu'on  interdise  le  commerce  aux  étrangers,  sous  prétexte  qu'ils  enlèvent  l'argent 
du  pays;  l'ouvrier  voudrait  qu'on  ne  leur  permit  pas  l'industrie,  de  peur  d'avoir 
à  lutter  avec  des  rivaux  redoutables.  Le  prêtre  se  renferme  dans  une  intolérance 
antichrétienne,  pour  ne  point  assister  au  spectacle  d'une  différence  de  cultes  qui 
le  condamnerait  à  s'instruire,  afin  d'éclairer  ses  fidèles.  »  Dans  les  campagnes, 
c'est  une  haine  entière,  instinctive,  féroce.  L'idée  d'un  congrès  général,  discutée 
avec  une  si  vive  chaleur,  il  y  a  quelques  années,  au  delà  de  l'Atlantique,  et  forte- 
ment appuyée  par  le  général  Rosas,  procède  de  la  même  origine  que  le  triste  projet 
débattu  à  Nicaragua,  et  n'avait  pas  d'autre  but  que  de  fournir  à  V américanisme 
un  plus  vaste  théâtre,  de  le  constituer  en  puissance  publique.  Il  est  cependant  des 
états  qui  résistent  encore  à  cet  entraînement;  le  Chili  a  refusé  de  s'associer  au 
nouveau  droit  des  gens,  qui  tendait  à  fermer  à  l'Europe  l'entrée  des  fleuves  amé- 
ricains, et  la  paix  règne  depuis  quinze  ans  au  Chili.  Son  calme  développement 
sous  la  sage  administration  du  général  Bulnes  est  le  résultat  d'une  politique  plus 
douce.  Venezuela  se  dislingue  par  sa  tolérance,  par  la  facilité  de  ses  lois,  par  des 
habitudes  de  gouvernement  moins  exclusives.  Parmi  les  autres  états,  la  République 


l'américanisme 

Argentine  est,  sans  aucun  doute,  celui  ou  s'agite  avec  le  plus  d'énergie  ce  pro- 
blème décisif  d'où  dépendent  les  destinées  américaines,  où  se  produisent  avec  le 
plus  de  variété  et  de  spontanéité  dramatique  tous  les  phénomènes  particuliers  à 
un  tel  mouvement. 

Ce  fait  simple  et  profond,  mis  à  nu,  ne  ramène-l-il  pas  directement  à  la  source 
des  démêlés  que  l'Europe  a  trop  souvent  à  vicier  avec  l'Amérique  du  Sud?  Il  relève 
la  portée  de  ces  différends  qui,  au  point  de  vue  d'une  politique  peu  généreuse, 
semblent  d'abord  factices,  paraissent  le  fruit  d'une  alliance  imprudente  avec  les 
passions  aventureuses  de  nos  nationaux  que  conduit  vers  ces  parages  l'espoir 
d'une  prompte  fortune  ou  le  mystérieux  attrait  de  l'incorînu.  On  n'exprime  qu'une 
vérité  superficielle,  lorsqu'on  accuse  les  exigences  des  émigrants  européens,  et 
notamment  ia  témérité  naturelle  au  caractère  français,  sa  facilité  à  prendre  cou- 
leur dans  les  discordes  intérieures  des  autres  pays,  comme  cela  se  vo>t  aujour- 
d'hui sur  les  bords  de  la  Plata.  Il  faudrait  se  demander  avant  tout  si  ce  n'est  pas 
la  force  des  choses  qui  provoque  et  développe  ce  penchant,  qui  pousse  fatalement 
les  étrangers  à  se  ranger  dans  un  parti.  Les  émigrations,  —  même  les  émigrations 
françaises,  —  vivent  paisibles  et  neutres  là  où  elles  trouvent  des  garanties  pro- 
tectrices dans  les  lois,  dans  la  stabilité  des  gouvernements,  dans  une  politique 
équitable  et  tolérante;  mais  là  où  cette  sécurité  leur  manque,  là  où  elles  rencon- 
trent à  chaque  pas  la  menace,  l'bostilité,  où  la  défiance  à  leur  égard  est  près  d'être 
érigée  en  principe  de  droit  public,  elles  s'agitent  pour  se  défendre.  Doit-on  s'é- 
tonner qu'elles  ne  restent  pas  froides  entre  les  partis?  Ce  n'est  pas  une  préférence 
inopportune  pour  une  forme  politique  qui  explique  leur  action  et  dirige  le  choix 
qu'elles  font  d'un  drapeau  ;  elles  s'allient  naturellement  aux  hommes  dont  les 
tendances  leur  promettent  pour  l'avenir  la  sécurité.  Là  est  le  secret  des  difficultés 
qui  ont  surgi  en  Amérique,  et  qui  ne  sont  pas  encore  résolues.  Tout  le  reste  est 
secondaire  et  ne  vient  qu'à  l'appui  de  cette  explication.  M.  Sarmiento  a  raison  de 
dire  que  les  mots  manquent  dans  le  dictionnaire  usuel  de  la  politique  européenne 
pour  caractériser  une  situation  d'où  naissent  ces  sanglants  conflits,  qu'on  s'expose 
à  imiter  les  Espagnols  qui,  à  leur  débarquement  dans  ces  régions  nouvelles,  épui 
saient  leurs  connaissances  assez  succinctes  pour  désigner  tout  ce  qu'ils  voyaient; 
ils  donnaient  le  nom  du  lion  à  un  misérable  chat  sauvage,  le  nom  du  tigre  au 
jaguar  des  forêts.  Je  crains  que  nous  n'agissions  de  même  sous  un  aulre  rapport, 
et  que  nous  ne  soyons  dupes  d'une  illusion  en  adoptant  ces  termes  qualificatifs 
d'unitaires,  de  fédéralistes,  que  les  partis  se  renvoient  comme  une  injure,  et  qui 
n'expriment  aucune  réalité  vivante  ;  désignalions  arbitraires,  qui  ne  font  que 
déguiser  la  lutte  plus  profonde  et  plus  générale  engagée  entre  la  barbarie  na- 
tionale américaine  et  la  civilisation!  Cette  barbarie  est  tenace  et  puissante,  parce 
qu'elle  date  de  loin  ;  elle  a  ses  traditions  et  ses  mœurs  en  harmonie  avec  le  climat; 
elle  a  ses  héros,  —  hommes  de  destruction,  —  tels  que  Facundo  Quiroga;  ses 
politiques  adroits,  tels  que  Manuel  Rosas.  Là  où  elle  ne  peut  user  de  la  force,  elle 
emploie  l'astuce,  et  sait  rendre  nos  blocus  impuissants,  nos  expéditions  incer- 
taines; elle  joue  la  diplomatie  après  l'avoir  attirée  vers  ses  rivages  comme  pour 
se  mieux  faire  reconnaître  par  les  pouvoirs  européens;  on  sait  combien  de  consuls, 
de  chargés  d'affaires,  de  minisires  ont  dû  pacifier  la  Plata.  Lorsqu'elle  se  sent 
atteinte,  elle  a  recours  à  cette  comédie  évasive  des  négociations,  et  à  peine  le 
plénipotentiaire  chargé  de  la  paix  a-t-il  cinglé  de  nouveau  vers  l'Europe,  que  la 
résistance  reprend  son  cours,  opiniâtre  et  implacable.  Lutte  étrange  dont  le  ré- 


ET     LA    SOCIÉTÉ     ARGENTINE.  289 

sultat  définitif  n'est  pas  douteux  pour  nous  cependant!  Tel  est  l'un  des  épisodes 
les  plus  singuliers  et  les  plus  tragiques  assurément  de  l'histoire  contemporaine; 
il  se  lie  à  ce  mouvement  général  de  transformation  qui  s'accomplit  sur  bien  des 
points,  que  l'Angleterre  poursuit  dans  l'Inde,  après  l'avoir  réalisé  dans  l'Amé- 
rique du  Nord,  que  le  génie  de  la  France  a  porté  en  Afrique.  Ce  sont  les  mêmes 
symptômes,  les  mêmes  efforts  de  ia  civilisation  conquérante  et  le->  mêmes  répu- 
gnances du  monde  envahi.  Seulement  cette  fusion  doit  être  moins  violente  et 
moins  tardive  dans  l'Amérique  méridionale,  parce  qu'il  y  a  en  elie  le  germe  vivant 
du  progrès  moral,  auquel  il  ne  faut  qu'une  autre  culture.  Le  christianisme  n'a 
point  à  se  substituer  dans  ces  contrées  à  Sa  religion  de  Brahma  comme  aux  bords 
du  Gange,  ou  à  la  religion  mahomélane  comme  au  pied  de  l'Atlas.  Il  n'a  qu'à 
s'épurer  pour  que,  dans  une  voie  différente,  le  sud  du  Nouveau-Monde  suive 
l'exemple  du  nord. 

L'observation  des  voyageurs,  le  talent  d'éminents  écrivains,  ont  fait  connaître 
les  États-Unis.  Les  uns  et  les  autres  ont  fait  plus  que  décrire  les  institutions  poli- 
tiques, mesure  souvent  inexacte  de  l'état  d'un  pays;  ils  ont  pénétré  dans  les 
mœurs,  dans  ces  mille  détails  de  la  vie  privée  dont  le  secret  fait  comprendre  les 
phénomènes  de  la  vie  publique.  Il  n'y  aurait  pas  moins  d'intérêt  à  soumettre 
l'Amérique  du  Sud  à  la  même  analyse,  à  décrire  la  nature  empreinte  de  signes 
particuliers,  et  ses  coutumes  bizarres,  et  ses  passions  meurtrières.  Ce  serait  tout 
a  la  fois  une  œuvre  de  philosophe  et  de  voyageur,  de  poète  et  d'historien,  de 
peintre  de  mœurs  et  de  publicisle.  M.  Sarmiento  a  tenté  de  la  réaliser  dans  un 
petit  livre  publié  à  Santiago  du  Chili,  qui  prouve  que,  si  ia  civilisation  a  des 
ennemis  dans  ces  régions,  elle  peut  rencontrer  aussi  d'éloquents  organes.  C'est 
pour  lui  le  récit  de  faits  domestiques.  Or,  tandis  que  la  politique  européenne 
effleure  ces  questions  sans  les  résoudre,  se  fatigue  à  signer  des  traités  illusoires, 
et  s'arrête  à  l'embouchure  des  fleuves,  d'où  elle  ne  peut  apercevoir  les  causes 
réelles  des  difficultés  qu'elle  rencontre,  n'esl-îl  pas  curieux  d'entendre  le  témoi- 
gnage d'un  Américain  sur  les  crises  de  son  pays,  de  chercher  dans  une  œuvre 
venue  de  trois  mille  lieues  ce  que  le  Nouveau-Monde  pense  de  lui-même? 

L'auteur  de  Civilisation  et  Barbarie  est  un  de  ces  exilés  argentins  marquants 
par  l'intelligence  que  la  dictature  de  Rosas  a  successivement  éloignés  de  Buenos- 
Ayres  depuis  dix  ans.  Ces  proscrits  forment  comme  une  sorte  de  colonie  qs:i  s'est 
répandue  sur  tous  les  points  de  l'Amérique,  et  dont  le  principal  groupe  réside  à 
Montevideo;  chassés  de  l'une  des  rives  de  la  Plata,  ils  sont  allés  camper  sur 
l'autre.  On  a  représenté  Montevideo  comme  un  petit  Coblenlz;  Coblentz,  si  l'on 
veut!  mais  c'est  l'intelligence  qui  a  été  forcée  de  déserter  Bnenos-Ayres,  et  qui  se 
plaint  sur  le  rivage  opposé.  M.  Sarmiento,  jeune  encore,  pour  sa  part,  s'est  d'a- 
bord réfugié  au  Chili,  où  il  a  trouvé  la  faveur  du  gouvernement.  C'est  lui  qui  fut 
chargé,  au  moment  de  la  dernière  élection  du  général  Bulnes,  de  développer  les 
principes  de  la  nouvelle  administration.  Il  a  exposé  des  idées  élevées  et  utiles 
dans  plusieurs  journaux  de  Valparaiso  ou  de  Santiago,  dans  le  Mercure,  le  JViflL- 
tional.  et  plus  récemment  dans  le  Progrès,  où  a  paru  une  remarquable  suite  d'é- 
tudes sous  le  litre  de  Questions  américaines.  Il  a  eu  aussi  des  devoirs  plus  prati- 
ques à  remplir.  Le  gouvernement  chilien  Pavait  associé  à  ses  premiers  efforts 
pour  fonder  l'éducation  nationale,  en  le  mettant  à  ia  tète  d'une  école  normale. 
C'est  durant  son  séjour  à  Santiago,  qui  a  précédé  un  voyage  en  Europe,  que 
M.  Sarmiento  a  écrit  et  publié  cet  ouvrage,  neuf  et  plein  d'attrait,  instructif 


290  l'américanisme 

comme  l'histoire,  intéressant  comme  un  roman,  brillant  d'images  et  de  couleur. 
Civilisation  et  Barbarie  n'est  pas  seulement,  en  effet,  un  des  rares  témoignages 
qui  nous  arrivent  de  la  vie  intellectuelle  dans  l'Amérique  méridionale,  c'est  encore 
un  document  précieux;  c'est  le  tableau  animé  des  révolutions  de  la  République 
Argentine  qui  sont  comme  le  résumé  de  toutes  les  luttes  américaines.  Le  cadre 
choisi  par  M.  Sarmiento  est  heureux  d'ailleurs  :  il  a  peint  l'aspect  physique,  le  sol 
dans  sa  pittoresque  austérité  avant  d'y  placer  les  hommes;  il  a  décrit  d'abord  le 
théâtre  avant  de  suivre  le  drame  terrible  qui  s'y  déroule,  avant  de  retracer  surtout 
l'existence  orageuse  de  ce  héros  du  meurtre,  du  pillage,  de  toutes  les  passions 
sauvages,  de  ce  gaucho  qui  a  préparé  la  venue  d'un  autre  gaucho  plus  favorisé, 
de  Facundo  Quiroga,  dont  Rosas  est  le  successeur  légitime.  Sans  doute  la  passion 
a  dicté  plus  d'une  de  ces  pages  vigoureuses;  mais  il  y  a  dans  le  talent,  même 
exalté  par  la  passion,  je  ne  sais  quel  fonds  d'impartialité  dont  il  ne  peut  se  dé- 
faire, et  à  l'aide  duquel  il  laisse  aux  personnages  leur  vrai  caractère,  aux  choses 
leurs  exactes  couleurs. 

Rien  n'est  plus  curieux  que  la  peinture  de  cette  vie  argentine  dont  le  foyer 
inconstant  est  partout,  —  partout  ailleurs  que  dans  les  villes  où  l'influence  euro- 
péenne a  trouvé  plus  de  ressources  pour  s'établir.  Rien  n'est  frappant  comme 
cette  nature  et  ces  mœurs  dont  M.  Sarmiento  s'est  fait  l'historien.  Il  suffit  d'en 
saisir  les  traits  principaux  pour  connaître  les  causes  de  l'immobilité  morale  du  pays. 
Le  mal  qui  tourmente  la  République  Argenline,ainsi  que  le  dit  l'auteur  de  Civilisa- 
tion et  Barbarie,  c'est  son  extension  même;  le  désert  l'entoure  de  toutes  paris.  La 
solitude,  l'absence  de  toute  habitation  humaine,  sont  les  limites  incontestables  de 
chaque  province.  L'immensité  est  partout;  l'horizon  incertain  et  baigné  de  vapeurs 
ne  laisse  pas  même  voir  le  point  où  la- terre  finit,  où  le  ciel  commence.  Au  nord, 
ce  sont  des  forêts  d'une  incalculable  étendue  qui  avoisinenl  le  Chaco.  Eu  descen- 
dant vers  le  centre,  ces  forêts,  moins  épaisses,  se  changent  en  fourrés  de  buissons 
maigres  et  noueux,  jusqu'à  ce  qu'elles  aillent  se  perdre  vers  le  sud  dans  l'aride 
pampa,  dans  une  plaine  nue,  infinie,  sans  limites  et  sans  accidents.  Les  villes 
semées  dans  ce  vaste  espace  qui  sépare  le  haut  Pérou  de  la  Patagonie,  Buenos- 
Ayres,  Santa-Fé,  Corrientes,  qui  bordent  le  Parana  et  la  Plala,  Mendoza,  San-Juan, 
la  Rioja,  Calamarca,  Tucuman,  Salta,  qui  longent  les  Andes  chiliennes,  Santiago 
del  Estero,  San-Luis  et  Cordova  au  centre,  ont  eu  longtemps  une  vie  à  part,  et  ne 
donnent  pas  une  idée  de  la  physionomie  des  campagnes;  elles  n'ont  fait  que 
souffrir  des  irruptions  de  l'esprit  de  la  pampa.  Malgré  certaines  ondulations  de 
terrain  qui  finissent  par  former  quelques  sierras  comme  celles  de  Cordova  ou  de 
San-Luis,  le  signe  général  et  dislinctif  des  champs  argentins,  c'est  une  unité 
monotone  et  ininterrompue,  u  Celte  prolongation  de  plaines,  dit  M.  Sarmiento, 
imprime  à  la  vie  de  l'intérieur  une  teinte  asiatique  qui  ne  laisse  pas  que  d'être 
prononcée.  Souvent,  en  voyant  sortir  la  lune  tranquille  et  resplendissante  d'entre 
les  herbes  de  la  lerre,  je  l'ai  saluée  machinalement  de  ces  paroles  de  Volney  dans 
sa  description  des  ruines  :  la  pleine  lune  à  l'orient  s'élevait  sur  un  fond  bleuâtre 
aux  planes  rives  de  l'Euphrate.  Et,  en  effet,  il  y  a  dans  les  solitudes  argentines 
quelque  chose  qui  rappelle  à  la  mémoire  la  solitude  de  l'Asie;  l'esprit  trouve 
quelque  analogie  entre  la  pampa  et  les  plaines  du  Tigre  et  de  l'Euphrate.  Il  y  a 
quelque  parenté  entre  la  troupe  solitaire  de  charrettes  qui  traverse  nos  déserts 
pour  arriver,  après  quelques  mois  de  marche,  à  Buenos-Ayres  et  la  caravane  de 
chameaux  qui  se  dirige  vers  Smyrnc  ou  vers  Bagdad.  » 


ET     LA    SOCIÉTÉ     ARGENTINE.  2i)  1 

C  est  dans  ces  campagnes  que  s'agite  au  hasard  une  population  nomade,  une 
race  indomptée,  produit  des  races  diverses  qui  se  sont  mêlées  en  Amérique,  — 
Espagnols  et  indigènes,  —  et  atteinte  d'une  remarquable  inaptitude  pour  toute 
occupation  utile.  La  vie  pastorale  apparaît  comme  un  phénomène  naturel.  Dans  ces 
conditions,  il  n'y  a  point  à  tourmenter  la  terre  par  le  travail,  à  soumettre  le  cours 
des  fleuves  aux  exigences  d'une  industrie  et  d'un  commerce  absents  ;  le  peu  que 
rapporte  le  sol  suflil  à  vivre,  avec  ia  chair  de  quelque  bœuf  pris  au  lazo,  et  encore 
cette  existence  pastorale  apparaît  avec  des  circonstances  particulières.  Il  n'y  a 
point  de  véritable  association  dans  les  champs  argentins;  il  n'y  a  rien  qui  res- 
semble à  ia  tribu  arabe.  Ce  que  préfère  le  gaucho,  c'est  l'indépendance  indivi- 
duelle dans  son  sens  le  plus  absolu,  le  plus  illimité,  indépendance  qui  est  bien 
capable  momentanément  de  soumission,  mais  qui  ne  laide  pas  à  se  relever  dans 
sa  fougue  indisciplinée.  Maître  du  désert,  il  se  plaît  dans  son  vaste  et  stérile 
domaine;  il  semble  jaloux  qu'on  ravisse  celte  arène  à  sa  liberté;  il  y  passe  sa  vie 
et  le  parcourt  sans  le  peupler  réellement,  sans  y  former  d'établissement  qui 
repose  sur  une  communauté  d'intérêts.  De  là  vient  la  faiblesse  de  la  civilisation 
contre  ces  peuplades  errantes  et  dispersées.  Serait-ce  par  l'éducation  qu'elle 
pourrait  les  réformer  en  leur  communiquant  les  notions  sociales?  Mais  où  serait 
l'utilité  d'une  école  ouverte  à  des  enfants  disséminés  à  dix  lieues  à  la  ronde?  Il 
en  est  de  même  de  la  religion  dans  la  pratique.  Le  clocher  n'a  pas  la  puissance 
qu'il  conserve  dans  nos  pays;  il  ne  domine  pas  son  petit  monde,  ne  ramène  pas 
chaque  jour  une  population  fidèle  qui  trouve  dans  le  culte  un  lien  de  plus.  Là, 
le  pasteur  est  sans  troupeau,  l'église  est  déserte.  Quelques  gauchos  peut-être  s'y 
arrêtent  par  hasard,  au  passage,  souvent  sans  descendre  de  cheval.  La  chaire  n'a 
pas  d'auditoire,  et  le  prêtre  lui-même,  corrompu  par  l'inaction,  fait  ce  seuil  aban- 
donné. Il  va  chercher  le  mouvement,  et  finit  par  employer  sa  supériorité  morale 
à  créer  quelque  parti  et  à  s'en  faire  le  chef.  Ce  qui  reste  de  religion  dans  les  cam- 
pagnes pastorales,  c'est  une  vague  tradition  chrétienne,  reçue  de  l'Espagne,  mêlée 
de  superstitions  grossières,  qui  n'entraîne  point  de  culte,  et  qui  a  l'apparence  de 
la  religion  naturelle.  Le  peu  de  pratique  qui  subsiste  n'est  pas  sans  bizarrerie.  S'il 
passe  dans  ces  solitudes  quelque  commerçant  des  villes,  c'est  à  lui  qu'on  demande 
le  baptême  pour  les  enfants.  Il  n'est  pas  rare  même  de  voir  des  jeunes  gens  se 
présenter  à  l'onction  en  domptant  quelque  cheval  fougueux;  cette  dernière  cir- 
constance n'est  pas  assurément  à  leurs  yeux  moins  importante  que  le  baptême. 

Telles  sont  en  réalité  les  conditions  de  l'existence  du  gaucho.  Il  n'a  rien  qui  le 
moralise;  il  vit  au  hasard,  au  jour  le  jour.  Les  travaux  agricoles  ou  industriels, 
qui  supposent  un  certain  développement  social,  lui  sont  inconnus.  L'essentiel  pour 
lui,  c'est  de  s'accommoder  à  la  nature  sauvage  qui  l'entoure.  Le  gaucho  excelle 
dans  tous  les  exercices  physiques  qui  exigent  la  force  et  l'adresse.  Jeune  encore, 
il  s'habitue  à  poursuivre  les  taureaux,  à  lutter  contre  eux,  et  à  s'en  emparer  en 
les  enchaînant  dans  des  lacs  armés  de  boules.  Le  maniement  du  cheval  est  surtout 
son  occupation  favorite.  C'est  le  premier  travail  de  l'enfant  lorsqu'il  sait  marcher. 
Le  gaucho  fait  du  cheval  un  instrument  docile;  il  le  dompte  et  l'assouplit  à  toutes 
ses  volontés,  à  tous  ses  caprices;  il  finit  par  ne  plus  faire  qu'un  avec  lui.  A  peine 
levé,  le  matin,  sa  première  pensée  est  pour  son  cheval;  il  s'élance  sur  son  dos  et 
lui  fait  franchir  d'immenses  espaces.  Il  s'en  sert  pour  accomplir  des  actes  d'une 
audace  prodigieuse,  se  jetant  à  dessein  à  travers  les  haies,  les  précipices,  se  lais- 
sant aller  à  terre  et  se  relevant  aussitôt  sans  interrompre  sa  course  rapide.  C'est 
TOME  iv.  20 


L  AMERICANISME 

ce  qui  faisait  dire  au  général  Mancilla  pendant  le  blocus  de  Buenos-Ayres  :  «  Eh  ! 
que  nous  veulent  ces  Européens,  qui  ne  savent  pas  seulement  galoper  toute  une 
nuit?  »  Ce  développement  des  facultés  physiques,  celte  habitude  constante  du 
danger,  font  naître  chez  le  gaucho  un  suprême  et  compatissant  dédain  pour 
l'homme  sédentaire  des  cités,  qui,  comme  le  dit  l'auteur,  «  peut  avoir  lu  beau- 
coup de  livres,  mais  qui  ne  sait  pas  terrasser  un  taureau  sauvage  et  lui  donner  la 
mort;  qui  ne  saura  se  pourvoir  d'un  cheval  en  rase  campagne,  à  pied,  sans  le 
secours  de  quelqu'un;  qui  n'a  jamais  arrêté  un  tigre  et  ne  l'a  pas  reçu  le  poi- 
gnard d'une  main  et  le  poncho  de  l'autre  pour  le  lui  mettre  dans  la  gueule,  en 
lui  perçant  le  cœur  et  en  l'étendant  à  ses  pieds.  »  Et  ce  dédain  se  reflète  sur  son 
visage  sérieux  et  allier.  Il  n'a  que  du  dégoût  pour  nos  habitudes,  nos  usages,  nos 
vêtements,  qui  lui  montrent  partout  la  contrainte  comme  le  signe  des  sociétés 
policées. 

Fier  de  son  indépendance  et  de  sa  supériorité  brutale,  l'habitant  des  cam- 
pagnes argentines  s'inquiète  peu  de  la  misère  qui  envahit  sa  cabane  délabrée,  du 
désordre  qui  y  règne,  de  la  saleté  qui  s'y  étale,  résultats  inévitables  de  ses  pen- 
chants oisifs  ou  de  la  fausse  direction  de  son  activité.  Le  mouvement  de  la  civili- 
sation, cependant,  a  jeté  là,  sur  les  lieux  mêmes,  un  vivant  contraste  à  la  pauvreté 
et  à  l'incurie  naliona'es  Ce  sont  les  colonies  allemandes  et  écossaises  établies  au 
sud  de  Br.r-nos-Ayres  qui  offrent  ce  contraste.  M.  Sarmiento  en  fait  une  descrip- 
tion heureuse.  «  Là,  dit-il,  les  maisonnettes  sont  peintes  ;  le  (levant  de  l'habitation 
est  toujours  propre,  orné  de  fleurs  et  d'arbustes  gracieux.  L'ameublemeut  est 
simple,  mais  complet;  la  vaisselle  de  cuivre  ou  d'étain  est  toujours  reluisante. 
Le  iit  est  paré  de'  rideaux  el  les  habitants  sont  dans  un  mouvement  et  une  action 
continuels.  En  élevant  des  vaches,  en  faisant  du  beurre  et  des  fromages,  quelques 
familles  sont  pat  venues  à  faire  des  fortunes  qui  leur  ont  permis  de  se  retirer  à 
la  ville  pour  y  jouir  des  commodités  de  la  vie.  »  Mais  l'exemple  est  inutile  :  le 
bourg  national  est  l'indigne  revers  de  cette  médaille.  Ici  des  enfants  sales  et  cou- 
verts de  haillons  vivent  .vec  une  liieute  de  chiens.  Les  hommes  s'étendent  pares- 
seusement sur  le  sol,  lorsque  la  le.tte  ne  les  appelle  pas.  Partout  se  révèlent  la 
malpropreté  et  l'indigence. 

Les  vestiges  d'association  qui  apparaissent,  à  défaut  de  tout  autre  lien  moral, 
dans  ces  contrées  peu  étudiées,  sont  curieux  à  observer.  Les  gauchos  ne  se 
réunissent  pas  pour  lètirs  intérêts,  pour  leurs  affaires;  ils  se  retrouvent  cepen- 
dant sur  un  point  désigné,  lis  se  rendent  des  alentours  dans  quelque  taverne 
connue  sous  le  nom  de  pvljwria,  et,  dans  ce  club  sauvage,  ils  se  donnent  des  nou- 
velles des  animaux  égares  d«  leurs  troupeaux;  on  apprend  en  quel  lieu  le  tigre  a 
été  vu,  où  on  a  saisi  la  trace  du  lion.  Des  courses  se  préparent  où  on  peut  juger 
des  meilleurs  ehev:uix,  el  parfois  cette pulperia  devient  un  véritable  cirque  olym- 
pique. Là  aussi  se  vident  les  querelles  à  l'aide  du  couteau,  dont  le  gaucho  se  sert 
avec  une  habileté  singulière;  le  couteau  ne  le  quitte  pas  plus  que  son  cheval; 
c'est  son  arme  d'honneur  et  son  instrument  unique  dans  toutes  ses  occupations. 
Il  joue  avec  lui  comme  on  jouerait  aux  dés,  et,  à  la  moindre  provocation,  souvent 
sans  provocation,  il  le  brandit  dans  l'air  et  est  prêt  à  se  mesurer,  fftl-ce  avec  un 
inconnu.  Son  but  n'est  pas  de  tuer  son  adversaire,  mais  de  le  marquer  d'une 
entaille  dans  le  visage,  de  lui  laisser  un  signe  indélébile  de  son  adresse.  Il  n'est 
pas  rare  de  voir  des  gauchos  dont  la  figure  est  couverte  de  cicatrices,  peu  pro- 
fondes d'ailleurs.  Ordinairement  la  dispute  s'engage  pour  la  gloire  de  vaincre, 


ET     LA    SOCIÉTÉ     ARGENTINE.  295 

par  amour  de  la  renommée.  Un  grand  cercle,  dit  M.  Sarmiento,  se  forme  autour 
des  combattants,  el  les  yeux  suivent  avec  passion  et  avidité  le  scintillement  des 
couteaux  sans  cesse  agités.  Lorsque  le  sang  coule  en  abondance,  les  spectateurs 
se  croient  obligés  en  conscience  à  clore  la  lutte.  Arrive-t-il  un  malheur,  le  meur- 
trier a  toutes  les  sympathies,  et  on  lui  donne  le  meilleur  chenal  pour  se  sauver 
dans  des  parages  lointains,  où  il  est  accueilli  par  la  compassion  et  une  sorte  de 
respect.  Si  une  ombre  de  justice  tente  de  le  poursuivre,  il  lui  tient  tête,  et  souvent 
la  réduit  à  le  laisser  continuer  son  chemin.  Rosas,  pendant  son  séjour  dans  la 
pampa,  avait  fait  de  son  estancia  un  asile  pour  ces  lutteurs  malheureux;  mais. 
en  sa  qualité  de  gaucho  propriétaire,  il  bornait  là  sa  protection  :  il  n'accueillait  que 
les  assassins  et  point  les  voleurs. 

I.e  seul  mol  évidemment  capable  de  définir  l'autorité  possible  dans  ces  con- 
trées, —  quelque  nom  qu'elle  prenne,  celui  de  juge  ou  de  commandant  des  cayn- 
pagnes,  —  c'est  la  force  brutale.  Le  juge  ne  se  fait  pas  reconnaître  par  son 
caractère,  par  son  équité;  il  se  fait  respecter  par  !;  terreur  qu'inspire  son  nom. 
Avant  tout,  il  a  besoin  de  courage  :  il  faut  qu'il  subjugue  la  barbarie  par  son 
audace.  C'est  d'ordinaire  quelque  gaucho  fameux  ramené  à  une  vie  plus  résiée,  il 
n'applique  point  de  lois,  i!  juge  d'après  sa  conscience  ou  ses  passions.  Il  rend  la 
sentence  et  invente  à  son  gré  le  châtiment.  lîien  ne  vient  diriger  et  régler  son 
action,  qui  n'a  d'autres  bornes  que  sa  volonté.  L'exercice  de  ce  pouvoir  entier  et 
arbitraire  appartient  Prtcore  plus  au  commandant  de  campagne,  personnage  plus 
élevé  que  le  juge.  C'est  le  gouvernement  des  cilés  qui  est  censé  le  nommer;  mais 
cette  suzeraineté  n'est  qu'une  illusion,  il  est  accepté  plutôt  que  désigné,  accepté 
en  raison  de  l'empire  qu'il  a  su  prendre  sur  les  campagnes  et  des  craintes  perpé- 
tuelles qu'ont  les  villes  de  celte  puissance  en  réalité  indépendante  et  hostile.  C'est 
dans  les  pulpe  vins  surtout  que  grandissent  ces  renommées-  c'est  là  que  ces  chefs 
redoutables  commencent  d'asseoir  leur  influence,  en  brilla  dans  les  exercices 
du  corps,  en  domptant  un  cheval  mieux  que  tout  autre,  en  poussant  ait  dernier 
degré  de  l'art  l'escrime  du  couteau,  en  frappant,  en  un  mot,  l'esprit  des  gauchos 
assemblés  par  la  supériorité  de  la  force  et  de  la  souplesse.  Les  mêmes  traits  de 
domination  absolue  se  retrouvent  dans  toute  la  hiérarchie  du  pouvoir.  Le  cupataz, 
qui  conduit  à  travers  les  pampas  son  convoi  de  charrettes,  comme  le  chef  des 
caravanes  asiatiques,  a,  dans  sa  sphère,  un  droit  semblable  a  celui  des  autorités 
plus  hautes.  Au  moindre  signal  d'insubordination  dans  son  escorte,  le  empala» 
frappe  l'insolent  :1e  sa  dure  cravache.  Si  la  ■résistance  se  prolonge,  il  saute  à  bas 
de  son  che\'3i,  le  coutelas  a  la  main,  et  revendique  promptemenl  son  droit  d'une 
façon  sanglante.  Ces  assassinats  sont  des  exécutions  dont  personne  ne  conteste  la 
légitimité.  La  répression,  à  vrai  dire,  est  aussi  légitime  que  la  révolte  :  c'est  un 
fait  brutal. 

Le  caractère  argentin  sVntretienl  ainsi  dans  sa  démoralisation,  s'énerve  dans 
des  luîtes  nu  dès  passe-temps  barbares.  A  an  certain  point  de  vue,  toutefois,  on 
ne  peut  nier  l'étrange  grandeur,  la  profondeur  mystérieuse  que  lui  impriment  les 
accidents  physiques  qui  l'environnent  <  t  l'assiègent  de  toutes  parts.  L  incertitude 
de  sa  vie  dans  des  lieux  qu'il  dispute  aux  bêtes  sauvages  donne  au  gaucho  une 
résignation  stcïque,  une  indifférence  superbe  pour  la  mort  violente  qui  se  trans- 
forme aisément  en  bouiilanl  courage  dès  qu'on  lui  offre  un  but  à  atteindre,  Le 
simple  spectacle  de  la  nature  n'est  pas  moins  puissant  sur  lui.  S'il  s'arrête  un 
instant  et  se  recueille  dans  le  désert,  en  présence  de  I  immensité  qui  se  déroule, 


294  l'américanisme 

quelles  impressions  devront  lui  rester?  «  Il  jette  les  yeux  autour  de  lui  et  ne  dis- 
lingue rien  qui  borne  sa  vue;  plus  i!  enfonce  le  regard  dans  cet  horizon  incertain, 
vaporeux,  indéfini,  plus  il  le  voit  s'éloigner,  plus  il  en  est  fasciné,  confondu,  plus 
il  se  laisse  aller  à  la  contemplation  et  au  doute.  Où  finit  ce  monde  qu'il  veut  en 
vain  pénétrer?  il  l'ignore.  Qu'y  a-t-il  au  delà  de  ce  qu'il  voit?  la  solitude,  le 
danger,  la  mort!  L'homme  qui  se  meut  au  milieu  de  ces  scènes  se  sent  assailli  de 
craintes  et  d'incertitudes  fantastiques,  de  songes  qui  le  préoccupent,  bien 
qu'éveillé...  »  Suivons  encore,  avec  M.  Sarmiento,  le  campagnard  argentin  dans 
une  de  ces  circonstances  qui  rendent  la  vie  du  désert  si  grandiose.  La  tranquillité 
même  de  la  solitude  est  faite  pour  l'agiter  et  laisser  dans  son  esprit  des  impres- 
sions ineffaçables.  Que  sera-ce  des  bouleversements  de  la  nature,  qui  ont  aussi 
leur  caractère  particulier?  Rien,  en  effet,  en  Amérique,  ne  se  produit  dans  des 
proportions  communes,  ni  le  calme  ni  la  tempête.  Comment  le  gaucho,  dont  l'or- 
ganisation s'ébranle  au  moindre  souffle,  demeurerait-il  insensible,  <c  lorsque  dans 
une  soirée  paisible  et  sereine  une  nuée  épouvantable  s'amoncelle  sans  qu'il  sache 
d'où  elle  vient,  embrasse  en  un  instant  le  ciel,  et  que  tout  à  coup  le  bruit  du  ton- 
nerre annonce  la  tourmente,  donnant  froid  au  voyageur  qui  retient  son  haleine  de 
peur  d'attirer  sur  sa  tête  un  des  mille  éclats  de  la  foudre  qui  tombe  autour  de  lui? 
Il  voit  l'obscurité  succéder  à  la  lumière;  la  mort  est  partout  ;  un  pouvoir  terrible, 
invincible,  le  fait  subitement  rentrer  en  lui  même  et  lui  fait  sentir  son  néant  au 
milieu  de  cette  nature  irritée...  Ce  sont  tour  à  tour  des  masses  de  ténèbres  qui 
obscurcissent  le  jour,  et  des  masses  d'une  lueur  livide,  tremblante,  qui  illumine 
en  un  moment  les  ténèbres  et  laisse  voir  à  des  dislances  infinies  la  pampa  sillonnée 
par  la  foudre  rapu'.e...  Ce  sont  là  des  images  qui  ne  sauraient  s'effacer.  Aussi, 
quand  la  tempête  passe,  le  gaucho  reste  triste,  pensif,  sérieux,  et  la  succession  de 
la  lumière  et  des  ténèbres  continue  dans  son  imagination,  de  même  que  le  disque 
du  soleil,  lorsque  nous  le  regardons  fixement,  nous  reste  longtemps  dans  la 
rétine...  Demandez-lui  qui  la  foudre  frappe  de  préférence,  et  il  vous  introduira 
dans  un  monde  d'idées  religieuses  et  morales  mêlées  de  faits  naturels  mal  com- 
pris, de  traditions  superstitieuses  et  grossières.  »  Il  y  a  clans  ces  scènes  naturelles 
un  fonds  de  poésie  que  l'Argentin  sent  vivement,  qu'il  recueille  avidement  dans 
son  imagination  énergique  et  enthousiaste.  M.  Sarmiento  remarque  avec  raison 
comme  un  trait  saillant  les  dispositions  poétiques  que  de  tels  spectacles  déve- 
loppent chez  lui.  Sans  doute  il  n'en  résulte  pas  un  art  savant  qui  ait  ses  lois  rigou- 
reuses et  ses  préceptes  fixes.  La  poésie  de  l'Argentin  est  libre  et  naïve  comme 
celle  de  tous  les  peuples  sans  culture.  Cette  muse  agreste  a  des  chants  qui  reflètent 
avec  ingénuité  les  mœurs  nationales.  L'instinct  existe,  et  il  est  parfois  la  source 
de  délicatesses  qui  tempèrent  la  rudesse  des  coutumes  barbares.  Ainsi  celui  qui 
possède  le  don  de  la  poésie,  —  fût-il  atteint  et  convaincu  de  civilisation,  —  est 
honoré  comme  un  être  privilégié,  marqué  d'un  signe  divin.  Dans  une  circonstance, 
un  jeune  et  remarquable  écrivain  de  Buenos-Ayres,  l'auteur  d'un  poème  sur  la 
pampa,  —  la  Cauliva,  ■ —  s'était  fixé  pendant  quelque  temps  à  la  campagne.  La 
renommée  de  ses  vers  avait  précédé  M.  Echeverria,  et  les  gauchos  l'entouraient 
de  respect  et  d'affection  ;  si  quelque  nouveau  venu  donnait  des  marques  de 
dédain,  on  lui  disait  tout  bas  :  «  C'est  un  poète!  »  et  toute  prévention  hostile 
s'apaisait  devant  ce  beau  titre.  Heureux  et  magnifique  privilège  de  la  poésie,  de 
préoccuper  la  nature  humaine  dans  tontes  les  conditions,  d'être  un  besoin  pour  les 
populations  barbares  et  pour  les  sociétés  les  "plus  polies,  d'apparaître  à  celles-ci 


ET    LA     SOCIÉTÉ     ARGENTINE.  295 

comme  le  résumé  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  élevé  et  de  plus  pur  dans  l'intelli- 
gence, à  celles-là  comme  un  mystère  sacré  et  vénérable  entre  le  ciel  et  l'homme  ! 

Ceci  n'est  que  l'esquisse  des  mœurs  générales  de  la  pampa.  En  pénétrant  plus 
avant,  en  s'y  arrêtant  davantage,  on  peut  voir  naître  de  ces  habitudes,  de  ces  ten- 
dances du  peuple  argentin,  des  types  originaux  fortement  accusés,  auxquels  il  n'a 
mauqué,  pour  nous  devenir  familiers,  qu'un  pinceau  habile,  une  plume  capable  de 
leur  donner  cette  seconde  vie  de  la  poésie  plus  durable  que  la  vie  réelle.  Voyez  le 
portrait  que  M.  Sarmienlo  fait  du  rastreador,  —  l'homme  qui  suit  à  la  trace.  Tout 
gaucho  est  rastreador.  Au  milieu  des  vastes  plaines  où  les  chemins  et  les  sentiers 
se  croisent  dans  toutes  les  directions,  où  les  troupeaux  errent  sans  être  parqués, 
il  distinguera  entre  mille  la  piste  d'un  animal,  ne  l'eftt-il  point  vu  depuis  un  an; 
il  reconnaîtra  à  la  trace  d'un  cheval  s'il  est  libre  ou  prisonnier,  s'il  est  chargé  ou 
non  chargé  ;  il  vous  dira  la  date  de  son  passage.  liien  n'est  plus  commun  que  cette 
sagacité  :  ce  sont  les  rudiments  de  celte  science  populaire,  c'est-à-dire  ce  qui  est  à 
la  portée  de  ions  ;  mais  il  y  a  en  outre  le  rastreador  de  profession,  chez  lequel  la 
puissance  de  l'organe  de  la  vue  est  poussée  jusqu'à  la  divination. 

Le  rastreador  est  un  homme  important  dans  le  pays,  sérieux  et  respecté,  sou- 
vent même  redouté,  car  un  mol  de  lui  peut  sauver  ou  perdre  le  coupable  qui  se 
cache.  Ses  assertions  font  loi  devant  les  tribunaux  inférieurs,  s'il  est  permis  d'em- 
ployer le  mot  tribunal.  Lorsqu'un  vol  a  été  commis  à  la  faveur  de  la  nuit,  le  pre- 
mier soin  qu'on  prend,  c'est  de  chercher  la  trace  du  voleur  ;  si  incertaine,  si 
faible  qu'elle  soit,  on  la  recouvre  pour  que  le  vent  n'achève  pas  de  la  faire  dispa- 
raître, et  le  rastreador  est  appelé;  il  voit  celle  trace  et  la  suit,  ayant  à  peine 
besoin  de  la  regarder  de  temps  en  temps,  comme  s'il  voyait  en  relief  ces  vestiges, 
imperceptibles  pour  un  autre  œil;  il  parcourt  les  chemins  ou  les  rues,  traverse 
des  ruisseaux,  des  jardins,  franchit  les  murs  et  arrive  droit  à  la  personne  qu'il 
cherche.  «  Voilà  l'homme,  »  dit-il.  Il  n'en  faul  pas  plus  pour  prouver  le  délit. 
Celui-là  même  qui  esl  ainsi  découvert  ne  cherche  point  à  nier.  Le  rastreador  est 
un  témoin  irrécusable,  c'est  comme  le  doigl  de  Dieu  qui  désigne  la  victime  ;  il  esl 
vrai  aussi  que  ce  témoignage  esl  sûr  et  rarement  empreint  d'erreur.  Si  le  ras- 
treador esl  excité  par  les  obstacles,  si  sa  réputation  est  engagée  dans  une  re- 
cherche, si  son  amour-propre  est  remué,  il  parvient  à  d'étonnants  résultats.  C'est 
ce  qui  arriva  à  un  de  ces  limiers  célèbres  du  nom  de  Calibar,  à  liuenos-Ayres.  Il 
avait  été  mis  à  la  poursuite  d'un  condamné  à  mort  qui  s'était  évadé.  Ce  malheureux 
chercha  vainement  à  se  sauver  en  profilant  de  tous  les  accidents  du  terrain,  en 
traversant  de  longs  espaces  sur  la  pointe  du  pied,  en  se  jetant  dans  un  cours  d'eau, 
en  revenant  sur  ses  pas.  A  chaque  nouvelle  difficulté,  Calibar  s'écriait  :  «  Com- 
ment pourrais-tu  m'échapper?  »  Et  il  trouva  le  fugitif  en  effet.  C'est  une  chasse 
avec  toutes  ses  circonstances,  faite  non  au  moyen  de  l'odorat,  mais  de  la  vue,  ce 
qui  est  plus  étrange.  Tel  était  l'effroi  qu'inspirait  Calibar,  qu'en  1831  des  prison- 
niers politiques  n'avaient  pas  osé  tenter  une  évasion  avant  d'avoir  obtenu  de  lui 
qu'il  serait  malade  pendant  les  premiers  jours.  Cet  homme,  dont  la  renommée  est 
fabuleuse  dans  les  provinces,  après  avoir  exercé  quarante  ans  ce  métier,  vit  encore 
à  Buenos-Ayres.  Ne  pouvant  plus  rien  par  lui-même,  il  cherche  à  inculquer  sa 
science  à  ses  enfants.  C'est  le  Nestor  de  ces  chercheurs  à  la  vue  profonde  et  sagace. 

Le  bar/ueatto  esl  aussi  un  des  types  saillants  des  mœurs  argentines  comme  le 
rastreador,  niais  avec  un  autre  caractère.  Ce  qui  dislingue  le  baqueano,  c'est  une 
connaissance  exacte  et  minutieuse  de  tout  le  pays,  des  recoins  les  plus  cachés  de 


296  l'américanisme 

la  plaine,  de  la  forêt,  de  la  montagne;  il  connaît  le  terrain  pied  à  pied  ;  il  porte 
dans  sa  tète  la  seule  carte  géographique  qui  existe  de  ces  régions  solitaires.  Si  la 
route  qu'il  suit  est  traversée  par  un  petit  chemin  ,  il  sait  où  remonte  le  chemin  , 
d'où  il  part,  où  il  va.  Les  mille  sentiers  qu'il  rencontre  dans  un  espace  de  cent 
lieues  lui  son  également  familiers.  Il  n'ignore  aucun  des  gués  secrets  des  fleuves; 
s'il  est  dans  un  marais  fangeux  un  seul  endroit  où  l'on  puisse  passer  sans  périr,  cet 
endroit  ne  lui  est  point  inconnu.  Lorsqu'un  vopgeur,  égaré  dans  quelque  partie 
de  la  pampa  où  il  n'y  a  point  de  voie  battue,  le  prend  pour  guide  et  lui  demande 
de  le  conduire  vers  un  lieu  éloigné,  il  s'arrête,  semble  sonder  un  instant  l'horizon, 
considère  le  sol,  fixe  la  vue  sur  un  point,  et  se  met  à  galoper  avec  la  rectitude 
d'une  flèche  jusqu'à  ce  qu'il  change  de  direction  par  des  motifs  qu'il  ne  dit  pas, 
et,  courant  ainsi  jour  et  nuit,  i!  arrive  au  but  désiré  sans  notable  erreur.  Le 
baqucano  a  d'ailleurs  des  moyens  infaillibles  de  se  reconnaître  même  dans  l'obs- 
curité de  la  nuit.  Il  s'approche  des  arbres  et  les  observe,  ou  bien  il  descend  de 
cheval  et  examine  quelques  bruyères;  cela  lui  suffit  pour  qu'il  reparte  tranquille, 
sans  se  presser,  insensible  aux  plaintes  de  ses  compagnons.  Dans  les  moments  plus 
graves,  il  arrache  des  herbes  sur  divers  points,  il  en  flaire  la  racine,  la  mâche  afin 
de  s'assurer  du  voisinage  de  quelque  lac  d'eau  salée  ou  d'eau  douce,  et  alors  il 
peut  aisément  se  remettre  dans  son  chemin.  Le  baqueano  est  un  homme  indis- 
pensable à  un  chef  d'armée ,  à  un  général  qui  dirige  une  expédition,  car  seul  il 
possède  les  renseignements  nécessaires  pour  faire  réussir  ses  desseins.  Non-seule- 
ment il  connaît  tous  les  secrets  du  pays,  mais  il  peut  annoncer  l'ennemi  à  dix 
lieues  de  distance,  d'après  le  mouvement  des  daims,  des  autruches  qui  fuient. 
Quand  l'ennemi  se  rapproche,  il  juge  sa  force  à  l'épaisseur  de  la  poussière  qu'il 
soulève,  et  va  jusqu'à  fixer  le  nombre  des  hommes  qui  s'avancent  ;  le  chef  se  règle 
sur  ses  indications,  presque  toujours  infaillibles.  On  trouve  rarement  un  baqueano 
infidèle.  Tout  est  signe  révélateur  pour  lui  dans  le  désert  :  voit-il  voltiger  les 
condors  et  les  corbeaux  dans  un  coin  du  ciel,  il  saura  dire  s'il  y  a  quelque  bande 
cachée,  si  c'est  un  camp  récemment  abandonné  ou  simplement  un  animal  mort, 
proie  vulgaire  de  ces  oiseaux  avides.  Cette  science  est  l'affaire  de  la  vie.  Le  gé- 
néral Rivera,  de  la  Banda  orientale,  est  le  plus  illustre  des  baqueanos;  il  n'est 
peut-être  pas  un  arbre  dans  la  République  de  l'Uruguay  qu'il  ne  connaisse.  Con- 
trebandier, car  il  l'a  été  avant  d'être  patriote,  général,  président,  proscrit,  il 
reste  toujours  baqueano  au  fond  ;  c'est  cette  science  de  la  terre  qui  a  fait  sa 
fortune. 

Certaines  localités  seulement,  dit  M.  Sarmiento,  possèdent  \e  gaucho  malo,  le 
mauvais  gaucho,  sorte  d'outlaw,  de  proscrit  farouche  jeté  en  dehors  de  son  moude 
habituel,  et  qui  va  cacher  sa  demeure  dans  les  broussailles  épaisses  de  la  pampa. 
Il  lui  est  arrivé  quelques  malheurs,  tels  que  de  commettre  des  assassinats  saus 
nombre,  de  s'échapper  par  un  meurtre  nouveau  des  mains  de  la  justice,  et  celle-ci 
le  poursuit  depuis  longtemps,  mais  sans  résultat.  Voyez-le  se  diriger  vers  le  dé- 
sert, sans  hâte,  sans  forfanterie,  dédaignant  même  de  retourner  la  tête.  Il  ne 
redoute  pas  les  atteintes  de  ceux  qui  le  pourchassent,  il  est  le  mieux  monté  de  la 
pampa,  et  cela  se  conçoit,  puisqu'il  choisit  sur  tous  les  chevaux  de  la  contrée, 
qu'il  connaît  mieux  que  Napoléon  ne  connaissait  ses  soldats,  et  dont  il  dispose 
comme  s'il  en  était  le  propriétaire.  C'est  d'ailleurs  la  seule  espèce  de  vol  qu'il  se 
permette  :  le  vol  du  cheval  constitue  sa  profession;  mais  cet  audacieux  fugitif  qui 
attaque  une  ronde  entière  de  justice  ne  veut  pas  passer  pour  un  bandit,  pour  un 


ET     LA     SOCIÉTÉ     ARGENTINE.  297 

brigand  ordinaire  :  aussi  se  fait-il  un  point  d'honneur  de  respecter  les  voyageurs, 
df  ne  point  attenter  à  leurs  jours;  il  y  a  en  lui  beaucoup  de  traits  du  bandit  espa- 
gnol retiré  dans  la  sierra,  et  toujours  prêt  à  faire  quelque  irruption  dans  la  société 
avec  laquelle  il  a  divorcé,  sous  le  prétexte  de  quelque,  vengeance  solennelle.  Le 
gaucho  malo  est  moins  abhorré  que  plaint  ;  son  nom  n'est  pas  prononcé  sans 
respect;  ses  prouesses  sont  partout  répétées  au  désert;  sa  gloire  remplit  la  cam- 
pagne. Parfois,  ajoute  l'auteur*  il  se  présente  à  quelque  réunion  de  bons  gauchos 
avec  une  jeune  tille  enlevée  par  lui;  il  se  mêle  à  quelque  danse,  puis  disparaît 
sans  laisser  de  trace.  Un  autre  jour,  il  va  fiapper  à  la  porte  de  !a  famille  offensée, 
l'ait  descendre  de  son  cheval  la  jeune  fille  qu'il  a  séduite,  et,  peu  ému  par  les 
malédictions  des  parenls  qui  l'accompagnent,  il  s'achemine  tranquillement  vers 
sa  demeure  sans  limites.  Le  gaucho  maio  se  plaît  surtout  à  voyager  dans  la  cam- 
pagne de  Cordova  et  de  Sanla-Fé,  on  peut  le  voir  quelquefois  traverser  la  pampa, 
précédé  d'une  petite  troupe  de  chevaux.  Grave  et  réservé,  s'il  rencontre  quelqu'un, 
il  passe  silencieux,  à  moins  d'être  interpellé.  Ce  proscrit  vagabond  a  la  misan- 
thropie sceptique  d'un  héros  de  Byron;  c'est  le  Lara  ou  le  Conrad  du  désert. 

Il  est  une  autre  destinée  exceptionnelle  qui  n'est  pas  moins  curieuse;  c'est  celle 
du  chanteur,  du  barde  argentin,  qui  ne  diffère  pas  du  barde  de  l'Europe  au  moyen 
âge.  Ce  gaucho  troubadour  erre  de  canton  en  canton,  sans  résidence  fixe,  couchant 
là  où  la  nuit  le  surprend;  il  est  l'hôte  des  fêles,  des  réunions,  et  il  mêle  la  poésie 
et  la  musique  pour  animer  les  danses,  pour  réjoiir  les  festins.  Chaque  pulperia 
tient  en  réserve  une  guitare  qui  lui  est  destinée  et  dont  il  s'empare  dès  qu'il  ar- 
rive; les  gauchos  font  cercle  autour  de  lui,  et  il  chante  les  héros  de  la  pampa 
poursuivis  par  la  justice,  la  déroute  et  la  mort  de  quelque  vaillant  gaucho  malo, 
la  catastrophe  de  Quiroga  ou  ses  propres  aventures,  ses  amours  mêlées  de  tragiques 
péripéties.  Sa  poésie  est  l'idéalisation  de  cette  vie  de  révolte,  de  dangers,  de  bar- 
barie. M.  Sarmiento  la  caractérise  en  traits  qui  sont  ceux  de  toute  poésie  populaire  : 
«  Plus  narrative  que  sentimentale,  dil-il,  elle  abonde  en  images  tirées  de  la  vie 
champêtre,  de  la  vie  du  cheval,  des  scènes  du  désert,  ce  qui  la  rend  métaphorique 
el  pompeuse.  Lorsqu'il  raconte  ses  prouesses  ou  celles  de  quelque  bandit  renommé, 
il  ressemble  à  l'improvisateur  napolitain  :  il  est  désordonné,  inégal;  tantôt  il 
s'élève  à  une  véritable  hauteur  poétique,  tantôt  il  se  perd  eu  un  récit  insipide  et 
vulgaire.  Le  chanteur  possède  son  répertoire  de  poésies  populaires ,  ses  stances 
ses  huilains,  ses  dizains...  Parmi  ces  compositions,  i!  en  est  qui  laissent  voir  une 
inspiration  et  un  sentiment  réels.  »  Il  faut  regretter  que.  M.  Sarmiento  n'ait  pas 
recueilli  ,  s'il  l'a  pu,  quelques-uns  de  ces  chants,  qu'il  n'ait  pas  moissonné  ces 
fleurs  poétiques  de  la  pampa  pour  nous  en  faire  sentir  de  plus  près  le  parfum 
sauvage. 

Aucun  des  signes  qui  révèlent  un  système  général  et  enraciné,  un  ordre  de 
choses  capable  sinon  de  durée,  du  moins  d'une  résistance  opiniâtre  et  terrible,  ne 
manque,  on  le  voit,  à  ce  monde  inculte  et  rustique;  i!  sVst  arrapgé  pou?  vivre 
au  sein  d'une  nature  primitive  sans  essayer  de  la  transformer,  sans  songer  qu'il 
y  eût  autre  chose  à  faire  qu'à  s'accoutumer  à  ses  conditions,  à  triompher  de  son 
immensité  par  une  certaine  pénétration  dans  les  organes,  el  à  combattre  à  main 
armée  les  dangers  qu'elle  recèle.  Il  a  son  organisation,  pour  ainsi  dire,  dans  ia 
désorganisation  ,  tant  les  causes  de  soi.  immobilité  sont  devenues  normales,  tant 
les  mœurs  sont  puissantes  et  difficiles  à  remplacer.  On  ne  saurait,  sans  s'exposer 
à  une  suite  d'erreurs  ,  mépriser  ces  détails  familiers  que  donne  M.  Sarmiento. 


298  l'américanisme 

L'état  des  campagnes  argentines  te!  que  le  peint  l'auteur,  tel  qu'il  existait  en  1810, 
n'a  point  changé  essentiellement,  en  effet.  L'esprit  est  le  même,  les  circonstances 
seules  diffèrent,  circonstances  créées  par  l'insurrection  de  l'indépendance.  Ces 
forces  physiques  si  développées,  ces  dispositions  belliqueuses  qui  se  gaspillaient 
autrefois  en  coups  de  poignard,  celte  activité  désœuvrée  et  inquiète,  trouvent 
dès  lors  un  chemin  tout  frayé  pour  se  montrer  an  jour.  C'est  cet  élément  aveugle, 
mais  plein  de  vie,  d'instincts  hostiles  à  la  civilisation  européenne  et  à  toute  orga- 
nisation régulière  ,  ennemi  de  la  monarchie  comme  de  la  république  parce  que 
toutes  les  deux  venaient  de  la  cité  et  traînaient  après  elles  les  exigences  de  l'ordre, 
la  sujétion  à  l'autorité,  que  la  révolution  de  1810  vient  affranchir,  arrachera  son 
obscurité  pour  le  jeter  sur  un  théâtre  où  il  prend  bientôt  un  caractère  audacieux 
et  agressif.  Le  mouvement  de  la  vie  publique  pénètre  dans  te  pulperia,  et  de  là 
naîtront  ces  associations  guerrières  ,  ces  montoneras  provinciales,  armées  des 
campagnes,  rivales  des  armées  disciplinées,  et  qui  épuiseront  celles-ci  dans  des 
rencontres  partielles,  par  des  surprises,  autant  qu'en  leur  imposant  d'insuppor- 
tables fatigues.  Des  chefs  s'élèveront  dans  la  pampa,  qui,  selon  les  événements, 
feront  plier  les  villes  devant  leur  pouvoir  brutal  ;  tel  est  le  sort  de  Santa-Fé  devant 
Lopez,  de  Cordova  devant  Bustos,  de  Santiago  del  Eslero  devant  Ibarra,  de  la 
Rioja  devant  Quiroga,  jusqu'à  ce  qu'un  autre  commandant  de  campagne,  Rosas, 
vienne,  selon  l'expression  de  M.  Sarmiento,  planter  le  poignard  du  gaucho  au 
cœur  de  l'élégante  Buenos-Ayres.  Le  but  n'est  point  autre  sur  tous  les  points. 
C'est  la  force,  seule  loi  reconnue  dans  les  campagnes,  qui  se  substituera  aux  essais 
de  société  civile  tentés  par  quelques  esprits  généreux  ;  l'ignorance  grossière  tuera 
dans  les  cités  l'éducation  naissante,  i'oisiveté  sauvage  se  révoltera  contre  l'in- 
dustrie. La  justice  sommaire  et  violente  de  la  pampa  ira  s'établir  dans  les  villes 
mêmes  et  les  livrera  à  quelque  club  sanguinaire,  comme  la  mazorca  de  Buenos- 
Ayres.  Ainsi  la  puissance  qui  tend  à  enlacer  la  jeune  république  a  tous  ses  anté- 
cédents au  désert.  Chose  intéressante  à  observer,  que  l'altitude  de  celte  barbarie 
durant  tout  le  cours  de  la  révolution  américaine!  D'abord  elle  fait  alliance  avec 
les  villes  noblement  altérées  d'indépendance  et  nourries  des  idées  philosophiques 
du  xvme  siècle,  pour  saper  la  domination  séculaire  de  l'Espagne;  puis  elle  reste 
neutre  dans  la  lutte,  ou  plutôt  elle  est  également  hostile  à  l'influence  de  la  mé- 
tropole et  à  la  civilisation  européenne,  au  nom  de  laquelle  la  révolution  s'accom- 
plit. C'est  ainsi  qu'on  voit,  dès  cette  première  époque,  un  chef  de  gauchos, 
Artigas ,  se  séparer  avec  ses  bandes  de  l'armée  argentine  prêle  à  combattre  les 
troupes  espagnoles;  mais  la  barbarie  nationale  n'élait  point  encore  assez  sûre 
d'elle-même  pour  exclure  ensemble  ces  deux  influences  et  se  mettre  à  leur  place. 
Enfin,  quand  l'Espagne  est  vaincue,  en  présence  des  partis  intérieurs  qui  se  di- 
visent dans  le  choix  d'une  forme  de  gouvernement,  elle  sent  sa  force  une  et  com- 
pacte, elle  s'agite,  gagne  du  terrain,  et  s'avance  comme  une  marée  montante. 
L'esprit  barbare  fond  sur  toutes  les  institutions  civiles  ébauchées  avec  la  fureur 
d'un  vautour  retenu  d'abord  prisonnier  en  face  de  sa  proie  et  qui  se  voit  libre 
tout  à  coup.  Si  quelque  circonstance  de  celle  grande  lutte  doit  surprendre,  c'est 
que  les  partis  qui  se  disputaient  le  pouvoir  dans  les  villes  aient  pu  se  faire  un 
instant  illusion  sur  l'utilité  du  secours  qu'ils  venaient  demander  à  cette  force  sau- 
vage, sans  idées  et  sans  principes;  elle  n'avait  aucune  préférence  pour  le  système 
édéral,  lorsqu'elle  s'alliait  aux  fédéralistes  contre  les  unitaires  personnifiés  dans 
M.  Rivadavia;  elle  n'élait  poussée  par  aucun  sentiment  de  fidélité  à  une  tradition 


ET     LA    SOCIÉTÉ     ARGENTINE.  299 

religieuse ,  lorsqu'elle  soutenait  la  catholique  Cordova  contre  Bnenos-Ayres ,  qui 
proclamait  la  liberté  îles  cultes  ;  elle  était  simplement  barbare.  Ce  qu'elle  aperce  • 
vait  dans  les  idées  d'unilé,  de  centralisation,  ou  dans  la  tolérance  religieuse, 
c'étaient  des  manifestations  élevées  de  la  civilisation.  Indifférente  au  fond  aux 
prétentions  des  partis  qui  régnaient  dans  les  villes,  elle  ne  s'associait  à  l'un  d'eux 
que  pour  s'introduire  dans  leurs  débats  et  arriver  à  les  absorber,  à  confondre  les 
deux  pensées  politiques  dans  une  même  défaite. 

J'ai  indiqué  quelques-uns  des  hommes  publics  de  cette  invasion   barbare. 
Rosas  est  celui  qui  frappe  le  plus  au  premier  abord  ;  plus  habile  ou  plus  heureux 
que  les  autres  chefs  de  la  campagne  argentine,  il  s'est  fait  livrer  par  eux  le  pou- 
voir suprême,  puis  il  a  su  les  annuler  par  la  ruse  ou  par  la  violence;  il  est  resté 
seul  en  vue.  Mais,  avant  lui,  il  y  a  un  personnage  qui  résume  avec  une  crudité 
plus  caractéristique  peut  être  tous  les  instincts,  les  passions,  les  ardeurs  brutales 
de  la  pampa  :  c'est  Facundo  Quiroga,  bizarrement  affublé  du  titre  de  général  et 
d'excellence.  Quiroga  est  le  type  du  gaucho  malo.  Tel  il  apparaît  dans  sa  vie  privée 
jusqu'en   1820,  comme  dans  sa  vie  publique  depuis  celte  époque  jusqu'à  sa  fin 
sinistre  et  inexpliquée.  Sa  nature  est  vraiment  celle  de  ce  paire  rebelle  et  vaga- 
bond, souillé  de  meurtres,  qui  va  nourrir  au  désert  sa  haine  contre  toute  espèce 
de  joug.  Sa  jeunesse  se  passe  dans  l'indiscipline.  Enrôlé  successivement  dans  les 
arribenos  (troupes  de  l'intérieur)  et  dans  l'armée  des  Andes  qui  allait  révolutionner 
le  Chili,  il  déserte  deux  fois  parce  qu'il  y  a  là  une  autorité  qui  lui  pèse,  un  habit 
qui  l'oppresse,  une  tactique  qui  règle  ses  pas,  tandis  qu'il  lui  faut  la  vie  à  cheval, 
la  vie  d'émotions  fortes,  de  dangers  imprévus;  il  faut  l'air  et  l'espace  à  sa  fougue 
sauvage  et  indomplable.  Quiroga  avait  une  organisation  capable  de  tous  les  excès, 
de  toutes  les  violences.   La  lutte  était  un  besoin  pour  lui.   «  Non-seulement  il 
aimait  à  se  battre,  dit  une  note  recueillie  par  M.  Sarmienio,  mais  encore  il  payait 
pour  trouver  un  adversaire;  il  se  plaisait  a  insulter  les  plus  habiles.  Il  avait  une 
aversion  invincible  pour  tous  les  hommes  convenables,  pour  ce  qu'on  nomme  en 
langage  américain  la  gente  décente.  »  La  note  ajoute  qu'il  ne  croyait  à  rien,  qu'il 
n'a\ait  jamais  prié  Dieu  ;  la  religion  est  aussi  une  dépendance.  Le  jeu  était  une 
de  ses  passions,  et  elle  s'était  développée  de  bonne  heure  en  lui.  Il  lui  est  arrivé, 
durant  la  première  période  de  sa  vie,  d'être  envoyé  au  Chili  pour  mener  des  con- 
vois, et  de  tout  perdre,  même  ses  chevaux,  avant  son  retour.  D'autres  fois,  en 
reprenant  son  vagabondage  après  avoir  gagné  quelques  piastres,  il  s'arrêtait  dans 
une  pulperia  et  jouait  cette  petite  fortune  avec  la  même  frénésie  qu'il   mit  plus 
tard  à  jouer  les  doublons  d'or,  fruits  de  ses  rapines.   Ce  qui  distingue  toujours 
Facundo,  c'est  l'emportement  avec  lequel  il  se  livre  à  tous  ses  penchants.  Sa 
colère  prenait  quelquefois  des  proportions  effrayantes;  sa  voix  s'enrouait,  ses 
regards  se  changeaient  en  coups  de  poignard,  et  il  ne  s'arrêtait  pas  même  devant 
l'inoffensive  faiblesse  des  femmes,  des  enfants  ou  des  vieillards.  Quiroga  a  tous 
les  traits  du  gaucho  malo  ordinaire;  mais  il  a  de  plus  que  lui  en  même  temps  une 
persistance  de  volonté,  un  instinct  de  domination  qui  rappellent  à  un  plus  grand 
rôle.  Sans  frein  pour  lui-même,  il  est  tourmenté  du  besoin  de  commander  aux 
autres;  il  a  une  avidité  singulière  de  pouvoir,  de  jouissances,  et  ne   néglige  rien 
pour  acquérir  le  droit  de  tout  faire.  Sa  supériorité  naturelle  sur  les  hommes  qui 
l'entourent,  son  aptitude  à  les  dominer  et  à  se  mètre  promptement  au  premier 
rang,  se  laissent  voir  dans  toutes  les  situations,  soit  que,  manœuvre  encore  sans 
gloire,  à  Mendoza,  il  se  fasse  le  patron  de  ses  compagnons  de  travail,  et  reçoive 


500  l'américanisme 

d'eux  le  surnom  d'cl  padre,  —  le  père,  —  soit  que  plus  tard,  devenu  commandant 
de  campagne,  il  réunisse  autour  de  lui  les  bandes  pastorales  pour  les  ameuter 
contre  les  villes  et  s'élever  par  elles  sur  son  pavois  guerrier.  Quiroga  a  plus  que 
les  habitudes  vulgaires  de  la  barbarie,  il  en  a  le  génie.  De  là  viennent  sa  puissance 
et  sa  réputation.  Facundo  était  bien  l'ait  pour  être  le  héros  du  désert.  C'est  l'idéal 
de  la  force  brutale  qui  vient  saisir  l'esprit  populaire.  Les  gauchos,  dans  leurs 
réunions  de  la  pampa,  l'admirent  el  le  célèbrent;  le  chanteur  fait  la  chronique 
rimée  de  sa  vie  et  de  ses  exploits  ;  il  n'est  pas  jusqu'à  l'extérieur  de  sa  personne 
qui  ne  frappe  el  n'aide  à  la  fascination  :  ses  cheveux  noirs  et  bouclés,  en  tombant 
sur  son  front  et  sur  ses  yeux,  lui  formaient  une  sorte  de  couronne  et  donnaient  à 
sa  figure  l'aspect  d'une  tête  de  Méduse. 

L'imagination  publique  poétise  son  héros  à  sa  façon;  elle  va  chercher  chacun 
de  ses  actes  dans  le  mystère  du  passé  et  se  plaît  à  le  raconter.  Voyez,  au  début,  ce 
gaucho  qui  échappe  à  la  justice  après  quelque  meurlre  :  il  s'enfuit  précipitamment 
de  San-Luis  et  s'enfonce  dans  la  travcsia,  son  harnais  sur  l'épaule,  en  attendant 
qu'il  trouve  un  cheval  ;  mais  à  peine  a-t-il  fait  quelques  lieues  dans  le  désert  qu'il 
a  à  combaltre  un  péril  plus  grand  que  la  faim  ou  la  soif.  Il  entend  un  rugissement 
lointain  :  c'est  la  voix  aiguë  et  prolongée  du  tigre,  qui  a  la  propriété,  tout  motif 
de  crainte  à  part,  d'imprimer  aux  nerfs  un  tressaillement  involontaire,  comme  si 
la  chair  s'agitait  d'elle-même  à  ce  cri  de  mort.  Chaque  fois  que  ce  rugissement  se 
renouvelle,  il  devient  plus  distinct;  le  tigre,  enivré  par  l'odeur  du  sang  humain, 
se  rapproche  sans  perdre  un  instant  la  trace  de  sa  victime,  et  le  malheureux  gaucho 
n'aperçoit  pour  tout  moyen  de  salut  qu'un  caroubier  assez  éloigné.  Facundo,  ; — 
car  ce  gaucho,  c'est  lui,  —  marche  droit  à  l'arbre  qu'il  a  aperçu,  et,  malgré  la 
faiblesse  du  tronc  qui  se  plie  sous  son  poids,  il  peut  arriver  jusqu'à  la  cime  où  il 
cherche  à  se  tapir  dans  le  feuillage.  M.  Sarmienlo  n'a  pas  négligé  la  scène  drama- 
tique qui  se  passe  alors.  «  Le  tigre,  dit-il,  s'avançait  à  pas  précipités  en  flairant  le  sol 
el  poussant  des  rugissements  plus  fréquents  à  mesure  que  la  trace  était  plus 
fraîche.  Arrivé  au  point  où  le  gaucho  avait  quitlé  le  chemin  pour  se  jeter  à  travers 
champs,  le  tigre  passe  outre  et  perd  la  piste  ;  furieux,  il  s'arrête,  tourbillonne  sur 
lui-même,  lorsque  enlin  il  aperçoit  le  harnais  qu'il  déchire  d'un  coup  de  griffe  et 
dont  il  f3it  voler  les  lambeaux.  Plus  irrilé  encore  de  ce  mécompte,  il  cherche  de 
nouveau  la  piste,  la  retrouve,  et,  ûxant  en  l'air  ses  regards,  il  découvre  l'objet  de 
ses  poursuites  à  travers  les  rameaux  du  caroubier.  Dès  lors  le  tigre  cessa  de  rugir; 
il  s'avança  en  bondissant,  tourna  autour  de  l'arbre,  en  mesura  la  hauteur  d'un 
regard  allumé  par  la  soif  du  sang,  s'appuya  plusieurs  fois  sur  le  tronc  qu'il  faisait 
osciller;  puis,  voyant  qu'il  ne  pouvait  atteindre  le  gaucho,  il  s'étendit  à  terre, 
ballant  ses  flancs  avec  sa  queue,  les  yeux  fixés  sur  sa  proie,  la  gueule  enlr'ouverle 
el  desséchée.  Cela  dura  ainsi  deux  heures.  La  posture  contrainle  du  gaucho,  la 
fascination  terrible  qu'exerçait  sur  lui  le  regard  sanguinaire  du  tigre,  commen- 
çaient d'épuiser  ses  forces,  déjà  il  sentait  s'approcher  le  moment  où  il  ne  pourrait 
plus  résister  à  celte  puissance  d'attraction  à  laquelle  il  était  soumis,  lorsqu'un 
bruit  vague  de  chevaux  au  galop  lui  rendit  un  peu  d'espérance  et  de  vigueur... 
En  effet,  c'étaient  ses  amis  qui,  après  avoir  reconnu  la  trace  du  tigre,  accouraient 
à  tout  hasard  pour  chercher  à  le  sauver,  s'il  était  temps  encore  »  Un  instant  plus 
tard,  l'animal  était  audacieusemenl  pris  dans  les  lazos,  el  Facundo,  en  se  jetant 
sur  lui  le  poignard  à  la  main,  pouvait  se  venger  de  sa  cruelle  agonie.  Telle  est 
l'une  des  scènes  de  la  vie  de  Quiroga  dont  l'imagination  populaire  s'est  emparée 


ET    LA    SOCIÉTÉ     ARGENTINE.  501 

avidement.  Peut-être  y  a-t-il  quelque  exagération  dans  les  détails;  mais  le  fond 
est  vrai  et  ne  saurait  passer  pour  une  de  ces  fictions  qu'on  mêle  au  récit  de  la 
jeunesse  des  grands  hommes.  Quiroga  a  été  nommé  depuis  le  tigre  des  plaines,  — 
el  tigre  de  los  llanos ! 

La  même  élrangelé  sauvage  se  montre  encore  dans  une  circonstance  plus  dé- 
cisive, dans  l'acte  par  lequel  cet  orgueilleux  bandit  réussit  à  se  faire  amnistier,  à 
obtenir  l'oubli  pour  ses  exploits  de  gaucho  malo.  Faeundo,  qui,  malgré  sa  har- 
diesse, ne  trompait  pas  toujours  la  justice  de  la  cité,  avait  et"  saisi  et  enfermé 
dans  la  prison  de  San-Luis  où  se  trouvaient  alors  (1818)  des  officiers  espagnols 
pris  au  Chili  par  l'armée  de  San-Martin.  Un  jour,  ces  captifs,  lassés  par  les  souf- 
frances et  les  humiliations,  tentent  une  évasion,  et,  pour  s'assurer  des  complices, 
ils  vont  ouvrir  les  cachots  des  coupables  ordinaires.  Quiroga  accepte-l-il  cette 
liberté  qui  lui  est  offerte?  Non,  il  la  refuse,  comme  s'il  ne  voulait  rien  devoir  qu'à 
lui  même.  Tout  à  coup  il  secoue  ces  fers  qu'on  vient  imprudemment  d'ôter  de  ses 
mains;  il  se  précipite  avec  une  rage  aveugle  sur  ses  libérateurs  étonnés,  fend  le 
groupe  des  révoltés,  laissant  les  morts  après  lui,  et  comprime  la  sédition.  Le  cri- 
minel s'était  fait  bourreau.  Quiroga  cédait  peut-être  à  un  besoin  de  lugubre  van- 
lerie,  mais  il  se  faisait  honneur  de  quatorze  cadavres.  Quelque  singulier  que  cela 
paraisse,  c'est  de  cet  acte  que  date  sa  réconciliation  avec  le  gouvernement;  il 
semble  désormais  ennobli  et  lavé  des  taches  qui  le  souillaient.  Ce  trait  ne  peint-il 
pas  l'homme  et  la  société?  Ces  fers  brandis  dans  l'air  par  Quiroga  et  tournés 
contre  quelques  malheureux  officiers  espagnols  sont  restés  dans  la  mémoire  du 
peuple  des  campagnes  comme  un  signe  de  sa  prédestination,  comme  un  énergi- 
que symbole.  Lui-même  il  aimait  à  rappeler  ces  faits  de  son  existence  agitée  ; 
mais  il  aimait  aussi,  en  les  racontant,  à  ne  point  déchirer  tout  à  fait  le  voile  qui 
permet  les  hypothèses  fabuleuses.  Il  sentait  le  pouvoir  du  mystère  sur  les  masses  : 
ne  l'a-t-on  pas  vu  plus  d'une  fois,  dans  le  cours  de  sa  carrière,  subjuguer  la  popu- 
lation pastorale  qui  lui  obéissait  en  s'altribaant  des  inspirations  surnaturelles? 
Le  titre  d'envoyé  de  Dieu  que  lui  décernaient  quelques  prédicateurs  fanatiques  de 
Cordova,  défendant  l'inquisition  contre  le  mouvement  des  idées  de  Buenos-Ayres, 
flattait  également  sa  vanité,  favorisait  ses  desseins  et  son  ascendant. 

Maintenant,  qu'un  homme  d'un  caractère  si  rudement  trempé,  doué  de  ces 
penchants  irrésistibles,  se  produise  sur  une  scène  plus  vaste,  dans  une  sphère  où 
se  débattent  des  intérêts  publics,  où  s'agitent  des  questions  générales,  il  deviendra 
ce  que  Faeundo  a  été  en  réalité,  le  plus  puissant  instrument  de  guerre  contre  la 
civilisation.  11  déterminera  l'insurrection  de  la  barbarie  qui  se  groupera  autour  de 
lui  comme  autour  d'un  chef  attendu.  Quiroga.  rentrant  dans  la  Kioja  revêtu  du 
prestige  de  sa  récente  action  de  San-Luis,  couvert  de  celte  gloire  sanglante  qui 
environne  son  nom,  peut  librement  asseoir  son  empire  parmi  les  gauchos.  C'est 
déjà  un  personnage  public  et  dont  l'appui  est  envié.  La  meilleure  condition  qui 
pût  servir  à  l'établissement  de  ce  pouvoir  indépendant  et  distinct,  objet  de  ses 
vœux,  devait  se  trouver  dans  la  faiblesse  même  de  l'autorité  régulière.  Deux  fa- 
milles riches  et  antiques,  les  Davila  et  les  Ocampo,  se  disputaient  traditionnelle- 
ment la  prééminence  dans  la  Rioja,  se  poursuivaient  mutuellement  de  leurs 
inimitiés  héréditaires,  cornue  ces  familles  qui  remplissaient  de  leurs  querelles 
l'Italie  du  moyen  âge,  les  Orsini  et  les  Colonna,  ou  les  Capulets  et  les  Montaigus. 
La  loge  maçonnique  de  Lantoro  opéra  un  instant  un  rapprochement  qui  pouvait 
devenir  profitable  à  la  ville  et  à  la  république;  elle  unit  dans  une  tendre  alliance 


502 


L  AMERICANISME 


le  Roméo  et  la  Juliette  de  l'Amérique.  La  politique  de  Buenos-Ayres,  qui  favorisa 
cette  réconciliation,  celte  union  d'une  Davila  et  d'un  Ocampo,  avait  un  autre  but, 
celui  de  déposséder  de  leurs  fiefs  les  deux  maisons,  et  de  substituer  à  leur  in- 
fluence l'influence  du  gouvernement  central;  mais  le  gouverneur  étranger  envoyé 
dans  la  Rioja  tomba  bientôt,  et  l'antagonisme  n'en  subsistait  pas  moins  entre  les 
deux  familles.  Ce  que  n'avait  pu  faire  la  politique  bienveillante  de  Buenos-Ayres, 
la  politique  barbare  le  fit  bien  autrement.  L'une  de  ces  familles,  dans  un  triomphe 
passager,  alla  chercher  un  appui  dans  la  plume;  ce  fut  un  Ocampo  qui  tendit  la 
main  à  Quiroga,  grandit  ce  chef  de  gauchos  en  le  nommant  commandant  de  cam- 
pagne, ou  du  moins  reconnut  son  pouvoir  déjà  réel  et  constaté,  et  lui  demanda 
son  secours:  il  n'en  fallait  pas  davantage.  «  C'est  là  un  moment  solennel  et  criti- 
que dans  l'histoire  moderne  de  tous  les  peuples  pasteurs  de  la  République  Argen- 
tine, dit  justement  M.  Sarmiento;  il  y  a  un  jour  où,  par  la  nécessité  d'un  appui 
extérieur,  ou  bien  par  la  crainte  qu'inspire  déjà  un  homme  audacieux,  on  le  choisit 
pour  commandant  de  campagne.  C'est  le  cheval  des  Grecs  que  les  Troyens  s'em- 
pressent d'introduire  dans  la  cité.  »  Les  Ocampo  et  les  Davila  disparaissent  les 
uns  après  les  autres  dans  de  petites  et  sanglantes  révolutions,  auxquelles  viennent 
se  mêler  mille  incidents  inutiles  à  rechercher,  vainement  dilatoires  et  qui  ne  font 
que  rendre  plus  inévitable  le  seul  résultat  digne  d'intérêt,  l'avènement  plein  et 
entier  de  Quiroga.  «  Facundo,  génie  barbare,  s'empare  de  son  pays,  ajoute  l'au- 
teur, les  traditions  du  gouvernement  s'effacent,  les  formes  se  dégradent,  les  lois 
sont  un  jouet  dans  des  mains  ignorantes,  et,  au  milieu  de  cette  destruction  impi- 
toyable, on  ne  substitue  rien,  on  n'établit  rien.  L'inoccupation  et  l'incurie  sont  le 
bien  suprême  du  gaucho.  .Si  la  Rioja  avait  eu  des  statues,  comme  elle  avait  des 
docteurs,  ces  statues  auraient  servi  pour  attacher  les  chevaux.  »  Le  même  mouve- 
ment s'accomplit  avec  une  simultanéité  remarquable  dans  les  campagnes  où  domi- 
nent Lopez,  Bustos,  Iharra;  le  pouvoir  de  ceux-ci,  bien  qu'aussi  étendu  dans  les 
limites  où  il  s'exerce,  bien  que  dirigé  par  les  mêmes  inspirations,  conserve  toute- 
fois un  caractère  plus  local.  Ils  ne  sont  pas  sortis  de  leurs  provinces,  et  n'ont  pas 
songé  à  donner  un  autre  champ  à  leur  ambition.  Quiroga,  au  contraire,  est  un 
fugitif  de  tous  les  pays  :  originaire  de  la  Rioja,  il  a  été  élevé  à  San-Juan,  il  a  vécu 
à  Mendoza,  il  a  erré  dans  les  rues  de  Buenos-Ayres;  il  connaît  la  république  en- 
tière, et  a  laissé  partout  un  peu  de  sa  renommée.  Goûtant  un  plaisir  inouï  à  se  voir 
revêtu  d'une  autorité  sans  bornes  là  même  où  s'est  passée  son  enfance  obscure  et 
orageuse,  il  étend  plus  loin  son  regard.  C'est  ce  qui  lui  assigne  une  place  plus 
éminente,  une  importance  plus  générale  et  plus  décisive,  indépendamment  de  l'é- 
nergie plus  vivace  qu'il  déploie  ;  c'est  ce  qui  semblerait  le  destiner  à  devenir  l'âme, 
le  chef  victorieux  et  définitif  de  la  barbarie,  s'il  ne  s'était  trouvé  un  homme  plus 
rusé,  plus  habile,  moins  dégradé  aussi,  et  qui  avait  l'avantage  d'être  plus  rappro- 
ché du  siège  du  gouvernement  central  :  c'est  le  commandant  de  la  campagne  de 
Buenos-Ayres. 

Les  années  qui  s'écoulent  ne  font  que  hâter  la  marche  de  ce  drame  saisissant, 
et  rendre  son  développement  plus  net,  plus  impérieux.  Telle  est  la  force  secrète 
de  l'esprit  pastoral,  personnifié  en  quelques  chefs  de  gauchos,  qu'il  en  vient  à  ne 
plus  se  contenter  désormais  de  victoires  partielles;  les  commandants  de  la  cam- 
pagne, enivrés  de  leurs  succès,  déjà  se  concertent  entre  eux,  et  forment  une  ligue 
redoutable  contre  la  politique,  restée  européenne,  du  pouvoir  central  qui  réside  à 
Buenos-Ayres.  Ce  n'est  plus  une  ville  qu'il  faut  conquérir,  c'est  tout  un  ensemble 


ET     LA    SOCIÉTÉ    ARGENTINE.  Ô0~> 

d'institutions  naissantes  et  à  peine  ébauchées  qu'il  faut  effacer  du  sol  argentin  par 
l'épée  ou  par  le  poignard.  Le  parti  éclairé  qui  a  dirigé  jusque-là  la  révolution, 
qui  s'est  nourri  de  tous  les  principes  d'humanité,  de  liberté,  proclamés  en  Eu- 
rope, se  trouve,  au  moment  où  il  cherche  à  constituer  définitivement  la  république 
d'après  ces  pensées,  face  à  face  avec  cet  élément  nouveau,  trop  méconnu  peut- 
être  par  lui.  trop  flatté  tour  à  tour  ou  trop  dédaigné.  C'est  en  1825,  sous  la  pré- 
sidence de  M.  Rivadavia,  qu'éclate  la  lutte  entre  ces  deux  tendances,  que  se  pro- 
duit cette  crise  laborieuse  et  d'une  si  triste  issue.  Le  prétexte  est  le  vote  d'une 
constitution;  la  vraie  cause,  on  la  peut  découvrir  dans  l'état  même  de  la  société 
américaine,  dans  cette  insuireclion  des  campagnes  énergiquement  décrite  par 
M.  Sarmiento,  et  en  même  temps  dans  la  faiblesse  des  idées  de  civilisation  encore 
trop  récentes  pour  avoir  pu  jeter  de  profondes  racines.  La  civilisation  argentine 
alors  n'est  qu'à  son  aurore.  Vue  de  loin,  il  est  vrai,  elle  répand,  dès  cette  époque, 
un  éclat  qui  séduit  l'Europe,  qui  attire  tous  les  regards.  Les  hommes  qui  repré- 
sentent les  idées  de  progrès  politique  travaillent  avec  une  active  et  généreuse;' 
émulation  à  les  acclimater,  à  les  propager  aux  bords  de  la  Plata.  Depuis  1820 
surtout,  pendant  les  administrations  de  Rodriguez,  de  Las  Heras,  plus  encore 
sous  la  présidence  de  l'homme  éminent  qui  couronne  celle  ère  brillante,  M.  Riva- 
davia, on  peut  distinguer  les  plus  légitimes  efforts  pour  renouveler  la  république. 
Tous  les  esprits  sont  occupés  du  soin  d'établir  des  lois  qui  protègent  la  sécurité 
individuelle,  qui  garantissent  la  propriété,  qui  naturalisent  dans  ces  contrées 
l'égalité  civile,  qui  fixent  les  limites  des  divers  pouvoirs.  Des  écoles  publiques 
sont  instituées  sur  tous  les  points  où  l'action  du  gouvernement  peut  atteindre,  les 
journaux  se  multiplient,  la  tribune  retentit  des  plus  solennelles  déclarations  de 
droits,  une  banque  nationale  est  créée  pour  développer  le  crédit,  les  fleuves  sont 
ouverts  au  commerce  étranger,  des  colonies  sont  appelées  pour  venir  féconder  le 
désert,  l'appât  du  gain  est  offert  à  toutes  les  industries.  On  ne  saurait  imaginer 
plus  d'idées  excellentes,  plus  d'hommes  de  talent  rassemblés  pour  transformer  un 
pays.  Il  ne  faut  pas  cependant  se  laisser  tromper  par  cette  apparence;  tout  cela 
est  encore  dans  l'imaginaiion  plutôt  que  dans  la  réalité;  c'esl,  pour  ainsi  dire,  la 
poésie  de  la  civilisation  qui  absorbe  et  domine  cette  fraction  glorieuse  de  la  société 
argentine,  aussi  naïve  dans  ses  illusions  de  perfectionnement  régulier  que  peut 
l'être  la  barbarie  dans  un  sens  contraire. 

M.  Rivadavia  est  la  personnification  de  cet  entraînement  poétique;  auprès  de 
lui,  les  hommes  rangés  sous  le  même  drapeau  ne  montrent  pas  moins  d'ingénuité. 
Leurs  doctrines,  sans  rapport  avec  les  faits  qui  les  entourent,  se  composent  de  tout 
ce  qu'ont  pensé  les  autres  pays;  elles  sont  le  reflet  des  théories  de  Benlham  ou  de 
Smith,  des  doctrines  de  Montesquieu  et  de  Rousseau.  La  République  Argentine, 
à  cette  époque,  était  saluée  grande  et  capable  de  réaliser  toutes  les  spéculations 
des  penseurs  de  l'ancien  monde.  Rêves  fugitifs  d'un  parti  qui  n'est  plus,  qui  a 
succombé  dans  la  lutte,  et  dont  le  nom  seul  reste  encore  dans  le  vocabulaire  inju- 
rieux du  gouvernement  hostile  de  Buenos-Ayres  !  M.  Sarmiento  a  tracé  de  ce  parti 
un  portrait  exact  et  attachant.  «  Les  unitaires  de  1825,  dit-il,  forment  un  type 
distinct  qu'on  peut  reconnaître  à  la  figure,  aux  manières,  aux  tons  de  la  voix,  aux 
idées;  entre  cent  Argentins  réunis,  il  serait  facile  de  dire  :  Voilà  un  unitaire! 
L'unitaire  marche  droit,  la  tête  haute,  sans  se  détourner  jamais,  entendît-il 
s'écrouler  un  édifice  auprès  de  lui  ;  il  parle  avec  une  certaine  hauteur,  il  complète 
sa  parole  par  un  geste  dédaigneux,  dogmatique;  il  a  des  idées  fixes,  invariables, 


304  l'américanisme 

et,  à  la  veille  d'une  bataille,  il  s'occuperait  encore  de  discuter  un  règlement  ou 
d'établir  une  nouvelle  formalité  légale,  parce  que  celte  discussion  pacifique  est 
le  culte  extérieur  qu'il  rend  à  son  iilole,  la  constitution.  Sa  religion  est  l'avenir 
de  la  république,  dont  l'image  vague  et  sublime,  Ini  apparaissant  dans  la  splen- 
deur des  gloires  passées,  l'empêche  de  voir  le  présent...  Il  est  impossible  de  trouver 
une  génération  plus  raisonneuse,  plus  entreprenante,  et  qui  manque  à  un  plus 
haut  degré  du  sens  pratique.  Arrive-l-il  la  nouvelle  d'une  victoire  de  ses  ennemis, 
le  bruit  en  est-il  public  et  officiel,  les  vaincus  sont-ils  déjà  revenus  dispersés,  un 
unitaire  ne  croit  pas  à  un  kl  triomphe,  et  il  se  fonde  sur  des  raisons  tellement 
concluantes,  qu'il  fait  douter  de  ce  qu'on  a  vu.  Il  a  une  si  grande  foi  en  la  supé- 
riorité de  sa  cause,  tant  de  constance  et  d'abnégation,  que  ni  le  temps,  ni  l'exil, 
ni  la  pauvreté,  ne  pourront  refroidir  son  ardeur...  » 

Celte  élévation  morale  doit  faire  absoudre  le  parti  unitaire  de  beaucoup  de 
fautes,  de  beaucoup  d'erreurs,  qui  naissent  de  son  incapacité  pratique  malheu- 
reusement trop  certaine.  Voilà  l'état  de  choses  encore  assez  factice  qui  a  à  se 
préserver  de  l'invasion  des  masses;  voilà  la  génération  d'hommes,  plus  brillante 
que  politique,  qui  esl  fatalement  mise  en  présence  des  chefs  de  la  campagne, 
bien  autrement  puissants  par  la  sympathie  populaire  qui  les  soutient!  Il  faut  le 
dire,  en  effei.  M.  Rivadavia.  le  héros  jusque-là  de  la  révolution  argentine,  a  moins 
de  force  que  Quiroga  à  la  tête  de  ses  gauchos,  que  Rosas  surtout  dans  la  pampa 
du  sud  de  Buenos-Ayres.  Le  jour  où  ces  chefs  redoutés  ont  assez  fait  sentir  leur 
influence  pour  qu'on  les  consulte,  pour  qu'on  les  appelle  à  donner  leur  avis  sur 
l'acle  constitutif  de  la  république,  ce  jour  là,  dis-je,  la  cité  est  démantelée  ;  elle 
peut  dire  adieu  a  s.»  prospérité,  aux  bienfaits  de  l'ordre  civil,  aux  avantages  d'un 
progrès  pacifique.  La  chute  du  parti 'unitaire  est  inévitable,  et  M.  Rivadavia 
abdique,  tandis  que  la  dictature  de  Rosas  se  prépare  au  détriment  des  autres 
commandants  de  campagne.  Entre  ces  deux,  éléments  principaux,  c'est  à  peine  si 
l'on  doit  compter  sérieusement  le  parti  fédéral,  dont  l'avènement  momentané  au 
pouvoir,  dans  la  personne  de  M.  Dorrego,  ne  fait  que  marquer  la  transition  de  la 
civilisation  à  la  barbarie.  Le  parti  fédéral  essayait  une  œuvre  impossible  :  la  con- 
ciliation de  ces  deux  tendances.  Par  malheur,  ce  fut  un  unitaire  qui  précipita  le 
dénoûment  par  un  crime;  ce  fut  I  ■  général  Lavalle,  qui,  an  retour  de  la  guerre 
du  Brésil,  entreprise  pour  l'indépendance  de  l'État  Oriental,  s'empara  du  gouver- 
neur Dorrego  et  le  lii  instantanément  fusiller.  Or,  la  balle  homicide  qui  venait 
ainsi  frapper  le  parti  fédéral  n'atteignait  pas  moins  le  parti  unitaire,  pour  lequel 
cet  acte  isolé  de  violence  a  été  le  sujet  d'amers  et  continuels  reproches. 

La  dictature  de  Rosas,  qui  est  sortie  vivante  et  armée  de  ce  tragique  conflit, 
qui  s'est  l'ail  jour  à  travers  des  complications  incidentes  sans  nombre,  et  a  fini 
par  s' i  ni  poser  absolument  à  dater  de  18Ô3,  n'apparaît  pas,  il  est  aisé  de  le  remar- 
quer, connue  un  accident  vulgaire,  comme  une  de  ces  victoires  alternatives  de 
partis  vivant  dans  le  même  cercle  d'idées  et  ne  différant  entre  eux  que  par  des 
nuances.  C'est  un  fait  logique  et  désastre  ix  qui  couronne  un  long  effort,  c'est  une 
révolution  véritable  et  la  plus  triste  de  toutes,  c'est  la  substitution  au  pouvoir  de 
l'esprit  sauvage  à  l'esprit  de  la  civilisation.  Les  détails  de  cet  avènement  seraient 
dénués  d'intérêt  malgré  leur  caractère  terrible;  ils  ont  la  monotonie  révoltante 
du  meurtre  érigé  en  principe,  transformé  eu  moyen  de  gouvernement  ;  les  caprices 
de  la  force  brutale  fatiguent,  tant  ils  se  reproduisent  fidèlement.  Mais  il  est  une 
circonstance  digne  d'être  observée  parce  qu'il  est  rare  qu'elle  ait  été  éclaircie  et 


ET    LA    SOCIÉTÉ    ARGENTINE»  50<5 

mise  en  un  jour  suffisant  :  c'est  que  la  barbarie  des  campagnes,  qu'on  voit, 
après  1825,  appuyer  le  parti  fédéral  et  opposer  ce  drapeau  à  ïuuitarisme,  n'est 
point  du  tout  fédéraliste  elle-même.  Ce  mot  de  confédération,  qui  subsiste  encore 
aujourd'hui,  n'exprime  rien  de  réel,  n'indique  aucunement  le  but  où  tendent  les 
chefs  de  la  pampa.  Les  provinces  qui  pourraient  encore  justifier  ce  terme,  — 
telles  que  Corrientes,  —  sont  en  réalité  plutôt  indépendantes  que  confédérées. 
C'est  l'unité  qui  est  aussi  le  rêve  des  nouveaux  maîtres  de  la  république.  Quiroga, 
à  son  sens,  est  un  unitaire  aussi  résolu  que  M.  Rivadavia.  A  quoi  est-il  occupé, 
en  effet,  jusqu'à  sa  mort?  Embarrassé  de  lui-même,  mécontent  parce  qu'il  voit  la 
première  place  lui  échapper,  mais  fidèle  à  son  origine,  il  promène  d'un  pays  à 
l'autre  sa  fureur  jalouse,  allant  se  faire  battre  par  le  général  Paz  à  la  Tablada,  à 
Oncativo,  puis  se  relevant  a  Chacon,  épouvantant  Mendoza,  Tucuman  par  sa  féro- 
cité, par  ses  goûts  de  destruction,  par  ses  instincts  de  rapacité;  il  passe  en  quel- 
que sorte  le  niveau  sur  toutes  les  villes  de  la  région  des  Andes,  et  ne  laisse  debout 
d'autre  pouvoir  que  sa  fantaisie  violente  et  cynique  à  Salta,  à  Calamarca,  dans  la 
Rioja,  a  San-Juan,  à  San-Luis.  Quiroga  crée  l'unité  comme  il  la  comprend,  par  la 
terreur  et  la  dévastation  ;  il  est  le  seul  dominateur  de  ces  contrées.  Rosas,  sur  une 
échelle  plus  vaste,  ne  réalise-l-il  pas  la  même  pensée?  A  peine  arrivé  à  être  gou- 
verneur de  Buenos-Ayres,  l'heureux  gaucho  s'efforce  de  concentrer  en  lui  le  pou- 
voir morcelé;  son  premier  soin  est  d'avoir  l'œil  fixé  sur  ses  rivaux  de  la  pampa, 
de  les  ramener  sous  son  joug  tant  qu'il  peut,  et  de  les  détruire  brusquement  lors- 
qu'il commence  de  redouter  leur  voisinage.  La  mort  de  Quiroga  est  l'épisode  le 
plus  dramatique  de  celte  usurpation  progressive  de  Rosas.  Facundo  se  trouvait  à 
Buenos-Ayres  lorsque  parvint  la  nouvelle  d'une  dissidence  violente  survenue  entre 
Salta  et  Tueutnau.  Nul  plus  que  lui  n'était  propre  à  étouffer  ces  germes  de 
guerre  civile;  mais,  comme  depuis  quelque  temps  il  n'offrait  plus  qu'un  douteux 
appui,  comme  il  avait  laissé  éclater  des  répugnances  qui  révélaient  une  ambition 
secrète,  il  ne  partit  pas  sans  hésitation,  sans  de  sombres  pressentiments,  —  pres- 
sentiments qui  s'accrurent  encore  lorsqu'il  sut  que  des  instructions  l'avaient 
précédé  à  Cordova,  où  il  devait  passer.  Le  bruit  d'un  crime  prémédité  contre  lui 
était  déjà  public,  et  sur  sa  route  les  avertissements  se  succédaient.  Quiroga  se  repo- 
sait un  peu  sur  la  terreur  qu'inspirait  son  nom.  Il  eut  bientôt  rempli  sa  mission 
à  Tucuman,  et  à  son  retour,  non  loin  de  Cordova,  il  fut  assailli  par  une  bande 
armée  de  gauchos.  Il  eût  peut-être,  par  la  parole,  retrouvé  sur  eux  son  empire,  si 
une  balle  ne  l'eût  frappé  au  front.  Son  assassin  était  un  gaucho  malo,  nommé 
Santos  Ferez,  qui  n'épargna  pas  même  son  cadavre  et  le  perça  du  poignard  à 
plusieurs  reprises.  La  gaière  qui  le  portail  était  pleine  des  corps  sans  vie  de  ceux 
qui  l'accompagnaient.  Rosas  a  été  accusé  d'avoir  secrètement  ordonné  ce  crime, 
commis  le  18  février  1835;  il  a  été  chaudement  défendu  aussi  contre  celle  accu- 
sation. Ce  qui  est  indubitable,  c'est  que  rien  ne  pouvait  mieux  servir  ses  desseins 
et  qu'il  héritait  de  la  puissance  de  Quiroga  sur  plusieurs  provinces;  ce  qui  n'est 
pas  moins  certain,  c'est  que  le  meurtrier,  le  gouverneur  de  Cordova.  les  témoins, 
les  juges,  ont  péri  successivement  comme  pour  éviter  qu'une  indiscrète  lumière 
pût  éclairer  quelque  jour  cette  ténébreuse  exécution.  La  mon  de  Lopez  de  Santa- 
Fé,  deux  ans  plus  tard,  est  entourée  d'un  égal  mystère.  Cullen,  le  successeur  de 
ce  dernier,  est  fusillé  au  moment  où  il  entre  sur  le  territoire  de  Buenos-Ayres. 
C'est  ainsi  que  Rosas  parvient  à  réunir  sous  son  exclusive  domination  les  diverses 
fractions  de  la  République  Argentine.  Il  règue  désormais,  il  invente  des  mots 


506  l'américanisme 

inconnus  dans  le  langage  politique  pour  désigner  les  prérogatives  qu'il  s'attribue  : 
c'est  la  somme  du  pouvoir  public.  M.  Rivadavia  rêvait  l'unité  dans  la  civilisation; 
Rosas,  gaucho  presque  couronné,  l'établit  dans  la  barbarie. 

Qu'est-il  résulté  pour  la  République  Argentine  d'un  tel  concours  de  circon- 
stances, d'un  triomphe  déjà  si  prolongé  de  l'influence  pastorale?  Un  des  plus 
certains,  des  plus  palpables  effets  qu'on  puisse  constater,  c'est  la  dépopulalion  de 
ces  contrées,  des  villes  surtout,  depuis  vingt  ans.  Buenos-Ayres  a  perdu  peut-être 
la  moitié  de  ses  habitants;  Santa-Fé,  située  au  confluent  de  deux  rivières  dont 
l'une  est  le  Parana,  sur  un  des  points  les  plus  favorisés,  a  à  peine  deux  mille 
âmes;  San-Luis  et  la  ville  de  la  Rioja  en  comptent  à  peine  quinze  cents,  nombre 
inférieur  à  celui  qu'elles  ont  eu.  Cette  diminution  des  habitants  n'est  pas  due  seu- 
lement au  feu  destructeur  des  guerres  civiles,  aux  proscriptions  qui  se  reprodui- 
sent périodiquement,  aux  haines  privées  qui  se  satisfont  par  l'assassinat  et  échap- 
pent à  toute  punition  ;  il  y  a  encore  une  autre  cause  qui  tient  à  l'essence  même  du 
monde  barbare,  dont  les  mœurs  paresseuses,  oisives  et  violentes  en  même  temps, 
exclusives  et  antipathiques  au  travail,  sont  de  mauvaises  conditions  pour  l'ac- 
croissement de  la  race  humaine,  et  ne  font  au  contraire  que  contribuer  à  son  dépé- 
rissement. Fils  de  ces  mœurs,  comment  Rosas  songerait-il  à  les  tranformer?  Il 
est  fatalement  condamné  par  sa  nature  à  repousser  tout  ce  qui  pourrait  les  atteindre, 
les  modifier,  —  l'industrie,  le  commerce;  il  est  dans  son  caractère  de  gaucho,  il 
entre  dans  ses  vues  de  gouvernement  d'interdire  la  navigation  des  fleuves.  Ainsi, 
des  provinces  dont  le  sol  serait  facilement  d'une  fertilité  miraculeuse  restent  misé- 
rablement stériles,  s'appauvrissent  encore  plus  chaque  jour,  s'il  est  possible,  faute 
de  stimulants  et  de  communications.  N'est-ce  pas  le  plus  triste  spectacle  que  celui 
de  la  misère  croissante  des  hommes  au. milieu  d'une  nature  féconde?  Et  cepen- 
dant les  villes  de  ces  provinces  ont  eu  des  moments  brillants  depuis  la  révolution 
de  1810.  A  Tucuman,  à  Mendoza,  à  Salta  comme  à  Buenos-Ayres,  il  s'était  pro- 
duit jusqu'en  1825  un  remarquable  mouvement  industriel  et  commercial;  le 
développement  des  moyens  d'instruction  n'était  pas  moindre;  il  y  avait  aussi  un 
assemblage  d'hommes  d'une  rare  distinction  qui  se  signalaient  au  barreau,  dans 
les  congrès,  dans  le  négoce.  Ces  commencements  de  prospérité  ont  disparu  et  n'ont 
laissé  aucun  vestige;  la  terreur  a  anéanti  ces  germes  et  dispersé  les  hommes. 
Rosas  n'a  pas  seulement  poursuivi  de  son  ressentiment  implacable  l'ancien  parti 
unitaire  :  après  avoir  réduit  la  jeunesse  argentine  à  se  former  en  sociétés  secrètes 
pour  entretenir  dans  l'ombre  ses  idées  de  civilisation,  il  l'a  frappé  à  son  tour,  et 
l'a  placée  dans  l'alternative  de  la  mort  ou  de  la  fuite.  Le  génie  de  Rosas  dans  celle 
œuvre  dévastatrice  ne  paraît  pas  contestable  ;  mais  c'tst  un  génie  fatal.  Le  système 
que  Quiroga  avait  appliqué  à  la  Rioja,  il  l'applique  avec  préméditation  à  tonte  la 
république,  jusqu'à  ce  que  la  barbarie  qu'il  représente  ait  jeté  son  fougueux 
venin,  se  soit  elle-même  épuisée  et  n'ait  plus  alors  qu'à  se  retirer  de  la  scène. 

L'ensemble  de  ces  phénomènes  n'est  pas  sans  conséquences  générales  pour 
toute  l'Amérique  du  Sud.  Sans  doute  la  révolution  dont  la  République  Argentine 
est  le  théâtre  offre  une  physionomie  particulière,  une  succession  de  faits  qui  lui 
sont  propres  ;  mais  l'importance  de  cette  révolution  préoccupe  et  lient  dans  l'at- 
tente tous  les  autres  pays  comme  un  événement  qui  peut  fixer  le  cours  des  desti- 
nées américaines.  La  République  Argentine  doit  à  la  primitive  extension  de  la 
vice-royauté  dont  Buenos-Ayres  était  la  capitale  le  privilège  d'avoir  de  nombreuses 
questions  à  débattre  avec  les  portions  qui  ont  brisé  les  liens  de  l'ancienne  corn- 


ET    LA    SOCIÉTÉ    ARGENTINE.  507 

munauté  et  forment  le  haut  Pérou,  la  Bolivie,  le  Paraguay,  la  Banda  Orientale. 
Ce  sont  des  frontières  à  marquer,  de  vieux  intérêts  à  régler  avec  ces  états,  aujour- 
d'hui indépendants  ;  à  chaque  occasion  ,  elle  fait  revivre  ces  motifs  de  scission  qui 
favorisent  son  esprit  actuel  d'envahissement;  elle  revendique  un  droit  d'influence 
au  nom  de  la  vieille  suprématie  de  Buenos-Ayres  ;  elle  a  dans  chaque  république 
ses  présidents  préférés,  c'est-à-dire  ses  créatures.  Telle  est  la  cause  de  la  guerre 
allumée  contre  Montevideo,  et  il  y  a  en  réalité,  dans  ces  menaces  détournées,  mais 
incessantes  de  conquête,  une  raison  permanente  de  discorde.  C'est,  d'ailleurs,  au 
sens  intime  de  la  révolution  argentine  qu'il  faut  s'attacher  pour  en  mieux  saisir 
la  gravité  à  un  point  de  vue  général,  pour  découvrir  comment  Bosas  a  pu  trouver 
des  alliances  avouées  ou  secrètes  dans  quelques  gouvernements,  dans  les  popula- 
tions surtout  des  autres  parties  de  l'Amérique  méridionale, et  nourrir, sans  qu'il  y  ait 
rien  d'étrange,  des  rêves  de  conquête.  La  dictature  deBuenos-Ayres  est  la  plus  fran- 
che et  la  plus  énergique  expression  de  l' américanisme,  c'est  le  triomphe  d'un  sen- 
timent qui,  à  des  degrés  divers,  agite  tout  le  nouveau  monde  espagnol.  Dans  les 
autres  républiques,  ce  ne  sont  pas,  si  l'on  veut,  les  mêmes  faits,  les  mêmes  hommes; 
mais  c'est  au  fond  la  même  lutte  entre  la  barbarie  et  la  civilisation.  Partout  il  y  a 
un  parti  qui  s'appuie  sur  les  masses  populaires,  et  dont  le  premier  instinct  est  la 
haine  de  l'étranger.  Cela  est  vrai  au  Mexique,  et  c'est  le  seul  point  clair  dans  l'his- 
toire de  ses  révolutions.  A  travers  les  distances,  Nicaragua  répond  aux  excitations 
de  Bosas,  qui  ne  se  sert  de  la  presse  que  pour  fomenter  les  répugnances  nationales 
contre  l'Europe.  La  Gazette  mercantile  de  Buenos-Ayres  a  exposé  dans  toute  leur 
netteté  les  théories  exclusives  de  V américanisme,  et  la  politique  du  dictateur  en 
est  l'application  non  équivoque.  Que  Bosas,  en  s'appuyant  sur  la  barbarie  natio- 
nale, arrive,  suivant  son  dessein,  à  reconstituer  l'antique  vice-royauté,  ce  sera  une 
victoire  qui  en  préparera  une  aulre.  Vienne  la  réalisation  de  la  pensée  favorite 
d'un  congrès  général,  et  le  nouveau  continent  se  trouvera  engagé  fatalement  dans 
une  ligue  contre  l'ancien  monde.  Les  blocus  se  renouvelleront  sans  doute,  comme 
au  Mexique,  dans  la  Plala,  à  Saint-Jean  de  Nicaragua;  mais  V américanisme  ne  se 
fait-il  pas  honneur  de  ces  attaques  des  pouvoirs  européens?  Il  s'en  glorifie  comme 
d'un  hommage.  Un  de  ses  griefs  contre  le  parti  de  la  civilisation  en  Amérique, 
c'est  la  prédilection  de  celui-ci  pour  l'Europe,  son  alliance  avec  les  gouvernements 
étrangers;  et,  les  réclamations  de  l'Europe  devinssent-elles  plus  pressantes,  plus 
impérieuses,  il  compte  encore  sur  sa  véritable  patrie,  le  désert,  où  nos  soldats 
iraient  périr  sans  gloire,  insensiblement  attirés  dans  les  solitudes  et  dévorés  par 
la  misère,  par  les  fatigues,  plus  terribles  que  les  batailles.  Ainsi,  les  révolutions 
de  l'Amérique  du  Sud  n'ont  pas  atteint  leur  dernier  période  ;  le  drame  de  ses  des- 
tinées nous  réserve  encore  de  nouveaux  étonnemenls. 

Au  milieu  de  cette  incomplète  et  pénible  élaboration  sociale,  on  ne  peut  être 
surpris  que  le  développement  littéraire  soit  peu  marqué,  se  produise  surtout  avec 
peu  d'ensemble.  Ce  n'est  pas  que  tout  ce  qui  peut  exciter  l'inspiration  manque 
dans  ces  contrées  :  la  nature  a  des  secrets  et  des  splendeurs  qui  semblent  appeler 
la  poésie.  Le  ciel  et  la  terre  s'unissent  pour  offrir  une  source  inépuisable  de  nou- 
velles images;  c'est  un  pays  neuf  à  décrire  dans  tout  le  luxe  de  la  jeunesse. 
Certes,  dans  la  vie  américaine  du  sud,  on  a  pu  le  voir,  il  y  a  des  mœurs  em- 
preintes de  couleurs  particulières,  des  types  qui  n'ont  rien  à  envier  à  OEil-de- 
Faueon,  à  Bas-de-Cuir,  au  Trapar,  .à  toutes  ces  figures  sauvages  dont  Cooper, 
dans  l'Amérique  du  Nord ,  a  rassemblé  les  traits  et  auxquelles  il  a  donné  la  vie 
TOME  iv.  21 


308  '  l'américanisme 

idéale-  Les  passions  qui  agitent  ce  monde  lointain  ne  sont  pas  les  nôtres,  ne 
relèvent  pas  des  mêmes  mobiles,  et  pourraient  avoir  une  histoire  à  part;  mais 
qu'on  songe  que  c'est  là  pour  l'intelligence  une  société  ennemie  et  oppressive. 
Européenne  d'abord,  comme  tout  ce  qui  est  civilisation  en  Amérique,  la  littéra- 
ture, au  moment  où  elle  aurait  pu  devenir  plus  nationale,  a  été  surprise  par  l'in- 
vasion croissante  de  la  barbarie  :  son  développement  a  été  suspendu,  détourné; 
il  lui  a  manqué  surtout  et  il  lui  manque  encore  un  foyer.  Le  livre  de  M.  Sar- 
miento  est  nn  des  ouvrages  exceptionnels  de  l'Amérique  nouvelle  où  brille  quel- 
que originalité  ;  c'est  une  étude  faite  sur  le  vif,  une  analyse  profonde,  énergique, 
de  tous  les  phénomènes  de  la  société  américaine  et  particulièrement  de  la  société 
argentine.  L'éclat  du  style  ne  fait  pas  défaut  à  la  vigueur  de  la  pensée. 

Au  surplus,  la  littérature  aura  son  jour,  lorsque  les  problèmes  débattus  par 
M.  Sarmiento  auront  trouvé  leur  solution  ;  jusque-là,  c'est  moins  la  valeur  litté- 
raire qu'il  faut  chercher  dans  Civilisation  et  Barbarie  que  les  idées  et  les  faits 
dont  l'es  position  donne  à  l'ouvrage  un  rare  intérêt.  M.  Sarmiento  met  à  nu  bien 
des  vices  héréditaires,  bien  des  causes  de  perturbation  réunies,  bien  des  passions 
dissolvantes  qui  auraient  pour  effet  de  ramener  l'Amérique  à  la  vie  sauvage. 
Quelque  triste  que  soit  le  présent,  le  combat  qui  se  livre  aujourd'hui  au  delà  de 
l'Atlantique  ne  saurait  être  considéré  toutefois  que  comme  une  de  ces  solennelles 
épreuves  où  se  forme  la  virilité  des  peuples.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  l'avènement 
d'un  monde  nouveau.  La  peinture  que  M.  Sarmiento  fait  de  l'américanisme  dans 
sa  manifestation  la  plus  audacieuse  a  cela  de  bon  qu'elle  dévoile  la  véritable 
plaie  de  ces  jeunes  pays,  le  mal  chronique  contre  lequel  il  faut  lutter.  L'américa- 
nisme représente  l'oisiveté,  l'indiscipline,  la  paresse,  la  puérilité  sauvage,  tous  les 
penchants  slalionnaires,  toutes  les  passions  hostiles  à  la  civilisation,  l'ignorance, 
le  dépérissement  physique  des  races  aussi  bien  que  leur  corruption  morale.  Ne 
suffit-il  pas  de  montrer  à  l'œuvre  cet  instinct  barbare  qui  usurpe  le  nom  de  senti- 
ment national,  d'observer  ses  résultats  naturels  pour  comprendre  que  l'avenir  est 
ailleurs?  Cet  avenir  dépend  de  tout  ce  que  {'américanisme  repousse  :  du  travail, 
qui  seul  peut  féconder  h  s  germes  de  richesse  si  nombreux  dans  ces  contrées 
vierges;  de  l'industrie,  du  commerce,  qui  iront  porter  la  vie  et  le  bien-être  là  où 
végète  une  population  rare  et  misérable;  des  institutions  civiles,  qui,  en  répri- 
mant les  caprices  de  la  force  Imituie,  feront  naître  le  respect  du  pouvoir.  Ce  sera 
la  civilisation  acclimatée  en  Amérique.  Il  y  a  un  fait  caractéristique  et  providen- 
tiel qui  doit,  puissamment  contribuer  à  ce  résultat,  c'est  le  mélange  des  intérêts 
et  des  races  qui  s'opère  par  l'immigration.  Le  sang  se  renouvelle,  les  habitudes 
de  travail  se  propagent  par  celle  intervention  pacifique  des  populations  étran- 
gères que  l'espoir  d'un  sort  meilleur  attire  vers  ces  bords.  Les  émigrants  qui 
quittent  l'Europe  pour  fuir  la  misère,  ou  parce  qu'ils  ne  trouvent  pas  leur  place 
dans  nos  sociétés  encombrées,  bien  que  la  politique  les  traite  parfois  avec  sévé- 
rité, n'en  sont  pas  moins  les  instruments  obscurs  d'une  grande  œuvre.  C'est  en 
réalité  ce  mouvement  de  l'ancien  monde  vers  le  nouveau  qui  doit  amener  la  trans- 
formation de  l'Amérique  du  Sud.  Les  émigrations  sont  le  lien  qui  unit  les  deux 
hémisphères;  or,  c'est  ce  lien  que  l'américanisme  a  en  horreur,  et  qu'il  romprait, 
s'il  en  avait  le  pouvoir. 

Le  développement  de  ce  patriotisme  aveugle  et  brutal,  il  faut  le  dire  cepen- 
dant, n'aura  point  été  inutile.  II  a  fait  sentir  aut  républiques  du  Sud  leurs  vrais 
besoins  ;  en  laissant  paraître  l'incurie  et  l'inaptitude  qui  le  caractérisent ,  on 


ET     LA     SOCIÉTÉ    ARGENTINE.  309 

dirait  que  Y  américanisme  a  rendu  plus  manifestes  les  ressources  naturelles  de  ce 
sol  vierge,  et  plus  claire  la  nécessité  de  l'industrie  des  hommes.  En  inironisant  la 
force  brutale  là  où  il  a  pu  arriver  au  pouvoir,  il  a  lentement  fortiûé  le  goût  des 
institutions  politiques  appelées  à  fonder  la  sécurité.  En  poussant  jusqu'à  la  fureur 
la  haine  des  étrangers,  il  a  fait  mieux  sentir  encore  l'utilité  de  leur  coopération. 
En  réduisant  les  puissances  européennes  à  employer  les  armes  contre  lui ,  il  a 
mis  en  lumière  un  fait  qui  résume  les  relations  des  deux  mondes  :  c'est  que 
l'Europe  est  fatalement  poussée  à  faire  la  conquête  matérielle  de  l'Amérique,  si 
elle  ne  fait  pacifiquement  sa  conquête  morale.  L'américanisme  enfin  a  eu  pour 
résultat  de  supprimer  les  querelles  secondaires,  d'effacer  au  delà  de  l'Atlantique 
lesdémarcations subtiles  des  partis  qui  avaient  pris  l'initiative  de  la  révolution;  le 
véritable  débat  est  aujourd'hui  entre  la  barbarie  et  la  civilisation  qu'une  loi  invin- 
cible atlire  vers  ces  terres  nouvelles.  L'issue  définitive  de  In  lutte  pourrait  elle 
être  incertaine?  La  civilisation  trouve  encore  son  symbole  dans  ce  vaisseau  de 
Gama,  qui  vit  se  lever  devant  lui  le  géant  Adaraastor  pour  l'arrêter  au  passage, 
et  n'en  poursuivit  pas  moins  son  voyage  glorieux. 

Cu.  de  Mazade. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


50  novembre  1846. 

Les  grandes  affaires  se  succèdent.  Du  midi  nous  sommes  rappelés  au  nord  par 
une  singulière  violation  du  droit  européen.  Disons  d'abord  que  le  capricieux  coup 
d'état  qui  frappe  Cracovie,  loin  de  porter  au  fond  la  moindre  atteinte  à  la  puis- 
sance de  la  France,  lui  crée  pour  l'avenir,  à  notre  sens,  une  situation  plus  nette 
et  plus  forte.  En  effet,  ces  traités  de  Vienne,  conclus  en  grande  partie  contre  nous, 
se  trouvent  abrogés  sur  un  point  essentiel.  La  barrière  qu'ils  formaient  contre  la 
France  est  ébranlée  par  la  main  même  de  ceux  qui  l'avaient  élevée.  Nous  savons 
bien  que  ce  résultat  n'a  pas  été  dans  la  pensée  de  ceux  qui  viennent  de  se  per- 
mettre une  infraction  aussi  évidente  aux  textes  les  plus  positifs;  mais  il  y  a  sou- 
vent dans  les  faits  une  force,  une  logique  indépendante  des  intentions  et  des  désirs 
de  ceux  qui  les  accomplissent. 

A  quel  entraînement  ont  donc  cédé  les  trois  cabinets  de  Saint-Pétersbourg,  de 
Vienne  et  de  Berlin,  quand  ils  ont  déclaré  que  la  ville  et  le  territoire  de  Cracovie 
cesseraient  d'exister  comme  république  indépendante,  pour  être  incorporés  à 
l'Autriche?  Il  y  a  dans  les  gouvernements  absolus  une  sorte  de  pétulance  qui  les 
pousse  à  briser  par  la  force  ce  qui  leur  déplaît,  ce  qui  les  inquiète.  Ils  ne  savent 
pas  vivre  avec  les  obstacles,  les  tourner,  les  aplanir;  c'est  une  science  réservée 
jusqu'ici  aux  gouvernements  constitutionnels.  Les  trois  cabinets  trouvaient  que 
Cracovie  était  pour  eux  un  embarras,  et  ils  ont  supprimé  l'embarras  avec  une 
violence  toute  révolutionnaire.  Spectacle  étrange,  surtout  si  l'on  songe  qu'il  nous 
est  donné  par  des  gouvernements  qui  se  vantent  de  représenter  par  excellence  les 
principes  d'ordre,  de  conservation  et  de  légitimité!  Les  trois  puissances  ont  com- 
plètement mis  en  oubli  et  sous  leurs  pieds  toutes  les  considérations  qui  avaient  dé- 
terminé l'érection  de  Cracovie  en  république  indépendant.  Au  congrès  de  Vienne, 
l'empereur  Alexandre,  qui  allait  réunir  à  ses  états  la  presque  totalité  de  la  Pologne, 
se  croyait  des  droits  incontestables  à  la  possession  de  Cracovie;  mais  ses  alliés 
craignaient  qu'il  n'eût  ainsi  vis-à-vis  d'eux  une  situation  trop  forte.  Sur  ces  points 
délicats,  les  trois  puissances  furent  quelque  temps  à  s'entendre.  Enfin  l'empereur 
Alexandre  déclara  qu'il  renoncerait  à  Cracovie,  pourvu  que  celte  ville  fût  déclarée 
indépendante.  Il  est  juste  de  reconnaître  qu'à  celte  époque  le  prince  de  Metter- 


REVOr.   —  CHRONIQUE.  ?511 

nich  goûta  peu  cette  idée;  néanmoins  il  dut  céder ,  et  il  fut  stipulé  que  la  ville 
deCracovie  n'appartiendrait  ni  à  l'Autriche,  qui  l'avait  abandonnée  en  1809,  ni 
à  la  Russie,  et  qu'elle  formerait  une  république  libre  et  indépendante.  N'oublions 
pas  que  les  articles  relatifs  à  la  Pologne  sont  consignés,  comme  toutes  les  autres 
dispositions  fondamentales  du  congrès  de  Vienne,  dans  un  acte  que  signèrent, 
avec  les  trois  puissances  du  Nord,  l'Angleterre  et  la  France.  C'est  l'acte  du  9  juin 
1815.  L'affaire  de  la  Pologne  avait  même  été  particulièrement  soumise  à  une  dis- 
cussion générale,  et  ce  fut  au  sujet  de  la  quesiion  polonaise,  aussi  bien  que  pour 
la  quesiion  saxonne,  que  la  France  fil  reconnaître  solennellement  le  droit  qu'elle 
ne  pouvait  perdre,  malgré  ses  revers,  d'intervenir  dans  tout  ce  qui  intéressait 
l'équilibre  européen. 

Ce  caractère  du  pacte  général  européen,  qui  jusqu'à  présent  avait  fait  la  force 
des  traités  de  Vienne,  a  été  ouvertement  méconnu  par  les  trois  puissances.  Est-ce 
habile?  Tant  que  Cracovie  a  gardé  son  indépendance  nominale,  les  trois  puissances 
protectrices  n'y  étaient  pas  moins  maîtresses  ,  et  l'incorporation  de  cetle  petite 
république  à  la  monarchie  autrichienne  ne  leur  apporte  pas  de  forces  nouvelles. 
On  n'a  donc  pu  se  proposer  autre  chose  que  de  donner  une  marque  de  dédain  à 
l'opinion  libérale  et  aux  gouvernements  constitutionnels  de  l'Europe;  mais  a-t-on 
pris  garde  que,  pour  se  permettre  cette  satisfaction  .  on  était  obligé  d'aller  plus 
loin  que  ne  le  conseillait  la  prudence,  et  qu'on  portait  atteinte  aux  plus  précieuses 
garanties?  Nous  serions  tentés  de  croire  qu'on  s'en  est  aperçu,  mais  trop  tard, 
car  les  trois  puissances,  après  avoir  bravé  l'opinion,  ont,  par  une  nouvelle  incon- 
séquence, cherché  à  se  la  concilier,  à  la  ramener,  en  lançant  dans  les  colonnes 
de  l'Observateur  autrichien  un  immense  factum  où  elles  rejettent  sur  la  propagande 
révolutionnaire  la  responsabilité  de  leur  coup  d'étal.  A  les  entendre,  si  les  trois 
puissances  n'eussent  pas  supprimé  l'indépendance  de  Cracovie,  elles  se  seraient 
attiré,  de  la  part  de  leurs  propres  peuples,  et  même  de  la  part  de  toute  l'Europe, 
le  reproche  de  la  plus  grande  imprévoyance.  C'est  un  autre  reproche  que  l'Europe 
adressera  aux  trois  cabinets  ;  elle  s'étonnera,  elle  leur  demandera  compte  de  la 
singulière  témérité  avec  laquelle  ils  ont  pris  l'initiative  et  comme  donné  le  signal 
de  la  violation  des  traités.  Nous  comprenons  la  politique  et  les  calculs  de  la  Russie. 
Elle  avait  renoncé,  depuis  181. 3,  à  posséder  en  propre  Cracovie  et  son  territoire; 
matériellement  elle  ne  perd  rien  ,  et  elle  aggrave  la  complicité  de  l'Autriche  et 
de  la  Prusse  dans  ses  entreprises  contre  la  nationalité  polonaise.  Le  cabinet  de 
Vienne,  celui  de  Berlin,  devaient-ils  accepter  avec  un  empressement  aveugle  une 
pareille  situation?  M.  de  Metlernich  semble  perdre,  sur  ses  vieux  jours,  cette  mo- 
dération adroite  à  laquelle  il  avait  dû  souvent  d'éviter  des  crises  redoutables,  et 
le  prince  qui  gouverne  la  Prusse  ne  se  rappelle  plus  qu'il  y  a  six  ans  il  mettait  sa 
gloire  à  être  l'espérance  de  l'Allemagne  libérale.  On  pourrait  placer  en  regard  de 
la  spoliation  subie  par  Cracovie  les  nombreux  discours  de  Frédéric-Guillaume 
sur  le  principe  du  droit  considéré  comme  le  rondement  des  sociétés  européennes. 

Si  la  résolution  des  trois  puissances  de  supprimer  l'indépendance  de  Cracovie 
remonte  à  plusieurs  mois,  eiles  ont  pensé  que  le  différend  survenu  entre  la  France 
et  l'Angleterre  était,  pour  la  rendre  publique,  une  occasion  merveilleuse.  C'est 
encore  une  satisfaction  nouvelle  qu'elles  se  sont  donnée  de  faire  coïncider  la 
notoriété  de  leur  coup  d'élat  avec  le  refroidissement  des  deux  cabinets  de  Londres 
et  de  Paris.  Puisque  les  deux  grands  gouvernements  qui  depuis  1850  avaient 
montré  un  bon  vouloir  constant  pour  la  cause  de  la  Pologne  se  trouvaient  en 


312  REVUE.   CHRONIQUE. 

désaccord  momentané  sur  de  grands  intérêts,  il  était  probable  qu'ils  ne  s'enten- 
draient pas  sur  les  protestations  et  les  remontrances  à  l'aire  au  sujet  de  Cracovie. 
Cet  espoir  n'a  pas  élé  déçu  :  la  France  et  l'Angleterre  protestent,  mais  sans  con- 
cert, chacune  de  son  côté. 

Voilà  donc  sur  une  question  une  sorte  d'isolement  qui  commence  pour  la  France. 
Toute  situation  qui  est  marquée  d'un  caractère  de  nécessité  doit  être  acceptée 
sans  étonnement  comme  sans  faiblesse.  Du  côté  du  continent,  nous  nous  distin- 
guons, depuis  seize  ans  surtout,  des  trois  puissances  du  Nord  par  les  principes  de 
notre  constitution  politique,  par  l'esprit  d'une  révolution  qui  est  le  fondement  et 
le  titre  de  la  monarchie  de  1830.  Depuis  la  même  époque,    la  France  a  suivi  à 
l'égard  du  continent  une  politique  de  sagesse  et  de  modération;  elle  a  manifesté 
le  désir  sincère  de  respecter  les  traités  et  les  conditions  de  la  paix  européenne  : 
loin  de  prendre ,  à  l'égard  des  autres  peuples  et  des  autres  gouvernements,  une 
attitude,  une  physionomie  révolutionnaires,  elle  s'est  attachée,  tout  en  pratiquant 
chez  elie  les  institutions  dont  elle  est  justement  jalouse,  à  ne  donner  aucun  sujet 
légitime  d'ombrage,  d'inquiétude,  aux  trois  puissances  dont  la  religion  politique 
est  différente  de  la  nôtre.  Il  plaît  aujourd'hui  aux  trois  cabinets  de  violer  ouver- 
tement ces  traités  que  nous  n'avons  pas  enfreints.  Qu'est-ce  à  dire,  si  ce  n'est 
qu'ils  tombent  dans  la  faute  que  nous  avons  su  éviter?  Nous  avons  montré,  depuis 
seize  ans,  que  la  France  n'avait  pas  besoin  de  la  violence  pour  affermir  et  étendre 
son  autorité  morale;  sans  rien  usurper,  sans  rien  reprendre  sur  personne,  elle  a 
su  grandir  et  prospérer.  Il  y  a  dans  cette  situation  plus  de  force  que  ne  seraient 
tentés  de  le  soupçonner  les  gouvernements  absolus  qui  paraissent  aujourd'hui  en 
humeur  de  se  passer  leurs  fantaisies.  La  France  n'est  plus  une  nation  révolution- 
naire, mais  un  pays  constitutionnel  qui  représente  en  Europe  les  intérêts  et  les 
principes  les  plus  vrais  de  la  civilisation  moderne.  Ces  intérêts  et  ces  principes,  la 
France  ne  les  abdiquera  pas  pour  courtiser  l'incertaine  amitié  des  gouvernements 
absolus  :  en  agissant  ainsi,  elle  se  désarmerait,  elle  perdrait  sa  valeur  morale. 
Elle  ne  fera  pas  la  faute  d'effacer  les  contrastes  qui  la  séparent  des  représentants 
de  l'absolutisme,  contrastes  qui  la  constituent  et  lui  attirent  tant  de  sympathies. 
Du  côté  de  l'Angleterre,  l'isolement  qui  commence  a  d'autres  raisons.  Par  quelle 
fatalité  le  concours  de  l'Angleterre  nous  manque-t-il  toujours,  lorsqu'une  grande 
question  s'élève  en  Europe?  Quoique  l'affaire  de  Cracovie  ait  éclaté  au  milieu  de 
la  mésintelligence  qui  règne  aujourd'hui  entre  la  France  et  l'Angleterre,  nous 
sommes  loin  de  blâmer  le  gouvernement  français  d'avoir  proposé  au  cabinet  bri- 
tannique de  protester  en  commun  contre  la  résolution  des  trois  puissances.  En 
effet,  M.  Guizot  ,  aussitôt  après  avoir  reçu  communication  officielle  de  cette  réso 
lution  ,  a  invité  M.  de  Jarnac  à  voir  lord  Pahnerston  et  à  lui  demander  son  con- 
cours pour  une  protestation  qui  serait  faite  au  nom  des  deux  cabinets  de  Londres  et 
de  Paris.  Sans  opposer  à  cette  demande  un  refus  formel,  lord  Palmerston  fit  con- 
naître à  notre  chargé  d'affaires  qu'il  avait  déjà  adressé  pour  son  compte  une  pro- 
testation au  cabinet  de  Vienne,  et  qu'il  allait  en  envoyer  copie  à  lord  Normanby, 
avec  invitation  de  la  communiquer  à  M.  Guizot.  C'était  décliner  d'une  manière 
indirecte  et  polie  l'offre  d'une  protestation  en  commun. 

Lord  Palmerston  n'a  donc  pas  considéré  l'exécution  diplomatique  de  Cracovie 
comme  un  fait  assez  grave  pour  motiver  l'accord  des  deux  grands  gouvernements 
représentatifs  de  l'Europe  et  les  déterminer  à  un  oubli  momentané  de  leurs  dis- 
sentiments. La  démarche  de  la  France  aura  du  moins  pour  résultat  de  constater 


REVUE. CHRONIQUE.  313 

olliciellement  cetto  manière  (le  voir.  On  sait  aujourd'hui  dans  quel  esprit  a  été. 
rédigée  la  protestation  que  lord  Ponsonby,  an  nom  du  cabinet  britannique,  a 
présentée  à  la  cour  de  Yienae.  Il  est  impossible  de  proteste?  contre  une  violation 
flagrant..-  du  droit  dea  gens  avec  plus  de  douceur*  On  dirait  que  de  la  part  de 
lord  Palmerston  c'est  plutôt  une  sorte  d'acqui  i       Lestée  que  l'expression 

d'une  eonvicion  profonde.  Tout  en  rappelant  que  des  stipulations  arrêtées  par 
liuit  puissances  ne  sauraient  être  modiliées  et  annulées  par  trois  d'entre  elles, 
il  paraît  que  le  ministre  anglais  ne  traite  pas  le  point  important  de  l'intirmation 
générale  des  traités  de  Vienne  par  la  conduite  des  cabinets  du  Nord.  G  est  une 
conséquence  que  lord  Palmerston  celte  fois  n'a  garde  de  signaler.  Cependant  cet 
été,  dans  la  chambre  des  communes,  le  ministre  anglais  avait  exprimé  l'espérance 
que  les  trois  cours  remettraient  la  république  de  Gracovie  sur  le  pied  d'indépen- 
dance où  elle  se  trouvait  placée  auparavant,  e<  nlo.'.iieinent  au  traite  de  Vienne. 
Selon  lui,  ces  puissances  seraient  assez  intelligentes  pour  reconnaître  que  le  traité 
de  Vienne  doit  être  conservé  intégralement,  et  qu'il  n'est  pas  possible  de  choisir 
parmi  hes  articles  pour  violer  les  uns  et  exécuter  les  autres;  car  en  lin,  ajoutait 
lord  Palmerston,  «  il  ne  saurait  échapper  à  la  perspicacité  de  ces  gouvernements 
que,  si  le  traité  de  Vienne  n'est  pas  bon  sur  la  Vislule,  il  doit  être  également 
mauvais  sur  le  Rhin  et  sur  le  Pô.  »  C'était  tenir  un  langage  énergique,  c'était 
presque  inquiéter  sur  leur  avenir  les  trois  cours  qui  avaient  déjà  commencé  de 
méconnaître  les  droits  de  Cracovie.  Pourquoi  doue  aujourd'hui  lord  Palmerston 
met-il  des  sourdines  à  sa  parole,  si  vibrante  et  si  tière  il  y  a  quelques  mois? 
Pour  baisser  de  ton  d'une  manière  aussi  sensible,  il  ne  peut  avoir  d'autres  motifs 
que  les  sentiments  hostiles  qui  l'animent  aujourd'hui  à  l'égard  de  la  France,  et 
la  crainte  de  venir  en  aide  à  celte  dernière,  s'il  régiail  sa  conduite  sur  le  discours 
qui,  le  17  août  dernier,  excitait  dans  la  chambre  des  communes  une  bruyante 
sensation. 

La  contradiction  que  nous  signalons  entre  les  paroles  de  iord  Palmerston  et  la 
conduite  qu'il  tient  aujourd'hui  ne  lui  échappe  assurément  pas  a  lui-même,  et, 
pour  la  sentir,  il  n'a  pas  besoin  d'avertissements  étrangers.  S'il  passe  par-dessus 
cette  contradiction,  c'est  qu'il  a  devant  lui  un  but  auquel  il  veut  arriver  à  tout 
prix.  Ce  but,  il  faut  le  dire,  c'est  l'humiliation  de  la  France.  .Nous  ne  voulons  ni 
rien  envenimer,  ni  rien  exagérer;  nous  ne  voulons  pas  davantage  faire  de  lord 
Palmerston  un  brouillon  vulgaire,  et  répondre  à  sa  malveillance  contre  nous  par 
une  injuste  appréciation  de  sa  valeur  politique.  Ses  talents  sont  incontestables  ; 
ses  adversaires  les  plus  éminents,  sir  Hobert  Peel,  lord  Àberdeen,  reconnaissent 
hautement  tout  ce  qu'a  de  redoutable  cet  esprit  \A  et  aqJ-iÊ,  n,m  munis  puissant 
dans  les  travaux  du  cabinet  que  dans  les. débats  de  ia  tribune.  Toute»;  ces  qua- 
lités sont  pour  nous  autant  de  motifs  de  se  rendre  bien  £Qmplt<  d<  s  intentions 
et  des  desseins  de  lord  Palmerston.  L'époque  de  1840  <  si  elle  dune  si  loin  de 
nous,  qu'elle  ne  puisse  nous  éclairer  par  d'utiles  souvenir- V  La  France  a  aujour- 
d'hui en  face  d'elle  le  même  homme  qui.  en  *8i0,  la  niellait  en  dehors  du  con- 
cert des  puissances  au  sujet  de  la  question  d'Orient.  I.ord  Palmerston  n'avait 
pourtant  alors  aucun  grief  sérieux  contre  la  France;  lout  au  pins  avait-il  a  se 
plaindre  de  quelque  lenteur  ou  de  quelque  dissentiment  sur  ia  manière  d'appré- 
cier les  prétenlions  respectives  de  la  Porte  et  du  pacha  d'Egypte.  C'en  fut  assez 
néanmoins  pour  déterminer  cet  homme  d'état  à  précipiter  une  solution  injurieuse 
pour  nous.  Aujourd'hui   lord   Palmerston  dit  tout  haut  qu'il  a  les  plus  justes 


314  REVUE.   CHRONIQUE. 

plaintes  à  élever  contre  la  politique  française;  il  s'entête  à  faire  un  crime  à 
notre  gouvernement  d'une  prétendue  violation  du  traité  d'Utrecht,  qui,  selon  lui, 
interdit  toute  alliance  par  mariage  entre  les  Bourbons  de  France  et  d'Espagne. 
Si  l'irritation  de  lord  Palmerston  est  sincère,  nous  devons  craindre  les  actes 
qu'elle  pourra  lui  inspirer;  si  par  hasard  elle  était  plus  affectée  que  réelle,  elle 
supposerait  à  notre  égard  une  préméditation  hostile  qui  devrait  plus  encore 
éveiller  notre  vigilance.  Dans  des  circonstances  aussi  graves  ,  en  vérité,  les 
hommes  disparaissent,  et  l'on  ne  se  sent  de  préoccupations  que  pour  les  grands 
intérêts  du  pays. 

Avec  lord  Palmerston,  la  rivalité  de  la  France  et  de  l'Angleterre,  qui,  durant 
ces  dernières  années,  dans  quelques  heureux  moments  de  calme  et  de  bonne 
intelligence,  paraissait  s'assoupir,  reprend  une  vivacité  fâcheuse.  La  même  ardeur 
que  le  ministre  whig  avait  contre  M.  Thiers,  ii  la  déploie  aujourd'hui  contre 
M.  Guizot.  Singulière  destinée  du  représentant  d'un  parti  qui  a  souvent  pro- 
clamé ses  sympathies  pour  la  France  constitutionnelle,  que  de  se  trouver  succes- 
sivement l'adversaire  déterminé  des  deux  hommes  d'état  qui,  parmi  nous,  ont 
le  plus  appuyé  leur  politique  sur  l'alliance  anglaise  !  Lord  Palmerston  a  une  ma- 
nière de  concevoir  la  grandeur  de  son  pays  qui  implique  toujours  pour  la  France 
quelque  chose  de  triste  et  d'humiliant.  Eu  1840,  il  voulait  nous  annuler  à  Con- 
stantinople  et  nous  enlever  toute  influence  en  Egypte.  Que  se  propose-t-il  aujour- 
d'hui ?  En  face  d'un  pareil  adversaire,  il  faut  chercher  avec  inquiétude  quels 
pourront  être  ses  mouvements,  ses  desseins,  sur  quels  points  il  portera  son  esprit 
d'agression  et  d'envahissement. 

En  attendant,  le  ministre  anglais  voudrait  arriver  à  un  premier  résultat  :  ce 
serait  de  reformer  contre  nous  une  sdrle  de  ligue  des  puissances,  comme  en 
1840.  Dans  celle  vue,  il  a  refusé  de  se  joindre  à  nous  pour  protester  contre  le 
coup  d'étal  qui  a  frappé  Cracovie,  et  il  a  donné  à  la  note  qu'il  a  adressée  à  lord 
Ponsonby  sur  celte  affaire  le  caractère  de  simples  observations  destinées  à  sus- 
pendre l'exécution  d'une  mesure  qui  ne  serait  pas  encore  réalisée.  Il  a  voulu 
que  les  trois  puissances  fussent  surtout  frappées  du  contraste  de  son  altitude 
avec  la  nôtre,  et  il  s'est  proposé  d'exciter  leur  reconnaissance,  quand  elles  pour- 
raient comparer  la  réserve,  la  modestie  de  ses  observations,  à  la  chaleur  qu'al- 
lait sans  doute  montrer  la  France  dans  celte  occasion.  Tel  est  le  piège  que  nous 
tend  aujourd'hui  le  représentant  des  whigs,  de  ce  parti  qui  s'était  montré  jus- 
que-là si  porté  pour  la  cause  polonaise.  A  celte  bienveillance  succède  aujour- 
d'hui une  indifférence  glaciale;  on  sait  maintenant  pourquoi. 

La  France  protestera  contre  l'usurpation  des  trois  puissances  sur  l'indépen- 
dance de  Cracovie,  consacrée  par  les  traités.  Elle  se  doit  à  elle-même  d'élever  la 
voix  contre  une  entreprise  où  éclate  un  singulier  mépris  pour  la  légalité  et  la 
justice.  La  protestation  de  notre  gouvernement  viendra  après  celle  de  lord  Pal- 
merston ;  elle  viendra  après  le  refus  qu'a  fait  ce  dernier  de  se  joindre  à  nous 
pour  adresser  aux  trois  cabinets  une  commune  remontrance;  elle  pourra  donc 
être  rédigée  avec  la  conscience  complète  et  réfléchie  de  lous  les  éléments  de  la 
situation.  Ce  qui  nous  parait  le  plus  essentiel,  c'est  que  la  France,  dans  une 
pareille  pièce,  prenne  acte  de  la  violation  des  traités,  et  qu'elle  signale  toutes  les 
conséquences  qu'ouvre  à  son  profit  la  résolution  des  trois  puissances.  Elle  doit 
déclarer  qu'elle  se  réserve  pour  l'avenir  de  ne  consulter,  à  l'égard  de  ces  traités, 
que  les  convenances  et  les  besoins  de  sa  politique. 


REVUE,    CHRONIQUE.  315 

La  France  n'a  qu'à  garder  une  attitude  d'observation.  Elle  ne  saurait  songer 
à  jeter  au  dehors  des  paroles  de  menace  et  de  défi.  Qui  voudrait  voir  sérieuse- 
ment un  cas  de  guerre  dans  la  résolution  des  trois  puissances?  Il  n'y  a  que  l'exal- 
tation des  partis  qui  puisse  répondre  par  un  cri  de  propagande  au  coup  d'état  de 
Craeovie.  La  seule  réponse  qui  convienne  à  un  grand  pays  est  dans  la  fermeté 
avec  laquelle  il  pratiquera  la  politique  d'indépendance  et  d'isolement  que  lui  l'ont 
les  circonstances.  Être  en  paix  avec  tout  le  monde,  sans  entretenir  d'intimité 
avec  personne,  telle  doit  être  notre  attitude,  et  nous  aurons  au  moins  de  celte 
façon  la  liberté  de  nos  mouvements.  Celle  politique  a  souvent  été,  dans  les  cham- 
bres, par  les  hommes  les  plus  éminenls  de  l'opposition,  indiquée  comme  la  meil- 
leure à  suivre;  aujourd'hui  nous  y  sommes  ramenés  par  la  nécessité.  Sans  doute, 
c'était  une  grande  chose,  un  puissant  levier  que  l'alliance  de  la  France  et  de  l'An- 
gleterre; dans  les  deux  pays,  tous  les  esprits  éclairés  sont  frappés  du  rôle  qu'au- 
raient à  jouer  les  deux  peuples,  s'ils  voulaient,  s'ils  pouvaient  rester  unis.  N'est-ce 
pas  leur  concert  qui,  depuis  seize  ans,  a  donné  la  liberté  constitutionnelle  à  la 
Grèce  et  à  l'Espagne?  La  continuité  de  leur  union  pourrait  accomplir  encore  des 
résultats  non  moins  désirables,  mais  à  la  condition  d'une  réciprocité  sincère  entre 
les  deux  gouvernements.  Or,  il  semble  que  l'Angleterre  ne  puisse  prendre  au 
sérieux  notre  prétention  de  cultiver  son  alliance  sur  un  pied  complet  d'égalité, 
et  d'en  recueillir  de  légitimes  avantages.  Nous  ne  voulons  d'autre  preuve  de  celte 
disposition  de  l'Angleterre  à  notre  égard  que  l'incrédulité  qu'a  rencontrée  l'an- 
nonce du  double  mariage.  On  ne  pouvait  se  persuader  à  Londres  qu'une  fois  l'An- 
gleterre ayant  fait  connaître  sa  pensée,  le  gouvernement  français  pût  oser  passer 
outre.  L'intimité  entre  les  deux  peuples  peut-elleexister  tant  qu'on  ne  reconnaîtra 
pas  chez  nos  voisins  que  nous  pouvons  avoir  une  volonlé?  Pour  que  l'amitié  fût 
durable,  il  ne  faudrait  pas  non  plus  qu'au  moment  même  où  l'union  paraît  la 
plus  entière,  la  France  fût  desservie  et  secrètement  menacée  dans  des  intérêts 
précieux  par  la  politique  anglaise.  N'est-ce  pas  une  pensée  persévérante  de  lord 
Palmerston,  en  18i0  comme  en  1846,  de  nous  aliéner  l'empire  turc,  en  cherchant 
à  persuader  au  divan  que  notre  politique  en  Egypte  et  notre  prise  de  possession 
de  l'Algérie  sont  choses  attentatoires  à  la  puissance  de  la  Porle?  Nous  pouvons 
cependant  conserver  avec  le  sultan  une  sincère  alliance,  sans  adopter  à  son  égard 
la  ligne  de  conduite  qui  convient  à  l'Angleterre. 

La  manière  dont  a  été  reçu  le  bey  de  Tunis  en  est  la  preuve.  Ahmed-Pacha,  qui 
a  reconnu  depuis  longtemps  tout  le  prix  de  notre  amitié,  souhailait  visiter  la 
France  :  néanmoins,  avant  d'entreprendre  son  voyage,  il  voulut  savoir  sur  quel 
pied  il  serait  accueilli.  Il  désirait  être  sûr  qu'il  ne  serait  pas  présenté  au  roi  des 
français  par  l'ambassadeur  de  la  Porte,  comme  l'avait  élé  Ibrahim-Pacha.  Le  gou- 
vernement français  n'avait  qu'à  régler  sa  réponse  et  sa  conduite  sur  les  relations 
que  depuis  deux  cenls  ans  nous  entretenons  avec  Tunis.  Depuis  deux  siècles,  nous 
avons  conclu  des  conventions,  des  traités  de  commerce  avec  le  bey  de  Tunis.  Si 
le  bey  est  un  ancien  vassal  de  la  Porte,  si  le  sultan  se  regarde  toujours  comme 
son  suzerain,  défait  il  n'est  plus  son  souverain,  surtout  pour  nous  qui  avons  de- 
puis longtemps  reconnu  l'indépendance  de  Tunis.  Il  était  donc  naturel  que  le  bey 
lut  reçu  avec  les  honneurs  dus  aux  princes  souverains.  En  lui  faisant  cet  accueil, 
le  gouvernement  français  a  pensé  avec  raison  qu'Ahmed  Pacha  n'était  pas  dans 
la  même  situation  qu'Ibrahim.  Le  sultan  est  véritablement  encore  le  souverain 
de  l'Ëyyple;  il  a  délégué  sa  souveraineté,  mais  il  en  a  retenu  le  principe  et  les 


516  RBVDE.  CHRONIQUE. 

droits  régaliens.  Sur  Tunis,  au  contraire,  il  n'a  plus  qu'une  ombre  de  suzeraineté, 
qui  laisse  intacte  l'indépendance  du  bey.  Ahmed-Pacha  a  été  fort  sensible  à  une 
reconnaissance  aussi  solennelle  de  son  caractère  et  de  ses  droits,  et  il  professe 
pour  la  France  un  véritable  enthousiasme.  Par  son  origine,  par  son  éducation,  il 
était  disposé  à  comprendre  plus  facilement  notre  civilisation.  Ahmed-Pacha  a  ponr 
mère  une  Génoise,  une  chrétienne,  qui  vit  encore  à  Tunis.  On  le  prendrait  en  le 
voyant  pour  un  général  européen. 

Quand  Ahmed-Pacha  a  débarqué  en  France,  il  avait  l'intenlion  d'aller  de  Paris 
à  Londres,  et  de  prévenir,  par  cette  politesse,  les  ombrages  que  l'Angleterre 
aurait  pu  concevoir  de  sa  présence  parmi  nous.  Dans  ce  dessein,  il  a  faii  pres- 
sentir l'ambassade  anglaise  sur  la  réception  qu'il  pouvait  attendre,.  Lord  Normanby 
a  eu  la  loyauté  de  lui  donner  avis  qu'il  ne  devait  pas  espérer  à  Londres  un  accueil 
semblable  à  celui  dont  il  était  ici  l'objet;  l'Angleterre  ne  le  recevrait  pas  comme 
un  prince  souverain,  mais  comme  un  gouverneur  d'une  province  turque.  On 
assure  que  cet  avertissement  a  déterminé  Ahmed-Pacha  à  renoncera  son  voyage; 
en  effet,  il  accepterait,  en  allant  à  Londres,  une  situation  inférieure  à  celle  que  la 
France  lui  a  faite. 

C'est  notre  politique  naturelle  d'étendre  une  main  protectrice  sur  les  états 
limitrophes  de  l'Algérie.  Toutes  les  fois  que  le  gouvernement  français  a  pu 
craindre  que  le  sultan  n'inquiétât  son  ancien  vassal,  il  a  envoyé  quelques  vaisseaux 
en  vue  de  Tunis,  et  cette  démonstration  a  toujours  eu  son  effet.  Le  bey  de  Tunis 
a  donc  un  véritable  intérêt  à  s'atlacher  à  nous.  Du  côté  du  Maroc,  il  sera  plus 
long,  plus  difficile  de  cimenter  une  alliance  :  cependant  le  nom  de  la  France  a  été 
glorieusement  répandu  dans  les  états  d'Abderrhaman  par  la  bataille  d'Isly.  Notre 
consul  général  à  Tanger,  M.  de  Chasteau,  a  été  chargé  d'offrir  à  l'empereur  de 
nombreux  présents,  des  armes,  plusieurs  petites  pièces  de  canon,  des  chevaux. 
Le  ministre  des  relations  extérieures  d'Abderrhaman  est  allé  attendre  M.  de 
Chasteau  à  Mazagan  ,  et  doit  l'accompagner  jusqu'y  la  résidence  de  l'empereur. 
Quand  on  a  voulu  épouvanter  la  France  sur  les  conséquences  de  l'oecupalipn  de 
l'Algérie,  on  lui  a  prédit  qu'elle  serait  entraînée  par  la  force  des  choses  à  la 
conquête  de  Tunis  et  du  Maroc.  Les  alliances  sont  moins  dispendieuses  et  plus 
sûres  que  la  conquête,  et  elles  peuvent  nous  conduire  au  même  but,  la  possession 
paisible  de  l'Algérie  et  un  juste  ascendant  sur  la  Méditerranée. 

C'est  cet  ascendant  dans  la  Méditerranée  qui  est  an  fond  l'éternel  débat  entre 
l'Angleterre  et  nous.  Sans  cela,  le  double  mariage  n'eût  pas  excité  à  Londres  tant 
de  colères;  il  n'a  paru  une  entreprise  si  coupable  que  parce  qu'il  pouvait  aug- 
menter notre  influence  sur  l'Espagne.  Il  faut  lire,  dans  un  livre  tout  d'a-propos 
qui  vient  de  paraître,  Diplomatie  de  la  France  et  de  l'Espagne  depuis  V avènement 
de  la  maison  de  Bourbon  (1),  l'histoire  de  la  lutte  constante  des  deux  peuples 
dans  la  Péninsule.  Ce  n'est  pas  nous  cependant  qui  cherchons  à  porter  atteinte  à 
l'indépendance  morale  de  la  nation  espagnole;  au  lieu  de  fomenter  dans  son  sein 
la  discorde  et  l'anarchie,  nous  assistons  avec  une  sympathie  mêlée  d'espoir  à  ses 
efforts  pour  l'affermissement  de  la  monarchie  constitutionnel  le.  Dans  quelques 
jours,  les  élections  générales  auront  lieu  dans  la  Péninsule;  on  croit  qu'elles 
feront  entrer  aux  cortès  une  soixantaine  de  progressistes  :  ce  parti  aurait  ainsi  la 
preuve  qu'il  peut  se  faire  une  place  sans  sortir  de  la  constitution.  La  famille  royale 

(1)  Un  vol.  in-8°,  chez  Gerdès,  éditeur,  10,  rue  Sainl-Germain-des-Prés. 


REVUE.      -    CHRONIQUE.  ÎÏ17 

de  Madrid  a  vu  revenir  à  elle  l'infant  don  Enrique,  qui  a  complètement  dës&votté 
la  protestation  qu'il  avait  eu  la  légèreté  de  signer  il  y  a  quelques  mois.  Dans  ces 
derniers  temps,  il  a  pu  voir  dans  quel  abîme  il  aurait  été  entraîné  par  les  provo- 
cations qu'il  recevait  de  l'Angleterre.  On  l'engageait  a  lever  l'étendard  de  la  guerre 
civile;  il  a  repris  le  sentiment  de  ses  devoirs  :  son  frère,  le  roi  d'fspagne,  a  sur- 
tout l'honneur  de  celte  réconciliation. 

Tandis  que  sur  la  Vistule  on  déchire  avec  un  si  funeste  éclat  des  traitée  où  la 
France  était  partie  contractante,  on  s'efforce  insensiblement  de  gagner  pied  à  son 
préjudice  sur  l'Escaut  et  dans  les  Alpes,  on  agile  sourdement  les  provinces  danu- 
biennes, où  tout  le  chemin  qu'on  fait  mène  à  Coqstanlinople»  Ce  n'est  pas  seule- 
ment avec  de  grands  coups  que  les  trois  cours  veulent  asseoir  leur  influence  en 
Europe;  elles  ont  des  procèdes  moins  bruyants,  et  certains  faits  assez  récents  peu- 
vent servir  à  montrer  comment  s'y  prend  leur  ambition  quand  elle  trouve  son 
intérêt  à  se  dissimuler. 

Si  là  Belgique  ne  s'est  point  encore  jetée  dans  les  bras  de  l'Allemagne,  ce  n'est 
point  la  faute  de  la  Prusse.  A  peine  la  France  avait-elle  repoussé  l'union  doua- 
nière, que  le  Zollverein  s'est  présenté  pour  recueillir  ces  bénéfices  restés  disponi- 
bles. L'esprit  allemand  a  porté  sur  cet  espoir  de  conquête  la  passion  singulière 
par  laquelle  se  traduisent  maintenant  toutes  ses  entreprises  nationales  ou  politi- 
ques; le  gouvernement  prussien  s'est  mis  à  la  tête  de  cette  nouvelle  croisade;  il 
l'a  servie  avec  les  armes  qu'il  aime.  Il  ne  s'est  pas  contenté  di.s  faveurs  commer- 
ciales par  lesquelles  le  traité  du  1er  septembre  1344  invitait  la  Belgique  a  prendre 
sa  place  dans  le  cercle  des  douanes  allemandes;  il  a  cherché  des  séductions  moins 
matérielles  et  fait  appel  aux  vieux  souvenirs  d'un  même  berceau;  s'il  n'a  point 
encore  précisément  réussi,  ce  n'est  point  pour  avoir  ménagé  ses  frais  d'éloquence. 
Il  a  soutenu  de  son  mieux  la  résurrection  du  patois  flamand  commencée  en  1840. 
M.  d'Arnim,  qui  posait,  en  1843,  à  Anvers,  la  première  pierre  de  l'entrepôt  prus- 
sien,  a  travaillé  avec  une  dextérité  particulière  a  développer  ces  manifestations 
nationales  en  faveur  d'une  langue  sœur  de  la  langue  allemande.  Verrons-nous 
donc  le  français  proscrit  par  le  flamand,  comme  il  l'était  par  le.hollandais  en  1829  ? 
Franchement,  nous  sommes  encore  loin  de  le  croire.  Le  festival  de  Cologne  du 
mois  de  juin  dernier,  les  fêles  de  septembre  a  Bruxelles,  ont  été,  nous  le  voulons 
bien,  des  occasions  de  rencontres  et  d'embrassements  entre  les  Flamands  et  leurs 
frères  de  Germanie:  nous  doutons  fort  cependant  que  la  Belgique  passe  à  l'Alle- 
magne sous  le  pur  ascendant  de  ces  vanités  nationales,  bien  quintessenciees  pour 
son  goût. 

La  Prusse  voudrait  bien  commander  sur  notre  frontière  du  nord,  comme  elle 
commande  sur  notre  frontière  de  l'est.  L'Autriche  ne  se  tient  pas  davantage  pour 
battue  sur  la  ligne  des  Alpes.  Appuyée  sur  ses  possessions  d'Italie,  elle  régente 
plus  hardiment  qu'on  ne  le  saurait  dire  toute  une  partie  de  la  Suisse,  et  pro- 
voque ainsi  les  tristes  déchirements  où  la  confédération  menace  de  se  dissoudre. 
Quelques  faits  de  date  récente  ont  trahi  cet  empire  qu'elle  dissimule  d'ordinaire 
avec  plus  d'habileté.  M.  de  Philippsberg,  le  chargé  d'affaires  d'Autriche,  est  allé 
presque  officiellement  à  Coire  pour  sommer  les  Grisons  de  retirer  le  suffrage 
qu'ils  ont  donné  dans  la  diète  contre  l'alliance  des  sept,  fi  s'est  adressé  au  petit 
conseil  et  l'a  qualifié  d'organe  légal  du  canton,  malgré  la  constitution  qui  attri- 
bue exclusivement  au  grand  conseil  le  droit  de  donner  des  instructions  pour  voter 
en  diète;  il  s'est  attiré  une  réponse  publique,  dans  laquelle  les  magistrats  mena- 


318  REVUE.    CHRONIQUE. 

ces  invoquaient,  pour  se  couvrir  de  l'Autriche,  une  indépendance  de  quatre 
siècles.  On  a  pu  voir  ainsi  par  le  détail  comment  le  cabinet  autrichien  en  usait 
avec  ses  pauvres  voisins,  dont  la  sécurité  complète  est  cependant  si  nécessaire  à 
l'ordre  général  de  l'Europe.  On  s'est  rappelé  les  mauvais  traitements  que  souffre 
depuis  si  .longtemps  le  Tessin,  les  brigandages  provoqués  à  Lugano  en  1799,  les 
violences  exercées  sur  le  parti  libéral  en  1814,  renouvelées  progressivement  à 
partir  de  1830.  Dans  les  Grisons,  jusqu'ici  l'on  n'avait  pas  encore  eu  besoin  de 
ces  rigueurs,  on  s'entendait  avec  l'oligarchie  rhétienne;  on  lui  donnait  du  service 
dans  les  années  ou  dans  les  bureaux,  on  répandait  à  propos  les  décorations,  enfin 
on  avait  déclaré  franche  de  tous  droits  régaliens  la  grande  roule  du  Splugen, 
vraie  fortune  du  canton.  On  annonce  aujourd'hui  qu'on  retirera  ces  faveurs  et 
qu'on  prendra  des  mesures  justifiées  par  le  droit  des  gens,  si  le  canton  ne  rétracte 
son  vole.  Il  faut  se  croire  bien  sûr  d'être  obéi  pour  dicter  ainsi  la  loi. 

Quant  à  la  Russie,  elle  n'est  pas  tellement  occupée  sur  la  Vislule,  qu'elle  oublie 
un  instant  de  se  frayer  sa  voie  sur  le  Danube.  Dans  les  pays  moldo-valaques,  l'in- 
térêt bien  entendu  de  la  politique  ottomane,  sinon  des  cupidités  particulières  du 
divan,  ce  serait  de  créer  un  corps  assez  solide  pour  tenir  plus  près  de  la  Russie  le 
même  poste  que  gardent  un  peu  plus  loin  les  Serbes;  ce  serait  par  conséquent 
d'unir  les  deux  pays  sous  un  même  suzerain,  à  qui  on  donnerait  l'hérédité  sans 
l'affranchir  de  la  dépendance.  Celte  concession,  que  nous  avons  su  obtenir  pour 
l'Egypte,  n'aurait-elle  pas  mieux  profilé  aux  Moldo-Valaques?  C'est  là  en  effet  le 
vœu  du  pays,  c'est  la  condition  première  d'une  fédération  durable  entre  les  pro- 
vinces danubiennes  et  la  Porte,  c'est  le  meilleur  moyen  de  couper  court  aux  intri- 
gues russes  et  de  leur  barrer  le  chemin  de  Constanlinople.  Une  souveraineté 
divisée,  des  fonctions  princières  révocables,  des  élections  toujours  possibles,  une 
aristocratie  corrompue  toujours  prèle  à  se  vendre,  toujours  disposée  à  la  brigue, 
voilà  plus  qu'il  n'en  faut  pour  donner  carrière  aux  conquêtes  souterraines  du  ca- 
binet moscovite.  Aussi  voyez  comme  celui-ci  marche  dejtous  les  côtés  à  la  fois.  Ou 
assure  que  les  agitations  de  1841  recommencent  en  Bulgarie,  et  l'on  parle  d'une 
conspiration  tramée  contre  le  prince  Bibesko  et  récemment  découverte  à  Kraïowa. 
Sous  l'influence  de  ces  prêtres  détestables  disciplinés  par  la  Russie,  on  soulève 
les  chrétiens  contre  le  nom  turc,  alors  même  que  le  sultan  poursuit  avec  tant  de 
courage  l'abolition  des  haines  religieuses.  Chose  étrange,  à  l'autre  extrémité  de 
l'empire,  le  zèle  des  nestoriens  attire  sur  eux,  comme  en  1843,  les  horribles  mas- 
sacres des  Kurdes,  et  les  évêques  fanatiques  qui  les  provoquent  vont,  dit-on, 
prendre  leurs  leçons  à  Tiflis.  Si  la  France  ne  peut  atteindre  jusque-là,  elle  pour- 
rait du  moins  se  créer  au  midi  du  Danube  une  autorité  pacifique  et  morale  dont 
on  ne  sait  pas  assez  le  prix.  C'est  encore  là  une  ligne  à  disputer. 

Est-ce  à  dire  que  celle  agression  presque  générale  des  diplomaties  doive 
dégénérer  en  une  rupture  belligérante?  que  la  destruction  de  la  république  polo- 
naise soit  le  signal  d'une  intention  arrêtée  de  lutte  et  de  combat?  Nous  ne  le 
croyons  pas.  L'occident  de  l'Europe  a  bien  des  raisons  d'appréhender  un  terme 
à  cette  paix  dont  il  jouit  depuis  trente  ans;  mais,  il  est  bon  de  le  dire,  les  puis- 
sances de  l'Europe  orientale  auraient  plus  de  peine  encore  à  la  rompre  :  il  s'en 
faut  qu'elles  soient  plus  prèles  que  nous. 

Est-il  d'abord  un  homme  d'étal  en  Autriche  qui  puisse  attendre  sans  effroi 
«  ce  premier  coup  de  canon  dont  le  seul  bruit  ferait  peut-être  aussitôt  crouler 
la  monarchie?  »  Quand  l'empereur  François,  vaincu  en  1805  et  en  1809,  signait 


REVUE.  —    CHRONIQUE.  319 

les  traités  de  Presbourg  et  de  Vienne,  il  n'avait  pas  eu  cependant  à  lutter 
contre  l'effervescence  intérieure  des  populations  sujettes;  les  sentiments  natio- 
naux ne  s'étaient  éveillés  nulle  part  avec  cette  âpreté  qui  les  caractérise  aujour- 
d'hui. Comment  tenir  à  la  fois  la  main  sur  les  Slaves  et  sur  les  Hongrois,  sur  les 
Bohèmes  et  sur  les  Italiens?  La  noblesse,  qui  eût  pu  servir  d'appui,  manque  main- 
tenant plus  que  jamais;  la  noblesse  madgyare  garde,  il  est  vrai,  une  véritable 
énergie,  mais  elle  l'emploie  dans  une  guerre  ouverte  contre  la  chancellerie 
autrichienne;  la  noblesse  gallicienne  est  exterminée;  reste  la  noblesse  allemande, 
mais  celle-ci  n'a  ni  position  comme  corps  ni  influence  comme  association  morale. 
Elle  paraît  à  peine  dans  ces  états  provinciaux  qui  ne  durent  qu'un  jour,  qui  ne 
comportent  point  d'opposition,  qui  ne  reçoivent  pour  ainsi  dire  pas  de  députés 
de  la  bourgeoisie.  La  bureaucratie  n'a  pas  cessé  d'être  un  élément  de  stabilité 
pour  la  monarchie;  mais  ce  réseau  trop  lourd  écrase  la  vie  publique  au  lieu  de 
la  contenir.  Enfin,  l'armée,  si  nombreuse  qu'elle  soit,  si  distinguée  même  qu'on 
la  dise  dans  le  service  des  armes  savantes,  l'armée,  dirigée  d'en  haut  par  des 
bureaucrates,  peuplée  de  soldats  sans  goût  pour  leur  métier,  ne  sera  jamais 
l'armée  d'un  état  militaire.  Cette  infériorité  aurait  même  vivement  frappé  les 
esprits  pendant  l'insurrection  gallicienne,  et  l'on  attribuerait  au  ressentiment 
d'un  si  singulier  échec  le  dernier  arrêt  qui  a  frappé  Cracovie. 

Quant  à  la  Prusse,  la  force  dont  elle  dispose  est  avant  tout  une  force  morale. 
Qu'elle  ait  à  représenter  sur  un  champ  de  bataille  l'intérêt,  le  droit  national  de 
l'Allemagne,  elle  aura  derrière  elle  des  milliers  de  citoyens  armés  ;  qu'elle  veuille 
entraîner  ses  milices  à  la  défense  de  la  politique  russe,  elle  court  les  plus  grands 
périls  que  jamais  gouvernement  ait  bravés.  «  Milord,  disait  le  roi  Frédéric- 
Guillaume  à  lord  Aberdeen  au  moment  où  celui-ci  prenait  congé  de  lui,  je  vous 
recommande  le  peuple  allemand.  »  C'était  une  des  façons  de  parler  du  monarque 
prussien,  mais  c'était  aussi  l'expression  de  cette  anxiété  véritable  que  lui  cause 
le  voisinage  de  la  Russie.  Malheureusement  les  questions  commerciales  empê- 
chent un  rapprochement  bien  intime  avec  l'Angleterre;  on  se  défie  du  mauvais 
esprit  de  la  France,  et  Frédéric-Guillaume  a  dans  sa  famille  des  partisans  dévoués 
de  la  Russie.  Voilà  bien  des  raisons  d'incertitude  pour  un  esprit  déjà  naturellement 
mobile,  et  cependant  il  serait  nécessaire  d'aviser.  Si  quelque  chose  pouvait 
encore  plus  irriter  l'Allemagne,  si  profondément  blessée  par  les  tergiversalions 
du  monarque  en  matière  constitutionnelle,  ce  seraient  assurément  des  velléités 
d'alliance  russe.  De  Kœnigsberg,  où  l'esprit  germanique  lutte  heure  par  heure 
contre  l'invasion  moscovite,  jusqu'à  Manheim,  où  Sand  poignarda  Rotzebue,  il 
n'y  a  qu'un  cri  en  Allemagne  contre  le  système  et  l'amitié  des  Russes.  Les 
exigences  des  chemins  de  fer  détermineront  bientôt  peut-être  un  déficit  ;  il  faudra 
de  nouveaux  impôts  pour  le  combler,  il  faudra  des  états  pour  voter  ces  impôts  : 
seront-ce  les  députés  de  Posen  ou  du  Rhin  qui  voudront  distraire  une  partie  de 
ces  fonds  pour  soutenir  le  gouvernement  dans  une  querelle  engagée  sur  les  der- 
nières ruines  de  la  Pologne? 

Reste  enfin  la  Russie,  c'est-à-dire  le  plus  formidable,  parce  qu'il  est  le  moins 
connu,  de  ces  trois  alliés  qui  jettent  le  gant  à  l'Europe  occidentale.  On  ne  doit 
pas  s'y  tromper,  l'anéantissement  de  la  Pologne  n'est  pas  pour  la  Russie  une 
oeuvre  de  dépit  ou  de  vengeance  aveugle,  c'est  un  calcul  politique  froidement  et 
systématiquement  poursuivi.  Si  la  Russie  perd  la  Pologne,  elle  ne  peut  plus  agir 
sur  l'Europe,  et  il  serait  juste  d'affirmer  que  ce  qu'elle  a  d'action  sur  nous,  c'est 


320  REVOE.  —    CHRONIQUE. 

de  la  Pologne  qu'elle  le  lire.  «  La  force  a(  tuelle  de  l'empire  russe,  on  l'a  dit  avec 
raison,  se  trouve  à  la  ceinture  et  non  au  centre  de  ses  vastes  provinces.  »  C'est  le 
pays  compris  entre  la  Warta  et  le  Dnieper  qui  lui  produit  le  plus  d'hommes  et 
d'argent.  Quel  serait,  dans  l'état  présent,  le  premier  effet  d'une  commotion  ?  Tout 
aussitôt  le  pays  entre  la  Waria  et  le  Dnieper  deviendrait  hostile  et-impraticable  ;  la 
Russie,  qui  a  besoin  contre  l'Europe  d'une  base  d'opérations  sur  la  Vi.'.tule, 
devrait  reporter  cette  base  au  Dnieper,  et,  pour  amener  ses  troupes  jusqu'à  la 
Warta,  elle  aurait  à  les  conduire  p.r  des  routes  de  deux  cents  et  de  quatre  Beats 
lieues.  La  Russie,  malgré  ces  immenses  ressources  dont  elle  prétend  disposer,  n'a 
jamais  pu  concentrer  de  grands  corps  d'armée  hors  de  chez  elle  ;  comment  même 
oserait-elle  s'engager  a  l'aventure  sur  le  sol  miné  qui  la  porte?  Le  cabinet  de 
Pétersbourg  a  redoublé  de  précautions  en  Pologne.  Pendant  qu'il  feint  d'affran- 
chir les  paysans  du  royaume,  qui  sont  sortis  depuis  si  longtemps  du  servage,  il 
empêche  les  propriétaires  en  Podolie,  en  Wolhynie,  en  Lithuanie,  de  s'accorder 
à  l'amiable  avec  leurs  paysans;  ou  croirait  qu'il  leur  prépare  le  sort  de  la  noblesse 
gallicienne.  Il  envoie,  comme  le  cabinet  autrichien,  des  soldats  en  congé  dans 
les  villages;  il  organise  un  système  de  surveillance  au  milieu  même  des  campa- 
gnes; il  établit  un  chef  par  dix  chaumières,  et  soumet  à  ses  inspections,  à  la  direc- 
tion de  ses  popes,  cette  hiérarchie  de  magistrats  esclaves,  d'espions  rustiques.  La 
vie  de  campagne  est  perdue  dans  les  provinces  russo-polonaises  comme  en  Gal- 
licie.  Si  c'est  là  pour  le  czar  un  moyen  de  domination,  il  est  à  coup  sûr  aussi 
dangereux  pour  le  vainqueur  que  pour  les  vaincus.  Sait-on  d'ailleurs  ces  agita- 
lions  mal  contenues,  qui  luttent  au  sein  du  vaste  empire  ?  Sait-on  combien  de 
résistances  rencontre  cette  volonté  acharnée  de  tout  russifier  jusque  chez  les  popu- 
tions  slaves  depuis  longtemps  sujettes?  Croit-on  que  la  Petite-Russie,  par  exemple, 
se  prête  à  ces  tendances  absorbantes  de  la  grande?  Connall-on  tous  les  contrastes 
qui  se  heurtent  sous  celle  apparente  immobilité?  Le  gouvernement  du  prince 
Woronzow  a,  dit-on,  répandu  dans  les  pays  du  sud  des  habitudes  libérales  qui 
seraient  des  crimes  sur  la  Newa. 

El  cependant,  disons-le,  si  l'une  des  trois  puissances  gagne  à  celte  brusque 
rupture  qu'elles  dénoncent  en  commun  à  l'Europe,  c'est  bien  la  Russie  :  l'Au- 
triche devient  plus  que  jamais  solidaire  de  toute  la  politique  moscovite,  la  Prusse 
achève  de  perdre  la  popularité  qu'elle  avait  conquise  en  1840;  c'est  tout  à  fait 
un  succès  russe,  atteint,  sans  coup  férir,  par  une  diplomatie  sans  égale.  Disons-le, 
d'autre  part,  c'est  un  succès  qui  n'aura  poinl  de  lendemain,  le  jour  où  les  puis- 
sances de  l'Occident  s'accorderont  pour  mettre  la  Russie  au  défi  de  lui  en  don- 
ner un. 


VOYAGE  ET  RECHERCHES 


EGYPTE   ET   EN   NUBIE. 


m. 

LES    PYRAMIDES.' 


15  décembre. 

Un  petit  bateau  à  vapeur  transporte  les  voyageurs  d'Alexandrie  jusqu'à  Atfèh, 
où  le  canal  rejoint  le  Nil  ;  là  un  autre  bateau  plus  grand  les  reçoit  et  les  porte 
au  Caire,  en  remontant  le  fleuve.  A  ce  canal,  comme  je  l'ai  dit,  Alexandrie  doit 
sa  résurrection;  il  lui  apporte  l'eau  du  Nil,  et  la  rattache  à  l'Egypte.  Au  temps 
des  Français,  il  n'était  guère  navigable  qu'un  mois  de  l'année.  Bonaparte  conçut 
le  projet  de  le  réparer.  Les  plans  furent  levés,  les  devis  lurent  faits,  mais  le  temps 
et  la  fortune  manquèrent  à  ce  dessein  ;  après  divers  essais,  parmi  lesquels  il  faut 
citer  ceux  de  M.  Coste  en  1820  ,  le  pacha  résolut  de  reprendre  l'œuvre  des  Plo- 
lémées  et  des  califes,  et  de  réaliser  le  projet  des  Français.  Malheureusement  il 
accomplit  cette  grande  résolution  à  sa  manière,  c'est-à-dire  en  prodiguant  la  vie 
des  hommes,  qui  ne  compte  pas  pour  beaucoup  en  Orient.  On  fit  une  battue  dans 

(1)  Voyez  les  livraisons  du  31  juillet  et  du  51  août. 

TOJU    it.  -22 


322  RECHERCHES    EN     EGYPTE 

la  basse  Egypte,  on  traqua,  od  pressa  (1)  les  cultivateurs,  les  femmes,  les  vieil- 
lards, les  enfants,  au  nombre,  dit-on,  de  cent  mille.  Là,  sans  abri,  souvent  sans 
nourriture,  creusant  avec  les  ongles  un  sol  pestilentiel,  ces  malheureux,  excités 
par  le  bâton,  dévorés  par  la  faim,  décimés  par  les  maladies,  achevèrent  le  canal 
en  quelques  mois.  Le  canal  existe,  il  est  très-utile  au  commerce,  très-commode 
pour  les  voyageurs,  et  il  n'a  pas  coulé  beaucoup  d'argent  à  creuser.  MM.  Lancrel 
et  Chabrol,  de  l'expédition  d'Egypte,  estimaient  les  frais  à  750,000  francs.  Méhé- 
met-Ali  n'a  dépensé  que  trente  mille  hommes. 

Je  ne  sais  si  l'horreur  de  ce  souvenir  assombrissait  pour  moi  le  paysage,  mais 
j'ai  trouvé  les  bords  du  canal  bien  tristes.  Je  les  crois  réellement  assez  mornes 
et  assez  différents  de  ce  qu'ils  étaient  au  temps  d'Aboul-Féda,  quand  celui-ci  van- 
tait l'agrément  de  ces  rives  bordées  des  deux  côtés  de  prairies  et  de  jardins,  plan- 
tées, dit  un  poète  arabe,  de  palmiers  a  semblables  au  col  ondoyant  d'une  belle 
fille  qui  dort,  et  parés  de  leurs  colliers  de  fruits.  »  Pour  me  distraire,  je  cause 
avec  un  Arménien  orthodoxe  (ainsi  se  désignent  eux-mêmes  ceux  que  nous  appe- 
lons schismatiques).  Celui-ci  est  plein  de  colère  contre  les  Arméniens  catholiques. 
Ils  ont  cesse  d'être  Arméniens  en  se  faisant  romains,  dit-il.  Je  comprendrais  ce 
patriotisme  jaloux,  s'il  y  avait  une  église  arménienne  véritablement  indépen- 
dante; mais  on  sait  de  quel  souverain  étranger  le  grand  patriarche  d'Eschmyadzin 
est  le  très-humble  serviteur,  et  les  Arméniens  qui  ne  veulent  pas  avoir  leur  pape 
a  Rome  risquent  fort  de  l'avoir  à  Pélersbourg. 

Dans  les  misérables  huttes  qui  s'élèvent  sur  la  rive,  je  remarque  en  passant  ce 
goût  naturel  pour  l'élégance  et  la  décoration  qui  se  rencontre  ici  allié  à  la  der- 
nière misère.  La  porte  d'une  cabane  bâtie  avec  la  boue  du  Nil  m'a  offert  une  ogive 
très-bien  tracée.  Dans  le  pays  du  soleil,  le  beau  n'est  jamais  absent,  la  grâce  se 
mêle  à  tout. 

Cependant  le  bateau  marche,  et  nous  approchons  d'Alfèh,  où  le  canal  débouche 
dans  le  Nil.  Tout  à  coup  à  la  monotonie  et  à  la  nudité  du  paysage  succèdent  deux 
rangées  de  sycomores.  Le  soleil,  qui  est  près  de  son  coucher,  sème  de  taches 
dorées  l'ombre  noire  qui  s'étend  à  leur  pied.  Nous  glissons  entre  deux  murs  d'une 
noire  verdure,  cl  au  bout  de  cette  allée  d'ombre  jaillit  le  minaret  empourpré 
d'Alfèh.  Voilà  un  de  ces  moments  dont  le  souvenir  se  détache  de  tous  les  souve- 
nirs d'un  voyage,  el  qui  dédommagent  de  beaucoup  de  longueurs  et  d'ennuis, 
comme  quelques  moments  dans  la  vie  dédommagent  de  beaucoup  de  jours.  A 
Alfèh  s'opère  le  transbordement  du  petit  baleau  dans  le  bateau  plus  grand  des- 
tiné à  remonter  le  Nil  jusqu'au  Caire.  Nous  voilà  donc  sur  le  Nil.  Désormais  nous 
ne  le  quitterons  plus;  il  nous  promènera  à  travers  les  monuments  de  l'Egypte,  qui 
s'élèvent  tous  sur  ses  bords;  les  anciens  l'appelaient  JEgyptos,  et  en  effet  il  est 
toute  l'Egypte. 

Ce  soir,  nous  remontons  le  cours  majestueux  de  ce  fleuve  nouveau  par  un  beau 
clair  de  lune,  en  prenant  du  thé  sur  le  pont,  et  en  causant  avec  un  négociant 
français  établi  en  Egypte  des  dernières  mesures  commerciales  deMéhémet-Ali.  Le 
chemin  fui  plus  rude  à  l'armée  française  pour  venir  d'Alexandrie  au  Nil;  pendant 

(1)  J'emploie  ce  mot  dans  un  sens  qu'il  n'a  heureusement  qu'en  anglais.  On  sait  ce  que 
c'est  que  la  presse  des  matelots.  Cet  usage  étrange  chez  un  peuple  libre  n'était  point 
inconnu  à  l'ancienne  Égyple,  au  moins  sous  les  Ptolémées.  M.  de  Saulcy  en  a  trouvé  la 
preuve  dans  le  texte  démoliquedel'inscriplion  de  Rosette, qu'il  a  si  heureusement  interprète. 


ET    EN    NUBIE.  325 

plusieurs  jours,  elle  se  traîna  à  travers  les  sables,  harcelée  par  les  Arabes,  mal 
pourvue  de  vivres,  privée  d'eau,  et  dévorée  par  un  soleil  de  juillet.  Faisant  ainsi, 
dans  les  circonstances  les  plus  pénibles,  le  cruel  apprentissage  du  désert,  elle  con- 
serva tout  son  courage,  et,  ce  qui  était  plus  héroïque,  toute  sa  gaieté.  Là,  nu  milieu 
des  horreurs  do  la  soif,  les  soldats  éprouvèrent  pour  la  première  l'ois  cette  décep- 
tion cruelle  qui  semble  une  ironie  de  la  nature,  le  mirage.  C'est  au  milieu  de  ces 
épreuves  qu'ils  atteignirent  Chébreis,  où  la  fermeté  de  l'infanterie  soutint  sans 
broncher  le  choc  de  l'impétueuse  cavalerie  des  mameluks;  ceux-ci  tirent  en  vain 
des  prodiges  de  courage  et  de  désespoir  pour  briser  une  résistance  qu'ils  ne  pou- 
vaient comprendre.  Nos  soldats  ont  toujours  donné,  le  même  exemple,  en  Egypte 
et  en  Algérie,  depuis  la  bataille  des  Pyramides  jusqu'à  la  bataille  d'Isly;  mais 
c'est  à  la  première  rencontre  surtout  que  fut  merveilleuse  cette  immobilité  des 
carrés  assaillis  par  la  meilleure  cavalerie  de  l'Orient.  Quelque  hésitation  eût  peut- 
être  été  permise  en  présence  d'un  péril  si  formidable  en  apparence  et  si  nouveau, 
mais,  dès  le  premier  jour,  nos  fantassins  furent  inébranlables,  et  l'ennemi,  qui 
croyait  les  anéantir,  ne  put  les  étonner. 

Nous  avons  laissé  la  Grèce  à  Alexandrie,  nous  en  retrouvons  encore  le  sou- 
venir en  passant  devant  le  lieu  où  fui  Naucratis,  la  première  ville  grecque  qu'ait 
vue  l'Egypte;  Naucratis,  célèbre  par  tout  ce  qui  tenait  aux  élégances  et  aux  cor- 
ruptions de  la  vie  hellénique,  par  ses  coupes,  ses  vases  et  ses  courtisanes  (i).  Le 
séjour  de  toutes  ces  brillantes  fragilités  n'a  laissé  aucun  débris.  Sais,  qui  fut  la 
résidence  de  la  dernière  dynastie  nationale  avant  la  conquête  des  Perses,  a  laissé 
plus  de  traces.  On  y  voit  encore  une  vaste  enceinte  en  briques  et  quelques  ruines. 
Du  reste,  ces  ruines,  reconnues  par  l'expédition  française,  visitées  par  Champol- 
lion,  L'Hôte  et  Wilkinsou,  offrent,  d'après  ce  qu'ils  en  disent,  un  médiocre  intérêt. 
On  n'y  a  presque  point  trouvé  d'inscriptions  hiéroglyphiques,  et,  sans  hiéro- 
glyphes, des  débris  informes  ou  des  briques  entassées  ne  méritent  guère  d'ar- 
rêter. J'ai  vu  à  Rome,  où  il  m'avait  été  indiqué  par  le  respectable  père  Ungarelli, 
un  monument  venu  certainement  de  Sais  et  beaucoup  plus  curieux  que  tout  ce 
qu'elle  contient  aujourd'hui.  Ce  monument  suffirait  à  lui  seul  pour  montrer  quel 
jour  peut  répandre  sur  l'histoire  d'Egypte  la  lecture  des  hiéroglyphes.  Il  est  venu 
en  aide  à  une  opinion  déjà  énoncée  par  M.  Letronne  et  appuyée  sur  d'autres 
preuves,  à  savoir  que  les  destructions  opérées  par  les  Persans  et  leur  roi  Cambyse 
avaient  été  notablement  exagérées.  C'est  une  statuette  d'un  prêtre  de  la  déesse 
Neith,  patronne  de  Sais;  elle  porte  une  inscription  hiéroglyphique  attestant  que 
Cambyse,  loin  de  faire  dans  celte  circonstance  aucune  violence  à  la  religion  natio- 
nale, lui  a  rendu  au  contraire  un  éclatant  hommage.  On  peut  lire  avec  certitude 
dans  l'inscription  que  Cambyse  a  fait  les  cérémonies  sacrées  en  l'honneur  de  la 
déesse  Neith  comme  les  anciens  rois. 

Les  auteurs  grecs  parlent  souvent  de  Sais,  la  première  grande  ville  de  l'an- 
cienne Egypte  qu'on  trouvait  en  remontant  la  branche  canopique  du  Nil,  longtemps 
ouverte  seule  aux  étrangers.  D'ailleurs  Sais  était  peu  éloignée  de  Naucratis,  dont 
la  population  était  grecque  aussi  bien  que  le  aoui.  C'est  à  Sais  que  Plalon  place 
l'entretien  de  Solon  et  des  prêtres  sur  l'Atlantide.  A  Sais  se  ratlachent  deux 
grandes  questions  qu'on  ne  peut  résoudre  en  passant  devantses  ruines,  maisqueces 

(1)  Ces  dernières,  dit  Bayle  traduisant  Hérodote,  y  prenaient  un  soin  extrême  d'être 
charmantes. 


524  RECHERCHES    EN    EGYPTE 

ruines  rappellent  :  la  question  des  colonies  égyptiennes  en  Grèce,  et  celle  des  mys- 
tères de  l'Egypte.  Cécrops,  dont  le  nom  a  du  reste  une  physionomie  assez  égyptienne, 
venait-il  de  Sais?  Sais  était-elle  la  mère  d'Athènes?  La  déesse  Jthcné  (Minerve) 
était-elle  la  même  que  la  déesse  Neith?  Ces  choses  que  l'antiquité  a  crues  ne  sont 
point  impossibles  ;  si  elles  étaient  vraies,  il  faudrait  saluer  ici  le  berceau  d'Athènes, 
mais  elles  me  semblent  loin  d'èlre  démontrées.  Quelque  opinion  qu'on  adopte  sur 
la  grande  question  des  colonies  égyptiennes,  il  faut  reconnaître  que  les  témoi- 
gnages des  anciens  sur  ce  sujet,  tous  très-postérieurs  à  l'événement,  doivent  être 
accueillis  avec  réserve.  On  a  trouvé  sur  les  monuments  égyptiens  des  traces  d'im- 
migration; on  y  a  vu  représentées  des  familles  de  pasteurs  arrivant  du  dehors 
comme  la  tribu  d'Abraham,  mais  on  n'a  pu  découvrir  jusqu'ici  rien  qui  ressemble  à 
une  émigration.  Les  Égyptiens  paraissent  avoir  été  un  peuple  sédentaire.  Attachés 
à  leur  pays,  qui  était  pour  eux  l'univers,  la  singularité  de  ce  pays  extraordinaire 
contribuait  encore  à  les  y  fixer.  En  général,  quand  on  est  né  dans  une  contrée  qui 
difl'ère  beaucoup  des  autres  par  sa  physionomie  physique  ei  par  ses  institutions 
politiques,  on  est  peu  disposé  à  se  faire  ailleurs  une  patrie.  Plus  on  a  sujet  d'être 
dépaysé  par  un  changement  de  lieu,  moins  on  est  porté  a  s'établir  dans  un  lieu 
nouveau;  c'est  probablement  ce  qui  fait  que  les  habitants  des  montagnes  tiennent 
si  fortement  aux  régions  qui  les  ont  vus  naître.  Accoutumés  au  caractère  tranché 
de  leurs  scènes  et  de  leur  vie  alpestres,  comment  s'accommoderaient-ils  au  carac- 
tère si  différent  de  la  nature  et  des  mœurs  de  la  plaine?  Et  cela  n'est  pas  vrai  seu- 
lement des  montagnes.  Tout  pays  dont  la  physionomie  est  bien  marquée,  toute 
civilisation  qui  a  un  caractère  à  part,  détournent  les  hommes  d'établir  ailleurs 
leur  existence.  11  en  est  des  marais  de  la  Laponie  comme  des  pâturages  de  l'Ober- 
land  ou  des  rochers  du  Tyrol. 

La  Chine,  qui  renferme  tous  les  climats,  qui  est  un  pays  de  plaines  et  de  mon- 
tagnes, ne  se  répand  point  sur  le  monde,  qu'elle  inonderait,  parce  que  sa  civili- 
sation très-particulière  l'isole  et  la  circonscrit.  Comment  un  Chinois  vivrait-il  hors 
de  la  Chine?  Pour  lui,  ce  serait  changer  de  planète.  Cela  était  encore  plus  vrai  des 
Égyptiens,  car  pour  eux,  à  l'étranger,  la  nature  était  aussi  nouvelle  que  la  société. 
On  est  donc  disposé  à  priori  à  reconnaître  aux  Égyptiens  un  penchant  très-pro- 
noncé à  rester  chez  eux.  Ces  réflexions  ne  tranchent  point  la  question  des  colo- 
nies égyptiennes  en  Grèce,  mais  peuvent  l'éclairer  un  peu  en  attendant  qu'elle 
soit  résolue. 

A  la  question  des  colonies  égyptiennes  en  Grèce  touche  la  question  de  l'origine 
des  mystères  que  les  colonies  auraient  apportés.  C'est  encore  un  point  délicat 
qui  ne  peut  se  traiter  sur  ce  bateau  et  pour  ainsi  dire  à  vitesse  de  vapeur.  Ce 
qui  est  certain,  c'est  que  là  aussi  il  y  a  eu  des  exagérations  et  des  suppositions 
manifestes.  L'origine  égyptienne  des  mystères  grecs,  admise  un  peu  sur  parole 
jusqu'à  ce  jour  plutôt  que  démontrée  véritablement,  tenait  peut-être  à  l'opinion 
qu'on  s'était  formée  de  la  science  et  de  la  sagesse  profonde  des  Égyptiens.  Peut- 
être,  maintenant  qu'on  voit  qu'ils  ne  savaient  pas  beaucoup,  reconnaîlra-t-on 
qu'ils  n'avaient  pas  grand'chose  à  cacher,  et  les  mystères  de  leur  religion  s'éva- 
noiiiront-ils  presque  complètement,  comme  le  profond  symbolisme  de  leur  écri- 
ture a  disparu  depuis  qu'on  sait  la  lire.  Du  reste,  on  ne  peut  en  vouloir  beaucoup 
à  une  opinion  qui  a  inspiré  à  M.  Ballanche  de  si  belles  pages  dans  son  épopée 
sociale  d'Orphée. 

Hérodote  parle  des  mystères  de  Sais  ;  mais  ce  mot  doit  être  pris  ici  plutôt  dans 


ET    EN    NUBIE.  ."Ï25 

le  sens  qu'il  a  reçu  au  moyen  âge  que  dans  l'acception  que  lui  donnait  l'anti- 
quité. A  Saïs,  d'après  Hérodote,  on  représentait  de  véritables  drames  hiératiques; 
la  nuit,  sur  le  lac  de  Sais,  on  jouait,  il  le  dit  en  propres  termes,  la  Passion 
d'Osiris  (\).  Celte  représentation,  j'en  conviens,  pouvait  offrir  des  symboles  dont 
les  initiés  avaient  le  mot;  mais,  même  en  admettant  de  vrais  mystères  chez  les 
Égyptiens  au  temps  d'Hérodote,  il  resterait  toujours  à  savoir  si  ces  mystères  exis- 
taient primitivement  dans  le  sein  de  la  religion  égyptienne,  ou  s'ils  commençaient 
à  s'y  introduire  par  les  influences  grecques.  N'oublions  pas  que  Sais,  où  nous  les 
voyons  plus  certainement  établis  que  partout  ailleurs,  était  voisine  de  N'aucralis, 
et  que  Naucratis  était  grecque. 

16  décembre. 

Je  me  réveille  sur  le  Nil;  je  vois  pour  la  première  fois  le  soleil  se  lever  sur 
ses  rives.  Notre  bord  a  reçu  un  personnage  important,  un  des  hommes  les  plus 
éclairés  que  renferme  l'administration  égyptienne,  Edem-Bey,  ministre  de  l'in- 
struction et  des  travaux  publics  ;  j'ai  pour  lui  une  lettre  de  mon  vénérable  con- 
frère M.  Jomard,  et  je  suis  charmé  de  commencer  notre  connaissance  sur  le 
bateau  à  vapeur,  où  l'on  a  tout  loisir  de  converser  librement.  Edem-Bey  a  vu  la 
France  et  l'Angleterre;  les  idées  saint-simoniennes  et  fouriérisles  lui  sont  fami- 
lières; on  sent  qu'il  a  une  certaine  prédilection  pour  elles.  Je  le  regarde  et 
l'écoute  avec  curiosité.  Eh  quoi!  c'est  un  Turc,  un  ministre  du  terrible  extermi- 
nateur des  mameluks,  ce  personnage  à  lunettes  vertes  parlant  très-bien  français 
et  développant  tons  les  avantages  qu'offre  l'association  des  petites  fortunes  et  des 
petites  existences  avec  une  bonhomie  que  je  crois  sincère!  L'Orient,  où  l'idée  de 
la  propriété  individuelle  n'a  jeté  nulle  part  des  racines  bien  profondes,  est  le  pays 
où  les  théories  socialistes  ont,  à  quelques  égards,  le  moins  de  chemin  à  faire  pour 
s'établir.  On  y  est  fort  accoutumé  «à  l'exploitation  par  le  gouvernement;  il  n'y 
aurait  qu'à  la  conserver  en  la  régularisant,  en  la  purgeant  de  despotisme,  s'il  est 
possible.  Les  idées  de  Saint-Simon  ont  laissé  un  germe  en  Egypte;  les  idées  de 
Fourier  s'infiltrent  à  Conslantinople.  L'Orient,  qui  n'a  connu  ni  le  christianisme 
ni  la  liberté,  est  une  terre  favorable  pour  des  théories  qui  ne  s'arrangent  très-bien 
ni  du  premier  ni  de  la  seconde. 

En  remontant  le  Nil,  on  est   frappé  d'un  spectacle  nouveau.  A  droite  et  à 

gauche,  le  fleuve  envoie  des  canaux  qui  se  divisent  et  se  ramifient  ;  c'est  comme 

un  réseau  d'artères  qui,  partant  d'un  tronc  commun,  vont  porter  la  vie  aux  ex- 

'  tiémilés;  mais  là  s'arrête  la  comparaison.  Aucun  affinent  ne  vient  grossir  le  fleuve 

nourricier;  il  y  a  donc  ici  des  artères,  mais  il  n'y  a  pas  de  veines. 

La  pointe  du  Delta  s'appelle  le  Ventre  de  la  Fâche  ;  ce  nom,  donné  à  l'endroit 
où  commence  la  partie  la  plus  fertile  de  l'Egypte,  n'est-il  pas  un  souvenir  de  la 
vache  divine,  d'Isis,  symbole  de  la  fécondité  et  personnification  de  l'Egypte?  Tout 
le  monde  sait  que  les  Grecs  désignèrent  par  le  nom  de  Delta  un  triangle  dont  la 
pointe  est  ici,  et  dont  la  base  est  appuyée  à  la  mer,  à  cause  de  la  ressemblance 
qu'ils  lui  trouvaient  avec  la  quatrième  lettre  de  leur  alphabet.  Depuis,  le  nom  de 
Delta  a  été  donné  h  tous  les  pays  créés  ainsi  par  les  alterrissements  que  produi- 
sent les  fleuves  vers  leur  embouchure;  ce  phénomène  géographique  n'est  point 
particulier  à  l'Egypte.  Ceci  n'est  point  le  Delta,  mais  un  delta,  car  il  y  en  a  plir 

(1)  Tx  n-.i/r,'jy.  tôjv  rçeçflépiv  yuro'O  vj/to;  Trofîv^f  —  H<;!\.  II,  171. 


526  RECHERCHES    EN    EGYPTE 

sieurs  ;  il  y  en  a  un  grand  nombre.  Ceci  est  le  delta  du  Nil.  Le  Rhin,  le  Pô,  le  Missis- 
sipi,  ont  le  leur.  La  Hollande  est  un  delta  ;  je  viens  de  côtoyer  le  delta  du  Rhône, 
qui  s'appelle  la  Camargue. 

La  géologie,  qui  nous  a  enseigné  l'existence  d'anciennes  races  d'animaux,  d'an- 
ciennes espèces  végétales,  aujourd'hui  détruites,  a  retrouvé  aussi  des  deltas  dans 
le  monde  qui  a  précédé  le  nôtre  (1).  Partout  la  formation  des  deltas,  amenée  par 
des  causes  pareilles,  s'accomplit  de  la  même  manière  (2).  Un  delta  n'est  pas  le 
résultat  d'accidents  fortuits,  mais  le  produit  de  lois  constantes.  «  Un  delta,  dit 
M.  Élie  de  Beaumont,  passe  par  une  série  de  phases  presque  aussi  marquées  que 
celles  du  développement  d'un  être  organisé.  » 

Il  est  des  pays  dont  l'histoire  est  écrite  dans  le  sol.  Leur  constitution  physique 
y  détermine  le  retour  d'événements  semblables.  Iphicrate  et  saint  Louis  commen- 
cèrent avec  un  pareil  succès  leur  campagne  dans  la  basse  Egypte,  et  tous  deux 
durent  se  retirer  devant  l'inondation  qu'on  y  sait  produire  à  volonté;  il  suffit  de 
couper  les  digues  des  canaux.  Le  Hollandais  peut  appeler  la  mer  sur  son  sol; 
l'Égyptien  a  une  mer  intérieure  à  sa  disposition.  Singulière  diversité  des  opinions 
humaines!  les  chroniqueurs  arabes  comparent  le  saint  roi  à  Pharaon  ;  l'un  d'eux, 
en  parlant  des  désastres  de  nos  croisés,  s'écrie  dévotement  :  Alors  le  diable  cessa 
de  les  protéger. 

La  question  de  l'antiquité  du  Delta  a  été  débattue  avec  assez  de  vivacité,  parce 
qu'on  rattachait  cette  question  à  celle  de  l'antiquité  de  la  civilisation  égyptienne 
et  de  la  race  humaine.  Liée  à  des  systèmes  dont  le  but  était  de  servir  ou  de  com- 
battre certains  dogmes,  elle  a  été  d'abord  étrangement  compliquée  et  obscurcie. 
Traitée  avec  plus  de  liberté  d'esprit,,  elle  a  dû  s'éclaircir.  Avant  d'en  arriver  là, 
elle  a  donné  lieu  à  plusieurs  méprises.  Ceux  qui  voulaient  le  monde  très-ancien 
supposaient  que  la  civilisation  égyptienne  existait  déjà  quand  le  terrain  du  Delta  a 
commencé  à  se  déposer,  et  ils  comptaient  complaisamment  les  milliers  d'années 
qui  avaient  dû  s'écouler  avant  que  ce  grand  pays  eût  achevé  de  se  former.  Ces  cal- 
culs reculaient  prodigieusement  l'apparition  de  l'homme  sur  la  terre.  Ceux  qui 
avaient  des  raisons  pour  que  l'espèce  humaine  fût  assez  nouvelle  cherchaient  à 
prouver  que  le  Delta  s'était  formé  plus  rapidement,  et  ils  citaient  l'exemple  de  la 
ville  de  Damiette,  port  de  mer,  disaient-ils,  au  temps  des  croisades,  et  située 
maintenant  à  deux  lieues  de  la  Méditerranée. 

En  examinant  la  question  avec  impartialité,  il  s'est  trouvé  que  la  géologie  don- 
nait raison  à  ceux  qui  demandaient  beaucoup  de  siècles  pour  la  formation  du 
Delta.  Les  arguments  de  leurs  adversaires  ont  été  écartés  par  l'élude  des  faits.  On 
a  reconnu,  par  exemple,  que,  si  Damiette  n'était  plus  au  bord  de  la  mer,  ce  n'est 
pas  que  le  Delta  ail  gagné  sur  elle  depuis  douze  siècles,  comme  Cuvier  lui-même 
l'a  cru  :  seulement  il  se  trouve  que  le  sultan  Bibars,  après  avoir  détruit  Damiette, 
l'a  rebâtie  à  deux  lieues  dans  l'intérieur  des  terres  ;  mais  il  n'y  a  point  là  sujet  de 
triomphe  pour  les  partisans  de  l'antiquité  démesurée  de  la  civilisation  égyptienne 
et  de  la  race  humaine  sur  la  terre,  car,  pour  que  celte  antiquité  fût  prouvée  par 
celle  du  Delta,  il  faudrait  prouver  d'abord  que  l'Egypte  a  été  civilisée,  ou  même 
que  l'homme  a  existé  avant  que  le  Délia  fût  formé,  et  c'est  ce  que  rien  n'établit  : 

(1)  Litierarij  Gazette,  n°  15S0,  p.  846. 

(2)  La  formation  des  deltas  est  traitée  de  la  manière  la  plus  complète  dans  les  Leçons 
de  ifèoloyie  pratique  de  notre  illustre  géologue  M.  Élie  de  Beaumont. 


ET     EN     NUBIE.  327 

on  voit,  au  contraire,  qu'à  une  époque  reculée  de  l'histoire  égyptienne,  le  Delta 
était  à  peu  près  ce  qu'il  est  de  nos  jours.  Les  ruines  de  la  ville  de  Tanis  (1),  qui 
paraît  dans  l'Écriture  près  de  deux  mille  ans  avant  l'ère  chrétienne,  ont  été 
retrouvées  presque  au  bord  de  la  mer.  Le  Delta  n'a  donc  point  avancé  depuis  très- 
sensiblement  (2)  ;  il  faut  toujours  séparer  avec  soin  l'antiquité  du  monde  et  celle  de 
l'homme,  les  dates  de  la  géologie  et  celles  de  l'histoire.  Sans  doute,  selon  l'ex- 
pression d'Hérodote,  l'Egypte  est  un  don  du  Nil;  mais,  quand  ce  don  a  été  fait, 
l'homme  n'était  pas  là  pour  le  recevoir.  Sans  doute,  il  y  a  eu  un  temps  où  à  la 
place  du  Delta  était  un  golfe.  Il  y  a  eu  aussi  un  temps  où  le  bassin  de  Paris 
était  une  mer;  cela  ne  prouve  pas  qu'il  existât  des  Parisiens  a  l'époque  des  mas- 
todontes. 

Tandis  que  nous  côtoyons  le  Delta,  on  nous  parle  du  grand  ouvrage  que  le 
pacha  pense  sérieusement  à  entreprendre,  de  ce  barrage  du  Nil  qui  fut  une  pensée 
de  Napoléon,  l'un  des  plus  raisonnables  rêves  des  saint-simoniens,  et  qui  double- 
rait la  terre  cultivable  du  Delta.  Ce  serait  une  grande  chose  sans  doute,  mais  son 
heure  est-elle  venue,  et  ne  peut-on  penser,  comme  un  ingénieur  français  dis- 
tingué, M.  Henry  Fournel,  eut  occasion  de  le  dire  à  Méhémet-Ali,  que  ce  n'est  pas 
la  terre  qui  manque  à  l'Egypte,  mais  les  bras  (3)  ?  Pendant  que  j'étais  tout  occupé 
du  barrage  et  de  Méhémet-Ali,  j'ai  aperçu  à  l'horizon  comme  un  petit  nuage  gri- 
sâtre. Ce  petit  nuage,  c'était  une  des  pyramides.  Je  n'avais  pas  prévu  qu'elles 
«n'apparaîtraient  aiiisi  ;  je  n'aurais  pas  cru  que  ce  que  la  puissance  des  hommes  a 
bâti  de  plus  solide  et  de  plus  durable  pût  ressembler  autant  à  ce  que  le  caprice 
de  l'air  construit  de  plus  fragile  et  de  plus  léger.  Il  y  avait  dans  cette  iliusion 
d'optique  un  enseignement  grave,  dans  ce  hasard  il  y  avait  du  Bossuet.  Peu  à  peu 
les  trois  grandes  pyramides  de  Gizeh  se  sont  dessinées  à  mes  regards.  Les  con- 
tours du  Nil,  qui  s'en  éloigne  ou  s'en  rapproche  tour  à  tour,  les  groupent  diver- 
sement. Enfin  la  ville  du  Caire  apparaît  dans  sa  magnificence,  dominée  par  sa 
citadelle  adossée  au  mont  Mokatam  ;  les  blancs  minarets  se  détachent  sur  les  col- 
lines rougeâlres  et  sur  l'azur  du  ciel. 

On  débarque  à  Boulak,  car  le  Nil,  qui  touchait  autrefois  les  murs  du  Caire,  s'en 
est  écarté  maintenant  d'un  quart  de  lieue  environ  (4).  La  route  de  Boulak  au 
Caire  est  charmante.  Ce  ne  sont  que  jardins  et  champs  cultivés.  Bientôt  on  entre 
dans  les  belles  avenues  de  sycomores  qui  conduisent  du  Caire  à  Choubrah.  Je  ne 
saurais  dire  avec  quelle  joie  je  galopais  tout  à  l'heure  à  l'ombre  de  ces  arbres 
magnifiques  à  travers  les  turbans,  les  voiles,  les  chameaux,  à  côté  de  quelques 
Anglaises  qui  me  parlaient  de  l'Inde,  où  elles  seront  dans  trois  semaines.  Cette 
animation  sans  bruit,  ce  mouvement  des  abords  d'une  capitale  sans  roulement  de 
voilures,  puis  ces  costumes,  ces  montures,  ces  visages  noirs,  ces  formes  voilées 
qui  passent  auprès  de  vous  emportées  en  sens  contraire  par  tin  t^alop  rapide,  tout 

(1  )  M.  Lelronne,  qui,  dans  son  cours,  a  victorieusement  combattu  la  nouveauté  du  Delta, 
citait,  outre  Tanis,  Avaris,  où  se  retranchèrent  les  pasteurs  iivant  leur  sortie  de  l'Egypte, 
et  qui  était  également  situé  vers  l'extrémité  du  Delta. 

(2)  «  La  côte  d'Égjple  est  restée  à  très-peu  près  ce  qu'elle  était  il  y  a  trois  mille  ans,  - 
dit  M.  ÉJie  de  Beaumont.  (Leçons  de  Géologie,  t.  I,  46.)  Le  delta  du  Mississipi,  selon 
M.  Lyell,  ne  croît  que  d'un  mètre  par  siècle;  il  a  fallu  soix.inte-sepl  mille  ans  pour  le 
former. 

(3)  C'est  aussi  l'opinion  de  M.  H.  Vyse.  — Pyramids  of  Gizeh,  I.  2S5. 

(4)  Voyez  ce  qu'en  dit  Makrisi.  —  De  Sacy,  Chrestomathie  arabe,  t.  I,  278. 


328  RECHERCHES    EN     EGYPTE 

cela  augmente  encore  ici  l'espèce  d'agitation  et  d'élourdissement  qu'on  éprouve 
toujours  en  approchant  d'une  capitale  inconnue,  et  que  j'appellerais  la  fièvre  de 
l'arrivée. 

On  entre  au  Caire  par  la  place  de  l'Esbekieh,  qui  naguère  était  entièrement 
submergée  à  l'époque  de  l'inondation,  et  qui  sera,  avec  le  temps,  une  magnifique 
place  européenne.  Près  de  l'Esbekieh,  on  montre  le  jardin  où  Kléber  (4)  tomba 
sous  le  poignard  de  ce  fanatique  étrange  qui  demeura  ferme  et  silencieux  tandis 
qu'on  lui  brûlait  la  main,  mais  qui,  un  charbon  lui  ayant  effleuré  le  coude,  jeta  un 
grand  cri.  Comme  on  s'en  étonnait,  «  ceci  n'est  pas  dans  la  sentence,  »  répondit- 
il.  C'est  sur  l'Esbekieh  qu'on  célèbre  tous  les  ans  la  fêle  de  Y  inondation.  Cette 
solennité  musulmane  remonte  probablement  à  une  antique  solennité  égyptienne. 
On  jette  encore  aujourd'hui  dans  le  fleuve  une  grossière  figure  de  femme  qu'on 
nomme  la  fiancée.  Selon  la  tradition  arabe,  les  Égyptiens,  à  l'époque  de  la  con- 
quête, sacrifiaient  encore  au  Nil  une  jeune  fille.  La  fiancée  serait-elle  un  souvenir 
de  cette  immolation?  Je  ne  le  puis  croire,  car  on  n'a  découvert  aucune  trace  de 
sacrifices  humains  dans  l'antique  Egypte.  Si  la  tradition  musulmane  était  vraie,  il 
faudrait  penser  que  celte  cérémonie  barbare  se  serait  introduite  dans  les  derniers 
temps  du  paganisme,  à  l'époque  où  l'on  voit  apparaître  dans  l'empire  romain  cer- 
tains rites  sanglants  comme  ceux  des  tauroboles  ;  mais  il  est  plus  probable  que 
c'est  une  pure  calomnie  des  vainqueurs.  Si  l'on  voulait  absolument  trouver  une 
origine  ancienne  à  l'usage  conservé  jusqu'à  nos  jonrs,  j'y  verrais  plutôt  la  trace 
d'une  coutume  égyptienne  très-innocente  qui  aurait  consisté  à  jeter  dans  le  fleuve 
un  simulacre  de  la  déesse  Nil;  je  dis  la  déesse,  parce  que  les  monuments  nous  ont 
appris  que  le  Nil  inférieur  et  le  Nil  supérieur  étaient  représentés  par  deux  per- 
sonnifications féminines. 

Rien  n'est  plus  animé  que  l'aspect  des  rues  du  Caire.  Imaginez  trente  mille 
personnes  trottant  ou  galopant  sur  des  ânes  dans  des  rues  étroites  et  tortueuses. 
On  est  bientôt  emporté  dans  ce  tourbillon.  Assourdi  par  les  cris  des  âniers  et  des 
passants,  attentif  à  ne  pas  écraser  les  femmes  et  les  enfants  qui  sont  tranquille- 
ment assis  par  terre  au  milieu  de  ce  tumulte,  à  ne  pas  heurter  les  aveugles  qui 
s'y  promènent,  à  ne  pas  laisser  une  partie  de  ses  vêtements  ou  de  sa  personne  au 
milieu  de  la  cohue  qui  le  froisse  ou  le  heurte  à  toute  minute,  l'étranger  qui  se 
trouve  pour  la  première  fois  dans  les  rues  du  Caire  est  en  proie  à  une  inquiétude 
continuelle;  l'impression  qu'il  éprouve  ressemble  beaucoup  à  celle  qu'on  éprou- 
verait à  se  sentir  emporté  à  travers  un  hallier.  Cependant  on  s'accoutume  à  tout, 
et  bientôt  l'on  trouve  très-divertissant  ce  galop  universel,  ce  perpétuel  hourrah, 
qui  font  ressembler  toutes  les  promenades  à  une  charge  de  cavalerie  ou  à  une 
course  au  clocher.  Rien  n'est  plus  contraire  au  calme  de  Constantinople,  quand 
d'un  bout  à  l'autre  de  l'immense  ville  on  traverse  lentement,  au  pas  de  son  cheval, 
une  foule  silencieuse  :  là  sont  des  Turcs,  ici  des  Arabes;  le  contraste  n'est  pas 
plus  grand  entre  Rome  et  Naples. 

Celte  première  vue  du  Caire  me  charme  ;  que  j'aurai  de  plaisir  à  me  donner 
chaque  jour  le  spectacle  de  ce  désordre  pittoresque,  à  visiter  les  mosquées,  qui 
ne  sont  pas  ici,  comme  à  Constantinople,  l'ouvrage  des  barbares  Ottomans,  mais 
le  produit  du  génie  arabe,  à  connaître  les  Français  distingués   que  le  Caire  ren- 

(1)  Des  Français  viennent  d'y  faire  élever  un  monument  à  la  mémoire  H u  vainqueur 
d'Héliopolis. 


ET    EN     NUBIE.  529 

ferme,  le  colonel  Sèves  (Soliman  -Pacha),  Clot-Bey,MM.  Linanl,  Perron,  Lambert  (1), 
à  voir  les  belles  collections  égyptiennes  de  Clot-Bey  et  du  docteur  Abbot!  Mais, 
avant  tout,  il  faut...  aller  visiter  les  pyramides  de  Gizeh  :  la  première,  au  nord, 
est,  de  tous  les  monuments  humains,  le  plus  ancien,  le  plus  grand  et  le  plus 
simple. 

Après  avoir  passé  le  Nil,  nous  traversons  une  plaine  cultivée  qui  s'étend  du 
fleuve  au  désert  ;  celte  plaine,  naguère  inondée,  est  maintenant  très-verte.  Les 
trois  pyramides  de  Gizeh  s'élèvent  à  l'extrémité  de  la  zone  fertile  comme  d'im- 
menses bornes  pour  marquer  le  point  où  la  vie  Unit.  Des  bords  du  Nil  au  pied  des 
pyramides,  l'aspect  et  l'effet  de  ces  monuments  changent  plusieurs  fois:  tour  à 
tour  ils  semblent  au-dessus  ou  au  dessous  de  ce  qu'on  attendait.  Comme  on  ne 
peut  les  mesurer  ni  avec  un  objet  présent  ni  avec  un  souvenir,  les  pyremides 
grandissent  et  diminuent  selon  les  accidents  de  la  vision  et  les  caprices  de  la  fan- 
taisie. 

Comment  oser  faire  des  phrases  sur  les  pyramides,  la  seule  des  sept  merveilles 
du  monde  que  le  temps  ait  épargnée;  les  pyramides  que  tant  de  poêles  onl  célé- 
brées depuis  Horace  jusqu'à  Delille,  à  qui  elles  ont  inspiré  un  vers  plus  grand 
que  lui  : 

Leur  masse  indestructible  a  fatigué  le  temps  (2); 

que  Slace  a  appelées  d'audacieux  rochers,  audacia  saxa,  et  Pline,  poêle  dans  sa 
prose,  des  masses  monstrueuses,  poi'tentosœ  moles,  expressions  gigantesques  sur- 
passées par  une  parole  de  Bonaparte  :  «  Du  haut  de  ces  monuments,  quarante 
siècles  vous  contemplent.  »  Seulement  il  eût  fallu  dire  hardiment  soixante  siècles  ; 
mais  Bonaparte  n'avait  pas  lu  Manéthon.  Le  premier  poète  de  la  Grèce  moderne, 
Alexandre  Soulzo,  a  traduit  par  un  beau  vers  l'éloquente  inspiration  du  général 
français  en  disant  des  pyramides  :  »  Elles  versent  la  grande  ombre  de  quarante 
siècles.  )) 

Le  nom  des  pyramides  est  aussi  ancien  qu'elles.  Volney  l'a  voulu  tirer  de 
l'arabe.  Les  Grecs,  qui  voyaient  du  grec  partout,  n'ont  pas  manqué  d'y  retrouver  le 
mot  pyr,  feu,  parce  que  les  pyramides  étaient,  dit-on,  consacrées  au  soleil,  et 
plus  tard  le  mol  pyr  os,  blé,  quand  une  tradition  chrétienne  en  eut  fait  les  greniers 
de  Joseph.  Ce  n'est  ni  dans  l'arabe  ni  dans  le  grec  qu'il  eût  fallu  chercher  le  nom 
des  pyramides;  ces  origines  sont  trop  récentes  pour  leur  antiquité.  C'est  à  l'an- 
cienne langue  de  l'Egypte  conservée  en  partie  dans  le  copte  qu'il  fallait  demander 
ce  nom  qui  a  traversé  les  siècles.  En  copte,  pirama  veut  dire  la  hauteur.  Peut-on 
douter  que  ce  ne  soit  là  lé  véritable  sens  du  nom  donné  par  les  hommes  à  ce  qu'ils 
ont  construit  de  plus  élevé  sur  la  face  de  la  terre? 

En  approchant  des  pyramides,  on  voit  flotter  et  courir  des  burnous  blancs, 
comme  si  on  allait  être  assailli  par  une  razzia  arabe  ;  mais  ces  enfants  du  désert 
au  visage  terrible  sont  d'humbles  ciceroni.  C'est  entre  eux  à  qui  arrivera  avant 

(1)  J'aurai  le  regret  de  n'y  pas  rencontrer  M.  Prisse,  auquel  nous  devons  la  chambre 
des  rois  de  Karnac  et  de  savantes  remarques  sur  ce  monument.  Je  l'ai  laissé  à  Paris 
occupé  à  préparer  une  nouvelle  exploration  de  l'Egypte  à  laquelle  personne  n'est  plus 
propre  que  lui. 

(2)  Il  y  a  une  pensée  semblable  dans  Abdallalif,  que  certes  l'abbé  Delille  n'avait  pas  lu. 


530  RECHERCHES     EN     EGYPTE 

les  autres  auprès  de  vous  et  s'emparera  de  votre  personne  par  droit  de  premier 
occupant.  Trois  Arabes  s'attachent  à  chaque  voyageur,  et,  grâce  à  eux,  on  peut 
gravir  rapidement  les  pyramides  sans  danger  et  sans  difficulté,  mais  non  sans 
fatigue.  L'ascension  de  la  grande  pyramide  ressemble  à  une  ascension  de  mon- 
tagne. On  s'attaque  à  un  des  angles,  et  l'on  grimpe  d'assise  en  assise  à  l'aide  des 
mains  et  des  genoux,  à  peu  près  comme  on  franchit  dans  les  Alpes  certains  pas- 
sages à  travers  un  éboulement  de  roches.  Je  n'ai  jamais  trouvé  que  deux  ascen- 
sions pénibles  :  celle  de  l'Etna  et  celle  de  la  grande  pyramide.  Celle-ci  ne  fatigue- 
rait point  si  l'on  se  pressait  moins,  ou  plutôt  si  l'on  était  moins  pressé  par  les 
Arabes  qui  vous  hissent  au  sommet.  Les  Anglais,  qui  mettent  toujours  leur  plaisir 
dans  leur  orgueil,  sont  enchantés  de  pouvoir  dire  qu'ils  sont  montés  sur  la  grande 
pyramide  dans  le  temps  le  moins  long  possible,  et  les  Arabes,  croyant  que  tout 
le  monde  a  celte  sotte  ambition,  vous  poussent,  vous  pressent,  et  vous  apportent 
eniin  brisé  sur  la  plate-forme,  où  vous  seriez  arrivé  commodément  quelques  mi- 
nutes plus  tard.  Je  ne  sais  si  cette  circonstance  me  rendit  moins  sensible  au  coup 
d'œil  tant  vanté  dont  on  jouit,  dit-on,  du  haut  de  la  grande  pyramide.  Le  contraste 
du  désert  et  du  terrain  cultivé  est  certainement  très-frappant,  mais  il  n'est  pas  né- 
cessaire, pour  en  avoir  le  spectacle,  de  grimper  aussi  haut.  Tout  le  monde  n'en 
conviendra  point;  quand  on  s'est  essoufflé  si  fort,  on  ne  veut  pas  avoir  perdu  sa  peine. 
Au  temps  de  Pline,  des  paysans  d'un  village  voisin  avaient  pour  industrie  spé- 
ciale de  gravir  les  pyramides  a  la  satisfaclion  des  curieux.  Il  en  était  de  même 
lors  du  voyage  d'Abdallatif  au  xne  siècle  (1).  Maintenant  les  voyageurs  font  eux- 
mêmes  l'ascension  de  la  grande  pyramide;  mais  la  seconde  est  beaucoup  plus 
difficile  à  gravir  à  cause  du  revêtement  qui  subsiste  en  partie  :  c'est  un  Arabe  qui 
se  charge  d'y  monter.  Pour  5  piastres,  environ  25  sous,  cet  homme  descend  de  la 
grande  pyramide,  où  il  a  accompagné  les  voyageurs,  grimpe  sur  la  seconde  à  peu 
près  comme  une  mouche  grimpe  contre  une  vitre,  redescend  et  remonte  sur  la  grande 
pyramide,  pour  venir  chercher  son  argent,  sans  paraître  plus  fatigué  qu'un  chat 
qui  aurait  fait  quelques  tours  sur  les  toits,  et  enchanté  de  son  expédition  lucrative. 
Ce  n'est  que  de  notre  temps  qu'on  a  mesuré  exactement  les  pyramides.  Héro- 
dote dit  que  la  plus  grande  est  aussi  haute  que  sa  base  est  large,  ce  qui  est  une 
erreur;  Strabon  dit  plus  haute,  ce  qui  est  une  erreur  plus  grande;  mais  ni  Héro- 
dote ni  Strabon  n'étaient  montés  sur  le  sommet  de  cette  pyramide,  couverte  alors 
d'un  revêtement  poli,  et  si  les  prêtres  connaissaient  la  hauteur  véritable  du  monu- 
ment, ils  se  plaisaient  à  l'exagérer. 

La  grande  pyramide  avait  dans  son  intégrité  451  pieds,  selon  les  mesures 
prises  par  les  savants  de  l'expédition  d'Egypte  (2);  c'est  a  peu  près  le  double  de 
la  hauteur  de  Notre-Dame.  Si  l'on  compare  celle  hauteur  à  celles  qui  viennent 
immédiatement  après  dans  l'échelle  des  monuments  humains,  on  rencontre  d'abord 
le  clocher  de  Strasbourg  (3);  il  n'a  que  11  pieds  de  moins.  Certes,  si  en  1439 

(1)  Il  semblerait  que  postérieurement  à  Pline,  à  l'époque  où  fut  écrit  l'ouvrage  sur  les 
merveilles  du  monde, attribué  à  Philon  de  Byzance,  on  pouvait  mouler  sur  les  pyramides. 
(Parthey,  Wanderung en ,  p.  105.) 

(2)  On  peut  voir  uns  le  plus  grand  détail  toutes  les  dimensions  des  pyramides  dans 
l'ouvrage  du  colonel  Vyse,  t.  II,  p.  109,  117,  120. 

(5)  M.  Parthey  place  entre  les  deux  le  clocher  d'Anvers,  auquel  il  attribue  i'tl  pieds, 
4  pieds  seulement  de  moins  que  la  grande  pyramide.  (Wandernmjen,  p.  101.) 


ET    EN     NUBIE.  351 

on  eût  connu  en  Europe  la  véritable  élévation  de  la  grande  pyramide,  il  est  à 
croire  que  Jean  Hulz,  qui  termina  en  cette  année  le  chef-d'œuvre  d'Erwin  Stcinbach, 
aurait  ajouté  12  pieds  à  la  hauteur  de  son  monument,  pour  que  la  flèche  aérienne 
de  l'église  gothique  dépassât  dans  les  cieux  la  pointe  du  colossal  édifice  de 
l'Orient;  le  temple  du  Dieu  des  chrétiens  l'emporterait  sur  le  tombeau  du  Pha- 
raon, le  moyen  âge  sur  l'antiquité,  la  France  sur  l'Egypte.  Le  temps  a  diminué 
de  24"  pieds  environ  la  hauteur  totale  de  la  pyramide,  et  dans  son  état  actuel  elle 
est  moins  élevée  que  la  tour  de  Strasbourg;  mais  il  y  a  une  grande  différence 
entre  les  deux  monuments  :  l'inégalité  de  leurs  chances  de  durée.  La  forme  des 
pyramides  est  pour  elles  une  condition  de  stabilité  inébranlable.  Dans  un  corps 
pyramidal,  la  base  étant  très-large  et  le  centre  de  gravilé  peu  élevé,  la  résistance 
que  le  corps  oppose  au  renversement  est  presque  égale  à  son  poids;  de  là  la  grande 
solidité  des  pyramides  (1).  La  flèche  de  Strasbourg  offre  une  disposition  entiè- 
rement contraire,  et  dans  les  deux  monuments  les  deux  procédés  d'architecture 
répondent  à  leur  objet,  ressemblent  à  la  pensée  qui  les  a  inspirés.  L'un  est  un 
temple,  l'autre  est  un  sépulcre;  l'un  représente  l'élan  de  l'âme  vers  le  ciel,  l'autre 
l'immutabilité  de  la  momie  et  l'immortalité  de  la  mort.  Après  le  clocher  de  Stras- 
bourg vient  le  dôme  de  Saint-Etienne  à  Vienne,  puis  le  dôme  de  Saint-Pierre  de 
Rome.  Supposez  la  grande  pyramide  en  fer-blanc  creux,  on  pourrait  la  placer  sur 
Saint-Pierre,  qui  disparaîtrait  comme  la  muscade  escamotée  sous  le  gobelet  ;  si  la 
lour  de  la  cathédrale  d'Ulm  et  celle  de  la  cathédrale  de  Cologne  avaient  été 
achevées  selon  le  plan  primitif,  elles  auraient  surpassé  en  hauteur  la  grande 
pyramide. 

Sauf  un  petit  nombre  de  chambres,  deux  couloirs  et  deux  étroits  soupiraux,  la 
pyramide  est  entièrement  pleine.  Les  pierres  dont  elle  se  compose  forment  une 
masse  véritablement  effrayante.  Cette  masse,  d'environ  75  millions  de  pieds 
cubes  (2),  pourrait  fournir  les  matériaux  d'un  mur  haut  de  six  pieds,  qui  aurait 
mille  lieues  et  ferait  le  tour  de  la  France.  Quand  on  a  contemplé  quelque  temps 
ces  masses,  il  en  sort  celte  question  :  Comment  suis-je  ici?  En  effet,  par  quel 
moyen  a-t-on  pu  élever  avec  tant  de  régularité  des  centaines  d'assises  de  200  pieds 
cubes  et  du  poids  de  50  milliers?  Et  d'abord  où  en  a-t-on  pris  les  matériaux  ? 
On  admet  généralement  que  ces  matériaux  ont  été  empruntés  aux  carrières  de 
Tourah,  de  l'autre  côté  du  Nil.  Cependant  la  masse  de  la  grande  pyramide,  selon 
M.  Vyse,  a  été  construite  avec  la  pierre  même  qui  lui  sert  de  base.  Le  revêtement 
seul,  tant  intérieur  qu'extérieur,  a  été  apporté  de  l'autre  côté  du  Nil.  Belzoni 
pensait  aussi  que  les  matériaux  des  pyramides  avaient  été,  au  moins  en  grande 
partie,  empruntés  au  rocher  qui  les  porte,  et  celte  opinion  me  semble  la  plus 
naturelle.  Ajoutons  qu'on  a  trouvé  dans  les  carrières  de  Tourah  des  inscriptions 
hiéroglyphiques,  et  que  la  plus  ancienne  parle  de  l'ouverture  des  carrières  sous 
un  Amenmehé,  qui  ne  peut  remonter  plus  haut  que  la  xvie  dynastie.  On  n'a 
donc  aucune  preuve  que  les  carrières  de  Tourah  aient  été  exploitées  sous  la 
quatrième  (3). 

Le  procédé  par  lequel  a  pu  s'accomplir  ce  prodigieux  travail  est  encore  une 
question  controversée.  Diodore  dit  positivement  que  les  Egyptiens  n'avaient  pas 

(1)  Neil  Arnolt,  Mécanique  des  Solides,  trad.  franc.,  t.  I,  128. 

(2)  Expédition  d'Egypte.  —  Jomanl,  Recherches  sur  les  Pyr.,  p.  167. 

(3)  Voyez  Vyse,  t.  III,  p.  94. 


5  32  RECHERCHES    EN    EGYPTE 

de  machines,  et  il  est  certain  que  sur  les  monuments,  en  particulier  sur  les  monu- 
ments funèbres,  où  sont  représentées  tontes  les  occupations  et  toutes  les  indus- 
tries des  Égyptiens,  on  n'a  vu  jusqu'ici  nulle  trace  de  la  machine  la  moins  com- 
pliquée. On  a  trouvé  des  poulies  dans  les  tombes  (1);  mais  il  faudrait  être  bien 
sûr  de  l'âge  des  tombes  où  ces  instruments  ont  été  trouvés  pour  prononcer  qu'ils 
sont  égyptiens  et  non  pas  grecs  ou  romains.  On  n'a  donc  pu  découvrir  aucune 
trace  certaine  de  la  mécanique  égyptienne,  et,  jusqu'à  nouvel  ordre,  le  plus  vrai- 
semblable est  d'admettre  avec  quelques  restrictions  le  récit  d'Hérodote.  On  voit 
encore  les  trous  qui  servaient  à  soutenir  les  échafaudages  qu'il  décrit,  et  les  restes 
des  plans  inclinés  au  moyen  desquels  on  a  pu  bisser,  comme  il  le  dit,  les  pierres 
jusqu'au  sommet  des  pyramides.  Il  faut  se  rappeler  que  l'objet  qu'on  se  propose 
au  moyen  des  machines  est  de  suppléer  au  nombre  des  bras.  Je  lis  dans  un  traité 
de  physique  estimé  :  «  Un  homme  ou  un  moteur  quelconque  (2)  dont  la  force  est 
d'ailleurs  modérée,  mais  qui  est  toujours  disponible,  pourra,  en  travaillant  pen- 
dant une  durée  proportionnellement  plus  longue,  produire  l'effet  que  cent  hommes, 
que  mille  hommes  produiraient  en  un  instant  par  leur  action  simultanée  ;  mais  on 
préférera  souvent  n'employer  qu'un  seul  homme  et  une  machine,  parce  qu'il  est 
souvent  très-incommode  et  très-dispendieux  d'en  réunir  un  aussi  grand  nombre, 
et  très-difficile  de  les  faire  agir  de  concert.  »  Or,  cela  n'était  nullement  difficile 
aux  Pharaons  ;  ils  n'avaient  donc  pas  besoin  de  recourir  à  ces  machines  qui  font 
en  employant  moins  de  bras  ce  qu'eux  produisaient  par  l'action  simultanée  d'un 
f/r and  nombre  d'hommes,  action  que  le  physicien  cité  plus  haut  déclare  équivaloir 
à  celle  des  machines.  Mais  comment  les  Égyptiens  auraient-ils  élevé  de  si  grands 
monuments  sans  graver  sur  leurs  faces  un  seul  hiéroglyphe?  Hérodote  parle  d'une 
inscription  tracée  sur  la  grande  pyramide  :  des  inscriptions  en  caractères  antiques 
et  inconnus  existaient  encore  au  moyen  âge,  selon  les  auteurs  arabes;  aujourd'hui 
on  ne  lit  rien  sur  les  murs  des  pyramides.  Celte  contradiction  apparente  s'expli- 
que facilement:  il  est  maintenant  établi  que  la  grande  pyramide  était  primitive- 
ment couverte  d'un  revêtement  en  pierre  polie.  M.  Letronne  a  fait  l'histoire  des 
dégradations  que  ce  revêlement  a  subies  de  siècle  en  siècle,  et  ses  débris  ont  été 
trouvés  près  du  monument  même.  C'est  sur  le  revêtement  de  la  grande  pyramide, 
dont  une  partie  fut  détruite  par  Saladin  et  dont  une  partie  subsistait  encore  au 
commencement  du  xve  siècle  (5),  que  se  lisait  sans  doute  l'inscription  rapportée 
par  Hérodote.  Probablement  elle  contenait  autre  chose  que  le  compte  des  légumes 
confommés  par  les  ouvriers  pendant  la  construction  des  pyramides;  on  devait  y 
lire  le  nom  du  roi  Cbéops,  de  même  qu'on  lisait  sur  la  troisième  pyramide  le  nom 
du  roi  Mycerinus.  Malheureusement,  cette  fois  comme  tant  d'autres,  c'est  le  côté 
puéril  de  la  narration  qui  a  frappé  Hérodote.  Une  inscription  plus  touchante,  quoi- 
que moins  antique,  est  celle  qu'un  bon  Allemand  y  lut  au  xive  siècle.  Ce  sont 
quelques  vers  latins  adressés  par  une  sœur  b  son  frère  : 

«  0  mon  frère!  j'ai  vu  les  pyramides  sans  toi,  el  triste,  je  t'ai  donné  ici  ce  que 
j'avais,  des  larmes.  » 

(1)  Jomard,  Rccherc.  sur  les  Pyr.,  167. — Caillaurl  en  a  trouvé  une  à  Thèbes.  J'en  ai  vu 
moi-même  une  au  Caire,  dans  la  curieuse  collection  de  M.  Roussel. 

(2)  Neil  Arnolt,  Mécanique  des  Solides,  1, 102. 

(!ï)  LetrontiP,  Dit  Rrvi'temmt  des  Pyramides  de  fwizeh.  47. 


ET     EN     NUBIE.  JJ.) 

Ce  regret  envoyé  à  un  être  chéri,  en  présence  d'un  monument  qu'on  voudrait 
admirer  avec  lui,  est  un  sentiment  délicat  et  qui  semble  moderne. 

La  visite  dans  l'intérieur  des  pyramides  est  rendue  assez  incommode  par  les 
cris  et  les  gesticulations  forcenés  des  Arabes  qui  vous  entraînent  sur  les  pentes 
des  couloirs  ténébreux;  ils  prennent  le  moment  où  vous  êtes  seul  avec  eux  dans 
le  sein  de  la  montagne  de  pierre  pour  vous  demander  d'une  voix  retentissante  et 
d'un  air  presque  menaçant  un  grand  cadeau  :  Bakchich  ketir  kctir.  Il  n'y  a  certes 
rien  à  craindre  d'eux;  mais  il  est  désagréable  d'être  poursuivi  et  assourdi  par  les 
bruyantes  et  impérieuses  demandes  de  ces  ciceroni  à  figure  de  brigands.  Il  faudrait 
du  silence  pour  le  sommeil  de  tant  de  siècles.  Du  reste,  il  y  a  peu  d'observations 
à  faire  dans  l'intérieur  des  pyramides.  On  entre  dans  la  grande  pyramide  du  côté 
nord  par  un  corridor  qui  descend  d'abord,  puis  remonte  et  vous  conduit  à  la  salle 
qu'on  nomme  la  chambre  du  roi,  et  qui  renferme  un  sarcophage  de  granit.  Le 
travail  de  la  maçonnerie  est  merveilleux,  et  la  lumière  agitée  des  torches  est  re- 
flétée par  un  mur  du  plus  beau  poli.  De  celle  salle  parlent  deux  conduits  étroits 
qui  vont  aboutir  au  dehors  :  on  est  d'accord  aujourd'hui  à  n'y  voir  que  des  venti- 
lateurs nécessaires  aux  ouvriers  pendant  qu'ils  travaillaient  dans  le  cœur  de  la 
pyramide.  Maillet  a  fait  la  supposition  bizarre  que  ces  conduits  servaient  aussi  à 
faire  parvenir  du  dehors  des  aliments  aux  personnes  qui  s'enfermaient  pour  le 
reste  de  leur  vie  avec  le  corps  du  prince.  C'est  ce  bon  Mailiet  dont  s'est  moqué 
Voltaire  : 

Notre  consul  Maillet,  non  pas  consul  de  Rome, 
Sait  comment  autrefois  fut  fait  le  premier  homme. 

Il  sait  aussi  ce  que  faisaient  ces  reclus  comme  s'il  avait  eu  sur  leur  compte  des 
renseignements  particuliers.  «  C'était  par  là  que  ces  personnes,  dit-il,  recevaient 
de  la  nourriture  et  tout  ce  dont  elles  pouvaient  avoir  besoin.  Elles  avaient  sans 
doute  fait  provision  pour  cet  usage  d'une  longue  cassette  proportionnée  à  la  gran- 
deur de  ce  canal  ;  à  cetle  cassette  était  attachée,  pour  les  personnes  renfermées 
dans  la  pyramide,  une  longue  corde  par  le  moyen  de  laquelle  elles  pouvaient 
tirer  la  cassette  à  elles,  et  une  autre  qui  y  tenait  de  même  pendait  à  l'extérieur, 
afin  que  réciproquement  on  pût  retirer  la  cassette  au  dehors.  » 

Ne  semble-t-il  pas  que  Maillet  a  vu  l'opération  et  assisté  au  repas?  En  vérité, 
les  pyramides  ont  suggéré  bien  des  idées  étranges.  Tout  ce  qui  fait  beaucoup 
parler  les  hommes  leur  fait  dire  beaucoup  de  sottises. 

Cinq  chambres  plus  basses  sont  placées  au-dessus  de  la  chambre  du  roi;  on  a 
reconnu  qu'elles  n'ont  pas  d'autre  objet  que  d'alléger  par  leur  vide  le  poids  de  la 
masse  énorme  de  maçonnerie  qui  la  presse.  Après  avoir  visité  cette  chambre,  on 
redescend  la  pente  qu'on  a  gravie  pour  y  monter;  on  retrouve  le  corridor  par 
lequel  on  est  entré,  et,  en  le  reprenant  où  on  l'a  quitté,  on  arrive  dans  une  autre 
chambre  placée  presque  au-dessous  de  la  première  et  dans  l'axe  central  de  la 
pyramide;  cette  chambre  s'appelle  la  chambre  de  la  reine.  Beaucoup  plus  bas  est 
une  troisième  chambre  taillée  dans  le  roc,  et  à  laquelle  on  arrive  soit  par  un 
puits,  soit  par  un  passage  incliné  qui  va  rejoindre  l'entrée  de  la  pyramide. 

Telle  est  la  disposition  de  la  grande  pyramide;  celle  des  deux  autres  est  ana- 
logue :  seulement  leur  maçonnerie  n'offre  aucun  vide,  et  les  chambres  qu'elles 
renferment  sont  creusées  dans  le  roc.  Devant  ces  simples  faits  tombent  beaucoup 


354  RECHERCHES     EN     EGYPTE 

d'hypothèses  sur  la  destination  des  pyramides.  Il  faut  renoncer  à  y  mettre  la  scène 
des  initiations  mystérieuses  de  l'Egypte,  comme  le  faisait  l'auteur  de  Scthos,  et 
comme  l'a  fait  l'auteur  de  l'Epicurien.  Ce  qui  était  peut-être  encore  permis  au 
commencement  du  xvuie  siècle  l'est  moins  au  xixe,  et  c'est,  il  faut  l'avouer,  une 
singulière  hardiesse  à  Thomas  Moore  d'avoir  placé  tant  d'aventures  et  de  mer- 
veilles dans  l'intérieur  et  dans  les  environs  des  pyramides.  Après  les  explorations 
de  nos  savants,  il  était  étrange  d'y  supposer  des  régions  inconnues.  Aujourd'hui 
on  est  encore  plus  certain  de  n'avoir  rien  à  découvrir  en  ce  genre.  Depuis  les 
recherches  méthodiques  et  complètes  de  MM.  Vyse  et  Perring,  il  n'est  pas  resté 
dans  les  pyramides  un  coin  pour  les  mystères  ou  le  mystère. 

La  grande  pyramide,  qui  au  dehors  ne  présente  aucun  hiéroglyphe,  en  offre 
au  dedans  un  bien  petit  nombre  ;  mais  ils  sont  d'une  haute  importance,  parce 
qu'ils  confirment  le  témoignage  des  anciens,  qui  attribuent  celle  pyramide  à  un 
roi  nommé  Chéops  ou  Souphis.  Or,  le  nom  d'un  roi  Choufou  est  écrit  en  hiéro- 
glyphes très-distincts  dans  l'inférieur  de  la  grande  pyramide.  Personne  ne  doute 
que  Chéops  et  Souphis  ne  soient  deux  altérations  diverses  de  Choufou.  Ce  nom 
n'a  point  été  trouvé  dans  la  salle  du  sarcophage,  mais  dans  les  petites  chambres 
de  soulagement  situées  au-dessus.  Les  hiéroglyphes  sont  de  couleur  rouge  et 
mêlés  à  des  marques  semblables  à  celles  qu'on  voit  dans  les  anciennes  car- 
rières d'Egypte.  De  plus  ils  ne  se  rencontrent  sur  aucune  des  pierres  provenant  de 
l'emplacement  même  des  pyramides,  mais  seulement  sur  celles  qui  ont  été 
apportées,  à  travers  le  fleuve,  des  carrières  de  Tourah.  Tout  conduit  donc  à  pen- 
ser que  le  nom  du  roi  Chéops  et  les  hiéroglyphes  dont  il  est  accompagné  ont  été 
tracés  dans  les  carrières.  Ces  hiéroglyphes  n'en  sont  pas  moins  précieux  et  n'en 
font  pas  moins  remonter  l'extraction  des  matériaux  des  pyramides  à  cet  antique 
roi.  Il  est  fort  difficile  de  reconnaître  les  autres  hiéroglyphes  qui  se  voient  sur 
ces  pierres  :  ils  sont  tracés  avec  une  grande  négligence.  On  aura  peut-être  quel- 
que peine  à  déchiffrer  dans  six  mille  ans  une  ligne  griffonnée  de  nos  jours  sur  un 
moellon  par  quelque  entrepreneur  en  bâtiments  ou  quelque  maître  maçon. 
Voilà  où  nous  en  sommes  pour  les  caractères  disséminés  sur  les  pierres  de  la 
grande  pyramide.  Cependant  ce  sont  de  vrais  hiéroglyphes,  et  il  ne  faut  pas,  comme 
Caviglia,  y  voir  de  l'hébreu. 

La  seconde  pyramide  diffère  peu  en  hauteur  de  la  première;  cette  différence 
est  rendue  encore  moins  sensible  par  l'élévation  plus  grande  du  rocher  sur  lequel 
elle  est  assise;  mais  la  construction  intérieure  est  bien  loin  d'égaler  en  beauté 
celle  de  la  grande  pyramide.  La  chambre  sépulcrale  est  taillée,  comme  je  l'ai  dit, 
dans  le  roc,  et  non  ménagée  dans  la  maçonnerie.  L'entrée  en  fut  découverte  par 
Belzoni,  qui  montra  en  cette  circonstance,  comme  toujours,  une  sagacité  et  un 
coup  d'œi!  incomparables.  Vrai  limier  d'antiquités,  il  devinait  ici  leur  présence  à 
travers  les  débris  amoncelés  par  le  temps,  comme  à  Thèbes  dans  les  profondeurs 
de  la  montagne.  Selon  Hérodote,  cette  pyramide  fut  construite  par  le  roi  Ché- 
fren.  On  n'a  pas  été  aussi  heureux  pour  Chéfren  que  pour  Chéops  ou  Souphis, 
on  n'a  pas  trouvé  son  nom  dans  la  pyramide;  mais,  dans  un  des  tombeaux  voi- 
sins, on  a  lu  Chafra,  et  ce  nom  royal  est  accompagné  d'un  titre  hiéroglyphique 
où  figure  une  pyramide;  on  a  donc  tout  lieu  de  croire  que  ce  Chafra  est  le  Ché- 
fren d'Hérodote  et  de  Diodore  de  Sicile. 

La  plus  petite  des  trois  pyramides,  dont  la  hauteur  n'atteint  guère  que  le  tiers 
de  la  plus  grande,  n'est  pas  la  moins  curieuse.  D'abord  elle  était  la  plus  ornée. 


ET     EN     NUBIE.  535 

Son  revêtement  était  de  granit,  comme  l'affirme  Hérodote  et  comme  on  le  voit 
encore;  mais  ce  qui  donne  à  celte  pyramide  un  immense  intérêt,  c'est  qu'on  y  a 
trouve  le  cercueil  en  bois  du  roi  Mycerinus,  par  qui  elle  fut  construite,  suivant 
Hérodote,  et  le  nom  de  ce  roi  écrit  sur  les  planches  du  cercueil.  On  ne  saurait 
imaginer  une  plus  belle  application  de  l'inlerprélation  des  hiéroglyphes  et  une 
preuve  plus  éclatante  de  la  réalité  du  système  de  lecture  de  Champollion.  Tout 
le  monde  peut  voir  au  musée  de  Londres  ces  planches  monumentales  qui  offrent 
la  plus  ancienne  inscription  tracée  par  les  hommes.  Des  ossements,  trouvés  à 
l'entrée  de  la  chambre  où  était  le  cercueil,  sont  probablement  ceux  du  roi 
égyptien.  Pour  le  tombeau  en  pierre,  après  avoir  survécu  à  tant  de  siècles,  il  a 
péri  dans  la  traversée. 

Si  l'on  adopte  la  série  historique  de  Manéthon,  dont  l'étude  des  monuments 
et  la  lecture  des  hiéroglyphes  ont  jusqu'ici  confirmé  le  témoignage,  il  faut,  avec 
M.  Lenormanl,  qui  le  premier  a  fait  connaître  à  la  France  ce  monument  et  en  a 
révélé  toute  l'importance,  admettre  pour  le  cercueil  de  Mycerinus  une  antiquité 
de  quarante  siècles  au  moins  avant  l'ère  chrétienne  (1).  Or,  les  caractères  hiéro- 
glyphiques dont  se  compose  l'inscription  du  cercueil,  et  les  formules  religieuses 
qu'elle  contient,  sont  entièrement  semblables  à  ce  qui  se  lit  sur  des  tombeaux 
qui  appartiennent  au  temps  des  derniers  Pharaons.  Dans  cet  immense  intervalle, 
l'écriture  et  la  religion  égyptienne  n'ont  donc  pas  essentiellement  changé;  du 
reste,  les  inscriptions  hiéroglyphiques  et  les  peintures  qu'on  trouve  dans  les  tom- 
beaux contemporains  des  pyramides  confirment  cet  étonnant  résultat. 

Ici  Hérodote  et  Manéthon  diffèrent  sur  un  point  important  :  le  second  n'attribue 
point  la  construction  de  la  troisième  pyramide  au  roi  Mycerinus,  mais  à  la  reine 
Nitocris.  M.  Bunsen  concilie  les  deux  historiens  en  supposant  que  la  reine  avait 
agrandi  et  orné  l'œuvre  du  monarque;  comme  il  y  a  deux  chambres  dans  l'inté- 
rieur de  la  pyramide,  on  peut  admettre  que  Nitocris  s'y  soit  établie  sans  déloger 
son  prédécesseur.  Ce  qu'ij  y  a  de  certain,  c'est  que  l'image  du  roi  Mycerinus  resta 
au-dessus  de  l'entrée  extérieure  jusqu'au  temps  de  Diodore  de  Sicile,  qui  l'y  vil 
encore.  M.  Buusen  explique  d'une  manière  fort  plausible  comment  le  souvenir  de 
la  reine  Nitocris  a  pu  donner  lieu  aux  fables  des  Grecs  sur  la  troisième  pyramide. 
La  tradition,  d'après  laquelle  une  femme  avait  concouru  à  la  construction  du 
monument,  suffit  à  ce  peuple  léger  et  conteur  pour  inventer  plus  d'une  histoire 
frivole.  D'abord  on  dit  que  la  fille  du  roi  Chéops  avait  élevé  celle  pyramide  en 
demandant  à  chacun  de  ses  amants  une  pierre  pour  la  construire,  ce  qui  suppose 
une  faculté  de  plaire  vraiment  colossaie  ;  puis  cette  fille  de  roi  devint  dans  la  tra- 
dition la  courtisane  Rhodope,  dont  on  ne  manqua  pas  de  faire  la  compagne  d'es- 
clavage d'Ésope  et  la  belle-sœur  de  Sapho,  car  il  fallait  la  rattacher  à  des  noms 
populaires  dans  les  souvenirs  de  la  Grèce.  Enfin  on  ajouta  qu'un  jour  à  Naucratis, 
tandis  que  la  belle  courtisane  se  baignait,  le  vent  enleva  sa  panloufle  et  la  porta 
au  roi  d'Egypte;  celui-ci,  devenu  soudain  amoureux  du  pied  si  petit  et  si  char- 
mant que  celte  pantoufle  avait  chaussé,  fit  rechercher  la  jeune  lille  à  qui  elle 
appartenait  et  l'épousa.  On  a  reconnu  la  première  origine  du  dénoûment  de  l'his- 
toire de  Cendrillon.  De  proche  en  proche  nous  sommes  arrivés  des  vieilles  tra- 
ditions de  l'Egypte  aux  contes  pour  rire  et  aux  fables  milésiennes  qui  amusaient 
les  courtisanes  de  Naucratis. 

(1)  Éclaircissement  sur  le  cercueil  du  roi  Mycerinus,  par  M.  Lenormant. 


556  RECHERCHES    EN    EGYPTE 

Pour  en  revenir  aux  pyramides,  on  voit  donc  que  la  lecture  des  hiéroglyphes 
a  pleinement  coulîrmé  le  témoignage  d'Hérodote,  et  que,  grâce  à  cette  lecture,  on 
a  retrouvé  écrits  les  noms  des  trois  rois  auxquels,  d'accord  en  ceci  avec  Diodore 
de  Sicile,  il  attribue  l'érection  des  trois  grandes  pyramides,  Chéops,  Chéfren  et 
Mycerinus.  Hérodote,  qui  est  si  exact  sur  ce  point,  a  seulement  le  tort  de  placer 
les  trois  rois  beaucoup  trop  bas  dans  l'échelle  chronologique,  après  les  grandes 
dynasties  thébaines,  qui  sont  modernes  en  comparaison  de  ces  antiques  dynasties 
de  Memphis.  Évidemment  il  s'est  mépris  aux  renseignements  qu'on  lui  a  donnés, 
ou  il  a  brouillé  ses  souvenirs  de  voyage. 

Les  pyramides  ne  sont  point,  comme  l'a  voulu  Bryant,  l'ouvrage  des  pasteurs, 
c'est-à-dire  de  ces  peuples  nomades  qui  conquirent ,  vers  2,300  avant  Jésus- 
Christ,  le  vieil  empire  d'Egypte.  Ces  barbares  n'ont  élevé  aucun  monument;  le 
plus  grand  de  ceux  qu'offre  l'Egypte  ne  saurait  leur  appartenir.  Il  serait  presque 
aussi  raisonnable  de  penser  que  les  Vandales  ont  construit  leColisée,  ou  lesBachkirs 
l'Arc-de-l'Étoile.  C'est  donc  à  la  quatrième  dynastie  qu'il  faut  laisser  l'honneur 
d'avoir  fondé  ces  masses  impérissables.  Il  est  difficile,  comme  je  l'ai  dit,  d'en  placer 
l'origine  moins  haut  que  quatre  mille  ans  avant  Jésus-Christ.  Or,  ce  n'est  pas  une 
civilisation  dans  l'enfance  qui  élève  à  une  telle  hauteur  ces  puissantes  assises  de 
pierre  avec  une  prodigieuse  régularité. 

Le  système  d'écriture  employé  dans  les  inscriptions  est  entièrement  semblable 
à  celui  qu'on  rencontre  sur  les  monuments  des  âges  postérieurs.  L'élément  alpha- 
bétique, qui  a  dû  prédominer  avec  le  temps  sur  l'élément  figuratif,  s'y  montre 
déjà  dans  une  proportion  considérable.  Tout  cela  reporte  la  civilisation  égyp- 
tienne, non  à  une  antiquité  démesurée,  comme  le  voulait  Dupuis,  mais  encore  à 
quelques  siècles  avant  le  déluge,  c'est-à-dire  avant  la  date  la  plus  ancienne  que 
donnent  à  cet  événement  les  divers  systèmes  de  chronologie  dont  aucun  d'ailleurs 
n'est  article  de  foi.  La  conclusion  est  qu'il  faut  arriver  à  reconnaître,  comme  je  l'ai 
entendu  dire  à  un  savant  fort  orthodoxe,  qu'iln'y  a  pas  de  chronologie  dans  l'écriture. 

Pour  défendre  l'accès  des  chambres  sépulcrales,  on  avait  comblé  de  blocs 
énormes  les  couloirs  qui  conduisaient  dans  l'intérieur  des  pyramides.  Un  de  ces 
blocs  a  été  trouvé  dans  sa  rainure  comme  une  herse  depuis  six  mille  ans  mena- 
çante et  prêle  à  tomber.  Ces  sépulcres,  où  les  anciens  rois  s'étaient  remparés 
contre  toute  atteinte,  ne  furent  pas  longtemps  inviolables.  On  voit  que  les  pyra- 
mides ont  été  de  bonne  heure  entamées.  Peut-être  les  auteurs  des  deux  premières, 
si  odieux  à  leurs  peuples,  suivant  les  récils  des  anciens,  ont  été  arrachés  de  leur 
tombe,  et,  selon  la  sublime  expression  de  Bossuet,  n'ont  pas  joui  de  leur  sépulcre. 
Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  qu'on  ne  les  y  a  pas  trouvés  (1). 

Les  trois  pyramides  ont  été  ouvertes  par  les  Arabes.  L'espoir  de  trouver  des 
trésors  dans  les  tombeaux  a  fait  tenter  de  bonne  heure  d'y  pénétrer.  Pour  y  par- 
venir, on  a  percé  la  masse  de  la  pyramide,  et  l'on  est  venu  tomber  dans  le  corridor 
antique  dont  l'ouverture  était  masquée  par  des  décombres;  puis  l'entrée  arlili- 
cielle  a  été  elle-même  cachée  avec  soin,  et  il  a  fallu  que  les  Belzoni  et  les 
Vyse  en  fissent  de  nouveau  la  découverte. 

Si  l'histoire  véritable  des  pyramides  est  courte,  leur  histoire  légendaire  est 
longue.  L'on  conçoit  facilement  que  ces  masses  énormes  et  closes  dont  on  ne  savait 

(l)  Le  tombeau  découvert  par  Belzoni  dans  la  seconde  pyramide  contenait  bien  quelque* 
ossements,  mais  il  parait  que  c'étaient  des  ossements  de  bœuf. 


ET    £K    NUBIE.  û57 

point  l'origine,  et  dans  l'intérieur  desquelles  on  pouvait  supposer  tant  de  mer- 
veilles, aient  parlé  en  tout  temps  à  l'imagination  des  hommes,  depuis  les  voya- 
geurs grecs  jusqu'à  l'Italien  Caviglia,  lequel,  à  force  de  fouiller  les  pyramides  et 
de  vivre  à  leur  ombre,  avait  fini  par  mettre  une  véritable  superstition  dans  ses 
travaux,  qui,  du  reste,  ont  produit  des  découvertes  très-positives;  depuis  les 
Druses,  qui,  dans  leur  catéchisme,  font  construire  les  pyramides  par  leur  messie, 
jusqu'aux  alchimistes,  qui  affirment  qu'elles  recèlent  les  tables  d'Hermès.  Les 
Hébreux  et  les  chrétiens  inventèrent  aussi  des  fables  sur  les  pyramides;  ils  rap- 
portèrent la  construction  de  ces  monuments  à  l'oppression  des  Hébreux  en  Egypte. 
C'étaient  les  Hébreux  qui  avaient  élevé  les  pyramides.  La  plus  grande  contenait, 
ce  qui  était  difficile  à  comprendre,  le  tombeau  du  Pharaon  noyé  dans  la  mer 
Rouge  en  les  poursuivant;  ou  bien,  donnant  aux  pyramides  une  antiquité  plus 
digne  d'elles,  on  en  faisait  les  tombes  de  Seth  et  d'Enoch;  mais  ce  fut  à  Joseph 
que  les  Juifs  et  les  chrétiens  rattachèrent  surtout  les  merveilles  des  pyramides. 
Suivant  eux,  Joseph  avait  fondé  Memphis,  où  cependant  il  fut  ministre,  il  avait 
élevé  les  obélisques,  les  pyramides.  Celles-ci  s'appelèrent  les  greniers  de  Joseph. 
Leur  forme,  en  effet,  ressemble  à  celle  des  anciens  greniers  égyptiens,  où  l'on 
jetait  le  grain  par  en  haut,  tels  que  les  représentent  les  peintures  des  tombes,  et 
tels  qu'on  les  voit  encore  au  bord  du  Nil.  On  croyait  les  pyramides  creuses,  et, 
dans  cette  supposition,  elles  eussent  pu  en  effet  recevoir  une  quantité  énorme  de 
blé;  mais,  massives  et  pleines  comme  elles  sont,  elles  ne  pourraient  en  contenir 
assez  pour  nourrir  longtemps  quelques  villages. 

Les  Arabes,  grands  amis  des  contes  et  des  fables  en  tout  genre,  ont  donné  car- 
rière à  leur  imagination  sur  le  chapitre  des  pyramides,  qu'ils  font  bâtir  avant  la 
naissance  d'Adam.  Chose  singulière!  quelques  traces  de  la  vérité  historique  sem- 
blent s'être  conservées  dans  ces  traditions  fabuleuses.  Elles  ont  gardé  une  notion 
juste  de  la  destination  des  pyramides,  dans  lesquelles  la  plupart  de  ces  traditions 
s'accordent  à  reconnaître  des  tombeaux,  plus  vraies  sur  ce  point  que  beaucoup 
de  théories  modernes.  Le  souvenir  de  caractères  hiéroglyphiques  gravés  sur  les 
parois  des  pyramides  demeurait  dans  les  légendes  arabes,  alors  que  la  science  ne 
s'était  pas  encore  expliqué  la  disparition  de  ces  caractères  par  celle  du  revêtement 
sur  lequel  ils  étaient  autrefois  tracés.  La  vieille  malédiction  des  peuples  sur  les 
rois  qui  bâtirent  les  pyramides  subsiste  encore  dans  la  légende  arabe,  où  Pharaon 
est  synonyme  de  tyran.  C'est  une  grande  justice  que  le  gigantesque  égoïsme  de 
ces  princes  par  qui  ont  été  élevés  les  plus  grands  monuments  du  monde  ait  attiré 
sur  leur  nom  la  réprobation  des  siècles. 

Ce  qui  a  surtout  inspiré  les  récits  des  conteurs  arabes,  qu'ont  trop  souvent  re- 
cueillis les  historiens  de  cette  nation,  c'est  l'idée  de  la  solidité  des  pyramides  et 
des  richesses  qu'elles  renfermaient  dans  leur  sein.  De  là  l'histoire  souvent  répétée 
du  sultan  qui  voulut,  comme  l'a  tenté  de  nos  jours  Méhémet-Ali,  détruire  une 
pyramide,  mais  reconnut  bientôt  que  toutes  les  richesses  de  son  royaume  ne  pour- 
raient suffire  à  accomplir  celte  destruction.  De  là  encore  le  récit  suivant  qui  est 
donné  par  Massoudi  comme  une  tradition  copte.  Cent  ans  avant  le  déluge,  le  roi 
Surid  eut  un  rêve  terrible.  Le  globe  était  bouleversé,  le  ciel  ténébreux.  Il  vit  les 
étoiles  fondre  sur  la  terre  sous  la  forme  d'oiseaux  blancs  qui  enlevaient  les  mor- 
tels éperdus.  Les  astrologues  annoncèrent  le  déluge;  alors  le  roi  Surid  ordonna 
d'élever  les  pyramides;  il  y  fit  déposer  ses  trésors,  les  corps  de  ses  ancêtres,  et 
des  livres  où  étaient  contenues  toutes  les  sciences.  Le  déluge  passa  sur  les  pyra- 
tome  iv.  23 


358  RECHERCHES     EN    EGYPTE 

mides,  qui  ne  sourcillèrent  pas.  La  coutume  qui  se  retrouve  chez  plusieurs  peuples 
anciens  de  placer  les  trésors  dans  les  tombeaux  et  l'usage  d'ensevelir  les  objets 
précieux  avec  les  cadavres  donnèrent  de  tout  temps  l'idée  que  les  pyramides,  ces 
tombeaux  des  puissants  Pharaons,  devaient  contenir  d'immenses  richesses.  Il  en 
est  résulté  des  récils  dignes  des  Mille  et  une  Nuits.  En  voici  un  qui  m'a  paru  cu- 
rieux :  Le  calife  Al-Mamoun  ,  ayant  pénétré  jusqu'à  un  certain  point  dans  l'inté- 
rieur de  la  grande  pyramide,  y  trouva  un  vase  plein  de  pièces  d'or  et  cette  inscrip- 
tion :  «  Un  roi  fils  de  roi,  en  telle  année,  ouvrira  cette  pyramide,  et  dans  cette 
entreprise  dépensera  une  certaine  somme.  Nous  voulons  bien  lui  rembourser  la 
dépense  qu'il  aura  faite;  mais,  s'il  continue  ses  recherches,  il  aura  des  frais 
énormes  à  supporter  et  n'obtiendra  plus  rien.  »  Le  calife  fut  grandement  étonné, 
il  ordonna  qu'on  fît  un  compte  exact  de  ce  que  l'excavation  avait  coûté,  et,  à  sa 
grande  surprise,  la  somme  trouvée  égalait  tout  juste  l'argent  dépensé.  A  ce  sujet, 
il  admira  combien  les  hommes  d'autrefois  étaient  sages ,  et  comme  ils  avaient  de 
l'avenir  une  connaissance  à  laquelle  personne  autre  ne  saurait  parvenir.  M.  Wil- 
kinson  suppose  que  le  calife  Al-Maraoun  fit  placer  là  cette  somme  pour  pouvoir 
renoncer  de  bonne  grâce  à  son  entreprise,  et  fermer  la  bouche  aux  critiques  en 
montrant  qu'elle  n'avait  rien  coûté. 

Après  les  rêves  de  l'imagination  viennent  ceux  de  la  science.  J'ai  déjà  parlé  des 
initiations  placées  dans  l'intérieur  des  pyramides.  Comme  les  pyramides  forment 
une  masse  compacte,  .sauf  des  vides  très-peu  nombreux,  ceci  rappelle  un  peu 
l'Anglais  qui  demandait  à  visiter  l'intérieur  de  l'obélisque.  On  a  vu  dans  les  pyra- 
mides des  observatoires  aussi  bien  que  des  sanctuaires  ;  mais  ici  encore  les  faits 
ne  se  sont  pas  toujours  prèles  aux  hypothèses.  L'existence  du  revêtement  poli  qui 
a  recouvert  les  pyramides,  et  qui  en  rendait  l'ascension  à  peu  près  impraticable, 
exclut  entièrement  l'idée  que  jamais  leur  plate-forme  ait  pu  servir  à  des  observa- 
tions. La  direction  des  soupiraux  qui  pénètrent  jusque  dans  la  chambre  funèbre 
et  l'inclinaison  des  corridors  ont  suggéré  l'opinion  que  ces  soupiraux  et  ces  corri- 
dors étaient  dirigés  dans  un  but  astronomique  vers  certaines  parties  du  ciel,  no- 
tamment vers  l'étoile  polaire;  mais  l'étoile  polaire,  à  l'époque  où  ont  été  bâties 
les  pyramides,  n'occupait  pas  la  place  qu'elle  occupe  aujourd'hui  dans  le  ciel. 
Aussi  celte  rencontre,  qui  avait  Frappe  Caviglia,  a  élé  jugée  fortuite  par  Herschel  (1). 
Un  fait  est  réel  et  remarquable,  c'est  une  les  pyramides  sont  orientées,  et  orientées 
avec  une  grande  précision.  La  légère  déviation  qu'on  y  a  signalée  diffère  à  peine, 
dit  M.  Biot,  de  celle  que  Picard  a  cru  reconnaître  dans  la  méridienne  de  Tycho- 
Biahé  (2).  Ce  savant  établit  d'une  manière  évidente,  ce  me  semble,  que  les  pyra- 
mides ont  pu  faire  l'office  de  gnomons  pour  déterminer  les  solstices,  les  équinoxes, 
et,  par  suite,  la  durée  de  l'année  solaire  ;  mais,  tout  en  admettant  qu'une  intention 
astronomique  ait  présidé  à  l'orientation  des  pyramides,  on  peut  penser  que  leur 
caractère  de  monuments  funèbres  est  aussi  pour  quelque  chose  dans  cette  orien- 
tation qui  leur  est  commune  avec  les  grandes  tombes  qui  les  avoisinent,  car,  en 
étudiant  l'antique  Egypte,  il  ne  faut  jamais  isoler  la  pensée  scientifique  de  la 
pensée  religieuse:  le  savant  égyptien  était  prêtre,  et  il  était  plus  prêtre  quesavant  (3). 

(1)  Voyez  sir  John  Herschel's,  Observations  on  the  entrance  passages  in  the  Pyramids 
ofGizeh.  —  Vyse,  II,  107. 

(2)  Mémoires  sur  différents  points  d'astronomie,  41,  42. 

(3)  L'orientation  si.  exacte  des  pyramides  est  un  fait  incontestable.  Il  n'en  est  pas  tout 


ET    EN    NUBIE.  539 

Une  vérité  demeure  incontestable,  c'est  que  les  pyramides  étaient  des  tombeaux. 
Comment  en  douter,  aujourd'hui  qu'on  a  trouvé  le  cercueil,  le  nom  et  probable- 
ment les  os  de  l'un  des  rois  qui  les  ont  fait  construire,  quand  dans  la  grande  py- 
ramide et  dans  un  assez  grand  nombre  d'autres  on  a  trouvé  le  sarcophage  en  pierre 
qui  devait  contenir  le  cercueil  (1)?  Presque  tous  les  auteurs  anciens  ont  reconnu 
la  véritable  destination  des  pyramides  et  y  ont  vu  des  tombeaux.  Rien  n'est  plus 
conforme  aux  idées  de  tous  les  peuples  que  d'élever  une  montagne  artificielle  sur 
la  dépouille  d'un  mort  célèbre.  Tantôt  c'est  un  amas  de  terre,  une  véritable  col- 
line ;  tantôt  à  la  terre  entassée  on  mêle  les  matériaux  d'une  grossière  maçonnerie  ; 
tantôt  on  construit  l'image  de  la  colline  en  pierre.  On  arrive  ainsi,  par  des  tran- 
sitions insensibles,  du  tertre  conique  des  montagnes  de  l'Ecosse,  des  vallées  Scan- 
dinaves, de  la  plaine  de  Troie  ou  des  rives  de  l'Ohio,  aux  tombeaux  des  rois 
lydiens,  aux  topas  de  l'Inde  et  aux  pyramides  de  l'Egypte. 

On  n'en  unirait  pas  si  on  voulait  énumérer  tous  les  monuments  funèbres  qui, 
dans  différents  pays,  présentent  quelque  rapport  avec  les  pyramides.  Dans  les 
tombes  étrusques  on  employait  la  forme  pyramidale  (2);  on  la  retrouve  dans  le 
tombeau  de  Cyrus.  Les  pyramides  mexicaines,  dont  la  ressemblance  avec  les  pyra- 
mides égyptiennes  est  si  grande,  ont,  si  l'on  en  croit  la  tradition  des  indigènes, 

à  fait  de  même,  à  mon  sens,  d'une  hypothèse  qu'un  homme  de  cœur  et  d'esprit,  M.  de 
Persigny,  a  construite  sur  une  base  plus  spécicu>e  que  solide,  loin  des  lieux  dont  le  spec- 
tacle l'eût,  je  crois,  détrompé  M .  de  Pcrsigny  pensé  que  l(  s  pyramides  ont  été  construites 
pour  arrêter  le  sable  du  désert,  qui  tend  toujours  à  envahir  la  plaine  cultivée.  A  celte 
hypothèse,  que  son  auteur  a  présentée  avec  beaucoup  d'art  cl  quelquefois  d'éloquence,  il 
y  a,  ce  me  semble,  deux  réponses  à  faire  :  l'une,  c'est  que  les  pyramides  ne  pouvaient  em- 
pêcher le  sable  dL-  passer,  cl  l'autre,  c'est  que,  malgré  les  pyramides,  le  sable  a  p  ssé.  A 
la  rigueur,  la  seconde  réfutation  pourrait  suffire  et  dépenser  de  la  première.  Or,  c'est  un 
fait  que  la  ligne  qui  sépare  les  sables  de  la  terre  cultivée  est  en  avant  des  pyramides.  Le 
sphinx  colossal  qui  est  au  pied  des  pyramides  n'a  point  été  protégé  par  elles,  car  sa  tête 
et  son  buste  dominent  seuls  l'océan  do  sables  où  il  e>t  enfoui.  Dira-l-on  que  1rs  pyramides 
ont  contribué  à  modérer  celte  irruption  des  sables  qui  les  a  pourtant  dépassées?  Soit. 
Mais  parle-t-on  des  vingt-cinq  pyramides,  la  plupart  assez  petites  et  disséminées  sur  une 
étendue  de  quinze  ou  seize  lieues,  c'est-à-dire,  terme  moyen,  à  plus  d'une  demi-lieue 
l'une  de  l'autre?  A  cette  distance,  elles  n'ont  pu,  ce  me  semble,  exercer  aucune  influence 
sur  les  espaces  intermédiaires.  Seules  les  trois  grandes  pyramides  de  Gizeh,  beaucoup  plus 
rapprochées,  peuvent  faire  l'illusion  d'avoir  apporté  quelque  obstacle  aux  progrès  des 
sables  du  désert.  Cet  obstacle,  réduit  ainsi  à  un  seul  point,  perdrait  beaucoup  .le  son  im- 
portance. Encore  faut-il  cependant  se  demander  s'il  a  été  réi  I.  Pour  cela,  il  aurait  fallu 
qu'il  modérât  les  vents  qui  poussaient  les  sables  vers  le  Nil;  mais  il  semble  que  les  pyra- 
mides, si  elles  avaient  produit  quelque  effet,  auraient  plutôt  produit  un  effet  contraiie, 
et  qu'il  serait  arrivé  là  ce  qui  arrive,  selon  M.  Lite  (le  Beaumont,  derrière  l'autorité  duquel 
j'aime  à  m'abriier,  lorsque  le  sable  se  porte  dans  l'intervalle  resté  viJe  entre  des  monti- 
cules, et  d'autant  plus  facilement,  dit-il,  qu'il  y  a  là  une  sorte  de  gage  où  le  veut  s'm- 
gouffre.  (Élie  de  Ueaumonl,  Leçons  de  Géologie  pratique,  t.  I,  197;  voyez  aussi  Kaemlz, 
Cours  complet  di  Météorologie,  p.  55.) 

On  voit  donc  que  non-seulement  la  cause  allégi.ée  par  M.  de  Persigny  n'a  point  agi  et 
ne  pouvait  agir  pour  arrêter  les  sables,  mais  qu'elle  n'aurait  pu  que  concourir  à  précipiter 
leur  accumulation. 

(t)  Malus  a  trouvé  un  sarcophage  dans  la  pyramide  du  labyrinthe  au  Fayoum  ;  M.  Vyse, 
dans  la  plupart  des  petites  pyramides  de  Gizeh. 

(2)  Sans  parler  du  douteux  tombeau  de  Porsenr.a,  je  citerai  une  tombe  étrusque  près 
d'Albano,  connue  sous  le  nom  de  tombeau  des  Horaces  et  des  Curiaces. 


540  RECHERCHES    EN     EGYPTE 

servi  de  sépulture  aux  anciens  chefs  de  tribus.  Quelques-uns  de  ces  monuments 
ont  demandé  des  efforts  inouïs  et  comparables  au  labeur  qui  a  élevé  les  pyramides: 
tel  est  le  tombeau  gigantesque  de  l'empereur  chinois  Tsin-hoang-ti;  ce  tombeau, 
qui  avait  coiïté  la  vie  à  tant  de  milliers  d'hommes,  qui,  comme  les  pyramides 
d'Egypte,  souleva  la  colère  des  peuples  et,  juste  vengeance  du  ciel,  ne  protégea 
pas  le  cercueil  qu'il  contenait,  détruit,  dit  la  tradition,  par  la  main  d'un 
berger. 

Toutes  ces  analogies  si  frappantes  ne  peuvent  laisser  de  doute  sur  la  destina- 
tion funèbre  des  pyramides  ;  mais,  au  lieu  de  reconnaître  un  fait  évident,  quelles 
bizarres  suppositions  n'a-t-on  point  faites  à  leur  sujet!  Les  uns  ont  vu  dans  leur 
construction  une  sage  mesure  contre  le  paupérisme  et  la  mendicité  (1);  un  certain 
Samuel  Simon  Witte  a  très-gravement  avancé  que  les  pyramides  n'étaient  point 
l'ouvrage  des  hommes,  mais  un  jeu  de  la  nature.  Selon  lui,  elles  n'offrent  pas  une 
architecture  plus  régulière  que  les  colonnes  basaltiques  de  la  grotte  de  Fingal,  et 
ont  une  origine  semblable.  L'auteur  de  ce  beau  système  ne  s'en  est  pas  tenu  là; 
il  a  étendu  la  même  manière  de  voir  au  sphinx  qu'il  appelle  le  prétendu  sphinx, 
puis  aux  monuments  de  l'Inde  et  même  aux  ruines  grecques  de  Sicile.  Enfin, 
en  1838,  M.  Aguew  a  publié  un  traité  dans  lequel  il  établit  que  les  pyramides 
offrent  dans  leur  structure  et  leur  disposition  une  démonstration  rigoureuse  de  la 
quadrature  du  cercle. 

Oublions  toutes  ces  folies  en  contemplant  cet  admirable  sphinx  placé  au  pied 
des  pyramides  qu'il  semble  garder.  Le  corps  du  colosse  a  près  de  90  pieds  de  long 
et  environ  7i  pieds  de  haut;  la  tête  à  26  pieds  du  menton  au  sommet.  Le  sphinx 
m'a  peut-être  plus  frappé  que  les  pyramides.  Cette  grande  figure  mutilée,  qui  se 
dresse  enfouie  à  demi  dans  le  sable,  est'  d'un  effet  prodigieux  ;  c'est  comme  une 
apparition  éternelle.  Le  fantôme  de  pierre  paraît  attentif;  on  dirait  qu'il  écoute  et 
qu'il  regarde.  Sa  grande  oreille  sembh  recueillir  les  bruits  du  passé  ;  ses  yeux 
tournés  vers  l'orient  semblent  épier  l'avenir;  le  regard  a  une  profondeur  et  une 
fixité  qui  fascinent  le  spectateur.  Le  sphinx  est  taillé  dans  le  rocher  sur  lequel  il 
repose;  les  assises  du  rocher  partagent  sa  face  en  zones  horizontales  d'un  effet 
étrange.  On  a  profilé,  pour  la  bouche,  d'une  des  lignes  de  séparation  des  couches. 
Sur  cette  figure  moitié  statue,  moitié  montagne,  toute  mutilée  qu'elle  est,  on 
découvre  une  majesté  singulière,  une  grande  sérénité,  et  même  une  certaine  dou- 
ceur (2).  C'est  bien  à  tort  qu'on  avait  cru  y  reconnaître  un  profil  nègre.  Cette 
erreur,  que  Volney  avait  répandue  et  qui  a  été  combattue  par  M.  Jomard  et 
M.  Lelronne,  est  due  à  l'effet  de  la  mutilation  qui  a  détruit  une  partie  du  nez  (3)  ; 
le  visage,  dans  son  intégrité,  n'a  jamais  offert  les  traits  du  nègre.  De  plus,  il  n'était 
pas  peint  en  noir,  mais  en  rouge.  On  peut  s'en  assurer  encore,  et  l'œil  exercé  de 

(1)  Voyez  Du  Paupérisme,  par  le  prince  de  Monaco,  p.  12. 

(2)  Tous  les  voyageurs,  entre  autres  Norden,  Sait,  Denon,  se  récrient  également  sur 
la  beauté  du  sphinx,  et  cependant  ils  ne  l'ont  vu  que  mutilé.  Le  témoignage  de  Prosper 
Alpin,  qui  vante  la  perfection  de  la  sculpture  du  nez,  prouve  qu'à  la  fin  du  xvic  siècle  la 
mutilation  n'était  pas  encore  accomplie.  Abdallatif,  qui  a  vu  le  sphinx  intact,  dit  :  a  Cette 
figure  est  très-belle,  et  sa  bouche  porte  l'empreinte  des  grâces  et  de  la  beauté.  On  dirait 
qu'elle  sourit  gracieusement.  » 

(3)  Celle  mutilation  a  été  opérée  à  dessein.  Les  musulmans  croient  faire  œuvre  pie  en 
brisant  les  figures  qu'ils  estiment  diaboliques.  Ils  pensent  parla  se  garantir  de  l'influence 
du  mauvais  œil. 


ET    EN    NUBIE.  541 

M.  Durand  m'a  signalé  des  traces  évidentes  de  cette  couleur.  Abdallatif,  qui  vit 
le  sphinx  au  xnc  siècle,  dit  que  le  visage  était  rouge. 

Après  avoir  contemplé  et  admiré  le  sphinx,  il  faut  l'interroger.  Qu'était  le  sphinx 
égyptien  en  général?  qu'était  ce  sphinx  colossal  des  pyramides  en  particulier?  Le 
sphinx  égyplien  fut  peut-être  le  type  du  sphinx  grec  ;  mais  il  y  eut  toujours  entre 
eux  de  grandes  différences.  D'abord  le  sphinx  grec  ou  plutôt  la  sphinx,  comme 
disent  constamment  les  poêles  grecs,  était  un  être  féminin  (1).  Chez  les  Égyp- 
tiens, au  contraire,  à  un  bien  petit  nombre  d'exceptions  près,  le  sphinx  est  mâle. 
On  connaît  maintenant  le  sens  hiéroglyphique  de  cette  figure  ;  ce  sens  est  celui  de 
seigneur,  de  roi.  Par  celte  raison,  les  sphinx  sont  en  général  des  portraits  de  roi 
ou  de  prince  ;  celui  qu'on  voit  à  Paris  dans  la  petite  cour  du  musée  est  le  portrait 
d'un  (ils  de  Sésoslris.  L'idée  d'énigme,  de  secret,  l'idée  de  cette  science  formi- 
dable dont  le  sphinx  grec  était  dépositaire,  paraît  avoir  été  entièrement  étrangère 
aux  Égyptiens.  Le  sphinx  était  pour  eux  le  signe  au  moyen  duquel  on  écrivait 
hiéro^lyphiquement  le  mot  seigneur,  et  pas  autre  chose.  Ces  idées  de  mystère 
redoutable,  de  science  cachée,  n'ont  été  probablement  attachées  au  sphinx  grec 
que  parce  qu'il  avait  une  origine  égyptienne,  et  qu'il  fallait  trouver  du  mystère 
et  de  la  science  dans  tout  ce  qui  venait  d'Egypte  ;  mais,  en  Egypte,  on  n'a  jamais 
vu  dans  le  sphinx  qu'une  désignation  de  la  royauté.  Le  sphinx  des  pyramides  n'est 
autre  chose  que  le  portrait  colossal  du  roi  Thoutmosis  IV. 

Une  grande  tablette  de  pierre,  couverte  d'hiéroglyphes,  dont  les  premières 
lignes  seules  s'élèvent  au-dessus  du  sable,  offre  un  singulier  exemple  d'une  repré- 
sentation qui  se  produit  plusieurs  fois  sur  les  monuments  de  l'Egypte.  On  y  voit 
un  roi  s'adorant  lui-même.  Le  Pharaon  humain  rend  hommage  au  type  divin  dont 
il  est  le  symbole  terrestre.  J'aurai  occasion  de  revenir  sur  cette  singulière  apo- 
théose dans  laquelle  la  royauté  semble  identifiée  avec  la  divinité  qu'elle  invoque. 
Sur  la  tablette  dont  je  parle,  le  même  nom,  celui  de  Thoutmosis  IV,  est  écrit 
derrière  le  roi  en  adoration  et  derrière  le  sphinx,  c'est-à-dire  le  roi  adoré.  L'in- 
scription n'a  pas  encore  été  lue;  mais  on  y  a  remarqué  le  nom  de  Chéfren ,  qui 
éleva  la  seconde  pyramide,  selon  Hérodote  et  Diodore  de  Sicile.  La  lecture  des 
hiéroglyphes  confirme  encore  ici  le  témoignage  des  deux  historiens  grecs  sur  les 
rois  auteurs  des  pyramides. 

M.  Caviglia  a  fouillé  le  sable  amoncelé  au-devant  du  sphinx,  et  il  a  trouvé  entre 
ses  pattes  colossales  un  petit  temple,  auquel  on  arrivait  par  des  marches.  Outre 
la  grande  tablette,  couverte  d'hiéroglyphes,  qui  représente  le  roi  Thdufnaosis  IV 
s'adorant  lui-même,  il  y  en  avait  une  plus  petite  au*  pieds  du  sphinx.  Elle  est 
moins  ancienne;  c'est  Sésoslris  qui  figure  sur  celle-ci,  comme  sur  l'autre  son  aïeul 
Thoutmosis;  lui  aussi  il  rend  hommage  au  sphinx  qui  est  appelé  Horus,  et  par  là 
identifié  au  soleil,  à  la  divinité  suprême  dont  le  roi  est  l'image  et  la  représenta- 
tion sur  la  terre.  Sur  un  doigt  d'une  des  pattes  du  sphinx,  on  a  trouvé  une 
inscription  en  vers  grecs  assez  bien  tournés.  L'auteur,  qui  s'appelle  Arrien,  est  peut- 
être  l'historien  de  ce  nom.  Il  dislingue  avec  soin  de  la  sphinx  homicide  de  Thèbes 
la  sphinx  des  pyramides,  qu'il  appelle  la  très-pure  servante  de  Latone.  Ce  Grec, 
entraîné  par  l'habitude,  faisait  du  sphinx  un  personnage  féminin;  cependant  on 
a  trouvé  aux  pieds  de  celui-ci  les  fragments  d'une  barbe  colossale. 

(1)  Le  mot  ••sphinx,  transporté  du  grec  en  français,  y  a  d'abord  conservé  le  genre  fémi- 
nin. Le  père  Vansleb,  en  1 U 7 2 ,  disait  encore  lu  sphinx.  (Souvellc  Relation,  p.  144.) 


342  RECHERCHES     EN     EGYPTE 

Nous  voulions  contempler  les  pyramides  sous  tous  les  aspects  et  à  toutes  les 
heures.  Pour  cela,  le  mieux  est  de  s'établir  dans  un  tombeau.  La  vue  des  tombeaux 
de  l'Orient,  véritables  demeures,  fait  comprendre  bien  des  récits  de  l'antiquité. 
En  Europe,  un  tombeau  donne  l'idée  d'un  caveau  étroit;  mais,  en  Egypte  et  en 
général  dans  tout  l'Orient,  un  tombeau  était  une  maison  ou  au  moins  un  apparte- 
ment. Je  m'étais  toujours  un  peu  étonné  du  roman  filé  par  la  matrone  d'Éphèse 
dans  le  tombeau  de  son  mari,  avant  d'avoir  vu  dans  les  environs  d'Éphèse  cer- 
tains tombeaux  creusés  dans  le  roc,  formant  une  chambre,  ma  foi,  très-confor- 
table, un  réduit  très-galant,  comme  auraient  dit  nos  pères.  Le  tombeau  où  se 
passe  la  dernière  et  si  pathétique  scène  de  la  vie  de  Cléopâtre,  où,  aidée  de  ses 
femmes,  elle  hisse  à  grand'peine  Antoine  mourant;  ce  tombeau,  qui,  à  ce  qu'il 
semble,  avait  une  fenêtre,  doit  avoir  été  un  monument  considérable.  Pour  nous, 
nous  n'avions  pas  à  notre  disposition,  comme  Cléopâtre,  les  tombes  des  Ptolémées. 
Celle  où  nous  avons  passé  la  nuit  était  plus  antique,  mais  plus  modeste;  elle  sert 
de  demeure  à  un  paysan  égyptien.  Ces  malheureux  fellahs  trouvent  un  avantage 
à  choisir  ce  genre  d'habitation;  ils  échappent  ainsi  à  l'impôt  qui  frappe  les  habi- 
tants des  villages. 

Grâce  à  notre  arrangement,  nous  laissâmes  partir  les  voyageurs,  qui  retour- 
naient diner  au  Caire.  Délivrés  des  cris  et  de  l'importunité  des  Arabes,  seuls  en 
présence  du  monument  dont  notre  pied  avait  foulé  la  cime,  dont  nous  avions  pé- 
nétré la  profondeur,  nous  achevâmes,  en  rôdant  alentour,  de  nous  faire  une  idée 
de  sa  masse;  c'est  surtout  quand  on  se  place  à  un  augle  de  la  pyramide  et  que  le 
regard,  rasant  une  de  ses  faces,  la  suit  jusqu'à  l'autre  extrémité,  qu'on  est  frappé 
de  l'immensité  de  la  base. 

La  pierre  des  pyramides  ,  dépouillées  de  leur  revêtement,  est  d'un  gris  assez 
triste;  mais  quand  ,  aux  approches  du  soir,  ces  colosses  se  peignent  des  nuances 
les  plus  délicates  du  rose  et  du  violet,  ils  offrent  un  mélange  de  grâce  et  de  gran- 
deur dont  rien  ne  peut  donner  l'idée.  Les  teintes  de  l'horizon ,  à  l'heure  où  le 
soleil  se  couche  dans  le  désert,  ont  une  finesse  incomparable  qui  tient,  je  crois,  à 
la  sécheresse  et  à  la  pureté  de  l'air.  Les  tons  sont  d'une  légèreté  et  d'une  suavité 
qui  rappellent,  mais  en  l'écrasant,  la  manière  des  plus  grands  maîtres.  La  transpa- 
rence aérienne  ferait  croire  que  ce  n'est  pas  notre  air  grossier,  mais  un  fluide  plus 
pur,  un  éther  subtil,  qui  baigne  la  terre  et  le  ciel.  Puis  le  soleil  se  couche  brus- 
quement, et  tout  reprend  soudain  la  morne  livrée  du  désert.  Le  soir,  nous  sommes 
allés  travailler  aux  lumières  dans  un  tombeau.  En  revenant,  nous  avons  circulé 
entre  les  pyramides.  Leurs  masses,  à  demi  noires,  à  demi  blanchies  par  la  lune, 
étaient  d'un  grandiose  extraordinaire.  Le  sphinx  était  plus  fantastique  et  plus 
merveilleux  encore  que  le  matin;  le  front,  inondé  de  lumière  et  le  corps  perdu 
dans  les  ténèbres,  il  était  bien  le  père  de  la  terreur,  comme  l'appellent  les 
Arabes.  Nous  nous  sommes  endormis  sous  sa  garde. 

17  décembre. 

Cette  journée  a  été  employée  à  parcourir  les  environs  des  pyramides.  Aidé  de 
M.  Durand,  j'ai  estampé  ou  dessiné  une  grande  partie  des  inscriptions  funèbres 
tracées  sur  divers  cercueils  de  pierre  qu'on  avait  tirés  d'un  puits  de  momies  et 
qui  gisaient  sur  le  sable.  Il  y  avait  là  aussi  l'effigie  funèbre,  en  pierre  blanche, 
d'une  femme  dont  la  mère  portait  un  de  ces  noms  composés  qui  n'étaient  pas 
rares  dans  l'ancienne  Egypte;  elle  s'appelait  celle  qui  donne  l'or.  La  nature  de  la 


ET     EN     NUBIE.  343 

pierre  et  le  type  gros  et  court  des  figures  sculptées  sur  les  couvercles  des  cercueils 
me  rappelaient  deux  sarcophages  égyptiens  que  j'ai  vus  à  Paris  avant  mon  départ, 
et  dont  l'histoire  offre  une  particularité  intéressante.  Ils  ont  fait  partie  de  la  col- 
lection de  Fouquet,  la  première  en  France  où  des  antiquités  égyptiennes  aient 
trouvé  place,  et  ils  ont  eu  l'honneur  d'être  célébrés  par  La  Fontaine,  qui,  dans 
une  épître  à  Fouquet,  dit  avoir  eu  grand  plaisir  à  contempler 


Des  rois  Céphrim  et  Kiopês 

Le  cercueil,  la  tombe  ou  la  bière. 


On  voit  que  ces  tombes  passaient  pour  avoir  recueilli  les  restes  de  Chéops  et 
de  Chéfren ,  les  rois  des  pyramides;  mais,  ayant  eu  occasion  de  les  examiner, 
grâce  à  l'obligeance  de  leur  possesseur  aciuel,  et  ayant  lu  sur  leurs  couvercles  le 
nom  et  les  titres  de  leurs  anciens  habitants,  ce  que  n'avait  point  fait  La  Fonlaine, 
je  puis  assurer  qu'elles  n'ont  jamais  renfermé  que  des  prêtres  et  non  des  rois. 

La  difficulté  d'être  seul  au  désert  depuis  que  les  voyageurs  y  abondent  et  que 
les  Bédouins  se  sont  faits  domestiques  de  place  s'est  produite  à  moi  tout  à  l'heure 
d'une  manière  étrange.  Fatigué  par  la  chaleur,  j'ai  avisé  de  loin  un  palmier  et 
me  suis  dirigé  de  ce  côté  pour  me  reposer  et  me  rafraîchir  à  son  ombre.  Comme 
j'approchais,  j'en  ai  vu  descendre  un  Arabe  qui  s'était  mis  là  en  embuscade  dans 
l'intention  de  découvrir  de  loin  les  voyageurs,  non  pour  les  détrousser,  mais 
pour  leur  offrir  ses  services.  Il  n'y  a  pas  plus  de  solitude  maintenant  au  pied  des 
pyramides  qu'au  milieu  des  ruines  de  Rome.  Vous  voulez  rêver  sous  un  palmier, 
il  en  dégringole  sur  votre  tête  un  cicérone. 

Au  nord  de  la  seconde  pyramide,  on  voit  sur  le  rocher  quelques  hiéroglyphes 
très-distinctement  tracés.  Ils  nous  reportent  à  une  époque  comparativement  bien 
moderne;  ils  nous  font  descendre  de  quatre  mille  ans  à  quinze  ou  seize  cents 
ans  tout  au  plus  avant  Jésus-Christ.  Deux  courtes  inscriptions  mentionnent  un 
certain  Mai  préposé  aux  constructions  de  Ramsès  II  (1),  et  montrent  qu'à  l'époque 
comparativement  récente  de  Sésostris ,  il  y  a  eu  ici  des  constructions.  Le  temps, 
qui  a  épargné  leurs  aînées,  les  a  fait  disparaître,  et  ces  inscriptions  sont  le  seul 
vestige  qu'elles  aient  laissé  (2). 

Autour  des  pyramides,  tombeaux  des  rois  de  la  quatrième  dynastie,  sont  les 
tombeaux  de  leurs  sujets.  Au  nombre  des  mieux  conservés  est  le  tombeau  d'Eimai 
et  celui  que  les  Anglais  appellent  le  Tombeau  des  Nombres.  J'ai  passé  la  soirée 
d'hier  dans  le  premier,  et  une  partie  de  la  matinée  d'aujourd'hui  dans  le  second. 
Champollion  a  fait  dessiner  les  principales  peintures  du  tombeau  d'Eimai.  Elles 
représentent  des  scènes  des  champs  et  de  la  ville;  on  y  voit  des  bergers  qui  con- 
duisent leurs  troupeaux,  des  agriculteurs  occupés  de  soins  rustiques,  des  menui- 
siers qui  manient  le  ciseau  ou  la  doloire,  des  danseurs,  des  musiciens  qui  jouent 
de  la  harpe  et  de  la  flûte,  des  exercices  gymnastiques  et  des  joutes  sur  l'eau  (3). 

(1)  Il  ne  peut  y  avoir  de  doute  sur  ce  titre  bien  connu.  Je  m'étonne  que  M.  Birch  ait 
rendu  tour  à  tour  les  deux  hiéroglyphes  dont  ce  titre  se  compose  par  les  porteurs,  le 
chef  desporteurs,\eckef  des  bâtisseurs. Ceile<lemiê:rein[er\)rélal\on  est  seule  un  peu  exacte. 

(-2)  Les  ruines  situées  près  de  la  seconde  pyramide,  et  qu'on  appelle  le  temple,  sont-elles 
des  vestiges  de  ces  constructions  du  temple  de  Sésostris? 

(ô)  Plutôt  que  des  rixes  de  mariniers,  comme  le  veut  M.  Wilkinson.  (Customs  and 
Munners,  t.  II,  i40.) 


344 


nECHER.CHES    EN     EGYPTE 


Toutes  ces  scènes  sont  exprimées  avec  beaucoup  de  naturel  et  de  vivacité.  J'ai 
prié  M.  Durand  de  dessiner  un  fruit  dont  la  forme  m'a  frappé  par  sa  ressemblance 
avec  celle  de  la  banane.  Le  maître  du  tombeau  est,  comme  à  l'ordinaire,  repré- 
senté assis,  ayant  près  de  lui  sa  femme  assise  également,  et  derrière  sa  femme, 
ses  ûls,  ses  filles  et  ses  sœurs  debout.  La  figure  du  mort  est  accompagnée  de  la 
désignation  en  hiéroglyphes  de  son  nom  et  de  ses  qualités  :  ils  nous  apprennent 
qu'Eimai  était  prêtre  royal  et  intendant  des  constructions  du  palais  du  roi  Chéops. 
C'est  par  une  singulière  erreur  que  Rosellini  (1)  et  Nestor  L'Hôte  (2)  ont  pris  le 
premier  titre  pour  celui  du  roi  Chéops,  dont  ils  ont  fait  un  roi-prêtre.  Cette  ver- 
sion était  directement  contraire  au  génie  de  la  langue  égyptienne  (3),  et  ne  s'accor- 
dait pas  beaucoup  avec  la  vraisemblance  ;  c'était  confondre  le  roi  Chéops  avec  son 
aumônier.  Si  Rosellini  et  L'Hôle  avaient  lu  l'autre  titre  qui  accompagne  le  nom 
d'Eimai,  intendant  des  constructions  du  palais,  eussent-ils  donc  aussi  confondu  le 
roi  avec  son  architecte  (4)? 

Dans  le  tombeau  que  les  Anglais  ont  appelé  le  Tombeau  des  Nombres,  on  trouve 
plusieurs  fois  répété  le  nom  dans  lequel  M.  Lenormant  a  reconnu  celui  du  roi 
Chéfren.  Ce  tombeau  était  celui  d'un  grand  fonctionnaire  de  Chéfren,  comme  le 
tombeau  d'Eimai  était  celui  de  l'intendant  des  constructions  royales  de  Chéops. 
Ce  fonctionnaire  était  aussi  un  prêtre.  A  cette  époque  antique,  le  sacerdoce  était, 
ce  semble,  en  possession  de  toutes  les  fonctions  civiles.  Quelques  monuments  me 
donnent  lieu  de  penser  qu'il  n'en  fut  pas  toujours  ainsi. 

La  roche  sur  laquelle  sont  construites  les  pyramides  et  la  plaine  qui  s'étend  à 
leur  pied  sont  partout  creusées  de  tombeaux  ;  c'est  une  véritable  nécropole,  et  de 
l'époque  la  plus  antique,  peut-être  la  nécropole  de  Memphis.  Les  parois  inté- 
rieures de  tous  ces  tombeaux  sont  couvertes  de  bas-reliefs  peints  qui  retracent 
diverses  scènes  de  la  vie  domestique  :  la  chasse,  la  pêche,  la  moisson,  la  coupe 
du  lin.  L'une  des  plus  curieuses  de  ces  peintures,  que  Champollion  a  pu- 
bliées, est  celle  qui  représente  un  homme  occupé  à  envelopper  de  bandelettes 
une  momie,  et  un  autre  peignant  le  masque  qui  devait  couvrir  le  visage  du  mort. 
Nous  ne  possédons  pas  de  momie  d'une  date  aussi  reculée;  mais  cette  pein- 
ture prouve  que  ce  mode  d'ensevelissement  remonte  à  la  plus  haute  antiquité. 
M.  Lepsius,  qui  a  campé  durant  plusieurs  mois  au  pied  des  pyramides,  a  décou- 
vert, dit-on,  une  centaine  de  tombes  nouvelles.  On  l'accuse  de  les  avoir  remplies 


(1)  Monurn.  Slorici,l,  128. 

(2)  Lettres  sur  l'Egypte,  145-146. 

(5)  Comme  les  langues  sémitiques,  l'ancien  égyptien,  suivi  en  cela  par  le  copte  mo- 
derne, plaçait  la  désignation  qualificative  après  le  nom  de  l'objet  qualifié.  On  ne  pouvait 
donc  traduire  le  prêtre  roi  Chéops,  car  dans  ce  cas  il  y  aurait  eu  le  roi  Chéops  prêtre,  et 
il  fallait  nécessairement  traduire  le  prêtre  du  roi  Chéops. 

(4)  J'ai  fait  dans  ce  tombeau  une  observation  qui  peut  avoir  de  l'importance  pour  la 
succession  des  anciens  rois  de  la  troisième  et  de  la  quatrième  dynastie.  Eimai  est  dit  fils 
d'un  personnage  qui  a  rempli  auprès  d'un  autre  roi  les  mêmes  fonctions  d'intendant  des 
constructions  royales,  que  lui-même  remplissait  sous  Cliéops.  Le  nom  de  cei  autre  roi, 
que  M.  Bunsen  lit  Aseskaf,  est  placé  par  lui  au  commencement  de  la  troisième  dynastie; 
mais  l'inscription  dont  je  viens  de  parler  et  qui  le  rapproche  de  Chéops,  fondateur  de  la 
quatrième,  me  porterait  à  y  reconnaître,  par  le  retranchement  de  la  dernière  syllabe, 
Aehês,  septième  roi  de  la  troisième  dynastie.  Dans  celte  hypothèse,  il  faudrait  corriger 
le  chiffre  de  Manélhon.  qui  compte  quatre-vingt-cinq  ans  entre  Acbês  et  Chéops. 


ET    EN     NUBIE.  545 

de  sable,  après  avoir  fait  dessiner  jes  plus  intéressants  des  tableaux  qu'elles  ren- 
ferment. Quand  on  a  vu  les  mutilations  que  la  niaise  et  barbare  curiosité  des 
touristes  ignorants  fait  subir  à  tout  ce  qui  lui  est  accessible,  quand  on  songe  à  la 
facilité  avec  laquelle  on  peut  retirer  des  tombeaux  le  sable  qui  les  protège,  on 
absout  M.  Lepsius. 

L'extrême  intérêt  que  présentent  ces  tombeaux  de  la  plaine  des  pyramides, 
c'est  leur  haute  antiquité.  Je  ne  verrai  rien  en  Egypte  de  plus  ancien  que  ce  que 
je  trouve  en  y  entrant  :  Tbèbes  même,  avec  son  grand  Sésostris,  est  moderne  en 
comparaison  des  vieux  rois  de  Mempbis,  qui  élevèrent  les  pyramides  ;  malheureu- 
sement les  pyramides  ne  présentent  aucune  peinture,  aucun  bas-relief,  et  très- 
peu  d'hiéroglyphes.  Elles  n'ont  dit  à  la  science  nouvelle  que  les  noms  de  leurs 
fondateurs,  puis  elles  sont  rentrées  dans  leur  silence;  mais  ces  noms  de  rois  se 
sont  retrouvés  sur  des  monuments  moins  célèbres  et  plus  instructifs.  Autour  des 
sépultures  colossales  de  Chéops  et  de  Chéfren,  on  a  reconnu  les  tombes  de  leurs 
serviteurs,  et  ces  tombes  contemporaines  des  pyramides  ont  dit  ce  que  celles-ci 
n'avaient  pas  révélé.  Les  murs  intérieurs  des  pyramides  étaient  nus.  Ceux  des 
tombes  sont  couverts  de  bas-reliefs  coloriés  et  d'hiéroglyphes  qui  expliquent  les 
bas-reliefs.  Ces  tableaux,  ces  hiéroglyphes,  dédommagent  de  la  nudité  des  pyra- 
mides. Quand  tout  ce  qu'ils  peuvent  enseigner  aura  été  recueilli,  ou  aura  ce  que 
déjà  on  possède  en  partie,  une  représentation  fidèle  et  détaillée  de  la  vie  égyp- 
tienne, telle  qu'elle  était  il  y  a  six  mille  ans. 

J.-J.  Ampère. 


LES 


TOURISTES  ANGLAIS. 


il 

UN  SOLDAT  DANS  L'INDE. 

Camp  and  Barrack-Room,  or  ihe  British  army  as  itis. — London,Chaprnan  and  Hall,  1846. 


Un  spectacle  grandiose  entre  tous,  c'est  celui  que  présente  la  Tamise  à  partir 
de  South-End  et  Sheerness  jusqu'au  débarcadère  de  Westminster-Bridge.  Sur  ces 
flots  jaunes,  la  traversée  n'est  guère  que  de  trois  heures;  mais  pendant  ces  trois 
heures  le  plus  splendide  panorama  se  déroule  devant  les  yeux  du  voyageur.  Aux 
vaisseaux  succèdent  les  vaisseaux,  et  derrière  les  maisons  du  rivage,  —  ateliers, 
arsenaux,  hôpitaux,  villas,  forteresses, — s'élancent  les  mâts  aigus  d'autres  navires 
invisibles,  enserrés  dans  les  docks,  où  ils  semblent  attendre,  non  le  moment  du 
départ,  mais  la  liberté  de  cette  route  liquide,  constamment  encombrée,  constam- 
ment envahie. 

Pour  un  homme  au  cœur  sympathique,  à  l'imagination  facilement  excitable,  il 
y  a  dans  ce  grand  mouvement,  qui  de  ce  coin  du  monde  se  propage  aux  extré- 
mités de  l'univers,  une  source  infinie  de  fantaisies  et  de  rêves.  Comment  ne  pas 
suivre  par  la  pensée  ce  vaisseau  de  guerre  qui  va  croiser  sur  les  côtes  d'Afrique, 
vaillante  et  dévouée  sentinelle,  pour  y  paralyser  par  sa  présence  l'odieux  com- 
merce des  esclaves?  Gomment  ne  pas  rêver  une  existence  patriarcale,  en  voyant 
entassés  sur  le  pont  d'un  navire  marchand  ces  centaines  d'émigrants  qui  vont 


LES    TOURISTES    ANGLAIS.  347 

défricher  les  arrière- forêts,  les  bachvoods  du  Canada,  ou  les  vallons  fertiles  de 
l'Australie?  Ce  charbonnier  de  Newcastle  sera  dans  quelques  jours  amarré  dans 
le  port  d'Alexandrie;  ce  léger  schooner  arrive  des  Açores,  et  en  apporte  plus 
d'oranges,  plus  de  pommes  d'or  que  n'en  contenait  le  jardin  des  Hespérides. 
Quant  à  VJndiaman,  magnifique  hôtel  garni,  taverne  flottante,  restaurant  à  voiles 
peuplé  de  nababs  jaunes  comme  l'intérieur  de  leur  coffre-fort,  vous  trouveriez 
dans  ses  flancs  rebondis  une  cargaison  de  lingots  qui  forcera  les  directeurs  de  la 
banque  à  élargir  leurs  caveaux.  C'est  l'argent  chinois,  le  sycee-silvcr,  la  rançon 
du  Céleste  Empire,  perçue  il  y  a  trois  ou  quatre  mois  à  Quan-Tong  ou  à  Fou- 
Chou-Fou.  Ainsi,  pas  une  voile  ne  passe  indifférente,  pas  une  de  ces  nombreuses 
carènes  qui  n'ait  son  poëme,  ses  aventures,  ses  tempêtes  a  vous  raconter,  pour 
peu  que  vous  l'intarrogiez  du  regard  et  de  l'imagination,  avec  Pimagioaiion  et  le 
regard  des  poètes. 

Or,  entre  autres  impressions  que  ce  tableau  nous  a  laissées,  nous  nous  souve- 
nons d'un  magnifique  manofwar,  tout  battant  neuf,  que  nous  rencontrâmes  à  la 
hauteur  de  Gravesend,  entouré  de  bateaux  de  transport,  et  se  chargeant,  compa- 
gnie par  compagnie,  d'un  corps  de  troupes.  Je  les  vois  encore,  ces  jeunes  soldats, 
avec  leurs  jaquettes  rouges,  leurs  longues  tailles  fluettes,  leurs  cheveux  blonds, 
leurs  pantalons  de  toile  blanche,  empoignant  l'un  après  l'autre  les  tire-veilles,  et 
se  hissant  sur  le  pont,  où  la  plupart  allaient  rester  pendant  toute  la  traversée. 
Sur  le  rivage,  cependant,  une  musique  militaire  leur  envoyait  je  ne  sais  quel  air 
sautillant  qu'on  me  dit  être  une  mélodie  nationale  de  la  verte  Erin,  —  Patrick' s 
Day,  si  j'ai  bonne  mémoire,  —  et  ils  lui  répondaient  gaiement  par  des  hourrahs 
ironiques.  —  Hurrah  fos  the pongo  band  !  —  Hourrah  pour  l'orchestre  des  singes! 

—  L'honnête  passager  qui  prit  la  peine  de  m'expliquer  leurs  hurlements,  accom- 
pagnés de  longs  éclats  de  rire,  ne  manqua  pas  d'y  ajouter  une  réflexion  qui 
devait,  selon  lui,  réhabiliter  dans  mon  esprit  la  dignité  anglaise,  quelque  peu 
compromise  par  ces  élans  d'effervescence  animale, — animal  spirits,  voilà  le  mot. 

—  «  Ce  sont  des  Irlandais,  »  me  dit-il  à  plusieurs  reprises.  Le  brave  homme 
n'eut  de  repos  que  lorsque  je  lui  eus  accusé  réception  de  cette  remarque  patrio- 
tique. 

Et  vraiment  que  m'importait?  Après  tout,  c'étaient  des  hommes,  —  disons 
mieux,  des  enfants, — qui,  sans  trop  savoir  où  ils  allaient,  poussés  par  la  misère, 
par  d'aveugles  passions,  ou  cédant  aux  grossières  tentations  du  recruteur,  par- 
taient pour  quelque  pays  lointain,  —  pour  l'Inde,  me  disail-on,  —  et  la  plupart 
n'en  devaient  jamais  revenir.  Anglais,  leur  sort  m'eût  inspiré  moins  de  pitié  :  il 
est  toujours  noble  et  consolant  de  mourir  pour  un  pays  où  l'on  est  compté  comme 
citoyen,  et  dont  la  grandeur  rejaillit  sur  vous.  Irlandais,  au  contraire,  ils  jouaient 
le  rôle  des  limiers  sanglants  que  le  chasseur  lance  après  sa  proie,  et  dont  il  pro- 
digue la  vie  moins  précieuse  que  la  sienne.  Pour  eux  ,  ni  véritable  conquête,  ni 
satisfaction  d'orgueil  national,  en  échange  des  souffrances  qu'ils  endurent,  des 
périls  qu'ils  bravent.  L'Anglais  hautain  paie  et  opprime  ces  i!o(es  armés  qu'il 
envoie  aux  confins  du  monde  porter  la  crainte  du  nom  britannique. 

Ainsi  donc,  c'étaient  des  Irlandais  qui,  par  une  belle  matinée  du  mois  de 
juillet  1845,  montaient  à  bord  de  ce  superbe  navire,  pour  la  première  fois 
envoyé  sur  les  mers.  Et  justement  ce  volume  gauffré  de  rouge,  que  le  hasard  de 
l'étude  a  placé  sous  nos  yeux,  contient  l'histoire  d'un  soldat  irlandais  qui, 
le  9  juillet  1843,  devant  Gravesend,  s'embarquait  pour  Calcutta,  sur  la  Clvriana, 


348  LES    TOURISTES    ANGLAIS. 

frégate  de  mille  tonneaux,  récemment  sortie  du  chantier.  Faut-il  croire  au  hasard 
presque  merveilleux  qui  nous  aurait  fait  assister,  il  y  a  trois  ans,  au  début  d'une 
campagne  dont  nous  devions  lire  plus  tard  la  naïve  chronique?  Ou  bien,  tout 
simplement,  sommes-nous  dupe  de  nos  souvenirs  qui  rassemblent  ainsi  deux  évé- 
nements étrangers  l'un  à  l'autre,  et  dès  lors  fort  insignifiants?  C'est  ce  que  nous 
vérifierions  sans  peine  en  consultant  notre  journal  de  voyage;  mais  à  quoi  bon? 
Ne  vaut-il  pas  mieux  supposer  certain  ce  qui  est  possible,  et  ce  qui  a  dotné 
pour  nous  tant  de  charme  aux  véridiques  récits  d'un  staff-seryeant  retiré  du 
service  ? 

Par  un  concours  de  circonstances  assez  rare,  il  y  était  entré  volontairement, 
de  son  libre  choix,  après  avoir  travaillé  quelque  temps,  comme  associé,  dans  une 
maison  de  commerce.  Les  spéculations  tournèrent  mal  :  notre  homme,  harcelé 
sans  doute  par  d'importuns  créanciers,  ne  vit  d'asile  assuré  que  sous  le  drapeau. 
D'ailleurs,  et  c'est  lui-même  qui  le  dit,  il  était  tourmenté  de  ce  besoin  de  voyager 
qui  pousse  hors  de  leurs  îles  les  aventureux  Saxons. 

Aussi  choisit-il  un  régiment  de  service  dans  l'Inde,  le  13e  d'infanterie  légère, 
que  les  bulletins  du  gouverneur  général  avaient  rendu  célèbre  depuis  les  guerres 
de  l'Afghanistan,  les  combats  de  Ghuznée,  de  Julgah  et  de  Jugdullak.  Son  parti 
pris,  il  reçut  un  shelling,  et,  par  la  vertu  de  celte  espèce  de  coemplion,  fut  désor- 
mais soldat  de  la  reine.  Les  regrets  et  les  craintes  ne  tardèrent  pas  à  lui  venir 
après  cet  étrange  et  désastreux  marché;  mais  il  était  trop  tard,  il  fallait  suivre 
son  étoile.  A  défaut  de  plus  nobles  motifs,  le  fouet  et  la  mort  le  menaçaient  s'il  eût 
hésité. 

On  ne  voit  pas  que  ses  futurs  compagnons  d'armes  aient  inspiré  dès  lors  un 
bien  vif  intérêt  au  nouvel  enfant  de  Mars.  La  plupart  lui  apparurent  comme  des 
êtres  dépravés  dès  l'enfance,  portant  sur  leurs  traits  flétris  l'ignoble  empreinte 
du  vice.  La  licence  de  leurs  propos,  les  infâmes  pratiques  à  l'aide  desquelles  ils 
dépouillaient  les  nouveaux  venus  assez  simples  pour  se  laisser  faire,  lui  inspirè- 
rent dès  l'abord  un  profond  dégoût,  évidemment  partagé  par  tous  les  employés 
militaires  ebargés  d'enrégimenter  ces  misérables  jeunes  gens.  Un  seul  détail  fera 
juger  de  ce  qu'on  les  estime.  A  Chatham ,  dans  la  maison  de  réception  où  ils 
attendent  la  visite  du  chirurgien-major,  on  les  fait  coucher  sans  couvertures  ni 
draps,  et  ceci  pour  éviter  la  contagion  d'un  mal  «  qui,  s'il  offre  peu  de  dangers, 
a  beaucoup  d'inconvénients.  »  De  plus,  on  les  tond  de  près,  et  cela  pour  deux 
raisons  dont  nous  ne  donnerons  que  la  plus  honnête  :  une  tête  rase  rendrait  un 
déserteur  plus  facile  à  reconnaître  et  à  retrouver.  Ajoutez  à  ceci  le  mauvais  pain 
distribué  aux  soldats,  —  si  mal  cuit  que,  lancé  contre  un  mur,  il  y  demeurait 
plaqué,  —  l'eau  de  café  dans  des  lasses  d'étain  ;  —  la  séquestration  des  malades 
dans  une  espèce  de  dépôt  où  l'eau  de  gruau  faisait  le  fond  de  leur  régime  ;  r— 
—  pour  les  hommes  valides  et  sans  démangeaisons,  les  douceurs  du  drill  (l'exer- 
cice) chaque  jour,  pendant  quatre  heures,  partagées  en  deux  séances  ;  ajoutez 
encore  les  mille  fraudes  des  «  officiers  sans  commission,  »  c'est-à-dire  des  soldats 
promus  provisoirement  à  tel  ou  tel  grade  dont  ils  remplissent  les  fonctions  sans 
en  avoir  les  privilèges  :  —  il  y  a  là  de  quoi  rebuter  dès  l'abord  le  plus  crédule 
amant  de  la  gloire. 

Faire  payer,  quand  ils  l'osent,  l'habit  qu'ils  devraient  donner  gratis  au  soldat, 
lui  escamoter  sans  scrupule  la  meilleure  part  de  sa  haute  paie,  imposer  à  tout  un 
corps  une  sorte  d  amende  collective  pour  de  prétendus  débuts  faits  d:ms  la  caserne 


LES    TOURISTES     ANGLAIS.  5  49 

qu'il  vient  d'occuper,  distribuer  de  mauvais  fusils,  qui  seront  nécessairement  dé- 
tériorés, et  dont  on  exige  en  argent  les  frais  de  réparation  naturellement  fort 
exagérés,  —  tels  sont  les  moindres  exploits  de  ces  requins  de  terre,  plus  actifs, 
plus  éhontés,  plus  voraces  à  Chatham,  sous  les  yeux  de  l'autorité  centrale,  que 
dans  les  districts  les  plus  lointains  de  l'empire  britannique.  Les  officiers  supé- 
rieurs, dont  ils  ont  capté  la  bienveillance  par  une  officieuse  servilité,  ne  regardent 
guère  à  ces  abus.  Et  d'ailleurs  quelles  en  sont  les  victimes?  Les  soldats  anglais, 
c'est-à-dire  un  ramassis  de  gens  sans  aveu,  l'écume  de  la  population,  le  rebut  de 
la  classe  misérable,  oisive,  adonnée  au  vice;  espèce  de  chair  à  canon,  sans  intel- 
ligence et  sans  cœur,  que  l'on  mène  à  coups  de  fouet  jusque  sur  le  champ  de 
bataille,  où  la  boucherie  qu'on  en  fait  semble  purifier  le  corps  national. 

A  peine  dans  les  rangs  d'une  pareille  armée,  un  jeune  homme,  honnête  jusque- 
là,  se  sent  avili,  dégradé,  condamné  au  mépris  de  ses  supérieurs,  qui  ne  prennent 
même  pas  la  peine  de  chercher  à  discerner  les  bons  des  mauvais.  «  A  Rome,  dit 
Gibbon,  le  paysan  et  l'ouvrier,  prenant  les  armes,  croyaient  avancer  en  dignité.  » 
En  Angleterre,  le  laboureur  le  plus  misérable  estime  sa  famille  déshonorée,  si 
quelqu'un  de  ses  enfants  a  pris  le  mousquet.  Il  vendra,  pour  le  racheter,  sa  meil- 
leure paire  de  boeufs,  les  pauvres  bijoux  de  sa  femme,  les  meilleurs  meubles  de 
son  cottage.  Son  fils  soldat  est  perdu  pour  lui,  perdu  pour  le  ciel,  voué  à  la  dé- 
bauche, à  la  plus  honteuse  dépravation,  vrai  gibier  de  potence  et  d'enfer.  Avec 
un  tel  préjugé,  puissamment  secondé  par  le  régime  aristocratique  dont  le  soldat 
est  victime,  et  qui  lui  interdit  toute  espèce  d'avancement,  on  s'étonne  qu'une  armée 
puisse  exister  et  vaincre.  C'est  là  une  merveille  de  la  discipline  qui  n'est  pas  à 
l'honneur  de  la  race  humaine. 

Dans  un  régiment  anglais,  —  le  récit  que  nous  avons  sous  les  yeux  le  fait  mer- 
veilleusement bien  comprendre,  —  il  n'existe  aucun  intérêt  commun,  aucune 
sympathie  entre  les  officiers  et  les  soldats.  Les  premiers  forment  un  corps  à  part, 
composé  de  gentlemen  sur  un  pied  de  parfaite  égalité  pour  tout  ce  qui  ne  concerne 
pas  directement  le  service.  Le  colonel,  au  lieu  d'être,  comme  chez  nous,  investi 
d'une  autorité  despotique,  n'est  que  le  président  d'une  sorte  de  république  hié- 
rarchique dont  les  lois  pèsent  sur  lui  comme  sur  ses  moindres  subordonnés. 
D'ailleurs,  presque  étranger  au  corps,  il  y  réside  rarement  et  s'en  occupe  à  peine. 
«  C'est  un  bénéficiaire  sans  fonctions  qui  réalise  de  gros  profils  sur  les  fournitures 
du  régiment  dont  il  a  l'entreprise,  et  qu'il  recède  ordinairement  à  quelque  ban- 
quier ou  à  quelque  fournisseur  ordinaire,  moyennant  un  boni  fixé  à  25,000  francs 
de  rente  pour  un  régiment  en  Angleterre,  à  50,000  francs  pour  un  régiment  dans 
les  Indes  (1).  » 

Les  deux  lieutenants-colonels,  dont  le  plus  ancien  commande  effectivement  le 
corps,  n'ont  affaire  qu'aux  officiers,  et,  sauf  quelques  rares  exceptions,  ne  se  met- 
tent nullement  en  peine  de  connaître  ou  de  récompenser  le  zèle,  l'intelligence,  la 
bonne  discipline  de  chaque  private  ou  simple  soldat.  Les  capitaines  eux-mêmes, 
imitant  cette  singulière  réserve,  ne  daignent  pas  s'enquérir,  si  ce  n'est  en  des 
circonstances  toutes  particulières ,  de  ce  qui  concerne  les  hommes  de  leur  com- 
pagnie. Bref,  le  seul  officier  avec  lequel  les  soldats  soient  en  relation  directe  est 
l'adjudant  instructeur,  pris  parmi  les  lieutenants;  encore  ne  communiquent-ils 
avec  lui  que  par  l'intermédiaire  du  sergent-major  ou  des  non  commissioncd  offi- 

(1)  L'Inde  anglaise  en  1843,  par  M,  le  comte  de  Warren. 


350  LES    TOURISTES    ANGLAIS. 

ecrs.  Ceux-ci  sont  de  la  même  classe  que  les  simples  soldais;  on  n'exige  d'eux 
aucune  autre  condition  d'avancement  que  de  savoir  écrire  et  lire  d'une  manière 
passable.  Aussi  leurs  camarades  ne  leur  reconnaissent-ils  volontiers  aucune  supé- 
riorité de  mérite,  et  pour  peu  que  le  sergent  laisse  empiéter,  dans  la  familiarité 
des  camps,  sur  la  prérogative  de  son  grade,  ils  sont  portés  à  méconnaître  com- 
plètement le  pouvoir  qu'il  a  sur  eux.  De  là  mille  délits  que  l'espoir  de  l'impunité 
fait  commettre,  et  dont  la  punition  inattendue,  souvent  injuste,  souvent  accom- 
pagnée de  brutalités  tyranniques,  engendre  de  longs  ressentiments.  Les  deux  tiers 
des  assassinats  commis  dans  l'armée  n'ont  pas  d'autre  cause. 

Pris  en  masse  et  envisagés  comme  une  classe  à  part,  les  officiers  sans  commis- 
sion se  font  remarquer  par  une  astucieuse  servilité,  à  laquelle  en  général  ils 
doivent  leur  promotion.  Leur  devoir  exactement  rempli  ne  les  met  pas  à  l'abri  des 
caprices  de  leurs  chefs,  dont  ils  sont  par  conséquent  obligés  de  caresser  les  fai- 
blesses, de  servir  les  penchants,  d'éludier  et  de  satisfaire  toutes  les  passions. 
Contraints,  en  revanche,  de  cacher  les  leurs,  ils  se  font  peu  à  peu  des  habitudes 
de  duplicité,  d'hypocrisie  consommée,  qui  les  rendent  essentiellement  dangereux 
tant  à  leurs  supérieurs,  qu'ils  dominent  à  l'insu  de  ceux-ci,  qu'aux  simples  soldats, 
dont  ils  disposent  par  une  foule  de  moyens  indirects  et  de  ruses  traditionnelles. 
—  «  L'exercice  d'une  autorité  subalterne,  dit  judicieusement  notre  écrivain,  a 
pour  effet  d'aiguiser  l'esprit  et  de  développer  des  facultés  ignorées.  Telle  marche, 
adoptée  et  suivie  avec  persévérance  par  le  corps  des  sous-officiers  dans  un  de  nos 
régiments,  ferait  honneur  à  Machiavel  lui-même.  Aussi  arrive-l-il  souvent  que 
les  sergents-majors,  grâce  à  leurs  sinistres  machinations,  exercent  une  autorité 
réellement  supérieure  à  celle  du  chef  de  corps,  influencé  par  leurs  artificieuses 
remontrances.  On  voit  même,  parmi  ées  profonds  politiques,  des  hommes 
assez  habiles  pour  conquérir  à  la  longue  une  commission  et  passer  dans  l'état- 
major  (1).  » 

Cette  institution  est  si  mal  combinée,  qu'au  lieu  de  servir  à  exciter  l'émulation 
des  jeunes  soldats,  elle  tend  à  les  corrompre;  voici  comment  :  aussitôt  qu'un 
nouveau  venu  se  fait  remarquer  par  ses  bonnes  dispositions,  son  exactitude,  un 
certain  vernis  d'éducation,  les  sous-officiers,  — qu'on  nous  permette  de  leur  donner 
un  nom  plus  en  harmonie  avec  nos  usages,  —  les  sous-officiers  prennent  en  haine 
ce  concurrent  qui  menace  de  leur  passer  sur  le  corps,  et  un  complot  s'organise 
contre  la  bonne  réputation  dont  le  soldat  novice  a  jeté  les  bases.  Il  se  passe  alors 
des  scènes  qui  rappellent  involontairement  celles  de  Iago  et  Cassio  dans  la 
tragédie  de;  Shakspeare.  On  ménage  de  loin  des  occasions  de  faillir,  de  périlleuses 
tentations,  au  jeune  homme  que  l'on  veut  perdre  :  —  Corne,  lieutenant,  I  hâve  a 
stoop  ofunne  (2).  —  S'il  cède,  il  est  perdu,  car  au  moment  favorable  Iago  prendra 
soin  que  le  commandant  soit  averti  des  désordres  auxquels  se  livre  son  jeune 
protégé.  C'est  autant  de  gagné,  d'abord  contre  celui-ci,  puis  par  ricochet  contre 
tous  ceux  dont  les  supérieurs  seraient  tentés  de  récompenser  les  premiers  efforts. 

Frappé  de  ces  abus,  de  l'influence  énorme  que  des  hommes  sans  morale  et  sans 
instruction  exercent  sur  l'armée  des  trois  royaumes,  de  la  désaffection  qu'ils  ré- 
pandent parmi  les  troupes,  des  injustices  sans  nombre  qui  sont  commises,  grâce 
à  eux,  par  les  cours  martiales,  l'écrivain  anglais  réclame,  à  titre  de  réforme  préa- 

(1)  Camp  and  Barrack-room,  p.  282. 

(2)  Le  More  de  Venise,  acte  II,  scène  m. 


LES    TOURISTES    ANGLAIS.  ",,,| 

lable,  la  création  d'un  corps  spécial  où  l'on  formefait  des  hommes  d'élite  aux 
fonctions  de  sous-officiers.  On  suppléerait  ainsi  à  cette  insouciance  profonde,  à 
ce  défaut  de  lumières  que  les  chefs  de  corps  apportent  maintenant  dans  la  promo- 
tion arbitraire  de  tel  ou  tel  soldat  à  des  grades  qu'il  est  si  essentiel  de  voir 
dignement  occupés.  Comme  conséquence  de  ce  premier  progrès,  il  demande  ensuite 
que  les  sous-officiers  ne  soient  pas  déclarés  incapables  de  monter  au  grade  supé- 
rieur. En  leur  ouvrant  ainsi,  sous  telles  restrictions  que  l'état  actuel  de  l'armée 
pourrait  exiger,  une  carrière  honorable,  on  les  relèverait  de  l'espèce  de  mépris 
dont  ils  sont  l'objet;  les  soldats  qui  les  traitent  en  égaux  s'habitueraient  à  les 
regarder  comme  de  véritables  chefs;  les  officiers  qui  les  dédaignent  se  devraient 
à  eux-mêmes  de  ménager  en  eux  de  futurs  collègues;  on  y  gagnerait  de  pourvoir 
plus  aisément  les  fils  des  officiers  pauvres,  et  de  former  à  la  longue  une  pépinière 
de  chefs  expérimentés,  «  au  lieu  de  ces  marmots  imberbes  qui  viennent,  au  sortir 
de  l'université,  prendre  le  pas  sur  de  vieux  sergents  aux  leçons  desquels  ils 
sont  cependant  assujettis  pendant  la  plus  longue  période  de  leur  commande- 
ment. » 

Jusque-là,  l'auteur  reconnaît  que  l'armée  britannique,  non  encore  relevée  de 
son  abaissement,  doit  rester  sous  le  dur  et  flétrissant  régime  du  code  actuel,  a  Les 
châtiments  corporels  sont,  dit-il,  indispensables  au  bon  ordre  ;  l'ignoble  peine  du 
fouet,  dont  on  pourra  restreindre  l'usage  à  des  délits  d'une  extrême  gravité,  sur- 
tout aux  délits  commis  durant  la  guerre,  ne  saurait  être  supprimée  sans  péril.  » 
Et  cependant  ici  l'écrivain  semble  prendre  à  tâche  de  se  démentir  lui-même,  car 
il  convient  que  la  flagellation ,  à  laquelle  on  a  cessé  d'attacher  une  idée  de  dés- 
honneur, a  perdu  le  terrible  effet  que  l'on  espère  produire  sur  l'esprit  du  soldat 
par  la  vue  d'un  si  rigoureux  supplice.  Par  son  propre  exemple,  il  constate  que  les 
yeux  se  font  vite  à  ces  sanglantes  exhibitions,  et  l'épiderme  n'est  guère  plus  long 
à  s'y  endurcir.  En  voyant  revenir  au  milieu  d'eux,  et  partager  leurs  repas,  leurs 
jeux,  leurs  travaux  guerriers,  l'homme  que  le  cat-o-nine-tails  a  marqué  de  ses 
tristes  empreintes,  ses  camarades  se  familiarisent  avec  ce  châtiment,  désormais 
réduit  à  une  souffrance  purement  physique.  Le  stoïcisme,  la  bravade,  s'en  mêlent 
bientôt,  et  l'on  applaudit  on  l'on  blâme,  selon  qu'il  a  bien  ou  mal  supporté  la  dou- 
leur, le  coupable  plus  ou  moins  robuste,  plus  ou  moins  maître  de  ses  nerfs.  Du 
délit,  de  la  honte,  il  n'est  plus  question. 

Quelles  sont  donc,  à  son  avis,  les  raisons  de  maintenir  cette  humiliante  pénalité, 
qui,  selon  nous,  devrait  être  abolie,  ne  fût-ce  que  par  respect  pour  la  nation  an- 
glaise, dont  elle  accuse  la  civilisation  encore  incomplète?  La  première  est  que  le 
soldat  se  trouve  fréquemment  placé  de  manière  à  ne  pouvoir  être  puni  autrement; 
la  seconde  est  qu'en  supprimant  la  peine  du  fouet,  on  serait  obligé  de  recourir 
plus  souvent  à  la  peine  de  mort.  On  comprendra,  sans  que  nous  nous  arrêtions  à 
les  réfuter,  combien  sont  faibles  et  puérils  les  arguments  tirés  d'une  prétendue 
nécessité  que  l'expérience  dément  chez  nous  et  ailleurs.  Nous  avons  dû  cependant 
ne  pas  les  omettre,  car,  sous  la  plume  d'un  soldat  qui  a  vécu  deux  ans  exposé  à 
ces  châtiments  réprouvés,  ils  ont,  à  part  toute  autre  valeur,  celle  d'un  trait  carac- 
téristique. Il  est  souverainement  curieux,  surtout  il  est  contre  toutes  les  idées 
reçues  en  France,  qu'un  militaire  à  peine  licencié  reconnaisse  comme  deux  faits 
irrévocables  et  corrélatifs,  d'abord  le  recrutement  de  l'armée  anglaise  parmi  tout 
ce  que  la  nation  a  de  plus  méprisable  et  de  plus  dangereux,  puis  la  nécessité  de 
donner  pour  garanties  à  la  discipline,  à  la  subordination  militaire,  les  mêmes 


3Ï52  IES     TOURISTES    ANGLAIS. 

supplices  que  partout  ailleurs  on  reserve  à  l'esclave,  aux  bêtes  de  somme,  aux 
êtres  les  plus  avilis  de  la  création. 

Du  reste,  nous  n'irons  pas  loin  sans  trouver  encore  l'écrivain  novice  en  con- 
tradiction avec  lui-même.  Nous  avons  vu  qu'il  réserverait  volontiers  le  fouet  aux 
crimes  commis  pendant  la  guerre.  Or,  il  constate,  comme  un  fait  généralement 
observé,  que  les  officiers  anglais,  n'ayant  aucune  influence  morale  sur  leurs  sol- 
dats, sont  réduits,  aussitôt  que  l'heure  du  péril  sonne,  à  se  relâcher  de  leurs 
rigueurs  ordinaires.  Domptés,  pendant  la  paix,  par  la  crainte  et  par  la  crainte 
seule,  les  soldats  en  campagne  prennent  leur  revanche;  ils  savent  qu'on  n'osera 
pas  les  mécontenter,  qu'un  chef  dont  le  salut  dépend  de  leur  zèle  et  de  leur  cou- 
rage fermera  les  yeux  sur  bien  des  délits,  et  ils  profitent  largement  de  cette  im- 
punité temporaire.  Ainsi,  au  moment  même  où  les  nécessités  exceptionnelles 
réclament,  dit-on,  l'emploi  du  fouet,  on  y  a  bien  moins  recours  qu'en  toute  autre 
circonstance.  Voici  le  passage  auquel  nous  faisons  allusion,  et  que  nous  regrette- 
rions de  ne  pas  donner  textuellement,  <c  En  temps  de  guerre,  si  le  fouet  reste 
suspendu  in  terrorem  sur  le  soldat,  dont  les  passions  déchaînées  ont  besoin  d'un 
frein  plus  puissant,  l'officier  hésite  à  s'en  servir,  si  ce  n'est  pour  les  crimes  les 
plus  graves.  Il  dépend  alors  de  ses  hommes,  et,  dans  son  propre  intérêt,  il  fera 
tout  au  monde  pour  les  maintenir  en  aussi  bonne  disposition  que  possible.  Si  je 
ne  me  trompe,  il  n'y  eut  pas  à  Jellalabad,  pendant  le  siège,  un  seul  exemple  de 
punition  corporelle.  Les  soldats  étaient  alors  courtisés  et  flattés  en  toute  occasion 
par  leurs  chefs,  dont  la  condescendance  n'avait  presque  plus  de  bornes  ;  mais,  plus 
lard  et  quand  le  régiment  fut  de  retour  dans  l'Inde,  il  expia  chèrement  cette  pro- 
visoire indulgence,  et,  pour  lui  apprendre  à  ne  point  trop  compter  sur  les  exem- 
ples passés,  les  cours  martiales  redoublèrent  de  rigueur,  les  exécutions  furent 
plus  fréquentes  qu'elles  ne  l'avaient  jamais  été,  si  bien  qu'à  la  fin  l'adjudant- 
général,  surpris  au  dernier  point  de  celte  recrudescence  de  châtiments,  demanda, 
par  lettre  officielle,  ce  que  signifiait  la  conduite  de  l'illustre  15e  (1).  » 

Ce  n'est  pas  le  seul  exemple  de  celte  politique  perfide,  de  ces  ménagements 
calculés,  à  l'aide  desquels,  —  privés  déplus  nobles  et  de  plus  loyales  influences, 
—  les  chefs  anglais  maintiennent  le  bon  ordre  parmi  leurs  troupes.  Dans  un 
autre  chapitre,  le  staff-ser géant  raconte  un  épisode  qui  donne  une  idée  fort  nelle 
de  ce  machiavélisme  militaire. 

Le  64e  régiment  des  cipayes  du  Bengale,  principalement  composé  de  soldats 
indous,  avait  fail  partie  d'une  expédition  dirigée,  en  1842,  contre  les  défilés  de 
Khyber  {Khyber  Pass),  qu'on  ne  put  réussir  à  forcer.  Le  mauvais  succès  de  la 
campagne  aigrit  encore  le  méconlentement  de  ces  hommes,  dont  on  avait  froissé 
les  préjugés  religieux  en  les  contraignant  de  passer  l'Indus.  —  Par  parenthèse, 
cette  superstition  a  fait  donner  le  nom  d'Jltok,  qui  signifie  prohibé,  au  fort  élevé 
par  Ackbar-Khan,  au  point  où  le  Caboul  rejoint  le  fleuve  sacré.  —  Les  Sikhs,  in- 
struits de  ces  mécontentements,  voulurent  les  metlre  à  profit,  et,  par  des  pro- 
messes d'argent,  essayèrent  de  provoquer  une  sédition,  qui  faillit  en  effet  éclater. 
Dirigé  vers  le  Scindh  après  que  l'armée  d'observation  eut  été  dissoute,  le  64e  s'in- 
surgea sur  la  route,  s'empara  des  drapeaux,  et  parut  disposé  à  déserter  en  masse 
Pour  retenir  les  soldais,  pour  les  calmer  et  les  décider  à  continuer  leur  route,  il 

(1)  Le  surnom  d'illustre  avait  été  donne  à  ce  corps  par  le  gouverneur  général  lord 
Ellenborough. 


LES     TOURISTES     ANGLAIS.  OOO 

fallut  un  engagement  formel  de  leur  commandant  (le  colonel  Mosely),  qui  leur 
promit,  an  nom  du  gouvernement,  une  haute  paie  et  certaines  indulgences  disci- 
plinaires pendant  toute  la  durée  de  leur  service  dans  le  Scindh  ;  mais  ces  pro- 
messes furent  ouvertement  violées  dès  leur  arrivée  à  Shikarpore,  et  les  cipayes, 
indignés  de  ce  que  leurs  officiers  européens,  dans  la  parole  desquels  ils  placent 
une  confiance  absolue,  se  jouaient  ainsi  des  conventions  faites,  eurent  de  nouveau 
recours  à  la  rébellion.  Celte  fois,  ils  chassèrent  à  coups  de  pierres  du  champ  de 
parade  les  officiers  responsables  de  la  trahison,  et  les  officiers  indigènes,  com- 
missionnés  ou  non,  dont  aucun  ne  voulut  se  joindre  à  la  révolte,  furent  placés 
sous  une  surveillance  rigoureuse;  puis  les  soldats,  se  formant  en  conseil,  élurent 
un  gouverneur  général,  un  commandant  en  chef,  et  des  officiers  pour  chaque  com- 
pagnie. Le  général  Hunter,  accouru  pour  prendre  une  connaissance  exacte  de 
l'état  des  choses,  fut  mal  reçu  par  les  rebelles,  qui  aggravèrent  leurs  torts  en  le 
repoussant  de  leurs  quartiers.  Or,  le  général  se  trouvait  dans  une  situation  des 
plus  délicates.  Shikarpore  n'avait  pas  de  garnison  européenne,  et  les  chaleurs 
étaient  encore  trop  fortes  pour  tirer  de  ses  cantonnements  le  15e  léger,  alors 
à  Sukkur.  D'ailleurs,  le  moindre  mouvement  de  ce  corps  aurait  mis  les  mutins  sur 
leurs  gardes  et  donné  le  signal  des  hostilités,  qui,  déclarées  une  fois,  pouvaient 
avoir  les  conséquences  les  plus  graves.  Le  vieux  général  eut  alors  recours  à  des 
moyens  moins  violents,  mais  plus  sûrs,  et  qui  font  honneur  à  sa  prudence,  sinon 
à  sa  loyauté.  Un  ordre  du  jour  enjoignit  au  64°  de  se  mettre  en  route  pour  Delhi, 
en  passant  par  Sukkur,  où  il  trouverait  indiqué  son  itinéraire  ultérieur,  et,  pour 
leur  donner  à  penser  qu'on  s'apprêtait  à  leur  faire  justice,  le  colonel  des  cipayes 
fut  mis  aux  arrêts  forcés. 

Trompés  par  ces  bienveillantes  démonstrations,  persuadés  qu'on  les  envoyait  à 
Delhi  pour  y  examiner  à  loisir  la  justice  de  leurs  griefs,  ils  suivirent  paisiblement 
leur  adjudant  jusqu'à  Sukkur.  Là,  on  leur  refusa  l'accès  de  leurs  casernes  ordi- 
naires, et  ils  durent  camper  sur  les  bords  du  fleuve,  qu'où  leur  ordonna  de  se 
tenir  prêts  à  passer.  Après  quelques  jours,  durant  lesquels  on  leur  avait  interdit 
tout  rapport  avec  le  reste  des  troupes,  on  les  commanda  pour  une  parade,  où  le 
général  avait,  disait-on,  à  leur  adresser  quelques  propositions  d'arrangement.  De 
ce  moment,  ils  se  virent  joués  encore  une  fois;  mais  il  était  trop  tard  pour  y  porter 
remède  :  toutes  les  embarcations  du  voisinage  ayant  reçu  ordre  de  descendre  le 
fleuve,  ils  ne  pouvaient  songer  à  gagner  l'aune  rive.  Les  canons  de  la  forteresse 
étaient  pointés  sur  leur  camp;  des  batteries,  appuyées  par  les  troupes  du  15e,  leur 
coupaient  la  retraite  sur  les  roules  qui  mènenl  de  Shikarpore  à  Sukkur;  bref,  ils 
étaient  cernés,  et  il  fallait  ou  se  rendre  à  discrétion  ou  périr  jusqu'au  dernier 
homme.  Aussi  n'opposèrenl-ils  aucune  résistance,  lorsque  le  général ,  aidé  des 
officiers  indigènes,  vint  lui-même  choisir  dans  leurs  rangs  trente-neuf  soldats 
reconnus  pour  les  principaux  promoteurs  de  rémeute.  Le  prétendu  gouverneur 
général  et  le  prétendu  commandant  en  chef  furent  également  saisis,  désarmés  et 
chargés  de  fers. 

Le  jour  même  parut  un  ordre  du  jour  qui  interdisait  toute  communication  de 
ces  faits  aux  divers  organes  de  la  presse  ;  le  général  exprimait  en  même  temps 
l'espérance  que  sa  conduite  serait  approuvée  du  gouvernement,  et  donnait  au 
régiment  soumis  l'assurance  d'une  pleine  et  entière  amnistie,  dont  les  fauteurs  de 
la  révolte  demeureraient  seuls  exceptés.  Ce  pardon  fut  confirmé  par  sir  C.  Napier, 
qui  avait  en  mains  les  pouvoirs  nécessaires  pour  licencier  le  régiment,  mais  qui 
roMJt  îv.  24 


554  LES    TOURISTES    ANGLAIS. 

se  contenta  de  lui  retirer  temporairement  ses  étendards.  Quant  au  colonel  Mosely, 
dont  l'imprudence  avait  aggravé  la  première  sédition,  il  passa,  quelques  mois 
après,  devant  la  grande  cour  martiale,  et  fut  privé  de  son  grade. 

Le  slaff-sirgcaiit  raconte  l'exécution  de  quelques-uns  des  mutins  compromis 
particulièrement  dans  cette  affaire,  à  laquelle  d'autres  émeutes  militaires,  —  celle 
de  Barrackpore  fut  la  plus  sanglante,  —  donnèrent  une  extrême  gravité.  11  les 
regardait  passer,  chaque  soir,  chargés  de  chaînes  et  sous  bonne  escorte,  pour 
aller  faire  leurs  ablutions  et  remplir  leurs  jumboos  dans  la  rivière.  Un  jour,  du 
haut  d'une  éminence,  il  les  vit  mettre  à  mort,  et  donne  à  ce  sujet  les  détails  sui- 
vants :  ce  La  veille  au  soir,  ces  pauvres  diables  avaient  amusé  le  camp  par  une 
cérémonie  assez  étrange.  Un  brahmine  conduisait,  devant  le  cachot  de  chacun 
d'eux,  une  vache  sacrée,  dont  la  queue  était  placée  avec  beaucoup  de  solennité 
dans  la  main  du  criminel.  On  apportait  ensuite  un  chattie  (1)  rempli  d'eau,  où 
étaient  jetées  les  dix  roupies  que  chaque  condamné  payait  pour  le  droit  de  serrer 
dans  sa  main  la  queue  en  question.  Le  brahmine  prononçait  alors  une  courte 
prière,  après  laquelle  le  pauvre  cipaye  laissait  aller  le  saint  animal,  et  s'en  retour- 
nait dans  sa  prison  avec  la  physionomie  la  plus  sereine  que  j'aie  jamais  vue  à  des 
gens  si  près  de  mourir.  Le  gouverneur  général,  qui  assistait  à  ces  pieux  prépa- 
ratifs, s'étant  éloigné  avant  qu'ils  fussent  terminés,  l'un  des  prisonniers  se  promit 
tout  haut  «  qu'une  fois  mort,  il  se  changerait  en  khuta,  —  khuta  veut  dire  chien, 
—  pour  venu  mordre  Hunter-Sahih  (2).  » 

Rien  de  plus  frappant  que  la  manière  dont  ces  Indous,  sectateurs  de  Vishnou  et 
portant  sur  leurs  fronts  la  marque  horizontale,  subirent  tour  à  tour  le  dernier 
supplice.  Ils  bavardèrent  ensemble  sur  les  sujets  les  plus  indifférents  jusqu'au 
moment  de  monter  sur  la  plate  forme  où  pendait  une  corde  pour  chacun  d'eux  ; 
el  comme,  de  peur  d'êl,re  souillés,  ils  ne  voulaient  pas  être  touchés  par  un  individu 
de  caste  inférieure,  ils  s'efforcèrent,  tout  garroltés  qu'ils  étaient,  de  se  passer 
eux-mêmes  le  nœud  fatal  autour  du  cou.  Quelques-uns  examinèrent  froidement 
les  cordes,  comme  pour  en  choisir  une  à  leur  convenance,  el  deux  d'entre  eux  se 
jetèrent  résolument  hors  du  plateau  à  bascule.avaiit  qu'on  l'eût  retiré  de  dessous 
leurs  pieds.  «  On  avait  craint  un  mouvemrnt  en  faveur  des  condamnés,  et  quel- 
ques pièces  de  canon  étaient  placées  en  batterie,  de  manière  à  foudroyer  le  64e  aux 
premiers  symptômes  de  révolte  ;  mais  les  cipayes  assistèrent  immobiles,  et  sans 
donner  le  plus  léger  signe  de  mécoutenlement,  à  l'exécution  de  leurs  camarades. 
Sur  les  trente-un  hommes  qui  survécurent,  et  que  le  15e  traînait  péniblement 
d'étape  en  étape,  neuf  finirent  par  s'évader,  et,  bien  qu'on  eût  promis  50  rou- 
pies (3)  de  récompense  à  qui  ramènerait  quelqu'un  des  fugitifs,  pas  un  ne  fut 
trahipar  ses  compatriotes.  >> 

Si  nous  préférons  des  sujets  plus  généraux  à  l'histoire  particulière  de  notre 
voyageur,  c'est  que  ses  aventures  se  bornent  à  bien  peu  de  faits.  Débarqué  d'abord 
à  Calcutta,  il  est  dirigé  immédiatement  après  vers  Bombay,  où  il  arrive  par  mer 
el  d'où  il  repart  pour  Kurralchie,  port  de  mer  situé  à  l'extrémité  de  la  ligne 
montagneuse  qui  sépare  le  Belouchistan  du  pays  des  Scindhys.  11  faut  le  cher- 
cher, sur  les  cartes  bien  faites,  à  cinquante  milles  au  delà  d'une  des  bouches  de 

(1)  Chailie,  jumboo,  vaisseaux  de  terre  cuite. 

(2)  Sahib,  sire  ou  seigneur. 

(3)  La  roupie  vaut  2  fr.  50  cent,  environ. 


LES     TOURISTES    ANGLAIS.  53-> 

l'Indus  (Gharru  ou  Sulledyc  mouth)  el  à  six  cents  milles  à  l'ouest  de  Bombay. 
C'est,  à  vrai  dire,  la  clef  du  Scindh.  Un  bateau  à  vapeur  construit  en  fer  pour  celte 
navigation  spéciale  vint  y  chercher  le  détachement  dont  le  staff-scrycant  faisait 
partie  et  lui  fit  remonter  l'Indus  jusqu'à  Sukkur. 

Ce  pays,  qui  est  compris  dans  le  Scindh  supérieur,  est,  parmi  les  districts  ré- 
cemment occupés,  un  des  plus  malsains  et  des  plus  redoutés  par  les  troupes 
européennes.  Les  soldats  indigènes  eux-mêmes  y  sont  décimés  par  d'horribles 
fièvres,  qui  ont,  à  certains  égards,  les  caractères  de  la  peste.  Déjà  sur  le  bateau 
à  vapeur  qui,  ramenant  une  cargaison  de  malades,  remportait  avec  lui  de  nouvelles 
victimes,  la  terrible  influence  se  faisait  sentir.  Entassés  sur  le  pont,  où  leurs  vête- 
ments de  coton  les  défendaient  mal  contre  la  glaciale  rosée  des  nuits  indiennes, 
les  cipayes  souffraient  et  mouraient  avec  celte  calme  résignation  qui  est  le  carac- 
tère distinctif  de  leur  race.  A  peine  l'un  d'eux  avait-il  rendu  le  dernier  soupir, 
qu'on  le  jetait  sans  cérémonie  par-dessus  le  bord,  et  son  cadavre  s'en  allait  vers 
la  mer,  avec  tant  d'autres  (pie  les  flots  de  I  Indus  emportent,  qu'il  dépose  ça  et  la 
sur  ses  rives,  et  que  se  disputent  les  chacals,  les  hyènes,  les  choucas,  les  aigles, 
les  alligators,  habitués  depuis  des  siècles  à  celle  curée  humaine. 

Fameux  par  l'inconstance  de  ses  ondes  el  les  ravages  qu'il  a  de  tout  temps 
causés,  l'Indus  éloigne  les  populations  de  ses  rives  sinueuses.  A  peine  çà  et  là, 
dans  certains  districts  où  il  est  plus  profondément  encaissé,  voit-on  quelques 
échantillons  de  culture,  quelques  villages  perdus  au  milieu  des  palmiers  el  des 
dattiers,  quelques  villes  dont  les  minarets  blanchis  à  la  chaux  renvoient  au  loin 
les  vives  clartés  du  ciel.  C'est  dans  ces  rares  oasis  que  les  pauvres  ryols  cultivent 
avec  une  admirable  patience  de  vastes  champs  de  blé  qui  leur  donnent  rarement 
le  pain  de  chaque  jour.  C'est  là  que  des  nuages  de  poussière  annoncent  de  temps 
en  temps  l'arrivée  d'un  berger  scindhy,  qui  vient  désaltérer  ses  troupeaux  de 
buffles  bossus,  de  maigres  brebis,  de  chèvres  aux  longues  oreilles  bigarrées,  dans 
les  eaux  poudreuses  du  fleuve.  De  distance  en  dislance,  on  rencontre  une  station 
de  bois,  préparée  d'avance  pour  l'approvisionnement  des  steamers.  Les  voyageurs 
profitent  de  la  halte  pour  descendre  à  terre,  les  soldats  européens  pour  se  pro- 
mener à  travers  les  jungles  déserts,  les  Indiens  et  les  mahomélans  pour  se  livrer 
en  toute  liberté  à  leurs  travaux  de  boulangerie  et  de  cuisine.  C'est  alors  de  pré- 
férence qu'ils  préparent  leurs  chupcties  (gâteaux  de  froment)  el  font  bouillir  leur 
congie,  c'est-à-dire  leur  riz.  On  pousse  quelquefois  jusqu'au  village  le  plus  voisin, 
où,  moyennant  8  ou  10  francs  (5  ou  A  roupies),  on  achète  un  bouvillon  que  quel- 
que boucher  musulman  égorgera  sur  le  rivage,  la  face  tournée  vers  la  Mecque. 
Trois  rames  disposées  eu  faisceau  servenl  ensuite  à  le  suspendre  pour  l'écorcher, 
et, séance  tenante,  sans  recourir  au  cuisinier  du  navire, l'animal  dépecé  sera  grillé 
tant  bien  que  mal  et  fournira  un  souper  improvisé. 

Par  delà  Hydera.bad.,  qui,  sous  la  domination  des  princes  talpouries,  était  la 
capitale  du  Scindh,  et  toujours  err  reniontanl  vers  le  nord,  douze  jours  de  navi- 
gation vous  conduisent  au  gros  bourg  de  Sukkur,  non  sans  péril,  car  les  Belout- 
chies,  embusqués  derrière  les  roches  du  rivage,  se  doiuienl  parfois  le  plaisir  de 
fusiller  les  soldais  anglais  entassés  sur  leur  éiroil  navire.  On  leur  répond  comme  on 
peut  à  coups  de  canon;  mais  s'ils  sont  trop  nombreux  ou  trop  obstinés,  il  faut 
descendre  à  terre,  tourner  leurs  retranchements  de  granit  el  les  repousser  dans 
les  jungles. 

Une  île  au  milieu  du  fleuve,  surmontée  d'un  petit  fori  qui  barre  le  passage  à 


536  LES    TOURISTES     ANGLAIS. 

toule  navigation  ennemie;  —  à  droite,  les  bungalows  du  village,  dispersés  parmi 
les  dattiers,  le  long  du  bord  ;  —  à  gauche,  la  petite  ville  de  Rorie,  qui  domine  la 
tombe  de  quelque  prince  canonisé  :  —  vous  voyez  d'ici  le  poste  militaire  qu'allait 
occuper  notre  voyageur.  Le  régiment  que  ses  camarades  et  lui  allaient  rejoindre  les 
attendait  pour  leur  faire  fête,  et  la  cantine  ouvrait  derrière  le  camp  ses  deux 
portes,  l'une  réservée  aux  sergents,  l'autre  accessible  aux  simples  soldats,  qui  s'y 
précipitaient  en  foule.  Le  vin,  le  brandy,  l'arack,  coulaient  à  flots  ;  l'arack  seul, 
le  plus  dangereux  poison  des  trois,  était  mis  à  la  portée  de  toutes  les  bourses. 
On  ne  le  vend,  il  est  vrai,  que  par  quantités  déterminées,  et,  en  sus  du  prix,  le 
soldat  doit  présenter  un  billet  délivré  par  ses  chefs  ;  mais  ces  mesures  sont  ouver- 
tement éludées,  et  les  sergents  eux-mêmes  se  livrent  à  un  commerce  de  contre- 
bande qui  déjoue  toule  surveillance  et  ruine  la  santé  du  soldat. 

L'ivrognerie,  le  jeu,  la  débauche,  ces  trois  hideuses  plaies,  minent  dans  l'Inde 
la  puissance  militaire  des  Anglais.  La  paie  allouée  par  la  compagnie  aux  troupes 
qu'elle  prend  à  sa  solde  est  assez  élevée  pour  donner  ample  carrière  aux  passions 
brutales  du  soldat.  Dans  les  stations  ordinaires  (single  battu  stations, — battu  veut 
dire  présent),  la  solde  mensuelle  est  de  10  roupies  et  1  annu,  soit  un  peu  plus 
de  25  francs;  dans  les  double  butta  stations,  de  12  roupies,  ou  30  et  quelques 
francs.  Là-dessus,  il  est  vrai,  l'homme  avisé  doit  prélever  un  supplément  de 
nourriture,  que  la  mauvaise  qualité  des  vivres  fournis  par  le  commissariat  rend 
indispensable  à  la  santé  ;  mais  la  plupart  des  soldats,  imprévoyants  et  abrutis, 
portent  à  la  cantine  tout  ce  que  leur  laissent  les  menues  dépenses  restées  à  leur 
charge,  le  blanchissage,  les  gages  du  cuisinier  (hobagie),  du  barbier  (nuppie),  du 
valet  d'écurie  (siée).  Ceci  s'explique  d'ailleurs  par  un  enchaînement  de  circonstances 
qu'il  n'est  pas  sans  intérêt  de  connaître.  On  a  remarqué  que,  chez  les  troupes 
royales,  l'ivrognerie  élail  moins  fréquente  que  chez  celles  de  la  compagnie.  Ceci 
ne  tient  pas  seulement  à  la  discipline  moins  rigoureuse  de  ces  dernières,  mais  à 
l'abandon  définitif  que  les  soldats  qui  les  composent  ont  fait  de  la  mère  patrie. 
L'espoir  du  retour  leur  manque,  et,  convaincus  qu'ils  mourront  jeunes  sur  cette 
terre  brûlante,  où  ils  se  sentent  pour  jamais  prisonniers,  ils  cherchent  dans  l'abus 
des  liqueurs  enivrantes  l'oubli  de  celte  condamnation  qui  pèse  sur  leurs  tètes. 
A  celte  pensée  de  désespoir  viennent  se  joindre  d'autres  causes  accessoires  :  le 
manque  de  tout  sentiment  affectueux,  de  tout  plaisir  innocent,  le  poids  d'une 
oisiveté  que  le  climat  exige,  et  qui  fait  une  large  place  à  l'ennui,  a  Puis,  — 
comme  le  fait  remarquer  l'auteur  avec  amertume,  —  le  soldat  anglais  est  unêlre 
négligé.  Ou  le  regarde  en  tout  pays  comme  un  homme  d'une  espèce  inférieure, 
comme  le  paria  du  corps  politique,  incapable  d'aucun  progrès  moral  ou  social. 
Ses  propres  ofliciers  le  méprisent,  et  le  public  prend  ce  mépris  pour  règle. 
Etonnez-vous  donc  après  cela  que,  dégradé  dans  l'estime  des  autres,  il  renonce 
à  la  sienne  propre,  et,  s'abandonnant  aux  entraînements  matériels,  il  devienne  ce 
qu'il  est  trop  souvent,  un  homme  avili  et  sans  principes  !  Le  paysan,  l'ouvrier,  ont 
leurs  avocats  au  parlement;  l'armée  n'y  envoie  personne.  Pas  une  voix  ne  s'élève 
pour  elle.  Aussi,  tandis  que  toutes  les  autres  classes  participent  aux  bienfaits  du 
progrès,  le  soldat  est  resté  ce  qu'il  était  au  xvnie  siècle  (1). 

Et  cependant,  —  même  en  faisant  abstraction  de  l'intérêt  moral, —  quels  puis- 
sants motifs  devraient  éveiller  l'attention  du  gouvernement  anglais  sur  la  vicieuse 

(1)  Camp  and  Barrack-room,  p.  142. 


LES     TOURISTES     ANGLAIS.  ÔS7 

organisation  de  son  armée!  On  perd,  chaque  année,  en  moyenne,  dix-huit  cents 
soldats  européens  dans  les  possessions  de  l'Inde,  et,  sur  ce  nombre,  huit  cents 
au  moins  meurent  victimes  de  leur  intempérance.  Or,  chaque  soldat  débarqué 
sur  ces  rivages  lointains  a  déjà  coûté  40  liv.  sterl.,  ou  1,000  francs,  à  l'état.  En 
estimant  à  un  quart  de  cette  somme  les  services  que  chaque  soldat  mort  a  pu 
rendre  avant  d'être  emporté,  vous  avez  encore  une  somme  de  24,000  liv.  sterl., 
ou  600,000  francs,  que  rapporterait  au  pays  la  moralisation  des  troupes  anglo- 
indiennes.  Ce  raisonnement  curieux  n'est  pas  de  nous,  nous  n'avons  pas  besoin  de 
le  dire,  car  il  porte  assez  le  cachet  de  son  origine  anglaise;  mais  il  nous  a  frappé, 
comme  certaines  maximes  du  bonhomme  Richard,  qui,  lui  aussi,  fondait  l'amour 
du  bien  sur  les  considérations  purement  égoïstes  de  l'avarice  bien  entendue. 

L'ambition  serait  un  excellent  contre-poids  à  ces  honteux  entraînements.  Un 
ambitieux  n'est  jamais  un  ivrogne  ;  —  «  mais  l'ambition,  dit  très-sensément  notre 
voyageur,  est  soumise  aux  lois  de  l'existence  physique.  Il  lui  faut  des  éléments, 
une  atmosphère  renouvelée,  des  routes  lumineuses,  des  influences  stimulantes. 
Or,  le  service,  chez  nous,  n'admet  que  pensées  étroites,  vœux  bornés,  espérances 
mesquines.  L'armée  anglaise  ne  peut  avoir  ni  un  Ney  ni  un  Murât.  Tels  hommes 
que  la  nature  avait  rendus  aptes  à  ce  rôle  ont  vécu  et  sont  morts  simples  sen- 
tinelles, sans  nom  et  sans  estime...  »  a  II  nous  manque,  dit-il  ailleurs,  une  École 
Polytechnique.  «  Bref,  à  chaque  instant,  on  discerne,  à  travers  les  protestations 
résignées  d'une  âme  assez  humble  et  d'un  esjirit  modéré,  la  plainte  énergique  du 
plébéien  contre  les  abus  du  régime  aristocratique. 

Les  femmes  d'Europe  sont,  dans  l'Inde,  autant  de  raretés  merveilleuses  et 
recherchées  à  l'extrême.  Heureux  le  père  qui  a  deux  ou  trois  filles  un  peu  passa- 
bles à  établir  dans  ce  fortuné  pays  !  Bien  loin  de  lui  demander  une  dot,  les  épou- 
seurs,  qui  se  présentent  par  douzaines,  le  comblent  d'offrandes  propitiatoires, 
tout  prêts  à  payer  fort  cher  l'honneur  d'être  admis  dans  sa  famille.  Et  non  moins 
heureuse  la  veuve  inconsolable  qui  voudrait  être  consolée  :  avant  que  ses  premiers 
pleurs  aient  séché  sur  ses  joues,  elle  est  entourée  d'admirateurs  empressés  à  sol- 
liciter l'héritage  matrimonial  du  défunt.  Le  staff-scrgi-ant  raconte  qu'il  n'est  pas 
rare  de  voir  des  employés  civils  de  la  compagnie  venir  s'informer  dans  les 
casernes  si,  par  hasard,  quelque  veuve  de  soldat  serait  disposée  à  les  accepter  pour 
époux.  Il  cite  une  femme  qui  avait  eu  trois  maris  en  six  mois,  et  une  antre  qui, 
veuve  de  cinq  Européens,  gardait  de  chacun  d'eux  un  souvenir  vivant. 

De  là  un  grand  nombre  d'unions  plus  ou  moins  légitimes  entre  les  résidents 
européens  et  les  femmes  indiennes.  Aussi  la  classe  des  métis  (Italf-castes)  tend- 
elle  à  se  multiplier  prodigieusement.  Quelques  graves  esprits, —  faut-il  compter 
parmi  eux  le  spirituel  capitaine  Basil  Hall? — voient  un  danger  imminent  pour  l'em- 
pire indo-britannique  dans  le  rapide  accroissement  de  cette  nouvelle  race,  à  qui, 
sous  très-peu  d'années,  il  sera  facile  de  lutter  contre  les  possesseurs  actuels  de 
l'immense  colonie.  C'est  parmi  les  half-cnstes  que  les  soldats  vont  en  général 
chercher  leurs  femmes.  Il  y  en  avait  plusieurs  au  camp  de  Sukkur.  choisies  parmi 
les  plus  jolies  élèves  d'une  école  d'orphelines  établie  à  Bombay  (Byculla  orphan 
sehool).  En  général,  leur  éducation  était  assez  bonne,  et  elles  auraient  pu  devenir 
d'excellentes  ménagères,  n'eussent  été  les  mauvais  maris  auxquels  le  sort  les 
avait  attachées.  Vindicatives  et  passionnées,  ces  femmes  ressentent  profondément 
l'insulte  et  les  mauvais  traitements,  qu'elles  attribuent  volontiers  à  l'orgueil 
d'une  caste  supérieure,  au   lieu  d'y  voir  tout  simplement  les  aveugles  excès  de 


358  LES     TOURISTES     ANGLAIS, 

l'ivrognerie.  En  très-peu  de  temps,  elles  prennent  leurs  maris  en  aversion,  négligent 
tous  les  devoirs  intérieurs,  apprennent  à  boire,  à  fumer  le  houka  tout  le  long  de 
la  journée,  et  finissent  invariablement  par  tomber  au  rang  des  plus  viles  courtisanes. 

Celles-ci,  d'ailleurs,  abondent  dans  le  Scindh,  où  presque  toutes  les  femmes 
pourvues  de  quelques  attraits  font  commerce  de  leur  beauté.  Shikarpore,  Sehwan, 
Hyderabad,  sont  fameuses  par  le  nombre  et  la  richesse  de  ces  cypriennes,  comme 
les  appelle  mylhologiqueinent  l'écrivain  anglais,  et  la  station  militaire  de  Sukkur 
n'en  était  point  dépourvue.  Presque  toutes  habitaient  le  Sudder-Basaar  (sudder 
veut  dire  principal),  et  les  soldats  prenaient  grand  plaisir  à  les  guetter  lorsque, 
vers  le  soir,  ces  prêtresses  de  la  Vénus  indienne  passaient  dans  la  rue,  allant 
prendre  l'air,  à  cheval,  jambe  de  ça,  jambe  de  ià,  —  et  souvent  par  couples, — 
sur  d'étiques  ânons,  leur  monture  favorite.  Leurs  larges  pantalons  blancs  serrés 
à  la  cheville  et  ornés  de  pendeloques  d'argent,  leurs  bizarres  costumes,  leurs  traits 
cuivrés,  et  par-dessus  tout  les  énormes  anneaux  passés  dans  leurs  narines,  en 
faisaient  autant  de  caricatures  excellentes.  Au  surplus,  elles  affichent  le  plus 
grand  luxe.  Leurs  pantoufles  même  sont  brodées  en  fil  d'or  ou  d'argent,  et  le  soir, 
étendues  sur  de  petites  couchettes  en  bois  devant  leurs  habitations,  elles  ont 
grand  soin  de  déchausser  un  de  leurs  pieds  pour  le  laisser  voir  resplendissant 
d'anneaux  d'or  incrustés  de  pierreries.  Les  cités  mahométanes,  plus  encore  que 
les  autres,  sont  envahies  par  ces  créatures,  dont  un  grand  nombre  semble  n'ap- 
partenir point  à  la  race  indienne.  Si  ce  qu'en  disent  les  voyageurs  n'est  pas  exa- 
géré, il  faudrait  regarder  Peshawer  et  Caboul  comme  les  rivales  de  l'antique 
Gomorrhe;  Ceylan  est  la  Cylhère  de  l'Océan  indien. 

Quel  que  soit  le  relâchement  des  mœurs  chez  les  indigènes,  les  Européens,  sous 
ce  rapport,  ne  leur  cèdent  en  rien.  Beaucoup,  dépouillant  tout  scrupule  chrétien, 
se  donnent  les  joies  prohibées  de  la  polygamie,  ni  plus  ni  moins  que  s'ils  étaient 
Turcs  de  naissance  et  mahométans  de  religion.  Ils  ont  leurs  harems,  leurs  sul- 
tanes favorites,  et  profitent  amplement  de  la  carrière  ouverte  à  leurs  passions  par 
les  molles  habitudes  des  peuples  sur  lesquels  ils  régnent.  Il  ne  faudrait  pas  croire, 
cependant,  que  les  licences  du  soldat  ou  même  des  officiers  ne  soient  pas  ressen- 
ties par  les  indigènes  quand  elles  s'adressent  à  des  femmes  dignes  de  respect.  Les 
Indous,  aussi  bien  que  les  mahométans,  considèrent  l'exposition  de  leurs  femmes 
à  la  vue  des  étrangers  comme  le  comble  du  déshonneur,  et  le  baiser  familier  qu'un 
soldat  envoie  ou  dérobe  à  la  jeune  paysanne  qu'il  rencontre  sur  son  chemin  laisse 
un  ressentiment  profond  dans  le  cœur  du  ryot  qui  a  surpris  cet  outrage  involon- 
taire. Jugez  de  l'effet  que  doivent  produire  à  la  longue  «  les  passions  terribles  et 
la  bestiale  incontinence  »  dont  un  homme  qui  avait  servi  dans  leurs  rangs  accuse 
hautement  les  soldats  anglais. 

«  Leurs  excès  se  sont  si  fréquemment  renouvelés,  nous  dit-il,  qu'aujourd'hui 
une  pauvre  femme  vieille  et  laide,  qui  ne  songe  pas  à  se  couvrir  quand  des  natifs 
passent  devant  elle,  s'arrête  et  tourne  le  dos  du  plus  loin  qu'elle  aperçoit  un  Euro- 
péen... Soit  au  moral,  soit  au  physique,  le  contact,  la  caresse  même  de  l'Euro- 
péen, laissent  toujours  a  l'indigène  une  flétrissure.  Le  cipaye  admet  pourtant  une 
immense  distinction  entre  le  soldat  et  les  officiers.  Il  méprise  le  premier  comme 
de  basse  classe  et  d'une  caste  impure.  Il  distingue  les  autres  par  le  nom  collectif 
de  Sahiblog,  c'est-à-dire  la  caste  des  gentilshommes  (i).  » 


(1)  L'Inde  anglaise  en  18iô,  par  M.  le  comte  de  Warren. 


LES    TOURISTES     ANGLAIS.  359 

DaDs  son  touchant  plaidoyer  en  laveur  de  la  race  indienne,  le  Las-Cases  anglais, 
l'evêque  Héber,  nous  à  conservé  une  anecdote,  insignifiante  en  elle-même,  mais 
qui  vient  à  l'appui  de  ces  témoignages.  Une  enfant  de  douze  ans,  qu'il  trouva 
seule  sur  un  chemin  écarté,  à  la  vue  de  son  costume  européen,  se  laissa,  tout 
épouvantée,  tomber  à  genoux.  —  Puissant  seigneur,  lui  dit-elle,  ne  me  faites  point 
de  mal;  je  ne  suis  qu'une  pauvre  petite  fille  qui  va  porter  du  riz  a  son  père.  — 
a  Ce  qu'elle  craignait  de  moi,  continue  l'évoque  Héber,  je  ne  saurais  le  dire  au 
juste.  Ce  que  je  sais  bien,  c'est  que  jusqu'alors  je  n'avais  jamais  été  apostrophé 
en  termes  aussi  applicables  à  un  ogre  (1).  » 

Ces  digressions,  qui  rentrent  certainement  dans  notre  sujet,  nous  ont  cepen- 
dant écarté  de  Sukkur,  où  le  voyageur,  arrivé  le  15  janvier  1844,  demeura  jus- 
qu'au 18  septembre  suivant.  La  description  qu'il  donne  du  pays,  et  son  ardeur 
à  démontrer  l'inutilité  d'une  conquête  nussi  stérile,  ne  doivent  pas  manquer 
d'arrêter  notre  attention.  La  science  politique  fait  son  profit  des  moindre  rensei- 
gnements, et  ceux-ci  ont  tous  les  caractères  de  la  bonne  foi  la  plus  incontestable. 

Comme  nous  l'avons  vu,  Sukkur  est  sur  le  bord  de  l'Indus,  au  sommet  d'un  angle 
obtus  formé  par  un  méandre  du  fleuve.  Tous  les  ans, à  la  saison  des  pluies,  les  plaines, 
les  jungles  d'alentour,  sont  inondés,  et  toute  communication  devient  impossible,  si 
ce  n'est  au  moyen  des  bateaux  préparés  pour  la  circonstance.  Pendant  la  bonne 
saison,  c'est-à-dire  avant  le  mois  d'août,  on  y  compte  jusqu'à  deux  mille  habi- 
tants, dont  il  reste  à  Deine  quelques-uns  lorsque,  après  le  débordement  annuel, 
c'est-à-dire  vers  les  derniers  jours  de  l'été,  les  marécages  que  le  soleil  dessèche 
rapidement  infectent  l'air  de  leurs  pestilentielles  émanations. 

Sous  la  domination  mogole,  Sukkur  avait  plus  d'importance  qu'aujourd'hui. 
On  s'eu  aperçoit  au  nombre  et  à  la  richesse  des  lombes  qui  de  toiis  côtés  cou- 
ronnent les  élévations  où  on  les  a  placées  pour  les  mettre  à  l'abri  des  eaux.  Ces 
vestiges  de  l'ancienne  cité  s'écroulent  peu  à  peu  sous  le  travail  du  temps  et  sous 
la  pioche  des  soldats  anglais,  qui  ne  se  gênent  pas  pour  transformer  en  casernes 
les  débris  des  cimetières  musulmans.  Sans  beaucoup  scandaliser  les  habitants. 
on  rase  les  tombes  de  leurs  ancêtres;  on  nivelle,  pour  y  manœuvrer  plus  à  l'aise, 
les  éminences  tumulaires,  parmi  lesquelles  les  batteries  passent  et  repassent 
comme  sur  un  champ  de  bataille.  L'indifférence  des  Indous  a  de  quoi  surpren- 
dre quand  on  la  compare  au  soin  minutieux  avec  lequel  ils  accomplissent  les 
rites  funèbres.  La  tombe,  f3i'le  de  briques,  est  disposée  de  manière  à  ce  que 
la  tête  du  mort,  tournée  vers  l'occident,  regarde  la  Mecque.  On  ne  manque  jjmâis 
de  la  voûter,  afin  que  la  terre  ne  puisse  loucher  le  cadavre,  et  pour  rien  au  monde 
les  musulmans  eux-mêmes  ne  se  permettraient  de  rouvrir  cet  asile  consacré. 

A  l'exception  de  ces  tombes  et  du  fort  de  Bukkur,  dans  lequel  il  serait  impos- 
sible de  se  défendre,  mais  qui  se  recommande  par  son  anli tjnité  aux  curieux 
d'architecture  militaire,  Sukkur  n'ofïre  aucune  sorte  d'intérêt.  Comme  position 
de  guerre,  ce  village  a  mille  inconvénients.  Les  vivres  y  sont  (Je  mauvaise  qua- 
lité; les  légumes,  indispensables  pour  le  bien-être  sanitaire  des  troupes,  y  man- 
quent absolument.  Pendaut  les  chaleurs,  qui  ne  penneltept  pas  au  soldat  euro- 
péen de  quitter  sa  caserne,  tous  les  Beloutchis  de  l'occident  pourraient  faire 
invasion  dans  le  Scindh  supérieur  sans  qu'on  eût  une  baïonnette  anglaise  à  leur 
opposer;  et,  lorsque  vient  la  saison  des  opérations  militaires,  les  lièvres  épidé- 

(1)  Héber,  t.  II,  p.  45. 


560  LES    TOURISTES    ANGLAIS. 

miques  commencent  ordinairement  à  sévir.  Or,  elles  sont  de  telle  nature  que, 
sous  peine  de  voir,  homme  après  homme,  les  régiments  entiers  disparaître,  il  faut 
les  renvoyer  sans  retard  sous  un  ciel  plus  clément.  «  Ainsi,  dit  le  voyageur,  pen- 
dant une  bonne  moitié  de  l'année,  nos  troupes  sont  consignées  dans  leurs  casernes, 
elle  resle  du  temps  se  passe  à  enterrer  leurs  morts.  Cet  état  de  choses  doit  durer 
jusqu'au  jour  où  l'indus  cessera  d'inonder  le  pays.  Ce  jour-là  seulement  les 
troupes  envoyées  à  Sukkur  en  décembre  et  janvier  ne  seront  pas  contraintes  de 
fuir,  l'été  venu,  jusqu'à  Kurratchie,  où  elles  ont,  pour  lutter  contre  les  miasmes 
mortels  des  plaines  abandonnées  par  le  fleuve,  la  salubre  influence  des  brises 
marines.  » 

Presque  tous  les  autres  postes  du  Scindh  supérieur  sont  sujets  aux  mêmes 
inconvénients.  L'occupation  de  ce  pays  ayant  eu  pour  objet  principal  d'ouvrir  aux 
négociants  de  la  Grande-Bretagne  le  libre  accès  de  l'indus,  toutes  les  garnisons 
ont  dû  être  disséminées  le  long  du  fleuve.  Il  en  résulte  que  ces  postes  sont  tout  à 
fait  inhabitables,  inhabitables  sous  peine  de  mort  pendant  un  tiers  de  l'année, 
et  que  pendant  un  autre  tiers  le  pays  resle  ouvert  à  toutes  les  invasions  de  l'en- 
nemi. 

D'ailleurs  les  difficultés  que  présente  la  navigation  sur  l'indus  et  l'évacuation 
de  l'Afghanistan  rendent  complètement  illusoires  les  bénéfices  que  l'on  attendait 
de  ce  nouveau  chemin  ouvert  aux  cotonnades  et  aux  draps  anglais.  Pour  qu'ils 
arrivent  à  Sukkur,  par  exemple,  il  faut  surmonter  de  tels  obstacles,  encourir  de 
tels  délais  (1),  s'exposer  à  de  telles  chances,  que  ces  marchandises  doivent  se 
vendre,  une  fois  là,  au  triple  de  leur  valeur  primitive.  Or,  les  habitants  du  Scindh 
sont  loin  d'être  riches.  Leur  pays,  stérile  et  brûlé,  leur  fournit  à  peine  de  quoi 
subvenir  aux  premiers  besoins  de  l'existence,  et  le  sol  n'y  rend  guère  au  delà  de 
ce  qu'il  coûte  à  cultiver.  Cela  est  si  vrai  que,  dans  le  Scindh  inférieur,  le  grain  né- 
cessaire aux  troupes,  les  fourrages  de  la  cavalerie,  sont  importés  de  Kattywar  et 
des  autres  districts  longeant  la  côle.  A  Sukkur  même,  tout  le  commerce  est  entre 
les  mains  des  Parsis  de  Bombay,  qui,  tentés  par  de  gros  bénéfices,  viennent  y 
vendre  à  des  prix  énormes  tout  ce  que  réclament  les  dispendieuses  habitudes  des 
officiers  anglais.  Ce  sont  encore  les  Parsis  qui  ont  fait  bâtir  les  plus  élégants  bun- 
galows de  cette  station  lointaine,  et  ils  les  louent  à  un  taux  extravagant. 

L'ennui  qui  dévore  les  malheureux  envoyés  par  l'Angleterre  à  ces  extrémités 
de  son  immense  colonie  respire  dans  les  pages  du  journal  que  nous  avons  sous  les 
yeux.  Annulés,  écrasés,  domptés  par  la  chaleur,  ils  ne  peuvent,  de  neuf  heures  du 
matin  à  cinq  heures  du  soir,  faire  un  pas  hors  de  leurs  casernes  sans  encourir  les 
plus  graves  dangers.  Le  sable  brûlant  calcine  leurs  pieds,  l'air  embrasé  dessèche 
leurs  poitrines.  Dormir  ou  jouer  aux  cartes,  il  n'y  a  pas  d'autre  alternative  pour 
ceux  qui  ne  sont  pas  en  état  de  prendre  goût  à  quelque  lecture.  Fort  heureusement 
pour  lui,  le  sergent  n'était  pas  de  ce  nombre,  et  il  épuisa,  durant  ses  longs  loisirs, 
la  petite  bibliothèque  du  régiment.  D'ailleurs,  peu  de  temps  après  son  arrivée  au 
corps,  sa  belle  écriture,  son  orthographe  correcte,  l'avaient  fait  remarquer  de  ses 
chefs,  et  on  lui  donna  des  fonctions  en  harmonie  avec  sa  placide  humeur,  en  l'ap- 
pelant à  faire  partie  des  bureaux  de  Pélat-major.  A  vrai  dire,  sous  ce  climat 

(1)  Les  bateaux  à  vapeur  mettent  seize  jours  à  remonter  de  l'embouchure  du  fleuve 
jusqu'à  Sukkur;  les  jumpties  ou  hatenux  indiens  n'y  arrivent  presque  jamais  en  moins 
d'un  mois,  encore  l'an t— il  les  louer  en  bien  des  endroits. 


LES    TOURISTES     ANGLAIS.  "fil 

maudit,  le  travail  même  de  l'écrivain  est  une  immense  fatigue  ;  mais  no  fallait-il 
pas  acheter,  même  au  prix  de  quelques  migraines,  le  droit  d'avoir  une  chambre 
séparée  du  dortoir  commun  et  d'y  savourer  à  son  aise  les  admirables  romans  de 
Walter  Scott  ?  Notre  voyageur  déclare  qu'il  les  lut  et  relut  de  manière  à  savoir  à 
peu  près  par  cœur  Guy  Mannering  et  l'Antiquaire.  Parfois,  mais  rarement,  un 
ghorkc'e ,  ou  montagnard  nomade ,  traînant  après  lui  quelque  ours  pantelant, 
une  compagnie  de  jongleurs  annoncés  par  le  bruit  du  tam-tam,  venaient  rompre 
la  monotonie  de  celle  existence  pleine  de  loisirs  et  de  fatigue,  ou  bien  quelques 
privâtes,  las  de  ne  rien  faire,  organisaient  une  soirée  dramatique  à  laquelle  accou- 
raient, avec  tout  l'empressement  de  l'ennui,  leurs  officiers  reconnaissants. 

Vers  onze  heures  du  soir  seulement,  les  vents  chauds  venant  à  cesser,  il  était 
permis  de  respirer  l'air  frais  des  nuits,  et  ce  plaisir  était  si  graDd,  qu'au  môpris  de 
mille  dangers,  les  soldats  transportaient  leurs  lits  sous  la  verandah,  ou  galerie 
extérieure.  Quelquefois  même,  cette  précaution  ne  suffisant  pas,  on  allait  dormir 
sur  les  collines  des  environs,  en  s'abritant  comme  on  pouvait  des  tourbillons  de 
poussière  que  le  vent  encore  tiède  balayait  sans  cesse  de  tous  côtés.  La  chaleur 
avait  au  reste  ses  avantages,  car  elle  débarrassait  nos  soldats  des  moustiques  in- 
diens, véritables  vampires  qui  épuisent  littéralement  les  veines  de  leurs  victimes, 
et  de  la  mouche  de  sable,  ou  sand-fly,  imperceptible  bourreau  qui  naît  dans  l'aire 
battue  des  maisons  ;  les  naturels  la  détruisent  en  recouvrant  la  terre,  mouillée  au 
préalable,  d'une  couche  épaisse  de  bouse  de  vache.  Quant  aux  fourmis, elles  sont 
innombrables,  et  il  ne  faut  point  songer  à  s'en  préserver.  Les  murailles  sont  sillon- 
nées des  sentiers  qu'elles  se  creusent.  A  travers  couvertures  et  draps,  de  quelque 
manière  qu'on  les  dispose,  elles  s'introduisent  dans  les  lits.  Pas  un  morceau  de 
pain  (rootie)  n'est  à  l'abri  de  leurs  incursions,  à  moins  qu'on  ne  l'enveloppe  avec 
le  plus  grand  soin  dans  quelque  linge  avant  de  le  glisser  sous  les  matelas  du  lit 
de  camp.  Faute  de  ces  précautions,  et  pour  avoir  voulu  souper  dans  l'obscurité,  le 
sergent  faillit  avaler  une  poignée  de  ces  terribles  insectes,  qui  l'avertirent  h  temps 
de  sa  méprise,  non  sans  lui  mettre  le  palais  tout  en  sang.  Il  raconte  aussi  que 
deux  soldats  ivres  morts,  sur  lesquels  personne  ne  veillait,  furent  à  peu  près  pelés, 
en  une  nuit,  par  les  fourmis  du  dortoir  militaire. 

Tous  les  soirs,  au  bord  de  l'Indus,  on  pouvait  se  donner  le  plaisir  de  voir  les 
naturels  traverser  le  fleuve  assis  entre  deux  outres  de  cuir  ballonnées  d'air,  ou 
se  livrer  à  la  pêche,  enfoncés  dans  de  grands  pots  de  terre,  dont  leur  ventre  ferme 
exactement  le  goulot.  Ces  vases  servent  à  la  fois  de  barque  pour  le  pêcheur  et  de 
réservoir  pour  les  poissons  qu'il  a  pris.  Le  vendredi,  qui  est,  on  le  sait,  le  sabbat 
des  mahométans,  les  indigènes  venaient  en  grand  nombre  se  baigner  dans  le 
fleuve,  et  de  là  passaient  dans  le  Ziarat  (1)  de  Khaja  Khizr,  où  on  leur  montrait , 
en  grande  cérémonie,  tin  poil  de  la  barbe  du  prophèle.  Enfin,  pour  clore  la  liste 
de  ces  passe-temps,  il  faut  mentionner  le  naturel  très-doux  et  très-sociable  de 
presque  tous  les  animaux  indiens.  Les  jeunes  bœufs  de  transport  (bheestie  bullocks) 
venaient  familièrement  déjeuner  avec  les  militaires,  qui  leur  abandonnaient  vo- 
lontiers la  plus  forte  part  de  leur  détestable  pitance.  Les  faucons,  les  passejeaux, 
évitant  la  chaleur,  se  réfugiaient,  le  bec  ouvert,  sous  les  verandahs.  Le  choucas 
affamé  s'attaquait  aux  enfants  pour  leur  enlever  des  mains  un  morceau  de  pain. 
Les  hobagies ,  ou  cuisiniers,  chargés  de  porter  à  la  caserne  le  dîner  des  soldats, 

(1)  Ziarat,  châsse  ou  reliquaire,  et  par  extension  autel  et  temple. 


362  LES    TOURISTES    ANGLAIS. 

étaient  obligés  d'avoir  un  bàtoh  à  la  main  pour  écarter  les  oiseaux  voraces,  ton- 
jours  prêts  à  s'abattre  sur  le  panier  aux  vivres.  A  travers  le  jungle,  on  voyait 
passer  d'immenses  troupeaux  de  brebis  et  de  chèvres,  conduits  par  un  seul  berger, 
dont  ils  suivaient  religieusement  la  trace,  tandis  qu'un  second,  marchant  en  ar- 
rière, se  bornait  à  remettre  dans  leur  chemin  les  chevreaux  ou  les  agneaux  inex- 
périmentés qui  s'écartaient  à  l'étourdie. 

Cependant  la  saison  fatale  approchait.  Épuisés  par  la  chaleur,  pâles,  fiévreux, 
les  soldats  du  13e  régiment  voyaient  arriver,  avec  une  résignation  mélancolique, 
ces  fléaux  destructeurs  auxquels  ils  offraient  une  proie  déjà  toute  préparée.  Aidés 
par  les  indigènes  que  quelque  délit  avait  soumis  à  la  corvée,  ils  élevaient  triste- 
ment les  batardeaux,  les  barrages,  qui  devaient  écarter  de  leurs  cantonnements 
les  eaux  de  l'Indus.  La  main-d'œuvre  est  à  bas  prix  dans  le  Scindh.  Pour  un  salaire 
de  quatre  annas  (l'anna  vaut  environ  S  centimes),  un  ouvrier  vous  donne  sa  jour- 
née. Celle  d'un  laboureur  ne  vaut  que  deux  annas.  Les  femmes  et  les  enfants  tra- 
vaillent à  moitié  prix.  On  peut  donc,  à  peu  de  frais,  multiplier  les  digues,  les  môles, 
les  pales;  mais  le  fleuve  triomphé  aisément  de  ces  obstacles.  Vers  le  mois  d'août, 
la  chaleur  devint  moins  étouffante,  les  nuits  étaient  plus  fraîches,  et  pourtant  la 
crue  de  l'Indus  n'était  pas  encore  sensible.  Ranimés  et  le  cœur  ouvert  a  l'espé- 
rance par  ce  bien-être  momentané,  les  soldats  se  berçaient  de  la  pensée  que  leurs 
travaux  contiendraient  les  débordements  ,  que  les  fièvres  séviraient  avec  moins  de 
rigueur,  que  la  malaria  serait  combattue  avec  plus  d'efficacité.  Vaine  confiance! 
dès  les  premières  pluies,  le  fleuve,  plus  puissant  et  plus  rapide,  s'éleva  de  quinze 
pieds  en  quelques  heures,  et  fit  des  vastes  jungles  un  lac  immense,  sur  lequel  les 
bateaux  se  réfugièrent,  incapables  de  tenir  dans  le  lit  de  l'énorme  torrent.  Pen- 
dant quinze  jours  entiers,  —  du  4  aii  18  août,  —  tout  le  plat  pays  demeura  sous 
les  eaux.  Alors  elles  commencèrent  à  baisser,  et  dans  lés  derniers  jours  du  mois 
elles  avaient  à  peu  près  retrouvé  leur  niveau  habituel;  mais  en  revanche,  dès  la 
semaine  suivante,  l'hôpital,  à  peu  près  vide,  se  remplit  de  malades.  Le  sergent  fut 
du  nombre.  Saisi  d'une  violente  fièvre,  il  lui  fallut,  dès  qu'elle  le  lui  permit,  partir 
avec  un  convoi  pour  le  port  de  Kurratchie.  Son  régiment  reçut  presque  en  même 
temps  l'ordre  de  se  diriger  sut  Tatlah,  et  fut  remplacé  à  Sukkur  par  un  corps  de 
montagnards  écossais,  envoyés  là  pour  y  mourir. 

Ce  tableau  de  mœurs  militaires  ne  serait  pas  complet  si  nous  omettions  quel- 
ques détails  du  voyage  imposé  aux  malades.  Jusqu'à  Tattah,  ce  voyage  s'accomplit 
en  bateaux.  Ils  étaient  dans  ces  misérables  jumpties,  pressés  les  uns  contre  les 
autres,  attendant  que  les  morts  fissent  place  aux  vivants,  et  chaque  jour,  en  effet, 
un  peu  plus  au  large,  car  ils  laissaient  sur  la  rive,  où  on  les  enterrait  à  la  liàie, 
à  quelques  pas  des  tigres  hurlant  au  fond  du  jungle,  pins  d'un  brave  soldat,  plus 
d'une  malheureuse  femme,  jeune  encore,  et  qui  mourait  l'œil  arrêté  sur  ses  pauvres 
petits  enfants.  Ils  étaient  îà  ,  sans  protection  conire  les  ardeurs  du  soleil,  contre 
la  rosée  glaciale  des  nuits,  dépourvus  de  médecins  et  de  remèdes,  et  bien  moins 
soignés  que  les  bagages  du  régiment,  que  l'argenterie  et  les  cristaux  du  mess- 
roum.  Après  cinq  à  six  jours  de  roule,  le  convoi  quitta  le  fleuve  et  marcha  désor- 
mais à  dos  de  chameau,  chaque  malade  dans  une  sorte  de  panier  appelé  kcjou. 
Ces  kejotis  sont  en  osier  et  placés  sur  le  chameau,  comme  les  caculcls  de  Bayonne 
sur  les  mulets  de  nos  Pyrénées.  «  J'en  atteste  ma  triste  expérience,  dit  le  sergent, 
on  n'a  jamais  inventé  un  plus  abominable  moyen  de  transport  depuis  que ,  pour 
la  première  fois,  un  chameau  servit  de  mortturë  à  l'homme.  Accroupi  dans  celle 


LES    TOURISTES     ANGLAIS.  j65 

espèce  de  boîle,  à  sept  ou  huit  pieds  du  sol,  et  n'ayant  d'autre  siège  que  le  treillis 
inégal  du  kejou,  j'étais  déjà  fort  mal  à  mon  aise  pendant  les  halles;  mais,  lorsque 
l'animal  se  remettait  en  marche,  son  pas  relevé,  son  allure  brusque  et  saccadée, 
rendaient  ma  position  presque  insoutenable...  Ajoutez  à  ceci  que  le  jungle  à  tra- 
vers lequel  serpentait  notre  roule  étroite  était  rempli  de  moustiques  et  de  mouches 
à  chameau  qui  s'acharnaient  après  nos  montures,  et  que  celles-ci  se  défendaient 
avec  non  moins  d'obstination,  tantôt  en  ruant,  tantôt  en  se  frottant  aux  brous- 
sailles qui  bordaient  le  chemin.  Or,  le  contact  d'un  poirier  épineux  n'a  rien  de 
très-enchanteur  dans  des  circonstances  pareilles.  Aussi ,  me  dressant  sur  mes  ge- 
noux comme  je  pouvais,  et  armé  du  bâton  qui  servait  à  mon  compagnon  d'infor- 
tune, —  un  pauvre  jeune  homme  paralysé  par  les  rhumatismes,  —  je  châtiais 
d'importance,  à  grands  coups  assenés  sur  les  épaules,  toutes  les  fois  qu'elle  aban- 
donnait le  milieu  de  la  chaussée,  notre  fatigante  montuie.  Quand  elle  ruait,  je  la 
frappais  sur  la  queue,  et,  moyennant  ces  châliments  systématiques,  lorsque  suri  ont 
nous  fûmes  parvenus  à  un  endroit  où  la  route  élargie  n'était  plus  à  chaque  instant 
traversée  par  d'énormes  rats,  les  choses  redevinrent  supportables.  La  nuit  d'ail- 
leurs arriva  bientôt,  véritable  panacée  pour  toutes  nos  misères  :  elle  était  déli- 
cieusement fraîche,  les  étoiles  brillaient  d'un  vif  éclat  dans  l'azur  profond,  et  le 
vent  de  mer  jouait  autour  de  mon  front  échauffé  par  la  fièvre.  » 

Taltah,  où  nous  voici  parvenus,  est  une  de  ces  antiques  cités  dont  l'origine  se 
perd  dans  la  nuit  des  temps,  et  dont  nos  capitales  européennes  sont  les  sœurs  très- 
cadettes.  On  est  assez  généralement  d'accord  qu'il  faut  voir  en  elle  cette  Patlala 
dont  parle  Strabon,  qui  devait  ses  renseignements  sur  l'Inde  aux  écrits  de  Néarque, 
d'Onésicrate,  et  des  autres  Macédoniens  contemporains  d'Alexandre.  Cet  antiquaire, 
si  minutieux  lorsqu'il  traitait  des  monuments,  et  si  superficiel  quand  il  parlait  des 
nations,  raconte  que  cette  ville  était  l'entrepôt  des  productions  de  l'Inde;  qu'après 
avoir  remonté  l'Indus  aussi  loin  que  la  navigation  le  permettait,  des  caravanes  les 
transportaient  par  terre  jusqu'à  l'Oxus  ,  et  de  là  jusqu'à  la  mer  Caspienne,  d'où 
elles  arrivaient  en  Europe.  Au  ve  et  au  vie  siècle  de  notre  ère,  Tattah  devait  encore 
avoir  une  certaine  importance  commerciale,  car  l'Indus,  —  ainsi  que  Gibbon  nous 
l'apprend,  —  était  une  des  routes  les  plus  volontiers  suivies  par  les  marchands  de 
soie,  qui  évitaient  de  traverser  la  Perse  à  cause  des  déprédations  commises  par  les 
monarques  de  ce  pays.  Plus  tard,  jouissant  comme  Lahore  du  commerce  libre, 
Tattah  devint  encore  un  des  grands  marchés  de  l'Orient.  C'est  là  que  les  produits 
de  l'Inde  occidentale  et  de  l'Afghanistan  venaient  s'échanger  contre  ceux  du  Ma- 
labar et  de  Coromandel,  et  contre  les  marchandises  apportées  d'Europe.  D'ail- 
leurs cette  ville  devait  à  ses  manufactures  de  colon  une  prospérité  plus  directe 
et  moins  livrée  au  hasard.  Du  temps  de  Nadir-Shah,  plus  de  trente-cinq  mille 
ouvriers  y  étaient  régulièrement  employés  ;  ses  mosaïstes  jouissaient  d'une  répu- 
tation fort  étendue;  mais,  sous  le  régime  despotique  des  princes  talpouris  (1),  ils 
émigrèrent  en  masse  vers  Bombay,  où  leurs  chefs-d'œuvre  décorent  encore  aujour- 
d'hui le  boudoir  de  plus  d'une  élégante  Européenne.  Les  luwjhis  ou  draps  étroits 
et  la  poterie  de  Taltah  sont  encore  connus  et  demandés  sur  les  marchés  intérieurs 
de  l'Inde.  Cependant,  et  faute  de  protection  suffisante,  les  commerçants  euro- 

(1)  Les  Talpouris,  —  ceci  soit  dit  sans  offenser  l'érudition  de  nos  lecteurs,  —  étaient 
une  tribu  guerrière  du  Beloutchislan  qui  s'empara  du  Scindh  à  la  chute  de  la  dynastie 
mogole. 


561  LES    TOURISTES     ANGLAIS. 

péens  se  virent  peu  à  peu  forcés  de  supprimer  les  factoreries  qu'ils  y  avaient 
organisées,  et  de  ce  moment  commença  pour  la  ville  qu'ils  abandonnaient  une 
décadence  qu'on  a  précipitée  en  transférant  à  Hyderabad  le  siège  du  gouverne- 
ment local. 

Ni  à  Tattah,  ni  même  à  Kurratcliie,  où  il  arriva  le  7  octobre,  le  pauvre  sergent 
ne  retrouva  la  santé.  Il  est  vrai  qu'à  l'en  croire,  les  hôpitaux  militaires  sont  sur 
un  pied  déplorable  :  l'insolence  des  officiers  de  santé,  leur  négligente  oisiveté,  leur 
insouciance  cruelle,  vivement  ressenties  par  tous  leurs  malades,  si  elles  soulevaient 
beaucoup  de  plaintes  comme  celles  du  staff-sergcant,  seraient  bientôt  réprimées. 
Mécontent  de  leurs  procédés,  et  fort  peu  rassuré  par  l'ignorance  grossière  dont  ils 
donnaient  des  preuves  quotidiennes,  il  se  hâta  de  les  quitter  dès  que  la  fièvre  lui 
permit  de  se  tenir  debout.  Au  sortir  de  l'hôpital,  il  apprit  que  l'ordre  de  départ 
était  arrivé  pour  son  régiment.  En  pareille  occasion,  l'alternative  est  toujours 
laissée  au  soldat,  désormais  acclimaté,  de  quitter  son  corps  et  de  s'enrôler  dans 
un  de  ceux  qui  restent  sous  ce  ciel  brûlant.  Pour  l'y  mieux  préparer,  on  lève  pro- 
visoirement les  consignes  jalouses  qui  lui  interdisent  l'accès  trop  fréquent  de  la 
cantine,  et  cette  mesure,  qui  a  pour  effet  de  mettre  à  sec  la  bourse  de  ces  pauvres 
diables,  leur  rend  très  désirable  la  prime  de  réengagement  que  l'on  fait  briller  à 
leurs  yeux.  Elle  n'est  pas  très-considérable  :  50  ou  40  roupies  (75  à  100  francs), 
que  le  cabaret  absorbe  en  quelques  jours,  suffisent  pour  retenir  sur  un  sol  prêta 
les  dévorer  ces  malheureux  à  peine  échappés  à  la  mort  qui,  hier  encore,  décimait 
leurs  rangs.  D'ordinaire,  ils  demandent  seulement  à  passer  dans  le  Bengale,  celle 
des  trois  présidences  où  le  soldat  est  le  mieux  traité.  «  Quatre  cent  quarante-six 
de  nos  hommes,  dit  le  sergent,  prirent  ce  parti.  Beaucoup  d'entre  eux  nous  en 
témoignèrent  par  la  suite  le  plus  vif  regret;  quelques-uns  se  suicidèrent.  En  re- 
vanche, j'ai  vu  d'autres  privâtes  se  repentir  de  n'avoir  pas  accepté  la  prime 
(liounty).  Le  86e  régiment,  d'ailleurs  très-bien  administré,  ne  recruta  qu'un  très- 
petit  nombre  des  hommes  qui  nous  quittaient,  et  cela  parce  que,  disait-on,  les 
soldats  étaient  obligés  de  tout  acheter  au  quartier-maître,  au  lieu  de  se  pourvoir  où 
cela  leur  serait  agréable.  Si  celte  allégation  était  fondée,  les  hommes  du  8(ic  étaient 
encore  mieux  partagés,  après  tout,  que  les  Européens  au  service  de  la  compagnie. 
Ceux-ci,  en  débarquant,  se  trouvent  obligés,  par  un  règlement  encore  en  vigueur, 
de  payer  leur  cercueil  sur  le  premier  mois  de  leur  solde.  Je  me  suis  souvent  de- 
mandé si  on  croyait  préparer  ainsi  nos  guerriers  à  mieux  affronter  le  trépas,  cer- 
tains qu'ils  sont  de  n'avoir  rien  à  débourser  pour  leurs  funérailles,  n 

Celte  boutade  satirique  est  plus  que  justifiée,  —  on  en  conviendra,  —  par  la 
bizarrerie  du  règlement  en  question. 

Kurratcliie,  que  le  voyageur  allait  quitter  après  l'avoir  revue,  se  ressentait  déjà, 
nous  dit-il,  de  l'occupation  anglaise.  Un  môle  élevé  au  milieu  du  port  donnait  aux 
barques  et  aux  dinghis  indiens  la  faculté  d'opérer  leur  chargement  et  leur  déchar- 
gement à  marée  basse;  la  plaine  adjacente,  débarrassée  des  arbustes  épineux  qui 
l'obstruaient  naguère,  offrait  un  magnifique  champ  de  manœuvres  où  vingt  mille 
hommes  auraient  pu  s'exercer  à  l'aise.  Une  route,  percée  entre  la  ville  et  les  can- 
tonnements militaires,  se  garnissait  de  bungalows  élégants.  La  police  urbaine  était 
sur  un  pied  respectable,  et  les  soldats  anglais  n'avaient  le  droit  d'entrer  en  ville 
qu'en  vertu  de  passes  spéciales  à  eux  délivrées  par  leurs  officiers.  En  même  temps 
la  population  croissait  à  vue  d'oeil,  et  comptait  déjà  plus  de  trente  mille  âmes. 

Point  intermédiaire  entre  Bombay  et  le  golfe  Persique.  voisine  de  l'Indus,  et 


LES     TOURISTES     ANGLAIS.  •">!>> 

facile  à  relier  avecTaltah  par  une  bonne  route  qui  augmenterait  rapidement  son 
commerce  de  transit,  Kurratchie,  si  nous  en  croyons  le  staff-sergeant,  pourrait, 
avant  qu'il  soit  longtemps,  devenir  le  grand  entrepôt  du  Scindh,  et  son  dévelop- 
pement, favorisé  par  le  gouvernement  anglais,  la  mellrait  en  passe  de  rivaliser 
plus  tard  avec  l'antique  Patlala  elle-même.  La  possession  de  cette  dernière  (Tattah), 
jointe  à  celle  de  Kurratchie,  suffirait  à  tous  les  besoins  de  l'occupation  commerciale 
et  militaire  en  vue  de  laquelle  on  a  lente  la  conquête  du  Scindh.  Rendre  aux  amirs 
Hyderabad  et  tout  le  Scindh  supérieur  serait  donc,  au  dire  de  bien  des  gens,  en 
même  temps  qu'un  grand  acte  de  justice,  une  mesure  de  sage  politique.  On  s'épar- 
gnerait la  nécessité  d'entretenir  des  forces  considérables,  un  grand  établissement 
militaire,  dans  une  province  dont  les  revenus  sUtBsent  à  peine  pour  rétribuer  les 
services  civils,  et  de  plus,  —  cette  considération  n'est  pas  à  dédaigner,  —  on 
diminuerait  sensiblement  l'impôt  de  mort  que  l'armée  anglo-indienne  paie  chaque 
année  au  terrible  climat  de  ces  incultes  régions. 

Nous  invoquions  tout  à  l'heure  la  justice  due  aux  anciens  amirs  du  Scindh.  Un 
court  résumé  de  la  question  qui  les  concerne  suffira  pour  établir  l'iniquité  des 
transactions  par  lesquelles  ils  ont  été  dépossédés  de  leur  souveraineté;  il  mon- 
trera combien  les  Anglais  restent  encore  fidèles  à  la  politique  cauteleuse  et  violente 
des  Hasling  et  des  Clive. 

En  1832,  un  traité  fut  passé  avec  ces  princes  pour  la  libre  navigation  de  l'Indus, 
dont  on  attendait  des  résultats  commerciaux  bien  supérieurs  à  ce  qui  s'est  ma- 
nifesté depuis  lors.  Pendant  six  années,  ce  traité,  fidèlement  exécuté  par  les  sou- 
verains talpouris,  fut  la  base  des  relations  établies  avec  eux.  En  1838,  quand  il 
fut  question  de  replacer  Shah-Soudjah  sur  le  trône  de  l'Afghanistan,  on  prit  pré- 
texte de  ce  que  le  Scindh  avait  dépendu  naguère  du  royaume  afghan,  pour  sommer 
les  amirs  de  contribuer  à  la  restitution  projetée,  et  provisoirement  on  réclama 
d'eux  la  cession  temporaire  aux  Anglais  du  fort  de  Bukkur.  Puis  on  songea  aux 
moyens  de  les  rendre  effectivement  tributaires  de  la  Grande-Bretagne.  Or,  comme, 
depuis  la  mort  de  Timour-Shah,  aucun  tribut  régulier  n'avait  pu  être  obtenu  des 
princes  scindhis,  on  pressentit  qu'ils  invoqueraient  une  prescription  depuis  long- 
temps acquise  pour  se  dispenser  d'acquitter  cette  delte  imaginaire.  Aussi  se  garda- 
t-on  bien  d'élever  aucune  prétention  à  cet  égard  avant  d'avoir  débarqué  chez  eux, 
—  sans  qu'ils,  songeassent  à  s'y  opposer,  —  toute  une  division  de  l'armée  que 
l'Angleterre  avait  échelonnée  au  bord  de  l'Indus.  Celte  combinaison  déloyale  eut 
un  plein  succès.  Les  amirs,  —  souverains  ineptes  qui,  croyant  à  la  possibilité  d'en- 
fermer dans  une  malle  ordinaire  tout  un  régiment  de  soldats  européens,  regar- 
daient avec  un  respect  mêlé  de  terreur  ces  boîtes  mystérieuses ,  rivales  du  cheval 
de  Troie,  —  les  amirs,  disons-nous,  ne  se  doutèrent  de  rien;  ils  laissèrent  tran- 
quillement débarquer  les  troupes  britanniques;  ils  les  virent,  sans  la  moindre 
inquiétude,  se  diriger  vers  Hyderabad.  Alors  seulement  les  Anglais  jetèrent  le 
masque,  et  réclamèrent  le  tribul,  qu'il  était  trop  tard  pour  leur  refuser,  mais  dont 
une  portion  seulement  put  être  accordée  à  leurs  exactions  violentes.  Ils  obtinrent, 
comme  gage  du  surplus,  la  cession  temporaire  de  Bukkur,  qu'ils  n'ont  jamais 
voulu  restituer  depuis  lors.  Plus  tard,  et  quand  l'abandon  de  l'Afghanistan  sem- 
blait leur  ôter  tout  motif,  toute  raison,  plausible  ou  non,  de  réclamer  aucun  droit 
sur  le  Scindh,  les  agents  de  l'Angleterre  avaient  eu  le  temps  de  compromettre  les 
amirs  vis-à-vis  de  la  puissance  britannique,  et  si  bien,  qu'on  les  avait  réduits  à  ne 
plus  exercer  qu'une  ombre  d'autorité  sous  le  contrôle  menaçant  des  Anglais. 


566  LES    TOURISTES    ANGLAIS. 

Nous  devons  clore  par  ce  simple  récit  lout  ce  qui  nous  restait  à  dire,  générale- 
ment parlant,  de  la  province  récemment  conquise  où  nous  avons  voulu  suivre  un 
humble  soldat  de  cette  armée  anglaise  qui  dresse  ses  drapeaux  sur  tous  les  points 
du  globe;  armée  à  part,  recrutée  par  la  misère,  disciplinée  par  le  fouel,  et  qui 
pourtant,  en  mille  occasions,  a  fait  preuve  d'un  dévouement,  d'une  énergie,  aux- 
quels un  étranger  même  ne  peut  refuser  son  hommage.  C'est  à  elle  que  nous 
reviendrons  en  terminant  pour  enregistrer  encore  quelques  notes  curieuses,  dont 
les  hommes  appelés  à  méditer  sur  l'organisation  militaire  de  la  Grande-Bretagne 
pourront  faire  leur  prolit. 

L'auteur  raconte  avec  une.  certaine  indignation  l'injure  faite  en  sa  présence,  à 
un  de  ses  compagnons  d'armes,  par  un  officier  brutal  :  «  Vous  ne  vous  êtes  fait 
soldat,  s'écriait  ce  dernier,  que  pour  vous  remplir  le  ventre!  »  Mais,  après  tout, 
dans  ce  propos  insultant,  veut-on  savoir  ce  qu'il  y  avait  d'exagéré?  Consultez  alors 
le  tableau,  dressé  par  un  colonel  anglais,  des  motifs  qui  provoquent,  chez  nos 
voisins,  l'enrôlement  volontaire.  Ce  document  suppose  une  compagnie  ordinaire 
de  120  hommes;  sur  ce  nombre,  80  au  moins,  nous  est-il  dit,  sont  des  ouvriers 
ou  des  laboureurs  sans  emploi,  et  qui  n'ont  pas  d'autre  ressource.  Le  surplus  se 
divise  en  huit  catégories  : 

1°  Jeunes  gens  bien  nés,  imprudents  ou  malheureux.  2  sur  1*20. 

2°  Paresseux,  à  qui  fait  envie  l'apparente  oisiveté  du  soldat.     16 

5°  Caractères  indomptables,  repoussés  de  partout.  8 

4°  Criminels,  qui  cherchent  à  se  dérober  au  châtiment.  1 

!i°  Enfants  pervertis,  voulant  affliger  leurs  familles.  2 

6"  Esprits  turbulents  et  sans  repos.,  8 

7°  Ambitieux.  1 

8»  Causes  inappréciables.  2 

N'est-ce  pas  là  une  statistique  effrayante,  et  qui  donne  amplement  raison  à  l'in- 
solent capitaine  dont  nous  venons  de  citer  la  dure  apostrophe? 

Trois  races  distinctes,  trois  nations  jadis  séparées,  et  dont  l'amalgame  ne  sera 
pas  de  longtemps  une  œuvre  parfaite,  composent  l'armée  des  trois  royaumes.  La 
différence  morale  entre  les  soldats  écossais,  anglais  et  irlandais  n'échappe  point  à 
l'auteur,  qui  la  constate  quelque  part  en  ces  termes,  à  propos  de  l'assassinat  d'un 
sergent  par  un  des  privâtes  : 

«  C'est  un  fait  singulier  que  presque  tous  les  meurtres  commis  dans  l'armée 
anglaise  le  soient  par  des  Irlandais.  Le  136,  depuis  bien  des  années,  se  recrutait 
parmi  mes  compatriotes,  et  celte  règle  générale  n'y  avait  pas  encore  reçu  d'excep- 
tion, à  ce  que  me  dirent  les  anciens  du  corps.  On  s'explique  pourtant  celte  ano- 
malie, en  songeant  que  l'Irlandais  est  bien  plus  rancunier,  bien  plus  vindicatif 
que  les  gens  d'Ecosse  ou  d'Angleterre.  Dans  les  hautes  classes,  l'éducation  tend  à 
effacer  ce  déplorable  travers  du  caractère  national  ;  mais  les  soldais  ne  partici- 
pent guère  aux  bienfaits  de  l'instruction  publique,  et  leur  position  sociale  est  de 
celles  qui  mettent  le  plus  fréquemment  en  relief  ce  défavorable  côté  de  leur  orga- 
nisation native.  Les  régimeuts  anglais  se  gouvernent  bien  plus  aisément  qu'un 
régiment  irlandais,  et  la  discipline  y  peut  être  bien  plus  sévèrement  maintenue. 
—  John  (l'Anglais)  est  un  animal  passablement  obtus  et  borné,  que  les  bonnes 
manières  ou  les  encourageantes  paroles  de  son  officier  touchent  très-médiocre- 
ment :  l'important  à  ses  yeux  est  d'être  bien  nourri,  sans  trop  de  travail.  Il  eu 


LES     TOURISTES    ANGLAIS.  367 

est  tout  autrement  de  Paddy  (l'Irlandais),  qui  enregistre  arec  une  effrayante  exac- 
titude les  moindres  griefs,  conserve  jusqu'à  la  mort  le  souvenir  d'une  iusulte,  et 
en  transmet  la  mémoire  à  ses  camarades,  pour  qu'ils  en  perpétuent  la  tradition 
vengeresse.  Ces  rancunes  héréditaires  sont  telles,  que  j'ai  souvent  entendu  épilo- 
guer  sur  la  conduite  ou  les  imprudences  de  certains  officiers  qui  depuis  des 
années  avaient  quitté  l'Inde  ou  succombé  sur  le  champ  de  bataille.  En  revanche, 
un  bon  procédé  n'est  jamais  perdu,  quand  il  s'adresse  à  ces  hommes  si  suscep- 
tibles. C'est  le  précieux  charme,  le  trésor  féerique,  soigneusement  gardé  dans  leur 
cœur,  jusqu'au  moment  où  ce  cœur  cesse  de  battre  (1).  » 

Quant  aux  cipayes,  l'écrivain  anglais  en  parle  avec  une  sorte  de  mépris,  com- 
parant l'armée  anglo-indoue  à  celle  d'Alexandre,  dont  la  véritable  force  consistait 
dans  un  petit  nombre  de  Macédoniens,  et  non  dans  les  peuplades  indigènes  qu'il 
tramait  avec  eux.  Les  cipayes  manœuvrent  avec  une  exactitude  parfaite;  leur  feu 
est  bien  nourri,  bien  dirigé  ;  mêlés  aux  soldats  anglais,  ils  peuvent  même  soutenir 
une  attaque  vigoureuse,  ou  emporter  des  positions  bien  défendues;  leur  docilité 
est  extrême;  le  crime  est  à  peu  près  inconnu  dans  leurs  rangs;  avec  leurs  pieds 
nus  dans  des  souliers  à  boucles,  avec  leurs  vestes  beaucoup  plus  légères  et 
beaucoup  moins  bien  faites  que  celles  du  soldat  européen,  ils  ont  cepen- 
dant à  la  parade  un  aspect  assez  élégant,  mais  ils  manquent  de  cette  ardeur 
indomptable  qui  caractérise  les  soldats  anglais,  soit  qu'il  faille  monter  sur  la 
brèche  couronnée  de  feux,  soit  qu'il  s'agisse  d'aborder  une  batterie  à  la  baïon- 
nette. 

Les  révoltes  sont  fréquentes  chez  les  cipayes.  L'insurrection  du  64e,  que  nous 
avons  racontée,  n'est  rien  auprès  de  celles  qui  éclatèrent  k  Vellore  et  à  Barrack- 
pore.  A  Vellore  surtout,  le  mouvement  parut  menacer  l'existence  même  de  l'em- 
pire indo-britannique.  Des  régiments  d'infanterie  indigène,  s'étanl  révoltés,  mas- 
sacrèrent un  grand  nombre  de  leurs  officiers  européens.  Tout  annonçait  que 
l'insurrection  allait  s'étendre  au  loin,  peut-être  gagner  Madras  ou  Calcutta  :  mais 
dans  le  voisinage  se  trouvait  un  régiment  de  cavalerie,  sous  les  ordres  du  colonel 
Gillepsie,  qui  s'est  fait  un  nom  glorieux  dans  les  guerres  de  l'Inde.  L'affection  de 
ces  soldats  pour  leur  chef  l'emporta  sur  l'esprit  de  nationalité.  Ils  n'hésitèrent 
pas  à  charger  leurs  compatriotes.  S'ils  avaient  refusé,  ce  qu'ils  eussent  fait  sans 
doute  sous  un  autre  commandant,  aucun  obstacle  n'arrêtait  plus  la  révolte.  Il  y  a 
tout  lieu  de  croire  que  la  domination  anglaise  aurait  disparu  de  l'Inde.  <c  Le  sort 
de  l'empire,  dit  un  historien,  dépendit,  sans  aucun  doute,  de  la  conduite  d'un 
seul  régiment  :  celle  de  ce  régiment,  du  caractère  du  chef  qui  le  commandait. 
L'imagination  s'effraie  de  la  ténuité  du  fil  qui  suffit  à  retenir  sur  le  bord  de 
l'abîme  celte  masse  immense  (2).  » 

En  1842,  la  désaffection  des  cipayes,  due,  —  on  le  pense  du  moins,  —  aux 
intrigues  des  Sickhs,  se  montra  de  tous  côtés  dans  l'armée  d'observation  réunie 
à  Ferozepore,  et  maintenant  encore  les  troupes  du  Bengale  sont  soumises  à  des 
précautions  qui  attestent  à  quel  point  on  se  mélie  de  leur  fidélité.  Chaque  nuit, 
tous  les  soldats,  excepté  les  hommes  de  service,  viennent  déposer  leurs  fusils  dans 
des  râteliers  d'armes  gardés  par  une  sentinelle.  Ces  râteliers  ont  le  nom  de  bells, 
cloches,  et  chaque  régiment  en  a  dix,  un  par  compagnie.  Ces  mesures  préventives 

(l)Camp  and  Barrack-room,  p.  169. 

(2)  L'Inde  sous  la  domination  anglaise,  par  M.  Barchou  de  Penuoën,  t.  II,  p,  S. 


508  LES     TOURISTES     ANGLAIS. 

contre  l'esprit  de  révolte  subsistent  même  alors  que  les  troupes  sont  en  marche, 
et  ne  cessent  qu'en  pays  ennemi. 

Quand  on  compare  les  forces  relatives  des  deux  armées,  il  est  impossible  de  ne 
pas  redouter  pour  l'Angleterre  un  moment  prévu  par  les  meilleurs  esprits  :  celui 
où  les  troupes  cipayes  se  révolteront  en  masse  contre  la  domination  étrangère. 
Dans  un  ouvrage  universellement  estimé,  celui  de  M.  John  Malcolm,  cette  hypo- 
thèse est  présentée  comme  inévitable.  «  Il  est  facile,  dit-il,  d'apprécier  le  genre 
de  services  que  le  gouvernement  anglais  se  trouve  à  même  de  retirer  des  indi- 
gènes, officiers  ou  soldats.  Ils  obéiront  dans  des  circonstances  ordinaires,  ils  hési- 
teront quand  elles  menaceront  de  devenir  graves,  ils  nous  échapperont  quand 
elles  le  seront  devenues.  »  Et  ailleurs,  parlant  des  officiers  indigènes  tels  qu'ils  se 
montrèrent  à  Vellore  et  à  Barrackpore  :  «  Dans  ces  deux  occasions,  dit-il,  ils 
agirent  en  hommes  désireux  de  ne  point  perdre  ce  qu'ils  possédaient,  mais,  en 
même  temps,  dénués  de  motifs  suffisants  pour  accomplir  avec  ardeur,  avec  résolu- 
tion, un  devoir  difficile  (1).  » 

Or,  les  forces  payées  par  la  compagnie,  y  compris  les  soldats  irréguliers  et  la 
police  locale,  doivent  excéder  trois  cent  mille  hommes,  et  l'armée  européenne, 
en  comptant  les  soldats  de  toute  arme,  ne  va  pas  tout  à  fait  à  trente  mille.  C'est 
justement  un  homme  contre  dix,  et  encore  ne  faisons-nous  pas  figurer,  parmi  les 
ennemis  naturels  de  l'Angleterre,  ces  immenses  populations  que  ferait  sortir  de 
leur  torpeur  indolente  le  canon  d'une  insurrection  victorieuse  au  début. 

Il  faut  maintenant  prendre  congé  de  notre  slaff-sergeant,  qui  revint  en  Angle- 
terre, où,  le  7  juillet  1845,  il  débarquait  joyeusement  àGravesend.  Au  moment  où 
le  vaisseau  qui  le  ramenait  venait  de  laisser  tomber  son  ancre,  un  joueur  de  cor- 
nemuse, debout  sur  le  pont  d'un  balead  à  vapeur,  salua  les  arrivants  de  quelques 
airs  nationaux  :  Auld  lang  Syne  et  Home  Sweel  home,  éveillant  ainsi  dans  leurs 
âmes  mille  sympathiques  échos;  après  quoi  les  officiers  descendirent  à  terre,  et 
quelques-uns  d'entre  eux  revinrent  le  soir  «  glorieusement  ivres.  »  Le  génie  an- 
glais éclate,  à  notre  avis,  dans  ce  contraste  piquant  de  mélancolie  et  d'ardeur 
bachique. 

S'il  n'était  parfaitement  vulgaire  de  s'excuser,  en  terminant,  sur  la  manière  dont 
on  a  compris  le  sujet  que  l'on  vient  de  traiter,  nous  dirions  que,  rassasié  de  ces 
brillantes  fantaisies,  de  ces  peintures  à  grand  effet,  que  les  romanciers  et  les 
poètes  nous  prodiguent  a  propos  de  llnde,  nous  avons  voulu  la  montrer  telle 
qu'elle  apparaît,  dans  les  districts  les  plus  déserts  et  les  plus  sauvages,  aux  mal- 
heureux pionniers  de  la  civilisation.  Ces  sables  ardents  où  s'absorbent  leurs  sueurs 
et  leur  sang,  ces  villages,  ces  campements  ravagés  par  l'épidémie,  ces  jungles 
inondés  et  pestilentiels,  ces  vieilles  cités  que  leurs  nécropoles  étouffent  et  qui 
semblent  porter  le  deuil  de  leur  splendeur  passée,  ces  troupeaux  de  peuples  ser- 
viles  qui  s'humilient  devant  toutes  les  conquêtes  et  vont  au-devant  de  tous  les 
jougs,  offrent  un  assez  triste  tableau  pour  quiconque  l'envisage  sans  préventions. 
Un  observateur  peu  lettré,  dont  l'enthousiasme  juvénile  a  été  de  bonne  heure 
éteint  par  les  mécomptes  de  la  vie  positive,  qui  dit  ce  qu'il  a  vu,  ce  qu'il  a  souf- 
fert, sans  nulle  emphase,  mais  sans  nulle  atténuation,  n'est  pas,  dans  une  enquête 
de  ce  genre,  un  témoin  à  dédaigner.  Assez  d'autres  nous  ont  raconté,  nous  racon- 
teront encore  la  pompe  sauvage  des  trônes  que  sapent  les  canons  et  la  diplomatie 

(I)  Malcolm,  llim.  polit.,  t.  Il,  p.  235. 


LES     TOURISTES     ANGLAIS.  ~(.i'.l 

de  l'Angleterre  ;  assez  d'autres  s'amuseront  à  nous  décrire  les  élégances  el  le  luxe 
des  Anglo-Indiens,  les  voyages  en  palanquin,  les  mollesses  du  harem,  les  splen- 
deurs gastronomiques  des  dîners  donnés  par  les  nababs,  la  chasse  au  tigre,  les 
bayadères,  les  délices  de  cette  voluptueuse  paresse  que  les  esclaves  partagent  avec 
leurs  maîtres,  trop  énervés  pour  être  exigeants,  trop  soigneux  de  leur  repos  pour 
s'entêter  à  combattre  l'inertie  de  leurs  misérables  serviteurs.  Ce  sont  là  les  détails 
d'un  tableau  que  ne  se  lassent  point  de  reproduire,  à  leur  retour  de  l'Inde,  les  em- 
ployés enrichis,  les  femmes  tourmentées  du  besoin  de  se  mettre  en  scène;  mais 
une  peinture  seulement  à  demi  vraie,  à  demi  complète  de  la  vie  que  mènent  les 
obscurs  soutiens  de  cet  édifice  aventuré,  manquait  jusqu'ici  à  l'immense  collection 
des  récits  dont  l'Inde  a  fourni  le  sujet. 

Ce  travail  a  d'ailleurs  un  autre  intérêt.  Dans  je  ne  sais  quelle  tragédie  moderne, 
un  vétéran  romain  parle  de  l'indifférence  avec  laquelle  la  république  accepte  les 
dévouements  du  plébéien  :  «  Rome,  dit-il,  ne  s'enquiert  pas  de  mes  rudes  fati- 
gues, de  mon  sang  répandu  sous  ses  drapeaux,  » 

Et,  quand  je  meurs  pour  elle,  ignore  que  je  meurs. 

L'Angleterre  va  plus  loin,  et  dans  son  ingratitude  impie,  —  nous  avons  eu  occa- 
sion de  le  prouver,  —  elle  méprise,  elle  insulte,  elle  avilit  ceux  qui  meurent  pour 
elle.  Faul-il  plaindre,  faut-il  admirer  la  constance  hébétée,  le  dévouement  inex- 
plicable et  stupide  des  hommes  qui  subissent,  presque  sans  se  plaindre,  une  si 
énorme  iniquité?  Nous  n'oserions  le  décider  encore  ;  mais  quand  l'un  d'eux,  choi- 
sissant le  moment  où  quelques  sympathies  ont  éclaté  en  faveur  des  parias  armés 
qui  font  de  tous  côtés  prévaloir  l'intérêt  britannique,  élève  timidement  la  voix  et 
cherche  à  les  faire  connaître,  eux,  leurs  obscurs  travaux,  leurs  griefs  étouffés, 
leurs  passions,  leurs  vices,  leurs  ambitions  bornées,  leur  héroïsme  ignoré,  il  a 
droit,  selon  nous,  d'être  entendu,  entendu  de  nous  comme  des  siens.  Malgré  la 
différence  de  nos  institutions  militaires,  on  ne  peut  nier  que,  souvent  placés  dans 
des  conditions  identiques,  les  soldats  des  deux  pays  n'aient  des  droits  du  même 
ordre  à  faire  valoir,  des  plaintes  pareilles  à  faire  écouter.  De  même  qu'en  étudiant 
le  sort  des  ouvriers  de  la  Grande-Bretagne,  nos  publicistes  en  sont  venus  à  s'éclai- 
rer sur  le  sort  des  travailleurs  français,  de  même  trouvera-l-on  peut-être,  dans  ce 
journal  d'un  soldat  indien,  de  quoi  mieux  connaître  el  mieux  apprécier  la  situa- 
tion physique  et  morale  de  nos  combattants  en  Algérie.  Les  peuples  sont  frères  en 
effet,  les  vérités  sont  proches  parentes,  et  le  rayon  qui  en  tire  une  des  ténèbres 
reflète  plus  ou  moins  sur  toutes  celles  du  même  ordre  sa  bienfaisante  et  immortelle 
lumière. 

E.-D.  Forgues. 


tome  îv.  2i> 


JOSEPH  IL 


KAISER    JOSEPH    II   UND    SEINE    ZEIT, 

Von  Dr  Cari  Ramshorn. — Leipzig,  1845. 


De  tous  les  princes  qui,  au  xvme  siècle,  se  déclarèrent  les  protecteurs  plus  ou 
moins  sincères  des  doctrines  philosophiques  propagées  par  l'école  française, 
Joseph  II  fut,  à  proprement  parler,  le  seul  qui  tenta  d'en  faire  l'application  sé- 
rieuse au  gouvernement  et  à  l'administration  de  ses  états.  Déjà,  dans  cette  Revue, 
le  travail  historique  de  M.  Pagane!  (1)  avait  fourni  l'occasion  d'esquisser  rapide- 
ment la  figure  de  l'empereur  philosophe,  novateur  et  presque  révolutionnaire,  si 
diversement  jugé  par  ses  contemporains.  Aujourd'hui  des  documents  nouveaux 
publiés  en  Allemagne,  et  en  particulier  i'important  ouvrage  de  M.  Ramshorn  : 
Joseph  II  et  son  temps,  permettent  d'entrer  plus  avant  dans  le  détail  des  réformes 
entreprises  par  le  fils  de  Marie-Thérèse  et  dans  les  événements  de  sa  vie  si  courte 
et  si  agitée. 

Le  nom  de  Joseph  II  est  très-populaire  en  Allemagne,  et  M.  Ramshorn  a  fidèle- 
ment reproduit  une  opinion  universellement  reçue  au  delà  du  Rhin  en  écrivant 
les  lignes  suivantes  :  «  Nous  avons  cherché  dans  cet  ouvrage  à  retracer  l'image 
d'un  homme  qui,  placé  au  plus  haut  rang  de  la  société,  éveilla  chez  le  peuple  alle- 
mand la  première  idée  d'une  nationalité  allemande,  et  qui  par  cela  même  doit 
servir  aujourd'hui  de  mentor  dans  la  réalisation  de  celte  idée.  »  Cette  appréciation 
n'est  pas  d'une  justesse  absolue,  car  Joseph  II,  en  sa  qualité  de  chef  du  saint- 
empire,  n'a  pris  l'initiative  d'aucune  mesure  politique  importante;  ses  réformes 
s'appliquaient  à  l'Autriche  seule.  Ce  n'est  pas  l'unité  germanique,  mais  seulement 

(1)  Livraison  du  31  août  1843. 


JOSEPH    II.  371 

l'unité  de  ses  états,  l'unité  autrichienne,  qu'il  cherchait  à  fonder.  Pour  constituer 
celte  unité,  il  s'appuya  sur  l'élément  germanique,  et  voulut  que  la  race  allemande 
absorbât  progressivement  dans  son  sein  toutes  les  autres  races,  Slaves,  Italiens, 
Bohèmes,  éparses  dans  ses  vastes  états.  Une  langue  commune  est  un  puissant 
instrument  de  nationalité  :  l'idiome  allemand  dut  devenir  la  langue  nationale  de 
l'Autriche,  et  l'empereur  en  rendit  l'usage  obligatoire  dans  les  écoles  et  dans  tous 
les  services  publics.  Dans  ces  mesures,  la  jeune  Allemagne  a  vu  un  premier  pas  vers 
cette  unité  qu'elle  rêve;  c'est  là  ce  qui  explique  la  vénération  enthousiaste  dont 
elle  entoure  aujourd'hui  la  mémoire  de  Joseph  II.  En  France,  le  nom  de  José |>h  a 
des  reflets  moins  éclatants;  ou  ne  voit  guère  en  lui  qu'un  adepte  aveugle  et  fan- 
tasque de  la  philosophie  à  la  mode,  amoureux  des  nouveautés,  et  jouant  sur  son 
trône  le  rôle  de  sage,  comme  Louis  XIV  jouait  celui  de  héros,  et  cependant  ce  no- 
vateur couronné  a  abordé  la  plupart  des  problèmes  que  nous  agitons  encore  à  cette 
heure  ;  il  a  remué  les  principes  qui  servent  de  base  à  nos  institutions.  «  Ce  qui  ne  peut 
échapper  à  l'esprit  du  lecteur,  écrivait  un  contemporain,  le  marquis  de  Caraccioli, 
c'est  de  voir  presque  tous  les  plans  de  l'assemblée  nationale,  qui  se  tient  actuellement 
à  Paris,  ébauchés  par  l'empereur  :  abolition  de  la  servitude,  du  droit  d'aînesse, 
des  dîmes,  des  chasses  impériales,  curés  salariés  (selon  son  expression),  juifs  et 
protestants  déclarés  citoyens,  tolérance  civile  accordée,  tout  sujet  devenu  capable 
de  parvenir  aux  premiers  emplois,  places  données  au  concours,  projet  de  mettre 
toutes  les  provinces  en  départ'  menls;  lien  de  plus  assemblant.  »  Dans  cette  réno- 
vation, dont  nous  levendiquoi;-  i  bon  droit  l'initiative  et  la  gloire,  pourquoi  ne 
rendrait-on  pas  au  fils  de  Marie-Thérèse  la  part  qui  lui  est  due?  Joseph  II  fut  mé 
connu  de  ses  contemporains,  et  il  devait  1  être,  car  il  eut  le  tort  d'arriver  avant 
l'heure  où  s'accomplissent  d'elles-mêmes  les  grandes  transformations  sociales,  et 
le  tort  plus  grand  encore  de  ne  pas  réussir  dans  sa  gigantesque  entreprise.  Aux 
yeux  des  hommes,  celui  qui  échoue  passe  pour  malhabile,  et  l'on  cherche  toujours 
une  faute  derrière  un  malheur  ;  mais  les  préjugés  s'éteignent,  les  haines  s'apaisent, 
et,  si  l'on  voit  depuis  quelques  années  se  manifester  chez  nos  voisins  un  retour 
impartial  vers  cette  mémoire  longtemps  calomniée,  celle-ci  a  droit  de  noire  part  à 
une  étude  désintéressée  et  à  une  égale  justice,  car  l'œuvre  de  Joseph  11,  tout 
incomplète  qu'elle  s'offre  à  nous  dans  ses  résultats,  relève  directement  des  prin- 
cipes immortels  que  nos  assemblées  nationales  pesaient  à  la  même  époque;  la  con- 
damner d'une  manière  absolue  et  sans  appel  serait  renier  l'origine  de  notre  propre 
force  et  de  notre  grandeur. 

Joseph  naquit  a  Vienne,  en  1741,  à  la  veille  de  cette  terrible  bataille  de  Molwitz, 
qui  ébranla  la  monarchie  autiichienue  et  révéla  à  l'Europe  la  puissance  nouvelle 
de  la  Prusse.  Ses  hautes  destinées  commencèrent  dès  le  berceau;  ce  frêle  enfant 
devint  la  sauvegarde  d'un  grand  empire  chancelant.  Sans  armées,  sans  argent,  sans 
alliés,  seule  contre  l'Europe  acharnée  à  sa  perte,  Marie-Thérèse,  par  une  inspira- 
tion suprême,  prit  son  fils  dans  ses  bras,  et  le  montra  au  peuple.  A  la  vue  de  cette 
femme  qui  portait  au  front  la  triple  couronne  de  la  royauté,  de  la  beauté  et  du 
malheur,  de  cet  enfant  dont  les  cheveux  blonds  flottaient  en  auréole,  et  dont  les 
yeux  rayonnaient  de  cet  azur  profond  et  souriant  qu'on  appelle  encore  en  Alle- 
magne le  bleu  de  l'empereur  .loseph.  la  nation  frémissante  se  leva  comme  un  seul 
homme,  jetant  au  ciel  ce  cri  devenu  célèbre  :  Moriamur  pro  rege  nostro  Maria- 
Theresa!  L'Europe  étonnée  vit  tout  à  coup  sortir  en  armes,  des  plaines  de  la  Hon- 
grie, d'héroïques  et  sauvages  peuplades,  Croates,  Valaques,  Pandours,  dont  on 


372  joseph  ii. 

apprit  en  même  temps  le  nom  et  les  victoires.  L'Autriche  fut  sauvée  en  sacrifiant 
la  Silésie,  et  quand  Charles  VII,  ce  fantôme  d'empereur,  disparut  dans  la  tombe, 
Marie-Thérèse  put  ressaisir  et  poser  sur  le  front  de  son  époux,  François  de  Lor- 
raine, la  couronne  que  la  maison  de  Habsbourg  possédait  depuis  trois  cents  ans. 

Joseph  cependant  grandissait  au  milieu  de  ces  agitations,  qui  semblent  avoir 
exercé  sur  lui  une  profonde  influence.  Il  avait  reçu  du  ciel  une  de  ces  âmes  à  la  fois 
tendres  et  fières,  un  de  ces  esprits  ardents  et  délicats,  qui  ont  besoin  de  sympathie, 
de  bienveillance,  d'épanchement.  Malheureusement  son  éducation  fut  mal  faite  : 
on  a  dit  que  Marie-Thérèse  n'aimait  pas  son  fils  ;  je  croirais  plutôt  qu'elle  ne  le 
comprenait  pas.  Ces  deux  natures,  en  vivant  côte  à  côte  dans  la  plus  étroite  inti- 
mité, n'étaient  pas  cependant  de  la  même  famille,  ni  en  quelque  sorte  du  même 
siècle;  il  y  avait  dans  Joseph  enfant  une  indépendance  qui  blessait  l'esprit  impé- 
rieux de  sa  mère,  et  une  activité  qui  effarouchait  l'esprit  paresseux  de  son  père. 
Le  comte  Bathiany,  son  gouverneur,  essaya  vainement  de  plier  le  jeune  prince  à 
cette  obéissance  passive  que  lui,  vieux  soldat,  regardait  comme  la  première  des 
vertus.  Joseph  froissé  se  replia  en  lui-même;  il  devint  taciturne,  opiniâtre,  con- 
centré dans  ses  rêveries.  Ses  professeurs,  choisis  parmi  les  savants  les  plus  renom- 
més d'Allemagne  et  d'Italie,  semblaient  avoir  une  tâche  facile  à  remplir,  car  Joseph 
avait  une  ardente  passion  de  tout  connaître  :  son  esprit  était  prompt  et  subtil, 
son  intelligence  vaste  et  brillante  ;  mais  on  lui  présenta  la  science  sous  son 
aspect  le  plus  repoussant,  tout  hérissée  de  formules  dogmatiques.  Il  apprit  seule- 
ment plusieurs  langues  jusqu'à  l'âge  de  treize  ans,  où  le  fameux  Bartenstein,  qui 
avait  régné  en  maître  à  la  cour  de  Charles  VI  et  à  celle  de  Marie-Thérèse,  et  qui 
venait  d'être  éclipsé  par  la  faveur  naissante  de  Kaunilz,  fut  chargé  d'initier  le 
jeune  prince  à  tous  les  secrets  de  l'histoire  et  de  la  politique. 

Bartenstein  ,  rompu  aux  affaires,  représentait  à  merveille  la  politique  lente  et 
formaliste  de  la  cour  d'Autriche;  cet  homme  était  en  quelque  sorte  un  protocole 
incarné.  Il  rédigea  pour  son  élève  de  savantes  et  diffuses  compilations  sur  l'his- 
toire politique  de  l'Allemagne,  le  droit  des  gens  et  le  droit  naturel.  Ces  traités, 
qui  sont  restés  inédits,  ne  formaient  pas  moins  de  quinze  volumes  in-folio. 
Cependant  Joseph  II  avait  tant  de  curiosité  dans  l'esprit,  qu'il  se  plongea  avec 
avidité  dans  cette  étude  nouvelle,  et,  si  l'on  en  croit  les  mémoires  du  temps, 
il  puisa  dans  les  instructions  de  Bartenstein  cet  esprit  de  résistance  aux  préten- 
tions du  saint-siége  qui  éclata  plus  tard  dans  tous  ses  actes.  Le  vieux  ministre 
avait  déposé  dans  ce  livre  les  conseils  de  son  expérience  et  les  timides  espérances 
de  ses  rêves;  il  avait  écrit  ce  qu'il  n'avait  pas  osé  faire.  L'impression  produite 
sur  l'esprit  de  Joseph  fut  profonde,  et  dès  lors  il  médita  sans  cesse  sur  les  desti- 
nées de  l'Autriche,  songeant  à  lui  donner  un  jour  l'indépendance  et  l'unité  qui  lui 
manquaient.  Quand  ses  éludes  furent  terminées  et  qu'il  fut  mis  hors  de  page,  le 
jeune  archiduc  se  renferma  dans  la  solitude.  Il  recommença  lui-même  son  édu- 
cation manquée,  se  laissant  aller  à  toutes  les  aspirations  de  son  âme,  à  tous  les 
penchants  de  son  esprit.  Ses  études  favorites  furent  les  sciences  d'observation,  et 
les  Commentaires  de  César  devinrent  sa  lecture  habituelle,  le  pain  quotidien  de 
son  intelligence. 

En  i756,  la  guerre  recommença  en  Allemagne.  Marie-Thérèse,  qui  ne  s'était 
jamais  consolée  de  la  perte  de  la  Silésie,  ne  recula  pas  devant  une  bassesse  pour 
se  venger  de  Frédéric.  Une  lettre  où  l'impératrice  reine,  si  grande  par  sa  nais- 
sance et  par  ses  vertus,  traitait  d'égale  à  égale  avec  Mmc  de  l'ompadour,  l'appe- 


joseph  ii.  573 

lanl  ma  princesse  et  mon  amie,  détermina  la  résolution  du  cabinet  de  Versailles, 
et  dans  le  boudoir  de  Babiole  le  plus  galant  des  abbés  et  la  plus  frivole  des  cour- 
tisanes conclurent  cette  alliance  monstrueuse  de  la  France  et  de  l'Autriche  qui 
déchira  l'œuvre  nationale  de  François  Ier,  d'Henri  IV,  de  Richelieu  et  de  Louis  XIV, 
pour  aboutir  au  désastre  honteux  de  Rosbach  et  au  traité  de  Paris,  plus  honteux 
encore. 

Au  bruit  des  armes,  Joseph  tressaillit  dans  sa  solitude,  et  il  demanda  à  grands 
cris  la  place  qui  lui  était  due  au  premier  rang  des  armées  autrichiennes;  mais 
son  exaltation  guerrière  parut  excessive  à  Marie-Thérèse.  L'impératrice  craignit, 
en  favorisant  ce  penchant  naturel,  de  donner  à  l'Autriche  un  de  ces  princes  ba- 
tailleurs qui  hasardent  sur  un  coup  de  dé  la  destinée  des  empires.  Au  lieu  de 
modérer  cette  passion  juvénile  en  lui  donnant  un  légitime  aliment,  elle  eut  le 
tort  de  la  comprimer  violemment,  et  Joseph,  mécontent,  s'isola  de  plus  en  plus 
en  lui-même,  consumant  dans  l'étude  cette  ardeur  qui  n'avait  pas  d'emploi,  mé- 
ditant les  problèmes  les  plus  élevés  de  la  politique  et  de  la  philosophie,  et  pré- 
parant ainsi  l'œuvre  qu'il  devait  plus  tard  entreprendre.  Ces  quelques  années 
qu'il  passa  dans  une  sorte  d'obscurité  furent  les  plus  heureuses  de  sa  vie.  Joseph 
avait  épousé  à  dix-neuf  ans  une  femme  digne  de  lui,  et  qu'il  associait  à  tous  ses 
rêves,  à  toutes  ses  espérances  :  «  Je  regrette,  disait-il  souvent,  de  ne  pouvoir  lui 
donner  qu'un  cœur.  »  Isabelle  de  Parme  exerça  une  grande  et  salutaire  influence 
sur  le  caractère  du  jeune  archiduc  :  elle  en  adoucit  les  aspérités,  elle  en  tempéra 
les  violences;  mais  elle  mourut  bientôt,  et  sa  fille  unique  la  suivit  dans  la  tombe. 
Les  nécessités  de  la  politique  obligèrent  Joseph  à  épouser  en  secondes  noces  une 
princesse  de  Bavière  qu'il  n'aimait  point  et  qui  mourut  sans  enfants.  Toute  sa  vie, 
il  resta  fidèle  à  la  mémoire  d'Isabelle,  qu'il  appelait  son  bon  ange. 

La  guerre  de  sept  ans  se  termina  en  1763  par  la  paix  d'Hubertsbourg,  qui  con- 
serva la  Silésie  à  Frédéric.  En  vertu  d'un  article  secret,  l'archiduc  Joseph  fut  élu 
sans  opposition  roi  des  Romains,  et  devint  ainsi  l'héritier  légitime  et  nécessaire 
de  l'empire.  En  1765,  François  de  Lorraine  mourut  subitement  à  Inspruck.  Fran- 
çois, empereur  et  régent  d'Autriche,  passa  sa  vie  à  thésauriser;  de  compagnie  avec 
quelques  spéculateurs  de  bas  étage,  il  entreprit  les  fournitures  de  l'armée  prus- 
sienne en  guerre  avec  Marie-Thérèse,  et  fut,  suivant  l'expression  dédaigneuse  de 
Frédéric,  le  banquier  de  la  cour.  On  assure  que  sa  passion  des  richesses  l'avait 
entraîné  à  s'occuper  d'alchimie;  il  cherchait  la  pierre  philosophale  comme  un 
savant  du  moyen  âge,  et  tentait,  avec  le  miroir  ardent,  de  tirer  des  diamants  d'un 
caillou.  Joseph  lui  succéda  en  vertu  de  son  titre  de  roi  des  Romains,  et  pour  la 
première  fois  on  vit  un  empereur  d'Allemagne  qui  ne  possédait  pas  en  propre  un 
pouce  de  terre.  Marie-Thérèse  lui  donna  le  litre  de  corégent  qu'avait  porté  son 
père,  mais  sans  lui  laisser  plus  de  puissance. 

Joseph  résolut  alors  d'employer  ses  loisirs  à  connaître  l'Allemagne,  l'Italie,  et 
successivement  tous  les  pays  de  l'Europe.  En  1769,  il  visita  l'Italie  sous  le  nom  de 
comte  de  Falkenslein,  gardant  le  plus  strict  incognito,  refusant  tous  les  honneurs, 
et  étudiant  avec  le  même  soin  les  monuments  antiques  et  les  institutions  modernes. 
A  Rome,  il  entra  l'épée  au  côté  dans  le  conclave,  et,  remarquant  un  prêtre  vêtu 
d'une  simple  soutane  noire,  il  lui  demanda  qui  il  était.  «  Un  pauvre  religieux  qui 
porte  l'habit  de  saint  François,  »  répondit  celui  qui  s'appelait  alors  Ganganelli, 
et  qui  devait  le  lendemain  s'appeler  Clément  XIV.  Ainsi  la  Providence  rapprocha 
un  moment  ces  deux  hommes  qu'elle  réservait  aux  mêmes  destinées  !  Peu  de  temps 


374  JOSEPH    II. 

après  cette  rencontre  fortuite,  l'empereur  eut  une  entrevue  avec  le  grand  Frédéric 
à  Neiss,  en  Silésie.  Depuis  longtemps  Joseph  désirait  connaître  le  héros  dont  la 
gloire  honorait  l'Allemagne,  et  qui  venait  de  tenir  en  échec  l'Europe  entière  par 
la  fécondité  et  la  souplesse  de  son  génie.  Frédéric  parle  de  cette  entrevue  dans 
ses  mémoires.  «  Le  jeune  prince,  dil-il,  affectait  une  franchise  qui  lui  semhlait 
naturelle,  son  caractère  aimahle  marquait  de  la  gaieté  jointe  à  beaucoup  de  viva- 
cité; mais,  avec  le  désir  d'apprendre,  il  n'avait  pas  la  patience  de  s'instruire.  » 
Plus  tard,  quand  Joseph  II  révéla  toute  l'étendue  de  ses  desseins,  le  jugement  de 
Frédéric  se  modifia,  et  l'on  assure  que  le  roi  de  Prusse  avait  fait  placer  dans  tous 
les  appartements  de  son  palais  le  portrait  de  l'empereur;  «  car,  disait-il,  on  doit 
toujours  avoir  l'œil  sur  un  homme  aussi  actif.  » 

Une  seconde  entrevue  des  deux  souverains  à  Neustadt,  en  Moravie,  se  rattache 
à  l'un  des  plus  grands  événements  de  l'histoire  contemporaine.  Le  démembrement 
de  la  Pologne  y  fut  décidé  dans  des  conférences  secrètes  de  Frédéric  et  du  prince 
de  Kaunitz.  L'initiative  appartient  tout  entière  au  roi  de  Prusse,  qui,  par  un 
calcul  de  profond  politique,  uouva  ainsi  le  moyen  de  dédommager  l'Autriche  de 
la  perte  de  la  Silésie,  de  faire  abandonner  à  la  Russie  les  provinces  danubiennes, 
et  d'ajouter  à  ses  états  héréditaires  des  provinces  riches  et  fertiles  assurant  à  la 
Prusse  ses  approvisionnements  en  blé,  jusque-là  incertains.  Si  le  nom  de 
Joseph  II  se  trouva  mêlé  à  cet  acte  odieux,  il  serait  néanmoins  injuste  de  lui  en 
renvoyer  la  responsabilité.  La  première  mesure  importante  du  jeune  empereur 
fut  l'abolition  de  l'ordre  des  jésuites.  Malgré  la  violence  de  son  aversion  pour 
cette  société,  il  agit  cependant  envers  elle  avec  une  grande  modération,  par  égard 
pour  sa  mère,  dont  la  piété  était  plus  fervente  qu'éclairée.  Frédéric,  par  une  sin- 
gulière affectation  de  lolérance,  rassembla  d'abord  dans  ses  états  les  membres 
dispersés  de  l'ordre;  mais  on  fut  bientôt  obligé  de  les  bannir,  car  leur  seule  pré- 
sence agitait  les  populations  et  compromettait  l'autorité  royale  dans  les  provinces 
catholiques  nouvellement  conquises. 

En  1777,  l'empereur  voulut  visiter  la  France,  où  l'attiraient  de  douces  affec- 
tions de  famille  et  de  vives  sympathies  pour  l'école  philosophique  dont  il  avait 
adopté  les  doctrines  avec  tant  d'ardeur.  Joseph,  suivant  ses  habitudes  d'observa- 
teur sérieux,  voulut  voir  de  près  les  hommes  et  les  choses;  il  dépouilla  la  dignité 
impériale,  et,  refusant  les  honneurs  qu'on  lui  préparait  à  Versailles,  il  fit  dresser 
son  lit  de  camp  dans  un  hôtel  garni,  et  parcourut  Paris  en  fiacre.  Il  admira  les 
merveilles  de  notre  civilisation,  et  chercha  à  se  les  approprier  en  les  reproduisant 
à  Vienne.  L'abbé  de  l'Épée,  qui  poursuivait  son  œuvre  sublime  au  milieu  de  l'in- 
différence publique,  excita  l'admiration  de  l'illustre  voyageur,  qui  lui  demanda 
d'envoyer  à  Vienne  un  de  ses  disciples  pour  y  fonder  l'école  impériale  des  sourds 
et  muets.  Le  comte  de  Falkenstein  visita  Buffon  et  Rousseau,  et  c'est  un  des  plus 
grands  spectacles  de  cette  époque  que  cet  hommage  rendu  par  le  chef  de  l'empire 
à  la  souveraineté  de  l'intelligence  Quand  Joseph  entra  à  Pimprovisle  chez  Rous- 
seau, le  philosophe  écrivait  de  la  musique;  et  comme  son  hôte  s'étonnait  qu'il 
perdit  son  temps  à  une  occupation  indigne  de  lui  :  a  J'ai  voulu  apprendre  aux 
Français  à  penser,  lui  répondit  Rousseau,  et  je  n'ai  pu  y  réussir;  maintenant  je 
leur  apprends  à  chanter,  et  ils  chantent!...  » 

Le  peuple  de  Paris  rendit  justice  au  mérite  éminent  de  Joseph  II  :  l'élévation 
de  son  esprit,  son  érudition,  la  simplicité  de  son  costume  et  de  ses  manières,  la 
pureté  de  ses  mœurs,  excitèrent  au  plus  haut  degré  la  surprise  et  l'admiration, 


joseph  ii.  375 

car  de  semblables  qualités  n'élaient  rien  moins  qu'habituelles  aux  souverains 
français;  mais  on  le  reçut  avec  quelque  froideur  à  Versailles,  où  il  apparaissait 
comme  une  satire  vivante  des  vices  et  des  frivolités  de  la  cour.  Il  se  permit  des 
conseils  qui  parurent  trop  sévères,  et  ses  prévisions,  trop  bien  justifiées,  vinrent 
souvent  troubler  l'insouciance  du  souverain  et  de  ses  ministres  et  les  préten- 
tieuses bergeries  de  Trianon.  L'empereur  ne  pouvait  cacher  sa  surprise  en  ap- 
prenant que  Louis  XVI,  encore  emprisonné  dans  les  liens  de  la  plus  mesquine 
étiquette,  n'avait  jamais  songé  à  visiter  les  grande?  villes  de  son  royaume,  pas 
même  les  monuments  de  sa  capitale.  Le  roi  avait  bien  autre  chose  à  faire!  ne  de- 
vait-il pas  suivre  l'emploi  de  la  journée  tracé  par  Louis  XIV,  et  passer  du  lever 
à  la  chasse  et  du  débotté  au  conseil?  Mme  Campan  nous  a  conservé  quelques 
scènes  d'intérieur  assez  piquantes,  où  l'aveuglement  de  Louis  XVI  contraste  péni- 
blement avec  h  sagesse  de  Joseph  IL  La  reine  elle-même  fut  mécontente  de 
son  frère,  et  on  chuchota,  derrière  les  paravents  de  laque  des  vieilles  duchesses, 
bien  des  épigrammes  inoffensives  sur  la  bonhomie  germanique  de  cet  empereur 
d'hôlel  garni. 

Le  comte  de  Falkenstein  quitta  Paris  après  un  séjour  de  six  semaines,  et  visita 
rapidement  les  provinces.  Les  mémoires  du  temps  racontent  les  singulières  ren- 
contres qu'il  dut  à  son  rigoureux  incognito;  mais,  ce  qui  est  plus  digue  de  l'his- 
toire, c'est  le  sentiment  d'admiration  et  presque  de  jalousie  qu'éprouva  Joseph  II 
à  l'aspect  de  cette  unité  qui  fait  la  gloire  et  la  force  de  la  France.  En  voyant  à 
Brest  une  escadre  prête  à  mettre  à  la  voile  :  «  Quel  empire,  s'écria-t-il,  il  a  la 
terre  et  la  mer!  »  Joseph  rentra  à  Vienne  avec  la  résolution  bien  arrêtée  d'établir 
dans  ses  états  l'homog<;néité  qui  leur  manquait,  et  de  constituer  par  la  centrali- 
sation une  nationalité  jeune  et  puissante.  Ainsi  chacune  de  ses  observations 
portait  ses  fruits,  et  ses  voyages  étaient  des  conquêtes,  comme  le  disaient  les  ma- 
drigaux du  temps. 

A  la  fin  de  la  même  année  1777,  l'électeur  de  Bavière  Maximilien-Joseph,  fils 
de  l'empereur  Charles  VII,  mourut  sans  enfants.  En  lui  s'éteignait  la  branche 
aînée  de  la  maison  de  Wittelsbach,  et  l'électeur  palatin,  représentant  de  la 
branche  cadette,  devait  lui  succéder,  en  vertu  de  la  bulle  d'or  et  du  traité  de 
Westphalie;  mais  l'Autriche  convoitait  depuis  longtemps  la  Bavière,  et,  dans  cette 
prévision,  l'empereur  Joseph  II  avait  épousé  Marie-Josèphe,  sœur  du  dernier  élec- 
teur, qui  lui  apportait  en  dot  ses  droits  sur  les  propriétés  allodiales.  Cependant 
Marie-Josèphe  étant  morte  sons  enfants,  comme  son  frère,  l'empereur  ne  renonça 
pas  à  ses  desseins.  II  s'était  assuré  à  Versailles  de  la  neutralité  de  la  France,  et, 
au  moment  où  l'électeur  fermait  les  yeux,  une  armée  autrichienne  occupait  ses 
états,  tandis  qu'un  habile  manifeste,  rédigé  par  Kaunilz,  réclamait  ce  riche  héri- 
tage à  titre  de  réversion  à  la  couronne  de  Bohême,  à  l'archiduché  d'Autriche  ou 
à  l'empire.  L'électeur  palatin,  qui  navait  pas  d'héritier  direct,  et  auquel  on  promit 
un  magnifique  établissement  pour  ses  bâtards,  consentit  à  partager  son  héritage 
avec  l'Autriche,  au  détriment  de  son  neveu  le  duc  de  Deux-Ponts.  La  question 
semblait  donc  résolue  en  fait  comme  en  droit,  mais  Frédéric  veillait.  Il  protesta 
d'abord  devant  l'opinion  publique  contre  cette  menaçante  usurpation,  et  parut 
bientôt  à  la  tête  d'une  armée  sur  les  frontières  de  Silésie.  Joseph,  qui  faisait 
depuis  longtemps  des  préparatifs  considérables,  vil  arriver  avec  une  secrète  joie 
l'occasion  de  lutter  avec  son  rival.  L'armée  autrichienne  élait  nombreuse,  bien 
disciplinée,  et  commandée  par  des  généraux  expérimentés,  Daun,  Haddick  et 


376  joseph  ii. 

Lascy.  Cependant,  avant  d'entrer  en  campagne,  les  deux  souverains  échangèrent 
une  correspondance  dont  ils  connaissaient  d'avance  toute  l'inutilité,  et  où  se  re- 
tracent fidèlement  la  calme  lenteur  de  Frédéric  et  l'impatience  inquiète  de  Josepb. 

a  Monsieur  mon  frère,  écrivait  l'empereur  en  juillet  1778,  vous  voulez  jouer 
le  rôle  de  protecteur  dans  la  guerre  pour  la  succession  de  Bavière.  Vous  vous 
armez  de  la  qualité  de  garant  de  la  paix  de  Westphalie  pour  offenser  l'Autriche, 
et  après  diverses  négociations  vous  décidez  de  votre  autorité  privée  que  je  dois 
me  dessaisir  de  la  Bavière.  J'espère  que  vous  voudrez  bien  croire  qu'en  ma  qualité 
de  chef  suprême  de  l'empire  j'ai  quelques  notions  sur  sa  constitution;  or,  elle 
permet  à  tout  état  de  l'empire  de  traiter  avec  les  agnals  pour  les  pays  en  litige, 
et  d'en  prendre  possession,  s'il  obtient  leur  commun  accord...  Peut-être  avez-vous 
trop  présente  à  la  mémoire  l'époque  de  la  mort  de  Charles  VI  et  de  la  conquête 
de  la  Silésie.  Quand  vous  agissez  ainsi,  vous  ne  songez  qu'à  votre  bonheur  comme 
général,  et  à  votre  armée  de  deux  cent  mille  hommes;  mais  songez  aussi  que  la 
Prusse  n'est  pas  le  seul  état  auquel  la  Providence  ait  fait  celle  grâce  de  pouvoir 
amener  sur  le  champ  de  bataille  deux  cent  mille  soldats.  »  Et  plus  loin  il  ajoutait  : 
«  J'ai  déjà  appris  de  V.  M.  tant  de  choses  utiles,  que  si  je  n'étais  citoyen,  et  si  le 
sort  de  plusieurs  millions  d'hommes  qui  souffriraient  cruellement  de  cette  guerre 
ne  me  touchait  profondément,  je  demanderais  à  votre  majesté  de  m'enseigner 
encore  le  métier  de  général.  » 

Frédéric  répondait  avec  une  courtoisie  un  peu  ironique  et  un  sang-froid  pres- 
que dédaigneux  :  «  Non,  sire,  vous  n'avez  pas  besoin  de  maître,  vous  réussirez 
dans  tout  ce  que  vous  entreprendrez,  parce  que  la  nature  vous  a  doué  des  plus 
rares  talents.  Lucullus  n'avait  jamais  commandé  d'armée,  quand  le  sénat  romain 
l'envoya  dans  le  Pont,  et  presque  à  son  arrivée  il  battit  Mithridate.  Si  votre  ma- 
jesté remporte  des  victoires,  je  serai  le  premier  à  l'applaudir,  mais  j'ajoute  :  que 
ce  ne  soit  point  contre  moi.  » 

Les  armées  étaient  en  présence,  et  l'Europe  dans  l'attente  d'un  grand  événe- 
ment. Frédéric,  trop  prudent  pour  hasarder  une  bataille  décisive  dont  le  succès 
même  ne  pouvait  rien  ajouter  à  sa  réputation,  déploya  toute  son  habileté  pour 
paralyser  les  entreprises  de  Joseph  et  le  lasser  sans  combattre.  D'ailleurs,  le  roi 
savait  bien  que  celte  guerre  n'élait  pas  sérieuse,  car  Marie-Thérèse,  un  moment 
entraînée  par  la  fougue  de  son  fils,  désirait  vivement  la  paix,  et  pendant  la  cam- 
pagne elle  envoya  à  Frédéric  le  baron  de  Thugut,  avec  mission  de  lui  dire,  en 
propres  termes,  «  qu'elle  était  désespérée  qu'ils  fussent  sur  le  point  de  s'arracher 
l'un  à  l'autre  des  cheveux  que  l'âge  avait  hlanchis.  »  En  même  temps  l'impéra- 
trice mère  dépêchait  successivement  à  Joseph,  pour  l'engager  à  déposer  les  armes, 
Je  comte  de  Rosemberg  et  l'archiduc  Léopold;  mais  l'empereur  rudoya  les  messa- 
gers, et  déclara  à  la  face  de  tous  qu'il  trouvait  honteuses  les  conditions  proposées 
par  sa  mère,  et  que,  si  celles  du  roi  de  Prusse  étaient  acceptées,  il  ne  remettrait 
plus  le  pied  à  Vienne  et  se  retirerait  à  Aix-la-Chapelle,  antique  résidence  des  em- 
pereurs. Cependant  Marie-Thérèse  implorait  l'intervention  de  la  France  et  de  la 
Russie;  elle  écrivit  à  la  czarine  une  de  ces  lettres  caressantes,  dont  la  séduction 
était  irrésistible,  lui  témoignant  «  son  estime,  son  amitié,  sa  confiance  et  sa  défé- 
rence, persuadée  qu'elle  ne  pouvait  mettre  en  de  meilleures  mains  ses  intérêts  et 
sa  dignité.  »  Malgré  la  résistance  de  Joseph  II,  la  paix  fut  conclue  à  Tescben. 
L'impératrice  s'en  réjouit  avec  effusion.  «  Je  suis  ravie  de  joie,  s'écria-t-elle  ;  on 
sait  que  je  n'ai  point  de  partialité  pour  Frédéric,  cependant  je  dois  lui  rendre  la 


josepb  ii.  577 

justice  de  reconnaître  qu'il  en  a  agi  noblement.  Il  m'avait  promis  de  faire  la  paix 
à  des  conditions  raisonnables,  et  il  m'a  tenu  parole,  .le  ressens  un  bonheur  inex- 
primable de  prévenir  une  plus  grande  effusion  de  sang.  »  L'empereur  seul  fut  mé- 
content; il  avait  rêvé  d'éclatants  triomphes,  ou  du  moins  une  lutte  toujours  glo- 
rieuse avec  le  plus  grand  capitaine  du  siècle,  mais  son  habile  adversaire  l'avait 
réduit  à  l'impuissance  sans  lui  faire  l'honneur  de  le  combattre. 

L'année  suivante,  Joseph,  fidèle  à  sa  passion  de  tout  connaître,  se  rendit  en 
Russie.  La  czarine  lui  fil  l'accueil  le  plus  cordial,  et,  vivement  séduite  par  la 
franchise  de  ses  manières  et  l'entraînement  de  son  esprit,  elle  le  proclama 
l'homme  le  plus  accompli  de  son  temps.  Cette  affection  personnelle  renoua  l'al- 
liance de  l'Autriche  et  de  la  Russie,  et  détacha  la  czarine  du  roi  de  Prusse,  dont 
les  sanglantes  épigrammes  blessaient  cruellement  la  cour  de  Saint-Pétersbourg. 
Cependant  l'Europe,  qui  n'était  pas  accoutumée  alors,  comme  aujourd'hui,  à  voir 
les  souverains  errants  sur  les  grandes  roules,  s'étonnait  de  la  remuante  activité  du 
jeune  empereur;  les  vieux  courtisans  criaient  au  scandale,  et  les  politiques  pru- 
dents concevaient  de  justes  alarmes  pour  la  paix  du  monde. 

Joseph,  en  revenant  à  Vienne,  trouva  sa  mère  mourante,  et  le  29  novembre 
1780  il  reçut  son  dernier  soupir.  Désormais  seul  maître  de  l'empire,  il  touchait 
enfin  à  celte  heure  décisive  et  solennelle  où  les  conceptions  de  son  intelligence  pou- 
vaient devenir  des  réalités.  Au  moment  d'entreprendre  sa  tâche  périlleuse,  Joseph 
épanche  sa  douleur  et  ses  espérances  en  deux  lettres  reproduites  par  M.  Ramshorn. 
Il  écrivait  au  prince  de  Kaunitz  peu  de  jours  après  la  mort  de  sa  mère  :  «  Jus- 
qu'ici, je  n'ai  été  qu'un  fils  obéissant,  et  c'est  là  tout  ce  que  j'ai  su  être;  mais, 
après  le  coup  mortel  qui  m'a  frappé,  je  nie  trouve  à  la  tête  de  mes  états,  et  chargé 
d'un  fardeau  que  je  reconnais  trop  lourd  pour  mes  forces.  Ce  qui  m'encourage,  c'est 
la  persuasion  que  vos  sages  conseils  allégeront  pour  moi  cette  grande  et  difficile 
lâche.  »  Dès  les  premiers  jours  de  décembre  1780,  il  exposait  au  duc  de  Choiseul 
la  situation  exacte  de  l'empire  autrichien,  et  la  nécessité  d'une  réforme  complète. 
«  Mon  ami,  disait-il,  l'impératrice  ma  mère  m'a  laissé  un  grand  empire,  des  mi- 
nistres el  des  généraux  d'un  mérite  éprouvé,  des  sujets  fidèles,  et  une  gloire  qu'il 
sera  difficile  à  son  successeur  de  soutenir.  J'ai  toujours  eu  la  plus  grande  estime 
pour  ses  vertus,  et  la  plus  parfaite  vénération  pour  son  caractère.  J'honore  sa  mé- 
moire, et  je  n'oublierai  jamais  la  bonté  de  son  cœur.  Dans  le  choix  de  ses  hommes 
d'état,  cette  princesse  a  déployé  de  hautes  connaissances  gouvernementales. 
Kaunitz  comme  ministre  des  affaires  étrangères,  Hatzfeld  comme  ministre  de  l'in- 
térieur, et  plusieurs  de  ses  ambassadeurs  aux  différentes  cours,  prouvent  assez 
qu'elle  a  su  distinguer,  employer  et  récompenser  le  talent.  L'influence  exercée  par 
les  prêtres  dans  le  gouvernement  de  ma  mère  sera  l'objet  de  mes  réformes.  Je  ne 
verrais  pas  volontiers  des  gens  chargés  exclusivement  du  soin  de  noire  salut  se 
donner  tant  de  peines  pour  régler  nos  affaires  temporelles.  L'étal  financier  des 
provinces  autrichiennes  réclame  une  meilleure  organisation.  Je  dois  changer  aussi 
les  gouverneurs  des  provinces...  Mais  tout  cela  est  bien  nouveau  pour  moi,  il  faut 
que  je  m'oriente  un  peu,  et  que  j'allie  au  sentiment  de  mes  devoirs  une  connais- 
sance parfaite  des  affaires;  sans  cela,  je  ressemblerais  au  Grand  Turc,  qui  ne  con- 
naît que  ses  plaisirs,  et  ignore  toutes  les  obligations  de  son  rang.  » 

L'empereur  ne  se  méprit  p3s  sur  l'étendue  du  péril;  mais,  comme  il  était  de 
ceux  qui  aiment  mieux  leur  cause  que  leur  vie,  il  apporta  dans  la  mission  qu'il 
s'imposait  l'enthousiasme  d'un  croyant.  Les  états  héréditaires  de  la  maison  d'Au- 


578  jôscph  ii. 

triche  ne  constituaient  pas  une  nation  ;  dispersés  à  tous  les  coins  de  l'Europe  et 
dans  tous  les  climats,  depuis  les  marais  du  Danube  jusqu'aux  sommets  du  Tyrol, 
et  depuis  la  Flandre  jusqu'à  la  Lombardie,  chacun  de  ces  états  avait  une  langue  et 
une  administration  distinctes.  Joseph  commença  par  supprimer  les  douanes  pro- 
vinciales, qui  isolaient  les  uns  des  autres  les  membres  du  même  empire;  il  divisa 
la  monarchie  autrichienne  en  treize  gouvernements,  qui  furent  eux-mêmes  subdi- 
visés en  cercles.  Les  juridictions  particulières  furent  abolies,  une  cour  de  justice 
composée  de  'Ipux  chambres,  celle  de  la  noblesse  et  celle  de  la  bourgeoisie,  fut 
érigée  au  chef-lieu  de  chaque  gouvernement.  Des  cours  impériales  de  deux  degrés, 
établies  dans  les  grandes  villes,  reçurent  les  appels  des  tribunaux  ordinaires,  et  le 
tribunal  suprême  de  Vienne  jugea  en  dernier  ressort.  N'entrevoyons-nous  pas  là 
cette  admirable  organisation  judiciaire  dont  la  France  se  vante  à  juste  titre?  Et 
peut-on  se  défendre  d'une  surprise  profonde  devant  cette  réforme  qui  nous  paraît 
si  simple  aujourd'hui,  et  qui  dut  paraître  si  étrange  alors?  Dès  le  premier  mois  de 
son  avènement  nn  trône,  Joseph  se  hâta  de  supprimer  la  servitude  féodale  dans 
tous  ses  états,  et  les  droits  seigneuriaux,  tels  que  dîmes  et  corvées,  dans  ses  pos- 
sessions d'Allemagne.  Il  ordonna  qu'un  cadastre  fût  fait  avec  soin,  et  il  changea 
la  nature  de  l'impôt  territorial  en  affranchissant  entièrement  le  paysan.  Les  habi- 
tants de  chaque  village  devaient  élire  le  collecteur  des  taxes,  et  répondre  de  sa 
solvabilité.  Malheureusement  ces  mesures  excellentes  furent  mal  appliquées,  et  le 
nouvel  impôt,  inégalement  réparti,  excita  de  violentes  réclamations. 

Cependant  le  courageux  réformateur  allait  aborder  les  questions  îeligieuses 
toujours  brûlantes.  Il  voulut  rompre  les  liens  de  vasselage  qui  enchaînaient  son 
clergé  à  la  cour  de  Rome,  et  substituer  aux  influences  ullramontaines  une  édu- 
cation vraiment  nationale.  Les  moyens  qu'il  employa  furent  hardis  et  décisifs. 
Une  série  d'édits  habilement  motivés  ordonnèrent  successivement  qu'aucune 
bulle  venue  de  Rome  ne  serait  valide,  si  elle  n'était  transmise  au  clergé  par  le 
gouvernement  ;  que  les  prêtres  et  les  évêqnes  prêteraient  serment  d'obéissance  à 
l'état,  et  s'abstiendraient  en  chaire  de  toute  controverse  religieuse,  bornant  leurs 
prédications  aux  enseignements  évangéliques  ;  que  la  langue  du  pays  serait  em- 
ployée pour  toutes  les  affaires  de  la  religion,  et  la  Rible  traduite  en  allemand  et 
répandue  dans  le  peuple;  que  l'état  enfin  donnerait  seul  les  dispenses  pour  les 
mariages  au  troisième  ou  quatrième  degré  de  parenté,  et  autoriserait  le  divorce. 
Le  célèbre  édit  de  tolérance  ouvrit  aux  non-catholiques,  protestants  et  grecs, 
l'accès  de  tous  les  emplois,  et  leur  permit  l'exercice  libre  et  public  de  leur  culte. 
On  ne  se  contenta  pas  d'inscrire  la  tolérance  dans  les  lois,  on  voulut  encore  la 
faire  passer  dans  les  mœurs.  Des  précautions  quelque  peu  minutieuses  furent 
prises  pour  éteindre  les  vieux  ferments  de  haine  religieuse,  et  un  règlement  pres- 
crivit aux  aubergistes  d'interdire  ii  l'avenir  dans  leurs  maisons  où  se  réunis- 
saient aux  jours  de  fête  les  bourgeois  et  les  paysans,  non-seulement  toute  contro- 
verse religieuse,  mais  jusqu'à  la  moindre  raillerie  contre  un  culte  autorisé  par 
l'état.  Cette  mesure,  qui  serait  odieusement  ridicule  en  France,  est  cependant  jus- 
tifiable en  Allemagne,  où  l'influence  de  l'aubergiste  n'est  pas  toujours  à  dédaigner. 
Il  était  donc  sage  d'utiliser  son  influence  au  profit  des  idées  de  tolérance,  que  les 
membres  du  clergé  combattaient  avec  acharnement. 

La  bienveillance  paternelle  de  Joseph  II  pour  tous  ses  sujets  s'étendit  jusqu'aux 
juifs,  qui  étaient  encore  honnis  de  toute  la  chrétienté  et  séparés  de  13  société 
civile.  L'empereur  supprima  leur  livrée  déshonorante,  ce  bonnet  jaune  qu'ils  pdr- 


JOSEPH    II.  579 

laient  alors  comme  au  mojen  âge;  il  leur  permit  d'exercer  l'agriculture,  les  arts 
libéraux,  les  travaux  de  fabrique,  le  commerce  en  gros,  toutes  les  professions  enfin 
qui  leur  avaient  jusque-là  été  sévèrement  interdites,  d'apprendre  les  métiers  chez 
les  maîtres  chrétiens,  et  d'envoyer  leurs  enfants  dans  les  éco'es  publiques  et 
même  dans  les  universités.  La  réforme  religieuse  s'étendit  plus  loin  encore  : 
Joseph  voulut  fermer  la  plaie  du  monachisme  qui  dévorait  ses  états;  les  motifs  de 
cette  mesure  sont  très-nettement  expliqués  dans  q-ielques  lettres  qu'il  adressa 
aux  dignitaires  de  l'église.  Au  mois  de  février  1781,  il  écrivait  k  l'archevêque  de 
Saltzbourg  :  «  Mon  prince,  l'administration  intérieure  de  mes  états  exige  sans 
retard  un  changement  radical;  un  empire  que  je  gouverne  doit  être  régi  d'après 
mes  principes  :  ainsi  les  privilèges,  le  fanatisme  et  la  servitude  de  l'esprit  doivent 
disparaître,  et  chacun  de  mes  sujets  doit  être  mis  en  possession  de  ses  libertés 
innées,  de  ses  droits  naturels.  Le  monachisme  a  envahi  l'Autriche  ;  le  nombre  des 
chapitres  et  des  couvents  s'est  accru  dans  des  proportions  extraordinaires,  et 
jusqu'à  présent,  d'après  les  règles  de  ces  gens-là,  le  gouvi  rmirrit  n'a  eu  aucun 
droit  sur  leurs  personnes  ;  les  moines  sont  cependant  les  sujets  les  plus  inutiles  et 
les  plus  dangereux  d'un  état,  parce  qu'ils  cherchent  à  se  soustraire  à  l'observation 
de  toutes  les  lois  civiles,  et  qu'en  toute  circonstance  ils  se  tournent  vers  le  saint- 
père  de  Rome.  Mon  ministre  d'état  le  baron  de  Kreisel,  l'illustre  Van-Swieten,  le 
prélat  Bartenstein  et  quelques  autres  hommes  d'une  science  éprouvée  forment 
une  commission  établie  par  moi  pour  opérer  la  suppression  de  tous  les  couvents 
inutiles  d'hommes  et  de  femmes...  Lorsque  j'aurai  arraché  le  voile  qui  couvre  le 
monachisme,  lorsque  j'aurai  banni  des  chaires  de  mes  universités  le  tissu  men- 
songer de  leur  enseignement  ascétique,  et  que  j'aurai  enfin  changé  le  moine  à  la 
vie  contemplative  en  un  citoyen  producteur,  alors  peut-être  quelques-uns  de  mes 
adversaires  jugeront  mieux  mes  réformes.  J'ai  devant  moi  une  rude  tâche,  je  dois 
réduire  l'armée  des  moines  et  faire  des  hommes  de  ces  fakirs  qui  voient  la  foule 
s'agenouiller  avec  respect  devant  leurs  fronts  tondus,  et  exercent  sur  le  peuple  la 
plus  grande  influence  qui  ait  jamais  été  exercée  sur  l'esprit  humain.  » 
En  octobre  1781,  il  adressait  au  cardinal  Hrzan  la  lettre  suivante  : 
«  Monsieur  le  cardinal,  depuis  que  je  suis  monté  sur  le  trône  et  que  je  porte 
au  front  la  première  couronne  du  monde,  j'ai  fait  de  la  philosophie  la  législatrice 
de  mon  empire.  L'Autriche  doit  par  elle  recevoir  une  nouvelle  forme,  l'autorité 
des  ulémas  sera  resteinte,  et  les  droits  du  souverain  rétablis  dans  leur  ancien 
éclat.  Il  est  indispensable  que  j'écarte  du  domaine  de  la  religion  certaines  choses 
qui  n'auraient  jamais  dû  en  faire  partie.  Comme  je  déteste  les  superstitions  et  les 
saducéens,  je  saurai  en  affranchir  mon  peuple;  à  cet  effet,  je  supprimerai  les  cou- 
vents et  je  congédierai  les  moines  on  je  les  soumettrai  aux  évêques  de  leurs  dio- 
cèses. On  me  dénoncera  à  Rome  comme  usurpateur  du  royaume  de  Dieu,  je  le 
sais,  on  criera  bien  haut  que  la  gloire  d'Israël  est  souillée,  on  s'irritera  surtout 
que  j'aie  entrepris  toutes  ces  choses  sans  l'approbation  du  serviteur  des  serviteurs 
de  Lieu. 

»  Voilà  cependant  à  quoi  nous  devons  la  décadence  de  l'esprit  humain...  Jamais 
les  serviteurs  de  l'autel  n'ont  voulu  consentir  à  ce  qu'un  gouvernement  les  relé- 
guât à  la  seule  place  qui  leur  convient,  et  ne  leur  laissât  d'autres  occupations 
que  la  méditation  de  l'Évangile;  ils  n'ont  jamais  compris  que  la  loi  civile  pût 
empêcher  les  lévites  d'usurper  le  monopole  de  la  raison  humaine.  Les  principes 
du  monachisme,  depuis  Pacôme  jusqu'à  nos  jours,  sont  entièrement  contraires 


380  JOSEPH    II. 

aux  lumières  de  la  raison,  le  respect  des  moines  pour  les  fondateurs  de  leur  ordre 
s'est  changé  en  idolâtrie,  et  nous  voyons  revivre  en  eux  ces  Israélites  qui  allaient 
à  Bethel  adorer  le  veau  d'or.  Cette  fausse  interprétation  de  la  religion  s'est 
répandue  dans  le  vulgaire,  qui  ne  connaît  plus  Dieu  et  attend  tout  des  saints  ! 

»  L'influence  des  évêques,  consolidée  par  moi,  détruira  bientôt  ces  fausses 
croyances;  je  donnerai  à  mon  peuple,  au  lieu  du  moine,  le  prêtre;  au  lieu  du 
roman  des  canonisations,  l'Évangile;  au  lieu  des  controverses,  la  morale.  J'aurai 
soin  que  le  nouvel  édifice  que  j'élèverai  pour  l'avenir  soit  durable  ;  mes  séminaires 
généraux  seront  des  pépinières  de  bons  prêtres,  et  les  curés  qui  en  sortiront  por- 
teront dans  le  monde  un  esprit  éclairé,  et  le  communiqueront  au  peuple  par  un 
sage  enseignement.  Ainsi,  dans  quelques  siècles,  il  y  aura  de  vrais  chrétiens; 
ainsi,  quand  j'aurai  accompli  mon  plan,  les  peuples  de  mon  empire  connaîtront 
suffisamment  leurs  devoirs  envers  Dieu,  envers  la  patrie  et  envers  le  prochain, 
et  nos  neveux  nous  béniront  un  jour  de  les  avoir  délivrés  de  la  tyrannie  de  Rome, 
et  d'avoir  ramené  les  prêtres  à  leurs  devoirs  en  soumettant  leur  avenir  au  Sei- 
gneur, mais  leur  présent  à  la  patrie.  » 

L'empereur  se  mit  à  l'œuvre  sans  retard.  La  monarchie  autrichienne  ne  comp- 
tait pas  moins  de  soixante-trois  mille  moines  dans  trois  mille  couvents.  On  sup- 
prima d'abord,  comme  entièrement  inutiles  à  la  société,  tous  les  solitaires,  tous 
les  ordres  mendiants,  tous  ceux  qui  menaient  une  vie  purement  contemplative, 
comme  les  chartreux  et  les  camaldules,  et  tous  les  ordres  de  femmes  :  carmélites, 
capucines,  bénédictines,  visilandines,  cistériciennes,  dominicaines,  prémontrées, 
paulines,  etc.,  à  l'exception  des  sœurs  d'Elisabeth,  qui  avaient  soin  des  malades, 
et  des  ursulines,  qui  instruisaient  les  filles  pauvres.  On  a  peut-être  injustement 
reproché  à  Joseph  II  de  s'être  montre  cruel  envers  les  moines  réformés.  Il  fit 
passer  les  biens  des  couvents  dans  la  caisse  de  la  religion,  et  les  revenus  furent 
divisés  en  trois  parts  :  la  première  fut  destinée  à  salarier  les  curés  des  paroisses 
nouvellement  créées,  la  seconde  dota  les  écoles  publiques,  et  la  troisième  assura 
aux  moines  chassés  de  leurs  couvents  une  pension  viagère;  cette  pension  fut  mo- 
dique, il  est  vrai,  et  de  nature  à  satisfaire  seulement  aux  premières  nécessités  de 
la  vie,  car  Joseph  ne  voulait  point  encourager  la  paresse,  et  les  moines,  en  ren- 
trant dans  la  vie  privée,  devaient  devenir  des  travailleurs,  non  des  rentiers.  Les 
biens  des  couvents,  sagement  régis  par  la  caisse  de  la  religion,  donnèrent  bientôt 
un  revenu  de  plus  de  deux  millions  de  florins,  et  l'empereur  put  réaliser  le  vœu 
qu'il  avait  formé  de  multiplier  tellement  les  paroisses,  qu'aucun  de  ses  sujets  ne 
fût  éloigné  de  plus  d'un  mille  de  son  église.  Une  portion  considérable  du  clergé 
allemand  appuya  ces  réformes  aussi  utiles  à  la  religion  qu'à  la  monarchie.  Le 
célèbre  livre  de  Hontheini  (Jusl.  Febronius)  sur  l'état  de  l'église  et  la  puissance 
légitime  du  pape  avait,  en  reproduisant  les  doctrines  gallicanes,  exercé  une  in- 
fluence profonde  et  salutaire  sur  les  esprits.  Cependant  une  autre  portion  du 
clergé,  excitée  par  le  fanatisme  et  l'intérêt  personnel,  éleva  de  si  bruyantes 
réclamations,  que  le  pape  s'en  émut,  et  crut  devoir  en  écrire  à  l'empereur;  mais 
son  intervention  fut  repoussée,  et  le  saint-siége,  accoutumé  à  parler  à  Vienne  en 
maître,  n'y  fut  pas  même  écoulé  à  titre  de  conseiller  et  d'ami.  Le  pape  se  résolut 
alors  à  une  démarche  qui  n'avait  pas  de  précédent  dans  l'histoire  de  la  chrétienté, 
et  qui  parut  à  ce  siècle  sceptique  l'aveu  implicite  de  la  déchéance  de  Rome.  Le 
15  décembre  1781,  il  écrivit  à  l'empereur  : 

«  Comme  nous  avons  appris  par  expérience  que  les  affaires  prennent  uue  mau- 


JOSEPH    II.  581 

vaise  tournure,  quand  elles  ne  sont  pas  traitées  de  la  bouche  à  la  bouche,  nous 
avons  résolu  de  nous  rendre  à  Vienne,  auprès  de  votre  majesté,  sans  nous 
laisser  arrêter  ni  par  la  longueur  et  les  difficultés  de  la  roule,  ni  par  notre  grand 
âge  et  notre  faiblesse,  car  ce  sera  pour  nous  une  grande  consolation  que  de 
causer  avec  votre  majesté,  et,  en  lui  montrant  toute  la  bienveillance  de  notre 
cœur,  de  l'amener  à  concilier  les  droits  de  sa  couronne  avec  les  intérêts  de 
l'église.  » 

L'empereur  répondit  par  la  lettre  suivante,  où  un  vif  mécontentement  perce 
sous  la  politesse  affectée  de  la  forme. 

«  Si  votre  sainteté  persiste  dans  le  dessein  de  venir  ici,  je  puis  l'assurer  qu'elle 
y  sera  reçue  avec  le  respect  et  la  vénération  dus  à  son  éminente  dignité,  mais  je 
dois  la  prévenir  que  les  objets  sur  lesquels  elle  voudrait  conférer  sont  si  bien 
décidés,  que  son  voyage  sera  absolument  inutile.  J'ai  pris  pour  guides  dans  cette 
affaire  la  raison  ,  l'équité,  l'humanité  et  la  religion;  avant  de  me  déterminer, 
quand  il  s'agit  d'objets  essentiels,  je  demande  l'avis  de  personnes  dont  la  sagesse, 
la  prudence  et  la  capacité  me  sont  connues,  et  leurs  conseiis  règlent  ma  résolu- 
tion. Rempli  de  respect  pour  votre  sainteté  ainsi  que  pour  le  saint-siége,  je  suis, 
avec  la  vénération  d'un  chrétien  qui  demande  votre  bénédiction  paternelle, 

»  Joseph.  » 

Le  pape  ne  renonça  cependant  pas  à  un  projet  qui  lui  semblait  éminemment 
profitable  aux  intérêts  du  saint-siége,  et  dont  son  éloquence  naturelle  lui  faisait 
espérer  le  succès.  Le  27  février  1782,  il  partit  du  Vatican  ,  après  avoir  révoqué 
par  un  bref  la  bulle  Ubi papa,  ibi  Roma,  aûn  que,  s'il  mourait  en  voyage,  le  con- 
clave pût  s'assembler  à  Rome. 

Le  voyage  du  pape  était  un  événement  politique  assez  considérable  pour  éveiller 
l'attention  des  cabinets.  La  cour  de  Rome,  menacée  de  perdre  à  la  fois  sa  domi- 
nation absolue  sur  le  clergé  et  son  prestige  sur  l'imagination  des  peuples,  se 
voyait  réduite  à  assiéger  de  ses  prévenances  cette  même  Autriche  qu'elle  avait 
si  longtemps  traitée  en  esclave.  Le  pape,  au  lieu  de  lancer  les  foudres  de  Sixte- 
Quint,  avait  recours  aux  supplications,  et  ce  résultat,  d'une  signification  si  précise, 
avait  été  amené  par  la  force  même  des  choses.  Depuis  Louis  XIV,  le  monde  avait 
fait  un  pas  immense  vers  un  avenir  qui  semblait  prochain,  et  qui  déjà  se  révélait 
aux  plus  hautes  intelligences.  Cependant  les  cabinets  de  l'Europe  n'avaient  pu 
voir  sans  un  mécontentement  assez  vif  les  premières  réformes  de  Joseph  II.  La 
prodigieuse  activité  de  son  esprit ,  sa  passion  pour  la  gloire ,  la  portée  de  ses 
desseins,  devaient  faire  naître  de  légitimes  alarmes  pour  la  paix  et  l'équilibre  du 
monde.  Frédéric  avait  montré  naguère  ce  que  pouvait  le  génie  d'un  souverain, 
même  avec  les  plus  faibles  ressources,  et  Joseph  pouvait  mettre  au  service  de  son 
ambition  la  puissance  d'un  grand  empire.  On  désirait  donc  ardemment  en  Europe 
le  succès  des  négociations  que  le  saint- père  allait  ouvrir  à  Vienne,  et  l'on  espérait 
que  le  jeune  empereur,  un  moment  séduit  par  de  brillantes  théories,  renoncerait 
sans  peine  à  son  entreprise  devant  une  intercession  aussi  flatteuse  pour  son  amour- 
propre.  C'était  mal  connaître  Joseph  II  que  de  le  croire  accessible  aux  séductions 
de  la  vanité;  l'indépendance  de  son  esprit  était  si  absolue,  qu'aucune  influence 
du  dehors  ne  pouvait  peser  sur  sa  résolution.  Il  résista  avec  une  respectueuse  fer- 
meté aux  conseils  et  aux  prières  du  souverain  pontife,  et  les  devoirs  de  l'hospita- 
lité ne  l'empêchèrent  jamais  de  manifester  hautement  son  opinion;  on  put  même 


582  josepb  ii. 

remarquer  quelquefois  dans  ses  procédés  une  légère  teinte  d'ironie.  Ainsi,  quand 
le  pape  arriva  à  Ferrare,  un  officier  hongrois  vint  lui  annoncer  que  l'empereur  son 
maître  avait  fait  préparer,  pour  recevoir  un  hôte  aussi  illustre,  l'appartement  même 
de  Marie-Thérèse.  Le  pape  fut  profondément  touché  de  cette  attenlion,  et  voulut 
récompenser  le  messager  en  lui  donnant  un  chapelet  bénit,  mais  le  messager  choisi 
par  l'empereur  était  protestant.  A  Gorilz,  un  détachement  des  gardes  vint  compli- 
menter sa  sainteté  à  son  entrée  sur  le  sol  autrichien,  et  tous  les  hommes  de  ce 
détachement,  sans  exception,  appartenaient  aux  communions  dissidentes.  Le  pape, 
étonné  de  ne  pas  voir  l'archevêque  de  Gorilz,  demanda  les  motifs  de  son  absence, 
et  il  apprit  avec  une  douloureuse  surprise  qu'un  ordre  de  l'empereur  venait  de 
mander  sur-le-champ  ce  prélat  à  Vienne  pour  se  justifier  d'avoir  fait  appel  à  la 
cour  de  Rome  contre  redit  de  tolérance.  L'intention  qui  avait  dicté  ces  différents 
actes  était  manifeste  ;  le  pape  cependant  continua  son  voyage  au  milieu  des  popu- 
lations pressées  sur  son  passage  pour  recevoir  ses  bénédictions  ou  toucher  la  frange 
de  ses  habits.  L'empereur  se  rendit  au-devant  de  lui  jusqu'à  Neufkirchen,  à  quel- 
ques milles  de  Vienne.  L'entrevue  des  deux  souverains  fut  cordiale,  et  ils  ren- 
trèrent côte  à  côte  dans  la  ville  des  Césars,  au  milieu  des  salves  d'artillerie,  du 
bruit  des  cloches  et  aux  acclamations  de  la  foule.  Le  concours  des  étrangers  venus 
de  tous  les  points  de  l'Europe  fut  si  grand  pendant  le  séjour  du  pape  à  Vienne, 
qu'il  y  provoqua  uue  sorte  de  famine,  et  l'exaltation  religieuse  du  peuple  ressem- 
blait à  une  sainte  extase,  dit  un  historien,  quand  le  pape,  dont  la  personne  était 
imposante,  paraissait  au  balcon  pour  distribuer  ses  bénédictions  aux  fidèles,  dans 
toute  la  pompe  éblouissante  de  son  costume,  la  tiare  au  front,  suivi  de  ses  cardi- 
naux vêtus  de  pourpre.  L'empereur  entoura  son  hôte  des  soins  les  plus  délicats  et 
les  plus  affectueux,  le  visitant  plusieurs  fois  par  jour,  et,  malgré  l'obstination  de 
Joseph  à  refuser  toute  concession,  Pie  VI  conçut  pour  lui  une  amitié  personnelle 
et  inaltérable  .  dont  il  lui  donna  une  preuve  éclatante  au  jour  de  l'adversité.  Le 
pape  officia  en  gronde  pompe  à  Saint-Étienne  le  jour  de  Pâques  ;  son  maître  des 
cérémonies,  qu'il  avait  amené  de  Rome,  prétendit  à  cette  occasion  que  le  siège  du 
pontife,  dans  le  chœur  de  l'église,  devait  être  plus  élevé  d'un  degré  que  celui  de 
l'empereur;  quand  Joseph  fut  informé  de  ces  ridicules  prétentions,  il  se  contenta 
de  faire  enlever  son  siège  et  de  ne  pas  paraître  à  la  cérémonie  ;  cet  éclat  ne  laissa 
plus  de  doute  dans  le  public  sur  le  mauvais  succès  des  négociations  ouvertes.  Le 
pape,  dans  une  longue  conférence  sur  les  intérêts  de  la  religion,  en  présence  des 
cardinaux  Hrzan,  Migazzi,  Marcucci,  Conterini,  et  du  prince  de  Kaunitz,  prononça 
un  long  et  savant  discours  où  il  déploya  toutes  les  ressources  de  sou  éloquence, 
entassant  à  l'appui  de  nombreuses  citations  du  droit  canonique.  L'empereur  ré- 
pondit aussitôt  :  «  Je  ne  suis  pas  théologien,  et  je  connais  trop  peu  le  droit  cano- 
nique pour  discuter  là-dessus;  mais  qu'il  plaise  à  votre  sainteté  de  me  remettre 
par  écrit  les  représentations  qu'elle  vient  de  me  faire,  afin  que  je  les  soumette  à 
la  vérification  de  mes  théologiens  ;  mon  chancelier  y  répondra  catégoriquement 
et  minutieusement,  et  je  prétends  même  les  faire  imprimer  pour  l'instruction  de 
mes  sujets.  » 

La  conduite  du  prince  de  Kaunitz  envers  le  pape  fut  presque  outrageante. 
Pie  VI  avait  fait  au  ministre  l'honneur  de  le  visiter  dans  son  hôtel;  il  fut  reçu 
avec  beaucoup  de  faste  et  d'apparat,  mais  M.  de  Kaunitz  avait  gardé  le  costume 
le  plus  négligé  de  son  intérieur,  et  quand  le  pape,  au  départ,  lui  donna  sa  main 
à  baiser,  le  prince  se  contenta  de  la  secouer  avec  une  bonhomie  affectée,  en 


joseph  ii.  385 

s'écriant  en  français  :  De  tout  mon  cœur!  de  tout  mon  cœur!...  Cependant  l'em- 
pressement de  la  foule  ne  diminuait  pas,  et  le  peuple  pénétrait  jusque  dans  les 
antichambres  du  pape  pour  baiser  sa  mule  qui  y  était  exposée.  M.  Ramsborn  ajoute 
que  le  pape  fit  porter  sa  pantoufle  à  domicile  chez  tous  les  grands  seigneurs,  ce 
qui  provoqua  de  trop  justes  railleries.  Le  pape  resta  un  mois  entier  à  Vienne,  et 
son  voyage  n'eut  de  résultats  utiles  ni  pour  l'église  ni  pour  l'empire.  Le  saint- 
siége  y  perdit  quelque  chose  de  sa  dignité,  et  l'empereur  trouva  dans  le  clergé 
une  résistance  plus  opiniâtre. 

Quand  Philippe  II  d'Espagne  entreprit  contre  l'esprit  provincial  celle  longue 
lutte  dont  M.  Mignet  a  raconté  avec  tant  de  charme  et  de  clarté  les  dramatiques 
incidents,  le  clergé  espagnol  et  l'inquisition  elle-même  vinrent  en  aide  au  pouvoir 
monarchique,  au  principe  de  la  centralisation.  Joseph  II,  en  entreprenant  une 
lutte  semblable,  trouva  dans  le  clergé  non  pas  un  auxiliaire,  mais  un  ennemi,  et 
l'influence  de  l'église,  qui  aurait  été  décisive  sur  le  mouvement  des  esprits  en 
Hongrie  et  aux  Pays-Bas,  si  elle  avait  secondé  les  intentions  de  l'empereur,  s'em- 
ploya au  contraire  à  les  paralyser.  C'est  que  Joseph  II  avait  porté  la  main  sur  les 
privilèges  du  clergé  et  substitué  l'action  directe,  immédiate,  la  surveillance  in- 
cessante et  sévère  de  l'état,  à  la  domination  ultramontaine,  beaucoup  moins 
incommode.  L'église,  en  Autriche  comme  ailleurs,  constituait  un  état  dans  l'état; 
elle  avait  d'immenses  richesses,  la  puissance  des  traditions,  du  nombre,  de  la 
discipline;  jalouse  à  l'excès  de  son  indépendance,  elle  disputait  pied  à  pied  le 
terrain  au  pouvoir  temporel.  Le  clergé  possédait  depuis  des  siècles  la  direction 
exclusive  des  esprits;  Joseph  II  comprit  que  celui  qui  est  maître  de  l'éducation 
est  maître  de  l'avenir,  et  le  premier  d'entre  les  souverains  il  fit  valoir  les  droits 
de  l'état  sur  l'enseignement  public,  et  les  exerça  en  entier,  sans  aucun  de  ces 
scrupules  dévotieux,  de  ces  tempéraments  et  de  ces  ménagements  hypocrites  que 
les  hommes  d'état  ressentent  si  volontiers  aujourd'hui.  Le  patronage  de  l'état 
s'exerça  sur  tous  les  degrés  de  l'éducation  et  sur  toutes  les  professions  sociales 
avec  la  même  sagesse  et  la  même  fermeté.  Une  partie  des  biens  des  couvents  sup- 
primés fut  consacrée  à  établir  des  écoles  normales  et  à  améliorer  celles  qui  existaient 
déjà.  Partout  où  se  trouvaient  dans  un  rayon  d'une  demi-lieue  quatre-vingt- 
dix  à  cent  enfants  en  âge  d'étudier,  on  établit  des  écoles  publiques  où  les  pau- 
vres furent  élevés  gratuitement.  Les  inspecteurs  de  chaque  cercle  devaient  faire  au 
gouvernement  un  rappon  détaillé  sur  l'état  des  écoles,  et  veiller  à  ce  que  les 
maîtres  ouvriers  ne  reçussent  aucun  apprenti  qui  n'eût  assisté  au  moins  deux  ans 
aux  cours  publics.  Les  parents  pauvres  qui  refusaient  d'envoyer  leurs  enfants  à 
l'école  devaient  être  rayés  de  la  liste  des  secours  aux  indigents.  Enfin  la  pater- 
nelle bienveillance  de  Joseph  II  fit  supprimer  dans  les  écoles  primaires  les  puni- 
tions corporelles  universellement  admises  jusqu'à  lui.  L'enseignement  secondaire 
reçut  une  organisation  nouvelle  en  harmonie  avec  le  progrès  des  lumières  et  le 
développement  de  la  civilisation.  Joseph  ordonna  que  l'étude  du  latin,  qui  durait 
neuf  ans  dans  les  collèges,  serait  abrégée  et  simplifiée;  il  voulut  qu'on  enseignât 
à  des  enfants  qui  devaient  vivre  à  Vienne  et  non  à  Rome  leur  langue  nationale, 
l'histoire  de  leur  pays  et  les  sciences  modernes.  L'empereur  pensait  à  former  des 
citoyens  utiles,  éclairés,  et  qui  n'auraient  pas  besoin,  en  entrant  dans  le  monde, 
de  recommencer  leur  éducation.  Il  régla  aussi  la  question  importante  et  délicate 
de  l'instruction  religieuse  dans  les  collèges,  et  il  ne  craignit  point  d'entrer  à  ce 
sujet  dans  les  plus  minutieux  détails.  Tous  les  dimanches,  après  la  messe,  les 


384  JOSEPH    II. 

élèves  devaient  entendre  la  lecture  des  Évangiles  dans  la  nouvelle  version  alle- 
mande publiée  par  ordre  de  l'empereur.  Un  catéchisme,  rédigé  d'après  les  in- 
structions de  Joseph  II,  exposait  à  ces  jeunes  intelligences  l'application  des  prin- 
cipes chrétiens  à  la  vie  sociale  et  politique.  Une  très-grande  liberté  fut  laissée  à 
l'enseignement  supérieur.  On  supprima  le  serment  sur  l'immaculée  conception, 
que  les  jésuites  avaient  rendu  obligatoire.  Les  professeurs  et  leurs  femmes  reçu- 
rent le  titre  de  herr  et  de  fraii,  ce  qui  n'était  pas  d'une  médiocre  importance  pour 
la  dignité  de  l'enseignement  dans  un  pays  aussi  formaliste  que  l'Autriche.  Les 
veuves  des  professeurs  eurent  droit  à  une  pension  honorable  et  suffisante.  Des  pro- 
fesseurs et  des  hommes  de  lettres  éclairés  furent  chargés  de  la  censure  des  livres 
que  les  ecclésiastiques  avaient  jusque-là  exercée  dans  un  esprit  intolérant  et 
exclusif.  Joseph  II  étendit  ses  réformes  à  l'enseignement  médical  et  chirurgical. 
11  donna  à  l'exercice  de  la  médecine  une  organisation  légale  plus  large  et  plus 
complète  que  celle  qui  existe  en  France.  Dans  chaque  cercle,  des  médecins  payés 
par  l'état  furent  chargés  de  veiller  aux  épidémies,  et  de  donner  aux  classes  indi- 
gentes des  secours  empressés  et  gratuits.  On  raconte  que  l'empereur,  visitant  un 
jour  un  hôpital,  entendit  quelques  vieux  soldats  se  plaindre  d'avoir  été  estropiés 
par  la  maladresse  d'un  chirurgien  improvisé  qui  avait  quitté  l'aiguille  pour 
prendre  la  lancette  ;  l'empereur  fit  venir  cet  homme,  l'interrogea,  et  s'étant  assuré 
de  son  ignorance  :  Qu'on  lui  donne  un  tambour,  s'écria-t-il  ;  avec  cet  instru- 
ment-là, du  moins,  il  ne  fera  de  mal  à  personne. 

L'activité  de  Joseph  II  tenait  du  prodige.  Pour  introduire  dans  les  lois  celle 
même  unité  qu'il  avait  introduite  dans  l'administration,  dans  les  finances,  dans 
l'enseignement,  il  conçut  et  exécuta  un  code  complet  et  national.  Malheureuse- 
ment cette  œuvre,  qui  eût  demandé  beaucoup  de  temps,  fut  en  quelque  sorte  im- 
provisée, et  les  principes  généreux  qui  lui  servaient  de  base  ne  reçurent  pas  tou- 
jours un  juste  développement  et  une  application  directe.  L'égalité  devant  la  loi  est 
posée  en  principe  par  Joseph  II,  mais  la  pratique  reconnaît  et  explique  de  nota- 
bles inégalités  entre  le  souverain  et  le  sujet,  l'homme  et  la  femme,  le  vieillard  et 
les  enfants,  le  tuteur  et  les  pupilles.  La  puissance  législative  et  executive  appar- 
tient au  souverain,  tous  les  sujets  sont  soumis  à  la  loi,  et  jouissent  sous  sa  protec- 
tion d'une  entière  liberté;  ils  sont  tous  capables  d'hériter  des  biens  mobiliers  ou 
immobiliers.  Par  une  disposition  très-remarquable,  les  enfants  naturels  héritent 
de  leurs  parents  restés  dans  le  célibat.  La  primogéniture  est  abolie,  le  divorce 
établi,  et  le  mariage  n'est  en  quelque  sorte  qu'un  contrat  civil.  Le  père  n'a  pas  la 
jouissance  du  bien  de  l'enfant;  il  est  tenu  de  l'administrer  et  d'en  rendre  compte 
comme  tuteur.  Cet  article  mettait  un  terme  à  la  puissance  paternelle  qui  s'exer- 
çait jusque-là  d'une  manière  absolue,  et  substituait  à  l'esprit  de  famille  le  véri- 
table esprit  social.  La  pénalité  trop  sévère  fut  adoucie,  les  délits  furent  divisés  en 
trois  classes  :  délits  contre  l'état,  contre  la  société,  et  contre  l'individu.  Cette 
classification,  très-logique  et  très-nette,  éclairait  la  marche  de  la  justice,  et  dans 
aucune  circonstance  le  juge  ne  devait,  même  sous  prétexte  d'équité,  se  départir 
du  texte  précis  de  la  loi.  Dans  les  cas  douteux,  le  souverain  décidait;  or,  comme  le 
code  avait  été  rédigé  avec  une  excessive  concision,  il  y  eut  souvent  nécessité  de 
l'expliquer  et  de  le  compléter  par  des  ordonnances.  Ce  premier  travail  a  servi  de 
base  au  code  actuel  de  l'Autriche,  promulgué  par  l'empereur  François.  Quelques 
panégyristes  ont  paru  croire  que  Joseph  II  avait  aboli  la  peine  de  mort,  c'est  une 
erreur  ;  il  a  seulement  restreint  le  nombre  des  cas  où  elle  était  applicable. 


JOSEPH    II.  585 

Pourtant  ce  n'était  là  que  la  moitié  de  son  œuvre.  L'empereur  veillait  sur 
les  intérêts  matériels  du  pays  avec  non  moins  de  sollicitude  que  sur  ses  inté- 
rêts intellectuels  et  moraux.  Dès  les  premiers  jours  de  son  règne,  il  voulut 
honorer  l'agriculture,  cette  mère  nourricière  des  nations,  et,  comme  l'empereur 
de  la  Chine,  il  mit  lui-même  la  main  à  la  charrue  et  ouvrit  un  sillon.  Un  monu- 
ment marque  la  place  où  s'accomplit  cet  acte,  qui  semble  d'une  affectation  un 
peu  puérile,  jugé  au  point  de  vue  français,  mais  dont  l'Allemagne  apprécia  la 
signification.  La  production  agricole  fut  partout  développée,  et  les  comités 
d'agriculture  institués  dans  chaque  province  devinrent,  dans  les  mains  du  gou- 
vernement, des  agents  actifs,  intelligents,  dévoués.  Ils  eurent  mission  de  surveiller 
et  de  perfectionner  la  culture,  fort  arriérée  dans  les  provinces,  de  distribuer  aux 
cultivateurs  de  meilleures  semences,  de  les  amener  à  supprimer  les  jachères  et 
à  varier  les  assolements.  Un  système  de  primes  favorisa  largement  la  plantation 
des  arbres  fruitiers,  et  l'amélioration  des  races  bovines  et  chevalines.  Enfin, 
grâce  à  l'influence  bienveillante  et  vraiment  fécondante  du  gouvernement,  une 
vie  nouvelle  circula  dans  les  campagnes;  avec  la  servitude  et  l'ignorance  dispa- 
rut aussi  la  misère.  Le  peuple  des  villes  excita  au  même  degré  l'attention  de 
l'empereur;  Joseph  avait  régénéré  l'agriculture,  il  créa  l'industrie  sur  des  bases 
larges  et  puissantes.  Le  gouvernement  fit  des  avances  considérables  aux  méca- 
niciens et  aux  négociants  ;  des  manufactures  de  coton,  de  laine,  de  glaces,  furent 
établies  sur  divers  points  de  l'empire,  et,  comme  l'industrie  naissante  n'aurait 
pu  soutenir  sur  les  marchés  la  concurrence  des  produits  étrangers,  l'empereur 
soumit  toutes  les  marchandises  du  dehors  à  un  droit  énorme  équivalant  à  une 
prohibition.  Les  douanes  provinciales  supprimées,  toutes  les  parties  de  l'empire 
purent  échanger  librement  leurs  produits.  Des  routes  nouvelles  furent  ouvertes, 
des  canaux  furent  creusés.  Le  commerce  intérieur  prit,  en  quelques  années,  un 
développement  prodigieux,  et  les  revenus  de  l'état  s'élevèrent  dans  une  propor- 
tion considérable  et  toujours  croissante.  Pour  faciliter  le  commerce  extérieur, 
l'empereur  fit  creuser  le  port  de  Carlo-Pago,  sur  la  côte  de  Dalmatie;  Fiume  et 
Trieste  furent  déclarés  ports  francs.  Cette  dernière  ville  doit  sa  grandeur  à 
Joseph  II,  qui  fit  d'une  misérable  bourgade  la  rivale  de  Venise.  Enfin,  après  une 
longue  et  habile  négociation,  terminée  en  1784,  l'empereur  obtint  de  la  Porte  la 
libre  navigation  du  Danube  et  de  la  mer  Noire  jusqu'aux  Dardanelles.  Les  pro- 
duits nombreux  de  la  Hongrie,  qui  manquaient  de  débouchés,  purent  alors  s'écouler 
par  cette  voie,  et  en  1786  vingt  navires  autrichiens  chargés  de  blé  descendirent 
le  Danube  pour  la  première  fois,  et  mirent  en  communication  directe  Bude  et 
Marseille.  L'empereur  accorda  à  une  compagnie  italienne  des  primes  considéra- 
bles pour  tous  les  grains  qu'elle  tirerait  de  la  Hongrie. 

Le  cabinet  anglais  éleva  des  réclamations  intéressées  sur  les  mesures  de  prohi- 
bition qui  frappaient  surtout  son  commerce,  et  l'historien  Coxe,  dans  sa  vie  de 
Joseph  II,  semble  avoir  conservé,  en  traitant  ce  sujet,  toute  l'aigreur  des  rancunes 
nationales.  Quelles  que  soient  les  doctrines  économiques  aujourd'hui  en  faveur, 
je  pense  qu'il  serait  difficile  de  ne  pas  approuver  cette  protection  absolue  accordée 
par  Joseph  II  à  l'industrie  autrichienne,  car  il  s'agissait  avant  tout  de  développer 
la  production  nationale  et  d'assurer  è  l'état  des  revenus  proportionnés  à  sa  puis- 
sance et  à  sa  grandeur.  La  question  s'agrandit  encore  au  point  de  vue  politique, 
et  c'est  ce  qui  a  échappé  complètement  à  la  sagacité  de  l'historien  anglais.  La 
monarchie  autrichienne,  comme  la  plupart  des  états  de  l'Europe  au  dernier 
TOME  iv.  26 


386  josepb  ii. 

siècle,  reposait  sur  le  privilège,  c'est=à-dire  sur  l'aristocratie  et  sur  les  diètes 
provinciales.  Joseph,  ayant  supprimé  les  privilèges  de  la  noblesse  et  du  clergé 
pour  y  substituer  l'égalité  devant  la  loi,  et  les  assemblées  provinciales  pour  éta- 
blir l'unité  de  l'empire,  devait  donner  à  l'état  un  nouveau  point  d'appui,  et  pré- 
parer l'avènement  des  classes  moyennes,  qu'Aristote  appelait  autrefois  la  véritable 
base  des  gouvernements,  et  que  Sieyès  allait  appeler  bientôt  la  nation.  Le  rôle 
politique  de  ces  classes  n'était  pas  un  fait  nouveau,  comme  le  croient  quelques 
esprits  superficiels.  La  bourgeoisie  était  déjà  un  des  éléments  constitutifs  du  saint- 
empire;  il  y  avait  dans  la  diète  un  collège  des  villes  qui  marchait  de  pair  avec  le 
collège  des  électeurs  et  celui  des  princes.  Les  marchands  d'Augsbourg,  les  éche- 
vins  de  Francfort,  exerçaient  leurs  droits  souverains  aussi  pleinement,  aussi  légi- 
timement que  les  Hohenzollern  ou  les  Habsbourg.  Dans  le  vieux  monde  féodal, 
l'aristocratie  de  fortune  vivait  déjà  à  côté  de  l'aristocratie  de  naissance,  l'élec- 
tion à  côté  de  l'hérédité;  mais  en  Autriche  les  classes  moyennes,  pauvres  et  igno- 
rantes, ne  pouvaient  s'élever  tout  à  coup  à  un  rôle  politique.  Joseph  II  prépara 
leur  grandeur  future  nécessaire  à  l'affermissement  de  son  œuvre  :  il  monopolisa 
l'éducation  pour  les  éclairer;  il  protégea  exclusivement  l'industrie  et  le  commerce 
pour  les  enrichir  et  les  rendre  prépondérantes. 

Ainsi  Joseph  II,  méconnu  de  ses  contemporains,  poursuivait  sa  mission  avec 
un  courage  calme  et  une  pleine  confiance  dans  l'avenir.  Malheureusement  il  eut 
le  tort  de  s'abuser  sur  ses  moyens  d'action  ;  il  compta  vainement  sur  le  concours 
intelligent  et  dévoué  de  son  administration.  Une  lettre  écrite  par  lui  au  chef  du 
personnel  d'état  en  1783  explique  parfaitement  la  nature  des  obtacles  qu'on  lui 
suscitait  sans  cesse,  et  contient  des  conseils  qu'il  ne  serait  pas  inutile  de  méditer 
aujourd'hui.  «  Trois  ans  se  sont  écoulés  depuis  que  j'ai  entrepris  l'administration 
de  l'état.  J'ai  pendant  ce  temps  fait  connaître  suffisamment  mes  principes,  mes 
sentiments  et  mes  projets,  avec  beaucoup  de  détails,  de  lenteur  et  de  fatigue.  Je 
ne  me  suis  pas  contenté  de  donner  des  ordres,  je  les  ai  expliqués  et  développés. 
On  ne  doit  se  proposer  dans  tout  ce  que  l'on  entreprend  que  l'intérêt  général,  ou 
du  moins  le  bien  du  plus  grand  nombre.  Celui  qui  n'a  pas  d'amour  pour  le  ser- 
vice de  son  pays  et  de  ses  concitoyens,  celui  qui  ne  se  sent  pas  enflammé  de  zèle 
à  l'idée  de  faire  du  bien,  d'être  utile  aux  autres,  celui-là  n'est  pas  fait  pour  le 
service  public  et  n'est  pas  digne  de  porter  un  titre  honorable.  L'intérêt  person- 
nel est  la  ruine  du  service  public,  le  vice  le  plus  impardonnable  chez  un  employé 
de  l'état;  l'intérêt  personnel  ne  consiste  pas  seulement  à  se  laisser  corrompre, 
mais  encore  à  céder  à  des  considérations  particulières  qui  obscurcissent  la  vérité. 
Un  inférieur  qui  agit  ainsi  trahit  ses  devoirs;  un  supérieur  qui  l'autorise  ou  le 
tolère  trahit  ses  serments.  Celui  qui  sert  l'état  doit  faire  abstraction  de  lui-même; 
aucune  considération  particulière,  aucune  affaire  personnelle,  aucun  intérêt  acces- 
soire, ne  doivent  le  distraire  de  son  occupation  principale  ;  aucun  débat  d'auto- 
rité, aucune  question  de  cérémonial,  ne  doivent  le  détourner  de  son  but  essen- 
tiel, qui  est  de  faire  le  bien.  Sous  quelque  forme  que  les  affaires  se  présentent, 
bottées  ou  non,  bien  ou  mal  peignées,  cela  doit  être  égal  à  un  homme  raison- 
nable   Les  provinces  de  la  monarchie  ne  formant  qu'un  tout  et  n'ayant  qu'un 

seul  et  même  intérêt,  toutes  ces  rivalités  et  ces  privilèges  qui  d'une  province  à 
l'autre  ont  causé  jusqu'ici  tant  de  griffonnage  inutile  doivent  cesser  désormais. 
La  nationalité,  la  religion,  ne  doivent  établir  aucune  différence  entre  mes  sujets... 
Tels  sont  mes  principes,  et  je  pourrais  peut-être  vous  citer  ma  conduite  pour 


joseph  ii.  387 

exemple.  »  De  longs  règlements  développés  avec  soin  dans  cette  lettre  attaquaient 
dans  sa  source  même  un  mal  qui  n'a  que  trop  envahi  les  sociétés  modernes.  L'in- 
térêt personnel  est  le  vice  des  pays  libres. 

Cependant  Joseph  ne  négligeait  pas  les  intérêts  de  la  politique  extérieure.  Je 
passe  sous  silence  quelques  événements  d'une  importance  secondaire  et  momen- 
tanée, tels  que  les  différends  sur  la  navigation  de  l'Escaut  et  la  suppression  du 
traité  des  barrières;  mais  en  1785  éclata  un  projet  nourri  de  longue  main,  qui 
devait  assurer  à  l'Autriche  par  des  moyens  pacifiques  un  résultat  qu'elle  avait 
vainement  poursuivi  sur  tous  les  champs  de  bataille.  Les  négociations  relatives 
à  l'échange  de  la  Bavière  furent  conduites  avec  une  grande  habileté  par  le  prince 
de  Kaunitz,  ce  diplomate  émiueni  dont  la  finesse,  la  discrétion  et  ia  longue  auto- 
rité semblent  revivre  aujourd'hui  en  Autriche.  L'empereur  était  secrètement  con- 
venu avec  l'électeur  de  Bavière,  Charles-Théodore,  d'un  échange  des  Pays-Bas 
autrichiens  contre  la  Bavière  et  le  Palatinat.  Il  n'est  pas  besoin  de  faire  ressortir 
les  immenses  avantages  que  cet  échange  promettait  à  l'Autriche.  La  Bavière,  riche, 
fertile,  industrieuse,  s'enclavait  naturellement  entre  les  étals  héréditaires,  les 
fiefs  de  Souabe  et  la  Bohême.  Dès  lors  l'Autriche  devenait  aussi  compacte  que  la 
France,  l'élément  germanique  étouffait  sans  peine  les  nationalités  éparses  sur  les 
frontières  de  ce  vaste  empire,  et  l'unité  politique  s'établissait  en  même  temps 
que  l'unité  géographique.  L'Autriche,  devant  cette  riche  compensation,  abandon- 
nait sans  peine  les  Pays-Bas.  qui  servaient  depuis  ti  longtemps  de  champ  de 
bataille  à  l'Europe,  et  où  l'esprit  turbulent  des  communes  de  Flandre  semblait 
revivre  encore  pour  entraver  la  libre  marche  de  l'administration.  Les  reformes  de 
Joseph  II  éveillaient  aux  Pays-Bas,  dans  la  masse  des  populations  et  dans  le 
clergé,  une  insurmontable  répugnance,  et  ce  mouvement  des  esprits  pouvait  ame- 
ner une  révolution,  le  jour  où  la  grasse  terre  de  Flandre  produirait  un  nouvel 
Artevelde.  Joseph  avait  fait  à  l'électeur  de  Bavière  de  magnifiques  conditions;  les 
Pays-Bas  devaient  être  érigés  pour  lui  en  royaume  de  Bourgogne  ou  d'Austrasie  ; 
il  conserverait  toutes  ses  voix  à  la  diète,  et  recevrait  un  million  et  demi  de  guldeus 
pour  lui  et  un  million  pour  son  héritier,  le  duc  de  Deux-Ponts;  Joseph  s'était 
assuré  la  neutralité  de  la  France  et  de  l'Angleterre;  on  a  même  dit,  mais  sans 
aucune  certitude,  qu'il  avait  promis  à  la  France,  pour  la  gagner  à  sa  cause,  la 
cession  de  ÎHamur  et  de  Luxembourg.  La  Bussie  devait  appuyer  ce  projet  de  toute 
son  autorité,  et  son  ambassadeur,  le  général  Romanzoff,  fut  chargé,  en  février  1 78o, 
d'obtenir  le  consentement  nécessaire  du  duc  de  Deux-Ponts,  héritier  de  l'électeur 
de  Bavière.  Jusque-là  la  négociation  avait  été  conduite  avec  tant  de  sagesse  et  de 
discrétion,  qu'il  n'en  avait  rien  transpiré  au  dehors.  Le  duc  de  Deux-Ponts  refusa 
formellement  son  assentiment.  En  vain  l'ambassadeur  de  Russie  passa-t-il  des 
prières  aux  menaces,  déclarant  au  duc  que  l'échange  aurait  lieu,  qu'il  y  consentît 
ou  non,  de  gré  ou  de  force  :  l'héritier  de  Bavière  resta  inébranlable  et  avertit 
sur-le-champ  Frédéric.  Le  roi  de  Prusse,  qui  avait  déjà  un  pied  dans  la  tombe, 
sembla  retrouver  en  cette  occasion  toute  l'activité  de  sa  jeunesse.  La  négociation 
tomba  d'elle-même  dès  qu'elle  fut  traînée  au  grand  jour,  et  Frédéric  tira  un  parti 
merveilleux  de  la  situation  fausse  où  cet  échec  plaçait  l'Autriche.  Il  se  posa  comme 
le  champion  et  le  garant  des  droits  de  l'empire,  et,  pour  opposer  une  digue  aux 
envahissements  de  l'Autriche,  il  organisa  cette  formidable  ligne  des  princes  qui 
réunit  en  faisceau  entre  les  mains  du  roi  de  Prusse  toutes  les  forces  de  l'Allemagne 
du  nord.  De  ce  jour,  il  y  eut  deux  Allemagnes,  l'une  groupée  autour  de  la  Prusse, 


388  joseph  ii. 

l'autre  fidèle  à  la  vieille  suprématie  autrichienne;  de  ce  jour,  Berlin  représenta 
aux  yeux  du  monde  les  intérêts  de  l'avenir,  comme  Vienne  représentait  les  tradi- 
tions du  passé.  La  ligue  des  princes  fut  pour  la  Prusse  d'alors  ce  qu'est  le  Zollvc- 
rein  pour  la  Prusse  d'aujourd'hui,  un  moyen  direct  d'influence  et  de  domination 
sur  les  idées  et  sur  les  intérêts,  plus  utile  à  sa  grandeur  que  les  victoires  de  Fré- 
déric ou  de  Bliicher.  Le  grand  roi,  après  avoir  tracé  autour  de  ses  états  cette 
ligne  de  défense  désormais  infranchissable,  put  descendre  confiant  et  satisfait 
dans  les  caveaux  de  Potsdam. 

Joseph  resta  humilié  de  cet  échec  imprévu,  et  le  mécontentement  des  Pays-Bas 
se  changea  dès  lois  en  une  animosité  profonde.  Cependant,  à  celte  même  heure, 
la  révolte  ensanglantait  une  autre  partie  de  ce  vaste  empire.  Ce  peuple  hongrois 
qui  avait  sauvé  le  trône  de  Marie-Thérèse  par  son  héroïque  dévouement  s'armait 
contre  les  réformes  de  Joseph  II.  L'empereur  venait  d'établir  dans  ses  états  la 
conscription  militaire;  ce  fut  le  signal  de  la  révolte  en  Hongrie,  comme  plus  tard 
en  Vendée.  L'irritation  datait  de  loin  ;  Joseph  II  avait  refusé  de  prêter  le  serment 
du  roi  André,  qui  consacrait  les  privilèges  nationaux  de  la  Hongrie,  et,  pour 
réaliser  l'unité  de  son  empire,  il  avait  brusquement  dissous  les  représentations 
provinciales   et  la  diète.  Enfin,  au  risque  de  froisser  de  respectables  susceptibi- 
lités, d'honorables  traditions,  il  avait  fait  enlever  de  Presbourg  et  transporter  à 
Vienne  la  couronne  sacrée,  antique  palladium  de  la  nationalité  hongroise.  Cette 
héroïque  et  turbulente  noblesse,  qui  depuis  trois  cents  ans  servait  de  rempart  à 
l'Europe  contre  l'invasion  turque,  habituée  à  l'indépendance  aventureuse  des 
frontières  et  aux  tumultueuses  agitations  de  la  diète,  fut  dépouillée  tout  à  coup, 
et  sans  aucun  dédommagement  appréciable  pour  elle,  de  ses  antiques  privilèges, 
achetés  par  tant  de  sacrifices,   consacrés  par  tant  de  victoires,  et  se  vit  ainsi 
réduite  à  la  vie  calme  et  passive  du  bourgeois  allemand.  Sa  fierté  se  révolta,  et 
peut-être  un  Ragotsky  se  fût  encore  élevé  de  son  sein,  si  l'empereur  n'eût  fait 
appel  à  sa  loyauté  et  à  son  courage  en  annonçant  une  guerre  prochaine  et  déci- 
sive contre  la  Turquie  ;  mais  la  révolte  comprimée  dans  la  noblesse  éclata  avec 
une  violence  subite  parmi  les  classes  pauvres,  qui,  dès  longtemps  façonnées  à 
l'esclavage  et  en  quelque  sorte  à  la  misère,  n'avaient  vu  qu'une  innovation  incom- 
mode dans  les  réformes  de  l'empereur,  et  même  dans  l'abolition  de  la  servitude 
corporelle.  Les  paysans  étaient  plies  dès  l'enfance  à  ce  joug  héréditaire,  et  les 
brusques  changements  apportés  à  leur  position,  en  les  arrachant  à  leur  engour- 
dissement, à  leur  insensibilité  brutale,  n'éveillaient  d'abord  en  eux  qu'une  sen- 
sation de  douleur.  La  conscription  militaire  avait  répandu  dans  tout  le  pays  une 
terreur  panique;  le  peuple  exaspéré  courut  aux  armes.  Ce  fut  une  jacquerie 
aveugle,  impitoyable,  une  soif  de  sang  assouvie  à  longs  traits,  guerre  aux  châ- 
teaux et  aux  villes,  incendie,  pillage,  massacre,  viol,  tous  les  excès  d'une  popu- 
lace abrutie  et  dégradée,  mais  conservant  encore  l'énergie  des  natures  primitives. 
Dans  les  premiers  jours  de  la  révolte,  deux  cent  soixante-quatre  châteaux  furent 
brûlés,  cent  vingt  gentilshommes  égorgés,  et  seize  mille  furieux  se  répandirent 
dans  les  campagnes,  écrasant  sous  l'impulsion  de  leur  masse  aveugle  toutes  les 
forces  qu'on  leur  opposait.  L'empereur  promit  en  vain  l'amnistie  à  ceux  qui  se 
repentiraient  ;  la  révolte  devenait  tous  les  jours  plus  formidable,  plus  sangui- 
naire, car  elle  avait  trouvé  un  chef  digne  d'elle.  Ce  fut  un  certain  Nicolas  Urz, 
surnommé  Horjah,  qui,  par  la  puissance  de  son  caractère,  parvint  à  dominer,  à 
discipliner  ces  hordes  sauvages.  Il  y  avait  dans  ce  paysan  l'étoffe  d'un  grand 


JOSEPH    II.  589 

homme  :  sa  ruse  et  sa  pénétration  égalaient  son  audace  ;  il  grandit  avec  sa  posi- 
tion, ses  idées  se  développèrent  avec  sa  fortune,  et  il  comprit  si  bien  cette  guerre 
de  partisans,  qu'il  put  tenir  tête  pendant  plusieurs  mois  à  trois  habiles  généraux, 
tantôt  les  fatiguant  dans  d'inutiles  poursuites,  tantôt  les  surprenant  par  de 
brusques  retours,  présent  partout  et  partout  insaisissable.  Le  gouvernement  au- 
trichien jugea  cet  homme  si  dangereux,  qu'il  eut  recours  aux  négociations, 
désespérant  de  le  vaincre.  Dans  un  mouvement  d'orgueil  insensé,  Horjah,  traitant 
d'égal  à  égal  avec  l'empereur,  envoya  aux  Autrichiens  l'ultimatum  suivant  :  «  La 
noblesse  serait  abolie,  les  gentilshommes  abandonneraient  leurs  biens,  qui  seraient 
partagés  entre  les  paysans.  Ceux  d'entre  les  gentilshommes  qui  renonceraient  à 
leur  noblesse,  et  abjureraient  le  catholicisme  pour  embrasser  la  religion  grecque, 
obtiendraient  paix  et  liberté.  L'impôt  serait  également  réparti  sur  toutes  les  classes 
de  citoyens.  Enfin  le  peuple  magyare  devait  reconnaître  Horjah  pour  son  capi- 
taine général  jusqu'à  la  libre  élection  d'un  roi  choisi  par  les  représentants  de  la 
nation.  » 

On  repoussa  ces  conditions  inadmissibles,  et  Horjah,  attaqué  par  de  nouvelles 
armées,  se  rejeta  sur  la  Transylvanie.  Il  portait  alors  le  nom  de  capitaine  et  haut 
administrateur  du  comtat  d'Huniade,  duc  de  Chrysialis  et  roi  de  Davie;  mais  sa 
fortune  l'abandonna  bientôt,  et  la  trahison  le  livra  aux  mains  des  Autrichiens. 
La  figure  de  ce  démocrate  hongrois,  qui  sort  tout  à  coup  de  l'ombre,  lutte  pen- 
dant quelques  instants  avec  l'empereur  d'Allemagne,  et,  après  avoir  rêvé  un 
trône,  s'en  va  mourir  sur  la  roue  à  l'angle  d'un  chemin,  n'est  pas  indigne  de 
l'histoire,  car  elle  personnifie  tout  un  peuple.  Le  génie  magyare  s'était  incarné 
dans  Horjah  avec  son  indomptable  énergie,  sa  fière  indépendance  et  ses  vastes, 
mais  confuses  espérances.  Cette  nationalité  hongroise  est  si  vivace,  qu'elle  a  résisté 
à  tous  les  efforts  de  la  politique  autrichienne;  elle  se  réveille  aujourd'hui,  plus 
puissante,  plus  jeune  que  jamais,  et  prépare  au  successeur  de  M.  de  Metternich 
de  sérieux  embarras. 

Joseph  H,  je  l'ai  déjà  dit,  avait  laissé  entrevoir  à  la  noblesse  hongroise  une 
guerre  prochaine  avec  la  Turquie;  obligé  de  renoncer  pour  jamais  à  la  Bavière, 
il  voulait  réparer  cet  échec  de  sa  politique  par  la  conquête  des  provinces  danu- 
biennes, et,  en  mai  1787,  il  conclut  avec  l'impératrice  de  Russie  une  alliance 
offensive  pour  la  conquête  et  le  démembrement  de  la  Turquie  d'Europe,  pen- 
dant ce  merveilleux  voyage  de  Kherson  que  M.  de  Ségur  a  décrit  avec  tant  de 
charme.  Ainsi,  derrière  les  fêtes  splendides,  les  féeriques  créations  de  Potemkin, 
qui  improvisait  des  flottes,  des  villes  et  des  populations  de  parade  sur  le  passage 
de  sa  souveraine,  se  cachaient  de  grands  desseins,  de  formidables  préparatifs. 
Les  cabinets  de  l'Europe  n'eurent  que  de  vagues  soupçons  de  cette  alliance  qui 
devait  changer  les  conditions  de  l'équilibre  du  monde,  et  ils  ne  virent  qu'une 
jactance  tartare  dans  l'inscription  gravée  sur  la  porte  de  Kherson  :  C'est  ici  le 
chemin  de  Constantinoplc .  L'ouverture  de  la  campagne  fut  fixée  à  l'année  sui- 
vante; chacune  des  deux  puissances  promit  de  mettre  en  ligne  deux  cent  mille 
soldats.  Joseph  partit  en  toute  hâte  pour  organiser  son  armée;  une  autre  cause 
rendait  d'ailleurs  sa  présence  à  Vienne  indispensable,  les  Pays-Bas  étaient  en 
feu.  Les  communes  de  Flandre,  soulevées  pour  la  défense  des  privilèges  de  la 
joyeuse  entrée,  avaient  trouvé  leur  Artevelde  dans  l'avocat  Van-der-Noth.  Le  car- 
dinal de  Frankenberg,  archevêque  de  Malines,  et  le  duc  d'Aremberg  assurèrent 
à  la  révolte,  qui  devenait  une  révolution,  l'appui  du  clergé  et  de  la  noblesse. 


390  JOSEPH    II. 

Après  de  longues  hésitations  et  de  brusques  contre-ordres,  l'empereur  se  résolut 
à  faire  les  plus  larges  concessions  ;  mais  l'heure  des  transactions  était  passée, 
le  flot  des  idées  débordées  devait  suivre  son  cours  et  prendre  son  niveau.  Joseph 
reçut  cette  réponse  solennelle  des  révolutions  accomplies  :  Il  est  trop  tard! 
Les  états,  assemblés  à  Bruxelles,  établirent  un  congrès  souverain  et  constituèrent 
la  république  des  Étals-Unis  Belgiques,  dont  l'archevêque  de  Malines  devint  le 
président,  Van-der-Noth  le  premier  ministre,  et  Van-der-Meersh  le  généralissime. 
Les  cabinets  européens  vireut  avec  une  satisfaction  secrète  le  mouvement  dont  je 
viens  d'indiquer  les  résumais  en  anticipant  de  quelques  années  sur  les  événements. 
Les  rois,  qui  redoutaient  la  puissance  de  Joseph  et  détestaient  ses  réformes, 
acceptèrent  la  révolution  comme  un  double  échec  pour  son  autorité  envahissante 
et  pour  ses  plans  subversifs.  Seul, le  pape  intervint  en  faveur  de  l'autorité  impériale 
par  un  bref  vraiment  évangélique  adressé  au  clergé  flamand;  mais  la  voix  du 
chef  de  l'église  fut  dédaigneusement  repoussée  par  ce  peuple  qui  se  révoltait  pour 
défendre  un  séminaire. 

L'empereur,  cruellement  blessé  de  l'ingratitude  de  ses  sujets,  ne  devait  pas 
voir  se  consommer  la  perte  des  Pays-Bas.  Chacune  des  phases  de  la  révolte,  en 
déchirant  son  cœur,  semblait  épuiser  en  lui  les  sources  de  la  vie.  De  toutes 
parts,  les  obstacles  s'entassaient  sous  ses  pas  ;  ses  ennemis  étaient  ardents,  nom- 
breux, insaisissables,  et  il  cherchait  en  vain  autour  de  lui  une  sympathie,  une 
amitié.  Kaunitz,  qui  voyait  baisser  la  puissance  et  la  vie  de  son  maître,  s'enve- 
loppait dans  une  réserve  respectueuse;  il  n'avait  jamais  approuvé  les  réformes 
de  Joseph  II,  même  en  les  faisant  exécuter,  et  il  prévoyait  bien  que  Léopold  de 
Toscane  renverserait  l'œuvre  de  son  frère  le  jour  de  son  avènement.  Joseph, 
découragé,  lui  écrivait  :  «  Lorsqu'un  Néron  ou  un  Denis  de  Syracuse  ont  agi  en 
despotes  cruels,  impitoyables;  lorsque  d'autres  princes,  abusant  de  la  puissance 
que  le  sort  leur  avait  confiée,  n'ont  songé  qu'à  satisfaire  leurs  passions,  ils 
devaient  s'attendre  à  rencontrer  des  obstacles  à  leur  volonté  et  une  légitime 
résistance  ;  mais  moi,  je  me  suis  constamment  occupé  à  vaincre  les  préjugés  qui 
assiègent  mes  états,  à  gagner  la  confiance  de  mon  peuple,  n'épargnant  ni  peine, 
ni  fatigue,  ni  tourments,  réfléchissant  mûrement  sur  les  moyens  que  j'employais, 
et  cependant  je  trouve  partout  des  obstacles,  même  chez  ceux  sur  qui  je  croyais 
pouvoir  le  plus  compter.  Comme  souverain,  je  ne  mérite  pas  la  défiance  de  mes 
sujets.  Si  les  devoirs  de  mon  rang  ne  m'étaient  pas  connus,  si  je  n'étais  pas 
moralement  persuadé  que  je  suis  destiné  par  la  Providence  à  porter  avec  la  cou- 
ronne le  fardeau  des  devoirs  qui  y  sont  attachés,  mon  mécontentement  me  por- 
terait à  désirer  la  fin  de  ma  vie.  La  mort  me  semble  le  seul  moyen  d'éviter  de 
voir  ce  que  m'annoncent  des  pressentiments  trop  réels  basés  sur  les  faits  actuels, 
mais  je  connais  mon  cœur.  Intimement  persuadé  de  l'intégrité  de  mes  vues,  j'es- 
père que,  lorsque  j'aurai  cessé  d'exister,  la  postérité,  plus  équitable,  plus  impar- 
tiale, appréciera  tout  ce  que  j'ai  fait  pour  mon  peuple  avant  de  me  juger.  » 

Joseph  chercha  une  diversion  à  sa  douleur,  en  se  consacrant  tout  entier  aux 
formidables  préparatifs  de  la  guerre  prochaine;  Lascy  avait  conçu  le  plan  de 
campagne,  qui  consistait  à  former  un  immense  cordon  militaire  s'étendant  de  la 
Gallicie  à  la  mer  Adriatique,  pour  aller  se  renouer  avec  l'armée  russe  autour  de 
la  forteresse  de  Choczim.  L'empereur  devait  conduire  en  personne  l'armée  prin- 
cipale qui  opérerait  sur  le  Danube  et  sur  la  Save.  On  forma  cinq  autres  corps 
détachés   pour  couvrir  la   Bukowine,   la  Transylvanie,   le  Banat,  l'Esclavonie 


JOSEPH    II.  591 

et  la  Croatie.  L'effectif  des  six  corps  d'armée  était  de  245,000  hommes  avec 
36,000  chevaux  et  898  pièces  de  tout  calibre.  Le  corps  principal  s'élevait  à 
125.000  hommes  avec  20,000  chevaux.  Joseph,  avec  d'aussi  puissants  moyens 
d'action,  se  promettait  les  plus  magnifiques  résultats,  et  pourtant  toutes  ses 
illusions  furent  cruellement  dissipées.  Une  attaque  imprévue  du  roi  de  Suède,  en 
Finlande,  paralysa  l'action  de  l'armée  russe  du  Danube,  et  le  grand-vizir  Jous- 
souf-Pacha,  se  jetant  avec  audnce  sur  les  lignes  autrichiennes  trop  étendues,  en 
rompit  le  réseau,  ravagea  la  basse  Hongrie,  et,  tombant  à  l'improviste  sur  les  der- 
rières du  corps  principal  commandé  par  l'empereur,  1  obligea  à  une  retraite  pré- 
cipitée qui  ressemblait  beaucoup  à  une  déroute. 

Joseph  II  ne  sut  déployer  dans  cette  campagne  qu'une  prodigieuse  activité  et 
un  brillant  courage,  exposant  sa  couronne  d'empereur  comme  un  bonnet  de 
grenadier,  disaient  les  soldats;  mais  on  ne  reconnut  en  lui  aucune  des  qualités 
du  général  :  il  manquait  de  sang-froid  et  de  résolution,  son  esprit  n'avait  pas  ces 
ressources  inattendues  qui  réparent  un  désastre,  et  ces  hardiesses  qui,  venues 
à  propos,  décident  les  grandes  victoires.  Il  ne  sut  pas  inspirer  à  ses  troupes  la  con- 
fiance, qui  est  la  première  condition  du  succès;  aussi  l'armée  autrichienne,  quoique 
supérieure  en  nombre  à  ses  audacieux  ennemis,  fut-elle  démoralisée  au  premier 
échec  ;  l'empereur  lui-même  s'exagéra  la  grandeur  du  péril ,  et,  après  la  déroute  de 
Lugosh,  il  adressa  à  ses  troupes  celte  proclamation  désespérée  :  «  Soldats!  ne  voyez 
clans  les  Turcs  que  des  bêtes  féroces  qu'il  faut  détruire.  Souvenez-vous,  enfants,  que, 
de  quelque  côté  que  vous  tourniez  vos  pas  dans  cette  contrée,  vous  foulez  les  restes 
des  musulmans  tombés  jadis  sous  les  coups  de  vos  pères.  Le  sort  de  l'empire  est  en- 
tre vos  mains,  votre  empereur  marche  à  votre  tête,  il  ne  faut  pas  songer  à  la  retraite, 
il  n'en  est  plus  pour  nous;  nous  n'avons  de  choix  qu'entre  la  mort  et  la  victoire.  » 

La  situation  n'était  pourtant  pas  assez  compromise  pour  justifier  de  telles 
paroles  ;  l'empereur,  reconnaissant  son  insuffiance,  appela  le  vieux  Laudon,  que 
les  Turcs  avaient  surnommé  le  diable  allemand,  et  qui,  reprenant  une  offensive 
vigoureuse,  marcha  sur  Belgrade  et  s'en  rendit  maître.  Joseph  rentra  à  Vienne, 
mourant,  désespéré.  Une  fièvre  prise  dans  les  marais  du  Danube  minait  lentement 
ses  forces,  et  les  soucis  du  gouvernement,  l'opposition  toujours  croissante  qui 
entravait  ses  réformes,  épuisaient  son  courage.  «  Talents  à  part,  je  fais  ce  que  je 
puis,  disait-il;  mais  personne  ne  me  soutient,  ni  dans  l'arrangement  ni  dans  la 
conduite.  Bureaux,  directions,  nobles  et  bourgeois,  grands  et  petits,  prêtres  et 
laïques,  tous  s'accordent  en  un  seul  point,  celui  de  mettre  de  continuelles  entraves 
dans  les  rouages  de  la  machine.  »  Joseph  II  n'était  pas  fait  pour  la  lutte;  il  n'avait 
pas  une  de  ces  natures  agressives  que  la  difficulté  excite,  que  l'obstacle  encou- 
rage, que  le  péril  aiguillonne,  et  qui  grandissent  dans  la  mêlée.  Toutes  ses  espé- 
rances étaient  évanouies,  tous  ses  plans  renversés;  il  n'avait  plus  de  but  à  sa  vie, 
et  il  conservait  encore,  cruelle  torture  de  l'âme,  la  volonté  des  grandes  choses 
sans  en  avoir  la  puissance.  Ses  réformes,  mal  comprises,  calomniées,  n'avaient 
pas  développé  leurs  germes  féconds,  que  le  temps  seul  pouvait  mûrir.  Le  désor- 
dre momentané  que  produisaient  d'aussi  profondes  modifications  dans  les  lois  et 
dans  les  mœurs  paraissait  aux  yeux  des  hommes  la  conséquence  naturelle  d'une 
entreprise  mal  conçue.  Quand  les  rêves  les  plus  purs,  les  inspirations  les  plus 
élevées,  les  études,  les  efforts  de  toute  une  vie,  n'aboutissent  qu'à  d'aussi  tristes 
déceptions,  quelle  force  humaine  peut  supporter  une  telle  épreuve  sans  plier  et 
s'affaisser  dans  la  tombe? 


392  JOSEPH    II. 

Le  mécontentement  des  peuples  se  communiquait  de  proche  en  proche.  Au 
bruit  de  la  révolte  des  Pays-Bas,  la  Hongrie  se  soulevait  plus  sombre  et  plus 
menaçante;  un  frémissement  sourd  courait  dans  le  Tyrol,  et  la  Lombardie  sem- 
blait n'attendre  qu'un  signal  allumé  sur  les  montagnes  pour  conquérir  aussi  son 
indépendance.  Joseph,  couché  sur  son  lit  de  mort,  voulut  du  moins  éviter  l'effu- 
sion du  sang  ;  il  déchira  une  partie  de  son  œuvre,  et  rendit  aux  Hongrois  leurs 
privilèges  el  la  couronne  de  Presbourg.  Cette  relique  nationale  fut  reçue  avec  un 
saint  enthousiasme  par  la  nation  entière,  et  partout  on  éleva  des  arcs  de  triomphe 
devant  elle. 

Joseph  ne  pouvait  plus  réparer  les  désastres  de  sa  fortune;  sa  vie  était  usée,  et, 
dans  les  premiers  jours  de  l'année  1790,  il  vit  approcher  sa  fin  sans  trouble  et 
sans  regret.  Rien  ne  l'attachait  plus  à  la  terre,  toutes  ses  espérances  et  toutes  ses 
affections  l'avaient  précédé  dans  les  cieux.  11  était  déjà  mourant  quand  il  apprit 
que  sa  nièce,  l'archiduchesse  Elisabeth,  qu'il  aimait  comme  sa  fille,  venait  de  suc- 
comber en  couches.  «  Ah  !  s'écria-t-il,  je  me  croyais  préparé  à  tout  souffrir  ;  mais 
ce  dernier  malheur  est  au-dessus  de  mes  forces.  »  Il  voulut  consacrer  au  bonheur 
de  ses  sujets  jusqu'au  dernier  souffle  de  sa  vie.  La  veille  de  sa  mort,  il  donna  encore 
quatre-vingts  signatures,  réglant  le  sort  de  tous  ses  serviteurs,  et  adressant  un 
suprême  adieu  à  ses  rares  amis  et  à  ses  soldats,  dont  il  fut  toujours  le  père.  «  Je 
me  croirais  coupable  d'ingratitude,  disait-il  dans  un  dernier  ordre  du  jour  écrit 
de  sa  main,  si,  au  moment  de  quilter  la  vie,  je  ne  témoignais  pas  à  mon  armée 
combien  j'ai  été  satisfait  de  son  inébranlable  fidélité,  de  son  courage,  de  sa  disci- 
pline... Je  ne  voulais  pas  descendre  daus  la  tombe  sans  donner  à  mes  soldats  ce 
témoignage  public  de  mon  amour,  et  sans  leur  demander  de  conserver  à  l'état  et 
à  mon  successeur  la  fidélité  qu'ils  m'ont  toujours  montrée.  » 

Le  vieux  comte  de  Haddeck,  en  pressant  une  dernière  fois  la  main  que  lui  ten- 
dait l'empereur,  fut  saisi  d'une  douleur  si  profonde,  qu'il  fut  emporté  sans  con- 
naissance, et  suivit  de  près  son  maître  au  tombeau.  Dans  la  nuit  du  19  au  20  fé- 
vrier, qui  fut  la  dernière  de  cette  noble  et  malheureuse  vie,  on  entendit  Joseph 
s'écrier  :  «  Seigneur,  toi  seul  connais  mon  cœur;  je  te  prends  à  témoin  que  tout 
ce  que  j'ai  entrepris  n'avait  pas  d'autre  but  que  le  bonheur  de  mon  peuple.  Que  ta 
volonté  soit  faite!  »  Peu  de  moments  après,  il  dit  encore  :  «  Comme  homme  el 
comme  souverain,  je  crois  avoir  rempli  tous  mes  devoirs.  »  Ces  paroles,  qui  expli- 
quent et  résument  toute  sa  vie,  furent  les  dernières  qui  sortirent  de  ses  lèvres.  A 
cinq  heures  du  matin,  il  parut  s'endormir,  et  ne  se  réveilla  plus. 

L'empereur,  dans  son  testament,  réglait  l'ordre  et  les  dispositions  de  ses  funé- 
railles. Il  n'avait  jamais  approuvé  le  pompeux  appareil  déployé  par  les  grands  de 
la  terre  dans  ces  tristes  cérémonies,  et  les  orgueilleux  symboles  dont  on  pare  un 
cercueil;  comme  il  appliquait  toujours  sans  hésitation  un  principe  qu'il  croyait 
juste  et  vrai,  il  avait  ordonné,  dès  les  premières  anuées  de  son  règne,  que  l'éga- 
lité établie  par  la  mort  sur  tous  les  hommes  serait  observée  dans  les  funérailles. 
Son  corps  fut  porté  sans  aucune  pompe,  ainsi  qu'il  l'avait  prescrit,  dans  l'église 
des  cordeliers,  où  dorment  tous  les  princes  de  la  maison  d'Autriche.  Dans  ses 
derniers  moments,  il  avait,  par  un  trait  de  bonté  toute  paternelle,  donné  ordre 
d'ouvrir  et  d'aérer  à  l'avance  les  caveaux  funèbres,  afin  de  soustraire  à  l'influence 
de  cette  humidité  glacée,  imprégnée  de  l'odeur  du  sépulcre,  ceux  qui  devaient 
accompagner  sa  dépouille  mortelle.  Le  deuil  du  peuple  fut  profond,  car  Joseph 
vivait  dans  sa  capitale  comme  un  père  au  milieu  de  ses  enfants.  Sa  bienveillance 


josefh  ii.  593 

était  égale  pour  tous,  et  il  allait  volontiers  au-devant  des  besoins  et  des  vœux  du 
pauvre. 

La  vie  de  Joseph  II  fut  un  enseignement  de  dignité  et  de  haute  moralité  offert 
à  ses  peuples.  Au  milieu  des  séductions  du  rang  suprême  et  des  entraînements 
d'une  société  brillante  et  corrompue,  il  garda  l'austérité  d'un  sage,  et  donna  à  sa 
cour  l'exemple  des  plus  douces  vertus.  La  franchise  de  ses  manières,  la  vivacité 
de  son  esprit,  la  bonté  de  son  cœur,  sa  parole  énergique  et  colorée,  exerçaient 
une  séduction  irrésistible  sur  tous  ceux  qui  l'approchaient.  La  ruine  de  tous  ses 
plans  et  de  ses  plus  chères  espérances  abrégea  sa  vie  sans  aigrir  jamais  son  hu- 
meur, et  l'épreuve  du  malheur  sembla  rendre  sa  vertu  plus  sereine.  L'histoire  ne 
doit  pas  oublier  que  l'admirable  règlement  qui  permet  à  tout  sujet  autrichien, 
fût-il  couvert  de  haillons,  de  s'approcher  de  la  personne  de  l'empereur  et  de  dé- 
poser ses  plaintes  dans  son  cœur  paternel,  fut  promulgué  par  Joseph  II.  Il  a  légué 
à  ses  successeurs  celte  sainte  tradition.  M.  Ramshorn,  dans  son  ouvrage,  a  eu  le 
tort  de  négliger  complètement  tout  ce  côté  familier  et  charmant  de  la  vie  de 
Joseph  IL  Par  un  penchant  naturel  de  l'esprit  germanique,  il  a  trop  idéalisé  son 
héros;  son  livre,  plein  de  faits  nouveaux  et  d'aperçus  élevés,  est  cependant  em- 
preint d'une  exagération  systématique;  l'enthousiasme  candide  de  l'auteur  éclate 
en  éblouissantes  métaphores,  et  le  dithyrambe  empiète  sur  l'histoire.  L'esprit, 
fatigué  de  suivre  dans  tous  leurs  détails  tant  de  combinaisons,  tant  d'entreprises 
diverses,  se  reposerait  volontiers  sur  quelque  gracieux  tableau  de  la  vie  intime. 
Pour  qu'un  personnage  historique  soit  intéressant,  il  faut  qu'il  touche  à  l'huma- 
nité par  des  passions,  par  des  faiblesses.  Faute  de  cet  élément  sympathique,  la 
figure  de  Joseph  II,  sous  la  plume  de  l'écrivain  allemand,  pourra  paraître  un  peu 
froide  à  des  lecteurs  français.  C'est  un  vice  regrettable  dans  un  livre  aussi  remar- 
quable, du  reste,  que  l'est  celui  de  M.  Ramshorn. 

Il  y  a  des  hommes  qui  résument  une  époque,  une  situation,  qui  personnifient 
un  principe,  et  qu'on  peut  juger  d'un  seul  coup  d'œil,  car  leur  génie  est  en  quel- 
que sorte  d'une  seule  pièce.  Il  n'en  est  pas  ainsi  de  Joseph  II,  dont  l'œuvre  fut 
trop  multiple,  et  dont  le  génie  impatient  et  mobile  manqua  d'unité.  Les  instincts 
du  gouvernant  se  mêlent  en  lui  aux  aspirations  du  philosophe,  et  la  passion  des 
conquêtes  à  l'amour  de  l'humanité.  Aussi,  pour  arriver  à  une  appréciation  exacte 
de  ses  réformes,  faut-il,  comme  l'a  fait  très-judicieusement  M.  Ramshorn,  les 
diviser  en  deux  classes,  celles  qui  furent  dictées  par  l'esprit  de  gouvernement, 
et  celles  qui  furent  dictées  par  l'esprit  d'humanité  ;  les  premières  ne  devaient 
pas  survivre  à  la  volonté  arbitraire  qui  les  imposa,  elles  furent  repoussées  et  par 
le  peuple  et  par  les  grands.  Le  peuple  refusa  de  se  soumettre  à  une  direction  dont 
le  but  n'était  pas  distinct,  car  une  nation  ne  s'enthousiasme  pas  pour  une  idé» 
purement  abstraite;  il  faut  que  la  cause  qu'elle  embrasse  ait  une  figure,  un  sym- 
bole. Joseph  d'ailleurs  ne  trouva  pas,  comme  Cromwell  et  Bonaparte,  des  esprits 
exaltés  par  les  révolutions  et  tout  prêts  pour  les  grandes  choses;  il  avait  tout  à 
créer,  jusqu'aux  instruments  de  l'œuvre  gigantesque  qu'il  voulait  entreprendre. 
Ces  instruments  lui  firent  défaut;  il  ne  trouva  dans  ceux  qui  l'entouraient  aucun 
appui.  La  noblesse  résistait  sourdement ,  son  propre  frère  Léopold  lui  était 
hostile,  les  ministres  qu'il  employa  manquaient  de  foi  et  de  dévouement.  Kau- 
nilz  lui-même,  fidèle  aux  traditions  de  la  maison  de  Habsbourg,  embrassait  sans 
doute  avec  ardeur  tous  les  projets  d'agrandissement  et  de  conquête,  mais  il  était 
presque  ouvertement  opposé  à  la  plupart  des  réformes  intérieures.  Seul  contre 


594  josepb  ii. 

tous,  Joseph  crut  pouvoir  tout  par  lui-même,  et,  n'opposant  aux  obstacles  du 
dedans  et  du  dehors  que  la  seule  force  de  sa  volonté,  il  mit  un  noble  orgueil  à 
cette  lutte  démesurée  qui  devait  épuiser  ses  forces  ;  il  avait  compté  former  à  son 
école  et  pénétrer  de  son  esprit  le  fils  de  son  frère,  ce  jeune  François,  qui  fut 
le  dernier  empereur  d'Allemagne;  la  mort  ne  lui  en  laissa  pas  le  temps.  Ce  fut 
Léopold  de  Toscane  qu'elle  lui  donna  pour  héritier,  et  dès  lors  il  fut  aisé  de  pré- 
voir le  sort  d'une  œuvre  qui  reposait  sur  la  tête  d'un  seul  homme.  Léopold 
n'aimait  pas  son  frère,  bien  qu'il  professât  cependant  les  mêmes  doctrines  philo- 
sophiques. Son  (.œur  était  naturellement  bon,  son  esprit  cultivé;  il  avait  su 
rendre  la  Toscane  heureuse  et  florissante  ;  sa  tâche  eût  donc  été  facile  en  Autriche. 
Pour  recueillir  tout  le  bénéfice  des  innovations,  il  n'avait  besoin  ni  de  génie,  ni 
de  courage,  mais  seulement  de  persévérance.  11  n'en  fut  pas  ainsi.  Les  premiers 
actes  de  son  règne  signalèrent  la  réaction  qui  allait  s'ouvrir.  Pour  satisfaire  les 
bruyantes  réclamations  de  quelques  intérêts  particuliers  froissés  par  le  bien 
général,  le  nouvel  empereur  sacrifia  la  protection  exclusive  accordée  à  la  produc- 
tion nationale,  et  la  centralisation  qui  devait  réaliser  l'unité  autrichienne.  Avant 
même  d'entrer  à  Vienne,  Léopold  déclara  qu'à  ses  yeux  les  assemblées  provin- 
ciales étaient  les  colonnes  de  l'état,  et  il  se  hâta  de  les  rétablir.  Toutefois  cette 
partie  des  réformes  de  Joseph  qui  avait  été  dictée  par  l'esprit  d'humanité,  suivant 
l'expression  de  M.  Ramshorn,  fut  respectée  par  son  successeur.  L'édit  de  tolé- 
rance et  les  règlements  sur  l'éducation  ont  exercé  sur  les  mœurs  publiques  une 
action  profonde  et  salutaire.  Ainsi  Joseph  II,  dans  un  règne  si  court  et  traversé 
par  tant  de  désastres,  luttant  seul  contre  la  malveillance  des  hommes  et  l'inertie 
des  choses,  a  pu  cependant  léguer  à  son  peuple  d'immenses  bienfaits  ;  un  grand 
nombre  des  règlements  administratifs'  qu'il  introduisit  sont  abrogés,  il  est  vrai, 
mais  l'esprit  des  réformes  a  survécu  :  il  se  conserve  au  sein  de  l'empire  pour  des 
jours  meilleurs,  et,  comme  l'a  dit  M.  de  Metternich,  peu  suspect  de  partialité  en 
pareille  matière,  Joseph  II  a  inoculé  la  révolution  à  l'Autriche. 

Gustave  Garrisson. 


LES 


DEUX  JUMEAUX, 


POÈME  INÉDIT  DE  JASMIN.' 


Il  y  a  de  nos  jours  un  instinct  généreux,  élevé,  qui  pousse  les  meilleurs  esprits 
à  s'attacher  au  passé  avec  vénération,  à  rechercher  dans  la  poussière  des  siècles 
tout  ce  qui  a  pu  avoir  un  instant  de  vie,  une  heure  d'éclat.  Retour  pieux  dont 
l'histoire  littéraire  profite  autant  que  l'histoire  politique  !  Les  causes  vaincues 
plaisent  surtout  au  génie  moderne  comme  elles  plaisaient  à  la  magnanimité  de 
Caton.  On  aime  à  remonter  le  cours  des  âges  pour  y  découvrir  les  éléments  obs- 
curs qui  sont  venus  se  confondre  dans  nos  états  nouveaux;  les  coutumes  provin- 
ciales, à  mesure  qu'elles  s'effacent,  semblent  reprendre  un  intérêt  plus  charmant; 
les  poésies  qui  peignent  ces  existences  locales,  qui  portent  le  reflet  de  ces  mœurs 
évanouies  ou  menacées  d'une  prochaine  destruction,  sont  avidement  recueillies; 
les  langues,  autrefois  florissantes  et  qui  tendent  à  disparaître,  ont  de  l'attrait 
pour  la  science  curieuse  de  toutes  les  variations  de  l'esprit  humain.  Dans  cet 
ordre  d'études,  les  travaux  de  M.  Raynouard  et  de  M.  Fauriel  sur  l'époque  romane 
peuvent  être  mis  au  premier  rang.  Or,  il  s'est  trouvé  que  celte  laborieuse  et 
féconde  reconstruction  d'une  littérature  de  bonne  heure  arrêtée  dans  son  essor 
coïncidait  avec  une  manifestation  nouvelle  de  cet  ancien  génie.  Celte  langue  que 
l'érudition  relevait  de  son  abaissement,  discutait  comme  une  chose  morte,  un 
homme  doué  des  plus  heureux  dons,  Jasmin,  la  faisait  revivre  et  lui  prêtait  une 
grâce  inattendue. 

(1)  Les  Deux  Jumeaux  seront  publiés  à  la  librairie  de  Comon,  quai  Malaquais,  où  se 
trouvent  tous  les  ouvrages  de  Jasmin. 


596  LES    DEUX    JUMEAUX. 

Certes,  depuis  le  temps  où  chantait  Bertrand  de  Born  jusqu'à  Jasmin,  il  s'est 
accompli  des  événements  qui  réduisent  l'importance  d'un  tel  fait,  qui  lui  donnent 
du  moins  un  caractère  très-exceptionnel.  Je  ne  méconnais  pas  les  altérations,  les 
changements  inévitables  qu'a  dû  subir  la  langue  maniée  avec  tant  d'habileté  par 
le  poète  méridional.  L'instrument  subsiste  toujours  pourtant,  et  rend  encore  des 
sons  harmonieux.  Déchue  de  sa  splendeur,  de  son  droit  de  cité,  pour  ainsi  dire, 
cette  langue,  qui  fut  la  langue  des  cours,  est  restée  dans  le  peuple,  qui  est  plus 
fidèle  qu'on  ne  pense  à  ses  traditions.  Dans  ce  pays  de  France,  qui  offre  au  monde 
le  type  de  l'unité,  on  serait  étonné  peut-être  en  apprenant  qu'il  existe  des  popula- 
tions pour  lesquelles  le  mot  de  franciman  a  un  sens  équivalent  à  celui  d'anglo- 
tnane  pour  nous.  Le  franciman  est  le  paysan  qui  se  pique  d'abandonner  les  vieilles 
coutumes  et  de  parler  le  français,  tandis  que  les  masses  conservent  leur  langage 
traditionnel  et  semblent  n'entendre  que  celui-là.  Faut-il  trouver  étrange  cette  per- 
sistance? Jasmin  le  dit  très-bien  dans  la  sérieuse  et  brillante  épîlre  à  M.  Dnmon 
sur  les  destinées  de  son  idiome.  «  C'est  la  langue  du  travail;  à  la  ville,  dans  la  cam- 
pagne, on  la  trouve  dans  chaque  maison  ;  elle  y  reçoit  l'homme  au  berceau,  et  jus- 
qu'au tombeau  l'accompagne....  Oh  !  dans  notre  pays,  c'est  une  magie  !  Le  peuple 
qui  aime  à  chanter  vous  jette,  sans  s'en  douter,  de  grosses  poignées  de  poésie. 
Aussi  garde-t-il  sa  langue,  elle  est  faite  à  son  allure.  Maintenant,  vous  autres  mes- 
sieurs, franchissez  la  barrière!  Venez  !  plantez  un  mur  d'une  triple  épaisseur  entre 
les  lèvres  de  la  nourrice  et  l'oreille  du  nourrisson....  »  Et  il  ajoute,  en  parlant  de 
la  petite  patrie  méridionale,  ce  vers  touchant  :  «  Otez-lui  sa  misère  et  laissez-lui 
sa  langue!  »  Jasmin  résume  sa  pensée  dans  une  admirable  comparaison.  «  ...  Au 
milieu  de  notre  promenade,  dit-il,  tous  ces  vieux  ormes  qu'Agen  a  vus  grandir 
ressemblent,  en  nous  tressant  une  voûte  élevée,  à  des  géants  alignés  qui  se  donnent 
la  main.  Eh  bien  !  l'un  d'eux,  un  jour  d'orage,  trembla,  se  ploya,  abaissa  son  feuil- 
lage :  le  coup  d'oeil  en  fut  gâté,  et  aussitôt  nos  gouvernants  d'envoyer  pioches  et 
piocheurs  pour  l'arracher  sans  pitié.  Mais  les  travailleurs  se  lassèrent,  les  outils  se 
démanchèrent,  et  l'arbre,  restant  debout,  brava  hommes,  pioches,  gouvernants  et 
tout.  Oh!  c'est  que  l'orme  avait,  malgré  ses  vieilles  branches,  autant  de  racines 
que  de  feuilles...  Depuis,  plus  que  jamais,  on  voit  son  panache  verdoyer;  les 
oiseaux  sont  revenus  y  chanter,  et,  sous  l'ombrage  de  son  beau  bouquet,  tous, 
chaque  été,  y  chanteront  longtemps.  —  Ainsi  en  sera-t-il  de  cette  enchanteresse, 
de  cette  langue  harmonieuse,  notre  seconde  mère  ?...  »  Qu'on  laisse  de  côté  celte 
immense  question  de  l'avenir  :  il  sied  à  Jasmin  d'avoir  foi  en  sa  langue  ;  c'est  un 
témoignage  de  l'originalité,  de  la  spontanéité  de  son  inspiration.  C'est  ce  qui 
prouve  que  sa  poésie  n'est  point  le  jeu  équivoque  d'un  esprit  qui  s'amuse  aux  mys- 
tifications de  l'archaïsme. 

Jasmin,  il  y  a  peu  d'années  encore,  n'était  guère  connu  ailleurs  que  dans  le 
midi;  lui-même,  il  redoutait  de  passer  la  Loire;  il  pouvait  craindre  que  le  langage 
de  sa  muse  naïve  ne  fût  point  compris.  L'épreuve  a  été  faite  cependant,  et  on  sait 
combien  l'issue  en  a  été  heureuse.  C'est  que  le  talent  de  l'auteur  des  Souvenirs 
n'a  cessé  de  grandir,  de  se  fortifier.  Jasmin  ne  s'est  point  arrêté  qu'il  n'eût  trouvé 
sa  véritable  voie,  et  il  l'a  trouvée  réellement.  Une  maturité  féconde  de  l'intelli- 
gence répond,  en  lui,  à  la  maturité  de  l'âge.  Il  eût  été  indifférent,  sans  aucun 
doute,  qu'un  ouvrier  de  plus  vînt  rimer  quelques  chansons  politiques,  qu'un 
pauvre  coiffeur  d'une  ville  méridionale  torturât  sa  langue  pour  lui  faire  exprimer 
quelques-unes  de  ces  pensées  qui  sont  devenues  le  fonds  commun  de  toutes  les  lit- 


LES    DEUX    JUMEAUX.  397 

tératures  ;  mais  Jasmin,  après  avoir  d'abord  payé  ce  tribut  à  l'imitation,  a  com- 
pris bien  vite  que  là  n'était  point  la  poésie  pour  lui  :  un  infaillible  instinct  l'a 
détourné  de  ce  procédé  vulgaire  qui  n'eût  pas  été  moins  fatal  à  la  renommée  de 
l'homme  qu'à  sa  langue  même.  Vrai  fils  du  midi,  enfant  du  peuple,  Jasmin  a  senti 
qu'il  ne  devait  pas  contraindre  sa  nature.  Il  a  jeté  au  vent,  pour  ainsi  parler,  ces 
souvenirs  qu'avait  laissés  dans  son  esprit  quelque  lecture  faite  à  la  dérobée  de 
Béranger  ou  de  Florian,  et  a  cherché  son  inspiration  en  lui-même,  dans  ce  qui 
l'entourait.  Les  scènes  de  son  enfance  éprouvée  par  la  misère,  il  les  a  rappelées 
dans  un  poème  qui  vivra  tant  qu'il  y  aura  des  âmes  délicates  capables  de  goûter 
ce  charmant  mélange  d'une  gaieté  heureuse,  innocente,  et  d'une  douce  mélancolie, 
—  dans  les  Souvenirs.  Il  s'est  appliqué  à  peindre  les  mœurs  populaires  méridio- 
nales, el  il  les  a  peintes  à  la  manière  des  grands  poètes.  Sous  ces  couleurs  locales, 
si  vivement  accentuées,  on  sent  vivre  l'éternelle  nature  humaine,  celle  qui  est  de 
tous  les  temps  et  de  tous  les  pays.  Peu  de  poètes  ont  au  même  degré  le  don  de 
l'émotion  ;  peu  d'écrivains  s'entendent  aussi  bien  à  surprendre  le  secret  des  pas- 
sions^ analyser  un  sentiment  naïf  et  énergique.  Et  ces  qualités  essentielles,  elles 
existent  pour  celui  qui  lit  à  tête  reposée  les  ouvrages  de  Jasmin  comme  pour  celui 
qui  l'écoute  et  se  laisse  bercer  par  son  enivrante  parole.  Des  plumes  excellentes 
ont  fait  connaître  les  productions  successives  du  poète  méridional,  i Aveugle  de 
Castelcuillè,  Françounctto,  Marthe  l'innocente.  Jasmin  va  aujourd'hui  ajouter  une 
fleur  nouvelle  à  ce  bouquet  de  poésie  ;  il  persiste  dans  la  route  qu'il  s'est  ouverte. 
Les  Deux  Jumeaux  sont  le  fruit  d'une  inspiration  franchement  originale  el  entiè- 
rement maîtresse  d'elle-même.  Ce  sera  un  succès  de  plus  pour  cette  langue  que 
l'auteur  des  Souvenirs  s'efforce  de  réhabiliter.  Quelle  que  soit  d'ailleurs  la  destinée 
future  de  l'idiome,  qu'importe,  puisqu'il  reçoit  aujourd'hui  un  lustre  nouveau? 
Toujours  est-il  qu'il  s'est  trouvé  assez  vivant  pour  suffire  à  un  des  plus  heureux 
inventeurs  de  notre  temps,  et  que,  dût-il  périr,  les  commentateurs  ne  manque- 
raient pas  pour  perpétuer  le  souvenir  de  cette  résurrection  imprévue.  Ce  sera  un 
épisode  du  plus  attachant  intérêt  dans  l'histoire  littéraire  de  cette  époque  si 
féconde  en  essais  de  tout  genre,  —  épisode  où  rien  ne  manquera,  car  ici  la  poésie 
n'est  pas  seulement  dans  des  œuvres  exceptionnelles,  elle  est  dans  l'homme  en 
même  temps,  dans  son  caractère,  dans  ses  habitudes,  dans  son  passé,  dans  ses 
actions  de  chaque  jour. 

L'existence  même  de  Jasmin,  maintenant  qu'elle  est  sortie  de  cette  ombre  de 
la  misère  qui  a  pesé  sur  sa  jeunesse  sans  la  flétrir,  cette  existence  présente,  dis-je, 
est  encore  un  poème  plein  d'une  pittoresque  animation.  Rien  n'est  plus  varié 
et,  peut-on  ajouter,  plus  richement  varié  que  la  vie  de  ce  rapsode  populaire.  On 
a  pu  le  voir  à  Paris,  heureux  et  charmé  de  l'accueil  qui  lui  fut  fait;  il  mettait 
une  sorte  d'amour-propre  national  à  triompher;  il  laissait  éclater  une  joie  d'en- 
fant lorsqu'il  excitait  ce  frémissement  qui  lui  révélait  que  sa  muse,  bien  qu'étran- 
gère, avait  des  accents  entendus  de  tous.  Mais  c'est  dans  le  midi  qu'il  faut  le 
suivre;  là  il  est  sûr  que  chaque  mol  sera  compris,  que  chaque  délicatesse  de  la 
langue  sera  sentie  ;  là,  point  de  traduction  préparatoire  qui  trahisse  sa  pensée, 
ainsi  que  le  disait  Byron.  Il  n'a  qu'à  parler  pour  qu'on  se  plaise  à  l'écouter. 
Jasmin  est  le  héros  de  toutes  les  fêtes  méridionales;  il  rend  à  ces  fêtes  un  peu  de 
leur  antique  poésie.  Il  va  d'une  ville  à  l'autre,  de  Bordeaux  jusqu'à  Beziers,  et 
toutes  lui  envoient  des  couronnes.  Celle-ci  qui  fut  une  des  métropoles  de  la  gaie 
science,  Toulouse,  lui  vote  une  branche  de  laurier  qu'une  jeune  personne  se 


598  LES    DEUX    JUMEAUX. 

charge  de  lui  porter;  et,  comme  il  faut  que  les  joies  les  plus  pures  se  rencontrent 
toujours  avec  les  douleurs,  c'est  justement  à  l'heure  où  le  poëte  est  au  chevet  de 
sa  mère  mourante  qu'il  reçoit  ce  don  brillant.  Celle-là  lui  décerne  une  coupe 
d'or.  C'est  sous  toutes  les  formes  que  la  sympathie  publique  s'offre  à  lui;  chacun 
de  ces  présents  est  un  trophée  et  rappelle  une  victoire,  une  journée  où  la  gloire 
populaire  de  l'auteur  de  Marthe  fut  adoptée  par  quelque  cité  nouvelle.  Rien  ne 
fait  mieux  comprendre  la  vie  des  troubadours  d'autrefois.  Il  y  a  cependant  une 
différence  entre  Jasmin  et  cet  antique  pèlerin  qui  quelquefois  soufflait  la  guerre 
dans  les  manoirs  féodaux,  appelait  les  chevaliers  au  combat,  et  plus  souvent  pro- 
menait son  heureuse  et  vagabonde  insouciance,  chantait  le  plaisir,  charmait  les 
cours  du  midi  par  des  vers  d'amour,  par  des  disputes  poétiques  sur  lous  les  raf- 
finements de  la  passion,  par  le  récit  d'aventures  romanesques.  Les  temps  ont 
changé;  ce  n'est  plus  dans  une  cour  d'amour  que  Jasmin  peut  venir  amuser  par 
ses  inventions  les  esprits  inoccupés  :  ces  conditions  heureuses  n'existent  plus,  et 
le  poëte  d'aujourd'hui  est  fils  de  son  temps.  Il  ne  discute  pas  quelque  point  épuisé 
du  gay  savoir;  mais,  en  donnant  à  sa  poésie  un  but  plus  sérieux,  plus  en  har- 
monie avec  l'époque,  en  passionnant  le  public  méridional  par  l'intérêt  de  ses 
vives  compositions,  il  fait  tourner  à  l'avantage  de  toutes  les  misères  les  sympa- 
thies qui  l'accueillent.  Il  y  a  dans  tous  ses  succès  une  part  pour  les  pauvres; 
c'est  la  muse  qui  vient  tendre  la  sébile  pour  soulager  ceux  qui  ont  faim  et  ceux 
qui  out  soif.  Jasmin  est,  à  vrai  dire,  le  troubadour  de  la  charité  ;  les  sommes  qui 
ont  été  recueillies  pour  les  malheureux  avec  son  secours  sont  considérables.  Croi- 
rait-on que  par  le  prestige  de  son  talent  il  a  fait  ramasser  de  quoi  bâiir  une 
église  dans  un  pauvre  hameau  du  Périgord  qui  attendait  vainement  ce  bienfait? 
L'inspiration  servant  à  élever  un  temple  à  la  foi  religieuse,  n'est-ce  point  la 
poésie  la  plus  pure  mise  en  action?  Aussi  Jasmin  est-il  recherché  et  fêté.  Ce  sont 
ces  motifs  qui  rendent  plus  dignes  et  plus  touchantes  les  ovations  dont  il  est 
l'objet. 

Qu'on  ne  pense  pas  cependant  que  cette  vie  qui  est  bien  sérieusement  la  vie 
d'un  homme  de  nos  jours,  avec  ses  accidents,  avec  sa  variété,  ait  rien  enlevé  au 
caractère  primitif  de  Jasmin.  Qu'on  ne  se  figure  pas  voir  en  lui  un  héros  de  soi- 
rées à  bénéfice;  qu'on  ne  croie  pas  que  l'habitude  du  succès  ait  altéré  son  heu- 
reux naturel.  L'auteur  de  V Aveugle  est  resté  ce  qu'il  était,  et  ce  n'est  pas  sa 
moindre  gloire;  il  travaille,  il  fait  des  vers,  il  voyage,  va  des  plus  pauvres 
demeures  dans  les  salons  élégants,  et  c'est  toujours  le  même  homme,  franc, 
simple,  naïf,  plein  de  saillies  étincelantes,  sensible  comme  un  enfant,  toujours  à 
sa  place  parce  qu'il  est  toujours  naturel.  Si,  en  arrivant  à  Agen,  près  de  cette 
voûte  de  feuillage  formée  par  des  arbres  séculaires  qui  porte  le  nom  du  Gravier, 
vous  l'allez  voir  dans  sa  boutique,  où  rien  n'est  changé,  vous  pourrez  croire  que 
c'est  là  une  ostentation  particulière  à  ceux  qui  se  sont  élevés  par  le  génie  au-dessus 
d'une  conditiou  obscure,  que  c'est  une  scène  apprêtée  dont  le  but  est  de  piquer 
la  curiosité  par  la  comparaison  de  la  gloire  présente  de  l'homme  avec  son  humble 
origine  et  ses  premiers  travaux  r  il  n'en  est  rien;  en  connaissant  Jasmin,  je  ne  me 
figure  pas  qu'il  fui  autre,  le  jour  où  il  allait  à  Neuilly  présenter  au  roi  sa  muse 
gasconne,  qu'il  n'est  habituellement  dans  son  foyer  familier.  Cela,  en  vérité,  suf- 
fisait bien  d'ailleurs,  car  Jasmin,  dans  son  naturel,  est  plein  de  délicatesses  char- 
mantes; il  a  un  tact  peu  commun  à  l'aide  duquel  il  fait  aimer  sa  pétulance  méri- 
dionale; il  a  une  élévation  de  cœur  qui  le  met  au  niveau  de  tous  les  hasards  de 


LES    DEUX    JUMEAUX. 

la  vie.  Je  ne  saurais  oublier  la  joie  que  ressentait  un  homme  dont  le  souvenir  est 
aussi  cher  que  sa  place  fut  grande  dans  la  littérature  contemporaine,  Nodier,  en 
écoutant  Jasmin,  en  suivant  chacun  de  ses  mouvements,  en  surprenant  les 
richesses  de  cette  organisation  d'élite.  Ce  qui  le  frappait,  outre  les  signes  incon- 
testables de  la  poésie,  c'était  le  développement  de  cette  libre  nature,  c'était  l'ori- 
ginalité franche  et  indélébile  de  ce  caractère  plein  de  saillies  imprévues.  L'un 
des  premiers,  l'auteur  de  Thérèse  Aubert  avait  deviné  de  loin  et  salué  le  poëte 
dans  Jasmin;  il  trouvait  l'homme  au  moins  aussi  étonnant.  C'était  un  sentiment 
de  sollicitude  enthousiaste  qu'avait  conçu  Nodier,  car  son  affection  même  se 
mêlait  de  quelques  craintes  ;  il  tremblait  de  voir  ces  heureux  instincts  s'atténuer, 
se  corrompre  au  contact  de  Paris  ;  il  ignorait  encore  qu'une  des  qualités  distinctes 
de  Jasmin,  dans  son  exaltation  méridionale,  c'est  un  admirable  bon  sens  qui  le 
guide  à  travers  les  écueils  où  il  pourrait  se  heurter,  qui  lui  révèle  très-bien 
notamment  que  son  vrai  théâtre  est  le  midi,  que  son  plus  beau  trône  est  dans 
celle  humble  boutique  où  son  génie  s'est  formé,  où  il  a  vécu,  où  il  a  rêvé,  et  dont 
il  a  fait  l'asile  inviolable  de  sa  muse  populaire. 

S'il  fut  jamais  vrai  que  le  poëte  s'explique  par  la  connaissance  de  l'homme, 
c'est  certainement  de  Jasmin  que  cela  se  peut  dire.  Il  n'est  pas  un  de  ces  traits 
qu'on  peut  noter  en  lui,  qu'il  ne  soit  facile  de  retrouver  dans  ses  vers.  Dans  cette 
existence  hier  malheureuse,  aujourd'hui  prospère,  n'aperçoit-on  pas  le  secrel  de 
ce  mélange  de  larmes  et  de  sourire  qui  distingue  sa  poésie?  On  dirait  que  cette 
vie  accidentée  qu'il  mène  se  reflète  dans  son  talent,  qui  aime  a  mettre  en  action 
les  moindres  pensées.  Jasmin  est  un  éminent  poëte  lyrique;  mais  une  de  ses  ten- 
dances, en  même  temps,  c'est  de  tout  réduire  en  drame.  Certes,  peu  de  morceaux 
égalent,  pour  la  richesse  des  couleurs  et  des  sentiments,  sa  pièce  de  la  Charité 
(la  Caritat)  ;  on  ne  m'en  voudra  pas  d'en  citer  un  fragment  dans  l'original  même  : 

....  La  grandou  de  Diou  nou  luzis  empenado 
Qu'en  fan  la  caritat,  dambé  soun  soureillel, 

De  la  calourado 

De  soun  halenado, 

A  la  lerro  aymado, 

L'hiber  quand  a  fret  ; 

Ou  d'une  plejado 

De  sa  foun  sacrado, 

L'estiou  quand  a  set! 
Que  l'homme  fasque  atal  :  y'a  de  penos  cruelos 
Que  se  sarron  pertout  entremièy  dios  parets; 
Qu'angue  las  derrouqua  dins  lous  crambols  estrets; 
El  qu'aoulot  de  counla  lous  aslres,  las  eslelos, 
Ah!  que  counte  aci  bas  lou  noumbre  des  paourets! 

....  La  grandeur  de  Dieu  ne  luit  tout  entière 
Qu'en  faisant  la  charité,  avec  son  soleil, 

D'une  bouffée 

De  sa  chaude  haleine, 

A  la  terre  aimée, 

L'hiver  quand  elle  a  froid; 

Ou  d'une  ondée 

De  sa  fontaine  sacrée, 

L'été  quand  elle  a  soif! 


400  LES    DEUX    JUMEAUX. 

Que  l'homme  fasse  ainsi;  il  y  a  des  peines  cruelles 
Qui  se  cachent  partout  entre  deux  murailles; 
Qu'il  aille  les  déterrer  dans  leurs  chambres  étroites, 
Et  qu'au  lieu  de  compter  les  astres,  les  étoiles, 
Ah!  qu'il  compte  ici-bas  le  nombre  des  pauvres! 

Voyez,  à  côté,  cependant,  ce  petit  poëme,  le  Médecin  des  pauvres,  dont  l'idée 
n'est  point  différente.  Ici,  ce  n'est  plus  la  riche  effusion  lyrique;  c'est  un  récit 
tout  simple,  tout  émouvant;  c'est  un  drame  sur  la  charité,  sur  la  bienfaisance. 
Jasmin  met  en  scène  un  homme  qui  est  la  providence  des  pauvres  et  qui  a  vécu 
bien  véritablement  à  Agen,  —  car  l'auteur  de  Françounetto  ne  fait  ainsi  le  plus 
souvent  que  poétiser  la  réalité.  Deux  jeunes  filles  se  rencontrent,  Tune  gaie,  sou- 
riante, heureuse,  l'autre  triste,  chagrine  et  les  yeux  en  larmes.  Il  se  trouve  que 
la  première  doit  son  bonheur  au  médecin  des  pauvres,  qui  a  ramené  la  prospérité 
dans  sa  famille,  tandis  que  l'autre  a  son  frère  qui  meurt  dans  l'abandon  et  le 
dénûment.  Toutes  deux  courent  alors  vers  la  maison  du  bienfaiteur  des  malheu- 
reux ;  mais,  hélas  !  elles  ne  trouvent,  en  arrivant,  que  le  convoi  funèbre  de  cet 
homme,  dont  la  vie  fut  consacrée  à  la  charité.  Ce  n'est  là  qu'une  sèche  et  courte 
analyse  de  ce  poëme  d'un  si  dramatique  intérêt  ;  il  faudrait  le  lire  dans  l'original 
pour  en  goûter  les  pures  et  sérieuses  beautés. 

Le  même  naturel,  qui  se  manifeste  avec  tant  de  grâce  dans  la  personne  de 
Jasmin,  brille  au  plus  haut  point  dans  ses  ouvrages.  Rien  n'est  forcé,  rien  n'est  pré- 
tentieux ;  tout  est  simple  et  vrai.  C'est  sans  effort  qu'il  est  poète;  il  ne  cherche 
point  certes  à  mêler  une  inspiration  d'emprunt  à  son  inspiration  populaire;  il  est 
assez  riche  sans  cela.  Qu'on  ne  lui  parle  pas  de  classique  ou  de  romantique  :  ce 
sont  des  mots  qu'il  ne  comprendrait  pas  et  dont  il  serait  bien  capable  de  rire, 
tant  il  est  peu  respectueux  envers  celte  souveraine  logomachie.  Son  unique  con- 
seillère, à  lui,  c'est  la  nature.  Et  ce  qui  n'est  pas  moins  surprenant,  c'est  que 
livré  à  lui-même,  sans  aucune  étude,  n'ayant  d'autre  guide  que  son  propre  in- 
stinct, il  a  poussé  l'art  jusqu'à  la  perfection.  Nul,  mieux  que  lui,  ne  mesure  la 
convenance  de  l'expression;  il  n'est  pas  de  poëte  plus  riche  et  plus  concis  en 
même  temps;  dans  ses  œuvres,  on  trouverait  difficilement  un  mot  à  ajouter,  un 
mot  à  retrancher.  Chacune  de  ses  compositions  est  achevée  et  a  ce  brillant  relief 
qui  est  le  secret  du  génie.  On  peut  toujours  compter  sur  la  délicatesse  du  poëte 
dans  le  développement  de  ses  inventions.  Soyez  sûr  qu'un  tact  infaillible  l'aver- 
tira au  moment  où  il  risquerait  de  se  laisser  aller  à  quelque  peinture  vulgaire.  Je 
me  souviens  des  craintes  d'un  homme  de  goût  en  entendant  Jasmin  lire  V Aveugle 
de  Castelcuillè.  La  pauvre  aveugle  qui  a  tout  perdu,  qui  se  débat  tristement  dans 
sa  nuit  éternellement  noire,  forcée  de  dire  adieu  au  jour  et  à  l'amour  qui  est  la 
lumière  du  cœur,  veut  assister  au  mariage  de  son  infidèle  fiancé;  elle  s'est  promis 
toutefois  de  ne  pas  survivre  à  ce  cruel  abandon,  et  elle  cache  un  couteau  sous  le 
mouchoir  qui  couvre  son  sein  pour  aller  se  tuer  dans  l'église  même.  C'était  cette 
scène  qui  apparaissait  comme  une  redoutable  épreuve  pour  le  talent  du  poëte  :  ce 
suicide  semblait  déparer  l'ensemble  de  l'œuvre;  ce  couteau  allait  dénouer  l'ac- 
tion comme  un  mélodrame  vulgaire;  mais,  au  moment  fatal,  ce  n'est  plus  le  cou- 
teau, c'est  la  douleur  qui  tue  la  jeune  fille.  Un  ange  vient  arracher  son  âme 
vierge  à  ce  corps  souffrant  pour  l'emporter  au  ciel.  Mystérieuse  et  poétique  fin  où 
la  fatalité,  aveugle  d'ordinaire,  se  montre  clémente,  intelligente,  en  tranchant  des 


LES     DEUX     JUMEAUX.  »0  I 

jours  qui  ne  pourraient  plus  connaître  le  bonheur!  C'est  là  le  mérite  de  Jasmin, 
de  multiplier  ces  scènes  touchantes  dont  l'intérêt  reste  toujours  élevé  et  pur. 

Il  y  a  dans  les  œuvres  du  poète  méridional  toute  une  partie  entièrement  per- 
sonnelle qui  égale  les  plus  beaux  essais  de  poésie  intime.  Jasmin  excelle  à  déve- 
lopper quelque  circonstance  de  sa  vie,  quelque  sentiment  qui  lui  est  propre; 
c'est  un  procédé  qui  lui  est  commun  avec  de  grands  écrivains  de  notre  temps. 
Cependant  sa  poésie  intime  conserve  un  caractère  original;  elle  est  triste  sans 
amertume,  comme  elle  est  railleuse  sans  méchanceté;  c'est  une  philosophie  douce 
et  consolante  qui  se  répand  sur  toutes  choses,  qui  repose  et  qui  émeut  et  fait 
vibrer  tour  à  tour  toutes  les  cordes  de  la  nature  humaine.  On  a  pu  remarquer 
dans  Jasmin,  en  lisant  quelques-unes  de  ses  pièces,  un  peu  du  Gaulois  Marot;  ce 
ne  serait  pas  trop  dire  souvent  que  de  le  comparer  à  Horace,  —  un  Horace  popu- 
laire qui  se  peint  tout  entier  avec  délices  dans  ses  écrits.  Il  a  surtout  du  poète 
romain  cet  art  merveilleux  de  condenser  la  pensée,  de  décrire  avec  précision, 
sans  oublier  un  seul  trait  dans  ses  peintures,  et  il  en  a  aussi  le  sentiment.  C'est 
ce  qui  fait  que  sa  poésie  intime  a  des  couleurs  et  des  accents  particuliers.  Cette 
portion  de  ses  œuvres  commence  aux  Souvenirs,  où  revit  toute  sa  jeunesse;  elle 
se  continue  dans  plusieurs  épîtres  d'une  haute  valeur,  notamment  dans  celle  à 
un  agriculteur  de  Toulouse  qui  lui  conseillait  de  venir  faire  fortune  à  Paris.  Oh! 
que  Jasmin  est  mieux  inspiré  et  qu'il  répond  victorieusement  en  faisant  un  retour 
sur  lui-même!  «  Sitôt,  dit-il,  qu'on  entend  dans  l'été — ce  joli  zigoi  ziou!  ziou! — 
de  la  sautillanle  cigale,  —  le  passereau  s'échappe  et  déserte  le  nid  —  où  il  sentit 
pousser  des  plumes  à  ses  ailes.  —  L'homme  sage  n'est  pas  ainsi  ;  —  il  aime  tou- 
jours la  vieille  maison  —  où  on  le  berça  dans  le  jeune  âge.  —  Il  aime,  quand  il 
voit  tout  verdoyer,  —  homme  fait,  d'aller  rêver  —  sur  le  gazon  moelleux  qu'il 
foula  tout  enfant.  » 

....  L'homme  sage  n:es  pas  atal; 
Aymo  toutjour  lou  biel  oustal 
Oùn  lou  bresseron  al  jouyne  atgé. 
Aymo,  quand  bey  tout  berdeja, 
Home  fèy,  d'ana  saouneja 
Sul  gazoun  tout  mouflet  que  traouillèl  tout  maynatgé. 

Une  pièce  récente  de  Jasmin  et  qui  n'a  reçu  encore  qu'une  demi-publicité  est  le 
plus  beau  fruit  peut-être  de  celte  inspiration.  Je  veux  parler  d'un  morceau  adressé 
à  une  dame,  et  intitulé  Ma  Vigne  {Ma  Bigno).  Le  poète  agenais  n'envisage  pas  le 
sujet  comme  l'eût  fait  sans  doute  Anacréon.  Qu'on  ne  s'effraie  pas  du  titre  qui 
sent  le  caveau.  Cette  vigne  existe  bien  réellement.  Jasmin  l'a  achetée  à  Agen  avec 
un  peu  de  cet  argent  que  la  poésie  a  amené  dans  sa  boutique  ;  et,  comme  il  le  dit, 
sa  muse  s'est  faite  ainsi  propriétaire,  —  fazendèro,  mot  qu'on  ne  peut  rendre.  — 
Elle  est  bien  petite;  il  en  faudrait  cent  comme  cela  pour  faire  une  lieue;  telle 
qu'elle  est  pourtant,  il  la  rêva  vingt  ans;  elle  est  sa  joie;  il  compte  les  arbres,  les 
ceps  de  vigne,  il  vante  les  fruits  surtout,  et  de  là  il  arrive  à  faire  la  plus  riche 
description  du  pays  : 

Dins  lou  nord  abès  de  grandes  caouzos, 

De  gleizos  de  palays  que  mounton  haou.  bien  haou. 
Et  lou  trabal  de  l'homme  es  may  bel  chè  bous-aou, 
Mais  benès  fa  quatre  ou  cinq  paouzos 
TOME  IV.  27 


402  1ES     DEUX     JUMEAUX. 

Sus  bors  de  la  Garono,  as  bès  jours  de  l'estiou, 

Beyrès  que  lou  trabal  de  Diou 

En  lot  n'es  tan  bel  coumo  aciou! 
Abèn  de  rocs  bestits  en  belours  que  berdejon. 

De  pianos  que  touljour  daouregon, 
De  coumbos  oùn  bebèn  un  ayre  saniious  ; 
Et  quand  nous  passejan,  partout  traouillan  de  flous! 
La  campagno,  à  Paris,  a  bé  flous  et  pelouzo 
Mais  es  trop  grando  damo,  es  tristo,  droumillouzo  ; 
Aci,  milo  oustalels  rizon  sul  bors  d'un  riou; 
Noslre  ciel  es  rizen,  tout  s'amuzo,  tout  biou! 
Dunpey  lou  mes  de  uaay,  quand  lou  bel  ten  s'atiado, 
Penden  sies  mes  dins  l'ayre  une  musico  tindo  ; 
A  milo  roussignols  cent  paslous  fan  rampeou; 
Et  touts  canton  Pamou,  l'amou  qu'es  toutjour  neou  ; 
Boslre  gran-opera  surprés  fayo  silenço 
Quand  lou  jour  de  la  nèy  esquisso  lou  ridèou, 
Et  que  débat  un  ciel  que  s'alumo  talèou, 
Escoutat  del  boun  diou,  nostre  councer  coummenço  ! 
Quas  refrins!  quinos  boues!  tenè,  sy  fan  aney! 
Un  canto  pel  la  costo,  un  aoutre  pel  baièy. 

Aquellos  mountagnos 
Que  tan  baoutos  soun 
M'empacbon  de  beyre 
Mas  amous  oun  soun, 
Bay  eba-bous,  mountagnos, 
Pianos,  haousa  bous, 
Perque  posqui  beyre 
Oun  soun  mas  amous. 

El  milo  boues,  atal,  brounzinan  dins  lous  ayres, 

Ban  a  trabès  lous  rideous  blus 

Fa  rire  lous  anges  lassus; 

La  terro  embaoumo  Ions  canlayrés  ; 

Lous  roussignols,  sus  brens  en  flou, 

Canton  may  fort  à  qui  millou  ; 
Tout  bay  juste,  et  pourtan  digun  bat  la  mesuro  j 
Et  per  entendre  tout,  tant  que  lou  councer  duro, 

Ma  bigno  es  un  sieti  d'aounou, 
Car  plani  de  sul  tap  oun  ma  groto  s'entrouno, 
Sul  paradis  d'Agen,  la  coumbo  de  Berouno. 

J'ajoute  une  traduction,  la  plus  littérale  possible  : 

«  ....  Dans  le  Nord,  vous  avez  de  grandes  choses,  — des  églises,  des  palais  qu 
s'élèvent  bien  haut,  —  et  le  travail  de  l'homme  est  plus  beau  chez  vous;  —  mais 
venez  faire  quatre  ou  cinq  pauses  sur  les  bords  de  la  Garonne,  aux  beaux  jours 
de  l'été,  —  vous  verrez  que  le  travail  de  Dieu  —  nulle  part  n'est  plus  beau  qu'ici. 
—  Nous  avons  des  rocs  revêtus  de  velours  qui  verdoient,  —  des  plaines  qui  sont 
toujours  dorées,  —  des  combes  où  nous  buvons  un  air  salubre,  —  et,  quand  nous 
nous  promenons,  partout  nous  foulons  les  fleurs.  —  La  campagne,  à  Paris,  a  bien 


LES    DEUX    JUMEAUX.  405 

des  fleurs  et  des  pelouses,  —  mais  elle  est  trop  grande  dame  ;  elle  est  triste,  som- 
nolente. —  Ici,  mille  petites  maisons  s'égaient  sur  le  bord  d'un  ruisseau  ;  —  notre 
ciel  est  riant ,  tout  s'amuse,  tout  vit!  —  Depuis  le  mois  de  mai,  quand  le  beau 
temps  arrive.  —  pendant  six  mois  dans  l'air  une  musique  vibre. —  A  mille  rossi- 
gnols cent  bergers  font  concurrence,  —  et  tous  chantent  l'amour,  l'amour  qui  est 
toujours  nouveau.  —  Votre  grand  Opéra,  surpris,  ferait  silence,  —  quand  le  jour 
de  la  nuit  déchire  le  rideau,  —  et  que,  sous  un  ciel  qui  s'enflamme  aussitôt,  — 
écouté  du  bon  Dieu  ,  notre  concert  commence!  —  Quels  refrains!  quelle  voix! 
tenez,  —  l'un  chante  le  long  de  la  côte,  l'autre  dans  les  guérets  :  —  Ces  mon- 
tagnes, —  qui  sont  si  hautes,  —  m'empêchent  de  voir  —  où  sont  mes  amours.  — 
Baissez-vous,  montagnes,  —  plaines,  haussez  vous.  —  afin  que  je  puisse  voir  — 
où  sont  mes  amours.  —  Et  mille  voix,  ainsi,  résonnant  dans  les  airs,  —  vont,  à 
travers  les  rideaux  bleus,  —  réjouir  les  anges  là-haut.  —  La  terre  embaume  les 
chanteurs;  —  les  rossignols,  sur  le^  branches  fleuries,  —  chantent  à  qui  mieux 
mieux.  — Tout  est  juste,  et  pourtant  personne  ne  bat  la  mesure.  —  Eh  bien! 
pour  tout  entendre,  tant  que  le  concert  dure.  —  ma  vigne  est  une  place  d'hon- 
neur, —  car  je  plane,  du  haut  du  tertre  où  j'ai  ma  grotte,  —  sur  leparadis  d'Jgen, 
la  combe  de  Berouno » 

N'y  a-t-il  pas,  dans  cette  poésie,  avec  des  développements  nouveaux,  quelque 
chose  de  semblable  à  ce  tendre  sentiment  qui  faisait  dire  à  Horace  :  «  Ce  coin  de 
terre  me  plaît  au-dessus  de  tous  les  autres!  »  Certes,  le  pays  qui  inspire  de  pareils 
vers  est  digne  d'être  aimé  ,  cligne  d'être  préféré  de  ceux  qui  y  vivent;  il  mérite 
bien  aussi  que  ceux  qui  en  sont  éloignés  par  le  hasard  tournent  toujours  vers 
lui  un  regard  d'envie  et  de  regret,  comme  on  dit  que  les  Mores  chassés  de 
l'Andalousie  se  souvenaient  en  rêvant  de  Grenade,  comme  la  pâle  Mignon, 
dans  les  brumes  du  Nord,  chantait  encore  la  contrée  où  les  citronniers  fleu- 
rissent. 

Tout  ceci  ne  m'éloigne  pas  autant  qu'on  le  pourrait  croire  du  nouveau  poëuae 
de  Jasmin  ;  j'y  reviens  au  contraire  naturellement,  après  avoir  résumé  les  qualités 
du  poëte,  après  avoir  essayé  de  montrer  son  talent  tel  qu'il  est,  tour  à  tour  lyrique 
et  dramatique  :  c'est  ce  double  caractère  qui  se  retrouve  encore  dans  son  nouvel 
ouvrage.  Les  deux  Jumeaux  (lotis  dus  Bessous)  ne  sont  pas  peut-être  aussi  consi- 
dérables que  Françounetto  :  le  poëme  compte  à  peine  deux  cent  cinquante  vers; 
mais  il  porte  la  même  empreinte  que  les  compositions  antérieures  de  Jasmin. 
Dans  les  proportions  que  l'auteur  lui  a  données,  c'est  la  même  alliance  de  naturel 
et  d'art;  c'est  la  même  facilité  d'invention,  le  même  éclat  précis  de  langage,  si 
l'on  peut  ainsi  parler,  et  il  y  a  aussi  cette  même  variété  de  tableaux  où  le  poète 
aime  à  se  jouer.  Jasmin,  en  effet,  est  un  des  hommes  dont  les  œuvres  pourraient 
fournir  le  plus  au  pinceau  d'un  peintre  de  genre.  Il  y  a  un  sentiment  moral  élevé 
dans  les  Deux  Jumeaux  :  c'est  la  mise  en  action  du  dévouement  fraternel  ;  c'est 
l'histoire  de  deux  existences  qui  se  développent  parallèlement,  qui,  au  lieu  de  se 
partager  le  bonheur,  sont  destinées  à  se  heurter  et  se  sacrifient  volontairement 
l'une  à  l'autre  sans  bruit,  sans  ostentation,  sans  cette  hypocrite  vanité  de  la  vertu, 
mais  non  sans  de  secrets  déchirements.  L'idée,  au  fond,  n'est  pas  neuve,  peut-on 
dire;  /es  frères  ennemis  sont  une  vieille  histoire  :  oui,  sans  doute;  mais  ce  qui  est 
moins  usé,  c'est  le  spectacle  de  deux  cœurs  jeunes,  pleins  de  feu,  subitement 
agités  d'une  même  passion  et  en  qui  l'amour  ne  tue  pas  l'amitié,  qui  ne  songent 


404  LES     DEUX     JUMEAUX. 

pas  seulement  à  se  haïr,  et,  se  passant  pour  ainsi  dire  la  coupe  du  sacrifice,  goûtent 
l'un  après  l'autre  la  volupté  amère  et  douce  du  dévouement. 

Jasmin  a  dédié  les  Deux  Jumeaux  à  M.  de  Salvandy,  grand  maître  des  savants, 
comme  il  dit.  Il  a  répondu  en  poète  au  ministre  qui  sait  honorer  les  poètes,  qui 
aime  à  rendre  aux  lettres  ce  qu'elles  firent  pour  lui.  Rien  n'est  gracieux  d'ordi- 
naire comme  les  dédicaces  du  rapsode  méridional;  c'est  comme  le  prologue  du 
drame.  Cette  histoire  d'amour  qu'il  va  redire,  c'est  une  pauvre  vieille  qui  la  lui 
conta  un  soir  dans  sa  petite  maison,  tandis  que  la  feuille  tombait  en  gémissant, 
et  elle  lui  fit  venir  les  larmes  aux  yeux.  «  Aussi  bien  aujourd  hui ,  ajoute-t-il,  le 
tomber  de  la  feuille  s'harmonise  avec  les  douleurs.  » 

Lou  toumba  de  la  feillo 

S'abarejo  dan  las  doulous. 

Le  temps  est  propice  donc  pour  chanter  les  tristesses;  c'est  le  moment  où  la 
veille  est  assez  longue  pour  répéter  les  ballades,  les  récits  mélancoliques  et  ten- 
dres, et  Jasmin  n'y  manque  pas.  Le  drame  des  Deux  Jumeaux  se  passe  en  1804, 
comme  si  le  poète  s'était  plu  dans  le  contraste  de  la  solennité  de  l'époque  et  de 
la  naïveté  d'une  histoire  d'amour.  Il  y  a  dès  le  début  une  fraîcheur  qui  repose,  et 
qui,  certes,  rejette  l'esprit  loin  des  scènes  du  couronnement.  Il  est  difficile  d'ail- 
leurs de  mieux  entrer  dans  son  sujet. 

Dins  uno  coumbo  ayréjado,  poulido 

Touto  Claou  fido 

De  frut,  de  flous,' 
Prêt  d'uno  may  de  bouno  houro  abeouzado 
Abion  grandit  al  ben  fres  de  la  prado, 

As  caous  poutous 

Dus  frays  bessous. 

Homes,  abion  coumo  del  ten  maynatge 

Mémo  bizatge 

Et  mémo  corp; 
Soun  ressemblens  coumo  soun  dios  estelos 

Dios  pimparelos 

Dus  pimpouns-d'or 

Ébé  !  del  co,  se  semblon  may  enquero 
Ço.q'un  atten  l'aoutré  tabé  l'espèro 

Ou  l'esperèt. 
Cadun  d'es,  per  soun  fray,  mouriyo  sans  regret, 
Pes  jols  et  pes  plazes  ban  sul  la  mémo  roulo  ; 
L'un  acos  l'aoutré  en  tout  :  quan  nasqueron  sans  douto 

L'amo  de  fèt 

Que  per  un  debalèt 

Se  partatget! 

i  Dans  une  vallée  aérée,  jolie,  —  toute  farcie  —  de  fruits,  de  fleurs;  —  près 
d'une  mère  de  bonne  heure  aveuvée,  —  avaient  grandi  au  vent  frais  de  la  prairie, 
—  aux  chauds  baisers,  —  deux  frères  jumeaux.  —  Hommes,  ils  avaient,  comme 


LES    DEUX    JUMEAUX.  W\ 

du  temps  enfant,  —  même  visage  —  et  même  corps.  —  Ils  se  ressemblent  comme 
font  deux  étoiles,  —  deux  marguerites,  —  deux  boutons  d'or.  —  Eh  bien  !  du 
cœur,  ils  se  ressemblent  plus  encore.  —  Ce  que  l'un  attend,  l'autre  aussi  l'espère, 
—  ou  l'espéra.  —  Chacun  d'eux,  pour  son  frère,  mourrait  sans  regret;  —  pour 
les  jeux,  les  plaisirs,  ils  vont  sur  la  même  route;  —  l'un,  c'est  l'autre  en  tout  : 
lorsqu'ils  naquirent,  sans  doute,  —  l'âme  de  feu,  —  qui  pour  un  descendit,  — 
se  partagea.  • 

Ces  deux  jumeaux,  ce  sont  André  et  Paul.  Leur  mère  était  fière  de  tant  de  jeu- 
nesse et  de  beauté  ;  et,  tandis  que  tout  le  monde  se  méprenait  en  les  voyant  sépa- 
rément, elle  seule  pouvait  les  reconnaître.  Je  me  trompe  :  il  y  a  quelque  chose 
d'aussi  clairvoyant  que  la  sollicitude  maternelle,  c'est  l'amour,  lorsqu'il  naît  dans 
le  cœur  d'une  jeune  lille.  André  était  aussi  reconnaissable  pour  Angéline  que 
pour  sa  mère.  Les  cœurs  des  deux  jeunes  gens  se  nouèrent,  dit  le  poète,  et  il  est 
aisé  de  deviner  tous  les  ravissements  de  cette  passion  naissante  et  encore  enve- 
loppée de  mystère;  mais  le  bonheur  est  difficile  à  cacher,  surtout,  hélas!  lorsque 
le  désespoir  doit  en  résulter  pour  un  autre.  Oh!  alors,  il  se  trahit  plus  vile  encore. 
En  voyant  l'amour  briller  dans  les  regards  d'André  et  d'Angéline,  Paul,  qui  aime 
aussi  la  jeune  fille,  devient  silencieux,  triste;  lui  qui  nourrissait  secrètement  l'es- 
poir d'épouser  Angéline  dès  qu'il  aurait  échappé  à  la  conscription,  il  voit  tout  à 
coup  son  rêve  brisé;  il  languit  désormais,  il  meurt  de  cette  cruelle  maladie  d'a- 
înour;  ses  joues  pâlissent,  sa  vie  s'éteint.  Vainement  sa  mère  pleure,  prie,  et  «  de 
son  prier  si  triste,  ainsi  que  le  dit  le  poêle,  fait  un  instant  reculer  la  mort.  » 
Paul,  emportant  son  secret,  va  périr,  lorsque  dans  la  fièvre  il  laisse  échapper  un 
nom,  —  le  nom  d'Angéline.  Aussitôt  l'œil  d'André  luit  d'un  feu  étrange;  un 
sourire  angélique  effleure  ses  lèvres;  il  voit  un  instant  la  jeune  fille,  puis  la  ra- 
mène au  chevet  de  son  frère  en  lui  disant  :  «  Frère,  guéris,  Angéline  t'en  prie; 
regarde-la,  tu  verras  son  sourire  ;  elle  t'aime  de  cœur.  Toute  cette  année,  chaque 
jour,  n'osant  pas  te  le  dire,  comme  une  sœur  elle  me  le  disait.  »  L'agonisant  re- 
vient à  la  vie,  en  effet;  il  rouvre  les  yeux  à  la  lumière  et  retrouve  insensiblement 
la  santé.  Angéline  lui  laisse  tout  croire,  se  dévoue,  elle  aussi,  et  lui  livre  sa  main, 
tandis  qu'André,  la  gaieté  sur  le  front  et  la  mort  dans  l'âme,  prend  un  habit  de 
soldat,  et  va  au-devant  de  la  mitraille,  ce  qui  n'était  guère  difficile  à  rencontrer 
en  ce  temps-là.  C'est  ici  que  finit  la  première  pause.  Ce  chant,  je  dois  le  dire, 
me  paraît  le  meilleur  du  poème;  cette  action,  qui  semble  si  peu  de  chose,  Jasmin 
l'a  rendue  saisissante  par  les  traits  de  passion  qu'il  y  a  semés,  par  les  vives  cou- 
leurs dont  il  a  revêtu  ces  peintures.  Ce  drame  si  simple  prend  de  la  grandeur.  Le 
dévouement  d'André,  payant  de  son  bonheur  la  vie  de  son  frère,  laisse  dans  le 
cœur  je  ne  sais  quelle  émotion  généreuse  qui  le  trouble  et  le  satisfait  en  même 
temps.  L'un  des  jumeaux  a  accompli  son  sacrifice;  pour  réaliser  la  pensée  du 
poêle,  ce  sera  bientôt  à  Paul  d'accomplir  le  sien. 

Le  second  chant  des  Deux  Jumeaux  montre  André,  non  pas  mort  comme  il 
l'espérait,  mais  sombre,  impassible,  toujours  prêt  à  braver  le  péril,  au  milieu 
des  soldats  de  l'empereur.  «  En  ce  temps,  dit  le  poète,  l'empereur,  qui  introni- 
sait la  guerre,  obscurcissait  le  nom  des  plus  fameux  soldats,  faisait  plier  les  rois, 
bouleversait  la  terre,  et  ensuite  lui  jeiail  la  paix....  »  André  est  «n  des  soldats  de 
celte  garde  immortelle  qui  était  la  digne  escorte  du  nouveau  triomphateur  ;  ce- 
pendant il   ne  cesse  de  tourner  les  yeux  vers   le  village.  Blessé,  la  pensée  qui 


406  LES    DEUX    JUMEAUX. 

l'occupe  encore  pendant  la  nuit  qui  précède  un  grand  combat,  c'est  le  souvenir 
d'Angéline,  et  dans  le  silence  du  camp  endormi  il  laisse  échapper  un  chant  d'a- 
mour en  contemplant  le  ciel  avec  supplication.  C'est  un  chant  pareil  à  celui  des 
Hirondelles  dans  Marthe;  mais  ici  ce  sont  les  étoiles  qui  sont  les  confidentes  de 
l'amant. 

Estelo 

D'Angelo 

Ses  belo 

Aney. 

La  ney 

Es  claro  ; 

La  beyras  toutaro 

Sul  sieti  qu'ey  fey  ; 
Perqu'es  un  crime  de  lli'escrioure 
Digo-li  que  toiUjour  André  saguet  l'ayma 
Que  nou  pot  l'oublida  per  bioure, 
Que  bay  mouri  per  l'oublida  ! 

Mais  s'elo  ra'oublido 
A  peno  aouras  bis 
Ma  bito  escantido  ; 
Luts  del  paradis, 
Estelo 
D'Angelo 
Pla  belo 
Sayos       . 
Se  cado  tantos 
Toutjour  li  dizios  : 
André  nou  dibet  pas  t'escriourè 
Mais  el  aoumen  saguet  ayma  : 
Nou  pousquet  l'oublida  per  biouré 
Et  mourisquet  per  t'oublida  ! 

«  Étoile  —  d'Angèle,  —  tu  es  belle  —  ce  soir.  —  La  nuit  —  est  claire  ;  — 
tu  la  verras  tout  à  l'heure  —  sur  le  siège  que  je  lui  fis.  —  Puisque  c'est  un  crime 
de  lui  écrire,  —  dis-lui  que  toujours  André  sut  l'aimer,  —  qu'il  ne  put  l'oublier 
pour  vivre,  —  qu'il  va  mourir  pour  l'oublier! 

»  Mais,  si  elle  m'oublie,  —  à  peine  auras-tu  vu  —  ma  vie  éteinte;  lumière  du 
paradis,  —  étoile  —  d'Angèle,  —  bien  belle  tu  serais  —  si  chaque  soir  —  tou- 
jours tu  lui  disais  :  —  André  ne  dut  pas  l'écrire,  —  mais  lui,  au  moins  sut 
t'aimer  ;  —  il  ne  put  t'oublier  pour  vivre,  —  et  il  mourut  pour  t'oublier  !  » 

On  comprend  combien  une  traduction  doit  donner  une  faible  idée  de  l'har- 
monie de  ces  vers,  combien  il  est  impossible  de  remplacer  la  mélodie  de  ce 
rhythme,  qui  produit  la  même  impression  que  certaines  strophes  de  M.  de  La- 
martine. —  Ainsi  chante  André  tandis  que  le  combat  se  prépare.  Dans  sa  vallée 
natale,  cependant,  que  se  passe-t-il  ?  Paul  est-il  heureux  désormais  ?  Non,  «  le 
malheur  d'André,  le  malneur  d'Angéline,  n'ont  pas  fait  son  bonheur.  »  Trompé 
d'abord  par  le  sacrifice  de  la  jeune  lille,  il  découvre  bientôt  la  vérité;  son  triple 
bandeau  tombe...  et  alors  il  sent  quel  martyre  il  a  imposé,  sans  le  savoir,  à  An- 


LES    DEUX    JUMEAUX.  407 

géline,  à  son  frère.  Paul  dit  adieu,  lui  aussi,  au  village,  pour  aller  mourir  à  la 
place  d'André.  Il  arrive  assez  tôt  pour  prendre  part  à  la  bataille!  il  se  jetleau 
milieu  du  feu,  et,  au  moment  où  il  est  frappé,  Paul  retrouve  son  frère.  «  Frère! 
frère!  qu'as-tu  fait?  dit  celui-ci.  —  Mon  devoir,  il  le  fallait:  depuis  un  an,  tuas 
pris  ma  place,  et  je  suis  venu  prendre  la  tienne.  »  Puis  il  ajoute  les  mêmes  pa- 
roles que  lui  avait  autrefois  adressées  André  :  «  Frère,  à  ton  tour,  guéris;  Angé- 
line  t'en  prie;  elle  n'est  plus  ta  sœur  ;  tu  verras  son  sourire;  elle  t'aime  de  cœur. 
Toute  cette  année,  chaque  jour,  n'osant  pas  me  le  dire,  son  œil  mourant  me  le 
disait...  »  Paul  meurt  en  disant  ces  mots. 

«  André  revint  à  la  triste  demeure  ;  —  Angéline  pleura ensuite  elle 

ne  pleura  plus; —  mais  la  mère  ne  put  changer  comme  la  jeune  femme;  — celle-ci 
n'en  aimait  qu'un,  la  mère  en  aimait  deux  !  » 

Jasmin  finit  son  poëme  par  ces  derniers  vers  d'une  sensibilité  si  touchante,  qui 
fait  la  part  de  l'éternelle  douleur,  même  à  côté  des  joies  renaissantes  des  deux 
amants.  Il  peint  en  un  mot  celte  plaie  inguérissable  de  la  mère  qui  a  perdu  un 
enfant  et  qui  ne  veut  pas  être  consolée.  Je  n'ai  point  dissimulé  que  la  première 
partie  des  Deux  Jumeaux  me  paraissait  préférable  à  la  seconde.  Ces  simples  héros 
se  perdent,  en  effet,  dans  ces  batailles,  et  il  faut  un  peu  de  bonne  volonté  pour 
qu'ils  se  retrouvent  au  milieu  de  ce  choc  giganlesque  d'hommes  et  se  donnent  le 
dernier  baiser  fraternel.  Il  ne  m'en  coûte  pas  d'entrer  dans  ces  détails  avec  Jas- 
min, parce  que  je  sais  le  prix  qu'il  attache  aux  remarques  sincères,  parce  que 
c'est  un  droit  qu'ont  ses  amis  d'être  jaloux  de  la  perfection  de  ses  œuvres. 

Cela  dit  cependant,  on  pourrait  ajouter  que,  dans  ses  portions  vraiment  inat- 
taquables, le  poëme  des  Deux  Jumeaux  décèle  encore  un  progrès,  car  la  con- 
stance dans  une  voie  excellente  produit  par  elle-même  un  incessant  progrès. 
L'esprit  y  gagne  chaque  jour  plus  de  sûreté;  à  mesure  qu'on  se  familiarise  avec 
la  nature,  on  l'aime  davantage,  on  en  surprend  mieux  les  secrets,  on  aperçoit 
plus  clairement  ses  aspects  divers  et  infinis.  L'élude  des  vrais  penchants  de  l'âme, 
des  éternels  sentiments  humains,  rajeunit  sans  cesse  le  talent;  telle  est  la  source 
féconde  de  la  poésie  de  Jasmin.  Aussi  ce  vif  instinct  du  vrai  lui  dicte  plus  d'une 
parole  qui  pourrait  avoir  de  l'autorité  pour  tous  :  «  La  franche  poésie  maintenant 
est  comprise  et  revient,  dit-il  dans  une  cpître  à  un  de  ses  compatriotes;  des 
hommes  à  grand  renom,  pour  ne  ressembler  à  personne,  du  vrai,  du  naturel 
franchirent  la  borne,  et  le  monde  entraîné  la  sauta  à  pieds  joints.  Mais  là-bas, 
qu'ont-ils  trouvé?  Au  lieu  de  feu,  de  la  fumée,  une  laide  et  fausse  nature,  un  ciel 
sans  robe  bleue,  un  soleil  sans  chaleur,  de  gros  épis  sans  blé  et  des  fleurs  sans 
parfum.  —  Aussi,  voyez  la  foule!  elle  revient  dans  la  bonne  roule.  Ah!  fleuris- 
sons-la chaque  jour  pour  qu'elle  y  vienne  plus  vite  et  qu'elle  y  puisse  rester...  » 
C'est  en  persévérant  dans  cette  route  que  Jasmin,  ainsi  que  le  lui  a  dit  M.  deSal- 
vandy  en  acceptant  la  dédicace  des  Deux  Jumeaux,  ne  cessera  de  nous  faire 
goûter  ces  délices  incomparables  d'une  poésie  harmonieuse  qui  de  l'oreille  arri- 
vent si  profondément  au  cœur  et  à  la  pensée. 

Ch.  de  Mazade. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  décembre  1846. 

Sans  disparaître,  sans  avoir  encore  reçu  de  solution,  les  difficultés  diploma- 
tiques vont  momentanément  faire  place  aux  préoccupations  parlementaires. 
Quand  les  gouvernements  constitutionnels  ont  pris  de  grandes  résolutions,  ils 
n'ont  accompli  que  la  moitié  de  leur  tâche,  car  il  leur  reste  à  les  justifier  devant 
les  chambres  ;  si  autrefois  la  politique  extérieure  s'aitacbait  à  cacher  ses  procédés 
et  ses  moyens,  elle  est  aujourd'hui  contrainte,  par  le  régime  représentatif,  de 
divulguer  après  coup  ses  intentions,  ses  ressorts,  et  de  faire  à  la  tribune  son  apo- 
logie. Cette  nécessité,  qui  sans  doute  eût  paru  fort  étrange  aux  hommes  d'état  des 
temps  passés,  est,  à  notre  époque,  pour  les  gouvernants  un  de  leurs  devoirs  les 
plus  laborieux,  et  en  ce  moment  elle  crée  à  la  France  et  à  l'Angleterre  une  situa- 
lion  épineuse.  Il  va  s'engager  entre  les  deux  tribunes  de  Londres  et  de  Paris  un 
dialogue,  une  lutte,  qui  rappelleront,  avec  certaines  différences,  ce  qui  s'est  passé 
en  1840.  Il  y  a  six  ans,  la  France  avait  gravement  à  se  plaindre  de  l'Angleterre; 
aujourd'hui  c'est  le  gouvernement  anglais  qui  prétend  avoir  centre  nous  les  griefs 
les  plus  fondés.  S'il  fallait  en  croire  les  amis  de  lord  Palmerston,  celui-ci  serait 
en  mesure  de  prouver  que  dans  la  question  d'Espagne  il  est  sans  reproches,  et 
que  tout  le  mal  est  venu  de  la  précipitation  du  gouvernement  français.  La  brusque 
pétulance  de  notre  diplomatie  aurait  surpris  le  ministre  whig  au  milieu  de  ses 
bonnes  intentions  à  notre  égard  ;  s'il  avait  eu  un  moment  la  pensée  d'une  combi- 
naison qui  devait  nous  déplaire,  il  allait  y  renoncer  volontairement,  quand  la 
conclusion  du  double  mariage  a  tout  tranché  avec  une  promptitude  et  une  har- 
diesse dont  il  nous  croyait  incapables.  C'est  surtout  cet  imprévu  que  lord  Pal- 
merston ne  nous  pardonne  pas,  et  sur  lequel  en  Angleterre  les  hommes  éclairés, 
ceux  qui  sont  restés  partisans  de  l'alliance  des  deux  pays,  attendent  et  désirent 
des  explications  satisfaisantes.  De  l'autre  côté  du  détroit,  les  esprits  calmes  et 
sages  reconnaissent  qu'au  fond  la  question  espagnole  n'a  pas,  pour  le  présent 
surtout,  l'importance  extraordinaire  que,  dans  les  premiers  moments  de  son  dépit, 
lord  Palmerston  a  voulu  lui  attribuer;  ils  savent  bien  que  l'Angleterre  ne  se 
trouve  ni  désarmée,  ni  affaiblie,  parce  qu'un  prince  français  a  épousé  une  infante 
d'Espagne:  seulement  ils   éprouveraient  un  véritable  déplaisir,  s'il  leur  était 


REVUE.  CHRONIQUE.  409 

prouvé  que  dans  cette  circonstance  le  gouvernement  français  n'aurait  pas  eu  tous 
les  ménagements,  tous  les  égards  auxquels  a  droit  une  alliée  comme  l'Angleterre. 
En  tout  ce  débat,  la  question  des  procédés  tiendra  le  premier  rang;  la  forme  em- 
portera le  fond.  Dans  quelques  semaines,  les  deux  parlements  de  la  France  et  de 
la  Grande-Bretagne  seront  saisis  de  toutes  les  pièces  du  procès.  Pour  savoir  toute 
la  vérité,  il  n'y  a  plus  longtemps  à  attendre.  Nous  ferons  aujourd'hui  une  simple 
réflexion,  ou  plutôt  nous  évoquerons  un  souvenir.  Durant  ces  dernières  années, 
que  lord  Palmerston  a  passées  dans  l'opposition,  ne  retrouve-t-on  pas,  au  fond  de 
la  plupart  des  discours  par  lesquels  il  attaquait  ses  adversaires,  cette  idée,  que  la 
politique  de  lord  Aberdeen  était  trop  favorable  à  la  France,  et  que  le  ministre 
tory  avait  pour  nous  des  complaisances  qui  ressemblaient  à  des  duperies?  Ce  n'est 
pas  là,  tant  s'en  faut,  le  jugement  qu'on  a  porté  en  France  sur  les  ai/tes  de  lord 
Aberdeen;  mais  enfin  telle  était  l'opinion  que  lord  Palmerslon,  dans  les  accès  de 
son  patriotisme  et  dans  les  intérêts  de  son  parti,  travaillait  à  accréditer.  Quand  il 
est  revenu  aux  affaires,  n'a-t-il  pas  laissé  échapper,  avec  une  sorte  de  satisfaction 
orgueilleuse,  la  pensée  qu'enfin  l'Angleterre  allait  cesser  dêlre  dupe?  Comment 
concilier  des  dispositions  semblables  et  de  tels  précédents  avec  la  prétention  de 
n'avoir  rien  fait  qui  pût  altérer  la  bonne  intelligence  entre  les  deux  pays? 

Si  les  chambres  anglaises  ne  s'assemblent  qu'au  mois  de  février,  notre  gouver- 
nement aura  l'initiative  des  explications  parlementaires.  C'est  p'our  le  cabinet 
une  épreuve  grave  et  solennelle.  Il  y  a  quatre  mois,  il  était  en  face  d'une  majo- 
rité nombreuse,  nouvellement  élue,  qui  comptait  mettre  à  profit  la  sécurité  pro- 
fonde dont  jouissait  le  pays,  en  accomplissant  de  sages  réformes,  d'utiles  amé- 
liorations. Tout  le  monde  paraissait  d'accord,  ministère,  majorité,  opposition 
constitutionnelle,  pour  faire  fructifier  la  paix  et  la  liberté.  C'est  dans  des  circon- 
stances bien  différentes  que  le  cabinet  va  se  retrouver  en  face  de  la  même  ma- 
jorité, qui  ne  laissera  pas  que  d'être  surprise  et  quelque  peu  émue  du  grave  chan- 
gement survenu  en  si  peu  de  temps  dans  les  choses.  Cette  paix  générale,  si 
religieusement  respectée  par  le  gouvernement  de  1830,  est  ébranlée  par  trois 
grandes  puissances  qui  nous  contraignent  à  les  rendre  responsables  dans  l'avenir 
de  toutes  les  conséquences  que  peut  entraîner  la  violation  des  traités.  Notre  al- 
liance avec  l'Angleterre,  qui  était  depuis  seize  ans  le  pivot  de  notre  politique  ex- 
térieure, se  trouve  aujourd'hui,  sinon  détruite,  du  moins  entravée  et  paralysée. 
Il  faudra  exposer  à  la  majorité  la  raison  de  tous  ces  changements.  Ce  n'est  que 
par  la  netteté  de  ses  explications  que  le  ministère  s'assurera  le  sincère  concours 
du  parlement.  Il  faut  pour  ainsi  dire  qu'il  conquière  de  nouveau  la  majorité,  qu'il 
l'éclairé,  qu'il  la  persuade,  qu'il  porte  dans  son  esprit  une  vive  conviction  sur  la 
rectitude  de  la  conduite  qui  a  été  tenue  depuis  la  séparation  des  chambres.  Les 
hommes  expérimentés  de  l'opposition  comprendront,  comme  nous,  qu'ils  ne  sau- 
raient devancer  par  leurs  critiques  les  explications  du  cabinet.  Ils  doivent  at- 
tendre, pour  se  prononcer,  la  production  des  pièces.  C'est  seulement  par  l'étude 
et  par  le  rapprochement  des  faits  qu'ils  pourront  rassembler  les  éléments  d'un 
jugement  vraiment  politique.  Dans  ces  questions  épineuses  et  délicates,  où  l'hon- 
neur et  les  plus  grands  intérêts  du  pays  sont  en  jeu,  la  responsabilité  de  l'oppo- 
sition n'est  pas  moins  sérieusement  engagée  que  celle  du  pouvoir.  Elle  ne  peut 
lancer  son  blâme  au  hasard  :  tout  veut  être  pesé.  C'est  le  droit  de  l'opposition  de 
rechercher,  par  l'observation  attentive  de  tous  les  détails,  si  des  fautes  qu'on  eût 
pu  éviter  n'ont  pas  compromis  l'alliance  anglaise,  qui,  dans  tons  les  côtés  de  la 


410  REVUE. CHRONIQUE. 

chambre,  n'a  jamais  rencontré  que  des  panégyristes.  Ici  se  représente  la  question 
des  procédés,  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  et,  dans  l'intérêt  de  l'union 
entre  les  deux  peuples,  on  doit  y  attacher  à  Paris  la  même  importance  qu'à 
Londres. 

On  voit  qu'en  arrivant  à  l'examen  des  questions  extérieures,  la  chambre  de 
1846  les  trouvera  renouvelées  par  la  force  des  choses.  Il  y  a  des  thèmes,  des 
lieux  communs  qu'il  ne  sera  plus  possible  de  reprendre,  et,  sur  certains  points, 
il  ne  faudrait  pas  s'étonner  que  le  ministère  et  l'opposition  en  vinssent  à  modifier 
leur  langage.  Peut-être  entendrons-nous  l'opposition  manifester  une  vive  sollici- 
tude pour  l'alliance  anglaise,  et  le  ministère  signaler  les  avantages  de  l'isolement 
et  de  l'indépendance.  Les  questions  et  les  hommes  pourraient  bien  avoir  une 
physionomie  nouvelle  et  imprévue. 

Quand  la  chambre  considérera  les  conséquences  de  l'isoiement  que  la  France 
accepte,  elle  pensera  sans  doute  que  cet  isolement,  loin  de  détruire  notre  in- 
fluence extérieure,  .servira  plutôt  à  la  caractériser.  En  effet,  si  la  France  est  en 
désaccord  sur  une  question  importante  avec  les  trois  cabinets  de  Saint-Péters- 
bourg,  de  Vienne  et  de  Berlin,  c'est  quelle  défend  le  respect  dû  aux  traités  et 
l'indépendance  que  les  traités  ont  garantie  aux  petits  états.  On  a  souvent  voulu 
faire  peur  de  notre  esprit  remuant  et  révolutionnaire ,  et  cest  nous  qui  protes- 
tons contre  des  changements  qui  sont  l'œuvre  de  l'arbitraire  et  de  la  violence. 
Les  gouvernements  qui  font  si  bon  marché  des  stipulations  les  plus  positives  du 
droit  européen  créent  à  la  France,  par  leur  conduite,  une  situation  nouvelle. 
Pendant  qu'ils  prennent  une  attitude  usurpatrice,  la  France  devient  en  Europe 
comme  un  pouvoir  conservateur.  On  a  dernièrement,  dans  quelques  feuilles  étran- 
gères, parlé  d'une  sorte  de  congrès  européen  :  ce  congrès  trancherait  d'une  ma- 
nière souveraine  les  difficultés  qui  divisent  aujourd'hui  le  monde  politique;  il 
aurait  surtout  pour  but  de  donner  une  sorte  de  sanction  légale  à  la  résolution  que 
les  trois  puissances  ont  prise  au  sujet  de  Cracovie.  Si  un  pareil  congrès  avait  lieu, 
la  France  n'y  saurait  accepter  une  place.  Qu'irait-elle  faire  dans  cette  réunion 
des  puissances?  Se  constituer  volontairement  en  minorité?  En  restant  isolée, 
indépendante,  la  France  sera  plus  forte.  Quand  ils  la  verront  ainsi  libre  dans  ses 
allures,  les  états  de  second  ordre  rechercheront  son  appui,  invoqueront  son  in- 
fluence. Quelques  grandes  puissances  ne  constituent  pas  l'Europe  à  elles  seules  ; 
il  y  a  à  côté  d'elles  des  états,  des  peuples,  ayant  des  droits  à  maintenir,  une  indi- 
vidualité à  développer.  C'est  ce  qu'en  France  nous  avons  parfois  trop  oublié,  et 
c'est  de  ce  côté  que  notre  gouvernement  devrait  chercher  une  sphère  d'influence 
et  d'action. 

L'état  de  l'Europe,  les  changements  survenus  depuis  quatre  mois  dans  l'at- 
mosphère politique,  tout  impose  au  ministère  des  devoirs  nouveaux  et  sérieux. 
II  ne  lui  suffira  pas  de  prouver  que  le  refroidissement  de  l'Angleterre  à  notre 
égard  n'a  pas  de  motifs  légitimes,  et  d'affirmer  que  dans  l'affaire  de  Cracovie 
aucune  ombre  de  connivence,  aucune  faiblesse,  ne  sauraient  lui  être  imputées. 
Ces  faits  sont  accomplis,  et  ils  créent  uue  autre  situation  à  laquelle  il  faut  faire 
face.  Loin  que  l'espèce  d'isolement  dans  lequel  il  convient  de  se  tenir  à  l'égard 
de  quelques  puissances  doive  enchaîner  notre  activité,  nous  y  voyons  plutôt  une 
excitation  à  laquelle  il  est  nécessaire  de  répondre.  Le  pouvoir  n'aura  de  force, 
de  véritable  autorité  auprès  des  chambres  et  dans  le  pays  qu'en  montrant  une 
résolution,  une  fermeté  au  niveau  des  circonstances.  Les  grands  intérêts  indus- 


REVUE.    CHRONIQUE.  411 

triels  et  commerciaux  de  la  France  réclament  également  de  la  part  du  cabinet 
une  vive  sollicitude,  une  judicieuse  initiative.  A  nos  portes,  la  Belgique  se  pré- 
pare à  invoquer  encore  une  fois  l'union  douanière  comme  le  seul  remède  au 
malaise  qui  la  travaille.  Le  ministère  ne  songera-t-il  pas  sérieusement  à  profiter 
de  semblables  dispositions?  Il  doit  considérer  la  France  comme  entièrement  libre 
d'agir  sous  l'unique  inspiration  de  s^s  intérêts.  C'est  là  une  occasion  naturelle, 
heureuse,  de  faire  porter  des  fruits  à  la  politique  d'isolement. 

Aucun  esprit  sérieux  ne  peut  demander  qu'on  répond'  p  .  de  stériles  bra- 
vades à  l'attitude  que  viennent  de  prendre  les  trois  puissances  ;  mais  le  ministère 
trouvera  dans  tous  les  rangs  de  la  chambre,  dans  la  majorité  comme  dans  l'oppo- 
sition, une  conscience  très-énergique  de  ce  que  réclame  la  dignité  nationale.  La 
question  de  Gracovie  donnera  un  vif  intérêt  à  l'amendement  présenté  chaque 
année  en  faveur  de  la  nationalité  polonaise.  Si  dans  d'autres  temps  les  chambres 
ont  pu  avoir  la  pensée  d'être  plus  avares  de  l'intervention  morale  de  la  France, 
aujourd'hui  cette  omission,  ce  silence,  ne  sont  plus  de  mise;  t!i  les  interpréte- 
rait comme  un  lâche  abandon  d'un  peuple  malheureux.  La  France  n'a  pas,  il  y  a 
seize  ans,  provoqué  une  guerre  générale  pour  la  cause  de  la  Pologne,  aujour- 
d'hui elle  ne  tirera  pas  le  canon  parce  que  Cracovie  est  incorporée  à  la  Gallicie; 
mais  elle  continuera  de  protester,  mais  elle  protestera  plus  haut,  parce  qu'une 
injustice  nouvelle  et  plus  flagrante  est  venue  s'ajouter  aux  anciennes.  11  y  a,  nous 
le  savons,  dans  les  conseils  des  gouvernements  absolus,  un  mépris  assez  cynique 
des  réclamations  qui  s'élèvent  en  faveur  de  la  faiblesse  opprimée  :  ce  dédain  n'a 
pas  la  puissance  de  nous  faire  croire  au  perpétuel  triomphe  de  la  violence  sur  le 
droit. 

C'est  même  dans  notre  époque  une  des  faiblesses  des  gouvernements  absolus 
que  l'ignorance  où  ils  vivent  presque  toujours  de  l'opinion  générale,  de  ses  juge- 
ments, de  ses  susceptibilités.  Parce  que  rien  ne  bouge  autour  deux,  ils  estiment 
que  tous  leurs  actes  sont  approuvés,  ou  du  moins  accueillis  par  une  entière 
indifférence,  les  trois  cours  de  Saint-Pétersbourg,  de  Vienne  et  de  Berlin  con- 
cluent peut-être  du  silence  ou  du  langage  censuré  des  feuilles  allemandes  que 
l'illégitime  absorption  de  Cracovie  dans  la  monarchie  autrichienne  n'a  de  l'autre 
côté  du  Rhin  que  très-légèrement  indisposé  les  esprits.  L'Allemagne  n'a  pas  sans 
doute,  pour  ce  qui  est  polonais,  ou  plutôt  pour  ce  qui  est  slave,  une  sympathie 
égale  à  celle  que  nous  ressentons.  Il  y  a  entre  les  deux  nationalités  slavonne  et 
germanique  une  guerre  sourde,  qui,  si  ancienne  qu'elle  soit,  n'est  pas  près  de 
finir.  Cependant  il  y  a  dans  le  fond  du  caractère  allemand  un  respect  invétéré 
du  droit  qui  a  dû  lui  faire  porter  un  jugement  sévère  sur  le  coup  d'étal  qui  a 
frappé  Cracovie.  D'ailleurs,  les  peuples  qui  aspirent  au  développement  progressif 
de  leurs  institutions  comprennent  que  toute  usurpation  qui  se  commet  autour 
d'eux  est  pour  leur  propre  cause  un  danger  et  un  obstacle. 

On  a  eu  au  plus  haut  point  ce  sentiment  en  Italie  Là  la  violence  des  trois  cours 
contre  un  petit  étal,  dont  l'indépendance  était  garantie  par  les  traités,  a  produit 
sur  les  esprits  une  impression  profondément  douloureuse  :  sympathie  honorable, 
et  qui  est  aussi  comme  un  retour  que  L'Italie  a  fait  sur' elle-même.  Quand  elle  se 
compare,  nous  ne  disons  pas  à  la  France,  à  l'Angleterre,  mais  à  l'A!  emagne, 
l'Italie  senlcombien  de  difficultés  elle  a  à  vaincre  pour  conquérir  cette  liberté  pra- 
tique qui  est  le  but  légitime  de  tous  les  peuples  de  l'Europe,  et  les  usurpations 
du  despotisme,  lors  même  qu'elles  s'exercent  loin  d'elle,  lui  inspirent  de  la  répul- 


412  REVUE.  —    CHRONIQUE. 

sion  et  de  l'effroi.  Au  reste,  depuis  quelque  temps,  l'Italie  est  dans  une  situation 
nouvelle  et  meilleure.  Elle  espère  dans  quelques-uns  de  ses  gouvernements,  et 
les  opinions  extrêmes,  comme  celles  du  radicalisme,  qui  l'avaient  souvent  com- 
promise, ont  cédé  peu  à  peu  la  place  à  des  opinions  modérées  qui  font  sentir  en 
ce  moment  leur  salutaire  influence.  Dans  le  Piémont,  les  hommes  les  plus  éclairés 
secondent  de  leurs  vœux  et  de  leurs  efforts  le  gouvernement  du  roi  de  Sardaigne 
dans  ses  essais  d'améliorations.  Rome  continue  de  mettre  sa  confiance  dans  le 
gouvernement  du  nouveau  pape.  Pie  IX  est  exposé  à  un  danger  que  ne  courent 
pas  tous  les  princes.  La  popularité  dont  il  est  entouré  pourrait  plus  lard  être  pour 
lui  une  source  d'embarras  et  de  dégoûts.  Dans  les  masses,  le  passage  de  l'admi- 
ration à  la  défiance  est  assez  ordinaire.  Il  ne  manque  pas  non  plus  d'esprits  cri- 
tiques, chagrins,  qui  s'arment  d'une  incrédulité  systématique  contre  la  sincérité 
des  internions,  contre  la  durée  du  bien.  Il  y  aurait  trop  de  naïveté  ou  trop  d'ou- 
trecuidance à  vouloir  se  porter  garant  de  l'avenir  :  nous  nous  contenterons  de 
remarquer  que  jusqu'à  présent  le  pape  n'a  trompé  aucune  attente  légitime.  Si 
quelques  esprits  plus  exclusifs  qu'équitables  avaient  été  choqués  de  trouver  dans 
son  encyclique  l'expression  vive  et  ardente  des  croyances  catholiques  et  la  con- 
damnation du  rationalisme,  nous  réclamerions  pour  Pie  IX  le  droit  d'être  chré- 
tien, sans  alliage  de  philosophie  humanitaire.  En  dehors  du  domaine  de  la  foi, 
Pie  IX  travaille  avec  persévérance  à  des  réformes  intérieures  :  il  a  nommé  des 
commissions  mixtes  qui  doivent  rechercher  les  moyens  de  confier  une  partie  de 
l'administration  à  des  fonctionnaires  laïques.  Dans  une  circonstance  importante, 
le  pape  a  aussi  montré  une  fermeté  louable.  De  graves  désordres  avaient  éclalé  à 
Bologne,  où  pendant  quelque  temps  des  gens  sans  aveu,  l'écume  de  la  population 
italienne,  avaient  jeté  l'épouvante.  Quand  la  nuit  venait,  on  ne  pouvait  sans  péril 
traverser  les  rues  les  plus  fréquentées  de  Bologne.  Des  citoyens  honorables,  des 
jeunes  gens  de  bonne  famille,  avaient  été  assassinés.  Enlin  la  jeunesse  de  Bologne 
prit  les  armes,  forma  des  patrouilles,  et  demanda  au  cardinal-légat  Vannicelli 
l'autorisation  de  constituer  une  milice  urbaine.  Le  cardinal  refusa  :  il  appréhen- 
dait d'organiser  militairement  une  partie  de  la  population  bolonaise.  Le  pape,  à 
qui  on  en  référa,  pensa  qu'il  y  avait  encore  plus  de  péril  à  laisser  les  citoyens 
désarmés  devant  l'anarchie,  et  il  a  autorisé  la  création  d'une  milice  à  Bologne. 

Pendant  que  les  premiers  germes  d'un  régime  meilleur  se  développent  dans 
quelques  parties  de  l'Italie,  l'Espagne  fait  ses  élections,  et  elle  enlre  sérieuse- 
ment dans  la  vie  politique  des  peuples  libres.  Il  siérait  mal  d'être  trop  exigeant 
à  son  égard;  c'est  déjà  beaucoup  que  des  élections  générales  s'accomplissent 
d'une  manière  régulière,  et  que  la  vivacité  des  partis  se  renferme  dans  les  limites 
de  la  légalité.  Il  y  aurait  plutôt  quelque  désordre  dans  les  hautes  sphères  du 
pouvoir.  La  facilité  avec  laquelle,  à  Madrid,  les  crises  ministérielles  se  déclarent 
de  la  façon  la  plus  imprévue,  la  démission  collective  d'un  cabinet  donnée  et 
retirée  dans  les  vingt-quatre  heures,  tout  cela  dénote  dans  l'exercice  et  dans  les 
rapports  du  pouvoir  royal  et  du  pouvoir  ministériel  beaucoup  de  légèreté  et  d'in- 
expérience. M.  Pacheco,  chef  d'une  fraction  du  parti  conservateur  et  procureur 
général  près  la  cour  suprême  de  justice,  avait  demandé  un  congé  pour  se  rendre 
à  Cordoue,  où  il  se  porte  candidat  à  la  dépu talion.  Le  ministère  ne  veut  pas 
accorder  le,  congé,  et  M.  Pacheco  répond  à  ce  refus  par  une  démission  que  la 
reine  n'accepte  pas.  Alors  le  cabinet  en  masse  déclare  qu'il  se  relire;  il  oll're  une 
démission  coileclive  qu'il  consent  à  reprendre  le  lendemain.  Du  reste,  cet  étrange 


REVUE.   CHRONIQUE.  413 

incident  était  le  symptôme  d'une  intrigue  dont  les  auteurs  se  proposaient  de 
porter  la  désorganisation  au  sein  du  pouvoir  au  moment  de  la  crise  électorale.  On 
s'attend  à  une  modification  ministérielle  à  Madrid,  quand  le  résultat  des  élections 
générales  sera  connu.  Celte  modification,  si  elle  est  décidément  nécessaire,  pourra 
s'accomplir  alors  sans  secousse.  Ce  n'était  pas  le  compte  de  quelques  personnes 
qui  eussent  souhaité  voir  une  révolution  ministérielle  éclater  à  la  veille  des  opé- 
rations électorales.  M.  Bulwer  partageait-il  ce  désir?  C'est  ce  que  nous  ne  voulons 
pas  affirmer.  A  l'heure  qu'il  est,  au  surplus,  le  représentant  de  l'Angleterre  à 
Madrid  est  avec  M.  Bresson  dans  des  termes  courtois.  Il  ne  se  fait  pas  faute  d'at- 
tribuer à  l'indécision  du  ministère  anglais  le  dénoûment  de  la  négociation  relative 
aux  mariages.  On  l'a  laissé  sans  instructions  précises  et  nettes;  sans  cela,  il  n'eût 
pas  eu  le  dessous  en  face  de  la  diplomatie  française.  M.  Bulwer  voudrait  sauver 
avant  tout  sa  réputation  d'habileté. 

Est-il  vrai  que  l'espoir  de  voir  la  reine  d'Espagne  donner  un  héritier  à  la  cou- 
ronne s'affermisse  de  plus  en  plus?  On  le  dit  à  Madrid ,  et  cette  éventualité  acquiert 
chaque  jour  plus  d'importance  politique.  L'Espagne  souhaite  nécessairement  que 
la  succession  au  trône  soit  assurée  le  plus  tôt  possible.  En  dehors  de  la  Péninsule, 
ce  désir  est  partagé  par  tous  ceux  qui  appellent  de  leurs  vœux  un  prompt  rap- 
prochement entre  la  France  et  l'Angleterre,  et,  parmi  eux,  on  peut  même  compter 
d'augustes  personnages  à  qui  on  avait  attribué  pour  l'avenir  d'ambitieuses  pré- 
tentions à  l'héritage  de  Philippe  V.  Si  lord  Palmerston  n'a  pas  résolu  de  repousser 
systématiquement  toute  ouverture  à  une  réconciliation  sincère,  il  accueillera  avec 
satisfaction  les  espérances  qui  s'attachent  aujourd'hui  à  l'état  de  la  reine  d'Es- 
pagne. Celle  satisfaction  pourra  être  d'autant  plus  réelle,  qu'elle  aura  tout  le  ca- 
ractère d'une  agréable  surprise.  En  effet,  lord  Palmerston  avait,  sur  les  consé- 
quences de  l'union  de  la  reine  Isabelle  avec  le  duc  de  Cadix,  une  opinion  tout 
à  fait  contraire.  Quand  le  chevalier  Tacon,  chargé  d'affaires  d'Espagne,  vint 
apprendre  ce  mariage  au  ministre  whig,  il  eut  à  en  essuyer  une  des  sorties  les 
plus  vives  et  les  plus  étranges,  dans  laquelle  lord  Palmerston  insistait  surtout  sur 
le  malheur  de  la  reine  Isabelle,  qui  se  trouvait  ainsi  sacrifiée.  Ces  singulières 
doléances  furent  consignées  dans  une  dépêche  qui  a  pris  place  dans  les  archives 
des  affaires  étrangères  à  Madrid.  Ce  n'est  pas  là  une  des  pages  les  moins  curieuses 
de  la  diplomatie  contemporaine. 

Peut-on  donner  le  nom  de  guerre  civile  à  l'inexplicable  situation  qui  se  pro- 
longe en  Portugal?  Les  partis  semblent  plutôt  s'éviter  que  chercher  à  vider  leurs 
différends  par  une  lutte  décisive.  Les  conseils  et  l'intervention  du  colonel  Wylde, 
ce  médiateur  envoyé  par  le  prince  Albert  et  la  reine  Victoria,  n'ont  encore  amené 
aucun  résultat.  Le  temps  qui  s'écoule  ne  fortifie  pas  le  parti  et  la  cause  de  la  reine 
dona  Maria.  Elle  voit  s'éloigner  d'elle  une  partie  de  l'aristocratie  portugaise,  qui 
cherche  à  s'abriter  sous  le  pavillon  britannique  ou  français.  Il  y  a  plutôt  en  Por- 
tugal une  sorte  de  dissolution  du  pouvoir  qu'un  déchirement  violent.  L'institution 
monarchique  n'est  pas  menacée  :  même  le  gouvernement  de  dona  Maria,  malgré 
ses  fautes,  a  plus  de  puissance  que  le  parti  insurgé.  Toutefois  il  ne  faut  pas  se 
dissimuler  que  les  populations  n'ont  pour  la  reine  et  le  roi  Ferdinand  que  la  plus 
complète  indifférence,  sentiment  redoutable  au  jour  des  grandes  crises.  La  reine 
a  un  fils  âgé  de  neuf  ans  :  il  faudrait  donc,  si  elle  tombait  du  trône,  traverser 
les  embarras  d'une  régence,  et  cette  régence,  à  qui  la  confier?  Toutes  ces  éven- 
tualités préoccupent  une  partie  de  la  noblesse  et  de  la  nation  ;  mais  on  ne  sent 


414  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

nulle  part  une  force  capable  de  rendre  au  gouvernement  du  Portugal  quelque 
cohésion  et  quelque  unité. 

Dans  nos  affaires  d'Afrique,  la  délivrance  de  M.  Courby  de  Cognord  et  de  ses 
compagnons  de  captivité  forme  comme  un  épisode  plein  d'imprévu  ei  d'intérêt. 
Elle  nous  révèle  en  outre  une  situation  dont,  sans  doute,  l'habileté  de  nos  géné- 
raux en  Algérie  saura  tirer  parti.  Abd-cl-Kader  avait  lui-même  proposé  à  M.  le 
maréchal  Btlgeaud  un  écbange^de  prisonniers;  l'échange  avait  été  accepté.  Tout  à 
coup  l'émir  manifeste  d'autres  intentions  :  il  ne  se  préoccupe  plus  de  rendre  la 
liberté  à  ceux  des  siens  que  nous  retenons  captifs  ;  ce  qu'il  veut,  c'est  de  l'argent, 
et  il  nous  remet  ses  prisonniers  français  moyennant  une  somme  qui,  après  avoir 
été  débattue,  est  fixée  à  ôtj.OOO  fr.  Les  Arabes,  selon  une  lettre  écrite  d'Afrique, 
ne  pouvaient  croire  à  une  transaction  aussi  honteuse  de  la  part  de  l'émir.  Enfin 
ils  ont  dû  se  rendre  à  l'évidence,  et  alors  on  les  a  entendus  s'écrier  :  «  Gela  ne 
s'est  vu  jamais,  cela  ne  se  verra  plus!  »  Cependant  les  parents  et  les  amis  des  pri- 
sonniers arabes  qui  sont  en  notre  pouvoir  s'étaient  jetés  aux  pieds  de  l'émir  pour 
le  conjurer  de  s'en  tenir  aux  premières  conventions;  il  est  resté  sourd  à  leurs 
prières,  il  avait  besoin  d'argent.  La  détresse  de  l'émir,  sans  la  justifier,  explique 
sa  conduite.  Réduit  à  l'impuissance  d'entamer  notre  frontière  et  nos  colonnes, 
Abd-el-Kader  avait  été  chercher  fortune  dans  le  sahara  marocain.  Il  n'y  fit  pas  de 
razzias  fort  abondantes,  et  même  le  peu  qu'il  avait  pillé  lui  fut  enlevé  au  retour. 
LesAlafs  mirent  en  déroute  son  kalifa  Bou-Hammedi,  qu'il  avait  chargé  de  ramener 
les  prises  à  la  deïra.  C'est  alors  qu'il  préféra  notre  argent  à  la  délivrance  de  ses 
compagnons  et  de  ses  amis.  Par  une  semblable  conduite,  il  a  détruit  lui-même  le 
prestige  qui  l'environnait.  Le  jour  où  il  a  rendu  ses  prisonniers,  l'émir  a  envoyé 
à  Oran  un  agha  de  sa  cavalerie  chargé  d'une  mission  auprès  du  gouvernement 
français,  on  disait  même  d'une  lettre  pour  le  roi.  C'est  à  la  prudence  de  nos  gé- 
néraux, des  représentants  de  la  France,  d'éviter  tout  ce  qui  pourrait  relever 
Abd-el-Kader  aux  yeux  des  Arabes. 

Dans  le  monde  des  affaires,  depuis  quinze  jours,  les  esprits  se  sont  singulière- 
ment rassurés.  Il  est  arrivé  ce  qu'on  a  déjà  vu  à  différentes  époques  de  crise  d'ar- 
gent, c'est  que  le  mois  de  novembre  a  été  le  plus  mauvais,  et  que  le  commerce 
n'ayant  pas  attendu  la  fin  de  l'année  pour  préparer  ses  paiements  du  31  décembre, 
les  escomptes,  au  lieu  d'augmenter,  comme  on  pouvait  le  craindre,  diminuent 
sensiblement.  Les  réserves  de  la  Banque  de  France  en  numéraire  se  sont  accrues 
par  des  rentrées  suffisantes,  et  le  conseil  d'administration,  saisi  de  plusieurs  pro- 
positions dont  la  nouvelle  avait  jeté  l'effroi,  a  pu  ne  pas  s'y  arrêter  et  les  ajourner, 
puisque  la  situation  s'améliorait.  D'un  autre  côté,  les  grains  sur  divers  marchés 
ont  baissé.  Beaucoup  de  navires  chargés  de  froment  sont  entrés  dans  les  ports  de 
la  Méditerranée,  et  Marseille  en  attend  encore  plus  de  quatre  cents,  que  les  vents 
contraires  empêchent  de  mettre  à  la  voile.  Les  ordres  d'achat  à  l'étranger  du  mi- 
nistre de  la  guerre  ont  aussi  produit  le  meilleur  effet;  de  grandes  maisons  an- 
glaises ont  fait  plusieurs  expéditions  de  numéraire.  Enfin  les  versements  si  redoutés 
des  actions  du  chemin  de  Lyon  se  font  à  merveille.  Nous  pensons  que  la  hausse, 
qui  a  élé  constante  à  la  Bourse  depuis  quelques  jours,  doit  durer,  car  elle  a  été 
modérée  et  progressive,  et  la  facilité  avec  laquelle  l'argent  arrive  dans  les  caisses 
de  la  compagnie  de  Lyon  doit  confirmer  nos  prévisions,  en  montrant  que  doréna- 
vant les  titres  se  trouvent  en  bonnes  mains.  Il  est  permis  aussi  d'espérer  que  16 
plupart  des  compagnies  obtiendront  du  gouvernement  des  modifications  à  leurs 


REVUE.  CHRONIQUE.  41  O 

concessions.  Ainsi,  il  serait  question  de  débarrasser  le  chemin  de  Lyon  à  Avignon 
du  malencontreux  embranchement  de  Grenoble,  et  de  celui  sur  Castres  la  com- 
pagnie du  chemin  de  Bordeaux  à  Cette.  Ces  bonnes  dispositions  faciliteraient  sin- 
gulièrement l'exécution  des  chemins  volés,  et  nous  ne  pouvons  qu'y  applaudir. 
En  effet,  plusieurs  compagnies,  devant  le  découragement  de  leurs  souscripteurs, 
ont  agité  sérieusement  la  question  d'abandonner  leur  cautionnement,  plutôt  que 
de  commencer  des  travaux  pour  l'achèvement  desquels  les  seconds  versements  ne 
se  feraient  pas.  L'exemple  des  actionnaires  de  Fampoux  à  Hazebrouck  était  là. 
Ne  serait-il  pourtant  pas  indigne  du  gouvernement  de  profiter  de  pareilles  clauses 
et  de  bénéficier  là  où  tant  d'intérêts  seraient  en  souffrance?  Ce  qu'il  faut,  c'est 
que  les  chemins  se  fassent.  Si  la  confiance  publique  ne  prête  plus  son  concours  à 
de  si  vastes  entreprises,  le  gouvernement  doit  les  reprendre  pour  les  mener  à  bien 
avec  tous  les  moyens  dont  il  dispose,  et  non  pas  faire  subir  une  sorte  d'exécution 
draconienne  à  des  actionnaires  qui  se  sont  arrêtés  devant  des  inquiétudes  géné- 
rales dont  on  ne  saurait  avec  justice  les  rendre  responsables. 


NELSON 


JERV1S   ET    COLL1NGWOOD, 


I.  —  The  Dispalches  and  Leilers  of  vice-adrairal  viscount  Nelson. 

—  Londres,  1845-184G,  7  vol.  in-8°. 

II.  —  The  Letters  of  lord  Nelson  to  lady  Hamilton.  2  vol. 

III.  —  iMemoirs  of  admirai  the  right  hou.  Ihe  Earl  of  Saint-Vincent.  — 

Londres,  1844,  2  vol. 

IV.  —  A  Seleclion  from  ihe  public  and  privaleCorrespondence  ofvice-admirallurdColling- 

wood,  interspersed  with  Memoirs  of  bis  life,  by  G.  H.  Newnham  Collingwood;  2  vol. 

V. — Précis  historique  delà  Marine  française,  par  M.  Chassériau. — Paris,  1845. 

VI.  —  Documents  inédits  des  archives  de  la  marine. 


TROISIEME     PARTIE. 
LA     NOUVELLE     STRATÉGIE.     TENEWFFS,     ABOUKIR. 


I. 

En  quelques  années,  deux  grands  faits  s'étaient  produits  dans  le  monde  mari- 
time :  l'ancienne  organisation  avait  péri  chez  nous,  elle  s'était  perfectionnée  chez 
uos  ennemis.  Dès  l'ouverture  des  hostilités,  on  vit  la  décadence  de  nos  institu- 
tions se  trahir  par  des  revers  inattendus.  Instruit  par  cet  exemple,  Jervis ,  au 
milieu  des  symptômes  de  dissolution  qui  menacent  la  marine  anglaise,  voue  un 
culte  austère  à  l'obéissance  passive.  La  constitution  vigoureuse  de  la  flotte  rem- 
plit sa  carrière  et  occupe  ses  dernières  pensées  Peu  audacieux  lui-même,  il  ouvre 
la  roule  à  l'audace.  Nelson  s'y  précipite  et  vient  manifester,  avec  la  rapidité  de 

TOME    IV.  28 


418  LA    DERNIÈIU     GÏÏ£ARE     MARITIME. 

la  foudre,  les  résultats  latents  d'une  double  révolution.  L'influence  administrative, 
remarquons-le  bien,  subit  plutôt  qu'elle  ne  dirige  ces  transformations  successives 
des  escadres  britanniques.  C'est  que  la  vie,  en  effet,  n'est  pas  dans  l'amirauté; 
elle  est  dans  ces  camps  flottants  où  s'élaborent  les  succès  qui  vont  nous  sur- 
prendre. Le  pouvoir  officiel  n'est,  si  l'ou  peut  s'exprimer  ainsi,  que  le  creuset 
inerte  qui  convertit  les  subsides  du  parlement  en  vaisseaux.  Il  faut  donner  une 
âme  à  cette  flotte  immense  :  les  amiraux  font  j  dllir  létincelle  qui  doit  l'animer. 
Hood,  Jervis,  Nelson,  se  transmettent  rapidement  le  flambleau  créateur  et  se 
lèguent  l'un  à  l'autre  une  sorte  de  royauté.  Sous  les  regards  défiants  de  l'ami- 
rauté anglaise,  c'est  presque  une  dynastie  qui  se  fonde.  Les  maires  du  palais  oui 
dérobé  le  sceptre  aux  rois  fainéants. 

Au  moment  où  Nelson  s'apprête  à  recueillir  l'héritage  de  Jervis,  il  n'est  point 
inutile  de  chercher  à  démêler,  à  travers  ce  nuage  lumineux  que  la  fortune  jette 
autour  de  ses  favoris ,  les  ligues  véritables,  les  traits  profondément  accusés  de 
cette  grande  physionomie.  «  La  forfanterie  de  Nelson,  écrivait  en  1805  l'amiral 
Decrès  à  l'empereur,  égale  son  ineptie  (et  j'emploie  ici  le  mot  propre);  mais  il  a 
une  qualité  éminente,  c'est  de  n'avoir  avec  ses  capitaines  de  prétention  que  celle 
de  la  bravoure  et  du  bonheur  :  d'où  il  résulte  qu'il  est  accessible  à  des  conseils, 
et  que,  dans  les  occasions  difficiles,  s'il  commande  nominalement,  c'est  un  autre 
qui  dirige  réellement.  »  C'était  traiter  bien  rudement  le  plus  illustre  amiral  des 
temps  modernes,  ei  pourtant  celle  opinion,  si  choquante  au  premier  abord,  n'en 
contient  pas  moins  le  germe  d'une  opinion  éclairée  et  comme  la  substance  du 
jugement  désintéressé  de  l'histoire.  Nelson  fut,  sans  contredit,  le  plus  grand  des 
amiraux  anglais  :  un  peu  moins  de  bonheur,  et  ses  compatriotes  eux-mêmes,  non 
moins  sévères  que  l'amiral  Decrès,  de  tous  ces  amiraux  l'eussent  proclamé  le  plus 
incapable.  Nelson,  en  effet,  n'a  pas  été  moins  téméraire,  moins  dédaigneux  des 
règles  dans  les  occasions  où  il  a  triomphé  que  dans  celles  où  la  fortune  a  trompé 
ses  efforts.  Entre  Aboukir  et  Ténériffe,  entre  Copenhague  et  Boulogne,  il  n'y  a 
que  la  différence  du  succèsr C'est  toujours  la  même  audace,  le  même  emporte- 
ment, la  même  tendance  à  tenter  l'impossible;  la  tactique  de  Nelson,  celle  qu'il 
enseigne  à  ses  capitaines  vaincus  devant  Boulogne,  celle  qu'il  a  mise  lui-même  en 
pratique  jusqu'à  sa  dernière  heure,  est  là  tout  entière  avec  sa  grandeur  et  ses 
fautes  :  se  jeter  résolument  au  plus  fort  du  danger,  compter  sur  ses  compagnons 
pour  en  sortir  vainqueur.  Après  l'avoir  suivi  sur  le  champ  de  bataille,  après  avoir 
étudié,  dans  ces  grands  événements  auxquels  il  préside,  les  moyens  aussi  bien  que 
les  résultats,  on  se  sent  porté,  en  dépit  des  idées  reçues,  à  lui  appliquer  ces  pa- 
roles dont  Jervis  s'est  servi  pour  tracer  le  portrait  du  vainqueur  de  Camperdown  (1)  : 

(1)  Le  combat  de  Camperdown,  dans  lequel  l'amiral  Duncan,  alors  âgé  de  soixante- 
six  ans,  battit,  le  1 J  octobre  1797,  la  flotte  hollandaise,  commandée  par  l'amiral  de  Win- 
ter,  es!  en  effet  le  premier  exemple  de  ces  affreuses  mêlées  qui  allaient  succéder  aux 
batailles  rangées  de  la  guerre  d'Amérique.  Ce  fut  une  sanglante  journée.  1,040  hommes 
furent  ras  hors  de  combat  à  bord  de  la  flotte  anglaise,  1,160  à  bord  de  la  flotte  hollan- 
daise. îB  vaisseaux  anglais  étaient  sortis  de  la  rade  de  Yarmouth,  15  vaisseaux  hollandais 
de  la  rade  du  Texel.  Les  deux  tloties  se  rencontrèrent  devant  Camperdown.  entre  le 
Texel  et  Rotterdam.  Une  partie  des  vaisseaux  hollandais  lâcha  pied.  Les  autres,  exercés 
à  un  tir  plus  meurtrier  que  celui  de  nos  vaisseaux,  tir  qui  s'adressait  à  la  coque  et  non  à 
la  mâture  de  l'ennemi,  tirent  chèrement  payer  à  la  flotte  anglaise  la  capture  de  9  vais- 
seaux et  de  i  frégates. 


LA     DERNIÈRE     GUERRE     MARITIME.  419 

o  C'était  un  vaillant  officier,  peu  versé  dans  les  subtilités  de  la  tactique,  et  qui  s'y 
fût  bien  vite  embarrassé.  Quand  il  aperçut  l'ennemi,  il  courut  à  lui,  sans  songer  à 
former  tel  ou  tel  ordrede  bataille.  Pourvaincre.il  compta  t-urle  brave  exemple  qu'\\ 
allaitdonner  à  ses  capitaines,  et  l'événement  répondit  complètement  à  son  espoir.» 

Cette  stratégie  excentrique,  on  le  comprendra  facilement,  eut  trouvé  la  disci- 
pline de  Jervis  insuffisante.  Il  fallait  ajouter  à  celle  discipline  un  élément  nou- 
veau :  la  passion  dans  l'obéissance.  «  J'avais  le  bonheur,  milord.  écrivait  Nelson 
à  lord  Howe  après  le  combat  d'Aboukir,  de  commander  une  armée  de  frères.  Un 
combat  de  nuit  était  donc  entièrement  à  mon  avantage.  Chacun  de  nous  savait  ce 
qu'il  avait  à  faire,  et  j'étais  certain  que  lous  mes  vaisseaux  chercheraient  dans  la 
mêlée  un  vaisseau  français.  »  Une  pareille  confiance  simplifie  .singulièrement  les 
situations  et  peut  bien  justifier  quelques  imprudences.  Si  cette  confiance  ne  fut 
jamais  trahie,  si,  de  tous  les  amiraux  anglais,  Nelson  fut  le  mieux  servi  par  ses 
capitaines,  il  n'eut  pas  (insistons  sur  ce  point)  à  en  remercier  la  fortune  :  il  ne  dut 
cet  avantage  qu'à  lui-même,  à  celle  obéissance  intime  qu'on  demande  souvent  en 
vain  à  des  règlements  inflexibles,  et  qu'il  sut  obtenir  d'un  dévouement  spontané 
etvolonlaire.  C'est  ainsi  que  son  audace  et  son  ardeur  devinrent  contagieuses,  c'est 
ainsi  que,  dans  ces  escadres  dévouées  à  de  si  rudes  croisières,  à  de  si  pénibles 
campagnes,  on  vit  toujours  (ce  qu'on  n'eût  point  trouvé  peut-être  dans  la  flotte  de 
Jervis)  des  visages  satisfaits,  des  fronts  épanouis,  et  cette  apparence  de  bien-être 
qui  réjouit  le  cœur  d'un  chef. 

Le  succès  obtenu,  Nelson  en  rapportait  généreusement  l'honneur  à  ses  capi- 
taines. Toujours  prêt  à  reconnaître  un  service  rendu  au  feu,  il  faisait  appeler  à 
Aboukir  le  commandant  du  Minotaur,  pour  le  remercier  de  son  assistance  pendant 
l'action.  Dans  une  autre  affaire  moins  éclatante,  n'étant  encore  que  capitaine  de 
l'Agamemnon,  il  avait  renvoyé  à  son  premier  lieutenant  les  éloges  que  lui  atlirail 
la  belle  conduite  de  son  vaisseau;  «  car  jamais  officier,  écrivait-il,  n'a  ouvert  un 
meilleur  avis  dans  un  moment  plus  opportun.»  Cet  homme  héroïque  sentait  qu'en- 
tre  lui  et  ses  officiers  le  dévouement  devait  être  réciproque,  et,  en  toute  occasion, 
on  le  vil  défendre  leurs  intérêts  avec  cette  ardeur  qu'ils  menaient  à  servir  sa  gloire. 

A  ce  zèle  honorable  "Nebon  joignait  cette  simplicité  de  manièies  qui,  chez  les 
hommes  supérieurs,  est  une  séduction  de  plus.  Il  craignait  peu  d'exposer  sa  di- 
gnité en  se  montrant  corumunicatif  avec  les  gens  qui  l'entouraient,  et  dont  il 
acceptait  volontiers  la  supériorité  dans  quelques-uns  de  ces  mille  détail.-,  dont  se 
complique  le  métier  de  la  mer.  Il  rendait  ainsi  justice  à  ces  mérites  spéciaux,  et 
savait  provoquer  (Decrès  lui  accordait  cette  qualité  è  min  ente)  des  conseils  d'où 
jaillissaient  souvent  pour  lui  -les  lumières  inattendues.  Il  pensait,  du  reste,  que 
celte  participation  de  chacun  au  plan  définilil  devail  en  assurer  l'exécution  et  en 
faciliter  l'intelligence;  car,  persuadé  qu'il  ne  doit  y  avoir  rien  d'absolu  dans  un 
plan  d'opérations  arrêté  à  l'avance,  il  exigeait  moins  un  respect  trop  scrupuleux 
de  ses  ordres  qu'un  concours  loyal  et  empressé.  Cependant  il  appréciait,  autant 
que  lord  Jervis  lui-même,  la  nécessité  de  la  soumission  la  plus  passive  à  bord  d'un 
navire  de  guerre,  et  nous  avons  dit  déjà  que  c'était  à  l'indiscipline  de  nos  équi- 
pages qu'il  avait  attribué  la  décadence  de  notre  marine;  mais  il  était  d'avis  qu'il 
vaut  mieux  prévenir  les  délits  que  d'avoir  à  les  réprimer.  Quand  Jervis,  devant 
Cadix,  étouffa  par  une  répression  énergique  les  complots  près  d'éclater,  Nelson 
approuva  sans  hésiter  ces  rigueurs  nécessaires.  «  L'état  des  esprits,  dit-il,  exige 
des  mesures  extraordinaires,  et,  si  l'on  eût  montré  en  Angleterre  la  même  réso- 


420  LA    DERNIÈRE     GUERRE    MARITIME. 

lution  que  nous  avons  montrée  ici ,  je  ne  crois  pas  que  le  mal  eût  jamais  été 
aussi  loin.  »  — Cependant,  ajoutait-il  aussitôt,  je  suis  tout  à  fait  du  parti  de  nos 
marins  dans  leurs  premières  réclamations.  Lord  Howe  a  eu  grand  tort  de  ne  point 
leur  accorder  l'attention  qu'elles  méritaient.  Nous  sommes,  en  vérité,  gens  dont 
on  se  soucie  trop  peu.  Une  fois  la  paix  venue ,  c'est  à  qui  nous  traitera  le  plus 
indignement.  » 

Aux  yeux  de  Nelson ,  le  premier  devoir  d'un  amiral  était  de  s'occuper  sans 
cesse  du  bien-être  matériel  et  moral  des  hommes  dont  la  conduite  !ui  était  confiée. 
La  veille  de  Trafalgal,  il  songeait  à  assurer  l'exacte  distribution,  sur  tous  les  bâ- 
timents de  la  flotte,  des  légumes  venus  de  Gibraltar,  et  recommandait  l'installa- 
tion d'un  théâtre  à  bord  de  chaque  vaisseau;  car  ce  qu'il  craignait  le  plus  pour 
les  matelots  anglais,  c'étaient  la  monotonie  des  longs  blocus  et  les  dangereuses 
tentations  de  l'oisiveté.  Aussi  l'activité  était-elle  chez  lui  on  calcul  presque  autant 
qu'un  besoin  de  sa  nature,  un  moyen  de  succès  dans  les  grandes  circonstances, 
un  moyen  de  discipline  dans  les  temps  ordinaires.  Il  voulait  que  ses  équipages 
fussent  "sans  cesse  tenus  en  baleine  par  des  coups  de  main  audacieux,  par  des 
manœuvres  périlleuses,  parce  qu'il  comptait  sur  l'attrait  de  ces  entreprises  pour 
éloigner  d'eux  les  mauvaises  pensées  et  les  retenir  dans  le  devoir  «  J'aime  mieux, 
disait-il,  perdre  cinquante  hommes  par  le  feu  de  l'ennemi  que  d'être  obligé  d'en 
pendre  un  seul.  »  Il  aimait  d'ailleurs  sincèrement  ces  braves  gens  dont  il  appré- 
ciait le  courage,  comme  l'empereur  aimait  ses  soldais,  comme  tout  homme  digne 
de  commander  aux  autres  doit  aimer  ses  frères  d'armes  et  ses  instruments  de 
gloire.  Ses  grognards,  à  lui,  étaient  ces  vieux  Agamemnons  (1),  dont  quelques- 
uns  regardent  peut-être  encore  couler  la  Tamise  à  Greenwich,  et  qui,  au  mois  de 
juin  1800,  voyant  leur  amiral  s'apprêter  à  quitter  le  Foudroyant  sans  eux,  adres- 
saient à  l'infidèle  ces  affectueux  reproches  : 

«  Milord,  nous  avons  été  avec  vous  dans  tous  vos  combats  et  de  terre  et  de 
mer.  Nous  sommes  l'équipage  de  votre  canot  et  vous  avons  suivi  déjà  sur  plus  d'un 
navire.  Puisque  vous  rentrez  en  Angleterre,  permettez-nous  d'y  rentrer  avec  vous, 
et  veuillez  excuser  ce  style  un  peu  rude:  c'est  celui  de  marins  qui  ne  savent  guère 
écrire,  mais  qui  n'en  sont  pas  moins  vos  fidèles  et  obéissants  serviteurs  (2).  » 

(1)  AU  old  Agamemnons. 

(2)  Un  des  plus  sages  règlements  de  la  marine  anglaise  est,  sans  contredit,  celui  qui 
autorise  le  capitaine  promu  à  un,  nouveau  commandement,  ou  l'amiral  dont  le  pavillon 
doit  se  transporter  sur  un  nouveau  vaisseau,  à  conserver  avec  lui  un  certain  nombre  des 
subalternes  et  des  matelots  qui  servaient  sous  ses  ordres. 

Outre  son  patron  de  canot,  chaque  capitaiue  peut  faire  passer  du  bâtiment  qu'il  quille 

sur  celui  qu'il  va  monter  : 

.....  .   .,      ...  officiers 

En  débarquant  d  un  bâtiment  marinier: 

de  100  canons  et  de  850  hommes  d'équipage         42 

—  10 

—  10 

—  8 

—  7 

—  G 

—  0 

{Force  navale  de  la  Grande-Bretagne,  par  SI.  Charles  Dupin.  Paris,  1821.) 


1)8 

— 

738 

80 

. — 

650 

74 

— 

590 

64 

— 

491 

SO 

— 

343 

44 

— 

294 

matelots. 

Total. 

23 

36  hommes 

20 

30      — 

20 

30      — 

17 

25      — 

13 

20       — 

12 

18       — 

12 

18       — 

LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  421 

Il  y  a  quelque  chose  de  consolant  à  penser  que  la  discipline  n'est  point  tou- 
jours obligée  de  revêlir  des  formes  acerbes  et  dures  :  aussi  n'est-ce  point  sans  un 
secret  plaisir  qu'on  retrouve  chez  le  compagnon  et  l'émule  de  Nelson,  chez  l'hon- 
nête et  le  noble  Collingïvood,  la  même  bienveillance  jointe  à  la  même  énergie,  le 
don  de  se  faire  aimer  uni  encore  une  fois  an  talent  de  se  faire  obéir.  Dans  un 
temps  où  il  y  avait  à  peine  un  matelot  anglais  qui  ne  portât  sur  ses  épaules  le 
stigmate  du  fouet  aux  neuf  lanières,  ces  deux  amiraux  illustres  témoignaient  une 
égale  aversion  pour  les  châtiments  corporels.  Tous  deux,  adorés  de  leurs  équi- 
pages et  de  leurs  officiers,  vivaient  en  parfaite  confiance  au  sein  de  cette  grande 
famille  militaire,  sans  éprouver  la  crainte  de  voir  leur  autorité  compromise  par 
la  cordialité  de  ces  rapports.  Heureux  privilège  de  ces  hommes  énergiques,  dont 
l'indulgence  ne  saurait  être  taxée  de  faiblesse,  de  pouvoir  être  impunément 
humains  et  débonnaires!  «  Je  puis  me  vanter,  disait  Nelson,  d'avoir  fait  mon 
devoir  tout  aussi  bien  que  les  plus  rigides  de  ces  messieurs,  et  de  l'avoir  fait  sans 
perdre  l'affection  de  ceux  qui  servaient  sous  mes  ordres.  »  Aussi,  pendant  que  la 
sédition  grondait  sourdement  dans  l'escadre  de  Cadix,  le  vaisseau  que  montait 
Nelson  n'eut-il  point  à  subir  une  seule  cour  martiale.  Ce  vaisseau  était  cependant 
le  Theseus,  un  de  ceux  dont  l'équipage  avait  pris  la  part  la  plus  active  aux  der- 
niers troubles;  mais  il  portait  à  peine  depuis  quelques  semaines  le  pavillon  de 
Nelson,  que  ce  dernier  trouva  sur  le  gaillard  d'arrière  le  billet  suivant  : 

«  Gloire  à  l'amiral  Nelson!  Que  Dieu  bénisse  le  capitaine  Miller  !  Grâces  leur 
soient  rendues  pour  les  officiers  qu'ils  nous  ont  donnés!  Nous  sommes  heureux 
et  fiers  de  servir  sous  leurs  ordres,  et  nous  verserons  la  dernière  goutte  de  notre 
sang  pour  le  leur  prouver.  Le  nom  du  Theseus  sera  immortel  comme  l'est  déjà 
celui  du  Captain  (1).  » 


II. 


Promu  au  grade  de  contre-amiral,  grâce  à  son  rang  d'ancienneté,  le  20  février 
1797,  et  maintenu  sous  les  ordres  de  l'amiral  Jervis,  Nelson,  à  l'âge  de  trente- 
neuf  ans,  avait  à  peine  jeté  les  fondements  de  sa  gloire;  mais  il  répétait  souvent 
avec  une  naïve  confiance  ces  paroles  prophétiques  :  «  Une  fois  dans  le  champ  de 
l'honneur,  je  délie  qu'on  me  tienne  en  arrière.  »  Sous  un  pareil  chef,  les  mate- 
lots du  Theseus  ne  pouvaient  attendre  longtemps  l'occasion  de  montrer  la  sincé- 
rité de  leurs  promesses. 

Le  31  mars  1797,  l'amiral  Jervis,  à  la  tête  de  21  vaisseaux  de  ligne,  avait 
quitté  la  rade  de  Lisbonne  et  était  venu  établir  sa  croisière  devant  Cadix,  où  se 
trouvaient  réunis  en  ce  moment  28  vaisseaux  espagnols  sous  le  commandement 
de  l'amiral  Mazarredo.  On  ne  doit  point  oublier  que  les  galions  chargés  des  tré- 
sors du  Nouveau-Monde  avaient,  de  tout  temps,  rendu  la  guerre  avec  l'Espagne 
très-populaire  dans  la  marine  anglaise,  et  que  l'escadre  de  Jervis  avait  hâte  de 
recueillir  les  fruits  de  sa  victoire.  Aussi,  à  peine  le  combat  du  15  février  avait  il 
obligé  la  flotte  de  l'amiral  Cordova  à  se  réfugier  dans  Cadix,  que  les  frégates 

(1)  Vaisseau  que  montait  Nelson  au  combat  du  cap  Saint- Vincent. 


422  Ï-A    DERNIÈRE    GUURRE     MARITIME. 

anglaises  s'étaient  échelonnées  du  détroit  au  cap  Saint-Vincent,  afin  d'intercepter 
les  navires  attendus  d'Amérique;  mais  le  résultat  n'avait  point  répondu  à  leurs 
espérances  :  le  vice-roi  du  Mexique,  que  l'on  croyait  parti  de  la  Vera-Cruz  avec 
d'immenses  trésors,  n'avait  pas  encore  paru,  et  le  bruit  se  répandait  qu'informé 
de  la  présence  des  croisières  anglaises,  il  s'élait  arrêté  à  Santa-Cruz  de  Téné- 
riffe.  Nelson  et  Troubridge  conçurent  aussitôt  la  pensée  d'aller  enlever  dans  ce 
port  le  vice-roi  et  ses  fabuleuses  richesses.  Déjà,  en  1657,  le  célèbre  amiral  Blake 
avait  réussi  dans  une  semblable  expédition,  et  ce  souvenir  avait  de  quoi  tenter 
l'audace  de  Nelson.  Ses  instances  triomphèrent  des  derniers  scrupulesdu  comte  de 
Saint- Vincent,  et,  le  15  juillet  1797,  ii  quitta  la  flotte  avec  une  division  compo- 
sée de  quatre  vaisseaux  de  ligne  et  de  trois  frégates. 

L'île  de  Ténériffe  est  de  facile  défense;  comme  les  autres  îles  du  groupe  auquel 
elle  appartient,  elle  semble  le  produit  d'une  éruption  volcanique  et  présente  ces 
pics  abrupts,  ces  côtes  escarpées,  ces  rochers  et  ces  précipices  qui  distinguent 
les  terrains  d'origine  plutonienne.  La  baie  même  de  Santa-Cruz  n'est  qu'un  assez 
mauvais  mouillage  ;  car,  a  moins  d'un  demi-mille  de  terre,  on  trouve  déjà  près  de 
quarante  brasses  de  fond.  Le  rivage,  bordé  de  roches  détachées  et  arrondies  par 
l'action  incessante  de  la  vague,  sans  abri  contre  la  houle  de  l'Atlantique  qui  vient 
se  briser  en  écumant  sur  la  plage,  n'offre  aucun  point  de  débarquement  où  les 
canots  ne  soient  en  danger.  Un  courant  rapide,  des  vents  variables  et  souvent 
impétueux,  rendent  en  outre  les  approches  de  l'île  difficiles  et  contribuent  à  la 
protéger  contre  une  surprise.  Nelson  avait  prévu  ces  obstacles,  mais  il  en  eût 
fallu  de  plus  grands  pour  le  faire  reculer. 

Cependant  l'intérêt  que  semblait  offrir  celte  tentative  périlleuse  était  déjà  bien 
diminué,  puisqu'on  avait  appris  qu'au  lieu  des  trésors  du  Mexique,  il  n'y  avait 
dans  le  port  de  Santa  Cruz  qu'un  bâtiment  de  Manille  richement  chargé,  il  est 
vrai,  mais  dont  la  capture  ne  pouvait  être  mise  en  balance  des  risques  que  l'on 
allait  courir  pour  s'en  emparer.  Si,  comme  on  le  présumait,  le  numéraire  et  les 
lingots  faisant  partie  de  la  cargaison  de  ce  navire  avaient  été  transportés  dans  la 
ville,  il  fallait  opérer  une  descente  sur  l'île,  et  sommer  une  nombreuse  garnison, 
protégée  par  de  bonnes  murailles,  de  consentir  à  la  honte  de  livrer  sans  combat 
cet  argent  et  ce  navire  pour  sa  rançon.  Réduite  à  ces  proportions,  celle  expédi- 
tion semblait  faite,  il  faut  bien  l'avouer,  pour  exciter  la  cupidité  de  quelque  chef 
de  boucaniers  plutôt  que  l'ambition  d'un  amiral  déjà  illustré  par  de  glorieux 
faits  d'armes.  D'ailleurs  jamais  entreprise,  il  est  facile  de  le  comprendre,  ne  fut 
plus  téméraire  et  n'offrit  moins  de  chances  de  succès.  Cependant  Nelson,  qui 
allait  bientôt  faire  preuve  de  l'obstination  la  plus  aveugle,  déploya  dans  les  pré- 
paratifs de  ce  coup  de  main  désespéré  toutes  les  ressources  de  ce  génie  actif  et 
fécond  qui  a  si  souvent  justifié  ses  témérités. 

Les  embarcations  de  l'escadre  furent  partagées  en  six  divisions,  et  il  leur  fut 
prescrit  de  se  donner  mutuellement  la  remorque.  Chaque  division  devait  réunir 
ainsi  les  hommes  appartenant  au  même  navire,  arriver  à  terre  en  force  et  débar- 
quer d'un  seul  coup  un  détachement  complet.  Dès  que  la  descente  aurait  été 
effectuée,  les  canots  avaient  l'ordre  de  se  remettre  à  flot  el  de  se  tenir  au  large. 
Un  capitaine  de  vaisseau  fut  spécialement  chargé  de  faire  exécuter  cette  partie 
importante  des  instructions  de  l'amiral.  Avec  le  peu  de  forces  dont  on  disposait, 
on  ne  pouvait  songer  à  une  attaque  régulière,  mais  des  échelles  d'escalade  avaient 
été  disposées  sous  la  direction  même  de  Nelson,  et  il  ne  désespérait  pas  d'enlever 


LA  DERNIÈ;  E  GUERRE  MARITIME.  425 

par  surprise  un  des  forts  qui  dominent  la  ville.  Le  succès  de  cette  opération  dépen- 
dait entièrement  d'un  premier  moment  de  terreur  et  d'alarme.  Aussi  rien  n'avait- 
il  été  négligé  pour  rendre  plus  imposant  l'aspect  des  troupes  anglaises.  Nelson, 
craignant  que  ses  matelots,  avec  leurs  vestes  bleues  et  leur  apparence  peu  mili- 
taire, n'eussent  plutôt  l'air  d'un  parti  de  maraudeurs  que  d'un  corps  d'armée 
venant  assiéger  une  ville,  avait  recommandé  de  rassembler  tous  les  habits  rouges 
qu'on  pourrait  trouver  dans  l'escadre,  d'en  affubler  autant  de  marins,  et,  pour 
compléter  leur  équipement,  de  simuler  avec  d?  la  mile  les  baudriers  qui  leur 
manquaient.  Entre  soldats  et  matelots  on  réunit  ainsi  aviron  1,100  hommes  que 
Nelson  plaça  sous  les  ordres  de  Troubridge,  ce  brave  commandant  du  Culloden 
que  Jervis  appelait  le  Bayard  anglais,  et  que  nous  avons  vu,  au  combat  du  cap 
Saint-Vincent,  attaquer  si  résolument  la  ligne  espagnole. 

Le  20  juillet,  traînant  à  la  remorque  toutes  les  embarcations  de  l'escadre,  les 
trois  frégates  se  dirigèrent  vers  le  port  de  Santa-Cruz  ;  mais  une  brise  très-fraîche 
et  un  courant  contraire  s'opposèrent  au  débarqiiem,  't.  L'apparition  de  ces  fré- 
gates avait  cependant  éveillé  l'attention  des  Espagnols,  et  Je  surlendemain,  quand, 
la  nuit  venue,  les  troupes  anglaises  furent  mises  à  terre  dans  l'est  de  la  ville, 
elles  trouvèrent  les  hauteurs  dont  elles  voulaient  s'emparer  si  bien  gardées  par 
l'ennemi,  qu'elles  furent  contraintes  de  se  rembarquer,  sans  avoir  fait  aucun 
effort  pour  l'en  déloger.  Avertis  comme  l'étaient  alors  les  Espagnols,  il  y  avait 
plus  que  de  l'imprudence  à  persister  dans  cette  folle  expédition.  Nelson  y  crut  son 
honneur  engagé,  et  il  résolut  de  diriger  lui-même  une  troisième  et  dernière  ten- 
tative. Le  24  juillet,  à  cinq  heures  du  soir,  les  frégates  vinrent  mouiller  à  deux 
milles  dans  le  nord-est  de  la  ville  et  parurent  se  disposer  à  opérer  le  débarque- 
ment des  troupes  dans  cette  direction;  mais  un  plan  plus  hardi  avait  été  conçu 
par  Nelson,  et  c'était  dans  le  port,  sous  la  volée  de  50  ou  40  pièces  d'artillerie, 
qu'il  avait  donne  rendez-vous  à  ses  canots.  Comptant  sur  la  hardiesse  même  de 
ce  projet  pour  en  assurer  le  succès,  il  voulait  surprendre  l'ennemi  en  se  présen- 
tant à  l'iraprovisle  sur  le  seul  point  où  il  ne  pût  être  attendu.  La  nuit  était  som- 
bre et  pluvieuse,  le  temps  à  grains,  le  vent  variable  et  inégal.  Nelson  soupa  avec 
ses  capitaines  à  bord  de  la  frégate  le  Seahorse ,  et,  à  onze  heures  du  soir, 
700  hommes  s'embarquèrent  dans  les  canots  de  l'escadre,  180  à  bord  du  cutter 
le  Fox,  et  un  détachement  d'environ  80  hommes  dans  un  bateau  capturé  la  veille. 
Les  Espagnols  avaient  à  Santa-Cruz  une  garnison  nombreuse,  et,  pour  les  aider 
dans  leur  défense,  100  matelots  français;  ces  matelots  appartenaient  au  brick  la 
Mutine,  que  les  embarcations  des  frégates  le  Lively  et  la  Minerve  avaient  enlevé 
deux  mois  auparavant  dans  le  port  même  de  Téuériffe,  pendant  qu'une  grande 
partie  de  l'équipage  et  le  commandant  lui-même  se  trouvaient  à  terre.  Le  cutter 
le  Fox  et  le  canot  de  l'amiral,  suivis  de  quelques  autres  embarcations,  étaient 
déjà  arrivés  à  demi-portée  de  canon  de  la  tête  du  môle  avant  que  l'alarme  eût 
été  donnée  dans  la  ville  ;  mais  soudain  le  tocsin  se  fit  entendre  de  toutes  parts,  et 
les  batteries  ouvrirent  leur  feu  sur  le  cutter  qu'elles  venaient  de  découvrir.  Un 
boulet  le  frappa  au-dessous  de  la  flottaison,  et  il  coula  immédiatement.  Des 
180  hommes  qu'il  portait,  97  périrent  sans  qu'on  pût  leur  donner  le  moindre 
secours.  N'elson,  cependant,  animant  ses  canotiers,  avait  rapidement  franchi  la 
distance  qui  le  séparait  encore  de  la  jetée,  et  il  portail  la  main  à  la  poignée  de 
son  sabre,  prêt  à  sauter  sur  le  quai,  que  défendaient  quelques  soldats  espagnols, 
quand  un  boulet  l'atteignit  au  coude  et  le  renversa  au  fond  de  son  canot.  Il  fallut 


424  tA     DERNIÈRE     GUERRE    MARITIME. 

le  ramener  à  bord  de  son  vaisseau.  Le  détachement  de  soldats  et  de  matelots 
qui  le  suivait  s'était  emparé  du  môle,  mais  de  la  citadelle  et  des  maisons  voi- 
sines on  faisait  sur  eux  un  feu  terrible  qui  eut  bientôt  moissonné  presque  tous 
ceux  qui  avaient  mis  pied  à  terre. 

Troubridge,  qui  commandait  la  seconde  colonne  d'attaque,  n'avait  pu,  à  cause 
de  l'obscurité  de  la  nuit ,  se  diriger  sur  l'entrée  du  port,  et  il  faisait  de  son  côté 
des  efforts  inutiles  pour  remonter  vers  le  point  de  débarquement  convenu.  Il  se 
résigna  enfin  à  tenter  de  débarquer  au  sud  de  la  citadelle.  Ceux  des  canots  qui 
essayèrent  d'imiter  sa  manœuvre  furent  roulés  dans  les  brisants  ou  crevés  sur  les 
roches ,  et  les  munitions  qu'ils  contenaient  se  trouvèrent  ainsi  mises  hors  de 
service. 

Les  capitaines  Hood  et  Miller  furent  plus  heureux  :  ils  trouvèrent  un  endroit 
moins  exposé  à  la  houle  pour  mettre  leurs  troupes  à  terre;  au  point  du  jour,  ils 
rallièrent  le  capitaine  Troubridge,  dont  le  détachement  avait  pénétré,  sans  ren- 
contrer d'obstacle,  jusqu'au  centre  de  la  ville.  Ce  dernier  se  trouva  ainsi  avec 
540  hommes  en  face  d'environ  8,000  Espagnols  sans  moyens  de  retraite  et  sans 
espoir  de  secours.  La  générosité  du  gouverneur  de  Santa-Cruz  lui  accorda  des 
conditions  plus  favorables  qu'il  ne  pouvait  sérieusement  l'espérer.  Il  fut  stipulé 
entre  eux  que  les  troupes  anglaises  seraient  renvoyées  à  bord  de  leurs  vaisseaux, 
mais  que  l'amiral  s'engagerait  à  ne  tenter  aucune  nouvelle  attaque  contre  Téné- 
riffe  ou  les  autres  îles  Canaries.  Ainsi  se  termina  cette  malheureuse  expédition, 
qui  devait  avoir  son  pendant  quelques  années  plus  tard  sur  les  plages  de  Bou- 
logne. 114  hommes  y  perdirent  la  vie,  et  10a  furent  grièvement  blessés.  La 
vicloire  du  cap  Saint-Vincent  avait  moins  coûté  à  l'Angleterre. 

Nelson  fut  très-affecté  de  ce  triste  revers,  mais  lord  Saint-Vincent  parvint  à  le 
ranimer  :  «  Il  n'est  au  pouvoir  d'aucun  homme,  lui  dit-il,  de  commander  au 
succès;  mais  vous  et  vos  compagnons  vous  l'avez  certainement  mérité  en  déployant 
dans  cette  entreprise  un  héroïsme  et  une  persévérance  admirables.  »  Cette  opinion 
généreuse  fut  celle  qui  prévalut  en  Angleterre,  et  Nelson  ,  que  sa  blessure  con- 
damnait pour  quelque  temps  au  repos,  y  fut  reçu  avec  toutes  les  marques  de 
distinction  qu'on  eût  accordées  à  un  vainqueur.  Cependant  les  souffrances  que 
lui  occasionna  sa  blessure  furent  longues  et  cruelles,  et,  malgré  son  impatience, 
ce  ne  fut  que  le  13  décembre  1797  que  son  chirurgien  le  déclara  en  état  de  re- 
tourner à  la  mer.  Fidèle  à  ses  sentiments  religieux,  Nelson  envoya  immédiatement 
au  ministre  de  l'église  de  Saint  George  la  formule  suivante  d'action  de  grâces, 
dont  la  famille  de  ce  pasteur  a  précieusement  conservé  un  fac-similé  :  «  Un  offi- 
cier désire  rendre  grâces  au  Dieu  tout-puissant  de  son  entière  guérison  d'une  bles- 
sure très-grave,  et  en  même  temps  de  tous  les  biens  que  sa  protection  a  répandus 
sur  lui.  » 

Nelson  avait  alors,  ainsi  qu'il  l'exposait  dans  un  mémoire  au  roi,  pris  part  à 
t rois  batailles  navales,  dont  la  première,  celle  du  mois  de  mars  1795,  avait  duré 
deux  jours;  il  avait  soutenu  trois  combats  contre  des  frégates  ,  six  engagements 
contre  des  batteries,  contribué  à  la  capture  ou  à  la  destruction  de  7  vaisseaux  de 
ligne,  G  frégates,  i  corvettes,  11  corsaires  et  près  de  00  bâtiments  de  commerce. 
Dans  ses  services  il  comptait  deux  sièges  réguliers,  celui  de  Bastia  et  celui  de 
Calvi,  dix  affaires  d'embarcations ,  de  toutes  les  affaires  de  guerre  les  plus  péril- 
leuses,  celles  que  Tourville  citait  avec  le  plus  d'orgueil  dans  un  mémoire  sem- 
blable, et  cent  vingt  rencontres  avec  l'ennemi.  Dans  ces  divers  engagements  ,  il 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  \  ■!'■'< 

avait  déjà  perdu  l'œil  droit  et  le  bras  droit;  mais  son  pays,  pour  emprunter  les 
expressions  du  roi  George  III,  avait  encore  quelque  chose  à  attendre  de  lui.  Nelson, 
en  effet,  brûlait  du  désir  de  venger  l'échec  de  Ténériffe.  Il  n'avait  supporté  qu'avec 
peine  ce  long  éloignement  du  théâtre  de  la  guerre,  et  il  eût  depuis  longtemps 
rallié  la  flotte  anglaise  devant  Cadix,  si  l'amirauté  ne  l'eût  retenu  pour  lui  confier 
la  conduite  des  renforts  qui  devaient  être  expédiés  à  l'amiral  Jervis.  Le  départ  de 
ces  bâtiments  se  trouvant  encore  différé,  Nelson  obtint  de  ne  point  les  attendre, 
et.  arborant  son  pavillon  à  bord  du  vaisseau  de  74  le  Vanguard,  il  appareilla  de 
la  rade  de  Portsmoulh  le  9  avril  1798  avec  le  convoi  destiné  pour  Lisbonne 

III. 


Depuis  que  l'amiral  Jervis  avait  quitté  la  baie  de  Saint-Florent  vers  la  fin  de 
l'année  1796,  la  France  était  restée  maîtresse  absolue  de  la  Méditerranée.  Le 
contre-amiral  Brueys  ,  avec  6  vaisseaux  de  ligne  et  plusieurs  frégates  ,  avait  pris 
possession  des  lies  Ioniennes  et  des  bâtiments  vénitiens  mouillés  à  Corfou  ;  du 
fond  de  l'Adriatique  et  de  l'Archipel  jusqu'au  détroit  de  Gibraltar,  on  eût  à  peine 
rencontré  un  croiseur  anglais.  Cependant,  après  que  l'escadre  espagnole  eut  quitté 
Caithagène  et  se  fut  laissé  bloquer  dans  Cadix,  le  pavillon  britannique  pouvait 
sans  péril  reparaître  dans  cette  mer,  qu'il  nous  avait  un  moment  abandonnée. 
La  cour  de  Naples  ,  fort  inquiète  des  nouvelles  exigences  du  directoire  et  des 
grands  préparatifs  maritimes  qui  avaient  lieu  en  ce  moment  dans  les  ports  de  la 
république,  craignait  d'être  attaquée  à  la  fois  en  Sicile  et  sur  le  continent.  Entiè- 
rement livrée  à  la  direction  passionnée  que  lui  imprimait  la  fille  de  Marie-Thérèse, 
celte  cour  ne  cessait  de  réclamer  auprès  du  cabinet  de  Saint-James  l'envoi  dans 
la  Méditerranée  d'une  escadre  assez  considérable  pour  éloigner  d'elle  le  double 
danger  dont  la  menaçaient  l'armée  d'Italie  et  la  flotte  de  Toulon.  D'un  autre  côté, 
au  moment  où  Nelson  ralliait  le  comte  de  Saint-Vincent  devant  Cadix,  le  consul 
de  Livourne  informait  cet  amiral  que  le  gouvernement  français  avait  déjà  ras- 
semblé près  de  400  navires  dans  les  ports  de  Provence  et  d'Italie,  et  que  celte 
flotte  marchande,  sous  l'escorte  des  vaisseaux  dont  on  pressait  l'armement  avec 
une  rare  aciivité,  pourrait  bientôt  porter  40,000  soldats  en  Sicile  ou  à  Malle, 
peut-être  même  jusqu'en  Egypte.  «  Quant  à  moi,  ajoutait  ce  consul,  je  ne  regarde 
point  celte  dernière  destination  comme  improbable.  La  dernière  impératrice  de 
Russie,  Catherine  II,  avait  déjà  conçu  un  projet  semblable,  et  si  les  Français  ont 
l'intention,  en  débarquant  en  Egypte,  de  s'unir  à  Tippoo-Saïb  pour  renverser  la 
puissance  anglaise  dans  l'Inde,  ce  ne  sera  point  le  danger  de  perdre  la  moitié  de 
leur  armée  en  traversant  le  désert  qui  pourra  les  arrêter.  » 

L'amiral  Jervis,  ainsi  prévenu  de  l'imporlance  de  l'expédition  qui  se  préparait 
à  Toulon,  se  décida  à  placer,  le  2  mai  1 798,  sous  les  ordres  de  Nelson,  trois  vais- 
seaux, le  Vanguard*  l'Orion  et  VÀlexander,  avec  quatre  frégates  et  une  corvette. 
Nelson  devait  se  rendre  sur  les  côtes  de  Provence  ou  du  golfe  de  Gênes,  afin  de 
chercher  à  pénétrer  le  but  de  cet  immense  armement.  La  division  qu'il  comman- 
dait était  déjà  partie  de  Gibraltar,  quand  parvinrent  au  comte  de  Saint-Vincent 
les  instructions  les  [tins  secrètes,  datées  du  jour  même  où  il  s'était  séparé  de 
Nelson.  L'amirauté  l'informait  que  le  contre-amiral  sir  Roger  Curtis  avait  reçu 
l'ordre  de  lui  conduire  un  renfort  considérable,  et  qu'aussitôt  après  l'arrivée  de 


420  t.A    DERNI±P.E     GUERRE    MARITIME. 

ce  renfort,  il  devrait,  sans  perdre  de  temps,  détacher  dans  la  Méditerranée,  sous 
le  commandement  d'un  olificier  sûr  et  capable,  une  escadre  de  12  vaisseaux  de 
ligne  et  un  nombre  correspondant  de  frégates.  Cette  escadre,  qui  n'aurait  d'autre 
mission  que  de  poursuivre  et  d'intercepter  la  flotte  rassemblée  à  Toulon,  était 
autorisée  à  considérer  et  à  traiter  comme  hostiles  tous  les  ports  de  la  Méditer- 
ranée (à  l'exception  cependant  des  ports  de  l'île  de  Sardaigne)  dans  lesquels  les 
bâtiments  anglais  ne  seraient  point  admis  à  se  ravitailler.  Cette  dépèche  officielle 
laissait  au  eoml  ■  de  Saî:>: -Vincent  le  choix  de  l'officier  général  auquel  devait  être 
confié  cet  impoilant  commandement;  mais  une  lettre  particulière  du  comte 
Spencer,  premier  lord  de  l'amirauté,  l'engageait  à  choisir  de  préférence  pour 
cette  mission  l'amiral  Nelson,  qui,  «  par  sa  grande  pratique  de  la  navigation  toute 
spéciale  de  la  Méditerranée ,  aussi  bien  que  par  son  activité  et  son  caractère  en- 
treprenant et  résolu,  semblait  éminemment  propre  à  ce  genre  de  service.  »  Décidée 
à  entraver  à  tout  prix  les  prodigieux  progrès  de  la  France,  l'Angleterre  commen- 
çait dès  lors  à  jiter  plus  hardiment  ses  Goltes  dans  la  balance.  Elle  voyait  venir 
à  elle  ce  torrent  qui  avait  déjà  débordé  au  delà  du  Rhin  et  de  l'Àdige,  et  com- 
prenait enfin  que  ce  n'était  point  en  ménageant  ses  vaisseaux  qu'elle  arrêterait  un 
ennemi  qui  ménageait  si  peu  ses  armées.  Pour  répondre  à  tant  d'audace,  il  fallait 
de  l'audace  aussi,  et  des  chefs  plus  déterminés  que  ceux  qu'avait  formés  la  guerre 
d'Amérique.  En  ce  moment  de  crise,  le  souvenir  de  Ténérifl'e,  loin  de  nuire  à 
Nelson,  devait,  au  contraire,  le  désigner  aux  préférences  de  lord  Saint-Vincent  et 
do  l'amirauté. 

Parti  de  Gibraltar  le  8  mai  avec  ses  trois  vaisseaux ,  les  frégates  VEmerald  et 
la  Terpslchore  et  la  corvette  la  Bonne-Citoyenne,  Nelson  faisait  déjà  voile  vers  les 
côtes  de  Provence  :  le  même  jour,  Bonaparte  arrivait  à  Toulon.  Les  ports  de  Mar- 
seille, Civilà-Vecchia,  Gênes  et  Baslia  avaient  été  appelés  à  concourir  aux  immenses 
préparatifs  de  cette  expédiiion  mystérieuse,  dont  personne  encore  n'avait  complè- 
tement deviné  le  secret.  Le  17  mai,  Nelson,  parvenu  à  la  hauteur  du  cap  Sicié,  y 
captura  un  corsaire  par  lequel  il  apprit  qu'il  y  avait  en  ce  moment  à  Toulon,  en 
y  comprenant  les  vaisseaux  vénitiens,  19  vaisseaux  de  ligne ,  et  que  15  d'entre 
eux  étaient  déjà  prêts  à  prendre  la  mer.  Le  19,  un  coup  de  vent  de  nord-ouest 
l'éloigna  de  la  côte  et  fit  éprouver  à  son  vaisseau,  dans  la  nuit  du  20  au  21,  les 
plus  graves  avaries.  Deux  mâts  de  hune  et  le  mât  de  misaine  furent  emportés  par 
la  violence  de  l'ouragan.  Au  point  du  jour,  voyant  le  Vanguard  complètement 
désemparé,  Nelson  se  décida  à  fuir  devant  le  temps,  et,  suivi  de  ses  deux  autres 
vaisseaux  ,  il  fit  route  vent  arrière  vers  les  côtes  de  l'île  de  Sardaigne.  Celle  man- 
œuvre le  sépara  de  ses  frégates,  qui,  à  sec  de  voiles,  restèrent  en  travers  au  vent. 
Nelson  espérait  pouvoir  se  réfugier  avant  la  nuit  dans  la  baie  d'Orislan,  mais  l'état 
où  se  trouvait  son  vaisseau  l'empêcha  de  gagner  ce  mouillage.  Le  calme  le  surprit 
à  quelque  distance  de  la  côte,  et  le  Vanguard,  que  VAlexander,  commandé  par 
le  capitaine  Bal!,  avait  pris  à  la  remorque,  poussé  à  terre  par  une  houle  énorme, 
fut  à  la  veille  d'être  jeté  sur  la  petite  île  de  Snn-Pietro,  qui  forme  vers  le  sud- 
ouest  l'extrémité  de  la  Sardaigne.  La  nuit  se  passa  dans  ces  inquiétudes.  Déjà, 
malgré  l'obscurilé,  on  croyait  distinguer  sur  la  plage  l'éclat  ^inisi  -  des  brisants, 
quand  un  de  ces  souffles  insaisissables  qui  sauvent  parfois  les  navires  permit  à 
VAlexander  d'entraîner  le  vaisseau  amiral  loin  de  ce  rivage  dangereux  et  d'at- 
teindre la  rade  de  San-Pietro ,  où  l'escadre  anglaise,  réduite  a  trois  vaisseaux, 
mouilla  le  22  mai  1798. 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  427 

Le  19,  au  matin,  le  jour  même  où  Nelson  avait  été  porté  au  large  par  le  coup 
de  vent  dont  il  ne  devait  ressentir  que  le  lendemain  toute  la  violence,  la  Hotte 
française,  composée  de  72  navires  de  guerre,  quittait  la  rade  de  Toulon.  Le  vice- 
amiral  Brueys  la  commandait,  et  avait  près  de  lui  le  contre-amiral  Ganlheaume, 
major  général  de  l'escadre.  Il  avait  arboré  son  pavillon  à  bord  du  vaisseau  à  trois 
ponts  l'Orient,  et  se  tenait  au  centre  du  corps  de  bataille,  où  figuraient  aussi  les 
vaisseaux  le  Tonnant,  l'Heureux  et  le  Mercure.  Trois  contre-amiraux  comman- 
daient les  autres  divisions  de  la  flotte  ;  Blanquet-Duchayla  dîrig  ait  l'avant-garde; 
composée  des  vaisseaux  le  Guerrier,  le  Conquérant,  le  Spartiate,  le  Peuple-Sou- 
verain, l'Aquilon,  et  le  Franklin;  Villeneuve  élail  à  l'arrière-garde  avec  le  Guil- 
laume-Tell, le  Généreux  et  le  Timoléon;  Decrès  conduisait  l'escadre  légère. 
Serrant  de  près  la  côte  de  Provence,  cette  flotte  s'arrêta  devant  Gênes  pour  y 
rallier  une  division  de  transports.  Descendant  alors  vers  la  Corse,  elle  en  reconnut 
l'extrémité  septentrionale  au  moment  où  Nelson  mouillait  dans  la  baie  de  San- 
Pietro,  et  jusqu'au  30  mai  elle  resta  en  vue  de  cette  île.  Elle  prolongeait  sous 
petites  voiles  la  côte  de  Sardaigne  dans  l'espoir  d'être  rejointe  par  le  convoi  qui 
avait  dû  quitter  Cività-Vecchia  le  28,  quand  iîonaparte  apprit  que  trois  vaisseaux 
anglais  avaient  été  aperçus  près  de  Cagliari.  Une  division  de  vaisseaux  français  fut 
expédiée  dans  cette  direction  ;  mais,  n'ayant  pu  obtenir  aucun  nouvel  indice  de  la 
présence  de  l'ennemi  dans  ces  parages,  cette  division  rallia  le  gros  de  la  flotte,  et, 
après  avoir  attendu  en  vain  pendant  plusieurs  jours  le  convoi  de  Cività-Vecchia. 
Bonaparte  se  décida  à  continuer  sa  route.  Le  7  juin,  l'armée  française  passait  à 
portée  de  canon  du  port  de  Mazara  en  Sicile;  le  9,  elle  reconnaissait  les  îles  de 
Goze  et  de  Malte,  et,  trois  jours  après,  le  pavillon  de  la  république  avait  remplacé 
sur  ces  îles  le  pavillon  des  chevaliers  de  Saint-Jean  de  Jérusalem. 

Pendant  que  Bonaparte,  confiant  dans  sa  fortune,  marchait  avec  cette  lenteur 
calculée  à  la  conquête  de  l'Egypte,  Nelson,  en  moins  de  quatre  jours,  était  parvenu 
à  mettre  son  vaisseau  en  état  de  reprendre  la  mer.  Il  avait  remplacé  son  mât  de 
misaine  par  un  grand  mât  de  hune  par-dessus  lequel  il  avait  poussé  un  mât  de 
perroquet,  et,  ainsi  gréé,  il  faisait  route,  non  pour  Gibraltar  ou  tout  autre  port 
anglais,  mais  vers  une  côte  ennemie  où  il  devait  s'attendre  à  rencontrer  une  es- 
cadre de  13  vaisseaux  de  ligne.  «  Si  le  Vanguard  eût  été  en  Angleterre,  écrivait-il 
à  sa  femme,  il  eût  fallu,  après  un  pareil  événement,  des  mois  entiers  pour  le  ren- 
voyer à  la  mer.  Ici  mes  opérations  n'en  ont  été  retardées  que  de  quatre  jours.  » 
Le  27  mai,  en  effet,  au  moment  où  la  flotte  française  attendait  sur  la  côte  orien- 
tale de  la  Corse  le  convoi  de  Cività-Vecchia,  Nelson  appareillait  de  San-Pielro, 
et  le  31,  grâce  à  cette  activité  admirable,  principe  et  gage  de  tant  de  merveil- 
leux succès,  il  se  retrouvait  encore  devant  Toulon.  Il  y  apprit  le  départ  de  la  flotte 
française,  mais  il  lui  fut  impossible  de  se  procurer  aucune  information  sur  la 
destination  de  celle  flotte  et  sur  la  route  qu'elle  avait  prise.  Du  reste,  le  coup  de 
vent  qui  avait  éloigné  Nelson  des  côtes  de  Provence,  bien  qu'il  en  eût  réparé  si 
rapidement  les  terribles  conséquences,  ne  fut  pas  moins  pour  lui  un  accident 
très-fâcheux;  car  il  le  sépara  de  ses  frégates  et  le  laissa,  même  quand  il  eut  été 
rallié  par  d'importants  renforts,  sans  moyens  d'éclairer  sa  roule  (1).  Nelson  sou- 

(1)  Les  frégates  de  Nelson  auraient  dû  l'attendre  au  rendez-vous  qu'il  leur  avait  assigné 
en  cas  de  séparation;  mais  le  capitaine  Hope.  qui  les  commandait,  ayant  été  témoin  du 
démâtage  du  Vanguard,  ne  douta  point  que  ce  vaisseau  n'eût  fait  roule  pour  quelque 


4  i» S  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

tint  noblement  ce  choc  imprévu  et  l'accepta  comme  nn  salutaire  avertissement 
du  ciel,  comme  un  châtiment  mérité  de  son  orgueil.  »  Du  moins,  ce  châtiment, 
écrivait-il  au  comte  de  Saint- Vincent,  mes  amis  me  rendront  la  justice  que  j'ai 
su  le  supporter  comme  un  homme.  » 

«  Je  ne  dois  pas,  écrivait -il  aussi  à  sa  femme  à  la  même  époque,  considérer  ce 
qui  vient  d'arriver  au  Vanguard  comme  un  simple  accident,  car  je  crois  ferme- 
ment que  c'est  la  bonté  divine  qui  a  voulu  mettre  un  frein  à  ma  folle  vanité.  Je 
devrai,  je  l'espère,  à  cette  leçon  d'être  un  meilleur  officier,  et  je  sens  qu'elle  a 
déjà  fait  de  moi  un  meilleur  homme.  Je  baise  avec  humilité  la  verge  qui  m'a 
frappé.  Figurez-vous,  le  dimanche  soir,  au  coucher  du  soleil,  un  homme  présomp- 
tueux se  promenant  dans  sa  chambre,  entouré  d'une  escadre  qui,  les  yeux  sur  son 
chef,  ne  comptait  que  sur  lui  pour  marcher  à  la  gloire  ;  ce  chef,  plein  de  con- 
fiance en  son  escadre  et  convaincu  qu'il  n'y  avait  point  en  France  de  si  fiers  vais- 
seaux qu'à  nombre  égal  ils  ne  dussent  baisser  pavillon  devant  les  siens  :  figurez- 
vous  maintenant  ce  même  homme  si  vain,  si  orgueilleux,  quand  le  soleil  se  leva  le 
lundi  matin,  avec  un  vaisseau  démâté,  une  flotte  dispersée,  et  dans  un  tel  état  de 
détresse,  que  la  plus  cbétive  frégate  française  eût  été  regardée  comme  une  rencontre 
inopportune!...  lia  plu  au  Dieu  tout-puissant  de  nous  conduire  en  sûreté  au  port.» 

Nelson  avait  réparé  ses  avaries;  mais,  incertain  de  la  route  qu'il  devait  suivre, 
contrarié  par  des  calmes  constants,  il  était  encore  le  5  juin  à  la  hauteur  de  la 
Corse,  quand  il  fut  rallié  par  le  brick  la  Mutine.  Ce  bâtiment  précédait  un  renfort 
de  11  vaisseaux  que  lui  amenait  le  capitaine  Troubridge,  et  lui  portait  l'ordre  de 
poursuivre  la  flotte  française  sur  quelque  point  qu'elle  se  fût  dirigée,  jusqu'au 
fond  de  l'Adriatique  ou  de  l'Archipel,  jusqu'au  fond  de  la  mer  Noire,  s'il  était 
nécessaire.  Bientôt,  en  effet,  Nelson  opéra  sa  jonction  avec  la  division  du  capitaine 
Troubridge,  et  se  trouva  à  la  tête  d'une  escadre  composée  de  13  vaisseaux  de  74 
et  d'un  vaisseau  de  50  canons. 

Le  vaisseau  de  Collingwood  eût  pu  faire  partie  de  ce  renfort,  mais  lord  Jervis 
l'avait  retenu  devant  Cadix.  «  Notre  bon  chef,  écrivait  Collingwood  dans  l'amer- 
tume de  son  désespoir,  m'a  trouvé  de  l'occupation.  Il  m'a  envoyé  croiser  à  la  hau- 
teur de  San-Lucar  pour  arrêter  les  bateaux  espagnols  qui  portent  des  légumes  à 
Cadix.  0  humiliation!  si  je  n'avais  eu  la  conscience  de  n'avoir  jamais  mérité  un 
traitement  pareil,  si  je  ne  m'étais  dit  que  les  caprices  du  pouvoir  ne  sauraient 
m'enlever  l'estime  des  gens  de  cœur,  je  crois  que  je  serais  mort  d'indignation!... 
Mon  vaisseau  valait,  sous  tous  les  rapports,  ceux  qu'on  expédiait  à  Nelson.  Pour 
le  zèle,  je  ne  le  cède  assurément  à  personne,  et  mon  amitié,  mon  amour  pour  cet 
admirable  amiral  me  désignait  avant  tous  les  autres  pour  servir  sous  ses  ordres. 
J'ai  vu  cependant  les  vaisseaux  qui  l'allaient  rejoindre  se  préparer  à  nous  quitter; 
je  les  ai  vus  partir...  et  je  suis  resté!  »  Ce  n'était  point  le  dernier  mécompte  qui 
fût  réservé  à  Collingwood.  Jusqu'à  Trafalgar,  cet  ardent  officier,  constamment  tra- 
versé dans  ses  espérances,  ne  devait  plus  connaître  de  la  guerre  que  d'ingrats  blocus. 

Se  flattant  encore  d'atteindre  la  Hotte  française  à  la  mer,  Nelson  partagea  ses 

arsenal  anglais,  et,  pensant  qu'il  était  inutile  de  l'attendre  sur  une  côte  ennemie,  il  aban- 
donna le  rendez-vous  indiqué  par  Nelson  pour  courir  à  sa  recherche.  «  Je  croyais,  s'écria 
Nelson  quand  il  fut  informé  de  celte  circonstance,  que  le  capitaine  Hope  connaissait 
mieux  ion  amiral!  » 


LA     DERNIERS     GUERRE     MARITIME.  i-'' 

forces  en  trois  colonnes  d'attaque.  Le  Vanguard  qu'il  montait,  le  Minotaur,  le 
Leander,  VAuducious  et  le  Defence  formaient  la  première  colonne;  la  seconde, 
conduite  par  le  capitaine  Samuel  Hood,  se  composait  du  Zcalous,  de  YOrion,  du 
Goliath,  du  Majestic  et  du  Bcllerophon.  Ces  deux  divisions  devaient  combattre  les 
treize  vaisseaux  de  l'amiral  Brueys.  La  troisième  colonne,  qui  ne  comptait  que 
quatre  vaisseaux,  le  Cullodcn,  le  Thesaus.  YAlexander  et  le  Swiftsure,  était  des- 
tinée, sous  les  ordres  du  capitaine  Troubridge,  à  se  jeter  dans  le  convoi  et  à  couler 
ou  à  détruire  les  bâtiments  sans  défense  qui  portaient  les  glorieux  soldats  des 
armées  du  Rhin  et  d'Italie.  Toutefois  le  sort  ne  devait  point  permettre  cette  ren- 
contre, dont  l'Angleterre  eût  bien  pu  déplorer  l'issue.  Le  secret  de  notre  expédi- 
tion en  Egypte  avait  été  si  bien  gardé,  que,  malgré  quelques  vagues  soupçons,  tels 
que  ceux  que  nous  avons  rapportés,  l'Egypte  était  la  seule  destination  dont  les 
instructions  de  l'amirauté  ne  lissent  point  mention.  On  avait  songé  à  Naples,  à  la 
Sicile,  à  la  Morée,  au  Portugal  et  même  à  l'Irlande;  on  n'avait  point  songé  à 
l'Egypte.  En  présence  de  tant  de  suppositions  différentes,  Nelson  ne  pouvait  guère 
compter  que  sur  ses  propres  inductions,  et  il  faut  reconnaître  qu'il  déploya,  dès 
le  principe,  pour  se  mettre  sur  la  trace  de  l'escadre  française,  autant  de  sagacité 
que  d'activité.  Le  jour  où  Malle  capitulait,  il  doublait  l'extrémité  septentrionale 
de  la  Corse  et  envoyait  reconnaître  la  vaste  baie  de  Telamon,  située  au-dessous  de 
Piombino  et  en  face  de  l'île  d'Elbe,  point  qu'il  avait  signalé  depuis  longtemps 
comme  le  plus  favorable  pour  opérer  un  débarquement  sur  la  côle  d'Italie.  La  baie 
de  Telamon  était  vide,  et  les  Français  n'y  avaient  point  paru.  Continuant  sa  route 
le  long  de  la  côte  de  Toscane,  Nelson,  le  17  juin,  se  présenta  devant  la  baie  de 
Naples.  Là,  il  apprit  que  l'armée  française  s'était  dirigée  sur  Malte.  Dévoré  d'im- 
patience, il  passa  le  phare  de  Messine  le  20  juin,  et  remonta  vers  Malte  à  son  tour  : 
depuis  deux  jours,  notre  flotte  avait  quitté  cette  île,  dont  elle  venait  de  s'emparer. 
Celte  nouvelle  lui  fut  transmise  le  22.  au  point  du  jour,  par  un  bâtiment  ragu- 
sain  qui  avait  passé  au  milieu  de  notre  convoi.  Le  rapport  de  ce  bâtiment  était  de 
nature  à  mettre  un  terme  aux  incertitudes  de  Nelson,  car  il  lui  apprenait  que  les 
Français,  partis  de  Malte  avec  des  vents  de  nord-ouest,  avaient  été  rencontrés  dans 
l'est  de  celle  île,  faisant  roule  vent  arrière.  Combinant  cette  circonstance  avec  les 
documents  qu'il  avait  recueillis  et  quelques  données  plus  certaines  qui  lui  avaient 
été  transmises  par  le  ministre  d'Angleterre  à  Naples,  sir  William  Hamilton, 
l'amiral  anglais  ne  douta  plus  que  ce  ne  fût  vers  l'Egypte  que  s'était  portée  la 
flotte  de  Brueys.  Toujours  prompt  à  prendre  un  parti,  il  se  couvrit  de  voiles  sans 
recourir  à  de  nouvelles  informations,  et  gouverna  directement  sur  Alexandrie.  Le 
28  juin,  il  étail  devant  cetle  ville,  mais  on  n'y  avait  encore  aperçu  aucun  vaisseau 
français;  Nelson  portait  lui-même  au  gouverneur  alarmé  la  première  nouvelle  du 
danger  qui  menaçait  l'Egypte.  A  la  vue  de  cette  rade  déserte,  l'agitation  de  Nelson 
fut  extrême.  Il  perdit  subitement  confiance  dans  les  raisonnements  qui  l'avaient 
entraîné  si  loin  de  la  Sicile,  et  croyant  déjà  celte  île  envahie  par  l'armée  française, 
sans  mouiller,  sans  prendre  un  instant  de  repos,  il  se  décida  à  retourner  sur  ses 
pas.  Son  activité  le  servit  mal  celte  lois,  car,  s'il  eût  attendu  un  seul  jour,  il  voyait 
notre  flotte  venir  à  lui.  Pour  remonter  vers  la  Sicile,  il  lui  fallut  louvoyer,  jus- 
qu'à la  sortie  de  l'Archipel,  contre  des  vents  constamment  contraires,  comme  ils 
le  sont  invariablement  dans  celte  saison,  el  pendant  qu'il  étail  rejeté  par  sa  pre- 
mière bordée  sur  les  côtes  de  Caramanie,  en  dehors  de  la  route  de  noire  escadre, 
celle-ci,  embarrassée  dans  sa  marche  par  l'immense  convoi  qu'elle  traînait  à  sa 


430  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

suite,  trouvait,  grâce  à  cet  heureux  retard,  la  rade  d'Alexandrie  sans  défense  ;  elle 
opérait  tranquillement,  le  1"  juillet,  le  débarquement  de  ses  troupes  sur  la  plage 
abandonnée  du  Marabout. 


IV. 


Ainsi,  tout  avait  conspiré  au  succès  de  notre  expédition.  Cette  flotte,  qui  por- 
tait une  armée  et  couvrait  l'espace  de  plusieurs  lieues,  avait  pu  descendre  lente- 
ment la  mer  Tyrrhéuienne,  en  vue  de  la  Sardaigne  et  de  la  Sicile,  s'arrêter  à 
Malle  et  entrer  dans  la  mer  Libyque  sans  avoir  encore  rencontré  un  seul  navire 
anglais.  Au  moment  où,  parti  du  cap  Passaro,  Nelson  se  portait  en  ligne  droite 
sur  Alexandrie,  nos  vaisseaux,  par  une  inspiration  providentielle,  inclinaient  leur 
route  vers  l'île  de  Candie,  et,  au  point  le  plus  exposé  du  passage,  à  l'endroit  où 
devaient  se  croiser  les  deux  escadres,  rencontraient,  pour  les  dérober  aux  yeux 
de  leur  ardent  adversaire,  une  brume  épaisse  et  compacte  qui  couvrit  la  Méditer- 
ranée pendant  plusieurs  heures,  semblable  à  ces  nuées  mystérieuses  dont  les 
dieux  d'Homère  enveloppaient  parfois  les  héros.  Ce  qui  eût  mérité  quelque  sur- 
prise, même  au  milieu  des  vastes  solitudes  de  l'Atlantique,  venait  donc  de  s'ac- 
complir dans  une  mer  intérieure  et  dans  des  bassins  resserrés.  Depuis  quarante 
jours,  Bonaparte  s'avançait  à  son  but  avec  la  calme  majesté  du  génie  :  ni  son 
étoile,  ni  sa  confiance,  ne  s'étaient  un  instant  démenties  ;  mais,  Bonaparte  absent, 
les  destins  de  notre  escadre  allaient  brusquement  changer. 

Informée  de  l'apparition  de  Nelson  ,  sur  la  côte,  cette  malheureuse  escadre  , 
déjà  condamnée  par  le  sort,  le  croit  parti  pour  ne  plus  revenir.  Brueys  se  de- 
mande si  Nelson  n'aura  point  été  le  chercher  au  fond  du  golfe  d'Alexandrelte,  ou 
plutôt  s'il  n'a  pas  l'ordre  de  ne  point  l'attaquer  avant  d'avoir  réuni  des  forces 
plus  considérables.  On  vit  dans  cet  espoir,  on  s'endort  dans  cette  illusion.  L'en- 
trée du  port  d'Alexandrie  est  reconnue  ;  mais  l'amiral  se  montre  peu  disposé  à 
risquer  ses  vaisseaux  dans  des  passes  où  ses  officiers  lui  signalent  cependant  une 
profondeur  d'eau  suffisante.  Méhémel-Ali,  en  1839,  a  bien  trouvé  ces  canaux 
praticables  pour  les  trois-ponts  turcs,  et  Brueys  ne  comptait  qu'un  seul  trois- 
ponls  dans  son  escadre.  D'ailleurs,  avec  l'immense  quantité  de  transports  dont 
il  disposait  en  ce  moment,  qui  eût  empêché  l'amiral  français,  pour  faciliter  à  ses 
vaisseaux  ce  passage  délicat,  de  les  faire  entrer  dans  Alexandrie,  comme  les  vais- 
seaux anglais  entrèrent,  en  1801 ,  dans  la  Baltique,  avec  leur  artillerie  déposée 
provisoirement  sur  des  bâtiments  de  commerce?  Mais,  pour  prendre  une  pareille 
résolution,  il  eût  fallu  déployer  plus  d'activité  que  notre  marine  ne  savait  en 
montrer  à  cette  époque  (1). 

(t)  Le  15  juillet,  le  capitaine  Barré,  chargé  de  sonder  les  passes  d'Alexandrie,  informa 
l'amiral  Brueys  qu'en  faisant  sauter  une  ou  deux  roches,  on  pourrait  se  procurer  un 
canal  dans  lequel  la  profondeur  d'eau  ne  sérail  jamais  inférieure  à  25  pieds.  Si  l'on  n'avait 
point  le  loisir  d'améliorer  ainsi  le  canal  pour  favoriser  l'entrée  des  vaisseaux  français  dans 
le  porl  d'Alexandrie,  on  eût  pu  du  moins  l'améliorer  pour  assurer  plus  tard  la  sortie  de 
notre  flotte.  Les  renseignements  du  capitaine  Barré  prouvaient  donc  que  la  crainte  de 
voir  nos  vaisseaux  à  jamais  bloqués  dans  le  porl,  s'ils  en  franchissaient  une  fois  les  passes, 
élail  une  crainte  sans  fondement. 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  43 1 

Mouillée,  depuis  le  4  juillet,  à  Aboukir,  notre  escadre,  qui  devrait  déjà  s'être 
abritée  à  Corfou,  puisqu'elle  n'a  point  su  trouver  un  port  en  Egypte,  se  repose 
dans  une  sécurité  funeste;  elle  a  cessé  de  craindre  le  retour  de  Nelson;  que  déjà, 
ravitaillé  à  Syracuse,  cet  homme  infatigable  accourt  eu  toute  hâte  vers  elle. 
Dévoré  d'anxiété,  sans  repos,  sans  sommeil  depuis  près  d'un  mois,  il  a  quitté, 
le  24  juillet,  l'étroite  enceinte  de  ce  port,  qui,  pour  la  première  fois,  a  reçu  une 
escadre  de  quatorze  vaisseaux  de  ligne;  le  1er  aoîu,  il  arrive  devant  Alexandrie. 
Quelques  hi  ures  [dus  tard,  il  est  devant  Aboukir.  Notre  escadre  est  mal  préparée 
pour  ce  retour  inattendu.  Les  chaloupes  employées  à  renouveler  l'approvisionne- 
ment, d'eau  des  vaisseaux  sont  à  terre  avec  une  partie  des  équipages,  et  des 
quatre  frégates  que  possède  Brueys  aucune  n'est  employée  à  croiser  au  large 
pour  explorer  l'horizon  et  signaler  de  loin  l'apparition  de  l'ennemi.  Aussi  ces 
deux  nouvelles  éclatent-elles  comme  la  foudre  au  milieu  de  la  flotte  surprise  : 
L'ennemi  est  en  vue!  l'ennemi  approche  et  se  dirige  vers  la  baie!  Le  combat- 
tra-t-on  sous  voiles?  Un  seul  officier  général,  le  contre-amiral  Blanquet-Duchayla, 
émet  cet  avis  :  Dupelil-Tliouars  le  partage;  mais  une  résolution  contraire  pré- 
vaut dans  le  conseil,  car  on  craint  de  manquer  de  matelots  pour  manœuvrer  et 
combattre  à  iu  fois.  Ou  se  décide  à  attendre  l'escadre  anglaise.  Les  chaloupes, 
sont  rappelée;  :  malheureusement  l'étal  de  la  mer,  l'éloignement  du  rivage, 
diverses  circonstances  demeurées  jusqu'ici  inexplicables,  les  empêchent  pour  la 
plupart  de  rallier  leurs  navires.  Pour  suppléer  à  l'absence  d'un  si  grand  nombre 
de  combattants,  l'amiral  signale  à  ses  frégates  de  faire  passer  une  partie  de  leurs 
équipages  à  bord  des  vaisseaux. 

Cependant  le  jour  baisse.  Brueys  nourrit  en  secret  l'espoir  qu'il  ne  sera  point 
attaqué  à  l'entrée  de  la  nuit,  et,  si  les  Anglais  remettent  leur  attaque  au  lende- 
main, l'escadre  française  peut  être  encore  sauvée  sans  combat.  Plein  de  celte 
pensée,  Brueys  ordonne  à  ses  vaisseaux  de  gréer  leurs  perroquets,  et  médite,  à  la 
faveur  de  l'obscurité,  un  appareillage  qui  peut  lui  rouvrir  la  mute  si  imprudem- 
ment négligée  de  Corfou.  11  doit,  en  effet,  compter  sur  l'apparence  formidable  de 
son  escadre  pour  tenir  les  Anglais  en  respect  jusqu'au  jour.  Treize  vaisseaux 
français,  dont  un  de  120  et  trois  de  80  canons,  sont  rangés  en  bataille  au  fond 
de  la  baie  et  appuient  leur  avant-garde  aux  bancs  de  sable  qui  s'étendent  jusqu'à 
trois  milles  du  rivage.  Quatorze  vaisseaux  anglais  ont  été  déjà  reconnus;  mais 
l'un  d'eux  est  à  perte  de  vue  en  arrière  (1),  et  deux  autres,  détachés  devant  le 
port  d'Alexandrie  (2),  ne  pourront  avoir  rejoint  la  flotte  avant  huit  ou  neuf 
heures  du  soir.  Il  semble  impossible  que,  dans  de  pareilles  circonstances,  l'ar- 
mée française  ait  à  redouter  un  engagement  immédiat.  C'est  ainsi  que  chacun 
raisonne,  et  cette  incertitude  contribue  à  jeter  le  trouble  dans  nos  préparatifs  de 
défense.  L'amiral  a  prescrit  les  dispositions  nécessaires  pour  rectifier  la  ligne 
mal  formée  et  pour  en  assurer  l'embossage.  Privés  de  leurs  chaloupes,  attendant 
d'un  instant  à  l'autre  des  signaux  contraires,  nos  vaisseaux  n'exécutent  pointées 
ordres  ou  ne  les  exécutent  qu'à  demi  (3).  Au  milieu  de  cette  confusion,  l'escadre 

(1)  Le  Culloden,  à  sept  milles  en  arrière,  remorquant  un  brick  français  chargé  de  vins 
qu'il  avait  capturé  deux  jours  auparavant  dans  le  port  de  Coron. 

(2)  L'Âlexander  et  le  Swiflsure  à  neuf  milles  dans  le  sud. 

(3j  Rapport  de  l'amiral  Blanquet-Duchayla.  L'original  de  ce  rapport  n'existe  point  aux 
archives  de  la  marine  ;  mais  une  traduction  de  cette  pièce  importante,  trouvée  dans  les 


432  LA    DERNIÈRE    GUERRE     MARITIME. 

anglaise  s'avance  sous  toutes  voiles  et  ne  révèle  dans  sa  manœuvre  aucune  hési- 
tation. «  On  avait  cru  imposer  à  l'ennemi,  écrivait  Villeneuve  au  ministre  de  la 
marine  après  ce  malheureux  combat;  mais  il  ne  s'y  est  pas  mépris  :  nous  voir  et 
nous  attaquer  a  été  l'affaire  d'un  moment.  » 

Favorisé  par  une  belle  brise  de  nord-ouest,  Nelson  est  déjà  à  l'entrée  de  la 
baie.  Un  de  nos  bricks  est  alors  détaché  vers  lui  pour  l'induire  en  erreur  et  l'at- 
tirer sur  le  banc  qui  prolonge  au  loin  la  pointe  extérieure  de  la  petite  ile 
d'Aboukir.  L'escadre  anglaise  a  deviné  le  piège  (1).  Le  commandant  du  Goliath, 
le  capitaine  Foley,  a  pris  la  tête  de  la  ligne.  On  aperçoit  ses  sondeurs,  qui,  placés 
dans  les  porte-haubans  du  vaisseau,  interrogent  incessamment  le  fond  et  signa- 
lenl  l'approche  du  danger.  Le  Goliath  s'éloigne  du  banc  et  arrondit  cette  pointe 
perfide  sur  laquelle  le  Culloden  doit  s'échouer.  L'île  d'Aboukir  est  doublée, 
l'escadre  anglaise  est  dans  la  baie.  Brueys,  en  ce  moment,  signale  à  nos  vaisseaux 
d'ouvrir  le  l'eu  dès  que  l'ennemi  sera  à  portée.  Nelson,  de  son  côté,  ordonne  aux 
siens  de  mouiller  une  ancre  de  l'arrière  et  d'engager  ainsi  notre  escadre  bord  à 
bord.  Par  cette  disposition,  mieux  embossés  que  notre  escadre,  conservant  un 
hunier  amené  pour  rectifier  au  besoin  leur  position,  les  vaisseaux  anglais  doivent 
faire  un  meilleur  usage  de  leur  artillerie  et  prendre  aisément  les  batteries  de  nos 
bâtiments  en  écharpe.  Nelson  permet  que  ces  vaisseaux  s'avancent  à  l'ennemi  de 
toute  leur  vitesse  et  sans  conserver  leurs  rangs  :  il  se  borne  à  leur  signaler  de 
porter  leurs  efforts  sur  notre  avant-garde.  Depuis  longtemps,  en  effet,  il  a  été 
convenu  entre  lui  et  ses  capitaines  que  ce  serait  là  le  mode  d'attaque  adopté; 
écraser  la  tèle  de  la  ligne  française  avec  des  forces  supérieures,  et  ne  songer  à 
l'arrière-garde  que  lorsque  l'avanl-garde  aura  été  réduite;  tel  est  le  plan 
qu'en  1794  avait  conçu  lord  Hood,  quand  il  menaçait  l'amiral  Martin  embossé 
sous  les  batteries  dti  golfe  Jouan,  plan  que  Nelson  aujourd'hui  veut  exécuter. 
L'intelligence  du  capitaine  Foley  y  apporte  sur  le  terrain  même  une  modification 
heureuse.  Il  se  souvient  de  ce  mot  de  Nelson  :  «  Partout  où  un  vaisseau  ennemi 
peut  tourner  sur  ses  ancres,  un  des  nôtres  peut  trouver  à  mouiller.  »  Digne  du 
poste  glorieux  qu'il  occupe,  le  capitaine  Foley  n'hésite  pas  à  essayer  de  doubler  la 
ligne  française  :  à  six  heures  quarante  minutes  (2),  passant  devant  le  Guerrier,  il 
vient  résolument  mouiller  à  terre  de  ce  vaisseau. 

Quatre  autres  vaisseaux  anglais,  le  Zealous,  VOriou,  le  Theseus,  VAudacious, 
suivent  le  Goliath  et  prennent  poste  successivement  par  le  travers  du  Guerrier, 
du    Conquérant,  du  Spartiate,    de  l'Aquilon  et   du   Peuple-Souverain.    Nelson 

papiers  de  Nelson,  a  été  publiée  dans   le  troisième    volume  de  sa  correspondance. 

(1)  Ce  fut  en  ce  moment  qu'un  bateau  arabe,  malgré  les  efforts  que  fil  le  brick  fran- 
çais pour  l'arrêter,  accosla  le  Vatiguard,  qui  avait  mis  en  panne  pour  l'attendre.  Ce 
bateau  porlail-il  des  pilotes  à  l'escadre  anglaise?  On  le  crut  généralement  à  bord  de  nos 
bâtiments.  Nelson  cependant,  après  avoir  communiqué  avec  celle  embarcation,  se  borna 
à  signaler  à  ses  vaisseaux  de  continuer  leur  roule.  Le  seul  secours  qu'il  recul  probable- 
ment de  cette  rencontre  inespérée  l'ut  d'apprendre  d'une  façon  certaine  qu'il  n'existait 
aucun  obstacle  entre  lui  et  la  flotte  française. 

(2)  Un  peu  avant  six  heures  suivant  le  rapport  du  contre-amiral  Blanquel-Duchayla. 
Presque  tous  les  rapports  anyluis  ou  français  que  nous  avons  consultés  offrent  un  remar- 
quable accord  sur  ies  principaux  détails  du  combat  d'Aboukir;  les  divergences  qu'on  y 
rencontre  portent  principalement  sur  le  moment  précis  auquel  le  feu  a  commencé  ou 
cessé  à  bord  de  chaque  vaisseau. 


LA  DERNIERE  GUERRE  MARITIME.  453 

mouille  le  premier  en  dehors  de  notre  ligne  d'emhossage.  Le  Vanguard,  sur 
lequel  flotle  son  pavillon,  exposé  au  feu  du  Spartiate,  que  commande  le  brave 
capitaine  Ëmériau,  éprouve  bientôt  des  pertes  considérables.  Nelson  lui-même 
est  atteint  d'un  biscaîen  à  la  tête.  Les  vaisseaux  le  Minotaur  et  le  Dcfence  arri- 
vent à  propos  pour  soutenir  le  Vanguard.  Cinq  vaisseaux  français  supportent  en 
ce  moment  tout  l'effort  de  huit  vaisseaux  anglais  (1),  tandis  que  le  centre  de  notre 
ligne,  où  le  vaisseau  à  trois  ponts  l'Orient,  que  monte  l'amiral  Brueys,  s'appuie 
sur  deux  vaisseaux  de  80,  le  Franklin  et  le  Tonnant,  le  centre  n'a  point  encore 
eu  d'ennemis  à  combattre.  C'est  cependant  là  le  point  fort  de  l'armée  française. 
Le  premier  vaisseau  anglais  qui  s'aventure  sous  la  volée  de  l'Orient,  le  Bellero- 
phon,  vaisseau  de  ~i,  commandé  par  le  capitaine  Darby,  a  perdu  en  moins  d'une 
heure  deux  de  ses  bas-mâts  et  a  eu  197  hommes  mis  hors  de  combat.  Il  coupe 
son  câble  et  va  se  réfugier  vers  le  fond  de  la  baie.  En  ce  moment,  accablée  par 
les  ennemis  qui  la  pressent  de  toutes  parts,  notre  avant  garde  a  ralenti  son  feu  et 
semble  à  demi  réduite  ;  mais,  malgré  l'arrivée  du  Defcuccel  du  Majistic,  l'avan- 
tage est  encore  de  notre  côté  dans  cette  partie  delà  ligne  où  combattent  l'Orient, 
le  Tonnant  et  le  Franklin.  Là,  de  rapides  volées  d'artillerie  indiquent  un  combat 
aiharné.  Cependant  l'obscurité  est  déjà  complète,  et  les  ténèbres  de  la  nuit  en- 
veloppent les  deux  armées.  Le  Culloden,  que  commande  Troubridge,  s'est  jeté  sur 
les  hauts  fonds  de  l'île  d'Aboukir,  et  l'action  est  engagée  depuis  plus  de  deux 
heures  avant  que  le  Lcander,  le  Swiftsure  et  Y Alexander  aient  pu  y  prendre 
part.  Ils  apparaissent  enOn  sur  le  champ  de  bataille  (2).  Le  Culloden  échoué  leur 
a  servi  de  phare,  et  la  lueur  sinistre  de  la  canonnade  les  dirige  vers  l'escadre 
française.  Tous  trois  portent  leurs  efforts  sur  ce  groupe  formidable  qui,  après 
avoir  démâté  le  Bellerophon,  continue  à  répondre  avec  une  supériorité  incontes- 
table au  feu  du  Defence  et  du  Majestic.  Brueys,  qui  eût  mérité  de  vaincre  en  ce 
jour,  si  la  victoire  appartenait  au  plus  intrépide,  Brueys  soutient  sans  s'émouvoir 
ce  terrible  assaut.  Déjà  atteint  d'une  double  blessure,  il  a  refusé  de  quitter  le 
pont,  et  un  nouveau  boulet  lui  épargne  la  douleur  d'être  témoin  des  malheurs  qui 
se  préparent. 

C'est  alors,  en  effet,  qu'un  effroyable  incendie  se  déclare  à  bord  de  l'Orient.  Le 
feu  a  pris  dans  les  porte-haubans  d'artimon  et  a  bientôt  envahi  le  gréement;  il  se 
propage  d'un  mât  à  l'autre  avec  une  rapidité  que  rien  ne  peut  maîtriser.  A  dix 
heures  du  soir,  une  explosion,  qui  ébranle  les  navires  environnants  et  les  couvre 
de  débris  enflammés,  annonce  aux  deux  armées  que  l'Orient  vient  de  s'engloutir. 
Il  disparaît,  entraînant  avec  lui  dans  le  gouffre  ses  blessés,  la  plus  grande  partie 
de  son  équipage  héroïque  et  la  fortune  de  la  journée.  Un  nuage  épais  de  fumée 
et  de  cendre  marque  encore  la  place  où  le  colosse  a  combattu.  Sous  l'éinoiionde 
celte  lugubre  scène,  la  canonnade  est  restée  suspendue  [tendant  près  d'un  quart 
d'heure,  elle  recommence  alors  avec  plus  d'énergie,  et  c'est  le  Franklin  qui  en 
donne  le  signal.  Inutile  héroïsme,  stérile  sacrilice!  le  destin  s'est  déjà  prononcé 

(l)Les  vaisseaux  anglais  qui  combattirent  l'avant  gnr<le  française  se  trouvèrent  mouilles 
dans  l'ordre  suivant  :  à  terre  des  vaisseaux  frança  s  :  le  Zealous,  par  le  bossoir  de  bâbord 
du  Guerrier:  YJuducivus,  le  Goliath,  le  Theseus,  YOrion  s'étendani  depuis  le  Guerrier 
jusqu'au  Peuple- Souverain:  au  large  des  vaisseaux  fiançais  :  le  Vanguard  par  le  travers 
du  Spartiate,  le  Minotaur  par  le  travers  de  l'Aquilon,  le  Defence  par  le  travers  du  Peuple- 
Souverain. 

(2)  Vers  huit  heures  un  quart  suivant  le  rapport  du  contre-amiral  Blanquet-Duchayla. 
TOME  IV.  29 


43  i  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

contre  nous.  Il  n'est  qu'une  manœuvre  qui  pourrait  sauver  l'armée  française,  ce 
serait  celle  qui  amènerait  au  feu  les  vaisseaux  négligés  par  l'ennemi.  «  Pendant 
quatre  mortelles  heures,  l'arrière -garde  n'a  vu  de  ce  combat  que  le  feu  et  la 
fumée  de  nos  adversaires  et  des  deux  premières  escadres  qui  étaient  assaillies  (1),  » 
et  cependant  cette  arrière-garde  reste  immobile.  Le  Timole'on  seul,  hissant  ses 
huniers,  semble  provoquer  un  ordre  d'appareillage  que,  dans  l'horreur  de  celte 
nuit  funeste,  personne  ne  songe  à  donner  (2).  «  Dès  le  commencement  de  l'ac- 
tion, tout  a  été  livré  à  la  faculté  individuelle  de  chaque  vaisseau...  Ceux-là  seuls 
peuvent  combattre  qui  se  trouvent  dans  la  partie  de  la  ligne  que  les  ennemis  ont 
voulu  attaquer  (3).  »  L'espoir  de  Nelson  n'a  point  été  trompé,  a  Je  savais  bien, 
disait-il  quelques  mois  plus  tard,  qu'en  attaquant  l'avant-garde  et  le  centre  de 
l'armée  française  avec  une  brise  qui  souillait  dans  la  direction  même  de  sa  ligne 
d'embossage,  je  pourrais,  à  mon  gré,  concentrer  mes  forces  sur  un  petit  nombre 
de  ses  vaisseaux.  Aussi  avons-nous  constamment  combattu  avec  des  forces  supé- 
rieures. »  Que  pourront  les  plus  nobles  efforts  contre  de  pareilles  chances  ?  Notre 
avant-garde  succombe  la  première  :  sur  400  hommes  d'équipage,  le  Conquérant 
en  a  plus  de  200  hors  de  combat  ;  le  capitaine  de  V Aquilon  est  mort  sur  son 
banc  de  quart  ;  celui  du  Spartiate  a  reçu  deux  blessures.  Ces  deux  vaisseaux  ont 
eu  150  hommes  tués  et  560  blessés.  Le  Guerrier  a  perdu  ses  trois  bas-mâts;  le 
Peuple-Souverain  a  coupé  ses  câhles  et  laissé  sur  l'avant  du  Franklin  un  funeste 
intervalle  qu'est  venu  occuper  le  Leander.  Le  centre ,  où  l'incendie  de  l'Orient  a 
jeté  le  désordre,  voit  alors  ses  vaisseaux  dispersés  ou  écrasés  par  l'ennemi.  Au 
lever  du  soleil,  on  aperçoit  le  Mercure  et  l'Heureux  échoués  au  fond  de  la  baie. Trop 
voisins  de  l'Orient,  ils  ont  dû  s'éloigner  de  ce  vaisseau  embrasé.  Le  Tonnant,  le 
Guillaume-Tell,  le  Généreux  et  le  Timoléon  figurent  seuls  encore  sur  le  champ 
de  bataille  ;  mais  le  Theseus  et  le  Goliath,  que  notre  avant-garde  a  cessé  d'oc- 
cuper, viennent  soutenir  le  Majestic  et  VAlexander,  et  d'autres  vaisseaux  anglais 
s'apprêtent  à  suivre  ce  premier  renfort.  Le  contre-amiral  Villeneuve,  qui,  sur  le 
Guillaume-Tell,  commande  l'arrière-garde,  appareille,  à  onze  heures  du  malin, 
avec  les  débris  de  l'armée  française.  En  ce  moment,  l'Heureux  et  le  Mercure  ont 
été  amarinés  par  l'ennemi  ;  mais  le  Tonnant  et  le  Timoléon  ne  le  sont  pas  encore. 
Démâté  de  tous  ses  mâts,  privé  de  son  capitaine  ,  qui  a  eu  un  pied  emporté  et  la 
jambe  fracturée,  le  valeureux  Tonnant,  comme  l'appelle  Decrès,  compte  déjà 
H0  hommes  tués  et  150  blessés.  Il  a  successivement  combattu,  à  portée  de  fusil, 
dans  la  nuit  du  1er  août,  le  Majestic,  dont  le  capitaine  a  été  frappé  à  mort  par 
une  balle,  VAlexander  et  le  Swiftsure.  Ses  couleurs  flottent  au  tronçon  de  son 
grand  mât;  il  ne  les  amène  qu'au  bout  de  vingt-quatre  heures,  quand  le  Theseus 
et  le  Lcandcr  viennent  de  nouveau  l'assaillir.  Trop  maltraité  pour  pouvoir  imiter 
la  manœuvre  de  Villeneuve,  le  Timoléon  est  forcé  de  faire  côte.  Le  Guillaume-Tell 
et  le  Généreux,  accompagnés  des  frégates  la  Diane  et  la  Justice,  parviennent 
seuls  à  échapper  au  désastre  le  plus  complet  qui  ail  jamais  affligé  notre  marine. 
Sur  les  13  vaisseaux  et  les  4  frégates  que  Nelson  avait  combattus  dans  la  baie 

(1)  Journal  particulier  du  contre-amiral  Decrès  adressé  au  vice-amiral  Bruix,  ministre 
de  la  marine. 

(2)  Rapport  du  ciloyeu  Frégier,  lieutenant  de  vaisseau  faisant  fonctions  de  capitaine 
de  frégate  sur  le  Timoléon,  commandé  par  le  capitaine  de  vaisseau  Léonce  Trullet. 

(3)  Lettre  confidentielle  du  contre-amiral  Decrès  au  vice-amiral  Bruix,  ministre  de  la 
marine. 


LA  DERNIERE  GUERRE  MARITIME.  435 

d'Aboukir,  9  vaisseaux  tombèrent  en  son  pouvoir  (1).  L'Orient  sauta  pendant 
l'action  ;  le  Timoléon  et  la  frégate  l'Artc'mise,  après  s'être  échoués,  furent  brûlés 
par  leurs  équipages,  et  la  Sérieuse,  peu  digne  par  son  artillerie,  si  elle  l'était  par 
son  courage,  de  la  colère  d'un  vaisseau  de  ligne,  fut  coulée  par  VOrion,  qui  eût 
pu  dédaigner  un  pareil  adversaire.  11  vaisseaux  et  2  frégates  capturés  ou  détruits 
étaient  pour  les  Anglais  le  prix  de  ce  combat  acharné  ;  mais  leurs  vaisseaux  dé- 
gréés ne  purent  s'opposer  au  départ  de  Villeneuve.  Le  Guillaume-Tell,  la  Diane 
et  la  Justice  allèrent  se  réfugier  à  Malte.  Le  Généreux,  après  avoir  enlevé  sous 
Candie  le  vaisseau  de  50  le  Leander,  qui  portait  en  Angleterre  la  nouvelle  de  la 
victoire  d'Aboukir,  parvint  à  gagner  la  rade  de  Corfou. 

Telle  fut  l'issue  d'un  combat  dont  les  conséquences  furent  incalculables. 
Notre  marine  ne  se  releva  jamais  de  ce  coup  terrible  porté  à  sa  considération 
et  à  sa  puissance.  Ce  fut  ce  combat  qui,  pendant  deux  ans,  livra  la  Médi- 
terranée aux  Anglais  et  y  appela  les  escadres  de  la  Russie,  qui  enferma  notre 
armée  au  milieu  d'un  peuple  soulevé,  et  décida  la  Porte  à  se  déclarer  contre  nous, 
qui  mit  l'Inde  à  l'abri  de  nos  entreprises  et  la  France  à  deux  doigts  de  sa  perte, 
car  il  ralluma  la  guerre  à  peine  éteinte  avec  l'Autriche,  et  porta  Suwarow  et  les 
Austro-Russes  jusque  sur  nos  frontières.  Dans  cette  nuit  funèbre  où  l'escadre  an- 
glaise coupait  sur  tant  de  points  notre  ligne  de  bataille  et  brisait  à  coups  redou- 
blés les  anneaux  isolés  de  cette  forte  chaîne,  quelle  fatalité  retenait  donc  à  l'ar- 
rière-garde  les  vaisseaux  de  Villeneuve,  demeurés  pendant  si  longtemps  spectateurs 
impassibles  d'un  engagement  inégal,  possesseurs  indifférents  de  la  seule  chance 
qui  pût  nous  donner  la  victoire?  Ces  vaisseaux  étaient  sous  le  vent  de  ceux  qui 
combattaient;  mais,  à  moins  d'un  calme  plat,  ce  qui  ne  se  présenta  point,  ils 
eussent  facilement  refoulé  le  faible  courant  qui  règne  sur  cette  côte  et  gagné  dans 
une  seule  bordée  un  pos^e  plus  convenable  pour  des  gens  de  cœur.  De  la  tête  à 
la  queue  de  la  ligne,  la  distance  n'excédait  guère  un  mille  et  demi,  et,  pour  prendre 
part  à  l'action,  il  suffisait  de  s'élever  au  vent  de  quelques  encablures.  Les  vaisseaux 
de  Villeneuve  avaient  deux  grosses  ancres  à  la  mer,  mais  ils  pouvaient  couper 
leurs  câbles  à  huit  heures,  à  dix  heures  du  soir  (2),  pour  aller  dégager  l'avant- 
garde,  aussi  bien  que  le  lendemain  à  onze  heures  du  matin,  pour  éviter  de  par- 
tager son  sort.  Si  d'ailleurs  les  moyens  de  mouiller  de  nouveau  leureussent  alors 
manqué,  ce  qu'il  est  difficile  de  croire,  ils  étaient  libres  de  combattre  sous  voiles 

(1)  De  ces  9  vaisseaux,  6  seulement  quittèrent,  le  14  août,  la  baie  d'Aboukir,  sous  la 
conduite  de  sir  James  Saumarez,  chargé  de  les  escorter  avec  7  vaisseaux  anglais.  Arrivé 
à  Gibraltar,  sir  James  Saumarez  fut  obiigé  de  laisser  dans  ce  port  le  Peuple-Souverain, 
qui  avait  failli  sombrer  pendant  la  traversée,  et  parvint,  non  sans  peine,  à  conduire  à 
Plymoulh  le  Franklin  et  le  Tonnant  de  80;  le  Spartiate,  l'Aquilon  et  le  Conquérant 
de  74.  Le  Conquérant  et  le  Peuple- Souverain  étaient  de  très-vieux  vaisseaux  à  peine 
en  état  de  tenir  la  mer;  mais,  suivant  Nelson,  ils  avaient  moins  souffert  dans  le  combat 
que  les  autres  vaisseaux  capturés,  à  travers  lesquels,  écrivait  l'amiral  anglais,  on  eût  pu 
faire  passer  un  carrosse  à  quatre  chevaux. 

(2)  S'il  faut  en  croire  les  procès-verbaux  déposés  aux  archives  de  la  marine,  le  Guer- 
rier amena  à  neuf  heures  trois  quarts,  le  Conquérant  à  neuf  heures,  le  Spartiate  entre 
onze  heures  et  minuit,  l'Aquilon  de  neuf  heures  viugt-cinq  miuutes  à  neuf  heures  trente 
minutes,  le  Franklin  à  minuit;  le  Peuple-Souverain  sortit  delà  ligne  à  huit  heures  et 
demie,  combattit  jusqu'à  di*  heures  un  quart,  cessa  complètement  son  feu  à  onze.  L'O- 
rient sauta  à  dix  heures  cinq  minutes.  A  neuf  heures,  suivant  le  rapport  du  contre-amiral 
Blanquet-Duchayla,  la  plupart  de  ces  vaisseaux  avaient  déjà  ralenti  leur  feu. 


436  LA  DERNIERE  GUERRE  MARITIME, 

ou  d'aborder  quelque  vaisseau  ennemi.  Tout  était  préférable  à  cette  inaction  désas- 
treuse. Sans  doute,  l'obscurité  était  profonde,  le  désordre  général,  les  circon- 
stances pleines  d'émotion  ;  les  signaux  de  l'amiral  pouvaient  être  mal  <  ompris, 
incomplètement  obéis  peut-être  :  pourquoi  donc  des  embarcations  n'eussenl-elles 
point  porté  d'un  vaisseau  à  l'autre  les  ordres  de  Villeneuve,  porté  même  à  bord 
de  l'Heureux,  du  Mercure,  du  Timoléon,  du  Généreux,  des  officiers  chargés  d'en 
presser  l'exécution  ?  Le  contre-amiral  Decrès,  les  capitaines  de  l'escadre  légère,  les 
canots  des  frégates,  ne  pouvaient  être  mieux  employés  qu'à  surveiller  et  favoriser 
cet  appareillage,  car  cet  appareillage  sauvait  notre  armée.  Immobile  et  résigné, 
Villeneuve  attendit  des  ordres  que  Brueys  entouré  n'était  déjà  plus  en  état  de 
donner.  Il  passa  ainsi  la  nuit  à  échanger  quelques  boulets  douteux  avec  les  vais- 
seaux anglais,  et,  chose  étrange  pour  un  homme  de  ce  courage  éprouvé,  il  quitta 
le  champ  de  bataille,  emmenant  son  vaisseau  presque  intact  du  milieu  de  ses  com- 
pagnons mutilés  (1). 

Ainsi,  une  fois  encore,  mais  non  la  dernière  fois,  aussi  nombreux  que  nos 
ennemis  sur  le  champ  de  bataille,  nous  les  avions  combattus  avec  des  forces  in- 
férieures. Un  jour  devait  venir  où,  comme  le  comte  de  Grasse,  comme  Blanquet- 
Duchayla  (2),  Villeneuve  se  plaindrait  à  son  tour  d'avoir  été  abandonné  par  une 

(1)  Nous  extrayons  le  passage  suivant  d'une  lettre  particulière  adressée  par  Regnauld 
de  Saint-Jean  d'Augely,  commissaire  du  gouvernement  français  pour  les  îles  de  Malte 
et  de  Goze,  au  citoyen  Buffaull,  à  Marseille  :  «  Je  dois  vous  dire  qu'un  mystère  impéné- 
trable couvre  encore  pour  moi  la  cause  de  ce  désastre.  Le  vaisseau  le  Guillaume-Tell, 
lu  Diane  et  la  Justice,  ont  leurs  voiles  sans  trous  ni  pièces,  leurs  h  ubans  ne  sont  pas 
coupés,  leurs  manœuvres  sont  entières.  Ils  ont  seulement  quelques  coups  île  canon  dans 
le  corps  du  vaisseau.  »  (Malte,  29  août  1798.)  —  Archives  du  ministère  de  la  marine. 

(2)  Dans  une  lettre  fort  curieuse  adressée  au  contre -amiraj  Blanquet-Ducbayla,  et  qui 
fait  partie  des  documents  conservés  dans  les  archives  de  la  marine,  l'amiral  Villeneuve  a 
exposé  les  motifs  qui  le  portèrent  à  ne  point  appareiller  avec  l'arrière-garde  ;  mais  pour 
apprécier  cette  justification,  dont  nous  citerons  les  passages  les  plus  saillants,  il  ne  faut 
pas  perdre  de  vue  que  l'amiral  Brueys,  une  fois  engagé,  c'est-à-dire  une  heure  avaul 
que  tous  les  vaisseaux  anglais  eussent  mouillé,  pouvait  à  peine  savoir  si  l'arrière-garde 
combattait  ou  ne  combattait  pas,  qu'il  avait  cru  jusqu'au  dernier  moment  la  léte  de  sa 
ligne  suffisamment  couverte  par  les  hauts-fonds  de  la  baie  et  une  batterie  de  mortiers 
qu'il  avait  établie  sur  la  petite  île  d'Aboukir,  et  que,  par  conséquent,  tous  ses  signaux 
avaient  dû  être  préparés  pour  porter  l'avant-garde  et  le  centre  au  secours  de  l'autre  aile, 
c'est-à-dire  de  l'arrière-garde,  contre  laquelle,  «  sans  nul  doute,  écrivait-il  le  13  juillet 
au  général  Bonaparte,  les  principaux  efforts  de  l'ennemi  seront  dirigés.  » 

«  Paris,  21  brumaire  an  ix  (12  novembre  1800). 

»  Mon  cher  Blanquel,  à  peine  sorti  de  ma  longue  réclusion  et  du  chaos  de  mon  arrivée 
dans  ce  pays,  je  veux  l'écrire  et  entrer  avec  toi  en  explication....  Je  ne  te  cache  pas  que 
j'ai  appris  avec  bien  de  l'étonnemenl  que  toi  aussi  lu  as  été  un  de  ceux  qui  ont  pré- 
tendu que,  dans  la  fatale  nuil  du  combat  d'Aboukir,  j'aurais  pu  appareiller  avec  l'arrière- 
garde  et  ni»!  porter  au  secours  de  l'avant-garde.  Dans  une  lettre  que  j'écris  au  ministre 
de  la  marine,  lettre  nullement  provoquée  par  aucun  procédé  du  gouvernement  à  mon 
égard,  el  donl  je  diffère  encore  la  remise,  je  dis  qu'il  n'y  a  que  la  malveillance,  la  mau- 
vaise foi  ou  l'ignorance  la  plus  prononcée  qui  ail  pu  avancer  une  pareille  absurdité.  En 
effet,  comment  des  vaisseaux  mouillés  sons  le  venl  de  la  ligne,  ayant  à  la  mer  deux- 
grosses  ancres,  une  petite,  quatre  grelins,  eussent-ils  pu  appareiller  el  louvoyer  pour 
arriver  au  forl  du  combat  avant  que  les  vaisseaux  qui  y  étaient  engagés  eussent  été 
réduits  dix  fois?  Je  dis  que  la  nuil  entière  n'eût  pas  été  suffisante.  Je  ne  pouvais  pas  faire 


LA     DERNIÈRE     GOF.RRE     MARITIME.  157 

partie  de  son  armée.  On  est  en  droit  de  soupçonner  quelque  raison  secrète  à  celte 
fatale  coïncidence.  Il  n'est  point  naturel  qu'entre  tant  d'hommes  d'honneur  il  se 
soit  trouvé  si  souvent  des  amiraux  ou  des  capitaines  pour  encourir  ce  reproche. 
Si  le  nom  de  quelques-uns  d'entre  eux  est  aujourd'hui  aussi  tristement  associé  au 
souvenir  de  nos  désastres,  la  faute,  soyons-en  convaincus,  n'en  est  point  à  eux 
tout  entière.  Il  en  faut  plutôt  accuser  la  nature  des  opérations  dans  lesquelles  ils 
furent  engagés  et  ce  système  de  guerre  défensive  que  Pitt  proclamait  dans  le  par- 
lement l'avanl-coureur  d'une  ruine  inévitable.  Ce  système,  quand  nous  y  vou- 
lûmes renoncer,  :ivait  déjà  pénétré  dans  nos  mœurs;  il  avait  pour  ainsi  dire 
énervé  notre  bras  et  paralysé  notre  confiance.  Trop  de  fois  nos  escadres  sont 
sorties  de  nos  ports  avec  une  mission  spéciale  à  remplir  et  la  pensée  d'éviter 
l'ennemi.  Le  rencontrer  était  déjà  une  chance  contraire.  C'était  ainsi  que  nos 
vaisseaux  se  présentaient  au  combat;  ils  le  subissaient  au  lieu  de  l'imposer.  Si 
d'autres  plans  de  campagne,  si  d'autres  habitudes  leur  eussent  permis  de  saluer 
l'apparition  des  escadres  anglaises  comme  une  heureuse  fortune;  s'il  eût  fallu,  en 
Egypte  comme  devant  Cadix,  poursuivre  Nelson  au  lieu  de  l'attendre,  qui  peut 
douter  que  les  événements  n'eussent  été  profondément  modifiés  par  celte  seule 
circonstance?  La  flotte  d'Aboukir  n'était  point  une  de  ces  flottes  que  la  république 
improvisait  de  toutes  pièces  aux  jours  malheureux  de  93.  Quelques  vaisseaux,  H 
est  vrai,  «  le  Conquérant,  le  Guerrier,  le  Peuple-Souverain,  étaient  de  vieux  vais- 
seaux déjà  condamnés  depuis  deux  ans  (1).  »  On  les  avait  placés  à  l'avant-garde, 
croyant  cette  partie  de  la  ligne  à  l'abri  de  toute  attaque,  et  ce  fut  précisément 
sur  eux  que  l'ennemi  porta  ses  efforts.  Les  équipages,  considérablement  affaiblis, 
«  se  composaient  d'hommes  rassemblés  au  hasard  et  presque  au  moment  du  dé- 
part (2)  ;  »  mais,  pour  compenser  ces  désavantages,  cette  flotte  comptait  dans  ses 

cette  manœuvre,  abandonner  aucune  de  mes  amarres  ;  et  qu'on  se  rappelle  le  temps  que 
nous  mettions  lorsque  nous  avons  formé  notre  ligne  pour  nous  élever  dans  le  vent  et 
gagner  deux  ou  trois  encablures.  Qu'on  se  rappelle  que  quelques  jours  auparavant  les 
frégates  la  Justice  et  la  Junon,  ayant  appareillé  le  soir  pour  se  rendre  à  Alexandrie,  repa- 
rurent le  lendemain  sous  le  vent  de  la  poinie  de  Rosette. 

»  Je  ne  pouvais  ni  ne  devais  appareiller;  la  chose  était  tellement  reconnue,  que  l'amiral 
même,  dans  l'instruction  qu'il  nous  avait  donnée  et  dans  les  signaux  supplémentaires 
qu'il  y  avait  joints,  avait  bien  prévu  le  cas  où  il  pourrait  faire  appareiller  l'avant-garde 
pour  la  faire  porter  au  secours  du  corps  de  bataille  ou  de  l'arrière-garde  attaqués,  mais 
il  n'y  avait  mis  aucun  article  pour  faire  porter  l'arrière-garde  au  secours  de  l'avant- 
garde,  parce  que  la  chose  était  impossible,  ei  qu'il  aurait  séparé  son  escadre  sans  pouvoir 
en  tirer  aucun  avantage.  J'aurais  encore  mille  motifs  à  donner  pour  combattre  celte  asser- 
tion. Ils  passent  les  bornes  que  je  dois  me  fixer  dans  cette  lettre. 

»  J'ai  parlé  de  celle  affaire  avec  quelques-uns  des  capitaines  de  l'avant-garde.  Tous 
sont  convenus  avec  bonne  foi  que,  dans  le  moment  où  ils  étaient  le  plus  vivement  chauffés 
par  l'ennemi,  ils  n'ont  jamais  espéré  .le  secours  des  vaisseaux  de  l'arrière-garde,  et  que 
la  perte  de  l'escadre  a  été  décidée  du  moment  où  les  vaisseaux  anglais  ont  pu  nous  dou- 
bler par  la  tête.  A  bord  des  vaisseaux  de  l'arrière-garde,  la  pensée  d'appareiller  et  de  se 
porter  au  fort  du  combat  n'est  venue  à  personne,  parce  que  c'était  impraticable... 

»  Adieu,  mon  cher  Duchayla;  toul  à  loi. 

»  Villeneuve.  » 

(1)  Lettre  particulière  du  contre-amiral  Decrès  au  vice-amiral  Bruix,  ministre  de  la 
marine. 

(2)  Rapport  du  contre-amiral  Gantheaume  au  ministre  de  la  marine. 

v  ....  Nos  équipages  sont  très-faibles  en  nombre  et  en  qualité  d'hommes.  Nos  vaisseaux 


438  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

rangs  les  officiers  les  plus  renommés  de  notre  marine  :  Brueys,  que  Bonaparte 
avait  distingué  dans  l'Adriatique,  et  qui  n'avait  pas  alors  plus  de  quarante-cinq 
ans  ;  Villeneuve,  dont  personne  n'a  osé  mettre  la  bravoure  en  doute,  et  qui  avait 
fait  avec  honneur  la  guerre  d'Amérique;  Blanquet-Duchayla,  justement  réputé 
comme  un  marin  consommé,  et  dont  les  Anglais  admirèrent  le  courage  inébran- 
lable; Dupetit-Thouars,  qu'immortalisa  en  ce  jour  la  belle  défense  du  Tonnant, 
homme  d'un  esprit  fin  et  gracieux  et  d'un  cœur  héroïque;  Decrès,  qui  montra  sur 
le  Guillaume-Tell,  quand  il  sortit  de  Malte,  ce  qu'on  pouvait  attendre  de  sa  fer- 
meté et  de  sa  valeur;  Ëmériau,  sur  lequel  l'empereur  jeta  plus  tard  les  yeux  pour 
lui  confier  le  soin  de  venger  un  jour  nos  malheurs  ;  Casa-Bianca,  englouti  avec 
son  jeune  fils  au  milieu  des  débris  de  l'Orient;  Le  Joille  enfin,  qui,  malgré  l'im- 
pression sinistre  d'une  aussi  grande  défaite,  poursuivait,  dix-huit  jours  après  la 
destruction  de  notre  escadre,  un  vaisseau  de  50  canons,  dont  une  imagination 
plus  frappée  eût  pu  assurément  grossir  l'apparence,  et  enlevait  d'un  seul  coup  les 
trophées  d'Aboukir  et  le  capitaine  du  Vanguard  avec  celui  du  Leander  (1). 

Ce  n'étaient  point  de  tels  hommes,  bien  qu'ils  eussent  à  combattre  l'élite  de  la 
flotte  anglaise,  qui  devaient  justifier  l'audace  de  Nelson.  Sans  doute  leurs  vais- 
seaux étaient  bien  loin  de  posséder  cette  admirable  organisation  des  vaisseaux 
qu'avait  formés  lord  Jervis;  sans  doute  l'incendie  de  l'Orient  fut  un  accident  fu- 
neste, imprévu,  de  nature  à  influer  sur  le  sort  d'un  combat;  mais,  malgré  tant  de 
chances  réunies  contre  nous,  la  fortune  eût  hésité  plus  longtemps  entre  les  deux 
armées,  et  n'eût  point  appuyé  si  lourdement  sa  main  sur  notre  escadre,  si  Brueys, 
épargnant  à  Nelson  la  moitié  du  chemin,  eût  pu  courir  à  sa  rencontre  pour  le 
combattre.  Longtemps  cette  guerre  embarrassée  et  timide  qu'avaient  faite  Villaret 
et  Martin,  cette  guerre  défensive,  avait  pu  se  soutenir,  grâce  à  la  circonspection 
des  amiraux  anglais  et  aux  traditions  de  la  vieille  tactique.  C'était  avec  ces  tradi- 
tions qu'Aboukir  venait  de  rompre;  le  temps  des  combats  décisifs  était  arrivé. 


V. 


Le  premier  soin  de  Nelson  après  sa  victoire  fut  de  rassurer  l'Inde  anglaise 
alarmée.  Il  expédia  aussitôt  au  gouverneur  de  Bombay  un  de  ses  officiers,  qui, 
débarqué  à  Alexandrette,  gagna  par  Alep  et  Bagdad  le  golfe  Persique  et  atteignit 
au  bout  de  soixante-cinq  jours  la  presqu'île  de  l'Indostan.  La  lettre  que  Nelson 
adressa  en  cette  occasion  au  gouverneur  de  Bombay  offre  un  échantillon  curieux 
de  son  style  officiel  et  peut  faire  juger  du  ton  brusque  et  positif  qu'il  employait 
pour  traiter  les  affaires  : 

«Je  vous  dirai  en  peu  de  mots,  lui  écrit-il,  qu'une  armée  française  de  40,000 
hommes,  embarquée  sur  300  transports  et  escortée  par  13  vaisseaux  de  ligne, 

sont,  en  général,  fort  mal  armés,  et  je  trouve  qu'il  faut  bien  du  courage  pour  se  charger 
de  conduire  des  flottes  aussi  mal  outillées.  —  Aboukir,  21  messidor  an  vi  (9  juillet  1798). 
L'amiral  IJrueys  au  minisire  de  la  marine.  —  Celte  lettre  a  été  publiée  à  Londres  dans  le 
recueil  intitulé  Lettres  interceptées  par  les  croisières  anglaises. 

(1)  Le  capitaine  Berry,  commandant  le  Vanguard,  avait  pris  passage  sur  le  Leander, 
commandé  par  le  capitaine  Thompson,  et  avait  été  remplacé  sur  le  vaisseau-amiral  par  un 
des  jeunes  officiers  qu'affectionnait  Nelson,  Thomas  Hardy,  capitaine  du  brick  la  Mutine. 


LA     DERNIÈRE     GUERRE     MARITIME.  156 

H  frégates,  des  bombardes,  des  canonnières,  etc.,  arriva  devant  Alexandrie  le 
1er  juillet.  Le  7,  elle  en  partit  pour  se  porter  sur  le  Caire,  où  elle  entra  le  22. 
Pendant  leur  marche,  les  Français  ont  eu  avec  les  mameluks  quelques  engage- 
ments qu'ils  appellent  de  grandes  victoires.  Comme  j'ai  sous  les  yeux  les  dépêches 
de  Bonaparte  dont  je  me  suis  emparé  hier,  je  peux  parler  de  ses  mouvements 
avec  certitude.  Il  dit  :  Je  me  dispose  à  envoyer  prendre  Sues  et  Damiette.  Il  ne 
s'exprime  point  en  termes  très-favorables  sur  le  compte  du  pays  et  de  ses  habi- 
tants. Tout  cela  est  écrit  d'un  style  si  boursouflé,  qu'il  n'est  pas  fucile  d'en  tirer  la 
vérité.  Cependant  il  ne  fait  pas  mention  de  l'Inde  dans  ses  lettres.  Il  s'occupe, 
dit-il,  d'organiser  le  pays;  mais  vous  pouvez  être  convaincu  qu'il  n'est  maître  que 
du  terrain  que  couvre  son  armée...  J'ai  eu  le  bonheur  d'empêcher  12,000  hommes 
de  quitter  Gênes,  et  aussi  de  prendre  11  vaisseaux  de  ligne  et  2  frégates.  En  un 
mot,  2  vaisseaux  et  2  frégates  sont  seuls  parvenus  à  m'échapper.  Ce  glorieux 
combat  a  eu  lieu  à  l'embouchure  du  Nil  et  a  l'ancre.  Il  a  commencé  au  coucher 
du  soleil  le  1er  août,  et  ne  s'est  terminé  que  le  lendemain  matin  à  trois  heures. 
L'action  a  été  chaude,  mais  Dieu  a  béni  nos  efforts  et  nous  a  accordé  une  grande 
victoire...  Bonaparte  n'a  point  encore  eu  affaire  à  un  officier  anglais.  Je  tâcherai 
de  lui  apprendre  à  nous  respecter.  Voilà  tout  ce  que  j'ai  à  vous  faire  connaître... 
Ma  lettre  n'est  peut-être  point  aussi  claire  qu'on  eût  pu  s'y  attendre  :  j'espère 
cependant  que  vous  voudrez  bien  m'excuser  quand  je  vous  dirai  que  mon  cerveau 
a  été  tellement  ébranlé  par  la  blessure  que  j'ai  reçue  à  la  tête,  que  je  ne  suis  pas 
toujours  aussi  lucide,  je  le  sens  bien,  qu'on  serait  en  droit  de  le  désirer.  Cependant, 
tant  qu'il  me  restera  un  rayon  de  raison,  mon  cœur  et  ma  tête  seront  tout  entiers 
au  service  de  mon  roi  et  de  mon  pays.  » 

Cet  empressement  à  faire  parvenir  dans  l'Inde  la  nouvelle  de  la  bataille  d'A- 
boukir  témoigne  suffisamment  de  la  gravité  des  inquiétudes  que  la  présence  d'une 
armée  française  en  Egypte  avait  déjà  excitées  en  Angleterre  sur  le  sort  d'un  em- 
pire encore  mal  affermi. 

«  On  peut  trouver  la  chose  étrange  au  premier  abord  (écrivait  Nelson  au  comte 
de  Saint-Vincent  un  mois  avant  sa  victoire),  mais,  en  vérité,  un  ennemi  entrepre- 
nant pourrait  très-aisément,  soit  en  se  rendant  maître  du  pays,  soit  en  obtenant  le 
consentement  du  pacha  d'Egypte,  conduire  une  armée  jusque  sur  les  bords  de  la 
mer  Rouge.  Si  alors  il  s'était  concerté  d'avance  avec  Tippoo-Saïb,  et  qu'il  trouvât 
des  bâtiments  préparés  à  Suez,  il  lui  faudrait  à  peine  trois  semaines  pour  porter 
ses  troupes  sur  lescôtes  de  Malabar;  car  telle  est  la  durée  d'une  traversée  moyenne 
en  celte  saison,  et,  dans  ce  cas,  nos  possessions  de  l'Inde  se  trouveraient  très- 
sérieusement  compromises.  » 

Appréciant  comme  Nelson  les  dangers  d'une  pareille  attaque,  la  compagnie  des 
Indes  avait  déjà  expédié  les  ordres  les  plus  pressants  pour  qu'on  mît  en  état  de 
défense  les  points  qui  pouvaient  être  mewacés  par  l'armée  française.  La  destruc- 
tion de  notre  flotte  l'avait  rassurée  contre  une  tentative  d'invasion  qui  semblait 
désormais  impossible,  et,  en  témoignage  de  sa  reconnaissance,  la  compagnie  vota 
au  vainqueur  d'Aboukir  un  don  de  10,000  liv.  sterl.  Ce  premier  hommage  n'était 
que  l'avant-coureur   des  distinctions  dont  Nelson  allait  être  accablé.  La  compa- 


440  IA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

gnie  turque  (1)  lui  offrit  un  vase  d'argent,  la  société  patriotique  un  service  estimé 
500  liv.  sterl.,  la  Cité  de  Londres  une  épée  de  la  valeur  de  200  guinées  en 
échange  de  l'épée  du  contre-amiral  Duchayla  que  Nelson  lui  avait  envoyée,  et 
qu'elle  fit  suspendre  dans  la  salle  même  de  ses  séances.  Le  sultan,  l'empereur  de 
Russie,  les  rois  de  Sardaigne  et  de  Naples,  la  petite  île  de  Zanie  elle-même,  le 
comblèrent  à  l'envi  d'honneurs  et  de  présents.  Le  duc  de  Clarence,  les  vétérans 
de  l'armée  anglaise,  Hood.  Howe.  Saint-Vincent;  Peter  Parker,  qui  l'avait  fait 
capitaine;  Goodall,  qui  servait  en  1795  sous  l'amiral  Hotham  ;  sir  Roger  Curtis, 
qui  eût  pu  lui  envier,  comme  sir  John  Orde  et  sir  William  Parker,  le  comman- 
dement de  son  escadre;  tons  ces  amiraux,  qui  voyaient  en  lui  un  élève  ou  un  rival, 
s'empressèrent  d'unir  leurs  félicitations  à  celles  que  lui  adressaient  de  toutes 
parts  les  souverains  étrangers  et  les  ennemis  de  la  révolution  française  (2).  Col- 
lingwood  vint  y  joindre  le  touchant  suffrage  de  sa  vieille  et  fidèle  amitié.  Il  était 
encore  devant  Cadix,  éloigné  depuis  plus  de  trois  ans  d'une  famille  qu'il  adorait, 
maudissant  ce  blocus  inaclif  qui  l'avait,  privé  d'assister  au  combat  d'Aboukir,  mais 
toujours  prêt  à  sacrifier  à  son  pays  ses  goûts,  son  repos  et  les  plus  chères  inclina- 
tions de  son  cœur. 

«  Je  ne  saurais,  mon  cher  ami  (écrivait-il  à  Nelson),  vous  exprimer  toute  la  joie 
que  j'ai  éprouvée  en  apprenant  votre  complète  et  glorieuse  victoire  sur  l'armée 
française.  Jamais  on  n'en  a  remporté  de  plus  décisive,  de  plus  importante  par  ses 
conséquences.  Grâces  soient  rendues  à  la  divine  Providence  pour  la  protection 
dont  elle  vous  a  couvert  au  milieu  de  tant  de  dangers!  Mon  cœur  en  est  pénétré 
de  reconnaissance,  car  ce  n'est  poin».  sans  péril  qu'on  accomplit  de  si  grandes 
choses...  Je  déplore  bien  sincèrement  la, mort  du  capitaine  Westcott  (3)  :  c'était 
un  homme  de  bien  et  un  brave  officier  ;  mais,  s'il  dépendait  de  nous  de  choisir  une 
occasion  pour  sortir  de  cette  vie,  qui  pourrait  souhaiter  un  plus  beau  jour,  un 
jour  plus  mémorable  que  celui  dans  lequel  il  a  succombé!  » 

Le  ministère  anglais  sembla  seul  rester  en  arrière  au  milieu  de  cet  entraîne- 
ment général.  En  entrant  dans  la  baie  d'Aboukir  le  1er  août  1798,  Nelson  avait 
dit  aux  officiers  qui  l'entouraient  :  «  Demain,  avant  cette  heure,  j'aurai  mérité  la 
pairie  ou  Westminster.  »  Il  obtint  la  pairie,  mais  le  combat  de  Saint-Vincent  avait 
valu  à  l'amiral  Jervis  le  titre  de  comte  et  une  pension  de  5,000  liv.  sterl.  ;  Dunean 
avait  gagné  celui  de  vicomte  et  une  pension  semblable  devant  Camperdown; 
Nelson  ne  reçut  pour  prix  de  sa  victoire  que  le  titre  de  baron,  et  une  dotation  de 
2,000  livres  réversible  sur  la  tête  de  ses  deux  premiers  héritiers  maies.  Il  fut 
créé  pair  sous  le  nom  de  baron  du  Nil  et  de  Burnham-Thorpe.  <c  C'est  la  plus 
haute  dignité  nobiliaire,  lui  écrivait  lord  Spencer,  qui  ail  été  conférée  à  un  offi- 
cier de  votre  grade,  commandant  en  sous-ordre.  )>  Celle  distinction  entre  les  ser- 
vices d'un  commandant  en  chef  et  ceux  d'un  amiral  investi  d'un  commandement 
temporaire  avait  quelque  chose  de  misérable  en  présence  de  l'enthousiasme  que 

(1)  Compagnie  formée  à  Londres  pour  l'exploitation  du  commerce  du  Levant. 

(2)  «  Monsieur  te  vice-amiral  Nelson,  lui  écrivait  Paul  Ier,  la  victoire  complète  que 
vous  avez  remportée  sur  l'ennemi  commun,  et  la  destruction  de  la  Hotte  française,  sont 
assurément  des  litres  trop  puissants  pour  ne  pas  vous  attirer  les  suffrages  de  la  saine 
partie  de  l'Europe.  » 

(S)  Commandant  le  Majesdc  à  Aboukir, 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  441 

cette  victoire  inattendue  avait  excité  dans  toutes  les  cours  de  l'Europe  et  des  im- 
menses résultats  qu'elle  laissait  déjà  entrevoir. 

Ce  fut  le  sort  de  Nelson  de  subir  toute  sa  vie  ces  blessantes  épreuves,  et,  bien 
que  personne  au  monde  n'en  ressentît  plus  profondément  l'aiguillon,  il  faut  lui 
rendre  celte  justice  qu'il  ne  mesura  jamais  son  dévouement  à  la  reconnaissance 
du  ministère  on  du  pays.  Il  est  un  mot,  le  dernier  que  Nelson  ait  prononcé  à  son 
lit  de  mort,  qui,  semblable  à  un  talisman  magique,  a  souvent  ranimé  sa  constance 
pendant  celte  longue  guerre  :  le  devoir.  Le  devoir  fut  pour  les  Anglais  ce  qu'é- 
taient pour  nous  l'honneur  et  l'amour  de  la  patrie.  C'était  le  même  sentiment 
caché  sous  des  noms  divers;  mais,  chez  nos  voisins,  il  prenait  sa  source  dans  les 
vieilles  croyances  religieuses  que  la  France  républicaine  venait  de  répudier.  Ja- 
mais ne  s'est  révélée  plus  profonde  qu'à  celte  époque  la  ligne  de  démarcation  qui 
de  tout  temps  a  séparé  les  génies  si  divers  des  deux  peuples.  Ainsi,  pendant  que 
nos  marins  intrépides  se  consolaient  en  riant  de  leur  défaite  et  se  promenaient 
de  prendre  leur  revanche,  pendant  que  Troubridge  écrivait  à  Nelson  a  qu'il  avait 
à  son  bord  20  officiers  prisonniers  dont  pas  un  ne  semblait  reconnaître  l'existence 
d'un  Être  suprême,  »  les  Anglais,  s'agenouillant  sur  le  champ  de  bataille  d'A- 
boukir,  rendaient  grâce  de  leur  victoire  au  ciel.  L'incendie  dévorait  encore  le 
Timoléon  et  ta  Sérieuse,  le  Tonnant  n'était  point  amariné,  quand  ils  s'acquit- 
taient de  ce  pieux  devoir.  Nelson  venait  de  les  y  convier  et  de  remercier  en  même 
temps  ses  frères  d'armes  de  leur  dévouement  et  de  leurs  efforts.  Les  ordres  du 
jour  qu'il  adressa  à  son  escadre  en  cette  occasion  n'ont  point  l'élan,  n'ont  point 
la  pompe  inspirée  des  bulletins  de  Bonaparte,  mais  ils  sont  l'expression  la  plus 
vraie  et  la  plus  élevée  des  sentiments  qui  animaient  alors  le  camp  ennemi. 

ce  Le  Dieu  tout-puissant,  dit  Nelson  à  ses  capitaines,  ayant  béni  les  armes  de 
sa  majesté  et  leur  ayant  accordé  la  victoire,  l'amiral  a  l'intention  de  lui  en  rendre 
de  publiques  actions  de  grâces,  aujourd  hui  même,  à  deux  heures,  et  il  recom- 
mande à  tous  les  vaisseaux  d'en  faire  autant,  dès  qu'ils  le  pourront  sans  incon- 
vénient... Il  félicite  du  fond  du  cœur  les  capitaines,  officiers,  matelots  et  soldats 
de  marine  embarqués  sur  l'escadre  qu'il  a  l'honneur  de  commander,  de  l'issue  de 
ce  dernier  engagement,  et  les  prie  d'agréer  ses  sincères  et  affectueux  remercî- 
ments  pour  leur  noble  conduite  dans  cette  glorieuse  action.  Il  n'est  aucun  ma- 
telot anglais  qui  n'ait  dû  sentir  en  ce  jour  quelle  est  la  supériorité  d'équipages 
fidèles  au  bon  ordre  et  à  la  discipline  sur  ces  hommes  sans  frein  dont  rien  n'a  pu 
régler  les  tumultueux  efforts.  » 

Légitime  et  salutaire  hommage  offert  sur  le  champ  de  bataille,  non  point  à 
l'enthousiasme,  non  point  à  la  valeur,  mais  à  ce  qui  peut  triompher  de  la  valeur 
et  de  l'enthousiasme,  au  bon  ordre  et  à  la  discipline! 

L'homme  qui  parlait  ainsi  à  son  escadre,  douze  heures  après  la  plus  éclatante 
victoire,  n'a  pas  toujours  conservé  ce  ton  noble  el  imposant.  Les  grandes  circon- 
stances inspiraient  Nelson;  mais  en  quittant  le  champ  de  bataille,  en  dehors  de 
ces  moments  d'excitation  qui  agissaient  si  puissamment  sur  sa  nature  nerveuse, 
cet  homme,  rendu  à  ses  préjugés  d'enfance  et  à  son  humeur  vaniteuse  et  bizarre, 
devenu  accessible  à  toutes  les  séductions  el  à  toutes  les  flatteries,  descendait  subi- 
tement de  ces  hauteurs  auxquelles  le  vrai  génie  peut  seul  se  maintenir.  Il  n'est 
d'ailleurs  que  trop  vrai  que  la  victoire  d'Aboukir  le  jeta,  par  une  élévation  sou- 


442  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

daine,  dans  une  sphère  pour  laquelle  il  n'était  point  fait.  Il  se  produisit  alors  chez 
lui,  au  milieu  des  enivrements  qui  suivirent  ce  triomphe,  une  sorte  de  révolution 
morale,  un  éblouisseinent  et  comme  une  perturbation  de  ses  facultés,  que  plu- 
sieurs personnes  n'ont  point  craint  d'attribuer  au  coup  violent  qu'il  avait  reçu  à 
la  tête  et  à  l'ébranlement  qui  en  était  résulté  dans  la  masse  cérébrale;  mais  les 
faveurs  de  la  fortune  ont  porté  le  trouble  et  l'erreur  dans  de  plus  hautes  intelli- 
gences, et  l'air  empoisonné  de  la  cour  de  Naples  fut  plus  funeste  à  la  raison  de 
Nelson  que  le  biscaïen  d'Aboukir.  Il  achevait  à  peine  d'amariner  ses  prises  et  de 
les  mettre  en  état  de  gagner  les  ports  d'Angleterre,  que  déjà  le  destin  le  poussait 
vers  ce  fatal  rivage.  Les  instructions  confidentielles  qu'il  reçut,  le  15  août  1798, 
du  comte  de  Saint-Vincent,  l'obligèrent  en  effet  à  quitter  si  précipitamment  l'E- 
gypte, qu'il  se  hâta  d'incendier  l'Heureux  et  le  Mercure  qu'il  n'avait  pu  remettre 
à  flot,  le  Guerrier  qu'il  n'avait  pu  réparer  (1).  Laissant  au  capitaine  Hood,  pour 
bloquer  !e  port  d'Alexandrie,  les  vaisseaux  le  Zealous,  le  Goliath  et  le  Swiftsure, 
il  prit  avec  lui  le  Culloden,  le  Vanguard  et  Y Alcxander,  et,  le  19  août,  fit  route 
pour  la  baie  de  Naples,  où  l'attendaient  de  nouvelles  épreuves  et  de  plus  grands 
dangers. 

E.  Jurien  de  La  Gravière. 

(1)  Pour  chacun  de  ces  3  vaisseaux  incendiés,  le  gouvernement  anglais  paya  aux  vain- 
queurs la  somme  de  500,000  francs.  Dans  un  cas  semblable,  les  ordonnances  encore  en 
vigueur  dans  la  marine  française  n'eussent  alloué  aux  capteurs  qu'une  somme  d'environ 
64,000  francs,  c'est-à-dire  800  francs  par  cation.  Telle  est  la  gratification  accordée  aux 
officiers  et  équipages  d'un  bâtiment  français  pour  la  destruction  d'un  vaisseau  de  ligne! 
Cette  gratification  est  de  600  francs  par  canon,  si  le  navire  détruit  est  une  frégate  ou  tout 
autre  bâtiment  de  guerre;  elle  est  de  400  francs,  s'il  s'agit  d'un  corsaire.  En  général,  il 
faut  le  dire,  notre  législation  est  bien  moins  libérale  sur  ce  chapitre  que  la  législation 
anglaise.  En  Angleterre,  la  totalité  des  prises  faites  par  les  bâtiments  de  guerre  appartient, 
sauf  un  léger  droit  prélevé  par  l'amirauté,  aux  officiers  et  aux  équipages  de  ces  bâtiments. 
En  France,  tous  les  navires  de  guerre  enlevés  à  l'ennemi  appartiennent  également  en 
totalité  aux  états-majors  et  équipages  des  bâtiments  qui  les  ont  capturés,  sous  la  déduc- 
tion d'une  retenue  de  2  et  demi  pour  100  au  profit  de  la  caisse  des  Invalides;  mais  les 
corsaires  et  les  bâtiments  marchands  n'appartiennent  aux  capteurs  que  pour  les  2/3  :  un 
tiers  du  produit  net  est  attribué  à  la  caisse  des  Invalides,  indépendamment  de  la  retenue 
générale  de  2  et  demi  pour  100.  Si  du  moins  la  part  des  capteurs  ainsi  réduite  leur  eût 
toujours  été  fidèlement  payée!  mais  qui  ne  sait  les  interminables  procédures  et  les  mille 
détours  qui,  pendant  la  dernière  guerre,  ont  si  souvent  ravi  à  nos  marins  ces  dépouilles 
opimes,  arrosées  de  tant  de  sang,  acquises  au  prix  de  tant  de  périls  et  de  fatigues? 


L'ALLEMAGNE 


DU  PRESENT. 


VI. 
BERLIN.1 

LA   SITUATION   RELIGIEUSE. 


Le  15  octobre  1845,  l'université  de  Berlin  célébrait,  en  une  même  solennité, 
l'ouverture  de  la  nouvelle  année  scolaire  et  le  jour  de  naissance  du  roi.  Il  y  avait 
foule  dans  la  grande  salle  des  actes;  la  cérémonie  promettait  cette  fois  plus  de 
piquant  qu'à  l'ordinaire.  Sa  majesté  s'était  donné  l'innocente  distraction  d'habiller 
les  professeurs  en  costume  du  moyen  âge,  et  l'on  tenait  à  voir  de  quel  air  les 
doctes  maîtres  porteraient  ces  vénérables  atours,  pourjlesquels  la  plupart  avaient 
annoncé  peu  de  goût,  les  libéraux  ayant  même  protesté  dej  leur  mieux  contre 
cette  fantaisie  d'antiquaire. 

(1)  Arrivé  à  Berlin,  dans  le  récit  de  son  voyage,  l'auteur  de  l'Allemagne  du  présent 
avait  cru  devoir  ajourner  celte  dernière  partie  de  ses  souvenirs.  Un  concile  national 
s'assemblait,  et  la  fameuse  constitution  était  une  fois  de  plus  annoncée  pour;  la  fête  du 
roi.  L'état  de  choses  que  l'auteur  avait  vu  pouvait  d'un) coup. disparaître  pendant  qu'il  le 
racontait.  Le  concile  est  fermé,  la  fête  du  roi  est  passée,  rien  n'est  changé.  Il  s'en  faut  de 
quelque  temps  encore  avant  que  l'Allemagne  du  présent  ait  commencé  n'être  l'Allemagne 
de  l'avenir.  —  Voyez  les  autres  parties  de  celle  , série  dans  les  livraisons  des  Slyanvier, 
28  février,  31  mars,  30  avril  et  30  juin. 


444  L  ALLEMAGNE  DU  PRÉSENT. 

Après  qu'on  eut  chanté  le  Salvum  fac  regem,  M.  Boeckh,  le  prince  des  philo- 
logues, l'orateur  officiel  de  l'université,  fit  le  discours  de  rigueur  avec  sa  belle 
latinité  de  vrai  cicéronien  ,  de  benignitate  principali  ;  puis  le  recteur  so>  tant, 
avant  de  remettre  à  son  successeur  les  insignes  de  sa  dignité,  rendit  compte  de 
l'année  qui  finissait  et  proclama  la  liste  du  sénat  académique  pour  l'année  cou- 
rante. Parmi  les  noms  inscrits  sur  celle  liste,  il  y  en  eut  un  qui  provoqua  je  ne 
sais  quelle  sourde  rumeur,  moilié  de  colère  et  moitié  d'ironie  :  ce  fut  le  nom  de 
M.  Hengstenberg,  doyen  désigné  de  l'ordre  des  théologiens;  et,  tandis  qu'on  se 
retirait  en  psalmodiant  un  miserere,  il  était  des  gens  qui  pensaient  assez  haut  : 
Oui,  vraiment,  mon  Dieu!  ayez  pitié  de  nous,  car  ce  n'est  point  Hengstenberg 
qui  nous  fera  miséricorde. 

Quel  était  donc  ce  formidable  docteur  que  j'avais  entendu  citer  partout  comme 
le  plus  intraitable  adversaire  d'un  siècle  de  tolérance,  comme  le  plus  hardi  con- 
tempteur de  la  raison  profane,  comme  le  dernier  champion  d'une  cause  perdue? 
Il  fallait  arriver  à  Berlin  dans  ce  moment-là  pour  comprendre  l'homme,  son 
entourage  et  son  parti.  M.  Hengstenberg  se  trouvait  alors  l'objet  d'une  animad- 
version  tout  à  fait  publique,  et  dont  le  peu  de  passion  qu'il  y  a  maintenant  chez 
nous  ne  saurait  donner  aucune  idée.  Pouvait-il  en  être  autrement?  En  pleine 
terre  protestante  et  sous  prétexte  de  sauver  le  protestantisme,  M.  Hengstenberg 
acceptait  et  prêchait  les  idées  les  plus  rigoureuses  que  l'école  absolutiste  ait 
jamais  inventées  pour  exposer  à  son  point  de  vue  la  doctrine  catholique.  Habile 
meneur,  hardi  publiciste,  plutôt  qu'érudit  ou  dialecticien,  M.  Hengstenberg  entre- 
prit, bien  jeune  encore,  la  rédaction  de  la  Gazette  évangëlique  {Evangelische 
Kirchen-zcitung).  C'était  en  1827,  et  jl  avait  à  peine  vingt-quatre  ans.  M.  d'Al- 
tenslein,  le  noble  patron  de  Hegel,  se  méfiait  déjà  de  l'activité  du  nouveau  théo- 
logien; il  ne  la  jugeait  point  assez  purement  scientifique.  Au  milieu  de  cette 
église  envahie  par  la  métaphysique  de  Hegel,  par  la  sentimentalité  platonicienne 
de  Schleiermacher,  par  la  froide  critique  des  rationalistes,  il  y  avait  un  rôle  a 
jouer  :  on  pouvait  se  faire  le  représentant  de  ce  méthodisme  populaire  qui,  pour 
être  moins  répandu  dans  le  nord  que  dans  le  midi  de  l'Allemagne,  y  tenait  cepen- 
dant sa  place.  L'union  du  culte  luthérien  et  du  culte  calviniste,  imposée  par  Fré- 
déric Guillaume  111,  ne  s'était  pas  accomplie  sans  déchirements  ni  sans  résistances. 
Les  résistances  vaincues,  mais  non  pas  universellement  étouffées,  s'étaient 
réfugiées  dans  les  conventicules,  et  l'esprit  de  secte  regagnait  en  détail  ce  qu'il 
semblait  avoir  perdu  d'un  coup  par  ordonnance.-  Au  plus  beau  moment  du  triom- 
phe des  philosophes,  M.  Hengstenberg  eut  le  mérite  d'entrevoir  les  éléments 
cachés  d'une  réaction  dévote  ;  il  en  pressentit  l'avenir,  il  la  servit  avec  une  ardeur 
singulière;  on  n'a  pas  le  droit  de  dire  qu'il  ne  l'ail  point  servie  de  bonne  foi.  La 
violence  avec  laquelle  il  ouvrit  sa  polémique  le  signala  tout  de  suite  à  l'attention 
générale,  en  même  temps  qu'elle  soulevait  l'opinion  contre  lui.  Pas  un  des  théo- 
logiens dont  s'honore  l'Allemagne  savante  n'eut  le  privilège  d'échapper  à  ce 
brusque  assaut.  Les  érudits,  comme  Gesenius,  Wegscheider  et  de  Welle;  les  admi- 
nistrateurs, comme  Brelschneider  et  Rôhr,  surintendants  du  clergé  à  Gotha  et  à 
Weimar;  les  philosophes,  comme  Schleiermacher  et  Jacobi,  tous  eurent  le  même 
sort;  le  dieu  même  du  temps,  le  superbe  Gœlhe,  ne  fut  point  épargné.  La  Gazette 
évangëlique  ne  put  garder  entièrement  des  prétentions  si  agressives  ;  elle  était  trop 
en  avant  du  mouvement  qu'elle  préparait,  et  M.  Hengstenberg  se  vit  abandonné 
de  ses  collaborateurs,  notamment  du  doux  et  pieux  Neander.  C'était  une  condam- 


L  ALLEMAGNE     DO    PRÉSENT.  440 

nation  qu'il  passa  d'abord  sous  silence  et  dont  il  appelle  aujourd'hui,  on  va  savoir 
avec  quel  fracas  et  quel  succès. 

Presque  aussilôl  après  l'avènement  de  Frédéric-Guillaume  IV,  lorsque  les  esprits 
étaient  encore  exaltés  par  les  promesses  libérales  de  1810,  la  Gazette  évangélique 
recommença  la  guerre  interrompue  depuis  quelques  années,  et  haussa  le  ton  plus 
encore  qu'elle  ne  l'avait  jamais  haussé.  M.  Hengstertberg  eut  une  idée  féconde  : 
il  résolut  d'exploiter  la  religion  au  proût  de  la  politique  et  la  politique  au  profit 
de  la  religion,  d'intéresser  réciproquement  le  trône  et  l'autel  à  leur  commune 
défense.  La  chose  s'est  vue  souvent  ailleurs;  elle  était  à  peu  près  neuve  en  Prusse. 
La  législation  prussienne  a  été  rédigée  sous  l'empire  de  celte  sage  tolérance  que 
le  grand  Frédéric  professait  à  la  fois  comme  maxime  de  philosophie  et  comme 
règle  de  gouvernement.  Le  pouvoir  se  déclare  incompétent  en  matière  de  croyances 
dogmatiques,  et  n'assume  qu'une  seule  obligation  :  il  doit  veiller  à  ce  que  «  les 
églises  n'inspirent  à  leurs  membres  que  des  sentiments  de  respect  envers  la  divi- 
nité, d'obéissance  envers  la  loi,  de  fidélité  envers  l'étal,  de  bienveillance  et  de 
justice  envers  leurs  concitoyens.  »  Du  reste,  «  les  notions  particulières  que  les 
habitants  du  royaume  peuvent  concevoir  au  sujet  de  Dieu  et  des  choses  divines 
ne  sauraient  jamais  devenir  l'objet  de  mesures  coercitives,  »  et  la  liberté  des 
cultes  est  assurée,  sauf  les  garanties  de  simple  police.  Je  traduis  le  texte  même  du 
code  prussien  {Ally.  preuss.  Landrecht.  Th.  II,  lit.  xi,  §  1-13);  c'est  la  para- 
phrase officielle  du  mot  de  Frédéric,  un  mot  très-sérieux  sous  air  de  persiflage  : 
Laissons  chacun  faire  son  salut  à  sa  guise. 

On  ne  songeait  pas  alors  à  cette  alliance  si  fructueuse  des  deux  principes  d'au- 
torité, l'autorité  d'une  révélation  surnaturelle  dans  le  monde  des  consciences, 
l'autorité  du  gouvernement  d'un  seul  dans  le  monde  temporel.  Le  pouvoir  était 
franchement  absolu,  et  il  ne  sentait  pas  le  besoin  de  cacher  l'absolutisme  derrière 
des  théories.  Dévot  par  dévotion  pure,  s'il  avait  témoigné  parfois  un  peu  bruta- 
lement ses  inclinations,  c'était  pour  le  bien  des  âmes,  sans  arrière-pensée  d'affer- 
missement politique.  Ain^i,  par  exemple,  à  la  mort  de  Frédéric,  la  cour  de  Prusse 
changea  de  conduite,  et  Frédéric-Guillaume  II,  cédant  à  son  ministre  Wollner, 
publia  l'édil  de  religion  de  1788,  véritable  arrêt  de  proscription  contre  les  libres 
penseurs.  «  Le  monarque,  y  disait-on,  bien  avant  de  monter  sur  le  trône,  avait 
eu  la  douleur  de  voir  que  beaucoup  d'ecclésiastiques  de  l'église  protestante  s'ar- 
rogeaient une  licence  effrénée  dans  leur  enseignement  confessionnel,  qu'ils  réchauf- 
faient et  répandaient  les  erreurs  des  sociniens,  déistes,  naturalistes  et  attires 
sectes  semblables.  Or,  le  premier  devoir  d'un  prince  chrétien,  c'était  de  main- 
tenir la  pureté  de  la  religion  chrétienne  suivant  la  lettre  de  la  Bible  et  la  foi  des 
diverses  communions  exprimées  dans  leurs  différents  symboles.  »  Quel  élail  donc 
le  motif  de  cette  stricle  obligalion  si  hautement  acceptée?  La  sûreté  de  l'état  ou 
quelque  grande  nécessité  de  politique  humanitaire  ?  Non,  mais  simplement  on 
voulait  empêcher  «  que  la  multitude  du  pauvre  peuple  ne  fût  livrée  en  proie  aux 
expériences  des  maîtres  à  la  mode,  et  que  des  millions  de  fidèles  sujets  ne  fussent 
dépouillés  de  la  paix  de  leur  vie  et  de  leur  consolation  au  lit  de  la  mort.  »  Plus 
tard,  quand  Frédéric-Guillaume  III,  se  mêlant  aussi  de  religion,  fondit  les  deux 
églises  de  la  Prusse  en  une  seule  et  organisa  l'établissement  évangélique,  il  obéis- 
sait au  besoin  de  simplification  si  naturel  dans  un  gouvernement  absolu  en  même 
temps  qu'il  suivait  certaines  tendances  philosophiques  auxquelles  il  ne  renonça 
que  très-tard,  si  jamais  il  y  reuonça  ;  il  poursuivait  sa  réforme  administrative  et 


446  L  ALLEMAGNE     DU     PRÉSENT. 

il  reprenait  une  idée  de  Leibnitz.  Il  ne  faut  point  oublier  que  Frédéric-Guillaume  III 
était  le  prince  qui  écrivit  ces  belles  paroles  justement  quand  il  défit  l'édit  de 
1788  et  le  ministère  de  Wôllner  :  «  La  religion  est  et  doit  rester  la  chose  du 
cœur,  du  sentiment,  de  la  conviction  particulière,  et  l'on  doit  éviter  toute  con- 
trainte méthodique  qui  la  réduirait  à  n'être  plus  qu'un  bavardage  sans  pensée; 
la  raison  et  la  philosophie  sont  ses  compagnes  inséparables.  » 

Rien  donc,  dans  ces  rapports  antérieurs  de  l'église  prussienne  et  de  l'état 
prussien  ,  rien  ne  montre  qu'on  ait  considéré  comme  un  danger  pour  l'un  les 
dissidences  qui  pouvaient  se  produire  chez  l'autre,  et  le  libre  examen  ne  semblait 
pas  jusque-là  l'infaillible  ennemi  de  la  paix  publique.  M.  Hengstenberg  et  ses 
amis  allaient  révéler  ce  péril  nouveau,  découvert  par  une  science  nouvelle. 

L'esprit  moderne,  la  foi  que  nous  a  léguée  le  xvme  siècle ,  c'est  la  foi  de  Con- 
dorcet  annonçant  encore  l'éternelle  amélioration  des  destinées  humaines  au  malin 
du  jour  où  sa  vie  allait  être  tranchée  par  le  fer  du  bourreau.  Il  n'a  pas  manqué 
de  contradicteurs  pour  démentir  celte  sublime  assurance,  et  l'on  a  vu  toute  une 
école  de  publicistes  et  de  philosophes  s'inscrire  en  faux  contre  la  loi  du  progrès 
avant  même  qu'on  eût  Uni  de  la  graver  dans  les  institutions.  L'école  théocratique 
a  hautement  prétendu  que  c'était  enlever  Dieu  de  l'état,  de  l'histoire  et  du  monde 
que  de  ne  pas  croire  au  règne  immuable  du  péché,  à  l'absolue  nécessité  de  la 
souffrance,  à  la  grâce  cruelle  du  sang  répandu.  Ces  implacables  logiciens  d'un 
mysticisme  sans  tendresse  se  sont  rendus  les  apologistes  de  toutes  les  ignorances 
et  de  toutes  les  misères  ;  pour  mieux  insulter  une  société  qui  ne  voulait  relever 
que  de  la  raison,  ils  ont  osé  le  panégyrique  de  l'échafaud;  en  haine  des  fails  nou- 
veaux, ils  ont  proclamé  partout  le  fait  ancien  comme  le  droit  et  la  vérité,  jetant 
l'anathème  à  tout  ce  qui  n'était  pas  l'autorité  sans  contrôle  et  l'obéissance  sans 
réserve.  Qu'il  y  ait  eu  d'abord  je  ne  sais  quelle  sombre  grandeur  dans  celte  ardente 
protestation  d'une  doctrine  contre  un  siècle,  ce  n'est  pas  la  peine  de  le  nier;  mais 
combien  de  spéculateurs  religieux  ou  politiques  l'ont  depuis  transformée  en  expé- 
dient de  domination!  Combien  ne  s'esl-il  pas  taillé  d'habits  étriqués  et  de  cos- 
tumes de  comédie  dans  le  majestueux  manteau  dont  s'enveloppait  de  Maislre!  Le 
professeur  Hengstenberg ,  ce  zélé  défenseur  d'une  église  bâtarde  issue  de  deux 
hérésies,  n'était  certes  pas  le  moins  singulier  combattant  dans  cette  armée  de 
toutes  couleurs  qui  s'est  rangée  derrière  l'auteur  du  Pape.  La  science  allemande 
venait  même,  avec  un  merveilleux  à-propos,  se  rattacher  ici  aux  théories  ultra- 
montaines,  et,  par  un  étrange  assemblage  ,  le  fougueux  protestant  se  rapprochait 
d'autant  plus  du  radicalisme  catholique  qu'il  était  plus  hardi  philosophe  :  philo- 
sophe à  la  façon  d'A'lam  Mùller  qui  parquait  les  peuples  comme  des  troupeaux,  à 
la  façon  de  Stefifensqui  trouvait  une  distinction  de  nature  entre  le  noble  né  pour 
jouir  sans  travailler  et  le  paysan  né  pour  travailler  sans  jouir,  à  la  façon  de  Goerres 
qui  comparait  l'état  à  l'arbre  et  lui  voulait  une  sorte  de  végétation  systématique 
d'où  sortît  fatalement  une  hiérarchie  sociale  comme  le  feuillage  pousse  sur  la 
branche  et  la  branche  sur  le  tronc.  La  Gazette  ikany  clique  s'est  ouverte  ù  toutes 
ces  exagérations  d'une  métaphysique  trompeuse,  conséquences  extrêmes  de  ce 
grand  revirement  qui  porta  jidis  les  esprits  de  Fichteà  Schelling.  Elle  en  a  repro- 
duit la  pensée,  mais  en  la  noyant  dans  les  détails  d'une  critique  quotidienne;  elle 
a  réduit  ce  qu'il  pouvait  y  avoir  là  d'imposant  aux  mesquines  proportions  d'un 
journal  ;  elle  a  fait  de  la  polémique  de  rencontre  avec  cet  amalgame  de  paradoxes 
où  l'on  apercevait  du  moins,  dans  l'origine,  la  touche  du  génie.  C'est  ainsi  pour- 


L~  ALLEMAGNE     DU     PRESENT.  447 

tant  que  la  faction  qu'elle  représente  a  prêché  non  sans  succès  la  cause  conjointe  des 
religions  d'élat  et  des  gouvernements  forts,  parlant  en  Prusse  cumiue  aurait  pu 
parler  le  despotisme  autrichien  s'il  daignait  raisonner,  raisonnant  comme  il  arrive 
en  France  à  certaine  coterie  cléricale,  quand  elle  oublie  son  libéralisme  de  com- 
mande pour  affecter  des  airs  de  profondeur. 

Il  est,  en  effet,  assez  piquant  de  retrouver  dans  les  prétentions  affichées  à  Berlin 
par  une  orthodoxie  dirigeante  les  mêmes  thèses  que  celte  coterie. qui  se  dit  oppri- 
mée soutient  ici  chaque  jour  avec  plus  d'audace.  L'analogie  est  frappante,  et,  s'il 
est  essentiel  d'en  tenir  compte  pour  saisir  l'histoire  du  parti  évangélique  qui 
aspire  à  régenter  l'Allemagne,  il  ne  faut  pas  non  plus  l'oublier,  si  l'on  veut  avoir 
l'intelligence  générale  de  tous  nos  troubles  religieux  d'à  présent.  On  a  fait  grand 
bruit  du  retour  de  l'Angleterre  au  catholicisme,  et  l'on  a  grossi  tant  qu'on  a  pu 
ces  nouvelles  variations  de  l'église  protestante  :  les  caprices  de  l'érudition  et  les 
fantaisies  de  la  mode  aristocratique  y  prennent  pourtant  plus  de  place  qu'on  n'a 
daigné  le  dire,  et  toute  celle  réaction  est  de  nature  trop  élégante,  Irop  exqu'tsit<-, 
pour  devenir  très-populaire.  L'évangélisme  prussien  s'est  comporté,  depuis  quel- 
ques années,  de  manière  à  provoquer  des  espérances  de  même  sorte,  el  l'on  a 
cependant  beaucoup  moins  attiré  l'attention  publique  de  ce  côté-là  ;  c'esl  peut-être 
que  ces  rudes  Allemands  allaient  trop  vite  en  besogne,  et,  suivant  l'expression  de 
Montaigne,  enfoneoient  trop  le  sens  des  choses.  Il  est  temps  de  réparer  cet  injuste 
silence  el  de  révéler  aux  gazettes  évanyeïiques  que  nous  avons  chez  nous  celte 
parenlé  trop  négligée  qui  les  unit  à  la  pieuse  Gazette  de  Berlin. 

El  d'abord  M.  Hengstenberg ,  occupé  de  la  lutte  personnelle  qu'il  a  engagée 
contre  le  rationalisme,  ne  sait  comment  faire  assez  d'avances  aux  catholiques  pour 
les  amener  avec  lui  sur  le  champ  de  bataille  el  se  couvrir  de  leur  armure  contre 
l'ennemi  commun.  Luther,  en  ces  temps-ci,  a  rêvé  qu'il  pourrait  bien  être  pape 
tout  comme  le  pape  de  Rome,  dont  il  avait  dit  tant  de  mal,  et  c'est  Rome,  c'est 
l'esprit  de  Rome  qu'il  invoque  contre  ceux  qui  ne  veulent  pas  lui  laisser  ceindre 
la  tiare.  Bel  exemple  des  confusions  du  siècle!  L'église  évangélique  vient  donc 
avouer  son  indigence  par  la  bouche  de  ses  plus  fiers  docteurs;  elle  est  pauvre  en 
poésie,  pauvre  en  solennités;  l'art  et  l'imagination  lui  manquent,  la  dévotion  en 
souffre;  elle  rend  pleine  justice  aux  mérites  efficaces  du  catholicisme  ei  repousse 
de  son  sein  quiconque  les  méconnaît;  elle  se  dit  elle-même  toule  catholique;  le 
protestantisme  n'est  qu'un  mol  creux  !  On  vit  à  côté  de  l'église  mère,  on  ne  saurait 
vivre  en  révolte  contre  elle  ;  il  n'y  a  plus  aujourd'hui  que  deux  églises  soeurs, 
nourries  sur  le  même  fonds  el  défendanl  les  mêmes  autels;  on  s'entendrait  presque 
pour  y  célébrer  un  même  culte.  Entre  autres  sujets  de  rancune  contre  M.  Ronge, 
on  ne  lui  pardonne  pas  d'avoir  dénigré  la  sainte  tunique.  «  Avait-il  quelque  chose 
de  meilleur  à  mettre  à  la  place,  et  ne  vaut-il  pas  mieux  se  rapprocher  du  Christ 
par  les  sens  que  de  ne  poini  s'en  rapprocher  du  toul?  »  N'est-ce  pas  de  irès- 
mauvais  goût  d'attaquer  les  pèlerinages,  et  sied-il  à  de  vrais  chrétiens  de  les  con- 
damner au  nom  des  intérêts  matériels?  «  C'est  uniquemenl  ressemblera  Pharaon, 
qui  refusait  aux  Juifs  la  permission  de  servir  leur  dieu,  n'admettant  pas  qu'ils 
fussent  au  monde  pour  une  autre  fin  que  pour  cuire  de  la  brique.  »  Voilà  les  pèle- 
rinages et  les  reliques  réhabilités  maintenant  par  les  propres  enfants  du  moine 
indompté  qui  fil  si  bonne  guerre  aux  vendeurs  d'indulgences  !  Mais  qu'est-ce,  après 
tout,  que  cetle  insurrection  de  l'ecclésiaste  de  Wittemberg  et  le  beau  triomphe 
qu'il  a  remporté?  —  Il  a  brutalement  frappé  du  poing  sur  uu  chef-d'œuvre  auquel 


448  L  ALLEMAGNE    DU    PRÉSENT. 

l'esprit  humain  avait  travaillé  dix  siècles,  souvent  même  avec  l'appui  visible  de 
Dieu,  et  il  était  trop  étroit  d'intelligence,  trop  borné  dans  son  savoir  pour  com- 
prendre ce  qu'il  détruisait!  —  Aussi  voudrait-on  relever  le  plus  qu'on  pourrait  de 
l'édifice;  les  piélistes  de  Berlin  ont  à  l'endroit  des  images,  des  cierges,  des  encen- 
soirs et  des  chasubles,  la  même  affection  rétrospective  que  les  puséisles  d'Oxford  ; 
ils  admirent  de  tout  leur  cœur  cette  organisation  puissante  sur  laquelle  repose  le 
saint-siége,  ces  grandes  sociétés  monastiques  dont  il  sait  si  bien  utiliser  l'indes- 
tructible énergie,  et  telle  est  en  particulier  leur  estime  pour  le  savant  mécanisme 
de  la  compagnie  de  Jésus,  qu'ils  en  sont  presque  à  désespérer  de  rivaliser  avec 
elle. 

La  Gazette  évangélique  ne  s'oublie  pas  à  ces  considérations  trop  purement  histo- 
riques :  naturellement  elle  lâche  d'employer  à  mieux  la  sagesse  qui  les  dicte  et 
d'en  tirer  des  résultats  plus  positifs.  L'illustre  auteur  de  {'Esprit  des  lois  s'éton- 
nait fort  qu'on  lui  reprochât  d'avoir  commencé  son  ouvrage  sans  parler  au  début 
du  péché  origine!  et  de  la  grâce,  et  il  répondait  qu'il  n'était  pas  un  théologien, 
mais  un  politique  pratiquant  une  science  civile  et  non  point  religieuse.  Les  jansé- 
nistes, qui  l'avaient  ainsi  acctksé  d'impiété  dans  leurs  Nouvelles  ecclésiastiques, 
passèrent  alors  pour  battus,  sinon  pour  contents,  et  ne  trouvèrent  rien  à  répliquer. 
La  réplique  aujourd'hui  n'eût  pas  manqué;  les  Nouvelles  ecclésiastiques  qui  vivent 
de  notre  temps  ne  seraient  pas  si  mal  à  propos  demeurées  muettes.  Il  n'y  a  plus, 
en  effet,  de  science  civile  qui  tienne,  et  tous  les  politiques  doivent  se  faire  d'église. 
Cela  se  dit  à  Berlin  comme  à  Paris.  Le  gouvernement  n'est  rien  s'il  gouverne  en 
dehors  d'un  point  de  vue  confessionnel  et  ne  s'assoit  pas  tout  entier  sur  un 
dogme.  Il  faut  une  administration  chrétienne,  des  fonctionnaires  chrétiens,  des 
collèges  chrétiens.  Si  l'on  en  croyait  M.  'Hengslenberg,  l'évangélisme  serait  dans 
une  situation  beaucoup  plus  favorable  que  le  catholicisme  pour  réaliser  cet  idéal. 
Les  catholiques  ont  voulu  assurer  à  la  fois  et  leur  indépendance  en  séparant  le 
spirituel  du  temporel,  et  leur  empire  en  subordonnant  partout  l'un  à  l'autre.  Les 
évangéliques  ont  bien  mieux  réussi  dans  celte  entreprise  de  domination  :  ils  ont 
repoussé  la  vieille  distinction  du  moyen  âge,  trop  féconde  en  détours  et  en  équi- 
voques ;  ils  ont  à  ciel  ouvert  confondu  l'église  avec  l'état,  non  pas,  suivant  eux, 
que  l'état  absorbe  et  efface  l'église,  comme  on  l'a  méchamment  insinué;  c'est 
l'église,  au  contraire,  qui,  disent  ils,  embrasse  l'état  dans  la  personne  même  du 
prince,  et  sanctifie  ainsi  toute  la  machine  jusqu'en  ses  derniers  ressorts.  Le  prince 
a  la  charge  de  l'église  comme  premier  membre  de  la  communauté  religieuse  et 
non  comme  souverain  politique;  il  est  le  premier  lié  par  les  canons  et  les  sym- 
boles ecclésiastiques  ;  bien  loin  de  séculariser  les  choses  de  Dieu,  c'est  lui  qui 
entre  en  cléricature  avec  son  sceptre  et  sa  couronne;  il  est  vraiment  ordonné 
d'en  haut,  et  il  est  aussi  de  l'ordre  de  Melchisedech.  —  Admirable  raisonnement 
de  ces  habiles  dévots  qui  se  trouvent  tout  ensemble  des  ultra-royalistes  et,  je 
dirais  presque  à  leur  manière,  des  ultramontains!  C'est  merveille  de  retourner 
ainsi  l'histoire.  Le  grand  maître  des  leutoniques,  le  margrave  Albert  de  Brande- 
bourg, qui  s'avisa  de  prendre  femme  en  1325  et  dépouilla  bravement  ses  cheva- 
liers au  profil  de  sa  future  dynastie,  n'avait  donc  pas  alors  d'autre  idée  que  de 
renforcer  encore  son  caractère  ecclésiastique!  L'eût-on  jamais  pensé?  M.  Hengs- 
tenberg  a  découvert  cela  dans  les  articles  de  Smalkalde;  aussi  le  procédé  du 
margrave  ne  déconcerte  pas  sa  piété,  et  les  souverains  protestants  de  la  Prusse 
moderne  lui  semblent  les  successeurs  naturels  de  ces  moines-soldats  dont  ils  ont 


h  ALLEMAGNE    00    PRÉSENT  *  440 

si  brusquement  hérité.  La  vocation  reiigieuse  de  la  monarchie  prussienne  com- 
mence pour  lui  avec  la  conversion  sanglante  des  sauvages  Prussiens  du  xine  siècle, 
et,  supputant,  dans  une  assez  bizarre  addition,  les  services  rendus  au  pape,  les 
bons  offices  prêtés  à  Luther,  le  docte  théologien  nous  contesterait  presque  le  titre 
de  roi  très-chrétien  pour  en  décorer  la  maison  de  Brandebourg.  Il  est  convenu 
maintenant  que  ce  sont  les  évêques  qui  ont  fondé  le  royaume  de  France,  et  il  faut 
être  un  mal  pensant  pour  croire  encore  qu'on  les  ait  aidés  :  les  piélistes  berlinois 
n'entendent  pas  rester  en  arrière  de  nos  piélistes  français,  et  décernent  un  honneur 
de  même  espèce  aux  teutoniques  et  aux  porte-glaive.  Ceux-là  certes  ont  bien  fondé 
la  Prusse,  et  le  sabre  à  la  main ,  mais  ce  n'était  probablement  pas  pour  qu'elle 
devînt  luthérienne  ni  même  évangélique. 

C'est  du  reste  une  justice  à  rendre  à  ces  nouveaux  réformateurs  de  la  réforme, 
ils  épurent  leurs  origines  tant  qu'ils  peuvent  et  rivalisent  de  zèle  avec  nos  catho- 
liques ardents  contre  cette  chose  athée  qu'on  appelle  l'état  civil.  La  question  des 
mariages  mixtes  avait  été  une  belle  occasion  d'héroïsme  pour  le  clergé  rhénan  ; 
certains  ministres  de  la  Marche  ont  inventé  la  pareille.  On  sait  que  la  loi  prus- 
sienne autorise  le  divorce,  et  l'on  ne  doit  point  hésiter  à  reconnaître  qu'avant 
l'ordonnance  du  28  juin  1844  elle  le  permettait  encore  avec  une  facilité  regret- 
table; mais  cette  ordonnance,  inspirée  par  les  high-churchmen  de  l'évangélisme, 
ne  serait,  dit-on,  que  le  prélude  de  mesures  plus  radicales  destinées  à  l'abolition 
complète  du  divorce  même  :  on  verrait  ainsi  les  intrépides  conservateurs  de  l'an- 
tiquité protestante  l'abandonner  avec  éclat  sur  l'un  des  points  qu'elle  ait  eus  le 
plus  à  cœur,  et  récuser  à  leur  tour  celte  infaillible  autorité  du  luthéranisme  pri- 
mitif dont  Ils  ont  voulu  faire  l'égale  de  l'infaillibilité  romaine.  En  attendant, 
quelques  pasteurs  bien  soutenus  par  la  Gazette  de  M.  Hengstenberg  ont  imaginé 
de  refuser  la  bénédiction  nuptiaie  lorsque  l'un  des  futurs  conjoints  aurait  été 
déjà  engagé  dans  un  précédent  mariage  dissous  par  la  loi  sans  l'être  par  la  na- 
ture. Ils  ont  argumenté  des  scrupules  de  leur  conscience  pour  ne  point  remplir 
cet  office  de  consécrateur,  qui,  en  l'absence  des  magistrats  civils,  était  une  néces- 
sité d'ordre  public.  Us  ont  obtenu  gain  de  cause  ;  un  arrêt  de  cabinet,  rédigé  sous 
l'empire  de  ce  provisoire  qui  frappe  aujourd'hui  toutes  les  institutions  religieuses 
de  l'Allemagne,  a  décidé,  en  1845,  que  les  ministres  récalcitrants  pourraient  se 
décharger  d'une  fonction  qui  les  blessait  et  renvoyer  les  fiancés  en  instance  devant 
un  collègue  moins  timoré.  Singulière  délicatesse  qui,  ne  permettant  pas  de  ris- 
quer son  âme  dans  un  contrat  illicite,  permet  en  même  temps  d'inviter  son  voisin 
à  le  faire!  singulier  expédient  qui,  pour  peu  que  cette  délicatesse  sacerdotale  se 
répandît  davantage,  obligerait  les  futurs  époux  à  courir  le  pays,  leur  dimissoire  à 
la  main,  cherchant  avec  plus  ou  moins  de  succès,  et  peut-être  aussi  de  péril,  qui 
voulût  bien  enfin  les  marier!  Évidemment  il  n'y  a  là  que  le  ridicule  et  l'impuis- 
sance d'une  demi-concession.  M.  Hengstenberg  et  ses  collaborateurs  réclament 
maintenant  la  concession  tout  entière,  et  prétendent  de  fort  bon  sens  que,  si 
l'époux  divorcé  ne  peut  passer  à  de  secondes  noces,  c'est  que  les  premières  sub- 
sistent. Qui  l'emportera,  du  code  ou  du  piélisme?  Il  n'y  a  plus  qu'un  pas  à  enlever, 
et  l'on  boude  le  roi  sur  ce  chapitre-là  :  c'est  une  petite  guerre  qui  ne  fera  point 
de  martyrs. 

Que  cette  opposition  peu  hasardeuse  est  d'ailleurs  sagement  compensée  !  comme 
ces  agitateurs  religieux  sont  au  besoin  de  bons  amis  politiques  !  comme  ils  secon- 
dent à  propos  ces  beaux  desseins  inédits  de  monarchie  vertueuse  dont  on  aime  à 
tome  iv.  30 


4oO  l'Allemagne  du   présent. 

se  bercer  dans  les  hautes  régions  de  la  cour.'  Lisez  la  Gazette  évangélique,  c'est 
là  qu'on  vous  apprendra  ce  qu'il  faut  penser  du  grand  Frédéric,  —  un  héros,  un 
Arminius  perdu  par  la  littéraiure  française,  et  qui  n'avait  aucun  rapport  intérieur 
avec  le  Christ.  —  Aussi  quelle  fatale  influence  n'a-t-il  pas  exercée  sur  la  législa- 
tion prussienne,  écrite  en  quelque  sorte  à  son  image  et  tout  imprégnée  des  poisons 
de  la  révolution  qui  allait  éclater  en  89,  vrais  fruits  de  la  mer  Morte,  fruits  dorés 
remplis  de  cendres  amères  ! 

N'est-ce  point  dans  ce  damnable  esprit  que  les  rédacteurs  du  code  ont  sup- 
primé partout  le  litre  de  roi  pour  dire  en  place  l'état,  le  chef  de  l'état,  expres- 
sions abstraites  malheureusement  empruntées  au  vocabulaire  philosophique,  et 
qui  peuvent  s'appliquer  à  d'autres  formes  de  gouvernement  qu'à  ce  gouvernement 
paternel  établi  depuis  quatre  siècles,  sous  la  protection  divine,  dans  l'illustre 
maison  de  Brandebourg?  I!  n'y  a  que  les  incrédules  qui  prononcent  fièrement  ce 
vain  nom  d'état;  un  sujet  chrétien  ne  connaît  que  son  roi  et  la  race  de  son  roi. 
Le  grand  désastre  aujourd'hui,  c'est  que  de  si  fidèles  sujets  se  font  rares;  les 
libertins  multiplient,  ainsi  qu'on  eût  parlé  chez  nous  au  xvne  siècle;  ce  liberti- 
nage, qui,  dans  l'Occident,  a  renversé  les  trônes  et  les  ébranle  encore,  a  déjà 
corrompu  la  morale  publique,  l'ordre  social  de  l'Allemagne;  les  classes  supé- 
rieures, les  classes  inférieures,  sont  en  proie  au  même  vertige;  on  prodigue  trop 
d'instruction  aux  maîtres  d'école,  on  ne  les  soumet  pas  assez  étroitement  à  la 
direction  des  pasteurs;  il  n'y  a  point  assez  de  ces  pieuses  confréries  qui  discipli- 
nent et  assouplissent  le  bas  peuple  dans  les  pays  catholiques.  Ce  qui  manque 
surtout,  ce  qu'on  regrette,  c'est  cette  organisation  savante  et  chrétienne  dans 
laquelle  la  prudence  trop  méconnue  de  nos  ancêtres  avait  réparti  toutes  les  con- 
ditions et  tous  les  rangs;  ce  sont  ces  corporations  industrielles,  ces  castes  hiérar- 
chiques où  chacun  trouvait  une  place  fixe  qu'il  ne  songeait  point  à  déserter,  la 
regardant  comme  établie  de  Dieu.  On  avait  pied  du  moins  sur  un  terrain  solide; 
le  matérialisme  n'était  pas  encore  assez  populaire  pour  abattre  ces  barrières  res- 
pectées dans  l'intérêt  charnel  de  la  production  et  de  la  consommation  :  le  philo- 
sophisme  aidant,  tout  est  tombé;  on  a  détruit  quand  il  fallait  seulement  réformer 
et  vivifier.  Tel  est  le  langage  que  tiennent  ces  prétendus  conservateurs,  et  en  si 
beau  chemin  ils  ne  s'arrêtent  pas.  —  La  noblesse,  disent-ils,  a  perdu  ses  droits 
de  police,  de  justice  et  de  patronage,  droits  trop  saints  pour  s'accorder  avec  les 
théories  libérales.  L'édit  du  9  octobre  1807,  qui  a  émancipé  les  paysans,  a  dé- 
chaîné du  même  coup  dans  les  campagnes  l'égoïsme,  l'envie  et  l'a  cupidité.  Ne 
voudrait-on  pas  maintenant  émanciper  aussi  les  Juifs?  Quoi  !  ce  }  ,;rsonnage  ridi- 
cule que  vous  trouverez  en  tous  lieux  bavardant  et  parlant  to;;s  les  langues, 
excepté  la  sienne;  cet  officieux  insupportable  qui  vise  à  cacher  rcn  origine  sous 
ses  banales  complaisances,  et  garde  au  front  son  signalemeni .  ;  2e  renégat  qui 
cherche  à  prendre  les  airs  du  monde  et  ne  saurait  ni  marcher,  ni  s'asseoir,  ni 
danser,  ni  tirer  sa  bourse,  sans  que  tout  cela  ne  crie  qu'il  est  Juif:  ce  n'est  point 
assez  de  l'avoir  accepté  pour  changeur,  ou  marchand,  ou  médecin;  vous  en  iriez 
faire  un  professeur,  un  juge,  un  magistrat,  un  général,  un  ministre!  passe  encore 
s'il  avait  toujours  sa  longue  barbe  grise,  son  visage  apostolique  et  son  œil  oriental 
comble  au  temps  de  ses  bénédictions!  mais  à  présent  qu'on  laisse  uniquement 
s'accomplir  la  justice  do  Dieu  :  il  n'y  a  que  l'impiété  qui  relève  ceux  qu'il  a 
frappés  et  louche  aux  destinées  qu'il  a  réglées.  La  pauvreté,  par  exemple,  doit 
rester  un  état  en  dehors  des  autres  ;  encourager  les  pauvres  avec  la  perspective  ou 


L  ALLEMAGNE     DU    PRÉSENT.  W1 

l'espoir  d'une  existence  meilleure,  c'est  leur  ôter  ce  rude  tempérament  qui  leur 
a  été  donné  pour  souffrir  la  misère,  comme  il  a  élé  donné  à  l'arbre  une  écorce 
plus  épaisse  sur  le  côté  par  où  il  regarde  le  nord.  —  Il  faut  donc  secourir  les  pau- 
vres pauvrement,  ainsi  que  disait  notre  Pascal,  qui  ne  songeait  point  cependant  à 
prendre  pour  des  règles  d'état  les  scrupules  de  son  humilité  ;  il  faut  les  abandonner 
aux  aumônes  privées  ;  les  institutions  publiques,  les  caisses  d'épargne,  les  secours 
légaux,  ne  sont  qu'un  appel  à  l'égoïsme.  La  charité  des  piétistes  ressemble  fort 
aux  médecins  qu'ils  recommandent.  On  vante  à  Berlin  la  médecine  chrétienne, 
comme  on  vante  ici  la  médecine  catholique,  une  médecine  qui  ne  guérit  pas,  sous 
ce  prétexte  juif  qu'on  ne  peut  empêcher  les  enfants  d'avoir  les  dents  agacées  quand 
leurs  pères  ont  mangé  des  fruits  verts  (1). 

J'avais  déjà  donné  quelque  idée  de  la  réaction  religieuse  dans  l'Allemagne  du 
midi,  j'ai  voulu  la  dépeindre  dans  l'Allemagne  du  nord  ;  de  sentimentale,  elle  de- 
vient ici  officielle  et  doctrinaire  ;  l'instinct  passe  au  système  :  que  l'un  serve  à 
juger  l'autre.  Peut-être  maiulenant  pourrai-je  plus  facilement  expliquer  ce  vif 
débat  où  je  trouvais  alors  la  société  berlinoise  engagée.  L'esprit  moderne  se  res- 
semble trop  en  tous  pays  pour  que  de  telles  maximes  si  détestables  ou  si  folles 
soient  quelque  part  acceptées  sans  conteste.  Elles  durent,  elles  régnent  un  temps, 
grâce  à  la  complicité  du  pouvoir  ou  de  la  mode;  c'est  le  triomphe  qui  les  perd. 
Ce  triomphe  semblait  à  Berlin  décisif  et  complet  vers  la  fin  de  1845  :  le  parti  dont 
je  viens  de  signaler  la  polémique  dominait  au  su  de  tous  le  gouvernement  lui- 
même,  et  les  tendances  que  j'ai  caractérisées  l'étaient  bien  davantage  encore  par 
les  discours,  par  les  actes  répétés  du  ministère.  Le  parti  se  constituait  et  s'avouait; 
il  y  avait  dans  l'état  une  faction  qui  s'élevait  au-dessus  de  l'état  et  le  réformait 
par  ordonnance  au  nom  de  toutes  les  vertus  chrétiennes.  C'est  une  loi  positive  du 
code  prussien  {Allegem.  Landrecht,  Th.  II,  tit.  n,  §  45),  «  que  la  société  religieuse 
n'a  pas  le  droit  d'imposer  à  ses  membres  des  règles  de  foi  contraires  à  leur  persua- 
sion, »  et  cependant,  en  mille  rencontres,  à  Berlin,  à  Kœnigsberg,  à  Breslau,  le 
ministre  des  cultes,  M.  Eichhorn,  ne  craignait  pas  de  dire  ouvertement  «  que  le 
temps  était  arrivé  de  maintenir  la  vraie  croyance  par  les  moyens  les  plus  énergi- 
ques; »  il  déclarait  en  propres  termes  «  qu'il  ne  convenait  point  à  la  direction 
suprême  des  affaires  religieuses  de  rester  dans  l'indifférence,  que  son  rôle  était 
d'être  partiale,  tout  à  fait  partiale  (parteiisch,  ganz  parteiisch).  »  M.  Eichhorn 
agissait  en  conséquence;  il  ne  voulait  point  que  l'enseignement  de  la  théologie 
s'aventurât  en  dehors  du  christianisme  historique  et  posilif,  il  lui  donnait  pour 
règle  absolue  le  symbole  même  qu'il  professait  :  Credo  ut  inlelligam  ;  il  préten- 
dait forcer,  pour  ainsi  dire,  l'érudition  allemande  â  remonter  son  cours,  en  suppri- 
mant le  droit  de  libre  investigation  dans  les  éludes  philosophiques  pour  le  borner 
à  l'étude  de  la  nature  :  «  Dans  un  temps  où  la  science  élait  tout  orgueil,  il  avait  à 
cœur  de  répandre  cet  esprit  d'humilité  qui  met  les  effets  de  la  grâce  bien  au- 
dessus  de  tous  les  mouvements  originaux  de  la  pensée.  » 

Ainsi  se  produisait  un  changement  inouï  dans  le  régime  des  universités;  à  peine 
avaient-elles  essayé  de  sortir  du  domaine  de  la  spéculation  pure,  qu'on  leur  in- 

(1)  Tout  l'exposé  qu'on  vient  de  lire  n'est  qu'un  résumé  fidèle,  souvent  même  une  tra- 
duction littérale,  des  écrils  et  des  journaux  du  piétisme  berlinois.  11  suffit  quelquefois  de 
laisser  la  parole  à  ses  adversaires  pour  les  combattre.  Ce  n'est  pas  noire  faute  si  l'analyse 
dispensait  ici  de  la  critique. 


482  L  ALLEMAGNE    00    PRÉSENT. 

terdisait  la  spéculation  même.  Une  stricte  surveillance  pesa  partout  :  les  maîtres 
furent  épiés,  déplacés,  suspendus  et  destitués;  suivant  qu'ils  se  rapprochaient  ou 
s'écartaient  du  credo  ministériel,  les  livres,  les  journaux,  les  associations,  furent 
approuvés  ou  défendus.  Ce  n'était  pas  seulement  le  radicalisme  que  l'on  pour- 
suivait :  des  hégéliens  sérieux  et  respectés,  M.  Hotho  par  exemple,  se  virent 
refuser  la  concession  d'un  journal,  parce  que  «  leur  philosophie  était  incompa- 
tible avec  l'église  et  l'état,  tels  que  l'un  et  l'autre  peuvent  et  doivent  exister.  » 
Au  même  moment,  le  gouvernement  prussien  mettait  toute  sa  dévotion  en  spec- 
tacle et  en  jeu  dans  l'affaire  anglaise  de  l'épiscopat  de  Jérusalem  ;  il  modifiait  sa 
politique  au  sujet  des  mariages  mixtes;  il  autorisait  les  processions  publiques  et 
les  pèlerinages  ;  il  instituait  des  sœurs  de  la  Miséricorde;  il  aggravait  l'obligation 
du  dimanche;  il  favorisait  la  société  «  du  Christ  historique;  »  il  gênait  le  déve- 
loppement des  sociétés  de  lecture  et  des  bibliothèques  d'école;  il  s'efforçait  de 
mettre  l'instruction  populaire  sous  la  main  des  ecclésiastiques  dits  orthodoxes; 
il  empêchait  les  maîtres  de  se  réunir  dans  ces  congrès,  jusqu'alors  autorisés  et 
fréquents;  enfin  il  intentait  des  procès  aux  écrivains,  et,  comme  me  disait  à 
Berlin  même  un  homme  d'un  esprit  aussi  élégant  que  libéral,  M.  Varnhagen,  les 
plus  modérés  s'estimaient  heureux  d'être  couverts  par  une  avant-garde  moins 
sage,  trop  sûrs  qu'à  défaut  de  plus  méchants,  on  les  eût  d'abord  atteints. 

Dans  tous  ces  faits  rassemblés,  les  uns  odieux  ou  mesquins,  les  autres  plus  ou 
moins  innocents  par  eux-mêmes,  quiconque  regardait  apercevait  aussitôt  la  trace 
d'une  volonté  suivie,  et  déjà  certes,  au  bout  du  chemin  qu'on  parcourait  si  vite, 
il  envisageait  le  but.  C'était  sur  ce  chemin  dangereux  que  l'opinion  berlinoise 
essayait  alors  d'arrêter  le  pouvoir  ;  elle  avait  dressé  camp  contre  camp  ;  j'ai  mon- 
tré le  camp  vainqueur,  visitons  celui  de  la  résistance. 

La  résistance  à  Berlin  ne  se  manifesta  pas  comme  elle  se  manifestait  dans  la 
province  saxonne,  ou  même  à  Kœnigsberg  ;  elle  se  produisit  sous  une  forme  peut- 
être  moins  extérieure,  moins  bruyante,  mais  plus  significative  et  plus  arrêtée.  La 
capitale  de  la  Prusse  n'est  point  une  ville  de  grand  commerce  ou  de  grandes 
fabriques  ;  la  Sprée  n'est  pas  encore  un  fleuve.  Il  n'y  a  là  ni  l'activité  indus- 
trielle, ni  la  richesse,  ni  l'indépendance  qu'elle  assure  ;  on  y  trouverait  plutôt  les 
qualités  un  peu  étroites  et  en  même  temps  les  sujétions  de  l'économie  bour- 
geoise ;  on  y  trouverait  aussi,  sans  trop  chercher,  une  espèce  de  morgue  froide, 
demi-bureaucratique  et  demi-pédante,  qui  a  fini  par  s'infiltrera  travers  presque 
toutes  les  couches  de  la  population.  Les  Berlinois  sont,  dit-on,  les  Anglais  de 
l'Allemagne,  des  Anglais  pauvres ,  ergoteurs  et  persifleurs,  une  hiérarchie  de 
petites  aristocraties  gourmées.  Berlin  est,  si  j'ose  ainsi  m'exprimer,  une  capitale 
parvenue;  elle  prend  d'autant  plus  au  sérieux,  avec  raison  du  reste,  son  nouvel 
état  de  cité  reine  et  son  chiffre  de  quatre  cent  mille  âmes  (I),  qu'elle  peut 
encore  parfaitement  se  rappeler  ses  récentes  et  modestes  origines.  On  n'en  rougit 
pas,  le  progrès  est  trop  beau  ;  mais  on  est  vif  sur  le  point  d'honneur,  et  l'on  lient 
à  paraître  digne  de  sa  fortune  en  affectant  toujours  de  la  consistance  et  de  l'au- 
torité. D'avoir  contre  soi  toutes  ces  vertus  entêtées  et  même  assez  sournoises, 

(1)  Il  n'y  en  a  guère  que  330,000;  mais  le  roi,  réprimandant  le  magistral  l'année  der- 
nière, parlait  de  près  de  400,000.  Berlin,  en  1651,  ne  comptait  encore  que  6,500  habi- 
tants. 


l'Allemagne  du   présent.  485 

lorsqu'on  esl  un  gouvernement  paternel,  ce  n'est  pas  chose  bien  sûre;  tel  était 
pourtant  l'antagonisme  que  les  piétistes  victorieux  à  la  cour  rencontraient  à  tout 
moment,  comme  à  tout  endroit,  dans  la  ville.  Libéraux  par  éducation,  quand  ils 
ne  le  seraient  point  par  fierté,  remplis  des  glorieux  souvenirs  de  la  belle  époque 
philosophique  d'avant  1830,  les  Berlinois  repoussent  de  toutes  leurs  forces  ce 
joug  doucereux  auquel  on  voudrait  plier  la  pensée  sous  air  de  sauver  le  trône. 
Ils  peuvent  varier  en  matière  d'opinions  politiques,  poursuivre  souvent  dans  ce 
chapitre-là  une  originalité  moins  fondée  que  prétentieuse  :  en  face  du  piétisme, 
en  haine  de  ces  ambitions  dévotes  qui,  pour  peu  qu'on  les  laissât  faire,  mettraient 
le  pouvoir  dans  la  sacristie,  lorsque  la  loi  nationale  met  l'église  dans  l'état,  il  se 
lèvera  toujours  à  Berlin  une  immense  majorité,  compacte  et  résolue. 

Les  fonctionnaires  eux-mêmes,  obligés  à  tant  de  ménagements  et  se  retran- 
chant si  volontiers  dans  l'isolement  de  leurs  bureaux,  répugnent  à  subir  ces 
influences  souterraines.  Les  lumières  politiques  leur  manquent  plus  souvent  que 
cette  lumière  morale,  avec  laquelle  d'honnêtes  gens  éclairent,  pour  les  éviter,  ces 
mauvais  sentiers  où  les  vertus  privées  finissent  par  périr  avec  les  vertus  publi- 
ques. Il  y  a  des  exceptions  sans  doute  :  pays  essentiellement  administratif,  la 
Prusse  a,  bien  entendu,  les  maladies  administratives,  greffées,  comme  partout, 
sur  les  maladies  humaines;  elle  aussi,  malgré  la  sévérité  souvent  peu  intelli- 
gente de  ses  règlements,  elle  compte  des  dévorés  de  parvenir;  mais  le  corps  est 
bon.  La  bureaucratie  prussienne  a  été  trop  vantée  pour  son  indépendance,  pour 
son  respect  de  la  légalité,  pour  son  aptitude  pratique,  pour  la  réalité  de  son  sa- 
voir :  que  l'on  ôte  de  ces  mérites  tout  ce  qu'il  en  faut  retrancher,  elle  est  et  reste 
toujours  quelque  chose  d'au  moins  aussi  beau,  elle  est  honorable  dans  toute  la 
valeur  anglaise  de  ce  mot-là.  Vainement  M.  Hengstenberg  et  les  siens  ont  frappé  de 
suspicion  la  classe  entière  des  employés;  malgré  ces  dénonciations  dangereuses, 
il  n'est  pas  commun  d'y  voir  faire  marchepied  de  sa  conscience,  et  le  public 
esl  sévère  pour  les  délinquants.  La  malice  indigène,  le  witz  berlinois  ne  connaît 
point  de  pitié;  d'ordinaire  moins  léger  que  brutal,  il  court  encore  la  vaste  cité 
comme  si  elle  était  restée  petite  ville.  «  Mon  frère,  disait  un  jour  dans  un  pieux 
conventicule  certain  personnage  haut  placé,  mon  frère,  je  tâche  en  moi-même 
d'humilier  l'homme  pour  expier  les  grandeurs  du  ministre.  —  Que  deviendra 
l'homme,  répondit  l'autre,  quand  le  diable  emportera  le  ministre  avec  lui?  > 
Je  ne  jurerais  pas  que  l'histoire  soit   authentique;  pour  être  du  cru ,  elle  en  est. 

Cet  esprit-là,  droit  au  fond  et  très-sérieux,  mais  dur,  flegmatique  et  frondeur, 
s'arrangeait  mal  de  ces  mouvements  enthousiastes  auxquels  se  livraient  les  tem- 
péraments saxons.  On  est  trop  docte  à  Berlin,  et  aussi  trop  réservé  pour  s'aban- 
donner à  celte  ferme  confiance  avec  laquelle  le  pasteur  Uhlich  envisageait  les 
difficultés  religieuses.  Un  instant  de  faveur  royale,  l'espoir  d'un  grand  bénéfice 
politique,  firent  beaucoup  pardonner  aux  catholiques  de  Ronge  et  de  Czersky;  les 
Amis  protestants  déplurent  tout  de  suite  en  haut  lieu,  parce  qu'on  avait  alors  fini 
par  comprendre  ta  portée  de  ces  apparitions.  Les  penseurs  à  la  suite  relevèrent 
aussitôt  contre  eux  les  vulgarités  inséparables  de  toute  effervescence  populaire; 
puis  les  gens  instruits,  comme  les  gens  bien  élevés,  se  gardèrent  de  donner  trop 
ouvertement  dans  un  christianisme  si  commun;  ce  n'était  ni  d'assez  bonne  com- 
pagnie, ni  d'assez  bel  esprit.  Si  l'on  eût  interrogé  les  consciences  sincères,  il  eût 
été  peut  être  difficile  de  marquer  l'endroit  même  par  où  ces  délicats  distinguaient 
leur  propre  sens  du  sens  trivial  auquel  M.  Uhlich  entendait  les  choses  :  ils 


454  l'Allemagne    du   présent. 

n'avaient  pas  une  toi  beaucoup  plus  ample  dans  le  christianisme  positif,  ils 
avaient  une  aversion  aussi  déclarée  pour  les  symboles  obligatoires.  Seulement  il 
leur  restait  soit  une  affection  générale  pour  ces  formes  mystiques  dont  se  revêtait 
la  philosophie  religieuse  de  Schleiermacher,  soit  un  goût  plus  ou  moins  prononcé 
pour  ces  artifices  pénibles  avec  lesquels  la  science  hégélienne  substituait  le  jeu 
de  ses  catégories  à  l'enchaînement  miraculeux  des  dogmes.  D'une  façon  comme 
de  l'autre,  ils  accusaient  les  croyances  des  Amis  protestants  de  platitude  ou  de 
sécheresse;  mais  ils  accusaient  tout  bas,  sentant  bien  qu'au  demeurant  ces  fortes 
convictions  des  simples  sont  la  vraie  puissance  des  idées,  heureux  de  l'appui  que 
la  libre  pensée  rencontrait  encore  dans  les  masses  inutilement  travaillées  par  le 
fanatisme  des  habiles. 

Telles  étaient  les  dispositions  du  monde  berlinois  au  sujet  de  M.  Uhlich  et  de  ses 
amis  :  on  les  protégeait,  on  les  défendait  d'un  peu  haut;  on  s'attachait  à  leurs  ad- 
versaires, sans  précisément  les  avouer  eux-mêmes  ;  on  faisait  cause  commune, 
mais  lit  à  part.  Cela  se  vit  au  mieux  quand  on  essaya  d'organiser  à  Berlin  une 
démonstration  analogue  à  celles  de  Coelhen  ou  de  Halle.  Le  1er  août,  quelques 
Amis  protestants  s'étaient  donné  rendez-vous  dans  un  jardin  public  pour  y  déli- 
bérer sur  la  création  d'une  société  de  lecture  et  rédiger  un  manifeste  en  faveur 
de  Wislicenus  :  c'était  jour  de  concert;  on  se  félicita  beaucoup  de  se  trouver  au 
nombre  de  cinq  cents  :  les  chemins  de  fer  de  la  Saxe  avaient  amené  jusqu'à  des 
milliers  de  personnes  dans  la  petite  ville  de  Coelhen.  On  débita  des  discours,  et 
l'on  donna  lecture  d'une  déclaration.  Signa  qui  voulut;  beaucoup,  à  ce  qu'il 
paraît,  signèrent  à  l'aventure.  C'était  purement  une  protestation  «  contre  un  cer- 
tain parti  qui,  fort  de  son  crédit,  trouble  les  consciences,  impose  une  hypocrisie 
destructive  de  toute  moralité,  persécute  ceux  dont  l'opinion  n'est  pas  la  sienne, 
et  veut  les  traiter  comme  sectaires.  »  Huit  jours  après,  encouragés  par  ce  succès 
équivoque,  tes  Amis  berlinois  s'étaient  encore  réunis.  On  attendait  M.  Uhlich, 
qu'on  avait  tout  exprès  invité  à  présider  la  séance;  malheureusement  on  avait 
compté  sans  la  police  et  sans  le  consistoire  :  M.  Uhlich  écrivit  qu'on  lui  défendait 
de  quitter  sa  paroisse,  et  un  magistrat  vint  sur  les  lieux  interdire  toute  allocu- 
tion publique,  interdire  même  de  lire  à  haute  voix  la  lettre  du  ministre  ainsi  mis 
aux  arrêts.  On  se  la  passa  de  main  en  main,  se  récriant  fort,  s'indignant,  s'exas- 
pérant;  puis  on  s'assit  en  face  d'un  verre  de  bière,  suivant  la  bonne  habitude 
(bel  einem  Glase  Bicr),  et  des  causeries  aux  chansons,  des  chansons  au  tapage, 
on  alla  si  vite  en  besogne,  que  tout  cela  finit  assez  misérablement.  Survint  bientôt 
l'ordonnance  qui  proscrivait  les  assemblées  populaires,  et  les  Amis  protestants 
ne  trouvèrent  plus  d'occasion  de  se  réhabiliter  un  peu  dans  l'esprit  du  public 
berlinois.  Leur  déclaration  n'impliquait  aucune  question  de  doctrine;  juifs,  catho- 
liques, réformés,  vieux  luthériens,  tous  pouvaient  adhérer  sans  compromettre  leur 
persuasion  propre  :  les  adhésions  manquèrent;  beaucoup  reprirent  publiquement 
la  leur,  ceux-ci  parce  qu'ils  redoutaient  la  responsabilité  qu'elle  leur  eût  attirée, 
ceux-là  parce  que  l'affaire  tournait  au  ridicule.  On  eut  grand'peine  à  ramasser 
seize  cents  signatures;  il  y  avait  dans  le  nombre  force  dames  et  demoiselles, 
malgré  le  proverbe  :  Millier  taceal  in  ecclesiâ;  des  tapissiers  «  heureux  de  voir 
poindre  l'aurore  de  la  liberté  spirituelle,  »  des  ferblantiers  qui  dans  leur  paraphe 
inséraient  pour  devise  :  a  0  raison  !  ô  nature!  inséparable  lien  !  »  Bref,  ce  furent 
toutes  les  misères  où  viennent  se  noyer,  en  d'autres  pays,  les  souscriptions  avor- 
tées  du   patriotisme  quand   même.  La  tentative  si  féconde,  si  vigoureuse  en 


L  ALLEMAGNE     DU     PRESENT.  1)1 

Saxe,  échouait  ici  faute  de  souffle  Cl  de  sérieux  ;  le  vrai  Berlin  n'uvail  i»:ts  tlil sou  pot. 

Au  milieu  même  de  celle  agitation  qui  faisait  événement,  sans  pourtant  réussir, 
le  bruit  se  répandit  tout  d'un  coup  que  le  magistrat,  c'est-à-dire  le  conseil  supé- 
rieur, le  sénat  de  la  cité,  avait  volé  une  adresse  au  roi  et  formulé  de  véritables 
remontrances  sur  la  situation  religieuse.  Ce  ne  fut  d'abord  qu'une  vague  rumeur; 
puis,  ceux  qui  avaient  eu  le  principal  honneur  de  la  rédaction  se  dénoncèrent  eux- 
mêmes  ;  on  signala  bientôt  telles  influences  philosophiques  auxquelles  la  sagesse 
municipale  avait  obéi  sans  trop  le  savoir;  on  reconnaissait  à  des  signes  certains 
la  main  d'un  disciple  de  Hegel,  et  l'ombre  du  maître  était,  disait-on,  revenue 
pour  se  venger  de  la  proscription  qui  pesait  sur  elle.  Les  journaux  du  dehors 
apportèrent  enfin  le  texte  de  l'adresse,  qui  datait  du  22  août,  mais  ce  fut  seule- 
ment le  2  octobre  que  le  roi  reçut  le  magistrat  et  lui  permit  de  réciter  en  per- 
sonne ce  singulier  compliment.  Le  bruit  en  vint  alors  jusqu'à  la  presse  française, 
et  sembla  bien  étrange,  lant  on  était  peu  préparé  à  nous  expliquer  celte  contro- 
verse théologique  engagée  de  pied  ferme  entre  un  roi  absolu  et  une  bourgeoisie 
mécontente.  On  n'a  pas  été  généralement  assez  juste  pour  ce  manifeste  purement 
berlinois,  et,  faute  d'en  apprécier  les  causes,  on  en  a  diminué  le  caractère.  Ce 
n'était  pas  seulement  une  dissertation  pédantesque  et  verbeuse,  verbosa  et  grandis 
epistola;  sur  les  lieux  et  dans  le  moment  même  où  elle  parut,  on  voyait  bien  que 
c'était  l'écho  fidèle  de  toutes  ces  opinions  moyennes  qui  se  font  une  place  si  sûre 
dans  une  population  cultivée. 

Le  magistrat  signalait  donc  à  l'attention  paternelle  du  monarque  les  mouve- 
ments qui  se  produisaient  de  tous  côtés  dans  la  sphère  des  idées  religieuses,  mou- 
vements profonds  et  non  point  éphémères,  qui  ne  demandaient  qu'à  se  frayer  un 
chemin  régulier  par  les  institutions  publiques.  —  Deux  partis  s'étaient  décidé- 
ment formés,  l'un  s'appuyant  sur  l'ancien  état  de  l'église  comme  sur  l'inébranlable 
fondement  d'un  droit  historique,  l'autre  soutenant  que  l'esprit  saint  qui  constitue 
l'église  véritable  n'est  pas  plus  inhérent  à  la  tradition  littérale  qu'à  l'autorité 
romaine;  qu'il  suit,  au  contraire,  les  progrès  de  l'humanité,  et  se  révèle  à  chaque 
âge  selon  son  intelligence.  C'était  de  ce  côté-là  que  penchait  ouvertement  l'im- 
mense majorité  des  habitants  éclairés  de  la  première  ville  du  royaume;  ils  n'igno- 
raient pas  combien  il  pouvait  se  mêler  à  ces  tendances  d'éléments  étrangers  et 
impurs,  mais  ils  apercevaient  au  fond  le  grand  principe  de  la  liberté  intellectuelle 
et  chrétienne.  Abjurer  ce  principe,  c'était  se  faire  catholique  et  condamner  trois 
siècles  de  l'histoire  du  monde.  «  Nous  tenons  ferme  à  notre  christianisme,  disaient 
les  représentants  du  peuple  berlinois,  mais  nous  savons  que  ce  christianisme, 
éternel  et  immuable  quant  à  son  essence,  se  renouvelle  dans  les  âmes,  et  se  pro- 
duit successivement  dans  la  vie  sous  des  formes  différentes  par  la  paroU  comme 
par  la  pensée.  »  Sur  la  limite  d'une  ère  ancienne  et  d'une  ère  nouvelle,  dans  la 
crise  que  traversent  aujourd'hui  les  idées  religieuses,  plus  large  sera  le  symbole, 
plus  il  embrassera  de  croyants.  Tous,  par  exemple,  n'accepleraient-ils  point  au- 
jourd'hui quelque  simple  formule  qui  réunît  les  âmes  dans  un  lien  fraternel  sans 
les  étreindre  sous  le  joug  d'une  lettre  morte?  Tous  ne  diraient-ils  point  d'un  même 
cœur  :  «  Jésus-Christ,  le  même  hier,  aujourd'hui  et  dans  l'éternité,  est  le  fonde- 
ment de  notre  croyance,  et  le  seigneur  de  son  église;  mais  ce  seigneur  n'est  autre 
que  l'esprit,  l'esprit  du  Christ  en  nous,  l'esprit  d'amour  et  de  sainteté  qui  affran- 
chit ceux  qu'il  possède  de  tout  ce  qui  n'est  pas  lui,  et  les  rend  vraiment  libres, 
vraiment  fils  de  Dieu.  » 


i  Uî  l'Allemagne  du   présent. 

Après  cette  dissertation  dogmatique,  le  magistrat  arrivait  enûn  à  l'objet  même 
de  sa  protestation  ;  il  incriminait  vivement  le  parti  qui  menaçait  l'avenir  de  l'église 
et  de  l'état  pour  tenter,  au  mépris  de  la  pensée  contemporaine,  d'enfermer  le 
christianisme  dans  les  livres  symboliques  et  les  confessions  écrites,  au  lieu  de  lui 
laisser  sa  voie  dans  les  consciences.  Il  accusait  nominalement  la  Gazette  évangé- 
lique,  organe  du  parti,  de  recommencer  aujourd'hui  le  rôle  odieux  des  Juifs  vis- 
à-vis  des  premiers  chrétiens  et  des  papes  vis-à-vis  de  la  réforme  ;  il  accusait 
surtout  le  ministère  des  cultes  et  lui  reprochait  solennellement  le  dévouement 
absolu  qu'il  apportait  au  service  d'une  faction  réactionnaire  ;  il  croyait  que  cette 
intervention  du  gouvernement  dans  les  choses  religieuses  blessait  à  la  fois  et  les 
lois  nationales  et  les  lois  divines.  Il  terminait  par  celte  double  prière  :  «  Nous 
supplions  votre  majesté  de  vouloir  bien  recommander  aux  autorités  ecclésiastiques 
de  ne  point  gêner  la  liberté  d'enseignement  dans  l'église  évangélique,  tant  que 
cette  liberté  ne  contrariera  ni  la  morale,  ni  la  pureté,  ni  le  bien  de  l'état.  Nous 
supplions  votre  majesté  de  vouloir  bien  convoquer  une  commission,  tirée  de  toutes 
les  provinces,  formée  de  laïques  et  d'ecclésiastiques,  chargée,  sous  la  sanction 
royale,  de  préparer  pour  l'église  un  projet  de  constitution  qui  satisfasse  les  besoins 
du  temps.  » 

Le  roi  répondit  d'un  ton  à  la  fois  railleur,  paternel  et  courroucé.  —  Il  avait 
désiré  que  le  magistrat  lui  présentât  en  personne  celte  adresse  extraordinaire  ; 
il  lui  avait  auparavant  donné  le  temps  de  réfléchir,  dans  l'espoir  qu'on  trouverait 
à  la  fin  bien  singulier  de  venir  lui  débiter  face  à  face  un  si  long  morceau  de  théo- 
logie; il  ne  pensait  pas  que  les  conseils  de  ville  fussent  appelés  par  nature  à  se 
transformer  en  synodes,  et,  s'il  consentait  à  ne  point  exercer  cette  suprême  auto- 
rité pontificale  dont  la  réformation  avait  investi  le  prince,  ce  n'était  point  pour 
en  décorer  l'une  après  l'autre  les  municipalités  de  son  royaume.  —  Frédéric- 
Guillaume  montrait  là  sans  doute  plus  d'esprit  que  ses  interlocuteurs,  et,  s'il  n'y 
avait  point  dans  ces  vives  paroles  toute  la  dignité  possible,  du  moins  elles  ne 
manquaient  pas  de  sel.  Malheureusement  ce  n'était  pas  répondre,  et  les  pétition- 
naires avaient  le  cœur  trop  plein  de  leurs  ressentiments,  la  conscience  trop  claire 
d'une  position  tout  exceptionnelle,  pour  se  soucier  beaucoup  de  ces  agréables 
moqueries.  Vinrent  ensuite,  dans  la  bouche  royale,  des  récriminations  qui  ne 
pouvaient  guère  peser  davantage.  —  Le  magistrat  s'occupait  fort  de  questions 
religieuses  et  il  négligeait  de  veiller  aux  soins  matériels  du  culte;  il  flétrissait  du 
nom  de  parti  des  croyants  paisibles  dont  tout  le  lort  était  de  s'attacher  avec  trop 
de  zèle  aux  devoirs  qu'ils  avaient  juré  d'accomplir,  et  il  ne  disait  rien  des  Amis 
protestants,  celte  véritable  faction  qui  provoquait  partout  le  tumulte,  dans  les 
âmes  et  dans  la  rue,  en  sortant  tout  ensemble  de  la  foi  et  de  la  légalité.  —  Autant 
eût  valu  accuser  une  armée  en  marche  de  ne  point  tirer  sur  son  avant-garde.  Le 
magistrat  de  Berlin  se  justifia,  dans  une  seconde  adresse,  des  reproches  qu'il  avait 
dû  subir.  La  censure  arrêta  quelque  temps  l'apparition  de  celle  pièce  nouvelle; 
mais  elle  ne  put  empêcher  qu'une  procession  populaire  ne  reconduisît  en  pompe, 
jusqu'à  leur  maison,  les  fermes  représentants  de  la  cité.  Le  roi  avait  cru  les 
battre  en  causant  ;  telle  était  la  gravité  des  préoccupations  publiques,  que  per- 
sonne pourtant  n'imaginait  qu'il  pût  y  avoir  de  ridicule  à  les  exprimer. 

Ce  qui  fit  surtout  dans  Berlin  le  grand  succès  de  cette  démonstration,  c'est 
qu'elle  répondait  à  un  double  besoin,  c'est  qu'elle  flattait  une  double  espérance. 
La  disposition  commune  des  esprits,  leur  vœu  le  plus  général,  c'était  d'échapper 


l'Allemagne  du  présent.  457 

aux  idées  extrêmes  de  tous  les  dogmatiques;  c'était  ensuite  d'ouvrir  une  issue 
pratique  aux  idées  raisonnables  par  une  constitution  nouvelle  de  l'église.  Pour  se 
représenter  cette  situation,  pour  comprendre  le  milieu  moral  où  la  majorité  s'effor- 
çait de  tenir,  il  faut  se  figurer,  en  face  des  piétistes,  leurs  plus  déterminés  oppo- 
sants. Si  d'un  côté  travaillait  ce  parti  évangélique,  avec  lequel  on  sentait  arriver 
l'abêtissement  d'un  despotisme  doucereux,  de  l'autre  grondait  une  faction  plus 
effrayante  encore  pour  les  âmes  honnêtes,  la  faction  philosophique  des  athées. 
Ceux-ci  portaient  leur  drapeau  tout  au  moins  aussi  haut  que  les  piétistes,  et  de- 
puis longtemps,  soit  à  la  suite,  soit  au  delà  de  Feuerbach,  ils  faisaient  oublier  leur 
petit  nombre  à  force  de  clameurs.  Bizarre  contradiction  et  qui  peint  bien  encore 
le  génie  d'un  peuple  jusque  dans  les  exagérations  individuelles!  l'athéisme  compte 
presque  en  Allemagne  pour  une  religion,  et  les  Allemands,  en  «'appropriant  nos 
vieilles  folies  de  la  fin  du  xvme  siècle,  n'y  ont  rien  ajouté,  si  ce  n'est  un  air  grave 
et  solennel.  Je  trouvais  partout,  dans  la  société  berlinoise,  l'horreur  de  ce  nihi- 
lisme absolu,  et  c'était  en  haine  d'une  métaphysique  insensée  que  le  magistrat 
s'était  si  vivement  écrié:  «  Nous  tenons  ferme  à  notre  christianisme!  »  —  Pure 
inconséquence  !  répondaient  à  la  fois  et  M.  Hengslenberg  et  les  athées,  il  faut  être 
ou  tout  avec  nous,  ou  tout  avec  eux  !  Comme  si  la  vie  de  l'esprit  n'était  pas  un 
chef-d'œuvre  continuel  d'inconséquences  heureuses,  comme  si  toutes  les  inconsé- 
quences n'eussent  pas  été  préférables  soit  à  l'obscurantisme  de  la  Gazette  évangé- 
lique, soit  aux  inventions  anti-sociales  de  M.  Stirner,  l'étrange  inventeur  de  ce 
livre  incroyable  qui  s'appelle  l'Individu  et  sa  propriété.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu 
dédire  en  quels  abîmes  est  tombée,  vers  ces  derniers  temps,  cette  prétendue  phi- 
losophie, et  je  rendrais  mal  l'impression  que  causait  à  Berlin  une  déchéance  si 
terrible  :  la  science  en  était  comme  déshonorée.  Le  monde  et  l'histoire  ont  fini 
par  ne  plus  faire  qu'un  gouffre  vide  peuplé  de  fantômes,  et  non  pas  habité  par 
des  volontés  ou  des  personnes.  L'ensemble  de  ces  fantômes,  le  total  de  ces  abstrac- 
tions qu'on  met  en  place  des  hommes,  on  le  nomme  quelquefois  Dieu;  mais  c'est 
par  politesse  ou  par  prudence.  «  Il  n'y  a  pas  de  Dieu,  dit  Feuerbach  à  Stirner;  il 
n'y  a  que  les  perfections  de  Dieu,  et  elles  appartiennent  à  l'homme,  qui  les  appelle 
Dieu,  quand,  dans  l'enivrement  de  son  cœur,  il  oublie  que  son  cœur  lui  appar- 
tient. Vous,  Stirner,  qui  soutenez  que  Dieu  c'est  le  néant,  vous  êtes  encore  un 
athée  bigot;  car  le  néant,  c'est  une  définition  de  Dieu.  »  Et  Stirner  répond  :  «  Je 
suis  meilleur  athée  que  vous,  qui  pensez  l'être  parce  que  vous  ne  croyez  pas  à 
l'existence  du  sujet  divin  ;  moi,  je  ne  crois  pas  à  l'existence  des  qualités  divines, 
à  la  justice,  à  l'amour,  à  la  sagesse  que  vous  imaginez  voir  dans  l'homme.  Je  ne 
crois  pas  davantage  à  l'homme  ;  l'homme,  le  moi,  n'est  qu'un  mot  :  il  n'y  a  qu'une 
essence  réelle,  c'est  l'individu  particulier  dans  sa  jouissance  égoïste,  c'est  toi, 
Pierre  ou  Paul.  »  Voilà  les  beaux  débats  livrés  dans  cette  chambre  philosophique, 
qui  nous  emprunte  nos  distinctions  parlementaires  comme  pour  mieux  ridiculiser 
la  vanité  de  ses  schismes.  N'esl-il  pas,  en  effet,  dans  cette  convention  au  petit 
pied,  des  divisions  qui  s'intitulent  la  plaine,  le  marais  et  la  montagne?  Il  y  a 
même  un  centre  gauche,  une  extrême  gauche,  voire  une  gauche  Dufaure. 

Je  n'ai  point  assez  d'hommages  pour  l'admirable  énergie  avec  laquelle  le  peuple 
allemand  cherche  à  se  faire  une  voie  raisonnable  et  droite  parmi  tant  d'extrava- 
gances. La  science  l'a  trahi  quand  il  avait  cependant  sacrifié  tout  à  son  culte  ;  il  ne 
se  fie  plus  qu'à  lui-même,  et  ne  gardant  delà  science  qu'une  immortelle  conquête, 
le  droit  de  libre  pensée,  il  l'applique  résolument  dans  les  limites  du  sens  com- 


458  L  ALLEMAGNE    SU     PRÉSENT. 

mun.  Les  savants  se  battent  dorénavant  par-dessus  sa  tête,  et  les  coups  ne  l'attei- 
gnent plus  :  il  est  occupé  d'organiser  la  vie  et  non  pas  de  discuter  la  doctrine.  Il 
y  avait  jusqu'à  présent  hypersthénie  théologique  et  asthénie  religieuse,  dit  l'un 
des  plus  respectables  organes  de  l'école  de  Schleiermacher  (1)  :  c'est  pourquoi 
l'on  travaille  de  toutes  parts  à  constituer  la  société  des  fidèles,  c'est  pourquoi 
l'on  demande  en  Prusse,  comme  en  Wurtemberg  et  en  Saxe,  une  réforme  ecclé- 
siastique, a  Voulez-vous  chasser  le  communisme  des  tailleurs-philosophes?  s'écriait 
un  député  wurtembergeois.  Introduisez  à  la  place  le  généreux  communisme  des 
chrétiens.  »  Établir  l'église  sur  le  fond  populaire  et  non  pas  en  dehors  des  sim- 
ples croyants,  la  restaurer  par  en  bas  et  non  pas  la  régenter  d'en  haut,  substituer 
en  un  mot  aux  consistoires  les  synodes  et  les  presbytères,  tel  est  aujourd'hui  le 
noble  rêve  de  la  véritable  Allemagne,  et  à  Berlin,  plus  encore  qu'ailleurs,  il  s'est 
expressément  manifesté. 

L'église  prussienne  a  subi  de  si  nombreuses  vicissitudes  qu'elle  est  peut-être 
moins  capable  qu'aucune  autre  église  protestante  de  résister  à  ce  mouvement 
national.  Partagé  d'abord  entre  les  administrations  provinciales  (Regierungen)  et 
les  consistoires,  le  gouvernement  des  choses  de  religion  perdit  même  tout  carac- 
tère ecclésiastique  de  1808  à  1815;  les  consistoires  devinrent  alors  une  section 
particulière  de  la  Regierutig  sous  le  litre  de  députation  des  églises  et  des  écoles. 
Émancipés  par  l'ordonnance  du  30  avril  1815,  ils  perdirent  en  1825  la  charge 
de  l'instruction  publique,  et  subsistèrent  uniquement  à  titre  d'autorité  scienti- 
fique et  morale,  toujours  rangés  jusqu'à  certain  point  dans  la  dépendance  d'une 
commission  administrative  des  églises  et  des  écoles.  Celle-ci,  composée  de  laïques 
et  d'ecclésiastiques,  siégeait  près  de  la  Regierung,  dont  le  chef  suprême  (Ober- 
president)  avait  en  même  temps  la  présidence  du  consistoire.  Tel  est  le  régime 
qui  s'est  maintenu  jusqu'en  1835  dans  la  province  du  Rhin  et  de  Westphalie, 
jusqu'en  1845  dans  les  provinces  orientales  :  c'était  la  suppression  plus  ou  moins 
absolue  de  l'église  en  tant  qu'institution  particulière  et  corps  distinct.  Frédéric- 
Guillaume  III  avait  bien  octroyé  des  synodes,  mais  ils  étaient  presque  aussitôt 
tombés  en  désuétude;  Frédéric-Guillaume  IV  les  convoqua  de  nouveau,  et  en 
1844  ce  fut  un  cri  général  pour  qu'on  rendît  à  l'église  une  existence  propre  sans 
laquelle  périssait  le  sentiment  religieux,  écrasé  pour  ainsi  dire  sous  les  rouages  poli- 
tiques. L'ordonnance  du  17  juin  1845  a  transféré  au  consistoire  l'administration 
ecclésiastique  tout  entière.  La  Regierung  n'a  plus  gardé  dans  son  ressort  que  les 
détails  de  police  et  de  matériel;  le  consistoire  a  pris  en  main  la  direction  du  per- 
sonnel ;  il  n'avait  antérieurement  que  la  surveillance  des  études.  Voici  maintenant 
ce  qui  arrive.  Celte  agitation  d'à  présent  qui  se  produit  tout  d'abord  dans  la  com- 
mune, le  premier  élément  solide  de  la  société  spirituelle  aussi  bien  que  de  la 
société  civile,  ce  soulèvement  presque  général  des  consciences  vient  se  heurter 
non  plus  contre  un  corps  à  moitié  laïque  tel  qu'était  la  Regierung,  mais  contre 
une  hiérarchie  sacerdotale  relevant  de  degrés  en  degrés  du  minislère  des  cultes. 
La  rencontre  est  bien  autrement  rude,  pour  peu  que  le  ministère  ait  apporté  dans 
la  formation  des  consistoires  et  le  choix  des  surintendants  cet  esprit  de  parti  dont 
il  se  glorifie  ;  cet  esprit-là  est  en  opposition  naturelle  avec  l'esprit  séculier  de  qui 
procèdent  ces  nouvelles  aspirations  religieuses,  et,  preuve  singulière  du  renverse- 

(l)Pour  l'avenir  de  l'église  évangélique  d'Allemagne,  un  mot  à  ses  protecteurs  et  à  ses 
amis,  par  M.  Ullmanr». 


L  ALLEMAGNE     DU     PRESENT. 


459 


raeru  de  toutes  les  situations,  il  semble  aujourd'hui  que  les  consciences  soient 
plus  gênées  sous  la  tutelle  de  l'église  qu'elles  ne  le  furent  sous  la  tutelle  de  l'état. 
Aussi,  de  même  que  les  consistoires  ont  échappé  à  la  Regierung,  les  fidèles  veu- 
lent se  soustraire  aux  consistoires  en  organisant  les  presbytères  ,  et,  conser- 
vant le  principe  de  la  séparation  de  l'église  et  de  l'état,  ils  sollicitent  comme  une 
garantie  de  plus  la  participation  du  peuple  à  l'église. 

Entretenir  l'activité  de  la  pensée  religieuse  en  lui  ouvrant  une  place  au  sein  de 
la  vie  communale,  l'empêcher  de  se  fractionner  à  l'infini  en  la  reliant  partout 
avec  elle-même,  grâce  à  des  synodes  libres  et  réguliers,  appeler  toujours  à  côté 
du  sacerdoce  l'intervention  sérieuse  de  l'ordre  laïque,  c'est  là  le  problème  que 
poursuivent  les  intelligences  les  plus  distinguées  comme  les  plus  humbles.  Le  roi 
Frédéric-Guillaume  ne  savait  pas  trop  s'il  n'était  point  le  complice  du  magistrat 
de  Berlin  qu'il  réprimandait  pour  avoir  imploré  cette  grande  réforme  ecclésias- 
tique. M.  Bunsen  venait  de  faire  un  livre  qu'il  avait  intitulé  la  Constitution  de 
l'Église  de  l'avenir,  et  ses  espérances  s'y  traduisaient  par  des  projets  encore  plus 
précis  que  ceux  de  M.  Ullmann.  Tout  le  monde  en  est  là  maintenant  sur  la  terre 
allemande,  et,  pendant  qu'on  se  relâche  de  la  sévérité  dogmatique  des  formules 
et  des  confessions,  on  resserre  d'autant  les  liens  moraux  qui  peuvent  remplacer 
les  obligations  littérales  :  on  élargit  le  champ  de  la  doctrine,  pour  s'y  mieux 
entendre  sans  se  gêner  par  les  textes;  on  organise  à  tous  les  degrés  l'association 
religieuse  pour  se  rencontrer  de  plus  près  dans  l'adoration  commune  des  mêmes 
vérités  raisonnables.  Cet  effort  intelligent  me  frappait  encore  plus  en  Prusse 
qu'en  Saxe,  et  j'y  reconnaissais  tout  particulièrement  la  sagesse  berlinoise. 

L'église  même  de  Berlin,  par  l'organe  de  ses  membres  les  plus  relevés,  s'était 
alors  prononcée  dans  ce  sens-là.  Quatre-vingt-six  personnes,  professeurs,  prédica- 
teurs, ou  conseillers  de  consistoire,  quatre-vingt-six  personnes  de  distinction 
avec  deux  évêques  en  tête  (1)  avaient  signé,  le  15  août,  une  déclaration  faite  pour 
réparer  le  mauvais  succès  de  la  déclaration  des  Amis  protestants  ;  ils  dénonçaient 
comme  eux  et  comme  le  magistrat  ce  certain  parti  qui  troublait  la  paix  et  la 
liberté,  ils  demandaient  aussi  une  constitution  ecclésiastique;  enfin  ils  profes- 
saient pour  tout  symbole  celle  opinion  que  le  magistral  allait  répéter  après  eux  : 
«  Jésus-Christ,  le  même  hier,  aujourd'hui  et  dans  l'éternité,  est  le  seul  fondement 
de  notre  béatitude,  et  tout  l'enseignement  religieux  doit  partir  du  Christ  pour 
aboutir  au  Christ  (von  Christus  ans  zu  Christus  hin).  »  La  maxime  était  large, 
et  bien  des  convictions  y  pouvaient  tenir  à  l'aise  :  c'était  justement  ce  que  deman- 
dait la  prudence  pastorale  des  honorables  signataires.  Toute  la  Saxe  répondit  à 
cet  appel  bienveillant,  toutes  les  villes  où  les  Amis  protestants  s'étaient  réunis 
envoyèrent  de  nombreuses  adhésions,  celle  d  Uhlich  la  première;  ils  acceptaient 
de  grand  cœur  la  formule  des  modérés  de  l'église  évangélique,  et  ne  voulaient 
y  rien  changer,  si  ce  n'est  peut-être  qu'ils  eussent  mieux  aimé  dire  simplement  : 
«  Nous  croyons  en  Jésus,  le  sauveur  du  monde.  »  On  n'a  guère  ici  parlé  de  cette 
manifestation;  elle  avait  cependant  produit  plus  d'effet  à  Berlin  que  l'adresse  du 
magistrat,  et  soulevé  plus  de  passions  en  même  temps  qu'elle  prêtait  matière  à 
plus  d'étonnement.  Le  docteur  Eylert,  le  premier  de  tous  les  prélats  dans  la 
hiérarchie  évangélique,  donnait  la  main  au  pasteur  Uhlich,  l'objet  de  tant  d'ana- 
thèmes;  ce  n'était  là  sans  doute  qu'un  compromis,  mais  pour  l'oser,  pour  le  trou- 

(1)  C'est  le  litre  que  prennent  les  surintendants  de  l'église  évangélique  en  Prusse. 


460  l  Allemagne  du  passent. 

ver  naturel,  il  fallait  que  de  part  et  d'autre  on  fut  plus  rapproché  qu'on  ne  le 
croyait  peut-être. 

M.  Hengstenberg  ne  s'y  trompait  pas,  et  maudissant  cette  invasion  du  rationa- 
lisme, qui  s'installait  ainsi  dans  les  premiers  rangs  de  l'église  officielle,  sous  air 
de  conciliation,  il  attaqua  violemment  la  déclaration  du  15  août.  Déjà  M.  Stahl 
avait  publié  contre  ce  nouveau  tiers  parti  qui  se  montrait  ainsi  à  l'improvisle 
deux  lettres  éloquentes  :  —  il  n'admettait  point  de  constitution  ecclésiastique 
sans  la  même  réserve  qu'il  exigeait  pour  une  constitution  politique,  c'est-à-dire 
qu'il  ne  voulait,  ni  dans  l'église,  ni  dans  l'état,  de  peuple  constituant;  il  n'ad- 
mettait pas  davantage  un  autre  symbole  que  celui  d'Augsbourg,  et,  cherchant 
à  lui  donner  un  signe  d'infaillibilité,  il  s'efforçait  en  vain  de  lui  attribuer  la  per- 
pétuité qui  lui  manque;  adversaire  radical  du  protestantisme  qu'il  croyait  pour- 
tant défendre,  il  n'acceptait  plus  l'Écriture  qu'à  litre  d'autorité  absolue;  il  lui 
fallait  une  formule  qui  fût  un  pape ,  comme  l'en  avaient  énergiquement  accusé 
l'évêque  Eylert  et  ses  cosignataires.  —  M.  Hengstenberg,  atteint  dans  sa  per- 
sonne par  la  déclaration,  releva  le  gant  avec  encore  plus  de  vivacité  que  M.  Stahl. 
Il  dénonça  «  ces  mauvais  écoliers  de  Schleiermacher,  qui  mettaient  plus  de  prix 
à  recueillir  dans  l'œuvre  de  leur  maître  le  bois,  le  foin  et  la  paille,  que  l'or  et  les 
pierreries;  »  il  les  combattait  pied  à  pied,  et  fit  mine  de  démolir  par  morceaux 
tout  leur  édifice.  Puis,  rempli  d'une  amertume  singulière,  portant  droit  devant  lui 
le  coup  d'œil  d'un  ennemi  clairvoyant,  il  leur  reprochait  de  vouloir  enlever  l'em- 
pire des  âmes  et  du  monde  aux  vrais  dévots,  à  l'aide  d'une  coalition  immorale. 
«  Le  beau  spectacle,  disait-il,  que  prépare  cette  sagesse  astucieuse!  le  bel  ordre 
avec  lequel  elle  ménage  son  triomphe  !,Ëcoutez-la  parler  et  laissez-la  faire  :  elle 
va  pousser  à  l'extrême  droite  la  Gazette  évangélique,  rejetée  pour  un  si  grand 
écart  en  dehors  de  toute  influence;  à  l'extrême  gauche,  les  rationalistes  de  Wisli- 
cenus!  Au  centre  alors,  avec  l'excellent  Uhlich  d'un  côté,  avec  les  demi-partisans 
de  l'orthodoxie  de  l'autre,  au  centre  resteraient  ces  doux  et  compatissants  élèves 
de  Schleiermacher  pour  conduire  dans  toute  leur  sagesse  une  harmonie  si  nou- 
velle. Alors  aussi  arriverait  sans  doute  le  règne  de  Dieu,  puisque  les  loups  et  les 
brebis,  les  chevreaux  et  les  panthères,  habiteraient  paisiblement  ensemble.  » 
M.  Hengstenberg  ne  consentira  pas  à  cet  accouplement  monstrueux,  tant  qu'il 
gardera  de  la  voix  et  de  la  vigueur  :  il  ne  désespérera  jamais,  et  cependant  on 
découvre  aujourd'hui,  jusqu'au  milieu  de  son  assurance  mystique,  la  trace  visible 
du  découragement  de  l'homme  d'affaires;  c'est  un  mélange  curieux  d'exaltation 
biblique  et  de  sagacité  mondaine.  Je  cite  seulement  ce  passage  original  de  sa 
brochure,  où  les  psaumes  et  VHistoire  de  Dix  ans  se  trouvent  l'un  après  l'autre 
invoqués,  comme  pour  mieux  peindre  l'esprit  de  l'auteur  et  nous  montrer  dans 
une  même  nature  le  politique  ambitieux  à  côté  du  dévol  chagriné,  a  Louis  Blanc 
raconte  que  Casimir  Périer,  épuisé  par  un  long  et  dur  combat,  s'écriait  :  Ah  !  je 
suis  perdu  !  ils  m'ont  tué.  Il  avait  une  bonne  cause,  mais  une  cause  humaine  qu'il 
défendait  avec  des  forces  humaines,  et  la  chair  n'est  pas  d'airain.  La  communauté 
de  Dieu,  attaquée  de  toutes  parts,  a  son  soutien  dans  le  ciel  et  son  témoin  en 
haut.  Mon  pied  a  trébuché,  dit  le  prophète,  mais  ta  grâce,  Seigneur,  est  mon 
appui.  J'avais  bien  de  la  tristesse  dans  mon  cœur,  mais  tes  consolations  ont  réjoui 
mon  âme.  Je  ne  mourrai  pas,  mais  je  vivrai  et  j'annoncerai  les  œuvres  du  Sei- 
gneur. Le  Seigneur  me  châtie,  mais  il  ne  m'abandonnera  point  à  la  mort.  » 

M.  Hengstenberg  se  flatte  assurément;   on  croit,  en  général,  que  la  colère 


L  ALLEMAGNE    »D     PKEafcNT.  461 

divine  ne  l'a  pas  jusqu'à  présent  bien  cruellement  visité;  on  imagine,  en  revanche, 
que  ses  travaux  n'auront  point  l'éternité  qu'il  se  promet.  Depuis  un  an  que  j'ai 
quitté  Berlin,  une  conférence  de  toutes  les  églises  évangéliques,  un  concile  national 
de  l'église  prussienne,  sont  venus,  l'un  après  l'autre,  y  délibérer.  S'il  est  sorti 
quelque  chose  de  ces  assemblées,  trop  bien  triées  pour  n'avoir  pas  été  complai- 
santes, ce  sont  des  preuves  nouvelles  de  cette  tendance  libérale  dont  le  haut 
clergé  de  Berlin  et  de  Potsdam  avait  fourni  un  gage  solennel  par  sa  déclaration 
du  15  août,  c'est  l'envie  très-manifeste  de  s'en  tenir  aux  résolutions  moyennes. 
La  situation  est,  il  est  vrai,  si  complexe,  qu'il  serait  fort  difficile  de  la  trancher 
par  mission  officielle  et  spéciale;  tout  ce  qu'on  peut,  c'est  d'adoucir  les  pentes  où 
coule  dans  son  ampleur  le  flot  populaire,  et  combien  encore  de  heurts  et  de  sou- 
bresauts à  mesure  qu'il  descend  !  Que  d'inconséquences  nécessaires,  d'indispen- 
sables démentis  donnés  par  le  lendemain  à  la  veille  !  Ainsi,  par  exemple,  on 
n'oblige  point  le  candidat  au  sacerdoce  à  jurer  qu'il  enseignera  les  symboles  et 
les  prendra  pour  base  de  sa  doctrine;  on  le  fait  prêtre  d'un  culte  qu'on  ne 
détermine  pas.  Ainsi,  d'autre  part,  on  dit  au  nom  du  roi  et  le  roi  lui-même  pro- 
fesse que  la  résurrection  de  l'église  doit  partir  de  la  commune,  et,  quand  les 
communes  adressent  leurs  vœux  au  synode,  le  roi  se  fâche  et  gourmande.  En 
toutes  choses  il  est  besoin  du  temps  pour  que  la  pensée  s'assoie,  et,  si  solide 
qu'on  la  suppose,  elle  n'est  rien  sans  lui.  C'est  faiblesse  peut-être,  mais  c'est 
sagesse  et  vérité  de  répondre  comme  faisait  un  membre  du  synode  à  ceux  qui  lui 
reprochaient  de  déserter  la  confession  d'Augsbourg  :  «  Rassurez-vous,  nous 
attendrons  encore  avant  de  vous  donner  une  confession  de  Berlin.  »  Il  y  avait 
déjà  des  siècles  que  la  vieille  mythologie  comptait  parmi  les  fables,  quand  on 
rédigea  le  symbole  de  Nicée. 

Du  milieu  de  ces  contradictions,  du  fond  de  ces  trop  visibles  embarras  appa^ 
rattra-l-il  maintenant  quelque  expédient  nouveau  qui  doive  tout  concilier,  les 
idées  et  les  personnes?  ou  bien  quelque  main  vigoureuse  ramènera-t-elle  décidé- 
ment en  arrière  les  intelligences  qui  se  pressent  en  foule  vers  ces  portes  étroites 
par  où  s'ouvre  l'avenir?  ou  bien  enfin  ces  intelligences  suivront-elles  leur  voie  jus- 
qu'au bout,  et  celte  voie  est-elle  assez  large  pour  les  contenir,  assez  solide  pour 
les  porter,  et  pour  les  nourrir  assez  féconde? 

Je  ne  me  fie  point  à  la  durée  des  moyens  termes  ;  je  ne  m'effraie  pas  de  la  puis- 
sance des  réactions  ;  mais  surtout  je  ne  crois  point  que  la  force  dépensée  par  l'es- 
prit humain  depuis  un  siècle  soit  une  force  perdue,  et  qu'il  ait  marché  si  long- 
temps sur  un  même  sentier  pour  trouver  au  bout  un  abîme.  Il  y  a  dans  la  vie 
sociale  un  éternel  progrès  qui  répand  et  vulgarise  les  idées  salutaires  ;  ce  ne  sont 
pas  nécessairement  les  individus  qui  se  font  plus  grands  ou  meilleurs,  ce  sont  les 
idées  qui  descendent  en  quelque  sorte  de  leur  piédestal  et  se  rendent  accessibles. 
Il  a  fallu  l'immortel  génie  de  Descaries  pour  découvrir  les  usages  de  l'algèbre, 
il  suffit  aujourd'hui  d'un  écolier  pour  les  savoir.  De  même  aussi  les  âmes  héroï- 
ques sont  de  tous  les  temps  ;  mais  la  plus  belle  récompense  qu'elles  aient  chacune 
dans  le  leur,  c'est  de  mettre  en  circulation  l'exemple  des  vertus^  où  elles  ont 
excellé,  de  manière  à  les  insinuer,  comme  par  nature,  dans  la  constitution  morale 
des  générations  qui  leur  succèdent.  Telle  règle  pratique  dont  l'origine  fut  un 
effort  sublime  n'est  aujourd'hui  qu'une  habitude  légale.  C'est  ainsi  qu'il  peut 
arriver  qu'il  y  ait  en  somme  plus  de  justice  ou  de  charité  dans  un  âge  que  dans 


462  l'Allemagne  du  présent. 

l'autre,  sans  que  les  cœurs  soient  en  eux-mêmes  plus  parfaits.  La  personne 
humaine  ne  change  guère;  par  son  caractère  intime,  par  tout  ce  qu'il  a  chez  lui 
de  propre  et  de  spontané,  l'homme  d'à  présent  ressemble  beaucoup  à  l'homme 
des  anciens  jours;  il  n'est  plus  riche  que  de  celte  richesse  qu'il  puise  au  domaine 
commun.  Cet  accroissement  perpétuel  du  domaine  commun  de  l'espèce,  cet  exhaus- 
sement continu  du  niveau  général,  voilà  l'œuvre  de  la  société  :  autrement  à  quoi 
servirait-elle?  les  forts  seront  toujours  les  torts;  ce  sont  les  faibles  qui  ont  in- 
venté le  pouvoir. 

Cela  s'applique  très-particulièrement  aux  idées  religieuses,  et  c'est  de  la  sorte 
que  je  comprends  les  vicissitudes  successives  des  cultes.  Nous  ne  naissons  pas  de 
plus  habiles  théologiens,  des  métaphysiciens  plus  profonds  que  nos  pères;  le  vrai 
progrès  d'une  époque  sur  l'autre,  ce  n'est  pas  de  faire  que  Bossuet  soit  plus 
élevé  que  saint  Thomas,  parce  qu'il  vient  après  lui,  et  je  ne  vois  pas  pourquoi  la 
tête  d'Aristote  serait  moins  grande  que  celle  de  Kant  ;  mais  ce  que  je  vois  très- 
bien,  c'est  que  les  pures  notions  qui  restaient  jadis  l'attribut  exclusif  des  plus 
sages  tombent  désormais  en  la  puissance  des  plus  humbles  :  le  pâtre,  l'ouvrier,  le 
marchand,  ne  raisonnent,  à  coup  sûr,  ni  comme  Kant  ni  comme  Bossuet  ;  ni  leur 
cœur  ni  leur  cerveau  ne  se  consument  en  efforts  plus  pénibles  qu'autrefois  :  seu- 
lement leur  nourriture  spirituelle  est  plus  saine  sans  qu'elle  leur  coûte  davantage. 
C'a  été  le  résultat  de  ces  prodigieux  mouvements  de  la  pensée,  si  laborieusement 
accomplis  pour  se  renouveler  encore,  c'a  été  leur  prix  le  plus  noble  d'élargir  tous 
les  horizons,  d'ouvrir  plus  librement  à  tous  les  regards  l'étendue  de  la  patrie 
religieuse  en  même  temps  que  celle  de  la  patrie  politique.  L'âge  où  les  différences 
extérieures  et  dogmatiques  des  cultes  n'empêchent  pas  de  saisir  le  fonds  commun 
des  vérités  et  des  préceptes,  je  l'aime  mieux  que  l'âge  où  le  Turc  est  infâme,  le 
Juif  et  l'hérétique  brûlés.  On  a  beau  dire  qu'on  brûlait  par  politique  et  non  par 
dévotion  :  il  y  a  quelque  chose  de  plus  frappant  que  l'interprétation  des  faits,  ce 
sont  les  faits  eux-mêmes  ;  comme  aussi  fort  inutilement  on  ressuscitera  les  pèleri- 
nages, et  l'on  retrouvera  les  saintes  robes,  et  l'on  voudra  provoquer  des  idolâ- 
tries. L'âge  où  l'idée  de  l'Être  suprême  se  manifeste  dans  les  esprits  sous  une  forme 
toujours  plus  abstraite,  où  sa  personnalité  sensible  s'efface  de  plus  en  plus  des 
imaginations  pour  n'y  laisser  d'autre  impression  que  celle  d'une  immatérielle 
volonté,  cet  âge  sévère,  je  l'aime  mieux  que  l'âge  puéril  qui  crée  son  dieu  à  sa 
ressemblance  et  le  couvre  d'oripeaux. 

Il  est  un  péril  sans  doute  dans  ce  vaste  embrassement  de  la  pensée  moderne, 
c'est  que,  voulant  trop  étreindre,  elle  ne  saisisse  et  ne  serre  plus  rien  ;  il  est  un 
inconvénient  à  celte  universelle  tolérance,  c'est  que  l'on  chérisse  moins  ses  pro- 
pres convictions  à  mesure  que  l'on  respecte  davantage  celles  des  autres.  Tel  est 
le  premier  écueil  que  le  siècle  ait  rencontré  sur  cette  mer  nouvelle  où  il  s'engage; 
un  écrivain  de  génie  l'a  signalé  par  son  nom  ;  il  s'appelle  l'indifférence  en  matière 
religieuse.  Heureusement  que  l'esprit  humain  ne  va  nulle  part  en  ligne  droite; 
il  procède,  pour  ainsi  dire,  et  monte  par  spirales;  il  semble  souvent  revenir  sur 
ses  pas,  et  l'on  ne  s'aperçoit  point  qu'à  celle  apparente  retraite  il  gagne  un  étage 
de  plus.  Luther  a  écrit  avec  la  trivialité  pittoresque  de  son  langage  :  «  L'esprit 
humain  est  comme  un  paysan  ivre  à  cheval  ;  quand  on  le  relève  d'un  côté,  il 
retombe  de  l'autre.  »  Nous  sommes  donc  retombés.  En  tout  pays  et  venant  de 
toutes  bouches,  le  même  cri  s'est  fait  entendre  :  Seigneur,  nous  périssons!  Beau- 
coup ont  supposé  que  la  vie  religieuse  allait  s'éteindre  parce  qu'elle  se  métamor- 


l'allemagnz:   du    présent.  465 

phosait,  et  si  complète  fut  leur  dé6ance  de  l'avenir,  qu'ils  entreprirent  pour  l'ar- 
rêter en  chemin  cette  œuvre  impossible  de  copier  le  passé.  Les  uns  étaient  des 
cœurs  courageux  avec  des  intelligences  étroites;  les  autres,  et  le  plus  grand 
nombre,  des  timides;  d'autres  enfin,  elles  plus  bruyants,  les  plus  actifs,  les  plus 
radicaux,  c'étaient  des  habiles.  Ainsi  s'est  produit  en  Europe  ce  qu'on  est  con- 
venu de  nommer  la  réaction  religieuse.  Puséisles  d'Oxford,  puritains  d'Ecosse, 
piélisles  allemands,  ullramonlains  de  France,  opiniâtres  gardiens  du  vieux  rab- 
binisme,  tous  ont  évoqué  la  tradition  et  l'autorité,  soit  en  haine,  soit  par  peur 
de  celte  liberté  qu'ils  jugent  sans  but  parce  qu'elle  sera  sans  fin.  Patience,  car 
ils  la  servent. 

Qu'un  fleuve  s'épanche  en  large  nappe  dans  un  lit  régulier,  vous  croiriez  son 
cours  endormi,  tant  il  est  silencieux  et  puissant;  qu'une  roche  brute  se  détache 
de  la  rive  et  vienne  tomber  en  travers  des  eaux,  celles-ci  s'indignent,  écumentet 
bondissent,  minent  l'obstacle  ou  le  renversent  et  ne  reprennent  que  plus  loin 
leur  majestueuse  tranquillité.  C'est  là  l'image  naturelle  de  ia  réaction  religieuse 
et  de  ses  effets.  Tout  le  tumulte  qu'elle  a  suscité  n'esl  pas  une  improvisation  fac- 
tice, une  exubérance  inutile;  ce  n'est  pas,  comme  on  voudrait  bien  le  dire,  le 
mauvais  sang  de  la  pensée  qui  s'en  va.  Le  siècle  suivait  sa  route  ;  on  la  lui  barre, 
il  se  soulève.  Laissez  faire,  il  se  retrouvera  bientôt  rassis  avec  une  nouvelle 
conscience  de  lui-même.  Le  sentiment  religieux,  trop  flottant  sur  une  pente  trop 
spacieuse,  ne  se  prenait  point  assez  à  la  vie  réelle  ;  il  manquait  de  caractère  parce 
que  la  contradiction  lui  manquait,  peut-être  aussi  d'enthousiasme  parce  que 
l'enthousiasme  ne  naît  qu'avec  la  lutte.  La  lutte  est  arrivée.  Il  s'estimait  sage,  on 
lui  a  déclaré  qu'il  était  impie  et  athée;  il  avait  tiré  de  la  simple  raison  des  motifs 
suffisants  de  paix  et  de  joie,  on  a  voulu  lui  montrer  qu'il  n'y  avait  la  que  trouble 
et  misère.  A-t-on  réussi?  a-t-on  redressé  les  vieux  autels  pour  les  avoir  plâtrés? 
Non,  mais  on  a  seulement  précipité  l'inauguration  des  nouveaux.  L'Allemagne 
s'est  mise  en  avant  la  première  ;  à  ses  risques  et  périls,  avec  les  entraînements, 
avec  les  naïvetés  de  toute  force  qui  ne  se  connaissait  pas  et  qui  s'essaie,  elle  a 
proclamé  le  droit  imprescriptible  des  convictions  raisonnables;  elle  a  répondu 
aux  dogmatiques  impérieux  de  l'école  positive  non  plus  par  la  critique,  mais  par 
l'affirmation.  La  foi,  l'adhésion  par  amour  n'est  pas  le  privilège  exclusif  des  en- 
seignements mystiques,  c'est  le  couronnement  des  grandes  œuvres  sincères. 

Je  me  souviens  encore  de  l'émotion  que  j'éprouvai  en  lisant  dans  une  gazette 
de  village  le  récit  d'une  assemblée  des  Amis  protestants  tenue  sous  la  présidence 
d'Uhlich  à  Eisleben,  la  patrie  de  Luther.  Voici  cette  charmante  description  toute 
pleine  d'une  poésie  qui  s'ignore  :  «  Nous  sortîmes  de  la  ville  avant  midi  ;  nous 
étions  au  moins  six  cents.  Il  fallut  rester  en  plein  air;  le  beau  temps  nous  favo- 
risait; quelle  meilleure  place  les  amis  auraient-ils  pu  choisir  pour  y  converser? 
Ils  aspirent  à  la  lumière,  comme  on  le  dit  d'eux  par  une  moquerie  dont  ils  ne  se 
fâchent  point,  et  le  malin  leur  versait  sa  lumière  si  douce.  Ils  tiennent  le  monde 
entier  pour  l'école  de  tout  esprit  qui  pense,  et  le  large  aspect  du  monde  s'ouvrait 
librement  devant  eux.  Ils  suivent  cette  impulsion  frémissante  de  leur  temps  vers 
la  connaissance  et  le  progrès,  et  partout  à  leurs  côtés  frémissait  la  nature  pous- 
sant et  développaut  le  germe  des  choses  pendant  qu'un  vent  rapide  baignait  leur 
front  de  ses  vives  haleines.  Nous  restâmes  donc  là  sur  la  terrasse.  Le  feuillage 
alors  récent  des  chênes  nous  faisait  un  toit  magnifique,  au-dessus  encore  le  ciel 
bleu,  à  nos  pieds  la  ville  d'Eisleben,  puis  au  delà  le  regard  s'étendait  sur  Tira- 


461  L  ALLEMAGNE    liU     i-AÉSENÏ  ■ 

mensité  des  plaines  et  des  montagnes.  Enfin  arriva  le  pieux  orateur.  Sa  première 
parole,  et  vis-à-vis  de  ce  ravissant  spectacle  pouvait-il  en  trouver  une  autre?  sa 
première  parole  fut  celle-ci  :  «  Pénétrés  comme  nous  le  sommes  de  la  présence  du 
»  Père  éternel  que  tous  nous  sentons,  ne  voulons-nous  pas  soulager  notre  âme 
»  avec  des  chants?  »  Et  l'on  chanta  :  <c  0  Créateur,  lorsque  je  contemple  à  genoux 
»  ta  puissance,  la  sagesse  de  tes  voies,  ton  amour  qui  veille  sur  tout,  je  ne  sais 
»  plus,  dans  mon  admiration,  comment  m'élever  jusqu'à  toi  !  mon  Dieu,  mon 
»  Seigneur  et  mon  père  !  »  Cette  noble  et  grave  exaltation  vaut-elle  donc  moins 
que  la  crédulité  des  pèlerins  de  Trêves?  De  quel  côté  la  piété  féconde?  de 
quel  côté  la  grandeur?  Où  sent-on  le  mieux  l'approche  divine,  le  souffle  d'en 
haut? 

Or,  qui  ne  se  rappellerait  ici  la  foi  de  Jean-Jacques?  N'est-ce  pas  cette  simple 
et  forte  éloquence  du  vicaire  savoyard,  et,  par  une  heureuse  rencontre,  n'est-ce 
pas  le  début  même  de  son  discours,  mis  pour  ainsi  dire  en  action  ?  n'est-ce  pas 
toujours  la  magnificence  de  la  nature  qui  sert  de  texte  à  ces  religieux  entretiens? 
Il  n'y  a  qu'une  différence,  et  je  la  note  pour  résumer  ma  pensée,  comme  elle 
résume  tout  ce  progrès  auquel  je  crois.  —  Le  pauvre  vicaire  n'avait  qu'un  audi- 
teur, encore  était-il  de  rencontre,  et  lui-même  n'eût  point  ainsi  prêché  devant  ses 
ouailles;  le  pasteur  Uhlich  haranguait  sur  ce  ton-là  tous  ses  paroissiens,  et  la 
profession  de  foi  leur  plaisait  en  sermon. 

Alexandre  Thomas. 


LA 


BELGIQUE  EN  1846. 


SITUATION  POLITIQUE.  —  SITUATION  COMMERCIALE. 


La  Belgique  fait  chaque  jour  un  pas  de  plus  dans  cette  voie  d'anomalies  poli- 
tiques où  déjà  nous  l'avons  suivie  (1).  Un  coup  d'état  ou  l'équivalent,  issu, 
contradiction  étrange,  d'un  respect  exagéré  des  garanties  constitutionnelles  ;  l'ini- 
tiative royale  engagée,  compromise  par  le  fait  même  de  son  abstention  ;  un  parti 
qui  doit  à  son  discrédit  seul,  à  l'excès  de  son  impopularité,  l'honneur  d'occuper 
sans  partage  le  pouvoir,  telle  est  la  bizarre  énigme  qu'a  posée,  il  y  a  quelques 
mois,  l'avènement  du  ministère  de  Theux.  Cette  série  de  complications  imprévues 
ne  se  limite  pas  à  la  question  intérieure  :  la  question  extérieure  en  présente 
d'autres  qui,  pour  remonter  à  une  date  plus  ancienne,  ne  se  rattachent  pas  moins 
aux  premières,  dont  elles  menacent  d'entraver  le  dénoûment.  Les  principes  de 
liberté  commeiciale  découlant  naturellement  et  sans  effort  d'un  système  d'isole- 
ment douanier,  appliqués  en  détail  par  ce  même-parti  catholique  qui  les  repous- 
sait dans  leur  ensemble;  l'union  douanière  avec  la  France  se  transformant  en 
conséquence  théorique  de  deux  traités  qui  semblaient  river  la  Belgique  au  Zoll- 
verein  et  aux  Pays-Bas,  et  près  de  devenir  le  dernier  mot  d'un  ministère  qui  eût 
personnifié  naguère  les  préjugés  anti-français;  les  libéraux  enfin,  refoulés  de  fait, 
par  l'exagération  même  de  leurs  doctrines  de  liberté  commerciale,  vers  l'arène 
protectionniste,  que  leurs  adversaires  viennent  d'abandonner,  et,  au  bout  de  ces 

(1)  Voyez  la  Revue  du  30  septembre  1845. 

TOME  IV.  31 


466  LA    BELGIQUE    EN     1846. 

surprises  ,  un  déplacement  possible  d'opinions  qui  ferait  du  ministère  de  Theux, 
cette  faute  suprême  des  catholiques,  l'instrument  de  leur  salut  :  voilà  autant 
d'éléments  nouveaux  du  problème  que  sont  appelées  à  résoudre  les  élections  de 
1847.  De  là  deux  points  de  vue  distincts  et  cependant  inséparables  :  je  les  embras- 
serai tous  deux.  Intéressante  par  son  originalité  seule,  cette  situation  a  d'autres 
titres  à  l'attention  de  notre  pays.  Pour  la  France  et  pour  l'Europe,  la  Belgique  est 
plus  qu'un  petit  royaume  de  quatre  millions  d'habitants  :  la  Belgique  est  l'élément 
forcé  de  bien  des  solutions  commerciales  déjà  entrevues,  le  point  commun  où  le 
système  douanier  du  nord  et  le  système  douanier  du  midi  viendront  tôt  ou  tard 
se  briser  ou  s'unir. 


I. 


On  avait  pu  apprécier,  dès  la  retraite  de  M.  Nolhomb,  les  causes  et  les  indices 
certains  de  la  réaction  qui  s'opère  depuis  cinq  ans  en  Belgique.  Protégés  par  un 
système  électoral  qui  n'autorise,  sauf  le  cas  de  dissolution,  le  renouvellement  des 
chambres  que  par  moitiés,  et  à  intervalles  de  deux  ans  pour  les  représentants,  de 
quatre  ans  pour  les  sénateurs,  les  catholiques  possèdent  encore  la  majorité  parle- 
mentaire, quoiqu'ils  soient  en  minorité  évidente,  avouée,  dans  les  collèges  élec- 
toraux. Les  élections  de  1845  pour  le  renouvellement  de  la  première  moitié  de 
la  chambre  des  représentants,  et  précédemment  les  élections  provinciales  de  1844 
faites  par  la  même  catégorie  de  votants  qui  nommera,  en  1847,  la  seconde  moitié 
de  cette  chambre  et  la  première  moitié  du  sénat,  ont  réduit,  dans  le  domaine  de 
la  politique  intérieure,  à  une  simple  question  de  temps  l'avènement  définitif  des 
libéraux.  C'est  cependant  en  face  de  cette  insurrection  spontanée,  presque  una- 
nime, du  pays  électoral  contre  la  prépondérance  du  clergé  qu'a  surgi  pour  la 
première  fois  un  ministère  exclusivement  clérical ,  en  d'autres  termes,  une  com- 
binaison telle  que  les  catholiques,  au  faîte  de  leur  popularité  et  de  leur  puissance, 
n'avaient  jamais  osé  l'imposer  au  roi.  Une  pareille  solution  n'est  pas,  du  reste, 
survenue  d'emblée  :  le  roi,  avant  d'y  recourir,  a  tour  à  tour  essayé  d'une  combi- 
naison mixte  et  d'une  combinaison  libérale;  mais  cette  double  tentative,  dirigée 
par  des  scrupules  inopportuns,  n'a  servi  qu'à  remire  plus  évidentes  la  déconsidé- 
ration des  catholiques  et  les  impolitiques  préférences  de  la  couronne  pour  un 
parti  que  repousse  le  sentiment  national.  Pour  bien  faire  apprécier  le  caractère  et 
les  résultats  probables  de  la  nouvelle  situation,  je  dois  remonter  aux  circonstances 
qui  ont  amené  la  retraite  de  MM.  Van  de  Weyer  et  d'Hoffschmidt ,  dont  la  courte 
apparition  n'a  pas  laissé  d'ailleurs  d'autres  souvenirs. 

C'est  tout  un  nouveau  chapitre  à  l'histoire  des  grands  effets  par  les  petites 
causes.  Le  principal  du  collège  communal  de  Tournay  ayant  déplu  aux  jésuites, 
et  par  contre-coup  à  l'évèque,  le  bourgmestre  et  les  éehevins  de  la  ville,  qui  sont 
à  la  dévotion  du  clergé,  conclurent,  il  y  a  près  d'un  an,  une  convention  qui  livrait 
à  l'évèque,  et  par  contre-coup  aux  jésuites  ,  le  droit  de  pourvoir  à  la  direction  de 
cet  établissement.  A  l'instigation  de  l'ancien  ambassadeur  de  Belgique  en  France, 
le  comte  Le  Hou,  qui  a  réussi  à  se  faire  un  piédestal  politique  du  modeste  fau- 
teuil où  les  circonstances  l'ont  relégué,  le  conseil  communal  protesta.  A  son  tour, 
l'opposition  de  la  chambre  des  représentants  s'empara  avidement  de  l'afl'aire  et 


LA    BELGIQUE    EN     1846.  Î67 

arracha  à  M.  Van  de  Weyer,  l'an  des  membres  libéraux  dn  cabinet,  fa  promesse 
d'un  projet  de  loi  tendant  à  résoudre  définitivement  le  point  dél>aitu. 

Pour  tout  homme  de  bonne  loi,  cette  solution  était  déjà  écrite  d;ins  l'article  81 
de  la  loi  communale,  ijtri  classe  les  professeurs  et  instituteurs  attachés  aux  éta- 
blissements communaux  d'instruction  publique  dans  la  catégorie  des  employés 
dont  la  nomination  appartient  aux  conseils.  Le  même  article  autorise,  implicite- 
ment il  est  vrai,  les  conseils  communaux  à  abandonner  ces  nominations  au  col- 
lège des  bourgmestres  et  échevins  ;  mais  le  soin  qu'a  pris  le  législateur  de  spé- 
cifier ce  cas  de  délégation  prouve  assez  qu'il  est  unique,  et  que  les  bourgmestres 
el  échevins  ne  peuvent  pas  transmettre,  par  une  seconde  délégation,  à  un  tiers 
les  droits  qu'ils  ont  reçus  des  conseils  communaux.  L'interprétation  contraire 
bouleverserait  toute  l'économie  de  la  loi,  car  les  bourgmestres  el  échevins  n'exer- 
cent, après  tout,  le  droit  de  nomination  qui  leur  est  délégué  que  sous  la  surveil- 
lance du  pouvoir  déléguant,  du  conseil,  surveillance  impossible  à  l'égard  de 
l'autorité  épiscopale.  La  convention  de  Tournay  n'était  d;>ne  qu'un  prétexte.  En 
supposant  qu'une  pareille  convention  se  reproduisît  ailleurs,  les  libéraux,  mie 
fois  maîtres  de  la  situation  ,  étaient  toujours  sûrs  de  trouver  dans  la  législation 
actuelle  le  moyen  de  réprimer  ces  écarts.  Une  loi  nouvelle,  présentée  sous  les 
auspices  d'une  majorité  évidemment  hostile  à  l'enseignement  laïque,  ne  pouvait 
aboutir  au  contraire  qu'à  aggraver  le  mal,  à  légaliser  l'abus.  L'opposition  ne 
l'ignorait  pas  :  ce  qu'elle  voulait  en  réalité,  c'est  une  discussion  politique  dont 
le  bruit  pût  réveiller  les  passions  libérales,  à  moitié  engourdies  par  une  trêve  de 
six  mois,  et  qu'il  importait  de  tenir  en  haleine  jusqu'aux  élections  de  1847. 
L'opposition  visait  surtout  à  compromettre  les  deux  ministres,  MM.  Van  de  Weyer 
et  d'Hoffschmidl,  dont  les  antécédents  libéraux  servaient  de  chaperon  aux  catho- 
liques. La  question  de  l'enseignement,  dont  l'intolérance  avide  du  clergé  a  fait 
en  quelque  sorte  la  pierre  de  touche  des  deux  opinions,  atteignait  mieux  que  toute 
autre  ce  double  but.  Sur  le  terrain  de  l'enseignement  s'e?l  obérée,  ne  l'oublions 
pas,  cette  formidable  coalition  de  1841,  qui,  combinant  avec  les  garanties,  l'au- 
torité morale  inhérentes  au  libéralisme  modéré,  l'ascendant  révolutionnaire,  les 
moyens  de  propagande  el  de  police  que  l'esprit  d'association  avait  mis  aux  mains 
des  radicaux,  a  pu  bouleverser  en  trois  ans  toutes  les  traditions  électorales  du 
pays.  Sur  ce  terrain  a  succombé  M.  Nothomb,  si  habile  pourtant  à  couvrir  d'un 
vernis  de  libéralisme  les  mesures  réactionnaires  que  lui  imposait,  la  majorité. 
Comme  M.  Nolhomb,  MM.  Van  de  Weyer  et  d'Hoffschmidl  allaient  se  trouver  ré- 
duits à  découvrir  leurs  collègues  catholiques  en  se  séparant  d'eux,  ou,  ce  qui 
reviendrait  au  même,  à  perdre  le  droit  de  les  abriter  en  pactisant  ouverlcmenl 
avec  eux.  L'une  et  l'autre  éventualité  donnaient  aux  meneurs  libéraux  une  entière 
liberté  d'attaque  et  un  moyen  sûr  de  rallier  les  éléments  encore  mal  disciplinés 
de  la  coalition  de  1841.  Hâtons-nous  de  dire  que  M.  Van  de  Weyer  n'a  pas  songé 
un  seul  instant  à  renouveler  le  jeu  périlleux  de  M.  ."-"othomb.  Le  projet  élaboré 
par  lui  se  réduisait  à  poser  ou  plutôt  à  constater  ce  principe  :  <c  que  les  communes 
ne  peuvent  déléguer  à  un  tiers  l'autorité  que  les  lois  leur  confèrent  sur  leurs  éta- 
blissements d'instruction  moyenne,  et  que  toute  transaction  contraire  est  nulle.  » 
Écrit  sous  la  dictée  des  libéraux,  ce  projet  n'eût  pas  tranché  autrement  la 
question. 

Il  s'offrait  aux  catholiques  un  moyen  facile  de  dérouler  les  calculs  des  meneurs 
libéraux  :  c'était  d'adhérer  purement  et  simplement  au  projet.  La  coalition  loin- 


408  LA    BELGIQUE    EN    1846. 

bait  dès  lors  dans  son  propre  piège.  Cette  irritante  question  de  l'enseignement, 
soulevée  dans  l'unique  pensée  de  mettre  en  évidence  les  prétentions  outrées  des 
catholiques,  n'aboutissait  qu'à  faire  ressortir  leur  modération,  et  rien  n'épuise  et 
ne  déconsidère  un  parti,  une  coalition  surtout,  comme  de  frapper  à  vide  ;  mais  les 
libéraux  n'avaient  pas  trop  présumé  de  la  maladroite  obstination  de  leurs  adver- 
saires. Accepté  par  M.  d'Hoffschniidt ,  le  projet  de  M.  Van  de  Weyer  fut  repoussé 
par  tous  les  membres  catholiques  du  cabinet,  qui,  à  la  suite  de  quelques  scènes 
assez  vives,  remit  ses  démissions  au  roi. 

Ici  se  présentaient  trois  solutions  contraires,  dont  chacune  répondait  à  une  des 
nécessités  de  la  situation.  Un  ministère  exclusivement  catholique  avait  dans  les 
chambres  une  majorité  tonte  faite.  Le  vœu  manifeste  des  collèges  électoraux  assu- 
rait une  majorité  plus  forte  encore  à  la  combinaison  opposée;  seulement  ce  choix 
impliquait  la  dissolution  des  chambres.  Un  ministère  mixte  enfin,  s'il  ne  satis- 
faisait aux  droits  ni  de  l'un  ni  de  l'autre  parti,  avait  l'avantage  de  n'en  froisser 
ouvertement  aucun  et  d'épargner  au  roi  la  lâcheuse  alternative  de  jeter  un  défi 
au  pays  par  des  choix  exclusivement  hostiles  à  l'opinion,  ou  de  se  constituer  chef 
d'opposition  en  donnant  le  coup  de  grâce  à  une  majorité,  peu  digne  d'égards  si 
l'on  veut,  mais  qui,  après  tout,  avait  pour  elle  le  droit  de  priorité,  l'autorité  d'une 
position  prise  et  légalement  prise.  En  un  mot,  le  roi,  le  parlement,  le  pays,  avaient 
trois  intérêts  distincts  dans  la  question. 

Le  roi,  naturellement,  songea  tout  d'abord  au  sien,  et  M.  Van  de  Weyer  reçut 
mission  de  composer  un  ministère  mi-parti  de  catholiques  et  de  libéraux  modérés  ; 
mais,  soit  vertige,  soit  que,  désespérant  de  désarmer  l'opinion  par  des  concessions 
tardives,  il  voulut  épuiser  dans  un  dernier  effort  les  ressources  que  sa  majorité 
moribonde  lui  offrait,  le  parti  catholique  avait  donné  le  mot  à  tous  ses  adhérents  : 
aucun  n'accepta  le  projet  de  M.  Van  de  Weyer,  qui  résigna  ses  pouvoirs.  L'ajour- 
nement du  projet  eût  pu  seul  replacer  les  partis  dans  ces  conditions  d'immobilité 
auxquelles  un  ministère  mixte  était  possible  encore,  et  M.  de  Mérode,  dont  les 
excentricités  oratoires  n'excluent  pas  certain  bon  sens,  en  lit  la  proposition  dans 
les  journaux.  Il  ne  s'agissait  plus  que  de  trouver  dans  ce  groupe  de  libéraux 
déclassés  où  la  politique  mixte  avait  déjà  recruté  quatre  ministres,  MM.  Nothomb, 
Goblet,  Van  de  Weyer  et  d'Hoffschmidt ,  et  où  se  tenaient  encore,  à  distances 
diverses,  MM.  de  Brouckère,  Liedts,  Dumon,  Osy,  Dollez,  un  homme  qui  voulût 
prêter  la  main  à  ce  faux  fuyant.  Là  précisément  était  la  difficulté,  l'impossibilité. 
L'approbation  donnée  par  les  catholiques  à  la  convention  de  Tournay,  leur  achar- 
nement a  la  maintenir,  décelaient  chez  eux  le  parti  pris  formel  de  fausser  par 
voie  administrative  les  dernières  garanties  de  l'enseignement  laïque  :  accepter 
l'ajournement,  c'était  accepter  sciemment  la  complicité  indirecte  de  cette  auda- 
cieuse agression.  Or,  M.  Nothomb,  à  une  époque  où  le  parti  clérical  mettait  encore 
les  formes  légales  de  son  côté,  avait  fait  une  trop  fâcheuse  expérience  de  ce  système 
d'effacement  personnel  ,  qui  consiste  à  tolérer  le  fait  en  réservant  le  principe, 
pour  qu'un  seul  libéral  voulût  la  tenter  après  lui  et  so'us  des  auspices  plus  com- 
promettants. MM.  de  Brouckère  et  Bumon  ,  sollicités  de  venir  en  aide  à  la  cou- 
ronne, subordonnèrent  leur  acceptation  au  programme  même  de  M.  Van  de  Weyer. 
M.  Liedts,  que  le  vote  presque  unanime  des  deux  partis  appelle  chaque  année  à 
la  présidence  de  la  chambre  des  représentants,  refusait,  six  mois  auparavant,  le 
portefeuille,  pour  conserver  sa  position  parlementaire,  et  l'Achille  de  la  neu- 
tralité avait  moins  de  raisons  que  jamais  de  sortir  de  sa  tente.  MM.  Osy  et  Bolle/. 


LA    BELGIQUE    EN    1846.  469 

enfin,  qui,  à  défaut  d'influence  personnelle,  se  seraient  désignés  au  choix  du  roi 
par  un  passé  à  peu  près  libre  de  compromis,  déblatéraient  ouvertement  contre 
les  ménagements  observés  à  l'égard  des  catholiques.  Des  cinq  membres  qui  com- 
posaient naguère  la  réserve  mixte,  quatre  se  trouvaient  refoulés  par  les  exigences 
de  l'épiscopat  aux  premiers  rangs  de  la  coalition. 

Il  fallait  donc  choisir  entre  deux  combinaisons  exclusives.  Préférence  pour 
préférence,  le  bon  sens,  l'intérêt  de  sa  propre  dignité,  parfaitement  d'accord  ici 
avec  l'intérêt  de  sa  popularité,  ordonnaient  au  roi  de  sacrifier  un  parti  dont  l'en- 
têtement l'avait  placé  dans  celte  alternative  d'option.  Léopold  sembla  le  com- 
prendre :  il  chargea  le  chef  de  la  coalition  libérale,  M.  Rogier,  de  constituer  un 
cabinet;  mais  le  fantôme  de  la  dissolution  se  dressait  toujours  là,  menaçant, 
devant  les  incertitudes  royales,  et  Léopold  crut  le  conjurer  en  imposant  à  M.  Rogier 
la  condition  expresse  d'exclure  du  nouveau  cabinet  l'élément  ultra-libéral.  A  son 
point  de  vue,  le  roi  calculait  juste  :  un  cabinet  de  libéraux  modérés,  de  doctri- 
naires, c'est  le  mot  reçu ,  n'impliquait  pas  nécessairement  la  dissolution.  Dans 
la  chambre  des  représentants  d'abord,  les  deux  partis  se  balancent;  une  minorité 
flottante,  aujourd'hui  évaluée  à  dix  membres  prêts  à  voter,  les  yeux  fermés,  pour 
tous  les  ministères,  quels  qu'ils  soient,  y  détermine  seule  depuis  longtemps  la 
majorité.  De  ce  côté  donc  aucun  obstacle  sérieux  pour  M.  Rogier.  Quant  à  la  ma- 
jorité immense  qui,  depuis  1841,  soutient  les  catholiques  dans  le  sénat,  il  ne 
fallait  pas  s'en  effrayer  davantage.  Cette  majorité,  jadis  le  plus  ferme  appui  du 
groupe  doctrinaire  dans  la  lutte  qu'il  a  soutenue  dix  ans  contre  le  radicalisme 
ultra-libéral  et  le  radicalisme  ultra-catholique,  ne  s'est  tournée  vers  le  clergé 
qu'accidentellement  et  par  suite  du  rapprochement  effectué,  en  1841  ,  entre  les 
doctrinaires  et  les  ultra-libéraux.  Vainement  les  ultra-libéraux  ont-ils  abjuré 
leurs  principales  doctrines,  vainement,  dans  deux  ou  trois  circonstances  récentes, 
ont-ils  pris  fait  et  cause  avec  les  doctrinaires  pour  la  prérogative  royale  menacée 
par  le  radicalisme  du  clergé  :  rien  n'a  pu  désarmer  les  préventions  du  sénat.  Pour 
qui  connaît  le  cœur  humain,  des  causes  bien  autrement  graves  qu'un  simple  dis- 
sentiment politique  entretiennent  cette  incompatibilité  d'humeurs.  Le  sénat,  dont 
le  cens  d'éligibilité  est  de  1,000  florins,  se  recrute  en  majeure  partie  dans  l'aris- 
tocratie, qui  représente  encore  en  Belgique  la  grande  propriété,  et  les  ultra-libé- 
raux ont  précisément  retenu  de  leur  ancien  programme  ce  dénigrement  haineux 
des  idées  et  des  susceptibilités  nobiliaires  qui  sera  partout  et  toujours  le  thème 
favori  des  bourgeoisies  dans  l'opposition.  De  là  les  colères  de  celte  aristocratie 
d'autant  plus  ombrageuse  que  ses  titres  sont  plus  contestables  (1).  M.  Rogier  eût 
immanquablement  reconquis  les  bonnes  grâces  de  la  chambre  haute,  en  sacrifiant 
des  auxiliaires  auxquels  son  patronage  seul  pouvait  ouvrir  l'accès  du  pou- 
voir. 

Infaillible  quant  au  but  que  se  proposait  le  roi ,  la  combinaison  dont  il  s'agit 
n'avait  qu'un  défaut,  c'est  d'être  inacceptable  pour  M.  Rogier.  M.  Rogier  n'avait-il 
pas,  en  effet,  des  ménagements  à  garder  vis-à-vis  d'une  fraction  qui  dispose  des 
clubs,  des  loges  maçonniques,  de  la  plupart  des  journaux,  d'un  grand  nombre 

(1)  Chacun  des  nombreux  régimes  qui  se  sont  succédé  en  Belgique  a  créé  de  nouvelles 
catégories  de  nobles,  et  la  vanité  mal  entendue  des  Belges  semble  avoir  pris  à  tâche  de 
rendre  ces  distinctions  plus  banales  encore,  en  attribuant  le  titre  primitif  à  tous  les  colla- 
téraux de  même  souche. 


470  LA     BELGIQUE     UN     1846. 

de  conseils  communaux,  de  tous  les  moyens  de  propagande  et  do  contrôle  enfin 
auxqm  Is  l'opinion  libérale  doit  ses  miraculeux  progrès?  Pouvait-il,  sans  les 
froisser,  exclure  du  succès  des  hommes  qui  l'avaient  adopté  dans  la  défaite,  et 
qui .  en  position  de  lui  marchander  Jeur  concours ,  s'étaient  effacés  derrière  lui, 
sacrifiant  à  l'intérêt  commun  leurs  prétentions,  leur  passé,  leur  individualité  po- 
litique? C'est  à  quoi  visait  apparemment,  sinon  le  roi  ,  du  moins  la  coterie  qui 
dictait  ses  scrupules.  M.  Rogier  esquiva  assez  adroitement  le  piège.  S'enfermant 
dans  la  lettre  morte  des  instructions  royales,  il  consentait  à  former  un  cabinet 
en  dehors  des  membres  ultra-libéraux  de  la  chambre;  mais,  pour  que  ceux-ci  ne 
pussent  suspecter  sa  loyauté,  il  prenait  pour  programme  de  gouvernement  le  pro- 
gramme même  de  la  coalition,  dont  il  énumérait  ainsi  les  points  principaux  : 
indépendance  respective  du  pouvoir  civil  et  du  pouvoir  religieux,  principe  qui 
trouverait  notamment  son  application  dans  la  loi  sur  l'enseignement  secondaire, 
—  nomination  par  le  roi  du  jury  chargé  de  conférer  les  grades  académiques  ,  au 
lieu  du  mode  actuel  de  nomination  par  les  chambres,  —  retrait  de  la  loi  qui  au- 
torise le  fractionnement  arbitraire  des  collèges  électoraux  des  communes,  et  avis 
préalable  de  la  députation  permanente  (sorte  de  conseil  de  préfecture  dérivant  de 
l'élection)  pour  la  nomination  des  bourgmestres  en  dehors  des  conseils.  La  pre- 
mière de  ces  clauses  était  l'expression  des  exigences  communes  aux  deux  fractions 
libérales;  la  seconde  formulait  les  concessions  faites  par  les  ultra-libéraux  aux 
libéraux  modérés.  La  troisième  enfin  mettait  habilement  en  regard  les  concessions 
des  libéraux  modérés  aux  ultra-libéraux.  Au  début  du  ministère  Nothomb,  en  face 
des  tendances  d'émancipation  qui  se  manifestaient  déjà  dans  les  conseils  ,  les 
catholiques,  répudiant  leur  vieux  programme  de  décentralisation  en  ce  qu'il  avait 
d'onéreux,  avaient  trouvé  commode  de*  déshériter  l'initiative  municipale,  au  profit 
de  l'initiative  gouvernementale,  qu'ils  se  croyaient  désormais  sûrs  de  diriger,  et 
le  groupe  doctrinaire,  soit  pour  prouver  qu'il  restreignait  ses  théories  de  centra- 
lisation dans  les  bornes  des  lois  existantes,  soit  désir  de  payer  les  sacrifices 
récemment  faits  à  ces  théories  par  les  ultra-libéraux,  avait  pris  franchement  fait 
et  cause  pour  les  droits  de  celte  même  liberté  communale  dont  il  avait  autrefois 
combattu  l'abus.  De  là  cette  troisième  clause.  L'empressement  de  M.  Rogier  à 
ériger  en  principe  de  gouvernement  ce  qui  avait  pu  ne  paraître  qu'une  tactique 
d'opposition  était  de  nature  à  rassurer  pleinement  les  ultra- libéraux  sur  la  bonne 
foi  du  ministre  eri  perspective.  Les  garanties  étaient  des  ce  moment  égales  de 
part  et  d'autre;  cette  combinaison,  exclusivement  doctrinaire,  où  les  habiles  du 
parti  catholique  voyaient  l'anéantissement  prochain  de  la  coalition  ,  en  devenait 
l'expression  vivante.  Ce  n'était  malheureusement  pas  tout  :  se  doutant  bien  qu'un 
ministère  qui  se  proclamait  solidaire  des  ultra-libéraux  ne  désarmerait  pas  les 
antipathies  boudeuses  du  sénat,  et  ne  voulant  pas  exposer  le  futur  cabinet  aux 
chances  d'une  chute  qui  eût  fait  douter  du  parti  libéral,  M.  Rogier  posait  trois  cas 
de  dissolution  jusqu'aux  élections  de  1847. 

On  devine  l'accueil  fait  par  le  roi  à  ce  programme,  qui  transformait  en  per- 
spective certaine  ce  qu'il  redoutait  le  plu:;.  La  petite  cour  ultramontaine  du  châ- 
teau de  Laeken  exploita  l'incident,  se  récriant  bien  haut  contre  l'intolérance  de 
«  ces  prétendus  libéraux  qui  menaçaient  l'indépendance  des  chambres,  qui  vou- 
laient s'emparer  de  la  situation  par  un  coup  d'étal,  »  et  le  roi,  ne  demandant  pas 
mieux  que  d'être  convaincu  ;  recomposa ,  avec  l'élément  catholique  de  l'ancien 
cabinet,  une  nouvelle  administration  où  M.  de  Theux,  chef  de  la  réaction  cléri- 


LA    BELGIQUE     EN     iB46.  Î7I 

cale,  remplaçait,  avec  M.  de  Bavay,  les  deux  libéraux  démissionnaires,  MM.  Van 
de  Weyer  el  d'Hoffschmidt. 

Là  était  véritablement  le  coup  d'état.  Qu'il  faille  user  avec  une  grande  réserve 
de  l'expédient  extrême  des  dissolutions,  personne  ne  le  conteste  ;  niais  le  roi  avait 
suffisamment  déféré  à  ce  scrupule,  en  chargeant,  dès  le  début  de  la  crise,  M.  Van 
de  Weyer  de  reconstituer  un  cabinet  mixte.  Ce  projet  échouant  devant  l'inexpli- 
cable obstination  des  catholiques,  la  dissolution,  qui  rentre  après  tout  dans  les 
prérogatives  constitutionnelles  de  la  couronne,  était,  on  l'avouera,  un  pis-aller 
moins  compromettant  et  plus  légal  que  cette  imprudente  intronisation  d'un  parti 
dont  le  programme  avoué  était  désormais  un  cri  de  guerre  contre  les  institutions. 
Un  ministère  exclusivement  catholique  ,  succédant  d'emblée  et  sans  interrègne  à 
la  dernière  administration,  se  fût  compris  encore;  on  eût  vu  à  la  rigueur  dans  ce 
recours  suprême  à  la  majorité  de  fait  la  continuation  de  ce  système  de  neutralité 
qui,  depuis  1851,  avait  abandonné  chaque  parti,  chaque  chose  à  sa  propre  impul- 
sion ,  sans  rien  hâter  ni  ralentir,  et  qui ,  logique  jusqu'au  bout,  laissait  tous  les 
frais  de  la  crise  actuelle  à  la  charge  des  hommes  qui,  à  tort  ou  à  raison,  l'avaient 
provoquée,  des  libéraux,  sauf  pour  ceux-ci  à  prendre  leur  revanche  en  1847, 
terme  normal  de  leur  rôle  de  minorité.  Fort  de  son  homogénéité,  n'ayant  per- 
sonne à  ménager  dans  le  camp  ennemi,  le  nouveau  ministère  eût  mis  aux  oubliettes 
la  loi  de  l'enseignement,  sans  s'inquiéter  des  engagements  de  M.  Van  de  Weyer. 
L'agitation  serait  tombée  d'elle-même.  Malheureusement  six  semaines  d'incerti- 
tudes, en  donnant  aux  exigences  secrètes  des  ultra-catholiques  le  temps  de  se  pro- 
duire au  grand  jour,  avaient  singulièrement  aggravé  les  positions.  Non  contents 
de  défendre  la  convention  de  Tournay  du  reproche  d'irrégularité,  les  journaux  et 
les  orateurs  du  clergé,  dont  la  presse  coalisée  excitait  habilement  l'indiscrétion, 
et  qui  eux-mêmes  espéraient  sans  doute  intimider  les  libéraux  en  opposant  l'offen- 
sive à  l'offensive,  en  étaient  venus  peu  à  peu  à  voir  dans  l'exception  la  règle,  dans 
la  tolérance  le  droit.  Ainsi,  le  retrait  du  projet  de  loi  tendant  à  abolir  la  conven- 
tion de  Tournay  ne  leur  suffisait  déjà  plus;  ce  qu'ils  réclamaient  désormais, 
c'était  une  loi  confirmative  de  celle  convention.  Devant  ces  manifestations  si  crû- 
ment ultramonlaines,  les  questions  de  priorité,  les  scrupules  de  forme,  étaient  au 
moins  inopportuns.  Ce  n'éiait  plus  entre  les  chambres  et  l'opinion,  entre  la  ma- 
jorité parlementaire  el  la  majorité  électorale,  c'était  entre  la  réaction  et  la  légalité 
que  le  roi  avait  à  choisir.  Par  un  bizarre  accouplement  de  ténacité  et  de  faiblesse, 
la  peur  des  mesures  extrêmes  n'aura  produit  en  définitive  ici  qu'un  coup  d'étal. 

On  a  dit  et  laissé  dire  que  M.Rogier  prétendait  forcer  la  main  au  roi,  et  que  dès 
lors  il  était  de  la  dignité  de  la  couronne  de  résister.  En  vérité,  c'est  abuser  étran- 
gement du  droit  d'interprétation.  M.  Rogier  n'a  pas  imposé  de  conditions  au  roi, 
il  a  tout  au  plus  refusé  d'en  subir,  et,  dans  ce  désaccord,  tous  les  ménagements 
sont  de  son  côté.  Le  programme  de  M.  Rogier  ne  teuduit,  en  effet,  qu'à  faciliter 
la  combinaison  rêvée  par  le  roi,  en  conciliant  l'homogénéité,  l'exisleuce  de  la 
coalition  libérale  avec  l'exclusion  individuelle  d£S  ultralibéraux;  les  trois  cas 
de  dissolution,  posés  par  ce  programme,  étaient  le  corollaire  naturel,  indispen- 
sable, des  mêmes  nécessités,  et  M.  Rogier  éiait  d'autant  pins  fonde  à  énoncer 
celle  dernière  clause,  que  le  roi,  suit  imprévoyance,  soit  circonspection,  n'avait 
émis  aucune  réserve  à  cet  égard-  Que  les  libéraux,  en  faisant  de  la  convention  de 
Tournay  une  question  de  cabinet,  soient  la  cause  première  de  ces  complications, 
je  l'ai  admis  ;  mais,  après  tout,  ils  dénonçaient  une  violation  de  la  loi  ;  ils  usaient 


47S  LA    BELGIQUE    EN    1846. 

d'un  droit  incontestable,  et  c'était  à  leurs  adversaires  de  rétablir  le  statu  quo  en 
cédant.  Si  le  roi  a  eu  la  main  forcée,  c'est  par  les  catholiques,  qui,  après  avoir 
prôné  quinze  ans  la  nécessité  des  combinaisons  mixtes,  ont  fermé  à  l'irresponsa- 
bilité royale  cette  issue,  en  la  subordonnant  à  des  exigences  inacceptables  pour  la 
fraction  la  moins  exclusive  du  parti  libéral.  Cette  idée  des  combinaisons  mixtes 
est,  en  effet,  une  vieille  invention  des  catholiques;  elle  date  de  l'époque  où  ce 
parti,  encore  maître  de  l'opinion  et  certain  de  trouver  dans  les  lois  existantes  la 
consécration  de  ses  empiétements,  pouvait  feindre  impunément  l'impartialité. 
M.  de  Theux  a  dirigé  six  ans  une  administration  mixte,  et  il  en  a  protégé  deux 
autres  pendant  cinq  ans.  M.  Dechamps  a  fait  plusieurs  discours  sur  l'impossibilité 
des  combinaisons  exclusives.  M.  Malou  s'est  écrié  un  jour  à  la  chambre  :  «  Vous 
mettriez  devant  moi  un  ministère  composé  de  six  M.  Malou  que  je  le  combattrais, 
car  il  serait  réduit  à  l'impuissance  et  ne  pourrait  qu'être  fatal  au  pays.  »  Si  Léo- 
pold  s'est  inspiré  dans  ses  choix  d'un  scrupule  de  dignité,  avouons  qu'il  a  eu  la 
main  bien  malheureuse.  Pour  soustraire  son  initiative  à  l'influence  normale  des 
libéraux,  il  l'a  rivée  aux  contradictions  des  ultramontains. 

L'abnégation  de  Léopold,  dans  celte  circonstance,  est  d'autant  plus  rare,  que 
ce  parti  ultramontain,  auquel  il  s'est  gratuitement  livré,  est  l'adversaire  né  des 
prérogatives  royales,  exclusivement  défendues  par  ces  mêmes  libéraux  qu'il  re- 
pousse. Le  programme  de  M.  Rogier  en  fait  foi.  La  dernière  clause,  il  est  vrai, 
tend  à  enlever  au  roi  le  droit  entièrement  nouveau  de  nommer  les  magistrats  mu- 
nicipaux en  dehors  des  conseils;  mais  les  autres  lui  accordent  ou  lui  confirment 
des  droits  plus  importants,  et,  au  pis  aller,  les  libéraux  qui  interprètent  les  lois 
fondamentales  dans  le  sens  le  plus  favorable  au  pouvoir  exécutif,  se  bornant  à 
repousser  une  inconséquente  dérogation  à  ces  lois,  étaient  pour  Léopold  un  allié 
plus  sûr  que  cet  autre  parti  qui  nie  en  principe  et  en  détail  l'initiative,  l'indé- 
pendance même  de  la  royauté,  sauf  le  cas  accidentel  où,  sentant  le  monopole  des 
élections  municipales  lui  échapper,  il  a  voulu,  à  titre  d'essai,  exploiter  l'élément 
royal.  Le  roi  avait  pu  d'autant  moins  se  méprendre  sur  le  peu  de  sincérité  de  cette 
avance  des  catholiques,  que  bientôt  après,  dans  le  fameux  débat  sur  le  jury  d'exa- 
men, ils  avaient  exhumé  contre  la  couronne  leurs  vieux  arguments  radicaux  de 
1830-56.  Rien  n'a  manqué  à  l'abaissement  volontaire  de  la  couronne.  Avec  un 
à-propos  brutal,  s'il  n'est  pas  fortuit,  le  jour  où  le  nouveau  ministère,  expression 
suprême  des  complaisances  du  roi  pour  les  catholiques,  a  fait  sa  première  appa- 
rition à  la  chambre,  les  orateurs  catholiques  glorifiaient  la  résistance  tradition- 
nelle de  leur  parti  aux  prétentions  du  pouvoir  exécutif. 

Un  fait  beaucoup  plus  grave,  c'est  le  retour  subit  des  ultra-libéraux  à  ces  dé- 
fiances anti-dynastiques  qu'ils  semblaient  avoir  abdiquées,  il  y  a  quatre  ans,  en 
s'alliant  aux  doctrinaires.  Cette  conversion  des  ultra-libéraux  n'était  rien  moins 
que  définitive.  Un  ministère  adopté  par  eux,  un  ministère  tel  que  l'entendait 
M.  Rogier,  eût  pu  seul,  en  pliant  leurs  convictions  encore  rétives  au  joug  des  né- 
cessités gouvernementales,  transformer  peu  à  peu  en  habitude,  en  système,  ce  qui 
n'était  dans  l'origine  qu'une  tactique  d'opposition.  Le  roi  n'avait  qu'à  leur  tendre 
la  main  pour  les  gagner  définitivement  :  il  a  préféré  les  frapper  d'une  exclusion 
injurieuse,  et  leurs  vieilles  antipathies,  s'ajoutant  à  la  rancune  de  ce  procédé,  ont 
pris  un  caractère  d'aigreur  jusqu'ici  inconnu.  «  Vous  êtes  un  cabinet  de  révolu- 
tion! »  s'est  écrié  à  la  tribune  l'un  des  chefs  de  ce  groupe,  M.  Casiiau,  en  faisant 
de  transparentes  allusions  au  ministère  Polignac.  C'est  exagéré,  mais  significatif. 


LA     BELGIQUE     EN     1848.  473 

Cette  désaffection  semble  gagner  jusqu'aux  doctrinaires,  alliés  systématiques  de 
la  couronne  :  dans  les  explications  qu'il  a  été  amené  à  donner  sur  la  dernière 
crise,  M.  Rogier,  l'homme  le  plus  gouvernemental  de  son  pays,  a  mis  une  sorte 
d'habileté  perfide  à  découvrir  le  roi.  Elle  a  gagné  jusqu'à  ce  petit  groupe  que  son 
ultra-modérantisme  laissait  en-deçà  des  doctrinaires.  M.  de  Brouckère,  l'une  des 
principales  notabilités  de  la  révolution,  s'est  démis  de  ses  fonctions  de  gouver- 
neur de  la  province  de  Liège,  poste  qu'il  avait  occupé  même  sous  le  cabinet  No- 
thomb;  il  s'est  démis  en  déclarant  qu'il  n'entendait  pas  subir  la  direction  donnée 
au  pouvoir.  MM.  Osy  et  Dollez,  jusqu'ici  la  neutralité  même,  ont  mis  presque 
autant  de  vivacité  que  M.  Castiau  dans  leur  désapprobation  du  choix  royal.  «  Tou- 
jours on  accorde  le  lendemain  ce  qu'il  eût  fallu  donner  la  veille,  »  s'est  écrié  le 
premier,  en  menaçant  le  gouvernement  des  représailles  des  libéraux.  Le  second  a 
été  plus  loin  :  «  Au  point  où  vous  avez  poussé  les  choses,  ce  n'est  plus  avec  l'op- 
position des  chambres,  mais  avec  une  autre  que  vous  aurez  à  compter.  »  Un  fait 
qui  ne  s'était  pas  encore  produit  depuis  1851,  même  à  l'époque  où  l'abandon 
d'une  partie  du  Limbourg  et  du  Luxembourg  exaspérait  les  masses  contre  le  pou- 
voir, donnera  la  mesure  de  la  gravité  de  celle  question  de  l'enseignement  si  mal- 
adroitement envenimée  par  la  couronne  et  du  vide  inquiétant  qui  s'opère  autour 
de  celle-ci.  Dernièrement,  à  Tournay,  où  la  cause  et  les  résultats  de  la  dernière 
crise  ont  un  intérêt  tout  local,  les  habitants  notables  s'étant  cotisés  pour  offrir 
un  banquet  à  une  corporation  de  la  ville,  les  commissaires  nommés  par  les  sous- 
cripteurs ont  décidé,  à  la  majorité  de  sept  voix  contre  deux,  qu'il  ne  serait  pas 
porté  de  toast  au  roi.  C'est  par  surprise,  et  au  grand  scandale  des  libéraux  de 
toute  nuance,  que  ce  toast  a  été  porté. 

J'ai  dû  insister  sur  ces  faits,  la  plupart  inaperçus,  car  ils  sont  un  côté  entière- 
ment nouveau  de  la  question  intérieure.  La  position  du  roi  était  admirable.  Dégagé 
vis-à-vis  des  catholiques  par  sa  déférence  passée  à  la  loi  du  plus  fort,  par  les  con- 
cessions, les  sacrifices  qu'il  avait  su  leur  faire  quand  ils  dirigeaient  notoirement 
l'esprit  national,  protégé  du  côté  des  libéraux  par  le  programme  même  de  ce  parti, 
il  n'avait  qu'à  suivre  le  flot  pour  arriver  sans  froissements,  sans  secousse,  sans 
apparence  de  partialité,  à  s'assimiler  l'opinion  dominante  :  en  un  jour,  le  voilà 
refoulé  à  l'arrière-garde  des  vaincus,  et,  qui  pis  est,  en  s'aliénant  des  auxiliaires 
qui  devaient  être,  en  1847,  la  majorité,  il  n'a  pas  même  réussi  à  rallier  aux  droits 
du  trône  l'intolérante  faction  pour  laquelle  il  s'est  compromis.  Jamais,  on  l'avouera, 
jamais  calcul  de  neutralité  constitutionnelle  n'aura  manqué  plus  diamétralement 
son  but. 

La  grande  erreur  du  roi  des  Belges,  c'est  de  se  croire  toujours  en  1831.  Qu'à 
l'issue  d'une  révolution  en  partie  dirigée  contre  l'ascendant  protestant,  il  ail  cru» 
lui  protestant  qu'un  hasard  diplomatique  appelait  à  la  représenter,  devoir  user  de 
ménagements  sans  nombre  à  l'égard  de  cette  ombrageuse  majorité  dont  chaque 
vote  exprimait  un  soupçon;  que,  pour  la  rassurer,  il  ait  poussé  la  condescendance 
jusqu'à  devenir  l'auxiliaire  des  catholiques  dans  leur  croisade  contre  les  préroga- 
tives royales  ;  qu'en  1854,  par  exemple,  il  ait  prêté  complaisammenl  la  main  à  la 
chute  du  ministère  Lebeau-Rogier,  coupable  d'avoir  fait  admettre,  en  dépit  du 
radicalisme  ullramontain,  la  participation  du  roi  dans  la  nomination  des  magis- 
trats municipaux;  que,  plus  récemment,  à  l'occasion  d'un  arrêté  qui  soumettait 
les  collèges  du  clergé  à  la  surveillance  indirecte  du  gouvernement,  il  ait  sacrifié 
aux  mêmes  rancunes  le  cabinet  libéral  de  1840-41,  cela  se  concevait  encore.  A 


474  Ï-A     BELGIQUE     EN     1846. 

défaut  d'éclat,  ce  rôle  de  Pilate  constitutionnel  avait  un  faux  air  de  profondeur 
et  de  finesse  qui  a  pu  séduire  jusqu'aux  libéraux;  mais,  après  le  mouvement  élec- 
toral de  1844-45,  quand  des  résultats  précis,  mathématiques,  ont  d'avance  mar- 
qué le  jour  et  l'heure  où  celte  majorité  vermoulue  tombera,  quand,  par  un  de  ces 
déplacements  de  force  qui  n'arrivent  pas  impunément  deux  fois  en  un  règne, 
l'opposition  peut  s'intituler  sans  mensonge  le  pays,  et  que,  du  côté  de  cette 
opposition,  sont  l'intérêt,  les  garanties,  la  dignité  de  la  couronne;  quand,  pour 
ajouter  enfin  à  ce  concours  d'heureuses  nécessités,  une  question  surgit,  qui,  en 
ne  laissant  au  roi  d'autre  issue  vers  les  uitramonlains  que  la  sanction  d'exigences 
réactionnaires,  illégales,  lui  offre  une  occasion  naturelle  de  se  mettre  à  la  tète  de 
cette  opposition  où  de  sûres  alliances  l'appellent  et  l'attendent,  mais  qui  demain 
peut-être  saura  se  passer  de  lui  ;  alors,  dis-je,  comment  justifier  ce  fétichisme  du 
cérémonial  parlementaire,  qui,  entre  la  forme  et  le  fond,  entre  l'abus  et  la  loi, 
entre  l'écueil  et  le  port,  va  justement  choisir  ce  que  déconseillait  la  plus  vulgaire 
habileté  ? 

Quant  aux  partis,  leur  situation  respective  reste  pour  le  moment,  et  sauf  les 
changements  que  des  causes  tout  à  fait  étrangères  à  la  politique  peuvent  y  ap- 
porter, comme  je  le  dirai  plus  bas,  ce  qu'elle  était  en  1845  :  plus  fortement  accusée, 
voilà  tout. 

La  dernière  crise,  en  prouvant  aux  ultra-libéraux  la  loyauté  des  doctrinaires, 
en  ralliant  d'autre  part  à  la  coalition  le  groupe  ultra-modéré,  a  donné  une  consé- 
cration publique  à  l'accord  tacite  des  trois  fractions.  Cet  accord  s'est  déjà  officiel- 
lement manifesté  sur  la  question  de  la  réforme  électorale,  cause  première  des 
anciens  dissentiments  du  libéralisme.  Les  modérés,  on  s'en  souvient,  proposaient 
d'élever  le  cens  des  campagnes  au  niveau  de  celui  des  villes,  à  l'opposé  des  ultra- 
libéraux, qui  veulent  abaisser  le  cens  des  villes  au  niveau  minimum  du  cens 
rural  :  ce  dernier  programme  a  été  unanimement  adopté  dans  un  congrès  qui,  au 
mois  de  juin  dernier,  a  réuni  à  Bruxelles  les  délégués  de  toutes  les  loges,  de  toutes 
les  associations  électorales  du  royaume,  et  où  par  conséquent  les  deux  nuances 
se  trouvaient  représentées.  Le  désistement  des  modérés  s'explique  :  ils  n'ont  plus 
les  mêmes  motifs  qu'autrefois  de  redouter  une  réforme  qui  accroîtrait  l'influence 
de  la  petite  bourgeoisie  et  des  petits  fermiers.  Le  menu  commerce,  sur  qui  s'ap- 
puyait jadis  l'influence  du  clergé  dans  les  villes,  peuple  aujourd'hui  les  clubs 
libéraux  :  les  élections  municipales,  le  prouvent.  Cette  défection  est  égalemerit 
visible  chez  les  petits  fermiers.  Les  catholiques,  pour  se  rattacher  l'aristocratie, 
ont  apporté  de  nombreuses  entraves  à  l'introduction  des  céréales  étrangères,  et 
les  propriétaires,  au  lieu  de  partager  avec  leurs  tenanciers  le  bénéfice  de  cette 
protection,  se  sont  empressés  de  hausser  les  baux  de  fermage.  Dans  le  Hainaut, 
aux  environs  de  Tournay  surtout,  où,  de  temps  immémorial,  les  tenanciers  dispo- 
saient de  leurs  fermages  comme  de  leur  propre  bien,  au  point  de  les  diviser,  de 
les  échanger,  de  les  vendre,  de  les  donner  en  dot  ou  en  héritage  sans  le  consen- 
tement des  propriétaires,  le  mécontentement  s'est  traduit  par  une  espèce  de  jac- 
querie, désignée  dans  le  pays  sous  le  nom  de  mauvais  gré.  Sciage  nocturne  des 
arbres,  empoisonnement  des  bestiaux,  incendie  des  granges  el  des  récoltes,  assas- 
sinat des  propriétaires  et  des  fermiers  assez  malavisés  pour  remplacer,  aux  nou- 
velles conditions,  le  fermier  dépossédé  :  tous  les  moyens  d'intimidation  sont  mis 
en  œuvre.  Dans  les  Flandres,  cette  Lucernedu  mouvement  théocratique  de  1830, 
le  mécontentement  revêt  des  formes  plus  inoffensives,  mais  non  moins  claires  : 


LA     BELGIQUE     EN     1846.  475 

les  fermiers  désertent  les  églises  et  les  confessionnaux,  ce  qui,  sous  les  régimes  à 
hase  cléricale,  est  la  façon  habituelle  de  protester.  La  mauvaise  récolte  des  deux 
dernières  années,  qui  a  frappé  doublement  les  fermiers  en  diminuant  le  produit 
de  leurs  exploitations  et  en  nécessitant  la  franchise  temporaire  des  grains  étran- 
gers, est  venue  surexciter  l'irritation  produite  par  l'élévation  des  baux,  et,  selon 
la  logique  populaire,  qui  du  reste  ici  n'est  pas  entièrement  aveugle,  cette  irrita- 
tion se  tourne  chaque  jour  plus  vive  contre  le  parti  dominant.  Rien  n'est  à  dédai- 
gner dans  l'appréciation  de  l'esprit  public,  et  le  fait  suivant  dirait  seul  quelle 
transformation  s'opère  dans  les  collèges  ruraux.  Une  feuille  de  Bruxelles,  qui, 
par  sa  spécialité  agricole,  s'adresse  exclusivement  aux  fermiers,  et  dont  les  ten- 
dances politiques  n'étaient  jusqu'ici  rien  moins  que  libérales,  s'est  trouvée  con- 
duite, pour  arrêter  la  désertion  de  ses  abonnes,  à  donner  une  éclatante  adhésion 
au  programme  du  congrès  libéral.  Les  modérés  n'ont  donc  pas  fait  un  grand 
sacrifice  en  abdiquant  des  répugnances  désormais  sans  but.  Ce  sacrifice  ne  leur 
est  pas  moins  compté,  et  le  schisme  qui  vient  d'éclater  dans  le  club  dirigeant  de 
Bruxelles  a  fourni  aux  ultra-libéraux  l'occasion  de  leur  rendre  avance  pour  avance. 
Nos  journaux,  involontaires  complices  des  feuilles  cléricales  d<-  Belgique,  ont  cru 
voir  dans  cet  incident  la  rupture  de  la  coalition  :  c'est  plutôt  une  garantie  de  sa 
durée.  Les  ultra-libéraux  comptaient  dans  leurs  rangs  un  groupe  extrême,  rejeton 
avorté  du  républicanisme  de  1830,  sans  force,  sans  crédit,  mais  suppléant  par  le 
bruit  au  nombre,  et  placé  là  comme  un  épouvantai!  devant  lequel  plus  d'une 
adhésion  reculait  :  ils  ont  allégé  leur  avenir  de  cet  inutile  et  dangereux  fardeau. 
A  la  suite  d'une  discussion  de  règlement  qui  a  dégénéré  eu  discussion  de  prin- 
cipes, Vaillance  s'est  dissoute,  et  la  fraction  influente  des  ultra-libéraux,  à  sa  tête 
M.  Verhaegen,  le  grand  instigateur  de  la  ligue  maçonnique,  a  formé  avec  les  mo- 
dérés une  association  à  part.  Cette  éclatante  protestation  des  ultra-libéraux  contre 
les  tendances  républicaines  qu'on  leur  imputait  a  déjà  porté  ses  fruits.  Pour  quel- 
ques casse-cous  politiques  dont  elle  perd  l'appui,  la  coalition  voit  chaque  jour 
affluer  dans  son  sein  de  nouveaux  membres  à  qui  des  convenances  de  position  ou 
d'opinion  détendaient  toute  apparence  de  solidarité  avec  le  groupe  dissident.  L'é- 
pidémie a  gagné  jusqu'aux  fonctionnaires,  à  tel  point  que  M.  de  Theux  a  cru 
devoir  leur  interdire,  sous  peine  de  destitution,  l'entrée  des  associations  électo- 
rales. En  un  mot,  loin  de  se  dissoudre,  la  coalition  tend  de  plus  en  plus  à  cette 
homogénéité  qui  constitue  l'unité,  le  parti. 

Le  nouveau  ministère  est  lui-même  une  sauvegarde  pour  l'union  des  libéraux 
coalisés.  A  part  le  ministre  des  travaux  publics,  M  de  Bavay,  dont  la  docilité  est 
le  seul  titre  politique,  et  le  ministre  de  la  guerre,  M.  Prisse,  qui  ne  sort  pas  de  sa 
spécialité,  cette  administration  recèle  dans  son  sein  l'essence  et  la  quintessence 
du  parti  catholique.  Le  nom  seul  de  M.  de  Theux  est  un  défi.  M.  Malou  repré- 
sente la  fraction  bigote  et  convaincue  de  l'ultramontanisme.  M.  Dechamps  a 
émis  à  la  tribune  l'espoir  de  voir  un  jour  les  universités  de  l'état  supplantées 
par  l'université  cléricale  de  Louvain.  M.  d'Anelhan  enfin,  ministre  de  la  justice  et 
des  cultes,  a  retiré  son  fils  du  collège  de  Tournay  devant  l'espèce  d'interdit  ful- 
miné par  l'évêque  contre  cet  établissement,  et  je  laisse  à  penser  si  les  libéraux  ont 
glosé  là-dessus.  M.  de  Theux,  bien  qu'il  soit  la  personnification  officielle  de  l'ultra- 
montanisme, esi  du  reste  le  seul  homme  capable  de  ralentir  la  chute  de  son 
parti,  s'il  en  est  encore  temps.  Évasif  devant  l'opposition,  despote  et  despote  obéi 
chez  les  siens,  mélange  singulier  de  souplesse  et  de  cette  fermeté  digne  et  froide 


476  LA     BELGIQUE     EN     1846. 

qui  caractérise  chez  nous,  sons  un  autre  aspect,  M.  le  comte  Mole,  nul  ne  s'en- 
tend mieux  que  lui  à  contenir  tout  inutile  emportement  des  catholiques  et  à 
dérouter  les  libéraux.  Sous  sa  longue  administration  de  six  ans,  de  1854  à  1840, 
le  clergé  a  pu  envahir  sans  bruit  et  sans  scandale  toutes  les  issues  du  système 
électoral  et  administratif.  Les  premiers  actes  du  nouveau  ministre  de  l'intérieur, 
entre  autres  son  projet  de  loi  sur  l'enseignement  secondaire,  sont  l'expression 
assez  fidèle  de  sa  tactique.  Les  ultra-catholiques  revendiquaient  brutalement  pour 
l'épiscopat  le  droit  de  diriger  les  collèges  communaux.  M.  de  Theux  s'y  prend 
d'une  autre  façon  :  l'article  10  de  son  projet  énonce  le  principe  même  de 
M.  Van  de  Weyer  ;  mais  l'article  11  ajoute  que  les  collèges  communaux  dont  la 
direction  passerait  des  conseils  à  l'autorité  ecclésiastique  échangeront  leur  titre 
contre  celui  de  collèges  adoptés.  Un  mot  à  la  place  d'un  autre,  et  tout  est  dit. 
Ces  jours-ci,  à  l'ouverture  de  la  session,  les  libéraux  ont  posé  indirectement  la 
question  de  cabinet  sur  cet  article  11.  M.  de  Theux  a  bravement  accepté;  seule- 
ment, au  moment  du  vote,  il  a  déclaré  que  son  projet  n'avait  nullement  pour  but 
d'approuver  la  convention  de  Tournay,  ce  qui  a  fait  naître  un  mouvement  d'incer- 
titude chez  les  libéraux  et  divisé  leurs  voix.  Il  avait  été  en  effet  convenu  d'avance 
que  la  question  de  cabinet  ne  sortirait  pas  de  ce  terrain.  Partout  ce  parti  pris  de 
se  substituer  aux  libéraux.  Dernièrement  il  s'agissait  d'élire  un  député  :  tandis 
que  les  feuilles  épiscopales  accusaient  le  candidat  libéral  de  représenter  «  le  despo- 
tisme, l'immoralité  et  l'irréligion,  »  le  ministère  recommandait  le  sien  comme 
«  libéral  modéré,  »  ce  qui  s'éloigne  un  peu,  par  parenthèse,  du  cri  de  guerre  électoral 
de  1845  :  Il  faut  vaincre  les  libéraux  en  masse!  M.  de  Theux  donnera-t-il  le 
change  aux  esprits?  C'est  plus  que  douteux  :  il  a  contre  lui  sa  réputation  même 
d'habileté.  Un  piège,  ou  qui  pis  est,  un  aveu  de  faiblesse,  voilà  ce  qu'on  verra 
dans  chacune  de  ses  concessions. 

Les  nombreux  intérêts  matériels  qu'irrite  un  provisoire  de  seize  ans  offrent  au 
cabinet  de  Theux  un  autre  moyen  de  diversion,  et  sur  ce  terrain,  il  faut  le  recon- 
naître, l'avantage  est  aux  catholiques.  Pendant  que  leurs  adversaires  se  consu- 
ment en  stériles  chicanes,  en  théories  contradictoires,  changeant  de  vues  sur  les 
même  intérêts,  sans  autre  guide  qu'un  ridicule  esprit  de  nationalité  ou  d'étroite 
opposition,  les  catholiques  oni  successivement  donné  au  pays  les  traités  avec  la 
Prusse  et  la  Hollande,  la  convention  française,  une  loi  des  sucres  qui  favorise 
l'extension  des  rapports  commerciaux,  la  conslruclion  du  canal  de  Schipdonck, 
réclamée  depuis  vingt  ans.  Tous  ces  résultats,  hormis  le  traité  avec  la  Prusse, 
acompli  lui-même  sous  l'influence  des  catholiques,  appartiennent  déjà  au  minis- 
tère de  Theux.  Que  chacune  de  ces  mesures  soit  une  rétractation,  que  le  parti  ultra- 
montain  n'ait  fait  ici  que  démolir  pièce  à  pièce  un  système  d'aberrations  commer- 
ciales qu'il  avait  lui-même  édifié,  peu  importe:  les  intérêts  matériels  tiennent 
compte,  avant  tout,  de  ce  qui  leur  profile.  L'union  douanière  avec  la  France, 
instamment  sollicitée  par  les  populations  flamandes,  est  peut-être  à  la  veille 
d'imprimer  le  dernier  sceau  à  ce  revirement.  Si,  par  l'influence  des  Flandres  que 
le  parti  ultramonlain  est  plus  que  jamais  intéressé  a  ménager,  et  de  ces  fausses 
susceptibilités  nationales  qui  dominent  les  libéraux,  l'union  douanière  devient 
une  question  catholique,  —  et  tout  y  pousse,  —  la  coalition  peut  perdre  en  un 
jour  tout  le  terrain  qu'elle  a  gagné  depuis  1841. 

Je  n'exagère  pas.  Un  rapide  exposé  des  fluctuations  survenues  dans  la  poli- 
tique commerciale  de  la  Belgique  dira  par  quel  enchaînement  de  concessions 


LA    BELGIQUE    EN    1846.  47? 

forcées,  mais  courageusement  subies,  les  catholiques,  seuls  adversaires  sérieux  de 
notre  alliance,  en  sont  venus  à  poser  les  bases  d'un  système  d'expansion  doua- 
nière dont  l'union  franco-belge  est  l'inévitable  complément. 


II. 


La  politique  commerciale  de  la  Belgique  est  en  général  mal  comprise,  mal 
jugée.  On  a  cru  voir  longtemps  dans  les  contradictions  douanières  de  ce  pays 
l'incertitude  bien  naturelle  d'un  peuple  nouveau  hésitant  dans  le  chois  de  ses 
alliés,  redoutant  surtout  une  alliance  exclusive,  qui  l'eût  rivé  à  l'un  de  ses  voisins 
en  le  détachant  des  autres  :  c'est  une  erreur.  Si  le  gouvernement  belge  a  affiché 
le  premier  de  ces  scrupules  dans  ses  rapports  avec  les  gouvernements  étrangers, 
si  la  minorité  libérale  a  chaudement  épousé  le  second,  repoussant  en  détail  la 
France,  l'Allemagne  et  la  Hollande,  au  risque  d'arriver  par  ces  répulsions  succes- 
sives, non  pas  à  l'équilibre  des  alliances,  mais  à  l'isolement  absolu,  l'idée  fixe  du 
parti  dominant,  celle  qui  a  dirigé,  de  1831  à  1844,  tous  les  actes  internationaux, 
celle  qui  a  servi  de  base  au  système  des  droits  différentiels,  n'était  rien  moins  que 
la  séquestration  continentale  de  la  Belgique,  avec  la  mer  pour  issue,  l'Amérique 
pour  marché.  Les  agressions  dirigées  isolément  par  le  tarif  belge  contre  la  Hol- 
lande, l'Allemagne  et  la  France,  agressions  que  les  deux  puissances  non  lésées 
interprétaient  tour  à  tour  en  leur  faveur,  émanaient  en  réalité  d'une  pensée  hos- 
tile à  chacune  d'elles,  et  celte  pensée  perce  clairement  dans  la  loi  des  droits  diffé- 
rentiels, produit  hétérogène  d'une  coalition  d'intérêts  rivaux,  mais  séparément 
ameutés  contre  l'un  ou  l'autre  pays.  C'est  là  un  point  capital.  La  solidarité  de 
griefs  qui  unissait  ici,  à  leur  insu,  la  Hollande,  l'Allemagne  et  la  France,  une  fois 
démontrée,  toute  dérogation,  même  partielle,  an  système  qui  la  consacrait  im- 
plique une  solidarité  de  réparations  ;  les  victoires  remportées  par  chacun  de  ces 
pays  sur  la  coalition  protectionniste  belge  profitent,  en  principe,  à  tous  trois;  les 
traités  conclus  par  la  Belgique  avec  l'Allemagne  et  la  Hollande  deviennent  pour 
l'union  franco-belge  bien  moins  un  obstacle  qu'une  facilité.  La  Hollande  et  l'Alle- 
magne sont  donc  inséparables  de  la  France  dans  l'appréciation  du  rôle  que 
celle-ci  est  appelée  à  jouer  entre  les  intérêts  belges,  et  peut-être  entre  les  partis. 
J'examinerai,  en  premier  lieu,  quels  éléments  chacune  de  ces  puissances  a  four- 
nis à  la  coalition  protectionniste;  en  second  lieu,  quels  éléments  chacune  d'elles 
lui  a  ôtés;  enfin,  quelle  est  l'attitude  des  partis  devant  les  intérêts  que  celte  réac- 
tion a  émancipés,  intérêts  qui  parlent  déjà  en  maîtres,  et  qui,  demain  peut-être, 
jetteront  dans  la  balance  électorale  un  contre-poids  inattendu. 

La  Belgique,  essentiellement  manufacturière,  avait  dans  la  Hollande,  essentiel- 
lement agricole  et  coloniale,  son  complément  naturel.  Après  1850,  la  prudence 
semblait  donc  ordonner  aux  hommes  d'état  belges  de  rendre  à  l'industrie,  qui 
avait  bien  voulu  momentanément  s'effacer  devant  les  griefs  moraux  d'où  est  née 
la  séparation,  le  marché  intérieur  et  colonial,  les  moyens  de  transports  transatlan- 
tiques, les  matières  premières  et  les  denrées  d'alimentation  que  les  Pays-Bas  lui 
offraient.  Le  parti  dominant  a  fait  le  calcul  contraire  :  redoutant  pour  lultramon- 
tanisme  flamand,  qui  sauvegardait  et  la  révolution  et  sa>  propre  influence,  l'effet 
attiédissant  des  années,  il  a  mis  à  profil  la   première  effervescence  des  esprits 


478  LA     BELGIQUE    EN     JS4«. 

pour  déshabituer  l'un  de  l'antre  deux  pays  que  la  communauté  d'origine,  de  fan- 
gage,  d'intérêts  matériels,  tendait  chaque  jonr  à  rapprocher,  et  remplacer  ainsi  à 
la  longue,  par  une  sorte  d'antagonisme  commercial,  les  garanties  que  pouvait  lui 
ravir  l'affaiblissement  possible  de  l'antagonisme  religieux.  Celte  tactique  s'avouait 
dans  les  journaux,  dans  les  chambres,  partout  ;  on  l'appelait  d'un  mot  qui,  pendant 
dix  ans,  a  gouverné  la  Belgique  :  «  L'intérêt  de  la  nationalité.  »  Les  éleveurs  et 
la  pêcherie  hollandais  étaient  en  possession  de  la  consommation  belge,  ce  qui 
établissait  un  perpétuel  courant  d'échanges  entre  les  frontières  des  deux  pays  : 
c'est  par  là  que  l'interdit  commença;  des  surtaxes  furent  frappées,  eu  1854  et 
1855,  sur  les  poissons  et  les  bestiaux  de  provenance  hollandaise.  La  longue  irri- 
tation produite  par  la  question  du  Limbourg  et  du  Luxembourg,  le  rêve  d'une 
marine  nationale,  dont  ils  subordonnaient  le  progrès  à  l'exclusion  du  pavillon  des 
Pays-Bas,  ont  mis  les  libéraux  eux-mêmes  au  service  de  ce  système  d'isolement 
q-oi,  dans  son  implacable  logique,  allait  jusqu'à  l'abandon  de  divers  projets  de 
canaux  destinés  à  préveuir  l'inondation  des  Flandres,  mais  auxquels  on  reprochait 
de  relier  ces  provinces  aux  canaux  néerlandais.  Un  fait  récent,  dont  le  Moniteur 
belge  fait  foi.  résume  assez  bien  îe  côté  sérieux  et  le  côté  comique  dé  ce  nationa- 
lisme intolérant,  renouvelé  des  antiques  théocraties.  Il  n'y  a  pas  trois  ans,  à  propos 
de  quelques  bourgmestres  de  village,  qui,  sans  peuser  à  mal,  suivaient  dans  leurs 
actes  l'orthographe  officielle  des  Pays-Bas,  on  a  vu  des  orateurs  catholiques,  gens 
très-graves  d'ailleurs,  taxer  c.  t(e  hérésie  grammaticale  d'orangismo  et  dénoncer  à 
la  vigilance  des  chambres  les  ténébreuses  menées  de  Vaa  néerlandais  contre  l'cre 
national.  C'est  l'isolement  mosaïque  dans  toute  sa  rigueur;  c'est  Israël  repoussant 
tout  pacte  avec  Madian  et  les  Philistins. 

La  Hollande  fermée,  restaient  l'Allemagne  et  la  France,  mais  les  mêmes  calculs 
d'influence  éloignaient  le  parti  catholique  de  ces  deux  pays.  Le  clergé  belge  redou- 
tait le  contact  de  la  centralisai  ion  protestante  de  la  Prusse,  qui  rendait  défiances 
pour  défiances  au  démocratrsme  ultramontain  de  la  jeune  nation.  Il  redoutait  sur- 
tout pour  les  tendances  ihéocralieo-radieales  imprimées  par  lui  à  la  révolution  le 
contact  de  la  France  de  juillet,  livrée,  en  politique  comme  en  religion,  au  courant 
contraire,  et  qui  pouvait  réagir  sur  la  Belgique  par  le  double  ascendant  des  ser- 
vices rendus  et  d'une  profession  de  foi  religieuse  où  rien  ne  laissait  prise  au 
soupçon  d'hérésie.  Sous  l'empire  de  cet  ombrageux  parti  pris,  le  gouvernement 
belge  a  simultanément  repoussé,  jusqu'en  18-12,  la  France,  qui,  à  quatre  reprises 
différentes,  lui  offrait  l'union  douanière  il),  et  la  Prusse  (2),  qui,  revenue  de  ses 
anciennes  préventions,  sollicitait  instamment,  depuis  1854,  un  traité  de  commerce, 
de  navigation  et  de  transit.  A  Paris  comme  à  Berlin,  on  a  cru  voir  dans  la  con- 
vention de  1842  et  dans  l'anèté  du  J8  août  suivant,  qui  étendait  aux  vins  et  aux 
soieries  du  Zollverern  les  avantages  exclusivement  accordés  par  celte  convention 
aux  similaires  fiançais,  l'expression  de  tendances  tour  à  tour  françaises  et  alle- 
mandes :  rien  de  plus  taux.  Ces  deux  mesures  ne  son',  à  vrai  dire,  qu'une  intel- 
ligente et  perfide  application  de  l'idée  (is.^'  du  parti  catholique,  qui,  dans  l'impos- 
sibilité de  brusquer  un  système  d'isolement  auquel  certaines  industries  n'étaient 
pas  suffisamment  préparée-,  s'étudiait  à  repousser  l'Allemagne  et  la  France  l'une 

(1)  Ëri  185G,  1339,  I8i0.et  184:2.  Voir  les  débats  des  chambres  belges  sur  la  conven- 
tion du  lo  décembre.        '' 

(2)  Voir  le  long  mémoire  notifié  le  18  juillet  1844  par  la  Prusse  à  la  Belgique. 


LA     BiLGIQUK     SI»     1846.  479 

par  l'autre,  sans  fermer  à  ces  industries  leurs  débouchés  français  et  allemands. 
La  convention  fie  1842  n'a  été  pour  nos  voisins  qu'un  pis-aller  dans  lequel  ils 
trouvaient  un  refuge  contre  l'allianee  de  la  Prusse.  Vers  la  lin  de  1841,  l'envoyé 
belge  à  Berlin  s'était  laissé  surprendre  un  projet  de  traité  posant,  entre  autres 
bases,  l'équilibre  des  tirifs  belge  et  allemand  et  un  dégrèvement  exceptionnel  des 
vins  et  soieries  du  Zollverein.  A  p -ine  informé  de  l'acceptation  de  la  Prusse,  le 
cabinet  de  Bruxelles,  qtrî,  peu  de  jours  auparavant,  refusait  de  négocier  avec 
nous,  conclut  brusquement  avec  la  France  la  convention  du  16  juillet,  par  laquelle 
il  se  mettait  hors  d'état  de  remplir  des  clauses  précitées  du  traité  avec  l'union 
rhénane,  tout  en  se  débarrassant  de  l'industrie  linière,  dont  cette  convention  ache- 
tait pour  quatre  ans  la  neutralité.  La  Prusse  irritée  menaça  de  prohiber  les  fontes 
belges,  et  la  Belgique,  qui  venait  d'assurer  aux  dépens  de  l'Allemagne  le  débouché 
français  de  ses  lins,  trouva  cette  fois  commode  de  nous  faire  payer  le  maintien  du 
débouché  allemand  de  sa  métallurgie.  De  là  l'arrêté  du  28  août,  en  échange  du- 
quel la  Prusse  consentait  à  s'abstenir  de  toute  agression.  Cet  arrêté,  considéré  en 
France  comme  un  triomphe  du  cabinet  de  Berlin,  consacrait  donc  en  réalité  le 
désistement  de  la  Prusse,  le  désaveu  diplomatique  par  lequel  la  Belgique  venait 
de  se  soustraire  à  une  alliance  plus  intime  avec  le  Zollverein.  La  Prusse  l'accepta 
parce  qu'elle  y  vit  des  tendances  anti-françaises;  la  France  le  subit  parce  qu'elle 
y  vit  des  tend  an  ces  allemandes,  tendances  qu'elle  craignait  d'exaspérer  et  de  mo- 
tiver en  se  vena;e:int  de  l'injustice  commise  à  l'égard  de  nos  vins  et  de  nos  soieries. 
Exploitation  gratuite  des  deux  pays,  rivalité  des  deux  pays  sur  le  marché  belge 
que  celle  rivalité  protégeait  contre  leurs  essais  respectifs  d'envahissement,  voilà 
le  dernier  mot  de  ces  prétendues  hésitations  qui  ont  dupé  tour  à  tour  le  cabinet 
prussien  et  le  cabinet  français. 

Le  sol  était  déblayé.  Marchande  avant  tout,  la  Hollande,  dont  les  échanges 
belges  se  balançaient,  quoique  réduits,  par  un  boni  annueide  8  à  10  millions  de 
francs,  n'avait  opposé  aux  premières  agressions  de  la  Belgique  qu'un  indifférent 
dédain  où  celle  ci  croyait  voir  un  calcul  d'impuissance.  Sur  la  foi  d'un  antago- 
nisme apparent,  la  France  et  la  Prusse  se  contenaient  l'une  par  l'antre.  f>es  con- 
cessions qui  n'engageaient  aucune  production  belge,  qui  laissaient  dès  lors  le 
champ  libre  à  toute  innovation  douanière,  désintéressaient  l'industrie  des  fontes 
et  celle  des  lins  dans  les  conséquences  immédiates  du  système  prohibitif.  Plus 
tard,  d'ailleurs,  le  gouvernement  belge  espérait  les  contre-balancer  par  les  exi- 
gences protectionnistes  des  autres  industries,  au  premier  rang,  celles  des  cotons 
et  des  laines,  que  d<*s  lois,  des  arrêtés,  des  encouragements  de  toute  sorte,  étaient 
parvenus  à  développer.  Les  innombrables  tisserands  ei  fileurs  à  la  main  que  l'in- 
dustrie linière  occupe  dans  les  Fiandres  pouvaient  seuls  devenir  un  obstacle  sé- 
rieux en  traduisant  par  l'émeute  l'opposition  parlementaire  des  grands  métiers; 
mais  les  catholiques  avaient  paré  à  tout.  Un  territoire  acquis  aux  extrémités  de 
l'Amérique,  à  Guatemala,  était  prêt  à  recevoir  cet  incommode  excédant  rie  popu- 
lation. Les  villes  mai  itimes  enfin,  adversaires-nés  de  la  protection  manufacturière, 
mais  ardentes  à  réclamer  des  privilèges  de  pavillon,  reproduisaient  contre  la  Hol- 
lande l'hostilité  que  la  majorité  des  industries,  favorables  à  l'alliance  hollandaise, 
affichaient  contre  la  France  et  le  Zollverein.  Tout  concourait  à  détacher  la  Bel- 
gique de  ses  voi  ins,  même  les  efforts  du  parti  libéral  pour  généraliser  le  résultai 
opposé,  c'est-à-dire  l'abaissement  simultaué  de  toutes  les  frontières.  Sous  l'em- 
pire de  ridicules  défiances  qui  lui  montraient  et  lui  montrent  encore  dans  chaque 


480  LA    BELGIQUE   EN    1846. 

avance  de  l'étranger  une  arrière-pensée  d'absorption  exclusive ,  ce  parti  s'était 
fait  le  bénévole  complice  d'un  système  qui  tendait  doublement  à  l'amoindrir,  et 
dans  son  influence  morale,  affaiblie  dès  qu'elle  serait  isolée,  et  dans  l'avenir  des 
chemins  de  fer,  son  grand  titre  à  la  considération  du  pays.  Il  ne  restait  plus  qu'à 
grouper  sous  une  apparente  solidarité  ces  préjugés,  ces  intérêts  épars.  Ce  fut 
l'objet  de  la  loi  des  droits  différentiels.  Exclure  les  fabrications  européennes  pour 
laisser  aux  fabrications  belges  le  monopole  du  marché  intérieur  et  des  envois 
transatlantiques  ,  exclure  les  pavillons  européens  pour  laisser  au  pavillon  belge 
le  monopole  de  ces  transports  transatlantiques,  telle  est  la  pompeuse  formule  sous 
laquelle  la  pensée  intime  et  si  longtemps  mûrie  des  catholiques  affronta  la  pu- 
blicité. 

C'était  prendre  les  libéraux  par  leur  côté  faible.  Créer  une  marine  nationale, 
racheter  l'infériorité  continentale  de  la  Belgique  par  cette  expansion  maritime 
qui  donna  jadis  la  suprématie  à  Venise,  au  Portugal,  aux  Pays-Bas,  quel  moyen 
plus  sûr  de  forcer  un  jour  la  main  aux  grandes  puissances  européennes  !  A  ce  prix, 
les  libéraux  acceptaient  volontiers  l'isolement.  Les  armateurs  et  les  fabricants 
furent  plus  difficiles  à  convaincre,  malgré  l'habile  confusion  d'intérêts  que  réali- 
sait le  projet  de  loi  des  droits  différentiels.  Si  le  double  système  de  protection 
contenu  dans  ce  projet  flattait  les  exigences  manifestées  isolément  par  ces  deux 
classes  d'intéressés,  il  impliquait  des  sacrifices  mutuels  auxquels  chacune  d'elles 
répugnait  pour  sa  part  à  souscrire.  Les  armateurs  jugeaient  fort  patriotique  l'ex- 
clusion des  pavillons  étrangers;  mais,  sans  marchandises  à  transporter,  disaient-ils, 
pas  de  marine,  et  il  fallait,  d'après  eux,  encourager  l'importation  et  le  transit.  Les 
fabricants,  de  leur  côté,  proclamaient  digne  d'une  nationalité  qui  se  respecte  la 
protection  accordée  à  leurs  produits  ;  mais  ils  réclamaient  l'assimilation  des  pa- 
villons étrangers  au  pavillon  belge  pour  le  transport  des  matières  premières,  ainsi 
que  des  denrées  alimentaires  dont  le  prix  régit  le  salaire  des  ouvriers.  Les  efforts 
du  ministère  et  de  ses  affidés  amenèrent  un  compromis.  Les  manufacturiers  ob- 
tinrent la  surtaxe  de  toutes  les  fabrications  européennes  en  général,  sauf  les 
exceptions  consacrées  par  les  traités  existants,  le  maintien  de  l'ancien  droit  réduit 
en  faveur  de  180,000  kilogrammes  de  tabac  et  de  7  millions  de  kilogrammes  de 
café  importés  annuellement  sous  pavillon  hollandais,  enfin  un  dégrèvement  con- 
sidérable des  bois,  des  cuirs  bruts,  des  graines  de  lin,  des  poissons,  sans  distinction 
de  pavillon  ou  de  frontière.  On  fit  ensuite  la  part  des  armateurs.  La  déduction 
de  10  pour  100  dont  jouissait  la  marine  belge  fut  maintenue  sur  tous  les  produits 
non  favorisés,  à  l'exception  d'une  vingtaine  d'articles  manufacturés;  mais,  pour 
l'importation  même  de  ces  derniers  articles,  la  marine  belge  était  protégée  contre 
les  autres  pavillons  par  un  droit  additionnel  de  10  pour  100.  Le  pavillon  belge 
était  favorisé  en  outre  d'une  déduction  de  20  pour  100  pour  toutes  les  marchan- 
dises provenant  des  lieux  situés  au  delà  du  cap  de  Bonne-Espérance  ou  du  cap 
Horn.  Armateurs  et  fabricants,  ceux-ci  rêvant  d'immenses  débouchés  transatlan- 
tiques, ceux-là  spéculant  d'avance  sur  des  représailles  européennes  qui  forceraient 
l'industrie  belge  à  refluer  vers  le  port  d'Anvers,  tous  étaient  cette  fois  d'accord. 
Les  contrebandiers,  corporation  occulte,  mais  nombreuse,  sorte  de  quatrième 
pouvoir  dans  un  pays  dont  une  seule  ligne  de  douanes  défend  les  frontières  plates 
et  nues,  faisaient  le  dessus  à  l'enthousiasme  commun.  Les  esprits  pratiques  eux- 
mêmes,  ceux  qui  ne  jugeaient  pas  la  Belgique  capable  de  se  suffire,  voyaient  dans 
le  nouveau  système  un  expédient ,  un  moyen  sûr  d'acheter  plus  tard,  par  des 


LA    BELGIQUE    EN    1846.  iXl 

exceptions  habilement  ménagées,  les  faveurs  douanières  des  p*ys  voisins.  Bref, 
la  loi  des  droits  différentiels  eut  pendant  huit  jours  un  succès  complet.  On  n'at- 
tendait, pour  se  débarrasser  délinilivemerit  de  la  Hollande,  que  le  retour  des  pre- 
miers galions  anversois.  La  Prusse,  on  ne  daignait  pas  en  parler;  ia  France,  qu'il 
fallait  bien  tolérer  deux  ans  encore,  n'excitait  que  le  sourire.  Et  dans  le  camp 
des  catholiques,  et  dans  le  camp  des  libéraux,  c'était  un  hosanna  général  :  —  la 
Belgique  est  forte!  la  Belgique  est  lière!  la  Belgique  est  émancipée!  —  La  Belgique 
n'était  que  folle.  Son  industrie  n'aurait  certainement  pas  expulsé  des  marchés 
américains  les  produits  de  France  et  d'Angleterre,  puissances  de  premier  ordre 
dont  l'alliance  a  naturellement  plus  de  prix  pour  les  états  du  Nouveau-Monde 
que  l'alliance  belge,  et,  quant  à  sa  marine,  réduite  en  Europe  au  seul  débouché 
national,  elle  eût  dû  opérer  à  vide  la  moitié  de  ses  retours  :  deux  causes  de  ruine 
pour  une,  et,  au  bout,  un  aveu  d'impuissance,  les  déboires  d'une  bravade  manquée, 
la  nécessité  de  traiter  de  nouveau  avec  les  pays  voisins,  non  plus  comme  ami,  mais 
comme  vaincu.  Heureusement  pour  la  Belgique,  l'expérience  n'a  été  ni  aussi 
longue,  ni  aussi  coûteuse,  et  c'est  de  l'Allemagne,  du  pays  dont  elle  attendait  le 
moins  un  acte  de  vigueur,  que  les  premiers  enseignements  lui  sont  venus. 

La  loi  des  droits  différentiels  votée,  le  cabinet  belge,  qui  n'avait  plus  besoin 
d'acheter  la  neutralité  de  l'industrie  métallurgique,  dédaigna  de  proroger  l'assi- 
milation accordée  par  lui  aux  vins  et  aux  soieries  du  Zollverein.  Doublement 
blessée,  et  par  ce  retrait  de  faveurs  qu'elle  avait  acceptées  comme  un  gage  de 
négociations  à  venir,  et  par  la  nouvelle  loi,  qui  frappait  d'un  interdit  déguisé  ses 
fabrications  et  sa  marine,  la  Prusse,  qui  n'avait  plus  rien  à  ménager,  taxa  les 
fontes  belges.  La  surprise  fut  profonde  à  Bruxelles.  La  minorité  libérale,  qui 
avait  fortement  blâmé  les  faveurs  accordées  au  Zollverein,  mais  qui  découvrit 
tout  à  coup  dans  la  cessation  de  ces  faveurs,  sous  l'empire  de  la  convention  du 
16  juillet,  l'indice  de  tendances  françaises,  s'associa  aux  récriminations,  aux  me- 
naces des  maîtres  de  forge  de  Liège  et  de  Charleroy.  Le  gouvernement  belge 
n'osa  pas  braver  cette  coalition,  et,  le  1er  septembre  1844,  avant  même  que  l'ar- 
rêté complémentaire  du  système  des  droits  différentiels  fût  rendu,  il  concluait 
avec  la  Prusse  un  traité  qui  renversait  les  deux  bases  de  ce  système. 

Le  traité  du  1er  septembre,  en  assimilant  les  pavillons  belge  et  prussien,  enle- 
vait à  la  marine  belge,  non-seulement  le  monopole  si  longtemps  rêvé  des  trans- 
ports transatlantiques,  mais  même  le  privilège  de  leur  nationalité,  et  cela  sans 
compensation  aucune,  car,  en  1831,  1852  et  1835,  époques  où  les  deux  pavil- 
lons étaient  assimilés,  les  ports  germaniques  n'avaient  reçu  que  deux  ou  trois 
navires  belges  par  an.  Les  manufacturiers,  qui  avaient  espéré  le  monopole  des 
exportations  transatlantiques  effectuées  par  le  port  d'Anvers,  n'étaient  pas  mieux 
traités  que  les  armateurs.  Les  navires  prussiens  étaient  assimilés  aux  navires 
belges,  même  quant  à  la  cargaison.  Les  provenances  allemandes  étaient  exemptées 
par  terre  de  tout  droit  de  transit,  et  cela  en  retour  d'une  simple  réduction  de 
droit  sur  le  transit  des  provenances  belges  dans  le  Zollverein.  Les  tissus  de  coton 
allemands  étaient  exceptés  de  toute  surtaxe  éventuelle;  l'assimilation  dont  jouis- 
saient les  vins  et  soieries  du  Zollverein  était  rétablie;  l'admission  de  deux  cent 
cinquante  mille  kilogrammes  de  lil  de  Brunswick  et  de  Westphalie,  moyennant  un 
simple  droit  de  balance,  maintenue.  Les  droits  enfin  étaient  considérablement 
réduits  sur  les  articles  de  mercerie  et  de  modes  de  l'union  rhénane.  En  échange 
de  ces  concessions  exorbitantes,  la  Belgique  obtenait  une  réduction  des  droits  de 

TOMK  IV.  32 


482  LA    BELGIQUE    EN     1846. 

sortie  sur  les  laines  d'Allemagne,  réduction  limitée  de  façon  à  ne  procurer  aux 
fabriques  belges  qu'une  économie  de  50  à  60  mille  francs,  et  le  rétablissement, 
le  simple  rétablissement  du  slaiu  quo  en  faveur  de  l'industrie  métallurgique.  Si 
les  fers  en  barre  étaient  dégrevés  de  2  francs  par  quintal,  en  revanche,  les  fontes, 
qui  jouissaient  précédemment  en  Allemagne  d'une  franchise  entière,  étaient 
frappées  d'un  droit  proportionnel  à  cette  réduction,  ce  qui  replaçait  les  choses 
sur  l'ancien  pied. 

Et  qu'avait-il  fallu  pour  mettre  à  la  raison  cette  intraitable  coalition  de  fabri- 
cants et  d'armateurs,  qui,  à  l'entendre,  allait  jeter  un  mur  entre  la  Belgique  et 
la  France?  Une  simple  entrave  au  débouché  allemand  des  fontes,  d'une  ipdustrie 
non  moins  intéressée  à  l'alliance  française  qu'à  l'alliance  du  Zollverein,  puisqu'elle 
est  protégée  chez  nous  contre  la  concurrence  anglaise  par  une  différence  de  5  fr. 
60  cent,  par  cent  kilogrammes,  dune  industrie  qui  n'égale,  ni  en  besoins  ni  eu 
influence,  celles  des  houilles  et  des  lins,  pour  qui  le  débouché  français  est  de  né- 
cessité absolue.  En  principe  et  en  fait,  le  traité  du  1er  septembre,  où  la  diplomatie 
prussienne  a  cru  voir  un  échec  pour  notre  influence  (1),  l'a  au  contraire  démon- 
trée. La  Belgique  elle-même  a  spontanément  compris  celte  situation  :  l'arrêté 
complémentaire  de  !a  loi  des  droits  différentiels  (13  octobre)  a  étendu  aux  tissus 
de  coton  français  l'exception  stipulée  dans  le  traité  du  1er  septembre  en  faveur 
des  tissus  de  coton  allemands.  Moins  scrupuleux  jadis,  quand  il  avait  prétendu 
justifier  par  le  silence  de  la  convention  de  1842  l'assimilation  des  vins  et  des 
soieries  d'Allemagne  à  ceux  de  France  et  la  surtaxe  frappée  par  l'arrêté  du 
14  juillet  1845  sur  nos  fils  et  nos  tissus  de  laine,  le  cabinet  belge  sentait  enfin 
qu'une  politique  loyale,  conciliante,  toute  de  ménagements,  est  le  véritable  rôle 
d'une  petite  nation  qui  vit  par  ses -voisins.  En  1846,  au  renouvellement  de  la 
convention  française,  il  a  offert  de  son  propre  mouvement  le  retrait  partiel  de  ce 
dernier  arrêté.  C'était  peu  pour  nous,  c'était  beaucoup  pour  lui,  car  l'industrie 
lainière,  sur  la  foi  de  promesses  officielles,  avait  euglouti  la  plus  forte  mise  dans 
la  commandite  du  système  protecteur.  Cette  industrie,  qui  avait  cru  échapper  aux 
mécomptes  apportés  à  la  coalition  par  le  traité  du  1er  septembre,  se  trouvait  elle- 
même  atteinte  par  le  contre-coup  diplomatique  de  ce  traité. 

Jusqu'ici,  déjà,  la  réaction  est  énorme.  Deux  ministres  catholiques  ont  ruiné 
l'œuvre  de  prédilection  des  catholiques.  Les  partisans  de  l'isolement  douanier, 
ceux  qui  le  voulaient  comme  but  et  ceux  qui  l'acceptaient  comme  moyen,  comme 
base  d'alliances  mieux  entendues,  ont  subi  de  doubles  déceptions.  Les  armateurs 
d'une  part,  l'industrie  des  cotons  et  celle  des  laines  d'autre  part,  vers  qui  rayon- 
naient toutes  les  tendances  protectionnistes,  ont  reçu  en  plein  le  permier  eboe 
des  nécessités  opposées.  Frappées  ensemble,  ces  deux  classes  d'intérêts  semblaient 
devoir  puiser  dans  la  solidarité  d'une  défaite  commune  de  nouvelles  garanties 
d'union.  Eh  bien!  ce  dernier  refuge  devait  manquer  encore  au  système  protec- 
teur. Les  griels  qui  semblaient  désormais  les  confondre  sont  devenus  pour  eux 
l'objet  de  mutuelles  agressions. 

C'est  par  les  armateurs  que  la  rupture  a  commencé.  Vers  la  fin  de  1845,  un 
an  après  l'adoption  de  cette  fameuse  loi  des  droits  différentiels  qui  devait  créer 
une  marine  nationale,  les  transports  effectués  sous  pavillon  belge  par  le  port 

(1)  Testament  politico-commercial  (Ein  Uandels  politisches  Testament),  par  le  baron 
d'Arnim ,  ministre  plénipotentiaire  de  Prusse. 


LA    BELGIQUE    EN    1846.  485 

d'Anvers  avaient  diminué  sons  le  double  rapport  du  nombre  des  navires  et  du 
tonnage.  Le  traité  de  commerce  et  de  navigation  conclu  avec  les  Étals-Unis  n'avait 
pu  ralentir  cette  décadence  :  les  pavillons  allemands  accaparaient  tout.  La  fran- 
chise accordée  au  transit  des  marchandises  du  Zollverein.  présentée  naguère  aux 
armateurs  belges  comme  un  dédommagement  de  l'assimilation  des  pavillons,  ne 
profitait  qu'aux  navires  du  Zollverein,  qui  se  tenaient  dans  le  port  d'Anvers  à 
l'affût  de  ce  transit.  Les  navires  nationaux  étaient  réduits,  comme  par  le  passé,  à 
attendre  des  saisons  entières  dans  les  bassins  de  ce  port  l'arrivée  de  leurs  charge- 
ments ballot  par  ballot.  Les  armateurs  se  récrièrent,  et,  sur  leurs  instances,  une 
loi  érigea  Anvers  en  entrepôt  franc  où  les  marchandises  destinées  soit  ai;  transit 
en  Belgique,  soit  à  la  réexportation  par  mer.  pourraient  entrer,  stationner,  cir- 
culer, sans  être  soumises  au  déballage  et  à  la  vérification  de  détail.  Anvers  se 
trouvait  ainsi  transformé  en  une  sorte  de  bazar  européen  où  les  produits  de  toutes 
les  nations  voisines,  ceux  de  la  Grande-Bretagne  au  premier  rang,  viendraient 
compléter  les  chargements  des  navires  belges,  ce  qui  diminuait  d'autant  la  part 
déjà  si  réduite  des  manufacturiers  nationaux  dans  ces  envois  transatlantiques 
dont  la  perspective  les  avait  ralliés  aux  armateurs.  Les  récriminations  éclatèrent 
dans  le  camp  industriel  ;  mais  les  armateurs  étaient  forts:  c'est  en  eux  que  repo- 
sait le  dernier  espoir  de  l'émancipation  belge,  comme  on  disait  toujours.  Quinze 
jours  après,  ils  obtenaient  encore  le  retrait  de  l'exception  faite  par  la  loi  des 
droits  différentiels  en  faveur  des  cafés  et  des  tabacs  importés  de  Hollande.  Cette 
fois,  les  manufacturiers  allaient  prendre  leur  revanche. 

Encouragée  par  l'exemple  de  la  Prusse,  dont  les  premières  représailles  avaient 
forcé  la  main  à  la  Belgique,  la  Hollande  doubla  les  droits  sur  environ  cinquante 
articles  belges,  entre  autres,  les  fers,  la  houille,  les  tissus  de  laine,  de  coton  et  de 
lin,  et  surtaxa  la  sortie  des  céréales  des  Pays-Bas.  Atteintes  et  dans  leurs  exporta- 
tions et  dans  les  subsistances  de  leurs  ouvriers,  toutes  les  industries  belges, 
toutes  cette  fois,  se  coalisèrent  contre  les  armateurs.  La  batellerie  de  la  Meuse, 
qu'alimente  principalement  le  transit  hollando-belge,  et  qui  représente  à  elle 
seule  un  tonnage  environ  sept  fois  plus  fort  que  les  armements  de  tous  les  ports 
maritimes  ensemble,  apporta  dans  la  lutte  un  élément  jusque-là  méconnu,  et, 
moins  d'un  mois  après  le  début  des  hostilités,  le  gouvernement  belge  en  était 
réduit  à  solliciter  la  clémence  des  Pays-Bas.  Le  cabinet  de  La  Haye  s'est  fait  prier 
six  mois  entiers.  Un  traité  enfin  a  été  conclu,  qui  détruit  les  dernières  illusions 
des  armateurs  anversois.  Kn  retour  de  concessions  importantes  aux  principales 
industries  belges,  les  pavillons  et  les  cargaisons  provenant  directement  de  l'un 
ou  l'autre  pays  étaient  assimi'és;  l'exception  au  profit  des  tabacs  originaires  des 
pays  hors  d'Europe  et  des  cafés  originaires  de  l'Inde  néerlandaise  était  rétablie  ; 
les  droits  étaient  réduits  sur  toutes  les  autres  denrées  coloniales  importées  en 
Belgique  des  Pays-Bas.  La  Hollande  accaparait,  en  un  mot,  le  monopole  de  ces 
mêmes  transports  qui  devaient  doter  Anvers  d'une  marine  transatlantique  :  le 
monopole,  dis-je,  car,  si  les  navires  belges  étaient  admis  par  le  traité  à  exporter 
des  colonies  néerlandaises  8,000  tonneaux  de  denrées  aux  mêmes  droits  que 
sous  pavillon  national,  celte  concession  devenait  illusoire,  du  moment  où  les 
colonies  néerlandaises  restaient  fermées  aux  provenances  directes  de  Belgique. 
Anvers  y  perd-il?  Non  :  j'ai  dit  quels  obstacles  s'opposaient  en  principe  et  en  fait 
aux  développements  de  la  marine  transatlantique  belge.  En  échange  d'espérances 
irréalisables,  la  marine  belge  gagne  même  à  ce  traité  des  avantages  positifs  pour 


184  LA    BELGIQUE    EN    1846. 

son  cabotage;  mais  enfin,  bien  ou  mal  entendu  ,  ce  rêve  d'une  marine  trans- 
atlantique était  le  dernier  abri  du  système  d'isolement,  et  il  s'est  évanoui  au 
souffle  de  ces  mêmes  intérêts  manufacturiers  dont  l'intelligent  concours  avait 
secondé,  deux  ans  auparavant,  les  prétentions  des  armateurs  anversois.  Il  était 
dit  que  pas  un  élément  de  la  coalition  protectionniste  ne  sortirait  intact  de  celle 
réaction  si  brusque  et  si  imprévue:  le  même  traité  accorde  des  privilèges  à  l'im- 
portation des  poissons  et  des  bestiaux  des  Pays-Bas. 

Vaincues  ensemble,  vaincues  séparément,  vaincues  l'une  par  l'autre  toutes  les 
exigences  protectionnistes  sont  donc  venues  échouer  contre  les  nécessités  doua- 
nières issues  de  leur  accord,  et,  par  cet  enchaînement  de  mécomptes  qui  est  la 
logique  des  idées  fausses,  les  efforts  tentés  pour  sauver  en  partie  le  principe  de  la 
loi  des  droits  différentiels  n'ont  servi  qu'à  compléter  sa  ruine.  De  ce  complot 
d'isolement  si  patiemment  et  si  longuement  élaboré,  de  ces  échecs  soudains,  de 
ces  désertions  inattendues,  de  ces  résistances  suprêmes  aussitôt  paralysées  que 
nées,  qu'est-il  en  définitive  sorti  ? 

Un  traité  allemand  et  une  convention  française  qui  constatent  l'impuissance  de 
deux  industries  créées  et  protégées  dans  le  dessein  avoué  de  repousser  la  France. 

Deux  guerres  de  tarifs  qui  ont  eu  pour  résultat  :  d'abord  d'anéantir  pour  nos 
voisins  la  possibilité  d'une  marine  transatlantique,  seule  éventualité  qui,  plus 
tard,  pût  détourner  de  nous  celles  des  industries  belges  qui  vivent  par  la  France  ; 
ensuite  de  reporter  toute  l'activité  de  la  marine  belge  vers  le  cabotage,  c'est-à-dire 
vers  l'alliance  des  pays  voisins,  et,  au  premier  rang,  de  celui  que  bordent  deux 
mers,  la  France. 

Une  loi  enfin  qui,  en  faisant  d'Anvers  l'entrepôt  des  marchandises  anglaises  et 
allemandes,  force  le  commerce  belge  à  refluer  plus  que  jamais  vers  le  continent, 
et,  dans  le  continent,  vers  le  marché  qui  offre  les  plus  grands  avantages  de  proxi- 
mité, de  dissemblance  industrielle  et  d'étendue  :  vers  la  France. 

Si  la  France  n'a  pas  mis  à  profit  ces  résultats,  si,  au  renouvellement  de  la  con- 
vention de  1842,  elle  a  obtenu  moins  que  la  Prusse  et  la  Hollande,  c'est  qu'elle 
l'a  bien  voulu  ;  mais  la  force  des  choses  se  charge  déjà  de  suppléer  à  notre  légi- 
time initiative,  et  c'est  du  peuple  flamand,  du  foyer  même  de  cette  influence 
ultramontaine  dont  la  France  était  le  grand  épouvantail,  que  la  réaction  française 
a  surgi. 

Tout  devait  mal  tourner  dans  le  projet  favori  des  catholiques.  La  colonie  de 
Guatemala,  destinée  à  recevoir  un  jour  le  trop  plein  des  populations  flamandes, 
est  passée  à  l'état  de  chimère.  Les  différences  de  climat,  la  nostalgie,  les  déboires 
inhérents  à  toute  colonisation,  les  mécomptes  commerciaux  qui  attendaient  les 
pacolilleurs  belges  chez  des  populations  sans  luxe  ,  presque  sans  besoins  ,  et  sur- 
abondamment pourvues  par  la  spéculation  anglaise  de  tous  les  produits  européens 
d'un  débit  possible,  enfin  et  surtout  l'entêtement  d'un  jésuite,  qui,  nommé  d'abord 
directeur  spirituel,  plus  tard  directeur  civil  de  la  colonie,  s'était  mis  très-sérieu- 
sement dans  l'esprit  de  renouveler  sur  les  émigrants  les  essais  de  discipline  théo- 
cratique  réalisés  jadis  par  la  compagnie  sur  les  peuplades  du  Paraguay,  toutes  ces 
causes  réunies  ont  fait  déserter  on  à  peu  près  le  nouvel  établissement.  Aujourd'hui 
le  mot  de  Guatemala  a  acquis  dans  le  vocabulaire  belge  la  valeur  proverbiale 
qu'obtint,  il  y  a  plus  d'un  siècle,  chez  nous,  le  mot  de  Mississipi.  En  même  temps 
que  celle  issue  se  fermait  à  l'excédant  des  bras  et  des  bouches,  deux  mauvaises 
récoltes  coup  sur  coup  sonl  venues  accroître  l'impossibilité  du  système  d'isolement. 


LA     BELGIQUE     EN     1840.  185 

Les  Flandres  comptaient  en  moyenne,  d'après  les  relevés  approximatifs  de  1843, 
un  pauvre  sur  six  habitants  :  deux  ans  ont  suffi  pour  doubler  le  premier  terme  de 
celle  effrayante  proportion.  Les  secours  des  bureaux  de  bienfaisance,  les  aumônes 
des  couvents,  ce  correctif  traditionnel  de  l'accaparement  monastique,  n'y  suffisent 
déjà  plus.  Dts  familles,  des  populations  entières,  hâves,  demi-nues,  tour  à  tour 
menaçantes  et  suppliantes,  promènent  dans  les  villages  épouvantés  et  jusque  dans 
les  rues  des  grandes  villes  le  spectre  sans  cesse  renouvelé  de  la  faim.  C'est  la  mi- 
sère irlandaise  des  plus  mauvais  jours,  moins  la  résignation,  moins  l'espérance 
endormante  du  rappel.  «  Le  ventre  est  un  grand  politique,  »  dit  un  proverbe  trop 
peu  connu  du  mendiant  espagnol,  et,  de  ces  cinq  cent  mille  poitrines  épuisées,  un 
cri  spontané  est  sorti,  qui  donne  le  dernier  mot  de  la  réaction  commerciale  où  la 
Belgique  s'est  trouvée  à  son  insu  précipitée  :  «  L'union  douanière  avec  la  France 
ou  la  réunion  !  » 

Le  ministère  recule  tant  qu'il  peut  cette  nécessité,  ou  du  moins  il  affecte  de  la 
reculer;  car,  s'il  avait  pour  but  de  décourager  les  résistances  anti-unionistes  en 
démontrant  l'impuissance  de  tout  palliatif,  il  ne  s'y  prendrait  pas  mieux.  Ainsi,  le 
ministère  a  prorogé  la  libre  entrée  des  céréales  ;  mais  qu'importe  le  bon  marché  à 
qui  est  dans  le  dénûment  ?  Les  familles  flamandes  qui  vivent  moitié  de  leur  travail, 
moitié  de  leur  champ  de  pommes  de  terre,  ne  peuvent  pas,  leur  récolle  perdue, 
se  suffire  par  leur  travail  seul.  11  a  demandé  aux  chambres  un  crédit  de  300,000 
francs  pour  le  perfectionnement  de  l'industrie  linière  dans  les  campagnes  où  n'ont 
pas  encore  pénétré  les  nouveaux  rouets  ;  mais  perfectionner  les  procédés  de  tra- 
vail, surexciter  la  production  quand  les  débouchés  restent  les  mêmes,  n'est-ce  pas 
déplacer,  agrandir  la  difficulté?  Il  a  proposé  enfin  une  loi  sur  le  défrichement  des 
terrains  incultes  ;  mais  on  n'improvise  pas  des  moissons  comme  on  improvise  une 
loi  :  l'hiver  sera  rude,  et  la  faim,  le  froid,  n'escomptent  pas  l'avenir.  Cela  n'est  pas 
sérieux;  ce  qui  l'est  beaucoup  plus,  ce  sont  les  déclarations,  les  demi-aveux 
échappés  au  ministère  et  à  ses  adhérents  durant  les  débats  sur  la  convention  du 
13  décembre,  débals  que  des  milliers  de  pétitions  en  faveur  de  l'union  douanière 
ont  presque  entièrement  absorbés.  M.  de  Theux,  et  Israël  n'en  a  pas  frémi,  s'est 
très-catégoriquement  prononcé  pour  l'extension  des  rapports  commerciaux  avec 
la  France.  M.  Dechamps,  le  grand  instigateur  du  système  des  droits  différentiels,  a 
prédit  l'union  douanière,  quoique  dans  un  avenir  lointain;  l'abbé  de  Haerne  l'a 
formellement  réclamée.  M.  de  Muelenaere,  minisire  d'état  sans  portefeuille,  accusé 
d'encourager,  en  sa  qualité  de  gouverneur  de  la  Flaudre  occidentale,  le  pétition- 
nement  unioniste,  s'est  très-mal  défendu.  Le  respect  humain,  la  fausse  honte,  s'en 
mêlent  encore  un  peu  ;  cependant,  hormis  deux  ou  trois  catholiques  pétrifiés  dans 
leur  vieille  théorie  d'isolement,  tous  les  orateurs  du  parti,  ministres,  représentants 
et  sénateurs,  se  prononcent  plus  ou  moins  directement  en  faveur  de  cette  union 
franco-belge  dont  le  seul  nom  les  eût  jadis  scandalisés.  Attendons-nous  aux  plus 
curieux  revirements  :  entre  la  convention  du  13  décembre  et  l'union  douanière,  la 
distance  n'est  pas  plus  grande  qu'entre  la  loi  des  droits  différentiels  et  les  traités 
allemand  et  hollandais.  Au  point  de  vue  même  de  la  pondération  des  influences 
extérieures,  abstraction  faile  des  déplacements  commerciaux  qui  forcent,  comme 
je  l'ai  dit  plus  haut,  la  majorité  des  intérêts  belges  à  graviter  vers  nous,  ces 
traités  sont,  pour  la  Belgique,  une  raison  de  plus  de  se  rapprocher  inlimement  de 
la  France.  Il  n'y  a  pour  un  pelit  peuple  que  deux  façons  d'échapper  à  la  prépon- 
dérance étrangère  :  l'isolement  absolu,  et  l'expérience  en  a  démontré  ici  l'impos- 


486  LA    BELGIQUE     EN    1846. 

slbilité  pratique,  ou  bien  l'équilibre  des  alliances,  et  cet  équilibre  n'existe 
aujourd'hui  qu'entre  la  Prusse  et  la  Hollande.  La  convention  du  13  décembre, 
qui  ne  crée  au  commerce  français  aucun  intérêt  majeur  en  Belgique,  n'est  pas  un 
contrepoids  suffisant  à  deux  traités  qui  rivent  à  la  Belgique  l'avenir  maritime  du 
Zollverein  et  des  Pays-Bas.  Dira-t-on  que  l'union  franco-belge  déplacerait  l'équi- 
libre en  notre  faveur?  C'est  jouer  sur  les  mots.  La  Hollande,  qui  a  besoin  de  dé- 
bouchés étrangers  pour  son  commerce  colonial,  la  Prusse,  qui  ne  pouvait,  faute 
de  ports,  utiliser  ses  voies  fluviales  et  son  excédant  manufacturier,  se  sont  l'une 
et  l'autre  rattachées  à  la  Belgique  par  leur  véritable  point  de  cohésion  ;  mais  la 
France,  que  sa  topographie  continentale  et  maritime  dispense  d'aller  chercher  en 
Belgique  des  faveurs  de  pavillon  et  de  transit,  ne  peut  se  rattacher  aux  marchés 
belges  que  par  sa  production  manufacturière  et  agricole.  Or,  la  Prusse  et  la  Hol- 
lande ayant  été  admises  en  Belgique  au  privilège  de  nationalité,  celle-ci  pour  son 
pavillon,  celle-là  pour  son  pavillon  et  son  transit,  il  faut,  pour  que  l'équilibre 
existe,  que  la  France  obtienne  un  privilège  égal  dans  le  seul  ordre  d'intérêts  qui 
l'appelle  en  Belgique,  c'est-à-dire  la  libre  entrée  de  ses  vins,  de  ses  soies,  de  ses 
lainages  et  de  ses  cotons.  Les  susceptibilités  nationales  du  parti  catholique  se  con- 
cilient donc  très-bien  ici  avec  les  nécessités  industrielles  qui  le  poussent  vers 
l'union.  A  ces  motifs  déterminants  il  s'en  joint  pour  lui  un  autre  auquel  la  réac- 
tion libérale  donne  une  pressante  opportunité  :  l'intérêt  électoral. 

Ce  n'est  pas  au  bas  peuple  des  Flandres  que  se  limite  l'agitation  pour  l'union 
douanière  :  peur,  commisération  ou  simple  calcul,  les  classes  électorales  se  sont 
mises  à  la  tête  du  mouvement.  Syndicats,  chambres  de  commerce,  conseils  com- 
munaux, conseils  provinciaux,  tout  ce  qui  dérive  de  l'élection  a  protesté.  Or,  les 
deux  Flandres  nomment  à  elles  seules  dix-sept  sénateurs  sur  quarante-sept,  et 
trenle-trois  représentants  sur  quatre-vingt-quinze.  De  ces  cinquante  voix  de  séna- 
teurs et  de  représentants,  plus  de  quarante  appartiennent  jusqu'ici  aux  ultra- 
monlains,  et  c'est  sur  ce  terrain  que  la  réaction  libérale  compte  recruter  l'appoint 
qui  lui  donnera  la  majorité,  car  ailleurs  presque  toutes  les  positions  sont  ou 
réputées  imprenables  ou  déjà  prises.  Si  les  catholiques  parvenaient  à  sauver  cet 
appoint,  ce  serait  pour  eux  un  vrai  coup  de  partie,  et  les  libéraux  s'y  prêtent  à 
merveille.  Cette  ombrageuse  minorité,  si  active  et  si  logique  dans  les  questions 
de  politique  intérieure,  mais  qui,  pendant  quinze  ans,  n'a  su  jeter  dans  la  balance 
des  intérêts  commerciaux  que  de  stériles  contradictions,  a  voulu  rester  dans  son 
rôle  jusqu'au  bout. 

Tandis  que  les  fauteurs  d'un  système  d'isolement  principalement  dirigé  contre 
l'influence  libérale  portaient  courageusement  le  dernier  coup  à  leur  œuvre,  don- 
naient aux  traités  prussien  et  hollandais  la  convention  avec  la  France  pour  pen- 
dant, et  proclamaient  l'union  à  venir  des  deux  pays,  on  a  vu  les  notabilités  libé- 
rales de  la  chambre,  en  tête  MM.  Lebeau  ,  Verhaegen  et  Osy,  exhumer  contre 
l'union  douanière,  et,  ce  qui  est  plus  fort,  contre  la  convention  même,  les  pré- 
jugés les  plus  usés  de  celte  niaise  palrioterie  qui  seconda  si  bien  jadis  les  vues 
secrètes  des  ullranionlains.  Ce  sont  toujours  les  mêmes  vieux  mots.  La  «  neutra- 
lité, »  la  «  nationalité.  »  l'hypothèse  d'une  guerre  européenne  qui  trouverait  la 
Belgique  enchaînée  à  la  France,  voilà  l'argument  le  plus  neuf  que  ces  hommes 
du  mouvement  soient  parvenus  à  rhabiller.  Étrange  illusion,  ou  plus  étrange  aveu  ! 
Admettons  pour  l'avenir  le  cas  plus  qu'improbable  d'un  nouveau  duel  entre  la 
France  et  l'Europe  :  emprisonnée  qu'elle  serait  dans  l'étau  de  quatre  armées,  la 


LA    BELGIQUE     EN     1846.  487 

Belgique  aurait-elle  la  prétention  de  rester  neutre  !  ou  bien  voudrait-on  nous 
l'aire  entendre  que,  dans  l'alternative  d'un  choix,  elle  passerait  du  côté  de  l'Eu- 
rope, c'est-à-dire  du  côté  de  l'Angleterre,  qui  tuerait  en  six  mois  son  industrie  ; 
du  côté  de  la  Prusse,  qui  rêve  le  bas  Escaut  pour  limite  naturelle;  du  côté  de  la 
Hollande,  qui  attend  des  restitutions?  En  vérité,  ce  n'était  pas  alors  la  peine  à 
nous  de  prendre  la  citadelle  d'Anvers.  Voici  le  plus  piquant.  Les  libéraux  s'aper- 
çoivent que  l'épouvaniail  jadis  souverain  de  l'indépendance  a  beaucoup  perdu  de 
son  efficacité;  comme  l'a  dit  avec  une  amère  franchise  M.  Lebeau,  ce  mot  de 
«  nationalité  »  jeté  hors  de  propos  dans  une  question  d 'affaires  «  n'excite  plus 
que  le  sourire.  »  Les  arguments  protectionnistes  restent  même  sans  force.  Mais 
attendez  :  les  libéraux  ne  sont  pas  si  vite  à  bout  d'expédients.  Aux  partisans  de 
l'union  douanière,  ils  opposeront  les  partisans  du  libre  échange,  et  M.  de 
Brouckère,  à  qui  revient  l'honneur  de  cette  diversion,  organise  aussitôt  une 
association  de  libres  échangistes  à  laquelle  il  ne  manque  plus  qu'une  raison 
d'être  et  un  Richard  Cobden.  Le  remède  est  héroïque  :  la  Belgique  une  fois  ou- 
verte atout  venant,  la  France  ne  se  mettra  certainement  pas  en  frais  pour  obtenir 
l'union. 

Cela  se  dit  crûment,  mais  cela  n-'est  pas  discutable  :  si  la  coterie  anti-fran- 
çaise, osons  l'appeler  par  son  nom,  avait  à  cœur  d'exaspérer  les  industries  unio- 
nistes, et  même  de  leur  rallier  celles  des  industries  qui  repoussent  encore  l'union, 
elle  ne  s'y  prendrait  pas  mieux.  L'union  douanière  avec  la  France  serait  assuré- 
ment pour  les  unes  et  les  autres  un  pis-aller  préférable  à  cette  étrange  aberration 
commerciale  qui  voudrait  substituer  sur  !e  marché  belge,  auxhouillesdeMonset  de 
Liège,  les  houilles  de  Newcastle  ;  aux  toiles  et  aux  calicots  de  Gand,  ceux  de 
Manchester;  aux  fontes  de  Charleroy,  les  fontes  de  Birmingham  ;  aux  draps  de 
Tournay'et  de  Verviers,  les  draps  de  Leeds;  à  la  coutellerie  de  Namur,  la  coutel- 
lerie de  Sheffield  ;  à  toutes  les  industries  belges  enfin,  un  concurrent  dont  la  supé- 
riorité manufacturière  leur  fermerait  pour  longtemps  toute  chance  de  réciprocité. 
La  menace  a  déjà  porté  coup  sur  le  groupe  protectionniste.  La  société  cotonnière 
de  Gand  a  répondu  aux  libres  échangistes  par  un  manifeste  où  elle  se  range  im- 
plicitement du  côté  de  l'union. 

Voilà  sous  quels  auspices  se  rouvre  la  session  et  s'approchent  les  élections 
de  1847.  Si  les  catholiques  savent  exploiter  les  craintes  qu'inspire  aux  différentes 
industries  cette  double  attitude  du  parti  libéral,  s'ils  savent  entraîner  les  voles 
incertains  en  proclamant  officiellement  la  nécessité  prochaine  de  l'union,  nul 
doute  que  le  lent  travail  des  associations  libérales  et  des  loges  maçonniques  ne  se 
trouve,  sinon  détruit,  du  moins  neutralisé.  On  ne  tue  pas  les  idées,  dit-on;  mais 
les  intérêts  n'attendent  p>s.  et,  dans  le  premier  choc,  ils  ont  toujours  l'avantage. 
Les  provinces  appelées,  au  mois  de  juin  prochain,  au  renouvellement  biannuel  de 
leurs  représentants  et  au  renouvellement  quadriennal  de  leurs  sénateurs  sont  :  la 
Flandre  orientale,  l'un  des  principaux  centres  de  l'agitation  unioniste  ;  Liège  et 
le  Hainaut,  où  les  résistances  de  l'industrie  drapière  ne  sauraient  contre-balan- 
cer  l'industrie  des  houilles,  celle  des  fers,  celle  des  chaux,  qui  fourniraient  aux 
catholiques  plusieurs  voix  en  échange  de  l'union  douanière  ;  enfin  ,  le  Limbourg, 
où  les  catholiques  n'ont  pas  de  concurrents  sérieux.  Quaire  ou  cinq  nominations 
perdues  dans  les  dix-neuf  collèges  que  comprennent  ces  provinces,  ou  même  le 
simple  maintien  du  statu  quo,  et  c'en  est  assez  pour  reculer  de  deux  ans,  de 
quatre  ans,  l'avènement  jusqu'ici  certain  de  l'opinion  libérale  :  or,  en  deux  ans, 


Î68  LA    BELGIQUE    EN     1846. 

en  quatre  ans,  les  catholiques  peuvent  beaucoup  faire  oublier.  Que  les  libéraux 
y  songent,  tout  moment  d'arrêt  dans  la  marche  des  partis  est  fatal  ;  car  l'opinion 
y  voit  un  signe  d'impuissance,  et,  dans  les  moyens  d'action  de  la  propagande 
électorale,  surtout  en  Belgique,  où  pullule  la  bureaucratie,  il  faut  compter  en 
première  ligne  l'aimant  du  succès.  Quel  que  soit  l'obstacle  qui  viendra  refouler 
ou  simplement  ralentir  le  courant  électoral  où  la  Belgique  se  précipite  depuis 
quatre  ans,  la  déflance,  le  découragement  des  esprits,  s'accroîtront  de  leurs  espé- 
rances trompées.  Sans  doute,  les  catholiques  n'ont  pas  encore  officiellement  pro- 
clamé l'union  douanière;  mais  qui  garantit  qu'ils  ne  tiennent  pas  ce  redoutable 
auxiliaire  en  réserve  pour  le  dernier  jour?  Ils  sont  parfaitement  disciplinés,  le 
moindre  signal  venu  de  Malines  ou  de  Bruxelles  les  trouvera  debout;  ils  ont 
l'instinct  des  impossibilités  matérielles,  le  courage  décisif  de  l'imprévu  :  l'union 
douanière  avec  la  France,  dont  ils  ont  déjà  hasardé  l'idée,  leur  coûterait  moins 
de  rétractations  que  les  traités  conclus  par  eux  avec  la  Prusse  et  les  Pays-Bas, 
presque  à  l'issue  de  la  discussion  du  système  différentiel.  L'enquête  ordonnée 
par  le  ministère,  la  promesse  d'un  premier  secours,  semblent  avoir  rassuré  les 
populations  flamandes;  pourtant,  que  les  libéraux  ne  s'y  méprennent  pas,  ce  n'est 
là  qu'une  trêve.  Si  l'inefficacité,  peut-être  calculée  et  à  coup  sûr  probable,  des 
palliatifs  qu'essaie  le  ministère  de  Theux  réveille  dans  les  Flandres  l'agitation 
du  printemps  dernier;  si,  au  terme  d'une  situation  tendue,  à  l'issue  d'un  hiver 
qui  aura  exaspéré  toutes  ces  misères,  toutes  ces  terreurs,  la  veille  des  élections 
enfin,  les  catholiques  s'avisent  d'inscrire  sur  leur  drapeau  ce  mot  d'union  doua- 
nière qui  fait  bondir  les  libéraux,  qu'opposeront  les  clubs,  la  franc-maçonnerie,  à 
cette  surprise  dès  longtemps  préparée?  Des  idées,  des  principes, des  griefs  moraux? 
La  faim,  la  peur,  sont  pour  l'apostolat  politique  un  triste  auditoire.  L'intérêt  de  la 
nationalité?  Les  chefs  de  la  coalition  eux-mêmes  ont  desappris  ce  mol  au  pays. 
En  1839,  à  l'occasion  du  traité  qui  terminait  la  lutte  hollando-belge  par  un  démen- 
breinent  de  territoire,  MM.  Rogier,  Lebeau  et  Devaux  ont  courageusement,  éloquem- 
ment  proclamé  la  théorie  des  nécessités.  Les  démocrates  dissidents,  qui  l'eût  cru? 
viennent  donner  ici  au  libéralisme  gouvernemental  une  leçon  de  sagesse.  Les  deux 
ou  trois  journaux  de  ce  groupe,  qui  représentait,  en  1859,  les  plus  aveugles  fureurs 
de  ce  faux  esprit  national,  alors  combattu  par  le  groupe  doctrinaire,  se  joignentau- 
jourd'hui  aux  catholiques  flamands  pour  réclamer  l'union.  Il  y  a  dans  ce  seul  fait  un 
danger  grave  pour  les  libéraux.  Impuissants  par  eux-mêmes,  les  démocrates 
peuvent,  en  s'unissant  aux  catholiques  sur  le  terrain  de  l'union  douanière, 
fournir  à  ces  derniers  un  appoint  décisif.  El  qu'on  ne  vienne  pas  nier  la  pos- 
sibilité de  ce  rapprochement  :  les  démocrates  dissidents  ont  solennellement 
déclaré  qu'ils  ajournaient  tout  dissentiment  politique  pour  travailler  au  salut 
des  Flandres,  quel  que  soit  le  parti  dont  cette  pensée  d'humanité  les  rappro- 
chera. 

Ainsi,  l'union  douanière,  que  le  consentement  tacite  des  partis  a  longtemps 
ensevelie  dans  une  réprobation  commune,  sera  peut-être,  dans  cinq  mois,  le  prin- 
cipe régulateur,  le  fait  capital  autour  duquel  les  luttes  intérieures  des  derniers 
seize  ans  doivent  se  dénouer.  Les  libéraux,  qui,  en  dehors  de  celte  question, 
exercent  sur  le  pays  un  ascendant  désormais  souverain,  peuvent  s'y  abîmer.  La 
majorité  catholique,  dont  l'existence  n'est,  depuis  1844,  qu'une  lente  agonie, 
peut  y  puiser  une  vie  nouvelle.  La  royauté  enfin,  qui  s'est  aliéné  les  libéraux,  ses 
\r;iis  soutiens,  sans  obtenir  des  garanties  «lu  côté  des  catholiques,  ses  adversaires 


IA    BELGIQUE    EN    1846.  /jflg 

naturels,  peut  se  faire  de  l'union  douanière  un  gage  immortel  de  popularité  Si 
I  .mprevu  ne  vient  pas  détourner  le  cours  actuel  des  choses,  si  les  libéraux  'en 
s  emparant  eux-mêmes  de  l'union  douanière,  ne  restituent  pas  à  la  situation  son 
caractère  normal,  il  n'est  point  d'intérêt,  point  d'influence,  qui  ne  soient  ppe.es 
a  jouer  sur  ce  terrain  le  tout  pour  le  tout. 


Gustave  d'Alaix. 


LA 


COMÉDIE  CONTEMPORAINE 


EN  ANGLETERRE. 


Quid  pro  quo,  or  the  Day  of  Dupes  (the  Prize-Comedy),  5rd  édition  ; 
Time  works  Wonders.  by  Qouglas  Jerrold,  4lh  édition. 


Si  la  comédie  anglaise  a  été  longtemps  accusée  d'une  extrême  licence,  elle  en 
a  bien  rappelé  depuis  lors,  et,  comme  les  personnes  qui  se  rangent  après  une 
jeunesse  orageuse,  elle  semble  tenir  à  ne  plus  faire  parler  d'elle.  Ce  n'est  pas  que 
la  production  dramatique  soit  complètement  suspendue  chez  nos  voisins;  mais 
où  le  génie  manque,  la  fécondité  ne  signifie  rien.  Prenez  le  dernier  numéro  du 
Lilerary  Gazette,  et  vous  y  trouverez  dans  un  seul  article  l'analyse  de  quatre 
tragédies, —  trois  originales  et  une  traduite  de  l'italien,  —  plus  celle  d'une  pièce 
en  vers  blancs,  qui  paraît  n'être  ni  une  comédie  ni  une  tragédie  proprement  dite, 
mais  un  de  ces  drames  à  mi-côte,  où  se  rencontrent  les  tirades  orgueilleuses  de 
Melpomène  avec  le  langage  dénoué,  libre  et  flottant  de  la  brune  Thalie.  Il  y  a  donc 
des  tentatives,  et  de  très-nombreuses,  pour  arracher  le  théâtre  anglais  à  cette 
torpeur  mortelle  qui  le  menace  d'un  trépas  inaperçu,  mais  c'est  en  vain  :  la  Muse, 
sommeillante  ou  morte,  ne  répond  rien  aux  Roméos  qui,  se  traînant  à  ses  pieds, 
serrent  dans  leurs  mains  ses  mains  glacées,  et  collent  leurs  lèvres  ardentes  à 
son  front  décoloré.  Elle  n'a  plus  de  larmes  depuis  Shakspeare,  Otway  et  Rowe  : 
ni  Byron  ni  Maturin,  —  deux  talents  éminents,  —  n'ont  pu  les  lui  rendre.  Elle 
n'a  plus  de  sourires  depuis  Congrève,  Farquhar  et  Sheridan  :  sir  E.  Lytlon  Bulwer 


LA     COMÉDIE     CONTEMPORAINE    EN     ANGLETERRE.  491 

n'a  pu  la  dérider.  Un  autre  frère  Laurence  semble  l'avoir  endormie  en  lui  disant, 
comme  à  la  jeune  Capulet  :  —  Plus  de  chaleur,  plus  de  souffle  qui  témoigne  que 
tu  vis  encore;  les  roses  éparses  sur  tes  lèvres  et  tes  joues  vont  se  changer  en 
pâles  et  cinéraires  reflets... 

Thy  eyes  Windows  fall 

Like  Death,  wheu  he  shuts  up  the  <lay  of  life; 
Each  part,  deprived  of  supple  government 
Shall  stiff,  and  stark,  and  cold,  appear  like  Death  : 
And  in  this  borrowed  likeness  of  shrunk  death 
Thou  shalt  remain  full  two  and  forly  hours 
And  Ihen  nwake  as  from  a  pleasant  sleep  (I). 

En  l'an  de  grâce  1845,  on  parut  croire  que  les  «  quarante  deux  heures  »  sym- 
boliques étaient  écoulées,  et  qu'il  était  temps  de  descendre  sous  les  voûtes  funè- 
bres pour  exhumer  la  belle  princesse.  Une  des  personnes  les  plus  intéressées  à  sa 
résurrection.  le  directeur  du  théâtre  royal  de  Hay-market .  donna  hardiment  le 
signal  en  louchant  du  rameau  d'or  les  portes  de  la  tombe.  Pour  parler  sans  méta- 
phore, il  proposa  un  prix  de  500  livres  sterling  (12,500  francs)  à  la  meilleure 
des  comédies  qui  lui  seraient  présentées  avant  le  mois  de  mars  1844.  Le  nombre 
des  compétiteurs  fut  grand  :  quatre-vingt-dix- sept  manuscrits  arrivèrent  devant 
l'aréopage  littéraire  convoqué  pour  décider  entre  les  aspirants  rivaux.  Cette  sur- 
abondance de  justiciables  ne  découragea  point  le  tribunal  ;  il  examina  tout ,  prit 
chacun  en  sérieuse  considération,  et  décerna  la  palme  si  chaudement  disputée. 
Les  journaux  instruisirent  l'univers  qu'une  comédie  intitulée  Qukl  pro  quo,  ou 
fa  Journée  des  dupes,  avait  réuni  la  majorité  des  doctes  suffrages.  Un  nombre 
infini  de  réclamations,  de  protestations,  de  récusations,  d'invectives  amères, 
accompagna,  selon  l'usage,  le  triomphe  proclamé,  dont  il  augmentait  la  pompe  et 
le  retentissement.  La  pièce  anonyme  fut  aussitôt  montée,  distribuée,  répétée,  jouée, 
et,  contre  toute  attente,  —  car  on  ne  s'attend  jamais  à  ce  qui  doit  presque  néces- 
sairement arriver,  —  elle  fut  sifflée  à  outrance  par  le  public  brusquement  désen- 
chanté. 

L'année  suivante,  en  1845,  un  de  ces  journalistes  qui  sèment  leur  esprit  de 
tous  côtés,  dans  les  colonnes  des  magazines,  dans  celles  du  Punch,  —  le  Chari- 
vari de  Londres.  —  dans  les  keepsake,  dans  les  annuals,  sur  toutes  les  scènes 
secondaires,  chez  les  plus  humbles  éditeurs,  et,  pour  ainsi  dire,  au  coin  de  toutes 
les  rues,  au  milieu  de  tous  les  carrefours,  s'avisa  d'aborder,  sans  autre  prépara- 
tion qu'une  vingtaine  de  farces,  plus  ou  moins  imitées  de  nos  vaudevilles,  le  grand 
problème  d'une  comédie  en  cinq  actes.  Sa  pièce,  intitulée  :  le  Temps  fait  des 
miracles  (Time  works  vjonders)  fut  acceptée  avec  défiance,  jouée  sans  grand 
espoir,  et  obtint  un  succès  énorme. 

Ce  sont  ces  deux  comédies  qu'il  nous  a  semblé  curieux  d'étudier,  l'une  à 
cause  de  sa  chute  inattendue,  l'autre  à  cause  de  sa  réussite  inespérée;  celle- 
là  parce  qu'elle  a  plu  à  un  comité  de  lecture  composé  des  littérateurs  le  plus 
en  crédit,  celle-ci  parce  qu'elle  s'est  fait  accepter  du  vulgaire,  dont  le  suf- 
frage, du  moins  au  théâtre,  a  toujours  été  le  desideratum  secret  des  plus  ambi- 
tieux; toutes  deux,  enfin,  parce  que  nous  espérions  y  trouver  quelques  révélations 

(1)  Romeo  and  Juliet,  acte  IV,  scène  i". 


192  LA     COMÉDIE    CONTEMPORAINE 

directes  ou  indirectes  sur  l'état  actuel  de  la  société  anglaise,  que  toutes  deux 
essaient  de  peindre,  et  qu'elles  doivent  plus  ou  moins  laisser  deviner. 

Il  serait  peut-être  intéressant  de  jeter  d'abord  un  coup  d'œil  sur  le  passé  des 
deux  écrivains  auxquels  nous  les  devons;  mais  ceci  nous  entraînerait  à  de  longs 
développements,  car  mistress  Gore  à  elle  seule,  —  l'auteur  de  Qnid  pro  quo,  — 
fournirait  un  chapitre  littéraire  assez  étendu,  pour  peu  qu'on  voulût  énumérer 
tous  ses  titres  à  la  vogue  singulière  dont  ses  romans  jouissent  dans  un  certain 
monde.  Ce  que  lord  Normanby  a  fait  une  ou  deux  fois  au  début  de  sa  carrière 
diplomatique,  c'est-à-dire  esquisser  à  un  point  de  vue  légèrement  satirique  les 
mœurs  de  la  haute  société  anglaise,  mistress  Gore,  depuis  un  nombre  d'années 
qu'il  serait  peu  galant  de  rappeler,  le  continue  avec  une  persévérance  infatigable, 
inexplicable  même,  dirions-nous,  si  l'engouement  et  la  mode  n'expliquaient  parfai- 
tement pourquoi  certaines  plumes  sont  invariablement  vouées  à  tel  ou  tel  ordre 
de  productions.  Le  roman  fashionable,  plus  goûté  en  Angleterre  que  partout  ail- 
leurs, y  fait  éclore  très-régulièrement  sa  moisson  annuelle.  11  exige  donc  des  tra- 
vailleurs assidus  qui  se  chargent  d'aménager  ce  champ  fertile,  de  l'ensemencer 
à  temps,  de  faire  la  récolte  au  moment  voulu,  c'est-à-dire  à  l'entrée  de  l'hiver, 
quand  la  vie  de  château,  désormais  close,  pleine  de  loisirs,  a  besoin  de  quelques 
distractions  élégantes.  En  tète  des  laborieux  chercheurs  de  riens  qui  défraient  de 
leurs  éphémères  conceptions  la  curiosité  blasée  des  lecteurs  de  salon,  mistress 
Gore  s'est  placée  à  un  rang  assez  honorable  par  sa  fécondité  vraiment  intarissable 
et  par  la  tournure  épigrammatique  de  son  esprit,  qui  la  distinguent  de  lady 
Blessington,  de  lady  C.  Bury,  de  mistress  Trollope  elle-même  et  de  tant  d'autres 
bas  bleus  voués  comme  elle  à  cette  mission  futile.  Tantôt  sous  son  nom,  tantôt 
sous  le  masque  de  l'anonyme,  un  jour  traduisant  nos  romanciers,  le  lendemain 
redevenant  elle-même,  elle  a  publié  des  livres  qui  ont  eu  les  honneurs  de  la 
saison,  mis  en  éveil  la  curiosité  du  monde  aristocratique  et  satisfait  à  l'appétit 
assez  niais  de  la  bourgeoisie  pour  tout  ce  qui  semble  l'initier  aux  mystères  de  ce 
que  nos  voisins  appellent  la  haute  vie. 

Nous  aurons  probablement  à  revenir,  dans  nos  études  ultérieures,  sur  l'espèce 
de  musée  où  mistress  Gore  a  placé  tant  de  physionomies  différentes,  orgueilleuses 
douairières,  hommes  d'état  solennels,  dandies  écervelés,  romanesques  héritières, 
avides  chasseurs  de  dots,  femmes  vaines  et  légères,  maris  infidèles  ou  trompés,  et 
cette  prévision  nous  dispense  aujourd'hui  de  plus  amples  détails  sur  l'auteur  de 
Cecil,  de  Pairs  et  Parvenus,  et  de  tant  d'autres  agréables  romans  que  la  même 
saison  a  vus  naître  et  mourir.  Venons  maintenant  à  sa  comédie. 

«  Il  est  temps,  disait  le  prologue,  il  est  temps  de  tourner  une  page  nouvelle,  de 
montrer  la  vie  comme  elle  est,  les  mœurs  comme  elle  vont... 

Life  as  il  is  and  manners  as  they  go.  » 

Et  c'est  là,  effectivement,  le  but  de  presque  toutes  les  comédies  nouvelles;  mais 
en  ceci,  justement,  gît  l'immense  difficulté  de  ce  travail.  Chaque  époque,  nous  ne 
le  contesterons  pas,  a  ses  tendances  générales,  d'où  doivent  naître  nécessairement 
des  penchants  individuels,  des  habitudes,  des  travers,  que  n'ont  pas  connus  les 
générations  passées.  Les  passions  demeurant  les  mêmes,  leurs  objets  changent, 
aussi  bien  (pie  leur  expression.  Il  faut  cependant,  pour  dégager  les  traits  carac- 
téristiques de  ce  mouvement  confus  qui  nous  presse,  nous  environne,  nous  en- 


EN    ANGLETERRE»  495 

traîne,  et  auquel  l'écrivain  obéit  tout  comme  ses  contemporains,  une  faculté  toute 
particulière  et  fort  rare  de  réaction  observatrice,  d'isolement  philosophique.  L'au- 
teur dramatique  est  entre  deux  écueils  également  redoutables.  Si  pour  mieux 
juger,  et  avec  plus  de  sang-froid,  le  monde  qu'il  veut  peindre,  il  s'en  écarte  réso- 
lument, il  aura  chance  de  bien  saisir  la  direction  générale  des  esprits;  mais  il 
perdra  la  science  des  détails,  le  sentiment  de  la  vérité  individuelle,  l'espèce  de 
sympathie  et  d'indulgence  que  le  inonde  réclame  de  ceux-là  même  qui  se  char- 
gent de  railler  et  de  châtier  ses  ridicules.  La  solitude  fait  des  Caton,  mais  non 
pas  des  Molière.  En  revanche,  une  fois  mêlé  à  ce  tourbillon  d'atomes  brillants  et 
parfumés  qui  se  jouent  dans  l'atmosphère  lumineuse  des  salons,  il  devient  mal- 
aisé de  conserver  le  sang-froid,  le  désintéressement,  la  netteté  de  coup  d'oeil, 
la  sensibilité  délicate  de  l'intellect  que  réclame  la  tâche  ardue  de  l'auteur  comi- 
que. Le  monde  fait  des  Brummell  et  non  des  Sheridan.  Tirez-vous  de  cet  embar- 
rassant dilemme! 

On  s'en  tire  cependant  à  force  d'esprit  et  de  génie,  quand  on  a  reçu  du  ciel,  à 
doses  égales,  la  faculté  d'entraînement  et  la  faculté  d'observation,  l'esprit  sympa- 
thique et  l'esprit  moqueur.  On  s'en  tire  lorsqu'on  peut,  sans  être  ébloui,  vivre  au 
milieu  du  monde  et  se  retrouver  ensuite,  sans  en  être  attristé,  dans  la  solitude 
studieuse  où  mûrissent  les  œuvres  d'art.  Malheureusement  il  paraît  que  ce  sont  là 
des  qualités  difficilement  conciliables,  car  le  monde,  jusqu'à  présent,  n'a  guère 
trouvé  pour  le  peindre  que  des  miniaturistes  empressés  à  se  copier  l'un  l'autre, 
non  des  peintres  originaux  sachant  donner  à  leurs  tableaux  le  cachet  durable  de 
la  vérité  humaine. 

Aussi  n'avons-nous  pas  été  surpris  de  voir  mistress  Gore  échouer,  après  tant 
d'autres,  dans  cette  mission  délicate  qu'elle  s'était  donnée.  Nous  n'avons  pas  été 
surpris  de  la  voir  confondre  les  ressources  du  roman  et  celles  du  théâtre,  et, 
nonobstant  ce  désir  d'innovation  si  clairement  et  si  fièrement  manifesté,  se  traîner 
sur  les  traces  de  sir  E.  L.  Bulwer,  dont  la  pièce  intitulée  V Argent  était,  en  1841, 
le  dernier  effort  à  peu  près  heureux  de  la  comédie  contemporaine. 

Un  ou  deux  changements  de  noms,  —  vous  savez  si  cette  donnée  est  nouvelle, 
—  servent  de  nœuds  à  la  pièce  de  mistress  Gore.  Henry  Grigson,  lieutenant  de 
marine,  est  rappelé  en  Angleterre  par  une  riche  tante  qui  veut  lui  faire  épouser 
sa  fille.  Au  lieu  de  venir  tout  droit  et  ouvertement  réclamer  sa  fiancée,  Henry, 
docile  aux  conseils  de  sa  tante,  prend  le  nom  d'un  de  ses  compagnons  d'armes, 
lord  Algernon  Filz-Urse,  descendant  d'une  des  premières  familles  du  royaume-uni. 
L'oncle,  Jeremy  Grigson,  commerçant  retiré,  dont  il  flatte  ainsi  la  manie  aristo- 
cratique, accueille  avec  le  plus  profond  respect  son  neveu,  qu'il  se  garde  bien 
de  reconnaître.  Premier  quiproquo,  d'où  bon  nombre  de  méprises  doivent  infailli- 
blement jaillir. 

Jeremy  Grigson,  aspirant  aux  honneurs  parlementaires,  qui  doivent  le  conduire 
à  prendre  rang  parmi  la  noblesse,  s'est  fait  le  très-humble  serviteur  du  comte  de 
Hunsdon,  secrétaire  d'état  en  disponibilité,  dont  il  est  le  voisin  de  campagne. 
Inutile  de  dire  que  le  fier  patricien  subit  à  regret  une  alliance  quelconque  avec 
l'ancien  marchand  de  Gracechurch-Street;  mais  Grigson  est  riche,  il  a  de  quoi 
subvenir  aux  frais  énormes  d'une  élection,  et  les  domaines  du  comte  sont  grevés 
de  lourdes  hypothèques  :  c'est  encore,  vous  le  voyez,  le  comte  Dorante  courtisant 
la  marquise  Dorimène,  —  c'est-à-dire,  en  18i  i,  les  électeurs  d'Oldfield  —  aux  frais 
d'un  manant  enrichi. 


494  LA     COMEDIE     CONTEMPORAINE 

Ces  rapports  ainsi  établis  vous  expliqueront  comment  la  comtesse  de  Hunsdon, 
apprenant  par  un  officieux  parasite  qu'un  original  assez  curieux  est  débarqué 
chez  les  Grigson,  se  décide  à  faire  invasion  chez  ces  croquants  et  à  les  enlever  en 
masse,  sous  prétexte  de  les  appeler  aux  répétitions  d'une  comédie  qui  doit  se 
jouer  chez  elle.  Comme  le  vieux  bonhomme  d'oncle,  elle  donne  dans  le  piège 
tendu  [iar  mislress  Grigson,  et  accepte,  elle  aussi,  pour  un  rejeton  de  noble  race, 
le  prétendu  Fitz-Urse,  dont  elle  entreprend  aussitôt  la  conquête  au  profil  de  sa 
fille,  lady  Mary.  Second  quiproquo,  conséquence  du  premier. 

Un  troisième  résulte  de  ce  que  la  jeune  cousine  d'Henry,  mjss  Ellen  Grigson, 
indocile  aux  conseils  de  sa  mère,  est  secrètement  éprise  du  jeune  Rivers,  parent 
du  comte  de  Hunsdon.  Un  autre  membre  de  la  même  famille,  sir  George  Mordent, 
espèce  de  bourru  bienfaisant,  dont  le  comte  et  sa  femme  supportent  les  rudes 
boutades  en  vue  de  l'héritage  qu'il  peut  leur  laisser,  favorise  les  amours  de  Rivers 
et  le  présente  chez  lord  Hunsdon  à  titre  de  musicien  amateur  qui  pourra  servir 
de  chef  d'orchestre. 

Il  ne  faut  pas  une  grande  dose  de  perspicacité  pour  deviner  ce  qui  doit  s'en- 
suivre. Henri  Grigson,  qui  voit  sa  cousine  l'accueillir  très-froidement,  profite  de 
la  bienveillance  intéressée  que  lui  témoigne  lady  Hunsdon  pour  faire  sa  cour  à 
lady  Mary,  si  bien  qu'au  dénoûment,  lorsque  la  double  supercherie  éclate,  on 
n'a  rien  de  mieux  à  faire  qu'à  permettre  le  double  hymen  qui  va  unir  les  Hunsdon 
et  les  Grigson,  l'ex-ministre  et  l' Qx-whoiesaler ,  la  fière  comtesse  et  celle  bonne  com- 
mère de  Gracechurch-Street;  bref,  deux  races  ennemies,  dont  la  politique  a  com- 
mencé l'amalgame,  et  que  les  jeux  de  l'amour  fondent  pour  jamais  l'une  dans  l'autre. 

Quant  à  l'élection  d'Oldfield,  que  la  protection  du  comte  semblait  assurer  à 
l'honnête  Jeremy,  elle  lui  est  enlevée  par  un  quatrième  quiproquo  qu'a  préparé 
à  son  profit  l'homme  d'affaires  de  lord  Hunsdon,  espèce  de  Machiavel  subalterne, 
chargé  d'agir  auprès  des  électeurs.  Cet  homme,  appelé  Cogit,  abuse  de  son  mandat, 
confisque  les  lettres  écrites  en  faveur  du  pauvre  Jeremy,  et  se  fait  proclamer  député 
sans  craindre  la  rancune  de  son  patron,  contre  lequel,  sans  nul  doute,  il  a  des 
armes  puissantes. 

Dieu  nous  garde  d'insister  sur  les  vices  de  cette  fable  absurde,  où  une  invrai- 
semblance n'attend  p3s  l'autre,  où  les  plus  proches  parents  se  méconnaissent  avec 
une  facilité  désespérante,  où  les  intrigues  se  nouent  en  quelques  heures,  où  les 
fripons  ne  se  donnent  pas  la  peine  d'être  habiles,  ni  les  dupes  celle  d'être  hon- 
nêtes. Elle  prouve  que  l'art  dramatique  n'a  pas  fait  de  très-grands  progrès  chez 
nos  voisins  depuis  le  temps  où  Dryden,  déplorant  la  supériorité  des  pièces  fran- 
çaises, louait  nos  auteurs,  par  l'organe  de  sir  Charles  Sedley,  «  d'observer  avec 
scrupule  les  unités,  de  ne  pas  mettre  une  double  intrigue  dans  chaque  pièce,  de 
ne  point  mêler  le  pathétique  et  le  comique,  de  ne  pas  encombrer  le  théâtre  d'évé- 
nements. )>  H  est  vrai  qu'il  s'agissait  de  la  tragédie;  mais  ne  saurait-on  appliquer 
à  toute  espèce  de  compositions  dramatiques  les  sages  conseils  du  vieux  poêle? 
«  En  s'altachanl  à  l'unité  d'un  sujet,  dit-il,  les  Français  ont  gagné  plus  de  liberté 
pour  la  poésie  Ils  ont  le  loisir  de  s'arrêter  sur  ce  qui  mérite  intérêt,  et  d'exprimer 
les  passions,  véritable  œuvre  du  poêle,  sans  être  emportés  brusquement  d'une 
chose  à  l'autre,  comme  on  le  voit  dans  les  pièces  de  Calderon  (1).  » 

(1)  M.  Villemaiu  a  cité  plusieurs  passages  de  ce  curieux  traité  sous  forme  de  dialogue 
dans  la  cinquième  leçon  du  Cours  de  Littérature  au  dix-huitième  siècle. 


EN    ANGLETERRE.  498 

Mistress  Gore  n'a  évité,  nous  venoDs  de  le  voir,  aucun  de  ces  écueils  depuis  si 
longtemps  signalés  par  les  plus  habiles  pilotes.  Elle  a  suivi  l'usage,  déjà  établi 
du  temps  deMassinger  et  des  contemporains  de  Suakspeare,  qui  consiste  à  mêler 
ensemble  deux  intrigues,  dont  l'une,  secondaire  et  sacrifiée,  sert  à  combler  les 
lacunes  de  l'autre.  Elle  a  même  renchéri  sur  cette  combinaison  surannée  en  mê- 
lant à  sa  fable  un  troisième  élément  de  curiosité,  l'issue  de  la  lutte  électorale,  qui 
préoccupe  l'esprit,  éparpille  l'attention  et  atténue  d'autant,  sans  la  moindre  né- 
cessité, l'attrait  de  ces  deux  petits  romans,  attrait  déjà  si  faible  et  si  vulgaire.  Il 
ne  faut  donc  pas  nous  arrêter  à  celte  combiuaison  sans  portée  et  sans  nouveauté. 
Voyons  plutôt  les  compensations  que  l'écrivain,  inhabile  à  serrer  les  lils  multi- 
pliés de  son  récit,  a  dû  chercher  dans  la  peinture  des  mœurs  et  des  caractères. 
Un  romancier  quelquefois  heureux  ne  pouvait  manquer  de  se  dédommager  ainsi. 
Mislress  Gore,  à  tout  le  moins,  l'a  tenté. 

N'est-ce  pas  un  type  de  roman,  c'est-à-dire  trop  peu  marqué  pour  la  scène, 
que  le  noble  suzerain  de  Hunsdon-Caslle,  poursuivi  dans  sa  retraite  par  l'immense 
regret  du  pouvoir  qu'il  a  perdu?  Sa  gravité  emphatique  et  sa  vide  sonorité,  le 
désintéressement  hautain  qu'il  affecte,  son  affabilité  calculée  à  l'égard  de  Grigson, 
les  prévenances  dont  il  accable  son  homme  d'affaires  pendant  qu'ils  sont  tète  à 
tête,  et  l'impertinent  dédain  qu'il  lui  marque  en  public,  sont  certainement 
observés  d'après  nature;  mais,  si  ces  linéaments  caractéristiques  donnent  assez 
l'idée  de  la  caste  même  à  laquelle  appartient  le  noble  comte,  des  concessions 
calculées  auxquelles  elle  est  condamnée,  de  cet  affaiblissement  qui  les  lui  arrache, 
et  de  la  servitude  à  laquelle  se  plient  les  hommes  ambitieux  de  commander,  rien 
de  tout  cela  n'individualise  le  personnage  présenté  sous  ces  aspects  généraux.  Il 
n'est  ni  autrement  fier,  ni  autrement  humble  que  tous  les  grands  seigneurs 
ruinés,  ni  autrement  soucieux  que  tous  les  ministres  déchus  de  recouvrer  son 
portefeuille  et  son  influence.  Ce  n'est  pas  qu'en  s'épanchant  vis-à-vis  de  son  con- 
fident le  plus  intime,  il  ne  lui  laisse  voir,  —  plus  que  de  raison  peut-être,  —  ses 
plus  secrètes  pensées  : 

«  Il  y  a  deux  sortes  d'hommes,  lui  dit-il,  avec  lesquels  notre  meilleure  politi- 
que est  une  franchise  entière  :  notre  médecin  et  notre  homme  d'affaires. 

Cogit,  s'inclinant.  —  Voilà  un  axiome,  milord,  que  le  grand  Bacon  n'aurail  pas 
désavoué. 

Le  comte  ,  plus  familièrement.  —  Lorsqu'à  la  dernière  session  je  quittai  brus- 
quement mon  poste  ministériel,  le  public  demeura  persuadé  (  les  agents  du  gou- 
vernement ayant  jugé  à  propos  défaire  prévaloir  cette  opinion)  que  ma  santé 
était  altérée  par  les  soucis  du  pouvoir,  et  que  je  soupirais  après  le  repos  de  la 
vie  privée.  {Cogit  fait  un  geste  d'assentiment.)  Mauvaise  plaisanterie,  monsieur! 
absurde  croyance  !...Mes  collègues  m'avaient  adroitement  éconduil  ;...  ils  m'avaient 
amené,  en  me  donnant  de  légers  sujets  de  plainte,  à  offrir  un  semblant  de  dé- 
mission qui  fut  prise  au  sérieux  et  acceptée  à  l'heure  même. 

Cogit,  levant  les  yeux  au  ciel.  —  L'hypocrisie  de  ce  monde  est  chose  vraiment 
surprenante. 

Le  comte.  —  Quand  je  me  trouvai  de  la  sorte  échoué  sur  les  récifs  où  ils 
m'avaient  si  habilement  attiré  par  leurs  perfides  signaux,  je  n'eus  plus  qu'à  faire 
de  nécessité  vertu,  et  je  battis  dignement  en  retraite,  à  reculons,  tourné  vers  le 
trône  comme  un  vrai  lord  chambellan. 


i'.N-  LA    COMÉDIE    CONTEMPORAINS 

Cogit.  —  Et  moi  qui,  dans  la  simplicité  de  mon  cœur,  avais  pris  pour  une  rési- 
gnation volontaire  la  retraite  de  votre  seigneurie! 

Le  comte,  avec  une  emphase  particulière.  — Gravez  ceci  dans  votre  cœur,  Cogit, 
comme  un  grand  principe  de  la  vie  publique  :  jamais  un  homme  n'a  quitté  une 

bonne  place sans  être  bien  certain  que  cette  place  Fallait  quitter Du  reste, 

mon  intérim  n'a  pas  été  perdu  :  j'ai  pris  soin  de  faire  déplorer  en  bon  lieu  ma 
retraite  prématurée,  et  mes  habiles  collègues  ayant  réussi,  par  leurs  admirables 
bévues,  à  conduire  en  plein  bourbier,  avec  la  nation,  la  machine  gouvernementale, 
les  absents,  celte  fois,  se  trouvent  avoir  raison. 

Cogit.  —  Cependant  votre  seigneurie  semble  nourrir  l'espoir  de  rentrer  dans 
ce  ministère... 

Le  comte.  —  Ou  d'êlre  désigné  pour  en  former  un  autre;  —  qui  sait,  Cogit? 
—  Mais  les  espérances  sont  des  quantités  inconnues  ;  les  dégager  est  une  affaire 
de  pure  arithmétique.  Mon  vote  à  la  chambre  haute,  même  avec  le  bourg  de  ma 
famille,  n'eût  pas  suffi  pour  me  maintenir  au  pouvoir;  mais  en  m'assurant  la 
représentation  du  comté  et  celle  du  bourg  d'Oldlield,  —  toutes  deux  jusqu'à  pré- 
sent acquises  à  l'opposition,  mes  moyens  d'action  seront  doublés.  L'influence 
politique ,  vous  le  savez,  mon  cher,  est  une  question  de  deux  et  deux  font 
quatre. 

Cogit.  —  Pure  addition!  [A  part.)  Je  croyais  au  contraire  que  la  division  y 
jouait  un  grand  rôle.  » 

Le  reste  de  la  scène  est  tout  aussi  spirituel  et  tout  aussi  faux.  Le  comte  pro- 
mène son  agent  devant  la  galerie  des  portraits  de  famille  étalés  sur  les  murs 
de  son  cabinet,  et  lui  fait  remarquer  que  tous  ses  ancêtres  ont  porté  le  cordon 
bleu  en  sautoir.  C'est  pour  ne  pas  déchoir  de  leur  antique  illustration,  c'est  pour 
porter  à  son  tour  l'ordre  de  la  Jarretière,  qu'il  emprunte  à  gros  intérêts  l'argent 
nécessaire  à  l'élection;  c'est  pour  cela  qu'il  s'abaisse  à  flatter,  à  cajoler  Grigson  ; 
c'est  pour  cela  qu'il  se  ruine  en  fêles  brillantes  qui  servent  de  texte  aux  pom- 
peuses réclames  des  journaux  du  comté.  Certes,  beaucoup  de  nobles  lords  ont 
agi  tout  aussi  follement,  abusés  par  les  mêmes  prestiges;  mais  nous  ne  croyons 
pas  possible  qu'aucun  d'eux  ait  jamais  eu  le  courage  de  s'avouer  à  lui-même, 
bien  moins  à  un  autre,  el  surtout  à  un  inférieur,  la  secrète  faiblesse  de  son  âme 
orgueilleuse. 

Lady  Hunsdon  est  un  type  non  moins  vrai,  non  moins  insignifiant,  non  moins 
impropre  à  la  comédie.  Capricieuse,  hautaine  avec  ses  parasites,  elle  se  jette,  elle 
et  sa  fille,  à  la  tête  de  ceux  qu'elle  veut  enlacer  et  dominer.  C'est  bien  l'enfant 
gâté  du  destin,  la  femme  à  la  fois  étourdie  et  calculatrice,  cervelle  éventée,  cœur 
absent,  intéressée  el  frivole,  traitant  du  même  air,  et  avec  la  même  insouciance 
perfide,  les  affaires  de  famille  et  les  plaisirs  de  la  vie  de  château;  mais,  je  le 
répète,  ce  sont  là  des  traits  généraux  qui  n'animent  pas  la  scène,  une  satire  didac- 
tique dont  les  procédés  réguliers  et  froids  sont  antipathiques  au  commun  des 
spectateurs.  Sheridan  était  certes  bien  mieux  inspiré  quand  il  traçait  le  portrait 
de  lady  Teazle,  Congrève  celui  de  mislress  Frail,  et  Farquhar  ceux  de  Dorinda 
et  de  mislress  Sullen  dans  celte  leste  comédie  qu'il  a  intitulée  le  Stratagème  des 
Élégants  (l). 

(1)  The  Beaux  Slralagcm. 


EN    ANGLETERRE.  \l)~t 

En  continuant  à  examiner  ces  types  aristocratiques,  nous  arrivons  a  celui  de 
lord  Bellamont,  le  fils  unique  du  comte.  Bell,  comme  l'appellent  familièrement 
sa  mère  et  sa  sœur,  est  l'étudiant  mal-appris  de  Cambridge  ou  d'Oxford,  jockey 
forcené,  tumultueux,  indiscret,  corrompu  par  la  complaisance  des  valets  et  des 
parasites,  insupportable  même  pour  eux,  et  provoquant  pour  tout  autre.  Aisément 
persuadé  que  ce  portrait  approche  de  la  caricature,  nous  ne  comprenons  pas 
qu'un  pareil  brise-raison,  un  si  insolent  gamin,  soit  toléré  dans  un  monde  qui  se 
pique  de  quelque  dignité,  dans  un  pays  où  le  respect  de  soi-même  (self-respect) 
est  poussé  quelquefois  jusqu'à  la  plus  ridicule  affectation.  On  nous  a  souvent 
accusés  de  laisser-aller,  de  complaisance  outrée,  de  souplesse  servile;  mais  chez 
nous,  à  l'heure  qu'il  est,  lord  Bellamont  serait  arrêté  court,  au  plus  vif  de  ses 
escapades,  par  le  premier  venu,  bien  ou  mal  né,  dont  il  s'aviserait  de  railler  la 
tournure  et  la  mise  avec  le  sans-gêne  insultant  que  mistress  Gore  attribue  à  ce 
dandy  universitaire. 

Sir  J.  Mordent,  le  cousin  des  Hunsdon,  est  un  caractère  dont  les  romanciers 
anglais  ont  fait  abus,  et  qui  doit  être  regardé,  par  cela  même,  comme  d'une 
incontestable  vérité.  Vous  le  trouverez  déjà  dans  les  tableaux  de  la  société  an- 
glaise sous  George  III,  telle  que  Mme  d'Arblay  (miss  Bnrney)  l'a  connue  et  repré- 
sentée. C'est  l'homme  riche,  au  cœur  généreux,  à  l'esprit  méprisant  et  causti- 
que, qui  s'amuse  à  constater  en  passant  les  ridicules,  les  vices,  les  contradictions, 
les  inconséquences  des  êtres  que  lui  assujettit  un  espoir  intéressé.  Ces  sortes  de 
rôles  de  raisonneurs,  comme  on  dit  en  argot  de  coulisses,  ne  servent  que  comme 
contraste  ;  c'est  ce  qu'en  peinture  on  appelle  des  repoussoirs.  On  les  tient  quittes, 
moyennant  quelques  épigrammes,  de  leur  emploi  tout  à  fait  secondaire.  Une 
de  celles  que  se  permet  Mordent  est  à  l'adresse  des  entrepreneurs  dramatiques, 
si  embarrassés  aujourd'hui  pour  conjurer  l'indifférence  du  public  anglais.  En 
arrivant  chez  lord  Hunsdon,  où  tout  est  en  l'air  pour  les  répétitions  d'une  tragé- 
die :  «  Vraiment,  dit  le  malin  vieillard,  Hunsdon-Castle  ressemble  à  la  plupart  de 
nos  théâtres  contemporains  ;  la  maison  est  sens  dessus  dessous,  et  les  proprié- 
taires ont  perdu  l'esprit.  »  Perdre  l'esprit,  n'est-ce  pas  le  plus  grand  malheur 
qui  leur  puisse  arriver? 

L'assimilation  très-rigoureusement  exacte  que  nos  lecteurs  auront  déjà  faite 
de  Jercmy  et  de  mistress  Grigson  avec  M.  et  Mmc  Jourdain  nous  dispense  de  revenir 
sur  ces  deux  personnages  :  leur  neveu  n'est  guère  qu'un  Bellamont  plébéien,  avec 
un  peu  plus  de  bon  sens,  et  qui  se  borne  à  simuler  les  travers  de  la  jeunesse 
titrée;  mais  Cogit  et  le  capitaine  Sippet  sont  deux  portraits  plus  curieux  en  ce 
qu'ils  nous  représentent,  sous  deux  aspects  différents,  le  parasite  moderne. 

Cogit  est  plus  rusé,  plus  sérieux,  plus  redoutable.  Il  s'insinue  moins  dans  l'in- 
timité apparente,  mais  bien  plus  dans  la  connaissance  exacte  des  faiblesses  et 
des  secrets  qui  peuvent,  habilement  exploités,  lui  livrer  pieds  et  poings  liés  cette 
famille  allière  dont  il  semble  le  très-infinie  serviteur.  C'est  lui  qui  négocie  les 
emprunts  à  gros  intérêts,  et  très-probablement  il  est  sous  main  l'un  des  prêteurs. 
C'est  lui  qui  caresse,  séduit  et  soudoie  les  électeurs  pour  le  compte  de  son  patron, 
et  laissez-le  faire,  un  beau  jour  il  saura  s'attribuer  tout  le  bénéfice  de  ces  téné- 
breuses menées.  Il  néglige,  comme  vous  voyez,  le  brillant  pour  le  solide.  Sippet, 
au  contraire,  s'enivre  de  quelques  menues  faveurs  qu'on  lui  fait  expier  par  bien 
des  mépris.  II  n'est  pas  seulement  aux  ordres  de  l'altière  comtesse,  mais  à  ceux 
de  sa  fille  lady  Mary,  de  son  fils  Bell,  voire  de  son  petit  chien  Fido.  Si  Bellamont 
TOMK    iv.  33 


498  LA    COMEDIE    CONTEMPORAINE 

a  fait  quelque  sottise,  ;>  qui  s'en  prend  le  comte?  A  Sippet.  Si  les  répétitions  vont 
mal,  qui  sera  traité  de  haut  en  bas  par  la  capricieuse  châtelaine?  Sippet,  toujours 
Sippet.  C'est  lui  qui  sera  chargé  de  mener  Fido  sur  la  pelouse,  si  Fido  menacé 
d'oublier  les  lois  du  décorum;  c'est  lui  qu'on  rendra  responsable  des  plaisirs  dont 
il  est  l'ordonnateur.  Il  faut  qu'il  amuse,  qu'il  invente,  qu'il  improvise,  qu'il  sur- 
veille les  décors,  fasse  marcher  l'orchestre,  gronde  les  machinistes.  On  le  contre- 
carre, on  le  gêne,  on  !e  critique  a  tout  bout  de  champ  :  n'importe,  il  faut  qu'il 
continue,  toujours  de  bonne  humeur,  toujours  complaisant,  toujours  enchanté, 
plus  souple  qu'un  laquais,  moins  sûr  de  ses  gages,  et  soumis  à  des  exigences  mille 
fois  plus  dures,  parce  qu'elles  sont  mille  fois  moins  définies.  Cogit,  du  moins, 
sait  à  quel  prix  il  se  courbe  et  s'humilie,  Cogit  sera  riche  un  jour,  et  aura  pleine 
revanche  des  dédains  qu'il  supporte  maintenant;  mais,  lorsque  Sippet  aura,  de 
château  en  château,  de  maître  eu  maître,  de  dîner  en  dîner,  usé  sa  jeunesse  et  sa 
gaieté,  il  apprendra,  papillon  étourdi,  qu'on  se  brûle  les  ailes  à  courir  ainsi  vers 
tout  ce  qui  brille,  attire  et  dévore. 

Qu'on  nous  pardonne  de  faire  ainsi  poser  tour  à  tour  les  différents  personnages 
d'une  comédie  médiocre.  S'ils  nous  donnent  une  idée  précise  de  cette  société 
où  se  cantonne  et  s'isole  avec  tant  de  soin  et  de  méfiance  une  aristocratie  ombra- 
geuse, ne  serons-nous  pas  payés  de  notre  patience  à  les  étudier? 

Cependant  il  est  temps  de  passer  à  la  pièce  de  M.  Douglas  Jerrold,  auteur  de 
the  Rent  Duy,  Prisoner  of  ïFar,  Bubbles  of  the  Day,  et  d'innombrables  contes, 
essais,  historiettes,  dialogues  satiriques,  esquisses,  semés  çà  et  là  dans  les  grands 
et  petits  journaux,  quotidiens,  hebdomadaires  ou  mensuels.  Il  en  existe  un  recueil 
choisi,  dont  le  titre  alléchant,  si  j'ai  bonne  mémoire,  est  bonne  Aie  et  petits  Gâ- 
teaux (1).  Avec  de  pareils  précédents,  qui  sentent  d'une  lieue  le  vagabondage  et 
la  bohème  intellectuelle,  il  ne  faut  pas  s'attendre  à  une  de  ces  oeuvres  sérieuses 
où  l'artiste  se  met  tout  entier,  corps  et  âme  pour  ainsi  dire,  décidé  à  les  perfec- 
tionner, coûte  que  coûte.  Par  le  fait,  la  comédie  de  M.  Douglas  Jerrold  est  tout 
uniment  une  petite  nouvelle  en  deux  chapitres  qu'il  lui  a  plu  de  découper  en  cinq 
actes,  après  l'avoir  allongée  par  quelques  scènes  où  l'esprit  et  Vhumour,  —  deux 
choses  très-dilïerentes,  —  se  donnent  ample  et  libre  carrière. 

Deux  personnages  déjeunent  ensemble  dans  une  auberge  de  campagne  :  l'un  est 
un  professeur  errant  que  le  vent  de  l'adversité  pousse  deçà  delà,  tantôt  dans  un 
pensionnat  déjeunes  filles,  dont  il  courtise  la  directrice  surannée,  tantôt  en  com- 
pagnie d'un  jeune  échappé  de  collège  dont  il  met  à  contribution  l'inexpérience  et 
la  générosité  candides,  comme  le  pique-assiette  de  Pennaflor  celles  de  Gil-Blas. 
M.  Truffles,  —  le  docteur  en  question,  —  ressemble  terriblement  à  un  chevalier 
d'industrie,  et  sa  conscience  est  plus  chargée  dejmenus  remords  que  sa  cervelle 
ne  l'est  de  bonne  et  solide  érudition.  Son  compagnon  d'aventures,  Félix  Goldthumb, 
est  un  franc  et  loyal  jeune  homme,  fort  épris  de  l'air  des  champs,  et  tout  disposé 
à  s'éprendre  d'autre  chose.  Tandis  que  ces  deux  péripatéticiens  philosophent 
autour  d'un  assez  mauvais  déjeuner,  le  bruit  d'une  chaise  de  poste  les  attire  à  la 
fenêtre.  Deux  jeunes  filles  en  descendent,  accompagnées  d'un  beau  cavalier.  Leur 
physionomie  inquiète,  l'empressement  de  ce  dernier  à  réclamer  des  chevaux,  tout 
annonce  un  événement  mystérieux,  et  de  fait  c'est  d'un  enlèvement  qu'il  s'agit. 
Clarence  Norman,  camarade  de  collège  de  Félix  Goldthumb,  vient  de  décider  la 

(1)  Me,  crack-nuts,  and  ginger-bread. 


EN    ANGLETERRE.  499 

belle  Florentine  à  s'échapper  du  pensionnat  de  missTucker  pour  venir  le  rejoindre. 
Dans  cette  belle  expédition,  Florentine  s'est  l'ait  accompagner  par  miss  Bessy 
Tulip,  sa  meilleure  amie.  Qu'en  arrivera-t-il?  Dieu  le  sait,  et  Félix  s'en  inquiète, 
car  Florentine  l'intéresse,  et  Clarence  Norman  est  le  neveu  et  l'héritier  d'un  fier 
baronnet,  sir  Gilbert  Norman,  très-peu  disposé  à  tolérer  une  mésalliance.  Par 
bonheur  pour  nos  imprudents  jeunes  gens,  on  est  déjà  sur  leurs  traces.  Miss 
Tucker,  cette  maîtresse  de  pension  que  le  professeur  Trufflcs  avait  naguère  fascinée, 
et  qui  garde  de  lui  un  tendre  souvenir,  malgré  certains  procédés  assez  peu  délicats 
dont  elle  pourrait  l'accuser,  miss  Tucker,  disons-nous,  avertie  à  temps,  rattrape 
dès  le  premier  relais  les  deux  écolières  fugitives.  Clarence  Norman,  qui  s'est 
éloigné  un  moment  pour  se  procurer  des  chevaux,  n'est  pas  là  pour  lui  tenir  tête, 
et  les  deux  brebis  égarées,  reconnaissant  la  houlette  habituelle,  rentrent  sans 
l'attendre  au  bercail  qu'il  leur  avait  fait  déserter.  Quand  il  revient  avec  des  che- 
vaux, on  lui  remet  pour  toute  consolation,  avec  les  adieux  de  Florentine,  un  por- 
trait qu'elle  avait  de  lui,  et  dont  on  a  jugé  la  restitution  indispensable. 

Quels  merveilleux  changements  le  temps  va-t-il  amener  dans  ces  intérêts,  dans 
ces  caractères  divers?  C'est  là,  selon  le  titre  de  la  pièce,  ce  qu'il  s'agit  de  savoir. 
Cinq  années  s'écoulent.  Durant  tout  ce  temps,  Clarence  Norman  a  voyagé  par 
ordre  de  son  oncle,  qui,  le  jugeant  bien  guéri  de  sa  passion  romanesque,  le  rap- 
pelle enfin  près  de  lui.  Florentine  a  perdu  son  père,  et,  maîtresse  d'une  fortune 
indépendante,  elle  vient  de  s'établir  à  la  campagne,  dans  le  voisinage  du  château 
qu'habite  sir  Gilbert.  Là,  sous  la  garde  de  miss  Tucker,  qui  a  dû  fermer  son  pen- 
sionnat abandonné,  la  belle  et  romanesque  enfant  cultive  les  heureuses  disposi- 
tions que  le  ciel  lui  a  départies.  Cependant,  avant  de  prendre  ce  parti  et  de  s'en- 
sevelir dans  cette  riante  retraite,  elle  a  voyagé  longtemps  sans  que  personne 
sache  où  elle  est  allée.  Plus  lard,  sans  doute,  ce  mystère  s'éclaircira.  En  atten- 
dant, laissez-nous  vous  présenter  un  jeune  couple  qui,  dans  le  même  intervalle 
de  temps,  a  serré  les  nœuds  de  l'hymen.  Miss  Bessy  Tulip,  la  sémillante  et 
légère  miss  Bessy,  a  épousé  Félix  Goldthumb,  que  son  père  avait  fait  partir  pour 
les  Indes,  mais  qui,  rencontrant,  au  retour,  son  aimable  compatriote,  a  saisi 
cette  occasion  toute  naturelle  de  renoncer  au  célibat. 

Ces  cinq  années,  si  fécondes  en  événements,  ont  amené  d'autres  métamorphoses. 
Sir  Gilbert  Norman,  jadis  exclusivement  voué  à  la  politique,  faisait  état  de  mé- 
priser les  puérilités  de  l'amour,  et  l'amour,  qui  se  venge  d'ordinaire  assez  cruelle- 
ment de  ses  plus  ailiers  détracteurs,  allume  au  cœur  de  sir  Gilbert  une  folle  pas- 
sion pour  la  belle  inconnue  qui,  depuis  quelque  temps,  est  venue  résider  près  de 
lui.  Florentine,  tout  d'abord,  n'attache  pas  un  très-grand  prix  à  cette  conquête, 
dont  miss  Tucker,  éblouie,  lui  vante  vainement,  en  personne  qui  sait  calculer, 
les  avantages  essentiels;  mais  tel  incident  peut  se  présenter  qui  changera  les  dis- 
positions de  Florentine.  Supposez,  par  exemple,  que  Clarence  Norman,  de  retour 
en  Angleterre,  semble  n'avoir  gardé  aucun  souvenir  de  ses  premières  amours; 
supposez  que,  se  méprenant  à  l'accueil  réservé  de  Florentine,  il  veuille  lui 
rendre  indifférence  pour  indifférence,  oubli  pour  oubli,  et  que  la  jeune  miss,  se 
méprenant  à  son  tour,  puisse  se  croire  réellement  dédaignée  par  l'ingrat  qu'elle 
a  tant  aimé,  que  peut-être  elle  aime  encore  :  alors,  vous  le  comprenez  de  reste, 
il  lui  sera  doux  de  prouver  à  Clarence  Norman  qu'elle  peut,  elle  aussi,  songer  à 
un  autre  hymen;  et  si  miss  Tucker,  tout  acquise  aux  intérêts  de  sir  Gilbert,  dont 
elle  convoite  déjà  le  château,  le  carrosse,  le  somptueux  étal  de  maison,  choisit  ce 


'>00  LA     COMÉDIE     CONTEMPORAINE 

moment  pour  plaider  chaleureusement  la  cause  du  riche  et  vieux  gentleman,  ga- 
geons qu'elle  arrachera  au  dépit  de  Florentine  une  sorte  de  demi-consentement 
aussitôt  regretté  que  donné. 

Au  surplus,  ne  nous  effrayons  pas  de  cette  péripétie,  bonne  tout  au   plus  pour 
inquiéter  des  enfants.  Lorsqu'un  malentendu  sépare  seul  au  théâtre  deux  cœurs 
secrètement  épris,  il  est  de  règle  fort  ancienne  et  peut-être  éternelle  que  ce  mal- 
entendu doit  cesser  vers  le  milieu  du  cinquième  acte.  C'est  ce  qui  ne  manque 
pas  d'arriver  tout  à  point,  lorsque  M.  Douglas  Jerrold  a  suffisamment  prolongé, 
d'une  part,  les  souffrances  de  Clarence  et  de  Florentine,  de  l'autre,  les  petits 
stratagèmes  à  l'aidedesquels  Félix  Goldllmmb  prépare  son  père  à  le  revoir  marié, 
à  lui  pardonner  son  retour,  à  bien  accueillir  la  bru  qu'il  lui  ramène.  A  ce  mo- 
ment, on  découvre  que  Florentine  a  suivi,  sans  qu'il  le  sût,  dans  toutes  ses  péré- 
grinations continentales,  l'heureux  jeune  homme  à  qui  elle  destinait  sa  main.  Ils 
s'expliquent;  sir  Gilbert,  sans  trop  se   faire  prier,   rend  à  Florentine  la  parole 
qu'elle  lui  avait  donnée.  Il  pardonne,  et  son  exemple  autorise  Goldlhumb  à  se 
montrer  indulgent  pour  son  mauvais  sujet  de  fils.  Les  deux  intrigues  marchent 
ainsi  de  front,  sans  cesser  dese  côtoyer  et  de  s'enlr'aider,  fidèles  à  la  tradition  de 
la  scène  anglaise,  où  la  comédie  ne  se  meut  jamais  qu'avec  un  attelage  complet, 
lourde  et  pesante  machine  qu'un  seul  cheval  ne  mènerait  pas  loin;  composition 
gauche  et  naïve,  où  percent  de  tous  côtés  l'embarras  de  l'écrivain  inhabile  à  do- 
miner, à  répartir  son  sujet,  le  besoin  qu'il  a  de  personnages  nombreux  et  d'in- 
térêts multipliés  pour  remplir  son  cadre  toujours  trop  vaste,  et  aussi,  —  car  il 
faut  tout  dire,  —  l'inintelligence  relative  de  l'auditoire  pour  lequel   il  travaille. 
Nous  sommes  habitués,  —  nous  l'étions  du  moins,  —  à  suivre  avec  intérêt,  avec 
passion  quelquefois,  le  développement  d'une  idée,  d'un  caractère,  d'un  fait  parti- 
culier, assez  contents  de  nous  associer,  dans  toutes  ses  phases,  à  ce  puissant  et 
curieux  travail  d'analyse.  En  Angleterre,  la  scène  est  soumise  à  des  conditions 
matérielles  d'un  autre  ordre  :  il  faut,  pour  des  spectateurs  autrement  actifs  et 
d'appétit  plus  solide,  un  régime  intellectuel  analogue  à  leur  régime  physique.  Fi 
des  ragoûts  à  la  française,  où  les  délicatesses  de  l'assaisonnement  tiennent  lieu  de 
substance  et  de  réalité  !  On  exige  à  Londres  une  chère  plus  solide,  des  jouissances 
moins  idéales.  La  comédie  s'y  fait  comme  le  pudding,  plus  substantielle  que su  b- 
tile,  avec  force  ingrédients  de  haute  saveur,  entassés  pêle-mêle  et  bourrés  dans  le 
premier  moule  venu.  Elle  ne  peut  se  passer  d'une  certaine  agitation  purement 
extérieure,  d'un  mouvement  qui  amuse  l'oeil   plutôt  que  l'esprit,  et  qui  ne  res- 
semble en  rien  à  l'invisible  activité  de  ces  chefs-d'œuvre  où  deux  personnages, 
immobiles  en  face  l'un  de  l'autre,  forcent  l'esprit  à  passer,  en  quelques  minutes, 
par  mille  et  mille  hypothèses,  mille  et  mille  combinaisons  diverses.  Sachons  ap- 
précier cette  différence  et  en  tenir  compte  aux  écrivains  dramatiques  de  l'Angle- 
terre, sans  omettre  néanmoins  de  leur  rappeler  qu'avec  une  plus  ferme  volonté 
d'élever  leur  public  à  eux,  au  lieu  de  descendre  jusqu'à  lui,  on  pourrait  graduelle- 
ment, sinon  faire   violence  au  génie  national,  du  moins  ressusciter  peut-être  et 
même  perfectionner  la  comédie  anglaise  qu'on  applaudissait  jadis  :  la  comédie  de 
Wycherley,  de  Congrève,  de  Farquhar,  de  Sheridan.  Et  ce  qui  le  prouve,  c'est 
que  le  vaudeville  français,  passablement  travesti,  à  vrai  dire,  est  admis,  compris 
et  applaudi  depuis  plus  de  vingt  ans  sur  les  théâtres  de  Londres.  Qu'il  y  fraie  le 
chemin  à  la  haute  comédie,  voire  a  ce  genre  mixte  par  lequel  nous  l'avons  si  mal 
à  propos  remplacée,  et  l'émancipation  du  public  anglais,  son  aptitude  à  compren- 


EN     ANGLETERRE. 


501 


tire  il  goûter  les  productions  d'un  art  évidemment  supérieur,  seront  suffisamment 
démontrées.  Paraisse  alors  un  homme  de  génie,  ou  même  un  écrivain  de  talent,  et 
il  ne  risquera  point  d'être  méconnu. 

Pour  en  revenir  à  M.  Douglas  Jerrold,  ce  qui  fait,  à  nos  yeux,  le  principal  mé- 
rite de  sa  pièce,  assez  vulgaire  d'ailleurs  et  totalement  dénuée  d'intérêt,  c'est 
l'originalité  de  quelques  caractères  épisodiques.  Ce  professeur  Trnffles,  dont  nous 
n'avons  pu  donner  qu'une  idée  sommaire,  est  certainement  un  personnage  nou- 
veau :  mélange  singulier  d'impudence  et  de  bassesse,  exprimant  en  style  guindé, 
officiel,  pompeux,  les  penchants  les  plus  effrontés,  les  calculs  les  plus  cyniques. 
Il  a  pour  pendant  miss  Tucker,  l'ex-maîtresse  de  pension,  qui  est  également  une 
création  originale,  et  que  l'on  croit  voir,  à  côté  de  miss  Florentine,  harcelant 
cette  généreuse  enfant  de  ses  exigences  égoïstes,  de  ses  susceptibilités  toujours 
en  éveil  et  toujours  froissées.  Miss  Tucker  n'est  au  fond  qu'une  mendiante  décem- 
ment vêtue,  mais  une  mendiante  à  part,  d'un  caractère  difficile  et  revêche,  qu'on 
est  sûr  de  blesser  en  ne  lui  donnant  pas,  et  d'offenser  en  lui  donnant.  A  chaque 
bienfait,  elle  répond  par  une  plainte,  et,  dans  son  cœur,  où  fermentenl  mille 
instincts  envieux,  la  reconnaissance  ne  peut  germer.  Elle  flatte  pour  obtenir  et 
mord  ensuite  la  main  qui  s'est  ouverte.  Sous  prétexte  qu'elle  est  humiliée  de 
vivre  aux  dépens  d'autrui  et  que  rien  ne  lui  doit  rappeler  cette  humiliation,  elle 
use  et  abuse  tyranniquement  de  l'hospitalité  la  plus  cordiale.  C'est  un  type  ignoble 
et  laid,  mais  d'une  vérité,  d'une  originalité  incontestables. 

Le  vieux  Goldthumb  n'est  pas,  il  s'en  faut,  une  figure  aussi  nouvelle,  et,  sans 
aller  plus  loin,  il  rappelle  à  beaucoup  d'égards  le  Jeremy  Grigson  de  mistress 
Gore.  Cependant  il  y  aurait  injustice  à  lui  refuser  quelque  valeur  comique.  Ce 
brave  homme,  avant  d'être  rentier  et  propriétaire,  faisait  le  commerce  des  coffres 
et  malles.  Il  y  a  puisé  le  goût  des  lettres.  Pour  comprendre  ce  phénomène,  il  est 
bon  de  savoir  que  les  malles  anglaises  sont  garnies  à  l'intérieur  avec  du  papier 
fourni  d'ordinaire  par  la  librairie  en  déconfiture.  Poèmes  incompris,  philosophie 
sans  adeptes,  romans  et  tragédies  qu'on  ne  lit  pas,  arrivent  en  dernière  analyse 
chez  le  layetier  du  coin;  de  là  mille  plaisanteries  plus  réservées  que  les  noires 
en  pareille  occurrence,  et  dont  vous  retrouverez  la  trace,  soit  dans  la  correspon- 
dance familière  de  Byron,  soit  dans  les  charmants  essais  de  Lamb,  partout  enfin 
où  il  est  fait  allusion  aux  misères  du  métier  d'auteur.  Maintenant  vous  devinez 
quel  genre  d'érudition  Goldlhumb  a  pu  acquérir  en  pratiquant  la  petite  industrie 
à  laquelle  il  doit  sa  fortune,  et  vous  comprendrez  le  quiproquo  suivant,  qui  rend 
assez  piquante  sa  première  entrevue  avec  sir  Gilbert  Norman,  athlète  émérile  des 
luttes  parlementaires.  Sir  Gilbert  reçoit  d'abord  l'ex-fabricant  de  coffres  avec  une 
certaine  réserve  passablement  méprisante;  seulement  il  s'étonne  quelque  peu  de 
lui  entendre  citer  pédamment  je  ne  sais  quel  dicton  poétique,  et  Goldlhumb, 
charmé  de  l'effet  produit  par  ce  petit  échantillon  de  littérature,  n'en  est  que 
plus  disposé  à  étaler  toute  sa  science.  Il  raconte  à  l'ancien  membre  du  parle- 
ment, qui  ne  s'en  soucie  guère,  ses  discussions  conjugales  à  propos  du  voyage 
d'Italie,  rêve  favori  de  mislrcss  Goldthumb,  et  que  son  mari  éloigne  autant  qu'il 
le  peut  : 

a    ...  Comme  je  vous  le  disais,  poursuit-il,  avant  de  quitter  l'Angleterre... 
Sir  Gilbert,  à  part.  —  Je  voudrais  qu'il  la  quittât  avant  de  rien  dire. 
GoMiTtiuMB.  —  Je  prélends  voir  tout  ce  qu'elle  renferme  de  remarquable.  Vous 


502  LA    COMÉDIE     CONTEMPORAINE 

l'avez  fait  observer  vous-même  dans  un  Je  vos  excellents  discours  au  parle- 
ment. 

Sir  Gilbert.  —  Mes  discours  !... 

Goldthumb.  —  Ah  !  sir  Gilbert,  il  ne  s'en  fait  plus  comme  ceux-là. 

Sir  Gilbert.  —  Est-il  bien  possible  que  mes  discours  vous  soient  tombés  sous 
les  yeux? 

Goldthumb.  —  Sous  les  yeux  et  sous  la  main...  Pas  un  seul  ne  m'a  échappé, 
je  vous  en  réponds. 

Sir  Gilbert,  à  part.  —  Voilà  qui  est  singulier...  et  en  même  temps  tout  à  fait 
flatteur...  Avoir  désespéré  du  parlement,  l'avoir  quitté,  convaincu  que  j'y  perdais 
le  fruit  de  mes  pénibles  travaux,  et  découvrir,  après  tant  d'années,  qu'ils  avaient 
fait  batire  le  cœur  du  peuple...  Eh  bien  !  je  crois  pouvoir  le  dire  sans  vanité,  ceci 
me  comble  de  joie. 

Goldthumb.  —  Autrefois  un  discours  au  parlement,  c'était  un  bel  habit  de 
gala.  Des  fleur,  au  eollet,  aux  parements  des  fleurs,  des  fleurs  encore  autour  des 
poches  et  sur  toutes  les  coulures.  Maintenant  c'est  la  sombre  étoffe  dont  les 
quakers  s'habillent,  et  dont  un  gentleman  ne  saurait  se  faire  décemment  un  cos- 
lume  présentable. 

Sir  Gilbert.  —  Il  est  vrai  que  les  grâces  et  l'éloquence  ont  peu  à  peu  cédé 
le  terrain  à  ce  qu'on  appelle  les  tendances  utilitaires...  Les  discours  d'aujour- 
d'hui... 

Goldthumb.  —  Les  discours  d'aujourd'hui  manquent  dévie,  ils  ne  nous  remuent 
ni  ne  nous  échauffent.  Jamais  1er,  moindres  foudres,  le  moindre  aigle,  jamais  rien 
de  beau,  de  ronflant,  de  poétique.  Ils  sont  si  secs,  si  secs...  que  je  n'en  voudrais 
pas,  à  quelque  prix  que  ce  fût,  garnir' ma  maison.  Ils  donneraient  la  pépie  à  tous 
mes  gens. 

Sir  Gilbert.  —  Ah!  ah!  monsieur  Goldthumb,  vous  êtes  un  humoriste,  je 
m'en  aperçois...  El  vraiment,  là,  vous  trouviez  quelque  mérite  à  mes  petites  im- 
provisations ! 

Goldthujib.  —  Quelque  mérite...  Dites  donc  que  j'en  tirais  un  excellent  parti  ! 
Il  en  est  que  j'ai  tenus  sur  le  métier  pendant  des  heures  entières;  aussi  en  sais-je 
par  cœur  plus  d'un  passage. 

Sir  Gilbi:rt,  «  part.  —  Grande  leçon  pour  ces  amants  de  la  gloire,  qui  déses- 
pèrenl  trop  vile  de  ses  faveurs.  Voici  un  homme  sans  éducation,  mais  par  son 
intelligence  naturelle  fort  au-dessus  du  vulgaire,  que  mes  paroles  ont  relevé  à 
ses  propres  yeux,  qu'elles  ont  amélioré,  transporté  dans  une  région  supérieure. 
La  vérité,  semence  féconde,  projette  ses  germes  en  d'étranges  lieux.  Il  est  peut- 
être  par  milliers  des  hommes  de  lous  points  pareils  à  celui-ci,  et  dont  pas  un  ne 
m'est  connu. 

Goldthumb.  —  Ne  vous  rappelez-vous  pas  celui  de  vos  discours  dans  lequel  se 
trouvait  celte  phrase  si  belle,  où  vous  représentez  la  Grande-Bretagne  assise  avec 
majesté  sur  son  trident  redoutable? 

Sir  Gilbert.  —  Pardon,  monsieur,  pardon  Bien  que  j'aie  siégé  au  parlement, 
j'espère  n'avoir  jamais  mis  mon  pays  dans  une  position  si  pénible. 

Goldthumb.  —  Oh!  pour  ce  qui  est  de  la  Grande-Bretagne  et  du  trident,  j'en 
lève  la  main  sans  hésiter;  mais  il  se  peut  que  je  me  trompe,  sur  la  manière  dont 
ils  étaient  mis  en  rapport...  Oui,  certes,  vos  discours  étaient  de  beaux  discours, 
et,  je  l'ai  toujours  dit...  toujours...,  c'était  une  honte  que  l'on  en  vendît  si  peu. 


EN    ANGLETERRE.  305 

Src  Gilbert.  —  Monsieur! 

Goldthumb.  —  Au  reste,  consolez-vous...  Je  puis  vous  garantir  que,  grâce  à 
moi,  ils  ont  fait  leur  chemin  dans  le  monde.  —  Ah!  ah!  vous  m'en  pouvez 
remercier. 

Sir  Gilbert,  à  part.  —  Voilà  un  animal  bien  familier  !  (Haut.)  Ça.  monsieur, 
sans  oublier  ce  que  je  dois  à  votre  obligeant  patronage,  ne  poun\iis-je  connaître 
le  motif  qui  vous  amène?...  » 

Ici  Goldthumb  explique  qu'il  s'agit  de  Florentine  et  de  son  enlèvement  par 
Clarence  Norman. 

c  — J'ai  trempé  quelque  peu  dans  cette  affaire,  ajoule-l-il  naïvement. 

Sir  Gilbert.  —  Vous?  et  de  quelle  manière? 

Goldthumb.  —  C'est  moi  qui  avais  vendu  à  la  petite  les  malles  avec  lesquelles 
elle  s'en  allait. 

Sir  Gilbert.  —  Les  malles!... 

Goldthumb.  —  Les  malles...  en  beau  cuir  noir,  clous  de  cuivre.  Et...  —  les 
choses  s'arrangent  quelquefois  d'une  façon  bizarre!...  —  faut-il  vous  dire  avec 
quel  papier  ces  malles  étaient  garnies? 

Sir  Gilbert.  —  Gardez-vous-en  bien...  je  ne  suis  pas  curieux  de  le  savoir. 
(.1  part.)  Un  layelier  !  un  fossoyeur  littéraire!...  Et  j'ai  voyagé  sous  ses  au- 
spices!... » 

Nous  ne  vous  donnons  pas  des  plaisanteries  de  cet  ordre  comme  la  plus  pure 
fleur  du  bel  esprit,  même  du  bel  esprit  anglais,  tel  qu'il  respire  dans  "les  pages  les 
plus  pédantes  d'Addison  ou  d'Horace  Walpole;  mais  elles  constituent  un  échan- 
tillon assez  exact  du  sarcasme  un  peu  lourd,  préparé  à  froid,  plus  délayé  que  de 
raison,  dont  on  s'accommode  chez  nos  voisins.  Par  ce  seul  motif  qu'il  serait  peu 
goûté  chez  nous,  ne  le  dédaignons  pas  au  delà  de  ses  mérites.  Sachons  distinguer 
les  qualités  de  pure  forme  et  le  fond  même  de  la  plaisanterie,  la  faculté  de  saisir 
un  ridicule  et  celle  de  le  mettre  en  relief  avec  plus  ou  moins  d'habileté.  Les  An- 
glais, dont  le  bon  sens  observateur  se  révèle  dans  leurs  romans,  ne  perdent  pas 
à  la  scène  cette  qualité  si  précieuse.  Ils  voient  aussi  bien  que  nous,  mieux  que 
nous  peut-être,  la  portée  comique  d'une  faiblesse,  d'une  manie  individuelle,  mais 
ils  n'ont  pas  ce  tact  si  fin,  celte  mesure  exquise,  qui  caractérisent  le  génie  fran- 
çais, et  tempèrent,  allègent,  concentrent  notre  ironie.  Ils  sont  méthodiques, 
directs,  explicites,  ne  connaissant  ni  les  détours  adroits  de  l'esprit  qui  se  dérobe 
pour  attirer,  ni  la  grâce  des  sous-entendus,  ni  l'art  des  nuances  et  des  demi- 
mois.  Leur  bonne  foi  ne  raffine  rien,  n'omet  rien,  ne  déguise  rien,  et  accuse  avec 
excès  tous  les  détails  de  l'idée  qu'il  faudrait  indiquer  à  peine. 

Voilà  ce  qu'on  peut  dire  de  leurs  comédies,  à  peu  près  nulles  comme  œuvres 
d'art,  alors  même  qu'elles  ont  une  certaine  valeur  comme  satires  de  mœurs.  En 
les  envisageant  sous  ce  dernier  rapport,  elles  nous  révèlent  un  état  social  très- 
différent  du  nôtre  :  une  noblesse  dont  on  sape  avec  ardeur  l'influence,  en  rap- 
pelant à  tout  propos  combien  ses  prétentions  exclusives  cachent  de  nullité,  de 
mesquines  ambitions,  de  vues  intéressées  et  sordides;  une  classe  moyenne  qui 
s'enrichit  chaque  jour  davantage,  chaque  jour  s'égale  aux  plus  sourcilleux  repré- 
sentants de  l'aristocratie,  et  les  vénère  cependant  encore  assez  pour  vouloir,  coule 


1504  LA    COMÉDIE    CONTEMPORAINE    EN    ANGLETERRE. 

que  coûte,  faire  partie  dà  la  caste  privilégiée,  titrée,  puissante.  Nous  voyons,  dans 
ces  comédies,  le  négociant  enrichi,  the  retired  cit,  comme  on  l'appelle,  n'aspirer 
qu'à  l'honneur  de  se  mettre,  lui  et  ses  guinées,  à  la  disposition  du  lord  ruiné  qui, 
tout  en  acceptant  celte  alliance  inattendue,  tout  en  l'exploitant  sans  scrupule,  se 
moque  à  peu  près  ouvertement  de  son  humble  et  candide  acolyte.  Rappelons- 
nous  que  ces  traits  de  mœurs  nous  appartenaient  quand  Molière  écrivit  son 
Bourgeois  gentilhomme,  celle  de  toutes  ses  pièces  où  il  a  le  plus  franchement  et 
le  plus  nettement  caractérisé  le  régime  aristocratique  avec  tous  ses  abus,  et  d'où 
ressorlent  les  conclusions  les  plus  directement  hostiles  à  cet  état  de  choses.  Or, 
il  est  évident  que  Molière  fut  entendu  et  compris.  Il  est  évident  que  M.  Jourdain, 
averti  par  cet  admirable  censeur  de  tous  les  travers,  de  toutes  les  sottises 
humaines,  cessa  bientôt  de  vouloir  frayer  avec  les  gentilshommes  qui  se  raillaient 
de  ses  gauches  imitations,  avec  les  belles  marquises  qui  soupaient  aux  dépens  de  sa 
bourse  et  s'égayaient  aux  dépens  de  ses  madrigaux  si  péniblement  fourbis.  Ce 
jour-là,  il  prêta  l'oreille  aux  philosophes  qui  se  chargeaient  de  lui  commenter  les 
lois  générales  de  l'humanité;  ce  jour-là,  il  s'occupa  sérieusement  des  droits  de 
l'homme,  des  abus  féodaux,  de  l'oppression  monarchique,  de  cette  religion  sublime 
dont  on  était  parvenu  à  fausser  le  but,  et  qui,  faite  pour  consoler  les  malheu- 
reux, pour  mettre  les  faibles  sous  l'égide  de  la  fraternité  humaine,  était  devenue 
un  instrument  de  despotisme,  une  loi  d'immobile  résignation.  Et  lorsque  M.  Jour- 
dain, qui  avait  fait  sa  rhétorique  sous  le  comte  Dorante,  eut  passé  quelque  temps 
à  écouter  les  leçons  de  Voltaire,  —  ce  grand  «  maître  de  philosophie,  »  —  nous 
savons  tous  ce  qui  advint  de  son  émancipation. 

Que  faudrait-il  donc  pour  que  l'âpre  satire  des  comiques  anglais  contre  les 
grands  seigneurs  de  ce  temps  eût  le  même  résultat  que  celles  de  Molière  contre 
les  marquis  et  les  comtes  du  temps  de  Louis  XIV?  Deux  choses  seulement  :  moius 
de  préoccupations  matérielles  chez  la  "génération  grossièrement  active  à  laquelle 
ils  s'adressent,  et  chez  eux  un  plus  haut  degré  de  talent,  une  plus  vigoureuse 
concentration  de  toutes  ces  critiques  au  hasard  éparpillées;  —  bref,  le  génie  qui 
commande  l'attention,  et  l'attention  qui  échauffe  le  génie.  De  ces  deux  conditions, 
la  première  est  de  beaucoup  la  plus  difficile  à  remplir,  et,  si  l'on  en  veut  une 
preuve,  nous  la  pouvons  donner  immédiatement. 

Avec  une  simple  chanson,  la  chanson  d'une  pauvre  fileuse,  il  y  a  quelques 
années,  un  poêle  trop  peu  connu  chez  nous,  —  il  s'appelait  Thomas  Hood,  — 
mit  en  émoi  l'Angleterre  entière.  Ces  sirophes,  tombées  de  sa  plume  dans  un  de 
ces  moments  heureux  où  l'homme  inspiré  semble  concentrer  en  lui  toutes  les 
forces  morales  de  l'auditoire  auquel  il  s'adresse,  passèrent  en  quelques  jours  dans 
toutes  les  mémoires,  se  gravèrent  en  traits  de  feu  dans  tous  les  cœurs,  et  firent 
plus  pour  la  cause  des  pauvres  travailleurs  que  dix  années  de  manœuvres  parle- 
mentaires. 

Jugez  de  ce  que  serait,  au  prix  de  celle  ode  populaire,  —  la  Chanson  de  la  Che- 
mise, —  un  de  ces  chefs-d'œuvre  comiques  où,  comme  dans  un  flacon  de  pur  cris- 
tal, l'intelligence  humaine,  réalisant  un  des  rêves  favoris  de  l'alchimie,  enferme 
un  rayon  du  soleil  moral,  de  la  vérité  lumineuse  et  sainte!  Jugez  si  le  pays  où  la 
première  a  produit  un  effet  si  surprenant  resterait  sourd  à  un  enseignement  mille 
fois  plus  pratique,  mille  fojs  plus  vivant,  mille  fois  plus  durable  ! 

E.-D.  Forguiîs. 


NELSON 


JERVIS   ET    COLLINGWOOD, 


iTUBES  SUS  LA  DERRHSAS  ©UISRI  RlAB]73RtIa 


I.  —  The  Dispali-bes  and  Letters  of  vice-admiral  viscount  Nelson. 

—  Londres,  1845-18  5!).  7  vol.  in-8°. 

IL  —  The  Letton  of  lord  Nelson  lo  lady  Hamiîlon.  2  vol. 

III.  —  Memoirs  of  admirai  the  right  hou.  the  Earl  of  Saint-Vincent.  — 

Londres,  1844,  2  vol. 

IV.  —  A  Sélection  from  the  public  and  privateCorrespondeuce  ofvice-admiralloidColliu};- 

wood.  inlerspersed  with  Memoirs  of  bis  life,  by  G.  H.  Newnham  Collingwood;  -1  vol. 

V. — Précis  historique  de  ta  Marine  française, par  M.Chassériuu.— Paris,  1845. 

VI.  —  Documents  inédits  des  archives  de  la  marine. 


QUATRIEME  PARTIE. 
NELSON      A      NAPLE! 


I. 


Au  moment  où  Nelson  quittait  l'Egypte,  il  lui  restait  encore  quelques  années  à 
vivre  et  deux  batailles  à  gagner;  mais  la  fortune  se  fût  montrée  plus  propice  à  sa 
gloire,  si  elle  eût  tranché  sa  vie  dans  cette  nuit  mémorable  qui  avait  vu  périr 
Dupelil-Thouars  et  Brneys.  Nelson  eût  succombé  alors  dans  tout  l'éclat  d'une 
renommée  sans  tache,  comme  avait  succombé  Marceau,  comme  devait  succomber 
Desaix,  couronné  de  cette  auréole  intacte  qui  n'entoure  que  des  fronts  vierges  de 
toute  souillure.  «  Mon  grand  et  excellent  fils,  écrivait  son  père  à  celte  époque, 
est  entré  dans  ce  monde  sans  fortune,  mais  avec  un  cœur  honnête  et  religieux... 

TOME    IV.  34 


j<>6  la  deiyniére  ûdekke  maritime. 

Le  Seigneur  l'a  couvert  de  son  bouclier  au  jour  du  combat,  et  a  exaucé  les  vœux 
qu'il  formait  d'être  un  jour  utile  à  son  pays...  Honneur  de  mes  cheveux  blancs, 
il  est  aujourd'hui,  à  l'âge  de  quarante  ans,  aussi  gai,  aussi  généreux,  aussi  bon 
que  jamais.  Il  est  sans  crainte,  parce  qu'il  est  sans  remords.  »  Si  l'on  croit  re- 
trouver dans  celte  rapide  esquisse  la  physionomie  vive  et  confiante  de  l'intrépide 
amiral  qui  montait  le  Vançjuard,  ce  n'est  point  à  ces  traits,  il  faut  en  convenir, 
que  quelques  mois  plus  tard  on  eût  pu  reconnaître  l'amant  adultère  de  lady  Ha- 
milton  et  le  meurtrier  de  Caracciolo. 

C'était  en  1795,  quand  lord  Hood  le  chargea  d'aller  réclamer  auprès  du  roi 
Ferdinand  IV  l'envoi  d'un  corps  de  troupes  destiné  à  défendre  Toulon,  que  Nelson 
avait  connu  pour  la  première  lois  ces  indignes  amis  qui  devaient  exercer  une  si 
triste  influence  sur  son  avenir,  sir  William  et  lady  Hamillon;  mais  alors  sir  Wil- 
liam n'avait  été  pour  le  capitaine  de  V Ayamemnon  qu'un  agent  diplomatique  dont 
Nelson  vantail  l'activité  et  l'ardeur,  et  lady  Hamillon  qu'une  jeune  femme  aimable 
dont  il  avait  remarqué  la  grâce  et  la  distinction.  Nelson  ne  passa  d'ailleurs  en 
celle  occasion  que  quelques  jours  à  Naples,  el  n'y  reparut  plus  qu'après  la  vic- 
toire d'Aboukir. 

Sir  William  était  frère  de  lait  du  roi  George  III.  Accrédité  depuis  plus  de  trente 
ans  en  qualité  de  ministre  d'Angleterre  auprès  du  gouvernement  des  Deux-Siciles, 
il  jouissait  d'une  très-grande  faveur  à  la  cour  de  Naples.  Il  aimait  passionnément 
la  chasse  :  c'était  un  titre  à  la  bienveillance  de  Ferdinand  IV.  Il  passait  pour  aimer 
les  beaux-arts,  quoiqu'il  fût  soupçonné  à  cet  égard  d'un  zèle  un  peu  mercantile  : 
c'élail  un  litre  aux  bontés  de  la  reine.  Cependant,  vivant  dans  l'intimité  de  ces 
deux  souverains  et  honoré  de  leur  confiance",  sir  William  ne  se  faisait  point  faute 
d'exercer  son  esprit  à  leurs  dépens  :  c'était  un  vieillard  facétieux  et  jovial,  très- 
libre  dans  ses  discours  et  fort  désabusé  des  illusions  de  ce  monde,  un  épicurien 
anglais  dont  les  plaisanteries  inépuisables  eussent  suffi,  au  dire  de  Nelson,  pour 
guérir  et  ranimer  le  comte  de  Saint-Vincent,  si  ce  dernier,  en  1799,  fût  venu 
demander  au  climat  de  Naples  la  santé  qu'il  allait  chercher  en  Angleterre.  Les 
Anglais  sont  en  général  d'assez  froids  plaisants  :  il  sied  mal  à  leur  tempérament 
flegmatique  de  jouer  avec  le  vice  et  de  se  railler  des  choses  honnêtes  et  décentes. 
Le  bon  sir  William,  comme  l'appelait  Nelson,  était  donc  un  de  ces  esprits  scepti- 
ques et  peu  délicats  qui  se  rencontrent  rarement  chez  ce  peuple  habitué  à  res- 
pecter si  profondément  la  sainteté  des  vertus  domestiques.  De  tels  esprits,  avec  la 
leinte  sèche  el  positive  qu'ils  empruntent  au  caractère  britannique,  offrent  je  ne 
sais  quoi  de  plus  nu  et  de  plus  repoussant  encore  que  les  natures  du  même  ordre 
chez  un  peuple  plus  frivole  et  moins  compassé. 

A  l'âge  de  soixante  ans,  sir  William,  épris  d'une  passion  subite,  épousa  là  mal- 
tresse de  son  neveu  (1).  Cette  maîtresse,  connue  à  Londres  sous  le  nom  de  miss 
Emma  Harte,  était,  s'il  faut  en  croire  des  témoignages  contemporains  et  le  por- 
trait qu'en  a  laissé  le  célèbre  peintre  Romney,  une  des  femmes  les  plus  sédui- 
santes de  son  temps;  mais,  fille  d'une  pauvre  servante  du  comté  de  Galles,  qu'elle 
décora,  aux  jours  de  sa  grandeur,  du  nom  de  mistress  Cadogan,  Emma  Harte  avait 
passé  sa  jeunesse  dans  les  plus  singulières  et  les  plus  suspectes  aventures.  Toutes 
ces  circonstances,  dont  il  était  instruit,  n'empêchèrent  pas  sir  William  de 
l'épouser.  Il  ne  se  montra  point  d'ailleurs  plus  soucieux  de  l'avenir  que  du  passé, 

(1  )  En  1791  :  lady  Hamillon  avait  alors  près  de  trente  ans. 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME,  -107 

et,  doué  au  plus  haut  degré  de  toutes  les  qualités  d'un  mari  complaisant,  il  vécut 
pendant  plus  de  quatre  ans  entre  sa  femme  et  lord  Nelson  sans  prendre  ombrage 
de  leurs  relations,  appelant  Nelson  son  meilleur  ami  et  l'homme  le  plus  vertueux 
qu'il  eût  jamais  connu.  A  son  lit  de  mort,  par  un  dernier  trait  d'humour,  il  légua 
sa  femme  aux  soins  de  cet  excellent  ami  et  la  plus  grande  partie  de  sa  fortune  à 
son  neveu.  —  Quant  à  lad;  Hamilton,  avec  celle  souplesse  merveilleuse  qui  n'ap- 
parlient  qu'aux  femmes,  elle  s'était  bientôt  mise  au  niveau  de  sa  nouvelle  fortune. 
Présentée  à  la  cour  de  Naples,  elle  était  parvenue  à  gagner  l'affection  de  la  reine, 
et  nul  embarras  ne  semble  avoir  trahi,  dans  la  sphère  élevée  où  la  porta  si  soudai- 
nement le  sort,  la  honte  de  sa  vie  passée  et  la  bassesse  de  son  origine. 

La  cour  de  Naples,  où  la  prude  Angleterre  awiit  alors  de  si  étranges  représen- 
tants, était  la  cour  des  irrésolutions  et  des  perfidies.  Le  roi  et  la  reine  étaient  bien 
d'accord  pour  détester  la  France;  mais  la  haine  du  roi  était  indolente  et  crain- 
tive, celle  de  la  reine  active  et  énergique.  La  politique  du  gouvernement  oscillait 
entre  ces  deux  influences,  obéissant  un  jour  aux  teneurs  d'un  Bourbon  d'Espagne 
et  le  lendemain  aux  emportements  d'une  archiduche.-se  d'Autriche.  Un  étranger, 
cher  aux  deux  souverains,  dirigeait  les  affaires  dans  cette  voie  tortueuse;  c'était 
un  autre  Godoy.  le  chevalier  Acton,  qui  gouverna  la  reine  pendant  plus  de  vingt 
ans.  Né  à  Besançon  en  1757,  Acton,  fils  d'un  médecin  irlandais,  après  quelques 
années  d'une  vie  aventureuse,  fut  appelé  en  1779  à  la  cour  de  Naples,  et  obtint 
successivement,  par  la  faveur  de  la  reine,  le  ministère  de  la  marine,  celui  de  la 
guerre  et  celui  des  affaires  étrangères,  qu'il  conservait  encore  en  1798.  Entière- 
ment dévoué  à  l'alliance  anglaise,  lié  d'une  amitié  particulière  avec  sir  William 
Hamilton.  ce  favori  ne  fut  durant  son  long  règne  que  l'instrument  servile  du 
cabinet  britannique. 

Depuis  1776.  la  reine  avait  obtenu,  par  la  naissance  d'un  fils  et  suivant  les 
stipulations  de  son  contrat  de  mariage,  entrée  et  voix  délibéralive  dans  le  conseil. 
Sœur  de  la  reine  de  France,  fille  cadette  de  l'empereur  François  Ier  et  de  Marie- 
Thérèse,  Marie-Caroline  avait  alors  vingt  cinq  ans.  Elle  était  belle,  vive,  intelli- 
gente, amie  des  réformes  et  éprise  des  applaudissements  qui  saluaient  à  cette 
époque  les  vues  philanthropiques  des  princes  de  la  maison  d'Autriche.  On  célé- 
brait son  activité,  son  goût  éclairé  pour  les  arts,  son  instruction  profonde,  ses 
idées  généreuses:  on  ne  parlait  encore  qu'à  voix  basse  de  ses  galanteries.  Tout 
faisait  donc  espérer  que  les  Napolitains  n'auraient  point  à  regretter  l'empire 
qu'elle  était  destinée  à  exercer  sur  le  fils  indolent  de  Charles  III.  Combien  de 
règnes  flétris  par  la  postérité  ont  commencé  sous  ces  heureux  auspices  !  Appelée 
à  gouverner  un  plus  grand  peuple,  Marie-Caroline  eût  pris  place  peut-être  à  côté 
de  Catherine  II;  la  gloire  aurait  alors  ennobli  ses  faiblesses;  en  des  temps  plus 
tranquilles,  le  bonheur  de  Naples  les  lui  eût  fait  pardonner,  mais  la  fatalité  qui  la 
jeta  sur  un  théâtre  trop  étroit  pour  son  esprit  actif,  au  milieu  des  agitations  de 
ces  jours  difficiles,  devait  la  livrer  sans  défense  à  toutes  les  sévérités  de  l'histoire. 
La  révolution  française  fit  bientôt  succéder  dans  le  cœur  de  la  reine,  aux  ten- 
dances libérales  qu'elle  avait  manifestées  d'abord,  une  profonde  horreur  pour 
les  principes  qui,  après  avoir  renversé  le  trône  de  Louis  XVI,  avaient  osé  dresser 
î'échafand  de  Marie- Antoinette.  Attentive  à  étouffer  la  sédition  dès  sa  naissance, 
la  reine  prêta  l'oreille  aux  suggestions  d'Acton  :  la  populace  est  fidèle  et  dévouée. 
répétait-elle  d'après  lui,  mais  les  nobles  sont  tous  d'infâmes  jacobins.  Tels  furent 
les  soupçons  qui  jetèrent  dans  les  cachots  de  Naples  la  plus  haute  noblesse  du 


308  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

royaume.  Jamais  cependant,  —  les  plus  violents  ennemis  de  la  reine  lui  ont 
rendu  celte  justice,  —  elle  n'eût  secondé  les  lâches  atrocités  de  ses  ministres 
sans  le  voile  épais  qu'ils  avaient  étendu  sur  ses  yeux.  Les  instincts  généreux  du 
sang  de  Marie-Thérèse  ne  devaient  succomber  que  sous  la  raison  d'état  et  les 
sophismes  de  la  politique. 

Abandonné  de  bonne  heure  à  une  tutelle  négligente,  le  roi  réunissait  à  des 
instincts  peu  élevés  des  habitudes  grossières,  qui  ne  charmaient  que  la  populace. 
Il  se  mêlait  rarement  des  affaires  du  royaume,  à  moins  qu'il  n'y  fût  poussé  par 
quelque  terreur  secrèle.  En  1796,  épouvanté  des  progrès  de  Bonaparte,  qui 
venait  de  disperser  l'armée  de  Wurmser,  il  était  sorti  de  son  apathie  pour  traiter 
avec  la  république  et  avait  envoyé  à  Paris  le  prince  Belmonte  Pignatelli,  malgré 
les  vives  réclamations  de  la  reine.  Le  danger  passé,  il  était  retombé  dans  son  in- 
différence, et  n'avait  point  eu  la  force  de  s'opposer  aux  nouvelles  imprudences 
qui  devaient  mettre  sa  couronne  en  péril  et  pousser  le  royaume  à  sa  ruine. 

Tels  étaient  les  personnages  qui  allaient  entourer  le  héros  du  Nil.  Le  17  mai 
1798,  le  jour  même  où  l'armée  d'Egypte  quittait  le  port  de  Toulon,  un  traité 
signé  à  Vienne  par  le  ministre  Thugul  pour  l'Autriche  et  le  duc  de  Campo-Chiaro 
pour  Naples  régla  le  contingent  que  l'empereur  François  II  et  le  roi  Ferdinand  IV 
s'engageaient  à  entretenir  en  Italie  à  la  reprise  des  hostilités  contre  la  France; 
quelques  mois  plus  tard,  Paul  Ier  et  la  Porte  Ottomane  entraient  dans  cette 
alliance,  et  l'Angleterre  envoyait  à  Naples  la  flotte  de  Nelson.  La  reine  crut  le  mo- 
ment venu  de  se  déclarer. 

»  Le  brave,  le  vaillant  amiral  Nelson,  écrivait-elle  au  marquis  de  Circello,  son 
ambassadeur  à  Londres,  a  remporté  sur  la  flotte  régicide  une  complète  victoire... 
Je  voudrais  pouvoir  prêter  des  ailes  au  porteur  de  cette  nouvelle...  L'Italie  n'a 
plus  rien  à  craindre  du  côté  de  la  mer,  et  ce  sont  les  Anglais  qui  l'ont  sauvée... 
L'annonce  de  cette  glorieuse  journée  a  produit  à  Naples  un  enthousiasme  impossible 
à  décrire.  Vous  eussiez  été  louché  de  voir  tous  mes  enfants  se  jeter  dans  mes  bras 
et  pleurer  de  joie  en  apprenant  cette  heureuse  nouvelle,  doublement  heureuse  par 
le  moment  critique  où  elle  nous  est  parvenue.  La  crainte,  l'avarice  et  les  perni- 
cieuses intrigues  des  républicains  avaient  fait  disparaître  tout  le  uuméraire,  et  il 
ne  se  trouvait  personne  ici  qui  eût  le  courage  de  proposer  les  moyens  nécessaires 
pour  en  rétablir  la  circulation...  Bien  des  gens,  qui  croyaient  une  crise  prochaine, 
commençaient  déjà  à  lever  le  masque  ;  mais,  en  apprenant  la  destruction  de  la 
flotte  de  Bonaparte,  ils  sont  devenus  plus  circonspects.  Que  l'empereur  déploie 
maintenant  un  peu  d'activité,  et  nous  pouvons  espérer  la  délivrance  de  l'Italie! 
Quant  à  nous,  nous  sommes  prêts  à  nous  montrer  dignes  de  l'amitié  et  de  l'alliance 
des  intrépides  défenseurs  des  mers.  » 

C'est  au  milieu  de  cette  exaltation  que,  le  22  septembre,  Nelson  arrive  à  Naples 
avec  le  Vunguard;  aussitôt  on  l'entoure,  on  le  félicite,  on  l'embrasse.  Le  roi  veut 
l'aller  visiter  lui-même.  «  Croyez,  lui  écrit  la  reine,  mon  valeureux  et  glorieux 
général,  que  ma  reconnaissante  estime  pour  vous  m'accompagnera  jusqu'au  tom- 
beau. »  Lady  Hamilton,  qu'un  calcul  ambitieux,  peut-être  aussi  l'attrait  d'une 
grande  gloire,  portaient  déjà  à  prodiguer  à  Nelson  un  funeste  encens,  accourue 
au-devant  du  Vanguard  avant  qu'il  ait  jeté  l'ancre,  ne  peut  résister  à  son  émotion. 
Klle  s'élance  sur  le  pont  du  vaisseau  et  tombe  évanouie  dans  les  bras  de  l'amiral. 


LA     DERNIERE     GUERRE     MARITIME. 


509 


Le  roi  l'appelle  son  sauveur,  la  cour  le  proclame  le  libérateur  de  l'Italie  ;  la  foule, 
qui  se  précipite  sur  les  quais  au  moment  où  son  canot  entre  dans  le  port,  le  salue 
des  mêmes  litres  et  répèle  les  mêmes  cris  d'enthousiasme.  C'était  là  une  trop  forte 
épreuve  pour  cette  nature  naïve  et  ardente,  pour  cet  homme  simple  et  passionné 
qui,  ayant  moins  vécu  dans  le  monde  que  sur  ses  vaisseaux,  se  présentait  sans 
défense  à  toutes  les  séductions  de  la  grandeur,  de  la  flalterie  et  de  l'amour.  Le 
vainqueur  d'Aboukir,  l'époux  de  l'aimable  veuve  du  docteur  Nisbett,  à  qui  les  mi- 
sères de  cette  basse  corruption  italienne  n'avaient  d'abord  inspiré  qu'un  profond 
dégoûl,  et  qui  appelait  Naples  «  un  pays  de  musiciens  et  de  poë  es,  de  voleurs  et 
de  femmes  perdues,  »  fut  bientôt  complètement  subjugué  par  les  charmes  de  lady 
Hamilton.  Lady  Hamilton  le  donna  à  la  reine  et  mit  la  flotte  anglaise  au  service 
de  toutes  les  passions  de  la  cour  de  Naples. 

La  correspondance  de  Nelson  témoigna  bientôt  des  ridicules  excès  où  se  laissait 
entraîner  sa  soudaine  tendresse.  «  Ne  soyez  pas  surpris,  écrivait-il  à  lord  Saint- 
Vincent,  de  la  confusion  étrange  qui  règne  dans  cette  lettre.  Je  vous  écris  en  face 
de  lady  Hamilton,  et,  si  votre  seigneurie  était  à  ma  place,  je  doue  fort  qu'elle 
pût  écrire  encore  aussi  bien.  Il  y  a  là  de  quoi  troubler  le  cœur  et  faire  trembler  la 
main.  »  Plus  il  demeure  à  Naples  et  plus  le  joug  s'appesantit.  Le  poison  qu'ont 
reçu  ses  veines  se  fait  jour  de  toutes  parts  et  transpire  à  travers  mille  extravagances. 
Bientôt  il  n'achève  plus  une  lettre  sans  y  mêler  le  nom  de  lady  Hamilton.  Lord 
Saint-Vincent,  le  comte  Spencer,  l'ancien  vice-roi  de  la  Corse  lord  Minto,  l'empe- 
reur Paul  Ier,  qui,  sur  sa  demande,  accorde  à  lady  Hamilton  l'ordre  de  Saint- 
Jean-de-Jérusalem,  sa  femme  elle-même,  cette  compagne  irréprochable  et  dévouée 
de  sa  jeunesse,  celte  amie  éprouvée  de  son  humble  fortune,  tels  sont  les  confidents 
que  va  prendre  son  fol  enthousiasme.  «  Où  en  serais-je,  s'écrie-t-il,  sans  le  bon  sir 
William,  sans  l'incomparable,  l'inappréciable  lady  Hamilton!...  Ce  sont  leurs 
soins  qui  m'ont  rendu  la  santé...  Tous  deux  sont  aussi  grands  par  le  cœur  que  par 
l'esprit...  Qu'ils  approuvent  ma  conduite,  et  je  brave  l'envie  du  monde  entier!... 
Je  ne  voudrais  rien  faire  sans  les  consulter...  car  ma  gloire  leur  est  plus  chère 
qu'à  moi-même...  Tous  les  trois  nous  ne  faisons  qu'un.  »  Tria  juncta  in  uno, 
c'est  ainsi  qu'il  désigne,  que  sir  William  désigne  lui-même  cette  singulière  asso- 
ciation. 

La  veuve  du  docteur  Nisbett  avait  eu  de  son  premier  mariage  un  fils  qui,  entré 
dans  la  marine  sous  le  patronage  de  Nelson,  avait  rapidement  franchi  les  premiers 
degrés  de  cette  carrière.  Déjà  lieutenant  à  Ténériffe,  le  jeune  Nisbett  avait  accom- 
pagné Nelson  dans  cette  expédition.  Ce  fut  lui  qui  releva  l'amiral  quand  il  fut 
renversé  au  fond  de  son  canot  par  le  boulet  qui  l'atteignit  au  moment  où  il  met- 
tait le  pied  sur  le  môle.  Il  lui  lia  fortement  le  bras  avec  sa  cravate  de  soie,  arrêta 
le  sang  qu'il  perdait  par  sa  large  blessure,  et,  grâce  à  cette  présence  d'esprit,  lui 
sauva  probablement  la  vie.  Nelson  aimait  ce  jeune  homme  dès  son  enfance,,  et 
cette  circonstance  les  avait  attachés  davantage  encore  l'un  à  l'autre.  Ce  fut  le  pre- 
mier lien  dont  il  lit  le  sacriflee  à  sa  fatale  passion.  Inquiet  de  l'influence  plus 
marquée  chaque  jour  qu'une  femme  sans  pudeur  semblait  prendre  sur  l'époux  de 
sa  mère,  le  jeune  Josué  Nisbett,  qui  commandait  alors  la  frégate  la  Thalie  sous 
les  ordres  de  Nelson,  ne  sut  point  dissimuler  son  mécontentement  D'abord  impor- 
tun, il  ne  tarda  point  à  devenir  odieux.  Une  circonstance  fortuite,  une  offense 
publique  dont  lady  Hamilton  eut  à  se  plaindre,  fit  éclater  le  courroux  de  l'amiral. 
Le  capitaine  Nisbett  reçut  l'ordre  de  quitter  l'escadre,  et  Nelson  sembla  se  séparer 


S10  IA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

sans  regret  d'un  jeune  homme  qni  avait  si  longtemps  combattu  à  ses  côtés,  et  à 
qui  il  avait  témoigné  jusqu'à  ce  jour  la  tendresse  et  la  sollicitude  d'un  père. 

Mais  quelle  affection  eût  pu  résister  dans  son  cœur  à  ce  charme  tout  puissant 
qui  captivait  ses  sens  et  fascinait  ses  yeux  ?  «  Lady  Hamilton  est  un  ange,  écrivait- 
il  au  comte  de  Saint-Vincent,  qui,  déjà  sexagénaire,  devait  s'étonner  un  peu  de  ces 
singulières  confidences;  c'est  un  ange,  et  je  place  en  elle  toute  ma  confiance. 
Soyez  sûr,  mon  cher  lord,  qu'elle  la  mérite  entièrement.  »  Lady  Hamilton  est 
devenue  en  effet,  près  de  la  cour  de  Naples,  l'interprète  empressée  de  sa  politique 
impatiente.  C'est  à  elle  qu'il  adresse  ses  plaintes,  qu'il  confie  ses  plus  secrètes 
inquiétudes:  c'esl  elle  et  non  plus  sir  William,  qu'il  charge  de  les  porter  jusqu'au 
pied  du  trône.  Voici  le  manifeste  qu'il  rédige  à  celte  occasion;  déjà  le  style  de 
Nelson  a  changé;  à  la  précision  nerveuse,  à  la  simplicité  puritaine  de  ses  premières 
dépêches  a  succédé  une  emphase  verbeuse  qui  rappelle  les  proclamations  de  Fer- 
dinand IV  : 

«  Chère  madame  (écrit-il  à  lady  Hamilton,  le  3  octobre  i  798\  je  ne  puis  envi- 
sager, sans  en  être  ému,  les  maux  qui  (j'en  suis  certain,  bien  que  je  ne  sois  pas 
un  homme  d'état)  ne  peuvent  manquer  d'accabler  ces  contrées,  aujourd'hui  si 
loyales  et  si  dévouées,  grâce  à  la  pire  de  toutes  les  politiques,  celle  de  la  tempo- 
risation. Depuis  mon  arrivée  dans  ces  mers  au  mois  de  juin  dernier,  j'ai  vu  dans 
les  Siciliens  le  peuple  le  plus  attaché  à  ses  souverains,  le  plus  ennemi  des  Fran- 
çais et  de  leurs  principes.  Depuis  mon  arrivée  à  Naples.  j'ai  trouvé  toutes  les 
classes  de  la  société,  de  la  plus  élevée  jusqu'à  la  plus  infime,  pleines  d'ardeur 
pour  une  guerre  contre  la  France;  car  personne  n'ignore  que  la  république 
prépare  une  armée  de  brigands  pour  piller  ces  royaumes  et  y  détruire  la  monar- 
chie. J'ai  vu  le  ministre  de  ce  gouvernement  insolent  laisser  passer  sans  obser- 
vation la  violation  manifeste  du  troisième  article  du  traité  conclu  entre  sa  ma- 
jesté et  la  république  française  (1).  Cette  conduite  inusitée  ne  mérite-t-elle  pas 
une  sérieuse  attention?  N'est-ce  pas  la  coutume  des  Français  d'endormir  les 
gouvernements  étrangers  dans  une  fausse  sécurité  pour  les  détruire  plus  facile- 
ment ensuite?  Comme  je  l'ai  déjà  établi,  tout  le  monde  ne  sait-il  pas  que  le  pil- 
lage doit  commencer  par  Naples?  Puisqu'on  le  sait  et  puisque  sa  majesté  a  une 
armée  toute  prête  à  entrer  dans  un  pays  qui  l'appelle,  pourquoi  donc  attendre  la 
guerre  sur  son  territoire,  quand  on  peut  la  porter  à  l'extérieur?  L'armée  du  roi 
devrait  être  en  marche  depuis  un  mois...  Si  l'on  veut  persister  dans  ce  misérable, 
dans  ce  pernicieux  système  d'ajournement,  il  ne  me  reste  plus  qu'à  recomman- 
der à  mes  amis  de  se  tenir  prêts  à  s'embarquer  au  premier  signal.  Ce  sera  alors 
mon  devoir  de  pourvoir  à  leur  sûreté  et  à  celle  (je  gémis  de  penser  qu'une  pa- 
reille mesure  peut  devenir  nécessaire)  de  l'aimable  souveraine  de  ces  états  et  de 
sa  royale  famille.  J'ai  lu  avec  admiration  son  incomparable  lettre  de  septembre 
1 796,  si  pleine  d'une  véritable  noblesse.  Puissent  les  conseils  des  Deux-Siciles  être 
toujours  guidés  par  de  pareils  sentiments  de  dignité,  d'honneur  et  de  justice,  et 
puissent  ces  paroles  du  grand  William  Pitt,  comte  de  Chatham,  pénétrer  jusqu'au 
cœur  des  ministres  de  ce  pays  :  Ce  sont  les  mesures  les  plus  hardies  qui  sont  les 
plus  sûres  !  » 

(1)  Article  qui  interdisait  au  roi  des  Deux-Siciles  d'admettre  plus  de  A  bâtiments  de 
guerre  anglais  à  la  fois  dans  la  baie  de  Naples. 


LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  <5 1  1 

C'est  ainsi  que  Nelson  croyait  sauver  la  monarchie  napolitaine.  Il  était  homme  à 
jouer  un  royaume  aussi  résolument  qu'une  flotte,  et  trouvait  malheureusement  dans 
la  reine  un  fatal  penchant  pour  cette  initiative  imprudente.  Suivant  lui,  il  fallait 
se  jeter  à  l'improviste  sur  les  états  du  pape,  y  surprendre  nos  bataillons  dispersés, 
faire  la  guerre  avant  de  la  déclarer.  Tels  étaient  les  conseils  tiue  par  la  bouche  de 
lady  Hamilton  il  fit  souvent  entendre  à  la  cour  de  Naples.  Des  émigrés  romains  y 
joignaient  leurs  excitations  et  promettaient  à  l'armée  d'invasion  le  concours  d'une 
multitude  fanatique.  De  tous  les  ministres,  Acton  était  le  seul  qui  appuyât  ce  projet 
périlleux  dans  le  conseil.  Le  marquis  de  Gallo  et  le  prince  Belmonte  Pignaielli, 
plus  sages  et  mieux  instruits  de  la  situation  de  l'Europe,  s'y  opposaient  de  tout 
leur  pouvoir.  Nelson  ne  pouvait  leur  pardonner  cette  honnête  résistance.  «  Ce  mar- 
quis de  Gallo,  écrivait-il  à  lord  Spencer,  je  le  déteste.  Il  ignore  les  plus  simples 
égards.  Sir  William  Hamilton  vient  de  découvrir  qu'un  messager  part  pour  Londres 
dans  une  heure,  et  cependant  j'ai  passé  hier  une  partie  de  la  soirée  avec  ce  ministre 
sans  qu'il  m'en  ait  dit  un  seul  mol.  Il  admire  ses  cordons,  ses  bagues,  sa  lahaiière. 
En  vérité,  en  le  faisant  ministre,  on  a  perdu  là  un  parfait  petit-maître.  » 

Deux  considérations  majeures  s'opposaient  cependant  à  l'entrée  en  campagne 
des  troupes  napolitaines.  On  n'avait  ni  argent  pour  les  payer,  ni  général  à  mettre  à 
leur  tête.  Le  général,  on  l'avait  demandé  à  l'Allemagne;  l'argent,  à  cette  inépui- 
sable source  de  tous  les  subsides,  l'Angleterre.  «  J'ai  dit  à  la  reine,  écrivait  Nelson 
au  comte  Spencer,  que  je  ne  croyais  pas  que  M.  Pilt  pût  exiger  de  nouveaux  sacri- 
fices du  pays  en  ce  moment,  mais  qu'assurément,  si  l'Angleterre  voyait  ce  royaume 
faire  de  courageux  efforts  pour  échapper  à  la  destruction  dont  la  France  le  menace, 
John  Bull  ne  resterait  pas  en  arrière  et  ne  laisserait  pas  ses  amis  dans  la  détresse.  » 
Avec  cette  espérance  et  l'arrivée  du  général  Mack  parurent  s'avanouir  les  der- 
niers scrupules  de  la  cour.  Mack,  à  qui  l'avenir  réservait  de  si  singulières  més- 
aventures, et  qui,  après  avoir  perdu  un  royaume  en  quinze  jours,  devait,  quelques 
années  plus  tard,  capituler  avec  une  armée,  Mack  passait  alors  pour  un  des  meil- 
leurs généraux  de  l'Europe.  11  fut  reçu  à  Naples  comme  le  génie  tutélaire  des 
Deux-Siciles.  C'était  un  homme  froid  et  grave,  avare  de  longs  discours,  laissant 
tomber  chacun  de  ses  mots  comme  un  oracle.  Il  promit  d'écraser  l'armée  fran- 
çaise, et  on  le  crut  sur  parole. 

Naples  allait  donc  avoir  l'honneur  d'ouvrir  cette  nouvelle  campagne.  Le 
Piémont,  excité  à  seconder  ce  mouvement,  devait  s'insurger  sur  les  derrières  de 
notre  armée;  un  corps  de  troupes,  transporté  à  Livourne  sur  les  vaisseaux  anglais, 
lui  couperait  la  retraite.  Tout  était  préparé  pour  envelopper  et  détruire  les  déta- 
chements français  disséminés  dans  les  états  du  pape  et  la  haute  Italie.  L'empe- 
reur, cependant,  ne  bougeait  point  encore.  Soit  que  la  saison  lui  parût  trop 
avancée  déjà,  soit  qu'il  attendît  les  Russes,  qui  n'étaient  pas  arrivés,  le  gouverne- 
ment autrichien  avait  résolu  de  temporiser  et  de  faire  traîner  les  négociations  en 
longueur  jusqu'au  mois  d'avril.  Celte  résolution  faillit  abattre  l'ardeur  du  gouver- 
nement de  Naples. 

«  Milord  (écrivait  Nelson  au  comte  Spencer,  le  13  novembre  1798,  du  camp 
de  San-Germano,  où  s'était  transportée  la  cour),  sa  majesté  m'a  appelé  hier  au- 
près d'elle  pour  concerter,  avec  le  général  Mack  et  le  général  Acton,  l'ouverture 
des  hostilités.  50,000  hommes,  composant  ce  que  Mack  appelle  la  plus  belle  armée 
de  l'Europe,  ont  dénié  devant  moi,  et,  autant  que  je  puis  juger  de  pareilles  ma- 


31  2  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

lières,  je  confesse  qu'on  ne  peut  voir,  en  effet,  de  plus  belles  troupes.  Le  soir, 
nous  eûmes  un  conseil  dans  lequel  il  fut  convenu  que  4,000  hommes  d'infanterie 
et  600  de  cavalerie  prendraient  possession  de  Livourne.  Je  devais  embarquer  l'in- 
fanterie sur  le  Vancjiiard,  le  Culloden,  le  Minotaur  et  deux  vaisseaux  portugais. 
Un  vaissean  napolitain  eût  escorté  la  cavalerie,  qui  devait  prendre  passage  sur  des 
bâtiments  de  commerce...  Ce  plan  avait  reçu  l'approbation  de  sa  majesté.  Mack 
allait  marcher  sur  Rome  avec  50,000  hommes,  je  le  répète  volontiers,  des  plus 
belles  troupes  qui  soient  en  Europe...  Les  choses  en  étaient  là  quand  j'allai  me 
coucher.  Ce  malin,  à  six  heures,  je  me  suis  présenté  pour  prendre  congé  de  leurs 
majestés;  mais  je  les  ai  trouvées  très-abattues.  Le  courrier  qui  a  quitté  Londres 
le  A  de  ce  mois  n'a  apporté  aucune  assurance  de  secours  de  la  pari  de  l'empereur. 
M.  Thugut  ne  répond  que  d'une  façon  évasive  et  désire,  dit-il,  que  les  Français 
soient  les  agresseurs.  N'est-ce  donc  pas  une  agression  que  de  rassembler  une 
armée,  comme  cette  cour  le  sait,  comme  le  monde  entier  peut  le  savoir,  pour 
envahir  Naples,  et  dans  une  semaine  en  faire  une  république?  Puisque  personne 
n'ignore  ces  projets,  à  coup  sûr  c'est  là  une  agression,  et  de  la  plus  sérieuse 
nature.  Les  troupes  de  l'empereur  ne  sont  pas  dans  l'habitude  de  reprendre  des 
royaumes  sur  l'ennemi,  et  il  est  plus  aisé  de  détruire  que  de  restaurer.  Je  me 
suis  donc  permis  de  dire  à  leurs  majestés  que  le  roi  n'avait  à  choisir  qu'entre 
trois  choses  :  marcher  en  avant  avec  l'aide  de  Dieu  et  d'une  juste  cause,  mourir, 
s'il  le  fallait,  l'épée  à  la  main,  ou  se  tenir  coi  jusqu'au  moment  où  on  viendrait 
le  chasser  à  coups  de  pied  de  son  royaume.  Le  roi  m'a  répondu  qu'il  mettait  sa 
confiance  en  Dieu  et  ne  reculerait  pas.  Il  m'a  prié  en  même  temps  de  rester  ici 
jusqu'à  midi,  afin  qu'on  pût  s'entendre  avec  Mack  sur  la  nouvelle  tournure  que 
prennent  les  affaires.  » 

Après  de  longues  hésitations,  on  en  revient  enfin  au  plan  primitif.  Le  28  no- 
vembre, Nelson  débarque  5,000  hommes  à  Livourne,  sous  le  commandement  du 
général  Naselli;  l'armée  napolitaine  se  déploie  sur  cinq  colonnes  et  s'avance,  par 
des  routes  parallèles,  sur  Rome  et  la  partie  des  états  du  pape  qui  confine  aux 
Abruzzes.  Du  côté  des  Abruzzes,  le  chevalier  Micheroux  et  le  colonel  San-Filippo 
rencontrent  les  premiers  les  troupes  françaises,  et  laissent  sur  le  champ  de  ba- 
taille quelques  morts,  beaucoup  de  prisonniers,  leur  artillerie  et  leurs  bagages. 
L'aile  droite  de  l'armée  napolitaine  a  été  repoussée,  a  pour  ne  pas  dire  pis,  » 
ajoute  Nelson  ;  mais  Mack  et  Ferdinand  IV  sont  entrés  à  Rome.  Championnel, 
averti  à  temps,  a  évacué  cette  ville  et  concentré  ses  forces  sur  les  bords  du  Tibre, 
entre  Cività-Castellana  et  Uvità-Ducale.  La  confiance  de  la  cour  de  Naples  com- 
mence à  chanceler,  et  Nelson,  qui  l'a  confirmée  dans  ses  imprudents  projets,  n'esl 
pas  éloigné  lui-même  de  partager  ses  craintes. 

«  En  peu  de  mots  (écrit-il  au  comte  de  Saint-Vincent,  le  6  décembre  1798), 
voici  quel  est  l'état  de  ce  pays  :  l'armée  est  à  Rome,  Cività-Vecchia  est  occupée  ; 
mais,  dans  le  château  Saint-Ange,  les  Français  ont  encore  500  hommes.  Ils  en 
ont  15,000  dans  une  position  très-forte  appelée  Castellana.  Le  général  Mack 
marche  contre  eux  avec  20,000  hommes.  Dans  mon  opinion,  l'issue  de  ce  combat 
est  douteuse  et  d'elle  seule  dépend  le  sort  de  Naples.  Si  Mack  est  battu,  ce  pays- 
ci,  en  moins  de  quinze  jours,  est  perdu,  car  l'empereur  n'a  pas  encore  ébranlé 
son  armée,  et,  s'il  ne  se  met  en  marche,  ce  royaume  n'esl  point  en  étal  de 


LA     DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  813 

résister  aux  Français.  Mais  il  n'y  avait  point  de  choix  à  faire.  C'est  la  nécessité  qui 
a  contraint  le  roi  de  Naples  à  prendre  l'offensive,  au  lieu  d'attendre  que  les  Fran- 
çais eussent  rassemblé  des  forces  suffisantes  pour  le  chasser  en  une  semaine  de 
son  royaume.  » 

Les  prévisions  de  Nelson  ne  tardent  point  à  se  réaliser.  La  plus  belle  armée  de 
l'Europe  s'est  évanouie  au  seul  bruit  du  canon.  Battu  sur  les  bords  du  Tibre, 
Mack  n'essaie  point  de  retarder  les  progrès  de  l'ennemi;  il  se  croit  environné  de 
traîtres,  et,  plus  prompt  encore  dans  sa  retraite  que  dans  la  marche  inconsidérée 
qui  l'a  porté  jusqu'à  Rome,  il  dépasse  Vellelri,  où  Charles  III  avait  battu  les  im- 
périaux en  1744,  Gaëte,  que  le  maréchal  Tschiudy  livre  sans  combat  à  Macdo- 
nald,  le  Garigliano,  dont  les  eaux  gonflées  auraient  couvert  ses  troupes,  et  ne 
s'arrête  qu'à  sept  lieues  de  Naples,  sur  la  ligne  du  Volturneel  sous  les  remparts 
de  Capoue.  Dans  la  précipitation  de  sa  fuite,  7,000  soldats  sont  restés  en  arrière. 
Ce  sont  des  Napolitains,  comme  ceux  qui  se  sont  fait  battre  si  indignement  à 
Fermo,  à  Caslellana,  à  Terni  ;  mais  ceux-là  ont  un  homme  de  cœur  à  leur  tête,  un 
émigré  français,  le  comte  Roger  de  Damas,  et,  bien  que  poursuivis  par  les  troupes 
de  Championnet,  coupés  par  celles  de  Kellermann,  ils  s'ouvrent  un  paisage  vers 
les  états  toscans  et  vont  s'embarquer  à  Orbilello.  Cependant  la  terreur  delà  cour 
est  déjà  à  son  comble.  Le  11  décembre,  Ferdinand  IV  est  arrivé  à  Caserte,  suivi 
de  près  parles  troupes  françaises,  et,  depuis  trois  jours,  ni  l'ambassadeur  anglais, 
ni  Nelson,  n'ont  pu  pénétrer  auprès  de  la  reine;  «  mais  les  lettres  qu'elle  adresse 
à  lady  Hamilton,  écrit  l'amiral  au  comte  Spencer,  peignent  toute  l'angoisse  de 
son  âme.  »  —  o  Les  officiers  napolitains,  dit-il,  n'ont  pas  perdu  beaucoup  d'hon- 
neur, car  Dieu  sait  qu'ils  en  avaient  bien  peu  à  perdre,  mais  ils  ont  perdu  tout  ce 
qu'ils  en  avaient...  Mack  a  vainement  supplié  le  roi  de  faire  sabrer  les  fuyards. 
H  a  lui-même,  dil-on,  arraché  les  épaulettes  de  quelques-uns  de  ces  misérables 
pour  les  donner  à  de  bons  sergents...  Tant  de  trahison  et  de  lâcheté  a  fini  par 
abattre  le  cœur  de  cette  grande  reine.  Elle  ne  sait  aujourd'hui  en  qui  placer  sa 
confiance.  » 

La  cour,  en  effet,  ne  se  croit  plus  en  sûreté  à  Naples  et  songe  à  se  réfugier  en 
Sicile.  Le  15  décembre,  Nelson  mouille  son  vaisseau  hors  de  la  portée  des  forts 
et  rappelle  à  Naples  le  capitaine  Troubridge,  détaché  avec  deux  vaisseaux  sur  la 
côte  de  Toscane.  «  Le  roi  est  de  retour,  lui  écrit-il,  et  tout  va  au  plus  mal.  Pour 
l'amour  de  Dieu,  hâtez-vous  et  n'approchez  de  cette  baie  qu'avec  précaution. 
C'est  probablement  à  Messine  que  vous  me  trouverez;  mais  informez-vous,  en  pas- 
sant devant  les  îles  Lipari,  si  nous  ne  sommes  pas  à  Palerme.  »  La  frégate  ï  Aie- 
mène  et  trois  vaisseaux  portugais,  sous  les  ordres  du  marquis  de  Niza,  le  rallient 
à  propos  dans  ces  circonstances  critiques,  et  la  fuite  de  la  cour  se  prépare  avec 
le  plus  profond  mystère.  Chaque  nuit,  par  un  passage  souterrain  qui  conduit  du 
palais  au  bord  de  la  mer,  lady  Hamilton  dirige  elle-même  le  transport  clandestin 
des  joyaux  et  de  l'argent  de  la  couronne.  Les  antiquités  les  plus  précieuses,  les 
plus  beaux  chefs-d'œuvre  des  musées,  les  meubles  des  résidences  royales  de 
Naples  et  de  Caserte,  le  numéraire  et  les  lingots  qui  restent  encore  dans  les  ban- 
ques publiques  ou  à  l'hôtel  de  la  monnaie,  sont  portés  par  les  embarcations 
anglaises  à  bord  du  vaisseau  le  Vanguard.Qn  montre  encore  au  musée  de  Naples 
un  anneau  d'or,  trouvé  à  Pompéi,  que  le  roi  Charles  III  y  déposa  en  partant 
pour  l'Espagne  :  «  Je  ne  puis  emporter,  dit-il,  ce  qui  est  la  propriété  de  l'état.  » 

TOME    IV.  oo 


514  LA    DERNIÈRE     GUERRE    MARITIME. 

Son  fils  n'imita  point  ce  généreux  exemple,  car  il  ne  songea  à  quitter  la  capitale 
de  son  royaume  qu'après  avoir  fait  transporter  sur  l'escadre  anglaise  des  richesses 
dont  la  valeur  fut  estimée  par  Nelson  à  plus  de  60  millions  de  francs. 

Quand  ces  trésors  furent  embarqués,  te  plus  difficile  restait  encore  à  faire.  Il 
fallait  enlever  la  famille  royale  du  milieu  d'un  peuple  ombrageux  et  prêt  à  em- 
ployer la  violence  pour  la  retenir.  En  effet,  le  bruit  de  son  prochain  départ  s'est 
à  peine  répandu  dans  Naples,  que  des  flots  de  peuple  se  pressant  dans  tous  les 
sens,  portant  des  bannières  et  des  armes  de  toute  espèce,  accourent  sur  la  place 
du  palais.  Un  courrier  de  cabinet,  arrêté  sur  le  môle  au  moment  où  il  allait  se 
rendre  à  bord  du  Vanguard,  est  la  première  victime  de  cette  effervescence  :  il 
tombe  percé  de  coups,  et  son  cadavre  est  traîné  par  les  pieds  jusque  sous  les 
fenêtres  du  roi.  Ferdinand  IV  paraît  alors  à  son  balcon,  engage  le  peuple  à  se 
disperser  et  lui  promet  de  ne  point  quitter  Naples;  mais,  le  soir  même,  Nelson 
débarque  secrètement  dans  l'arsenal  ;  les  canots  de  l'escadre  s'approchent  du 
quai  et  se  tiennent  prêts  à  lui  prêter  main  forte;  les  canotiers  n'ont  point  reçu 
d'armes  à  feu,  car  il  faut  qu'ils  agissent  sans  bruit,  si  une  collision  devient  inévi- 
table; les  chaloupes  portant  leurs  caronades  s'assemblent  à  bord  du  Vanguard; 
VÀlcmène  n'attend  qu'un  signal  pour  couper  ses  câbles  et  appareiller.  A  huit 
heures  et  demie,  par  une  nuit  orageuse  et  sombre,  la  famille  royale,  sous  la  con- 
duite de  Nelson ,  sort  furtivement  du  palais  et  se  dirige  vers  le  môle  ;  à  neuf 
heures  et  demie,  elie  est  en  sûreté  sous  le  pavillon  britannique;  le  lendemain, 
un  édit,  affiché  sur  les  murs  de  la  ville,  annonce  au  peuple  consterné  que  le  roi 
a  désigné  pour  vicaire  général  du  royaume  le  prince  Francesco  Pignatelli,  et 
qu'il  se  rend  en  Sicile  pour  revenir  bientôt,  à  Naples  avec  de  puissants  secours. 
Un  vent  contraire  retint  pendant  deux  jours  le  Vanguard  au  mouillage. 
Le  23  décembre  à  sept  heures  du  soir,  il  mit  enfin  à  la  voile,  suivi  d'un  vaisseau 
napolitain,  le  Samnitc,  et  d'une  vingtaine  de  bâtiments  de  transport.  Le  lende- 
main, une  violente  tempête,  la  plus  violente  qu'il  eût  jamais  éprouvée,  écrivait 
Nelson  au  comte  de  Saint-Vincent,  assaillit  cette  escadre  fugitive,  et  le  plus  jeune 
des  princes  napolitains,  saisi  d'un  mal  soudain  et  inexplicable,  expira  dans  les 
bras  de  lady  Ha  mil  ton.  Quelques  heures  plus  tard,  le  Vanguard  était  en  vue  de 
Païenne;  mais  ce  dernier  coup  avait  accablé  la  reine.  Elle  voulut  se  dérober  aux 
transports  d'allégresse  qui  accueillirent  l'arrivée  de  la  famille  royale  en  Sicile. 
Laissant  le  roi  savourer  ces  hommages,  elle  descendit  à  terre  quelques  heures 
avant  lui,  et  gagna  secrètement  son  palais,  le  26  décembre  à  cinq  heures  du  matin, 
le  cœur  plein  d'une  morne  douleur  et  de  sombres  désirs  de  vengeance. 

Telle  fut  la  déplorable  issue  de  cette  singulière  prise  d'armes.  De  tous  côtés, 
à  Vienne,  à  Saint-Pétersbourg,  à  Florence,  à  Londres  même,  on  blâma  vivement 
l'imprudence  de  la  cour  de  Naples,  et  une  partie  du  blâme  retomba  sur  ceux  qui 
l'avaient  poussée  à  cette  brusque  rupture.  «  Je  n'avais  jamais  pensé,  écrivait 
Nelson  à  cette  époque,  que  les  Napolitains  fussent  un  peuple  de  guerriers;  mais 
pouvais-je  prévoir  qu'un  royaume  défendu  par  50,000  soldats,  tous  jeunes  et  de 
belle  apparence,  serait  envahi  par  12,000  hommes,  sans  que  cette  conquête  fût 
précédée  de  quelque  chose  qu'on  pût  appeler  une  bataille?  »  On  pouvait  prévoir 
pourtant,  sans  être  un  grand  prophète,  que  des  bataillons  de  nouvelle  levée 
tiendraient  difficilement  contre  les  vieilles  bandes  de  la  république.  La  manœuvre 
habiluellede  Nelson, une  imposante  concentration  de  forces  sur  un  des  points  faibles 
de  1  ennemi,  eût  peut-être  racheté  ce  désavantage.  Mack,  au  contraire,  avait  disse- 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  815 

miné  ses  troupes  en  détachements  qui  se  firent  battre  l'un  après  l'autre.  Cepen- 
dant, ni  les  fautes  de  Mack,  ni  l'inexpérience  de  son  armée  n'eussent  amené  cette 
rapide  invasion  du  royaume,  si  les  conseils  d'Aclon  et  des  Anglais,  si  ses  propres 
terreurs  n'eussent  entraîné  le.  roi  en  Sicile.  Ce  qu'il  y  eut  de  plus  funeste  dans 
cette  campagne ,  ce  ne  fut  point  un  premier  revers  qui  pouvait  être  facilement 
réparé  :  ce  fut  ce  soudain  désespoir  qui,  déclarant  tout  perdu  dès  le  principe,  fit 
naître  la  pensée  de  cette  fuite  odieuse,  précédée  du  pillage,  suivie  de  l'anarchie, 
et  que  les  Anglais  qui  l'avaient  conseillée  devaient  rendre  plus  odieuse  encore. 

«  Je  n'oubliai  point  dans  ces  importants  moments  (écrivait  Nelson  le  28  décem- 
bre au  comte  de  Saint-Vincent)  qu'il  était  de  mon  devoir  de  ne  pas  laisser  derrière 
moi  de  vaisseaux  napolitains  qui  pussent  tomber  entre  les  mains  de  l'ennemi.  Je 
vie  préparai  à  les  brûler  avant  mon  départ  ;  mais  les  représentations  de  leurs 
majestés  m'eDgagèjreiU  •>  différer  celte  opération  jusqu'au  dernier  moment.  J'ai 
donc  invité  le  marquis  de  Niza  à  taire  mouiller  l'escadre  napolitaine  au  large  de 
sa  division,  et  à  diriger  sur  Messine  ceux  de  ces  bâtiments  qu'il  pourrait  équiper 
avec  des  mâts  de  fortune.  Je  lui  ai  prescrit  en  même  temps,  si  les  Français  s'ap- 
prochaient de  Naples,  ou  si  le  peuple  se  révoltait  contre  son  gouvernement  légi- 
time, de  détruire  immédiatement  lotis  les  navires  de  guerre  napolitains  et  de 
venir  me  joindre  à  Païenne.  » 

Quelques  jours  après  le  dép  irl  de  la  famille  royale,  5  vaisseaux,  1  frégate  et 
quelques  corvettes  furent  livrés  aux  flammes.  En  moins  d'une  heure,  la  marine 
napolitaine  eut  cessé  d'exister.  Aux  plaintes  de  la  cour,  Nelson  répondit  que  ses 
ordres  avaient  été  mal  compris;  il  désapprouva  hautement  l'officier  portugais  qui 
les  avait  exécutés,  le  commoclore  Campbell,  l'accusant  d'avoir  incendié  les  navires 
napolitains,  contrairement  à  ses  instructions,  au  moment  où  les  troupes  de  sa 
majesté  obtenaient  quelques  avantages  sur  l'armée  ennemie.  Il  se  montra  même 
disposé  à  traduire  cet  officier  devant  un  conseil  de  guerre;  mais  la  bonne  cl 
aimable  reine  voulut  bien  intervenir  dans  cette  désagréable  affaire  :  le  coupable 
rentra  en  grâce,  et  Nelson  lui  pardonna  en  faveur  de  ses  bonnes  intentions. 


II. 


Pendant  que  les  événements  que  nous  venons  de  raconter  se  passaient  dans  le 
royaume  de  Naples,  la  victoire  d'Aboukir  portait  ailleurs  ses  fruits,  et  les  tristes 
conséquences  de  notre  impuissance  maritime  commençaient  à  se  faire  sentir.  Dès 
les  premiers  jours  dju  mois  d'octobre  1798,  les  Maltais  soulevés  recevaient  de 
l'escadre  anglaise  -1.200  fusils  et  des  munitions;  10  vaisseaux  russes  et  30  bâti- 
ments turcs,  rassemblés  aux  Dardanelles,  se  portaient  sur  les  îles  Ioniennes,  et 
une  expédition,  partie  de  Gibraltar,  faisait  voiles  vers  Minorque.  Un  mois  plus 
tard,  Corfou  se  trouvait  investi  par  .S. 000  Turcs,  la  garnison  de  Malte  était  assié- 
gée par  10,000  Mallais,  bloquée  par  5  vaisseaux  anglais,  et  resserrée  dans  l'en- 
ceinte fortiûée  de  La  Valette;  Minorque  succombait  sous  les  efforts  réunis  du 
commodore  Duckworlh  et  du  général  Smart.  Tous  ces  postes  avancés,  qui  gardent 
les  issues  de  la  Méditerranée  et  qu'une  politique  prévoyante,  dont  les  vues  se 


516  LA    DERNIÈRE    GUERRE     MARITIME. 

dirigeaient  déjà  vers  l'Orient,  avait  mis  entre  les  mains  de  la  république  ou  rangés 
sous  son  influence,  étaient  donc  à  la  veille  de  tomber  au  pouvoir  de  l'ennemi  : 
l'intérêt  qu'excitaient  ces  possessions  importantes  s'effaçait  cependant  devant  un 
regret  plus  amer.  L'armée  d'Egypte  semblait  à  jamais  perdue  pour  la  France. 
Ëlaient-ce  les  2  vaisseaux  vénitiens  et  les  8  frégates  bloqués  dans  Alexandrie  par 
l'escadre  du  capitaine  Hood,  le  Guillaume-Tell  retenu  dans  le  port  de  Malte,  le 
Généreux  conduit  par  le  capitaine  Lejoille  de  Corfou  à  Ancône,  qui  eussent  pu 
frayer  un  passage  à  nos  troupes  à  travers  les  escadres  anglaises?  Les  flottes 
réunies  de  la  France  et  de  l'Espagne  eussent  à  peine  justifié  celte  tentative. 

Loin  de  s'endormir  dans  une  fausse  conGance,  le  gouvernement  britannique, 
depuis  le  combat  d'Aboukir,  redoublait  d'activité.  Les  vaisseaux  qui  venaient  de 
combattre  sous  les  ordres  de  Nelson  avaient  été  réparés  à  Gibraltar  ou  à  Naples, 
et  l'Angleterre,  au  commencement  de  l'année  1799,  comptait  à  la  mer  105  vais- 
seaux de  ligne  et  469  croiseurs.  Ces  105  vaisseaux  élaient  presque  tous  employés 
dans  les  mers  d'Europe  et  prêts  à  s'appuyer  mutuellement  à  la  première  alarme. 
L'amiral  Duncan,  avec  16  vaisseaux  anglais  et  10  vaisseaux  russes,  veillait  à  la 
sûreté  des  convois  de  la  Baltique,  et  s'opposait  à  la  sortie  des  débris  de  l'escadre 
hollandaise  mouillés  au  Texel.  Lord  Bridporl  croisait  devant  Brest,  et  lord  Keith 
remplaçait  devant  Cadix  le  comte  de  Saint- Vincenl,  que  l'état  de  sa  santé  retenait 
à  Gibraltar.  L'ennemi  était  donc  en  force  sur  tons  les  points,  et  jamais  notre  situa- 
tion maritime  n'avait  semblé  plus  désespérée. 

Sur  le  continent,  la  république  était  encore  triomphante.  En  trois  jours,  le 
Piémont  avait  été  occupé  par  nos  troupes,  et,  le  10  janvier  1799,  un  armistice, 
sollicité  par  le  prince  Pignalelli,  livrait  Capoue  à  l'armée  de  Championnet.  Le  22 
du  même  mois,  cette  armée  était  aux  portes  de  Naples.  Depuis  le  départ  du  roi, 
une  populace  en  démence  épouvantait  de  ses  excès  cette  malheureuse  ville.  Le 
prince  Pignatelli  s'était  enfui  après  la  conclusion  de  l'armistice,  le  général  Mack 
s'était  réfugié  dans  le  camp  français,  et  les  chefs  que  s'était  donnés  le  peuple 
s'efforçaient  vainement  de  l'apaiser  et  de  le  contenir.  Championnet  arrivail  à 
propos  pour  sauver  Naples  des  fureurs  de  ses  habitants  :  maître  de  cette  ville 
après  deux  jours  d'une  lutte  opiniâtre,  ce  général  songea  à  y  rétablir  l'ordre  et 
la  sécurité.  La  sagesse  de  ses  dispositions  eut  bientôt  calmé  les  ressentiments  de 
la  multitude,  et  le  gouvernement  qu'il  institua  sous  le  nom  de  république  par- 
thénopéenne  obtint  l'assentiment  de  la  plupart  des  villes  des  Abruzzes  et  de  la 
Calabre. 

Déconcerté  par  la  rapidité  de  cette  conquête  et  croyant  la  famille  royale  éloi- 
gnée pour  longtemps  du  trône  de  Naples,  Nelson  songea  à  presser  plus  vivement 
le  siège  de  Malte.  Les  récentes  prétentions  que  venait  d'afficher  la  Russie  au  sujet 
de  celte  île  lui  en  faisaient  un  devoir.  Paul  Ier,  succédant  au  baron  de  Hompesch, 
avait  accepté  le  litre  de  grand  maître  de  l'ordre  de  Saint-Jean  de  Jérusalem,  et 
l'escadre  qui,  sous  les  ordres  de  l'amiral  Otischakolf,  manœuvrait  à  l'entrée  de 
l'Adriatique,  n'attendait  que  la  chute  de  Corfou  pour  se  porter  sur  les  côtes  de 
Sicile.  Nelson,  qui  trouvait,  à  son  grand  scandale,  les  Russes  moins  dociles  à  ses 
insinuations  que  les  Portugais,  les  eût  mieux  aimés  en  ce  moment  sur  les  côtes 
d'Egypte.  «  Ces  gens-là,  écrivait-il  dans  son  dépit,  me  semblent  plus  occupés  de 
s'assurer  des  ports  dans  la  Méditerranée  que  de  détruire  l'armée  de  Bonaparte. 
Si  jamais  ils  s'établissent  à  Corfou,  la  Porte  aura  là  une  fâcheuse  épine  dans  le 
pied.  Comment  le  bon  Turc  ne  soupçonne-t-il  pas  ce  danger?  »  Il  fallut  bien 


LA  DERNIÈRE  GDERRE  MARITIME.  517 

cependant  qu'il  se  résignât  à  souffrir  les  Russes  dans  les  îles  Ioniennes,  où  ils 
rotèrent  jusqu'en  1807,  mais  il  se  promit  bien  de  leur  interdire  l'accès  de  Malte. 
Quand  l'empereur  Charles-Quint  avait  cédé  à  perpétuité  le  gouvernement  des 
îles  de  Goze  et  de  Malle  aux  chevaliers  de  Saint-Jean  de  Jérusalem,  il  avait  sti- 
pulé, comme  condition  de  cette  concession,  que  le  jour  où.  par  un  motif  quel- 
conque, l'ordre  viendrait  à  abandonner  ces  îles,  Goze  et  Malte  feraient  retour  à 
la  couronne  des  rois  de  Sicile,  leurs  anciens  seigneurs  suzerains.  Lord  Nelson  et 
sir  William  Hamillon  évoquèrent  cet  ancien  litre,  que  Ferdinand  IV  semblait  peu 
empressé  de  faire  valoir,  et  proclamèrent  le  roi  de  Naples souverain  légitime  des 
îles  occupées  par  l'armée  française.  Les  Mallais,  qui  de  tout  temps  avaient  détesté 
le  pouvoir  lyrannique  des  chevaliers,  acceplèrtnt  sans  difficulté  celte  com- 
binaison, et,  par  l'organe  de  leurs  députés,  reconnurent  la  suzeraineté  de  Fer- 
dinand IV. 

«  Le  roi  de  Naples,  écrivait  Nelson  au  capitaine  Bail  le  21  janvier  et  le 
28  février  1799,  est  le  légitime  souverain  de  Maite,  et  je  suis  d'avis  que  son 
pavillon  soit  arboré  sur  tous  les  points  de  l'île;  mais  il  est  certain  qu'une  garni- 
son napolitaine  livrerait  la  place  au  premier  qui  voudrait  l'acheter...  Il  est  donc 
nécessaire  que  1  île  soit  placée  sous  la  protection  spéciale  de  sa  majesté  britan- 
nique pendant  la  durée  de  celte  guerre.  C'est  pourquoi  le  roi  de  Naples  a  voulu 
que,  partout  où  son  pavillon  serait  arboré,  le  pavillon  anglais  fût  arboré  à  la 
droite  du  sien,  pour  bien  marquer  la  protection  dont  nous  le  couvrons...  Je  suis 
sur  que  le  gouvernement  napolitain  ne  ferait  aucune  difficulté  de  céder  la  souve- 
raineté de  celle  île  à  l'Angleterre,  et  j'ai  dernièrement,  de  concert  avec  sir  Wil- 
liam, réclamé  de  sa  majesté  l'engagement  secret  de  ne  jamais  céder  Malle  à 
aucune  puissance  sans  le  consentement  du  cabinet  britannique...  Le  bruit  a 
couru  ici  qu'un  bâtiment  russe  chargé  de  proclamations  adressées  aux  Mallais 
élail  allé  vous  rendre  visite.  Je  liais  les  Russes,  et,  si  ce  bâtiment  a  été  expédié 
par  l'amiral  qui  commande  à  Corfou,  cet  amiral  est  un  polisson  (a  blackguard)... 
Vous  ne  devez  souffrir  sur  l'île  d'autre  pavillon  que  le  pavillon  napolitain  et  le 
pavillon  anglais.  Dans  le  cas  où  quelque  parti  voudrait  arborer  le  pavillon  russe, 
ni  le  roi  ni  moi  nous  ne  permettrions  que  les  Maltais  tirassent  à  l'avenir  du  blé 
de  la  Sicile  ou  de  tout  autre  endroit.  » 

Telle  était  l'attitude  hostile  adoptée  par  Nelson  vis-à-vis  du  plus  important 
allié  de  l'Angleterre;  mais  les  événements  allaient  bientôt  rappeler  son  esprit 
ardent  et  mobile  vers  un  autre  théâtre.  Les  succès  de  Championnet  n'avaient  pu 
malheureusement  exercer  qu'une  faible  influence  sur  l'issue  des  grandes  opéra- 
tions qui  allaient  s'ouvrir.  L'Autriche,  informée  de  l'approche  des  Russes,  s'était 
enfin  mise  en  mouvement,  et  la  nouvelle  coalition  comptait  déjà  plus  de  300,000 
hommes  sous  les  armes.  Le  directoire  était  mal  préparé  contre  ces  attaques  for- 
midables. Dès  l'ouverture  de  la  campagne,  l'archiduc  Charles  rejeta  Jourdan  du 
Danube  sur  le  Rhin,  et  le  général  Cray  poussa  Schérer  de  l'Adige  sur  le  Mincio, 
du  .Mincio  sur  i'Adda,  où  Suwarow,  réuni  au  baron  de  Mêlas,  eût  peut-être  détruit 
notre  armée,  si  le  génie  de  Moreau  n'en  eût  protégé  la  relraite.  Ces  premiers 
revers  eurent  pour  résultat  d'obliger  les  28,000  hommes  qui  occupaient  Naples 
et  les  États  Romains  à  évacuer  leurs  récentes  conquêtes.  Appelé  à  remplacer 
Championnet  dans  ces  circonstances  difficiles,  Macdonald  rappela  les  troupes  qui, 


518  LA    DERNIERS     GUERRE    MARITIME. 

sous  les  ordres  du  général  Duhesme,  poursuivaient  à  outrance  quelques  bandes 
de  paysans  insurgés  qui  désolaient  déjà  la  Pouille  et  la  Calabre,  laissa  garnison 
dans  le  fort  Sainl-Elme,  Capoue,  Gaëte  et  Cività-VecchLa,  et,  le  2si  avril,  com- 
mença à  se  replier  sur  la  Toscane,  pendant  que  Moreau  se  retirait  vers  la  Rivière 
de  Gènes. 

La  nouvelle  république  se  trouva  donc  abandonnée  à  ses  propres  forces  ;  mais 
tout  ce  que  Naples  renfermait  de  noms  illustres  et  d'hommes  considérés  était  déjà 
compromis  pour  sa  cause.  Les  nobles  odieux  à  la  cour,  les  propriétaires  suspects 
aux  lazzaroni,  s'étaient  spontanément  réunis  pour  défendre  leur  vie  et  leur  for- 
tune contre  les  violences  d'une  populace  effrénée;  un  légitime  instinct  de  con- 
servation les  avait  faits  républicains.  Le  pouvoir  exécutif  fut  confié  à  cinq  direc- 
teurs. Hercule  d'Agnèse,  Napolitain  naturalisé  en  France  depuis  trente  ans,  présida 
celte  commission.    Dominique   Cirillo,   un   des    médecins    les  plus    estimés  de 
l'Europe,  dirigea  les  travaux  du  corps  législatif.  Un  ancien  capitaine  d'artillerie, 
Gabriel  Manthonè,  fut  nommé  ministre  de  la  guerre  et  général  en  chef  de  l'armée 
napolitaine.  La  garde  du  Château-Neuf  fut  confiée  au  chevalier  Massa,  ingénieur 
militaire,  celle  du  fort  de  l'OEuf  au  prince  de  Sania-Severina.  Le  général  Bassetti 
fut  placé  à  la  tête  de  la  garde  nationale;  le  prince  Caracciolo  eut  le  commande- 
ment de  quelques  chaloupes  canonnières  qui  composaient  alors  toute  la  marine 
de  la  république.  Ettore  Carafl'a,  comte  de  Ruvo  et  duc  d'Andria,  Schipani,  Cala- 
brois  de  naissance,  élevé  récemment  du  grade  de  lieutenant  à  celui  de  général, 
commandaient  les  détachements  que  le  gouvernement  napolitain  avait  réunis  aux 
troupes  du  général  Duhesme.  De  nouvelles  levées  se  préparaient  à  soutenir  ces 
deux  premières  colonnes  :  5,000  hommes  formèrent  la  légion  calabroise,  le  duc 
de  Rocca-Romana  parvint  à  recruter  u'n  corps  de  cavalerie,  et  deux  officiers  expé- 
rimentés, Spanô,  vieilli  dans  les  grades  inférieurs  de  l'armée,   Wirlz,  colonel 
suisse  autrefois  au  service  du  roi,  prirent  le  commandement  de  deux  régiments 
d'infanterie.  Chacun  en  ce  moment  voulait  concourir  au  salut  de  l'état.  Les  plus 
nobles  dames  quêtaient  dans  les  églises  au  nom  de  la  république,  les  comédiens 
ne  représentaient  plus  que  des  tragédies  d'Alfieri,  et  cette  femme  qui  fut  peintre, 
improvisatrice  et  martyre,  la  fameuse  Éléonore  Fonseca  Pimentel,  chargée  de 
rédiger   le  Moniteur  républicain,  réchauffait  de  sa  verve  les  esprits  attiédis,  les 
cœurs  trop  prompts  à  se  décourager.  L  instant  critique  était  en  effet  venu  :  en 
quelques  jours,  la  république  parthénopéenne  se  serait  consolidée  ou  aurait  vécu. 
La  cour,  livrée  à   de  stériles  regrets,   ne  lui  avait  point  fait  obstacle,  mais  le 
peuple  des  campagnes,  comme   le  peuple  de  Naples,  s'était  prononcé  spontané- 
ment contre  elle.  C'était  là  l'ennemi  que  la  jeune  république  devait,  étouffer  sans 
relard,  sous  peine  de  succomber  avant  même  d'avoir  révélé  son  existence  à  l'Eu- 
rope. On  attaquait  moins  d'ailleurs  son   principe  que  son  origine.  La  haine  de 
l'étranger,  dont  elle  avait  accueilli  le  drapeau,  avait  soulevé  contre  elle  les  popu- 
lations sauvages  des  Abruzzes  et  de  la  Calabre;  un  iustincl  de  désordre  et  de 
brigandage  empêchait  ces  populations  de  déposer  les  armes. 

Les  provinces  napolitaines  étaient  alors  soumises  à  l'influence  immédiate  de 
riches  et  puissants  feudalaires,  dont  une  milice  armée,  connue  sous  le  nom  de 
sbires,  faisait  exécuter  les  volontés  et  les  caprices.  Les  vices  inhérents  à  ces  sortes 
d'administrations  féodales  avaient  depuis  longtemps  peuplé  les  montagnes  d'une 
foule  de  bandits  et  de  misérables  qui  formèrent  avec  les  troupes  baroniales  le 
noyau  des  premiers  soulèvements.  Dans  les  Abruzzes,  les  paysans  marchaient  sous 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  319 

la  conduite  d'un  ancien  sbire  du  marquis  del  Vasto  .  que  plusieurs  homicides 
avaient  fait  autrefois  condamner  aux  galères;  dans  la  terre  de  Labour,  une  bande 
de  brigands  obéissait  aux  ordres  d'un  assassin  à  qui  ses  crimes  avaient  valu  le 
surnom  de  Frà  Diavolo,  et  que  Nelson,  habile  à  défigurer  les  noms  étrangers,  ap- 
pelait alors  le  grand  diable.  Un  aucien  meunier,  Gaëtano  Mammone,  partageait 
avec  Frà  Diavolo  le  commandement  des  insurgés  de  cette  province.  Les  environs 
de  Salerne  étaient  occupés  par  un  rassemblement  à  la  tête  duquel  combattaient 
un  évêque  et  un  ancien  chef  des  troupes  de  la  police.  Gherardo  Curci.  surnommé 
Sciarpa.  La  Basilicate  était  déchirée  par  la  guerre  civile,  et  quatre  imposteurs 
corses,  se  faisant  passer  pour  des  princes  du  sang  ou  de  grands  officiers  de  la 
couronne,  mettaient  la  Pouille  et  la  Capitanate  en  feu.  Ce  n'étaient  là  pourtant 
que  des  mouvements  secondaires  ;  l'insurrection  la  plus  grave  avait  éclaté  dans 
la  Calabre.  Habitués  à  une  vie  rude  et  active,  les  Calabrois  feraient  aisément  de 
bons  soldats;  leur  intelligence  naturelle,  leur  extrême  sobriété,  leur  grande  pra- 
tique des  armes  à  feu,  les  rendent  surtout  propres  à  la  guerre  de  partisans.  Les 
premiers,  sous  l'empire  du  fanatisme  religieux,  ils  devaient  donner  un  commen- 
cement d'organisation  politique  à  la  réaction  des  campagnes  napolitaines  contre 
les  villes.  Un  curé  de  la  Scalca,  petite  ville  située  dans  la  Calabre  citérieure,  don 
Reggio  Rinaldi ,  était  parvenu  à  se  créer  un  parti  dans  le  pays;  il  écrivit  au  roi 
pour  lui  faire  part  des  dispositions  des  habitants  et  le  prier  d'envoyer  en  Calabre 
une  personne  revêtue  d'un  caractère  honorable  avec  laquelle  il  pût  conférer.  Cette 
lettre  arriva  à  Palerme  dans  les  premiers  jours  du  mois  de  février;  elle  trouva  la 
cour  dans  le  plus  grand  abattement,  et  n'espérant  plus  son  rétablissement  sur  le 
trône  de  Naples  que  des  succès  des  armées  étrangères.  La  reine  était  alors  fort 
souffrante  et  dégoûtée  des  affaires,  dont  elle  avait  cessé  de  s'occuper;  quant  à 
Ferdinand  IV,  il  ne  se  souciait  pas  plus  des  intérêts  et  de  la  dignité  de  sa  couronne 
que  par  le  passé.  Il  avait  accepté  avec  une  résignation  stoïque  la  perte  de  la  moitié 
de  ses  étals,  et  ce  revers,  qui  avait  répandu  la  consternation  autour  de  lui,  n'avait 
point  un  instant  altéré  sa  santé.  «  Le  roi  est  le  mieux  portant  de  nous  tous, 
écrivait  Nelson  à  cette  époque;  grâce  à  Dieu,  c'est  un  philosophe!  La  reine  seule 
a  cruellement  souffert  de  tout  ce  qui  est  arrivé.  »  Les  propositions  du  curé  de  la 
Scalca  furent  donc  accueillies  à  Palerme  avec  la  plus  complète  indifférence;  mais 
elles  avaient  frappé  un  homme  entreprenant  et  désireux  de  se  distinguer,  qui, 
pendant  que  tout  le  monde  hésitait  encore  à  la  cour,  s'offrit  pour  conduire  cette 
entreprise. 

Cet  homme  était  le  fils  d'un  baron  calabrois,  le  cardinal  Ruffo,  déjà  presque 
sexagénaire  ;  il  avait  été  trésorier  apostolique  du  pape  Pie  VI,  et  avait  étonné  Rome 
du  scandale  de  ses  amours  et  de  ses  prodigalités.  Pour  s'en  débarrasser,  le  pape 
l'avait  fait  cardinal.  Acton ,  redoutant  son  esprit  remuant  et  actif,  le  nomma 
vicaire  général  du  royaume;  il  crut  le  perdre  en  décidant  le  roi  à  l'envoyer  en 
Calabre.  A  la  fin  de  février,  Ruffo  partit  de  Messine  et  vint  débarquer  à  Scilla,  où 
il  s'était  ménagé  des  intelligences.  Il  n'avait  ni  soldats  ni  argent,  car  la  bande 
armée  du  curé  Rinaldi  ne  l'avait  pas  encore  rejoint.  La  petite  ville  de  Scilla  lui 
fournit  500  hommes  dont  il  composa  sa  garde,  et  avec  lesquels  il  passa  à  Bagnara, 
qui  avait  été  autrefois  un  fief  de  sa  famille.  Des  déserteurs,  des  malfaiteurs 
échappés  des  bagnes  ou  des  prisons,  des  soldats  que  la  république  avait  eu 
l'imprudence  de  licencier,  grossirent  bientôt  sa  troupe.  La  ville  fortifiée  de  Mon- 
teleone  mise  à  contribution  lui  prt»cura  les  moyens  d'étendre  le  cercle  de  sa  pro- 


Y)  20  LA    DERNIÈRE     GUERRE    MARITIME. 

pagande.  Distribuant,  ainsi  que  l'écrivait  Nelson,  des  ducats  d'une  main,  des 
bénédictions  de  l'autre,  il  fil  de  rapides  progrès  dans  le  pays  et  fut  bientôt  maître 
de  la  Calabre  ultérieure.  Le  clergé  calabrois,  le  clergé  le  plus  ignorant  et  le  plus 
fanatique  de  l'Europe,  se  joignit  à  lui  pour  prêcher  cette  nouvelle  croisade,  et  les 
curés  de  celte  province,  marchant  eux-mêmes  à  la  tête  des  jeunes  gens  de  leur 
paroisse,  arrivèrent  en  foule  à  Mileto,  où  il  avait  établi  son  quartier  général.  Avec 
ces  renforts,  il  se  jeta  sur  la  petite  ville  de  Cotrone  qu'il  saccagea,  soumit  Cotan- 
zaro,  et,  reprenant  le  chemin  de  Naples,  s'avança  hardiment  jusque  sous  les  murs 
de  Cosenza. 

Malgré  l'avis  qu'il  reçut  de  ces  succès,  le  roi  ne  plaçait  encore  son  espoir  que 
dans  les  secours  qu'il  attendait  de  ses  alliés.  Peu  rassuré  sur  la  possession  même 
de  la  Sicile,  il  ne  voulait  point  souffrir  que  Nelson  s'éloignât  de  Palerme.  Sur  les 
instances  de  l'amiral,  le  général  Smart  avait  quitté  Minorque  et  était  venu  occuper 
Messine  avec  2,000  hommes.  Trois  mois  s'écoulèrent  ainsi  sans  que  l'escadre  an- 
glaise tentât  aucune  entreprise  contre  Naples.  Au  mois  de  mars,  quand  la  Calabre 
entière  s'était  soulevée,  Nelson,  qui  partageait  déjà  tous  les  préjugés  de  la  cour, 
ne  croyait  pas  encore  la  Sicile  en  sûreté.  «  Nous  sommes  tranquilles  pour  le  mo- 
ment ,  écrivait-il  au  comte  Spencer;  mais  qui  peut  dire  si  nous  léserons  longtemps? 
L'approche  des  Français  pourrait  tout  changer.  Je  ne  regarderai  le  royaume  de 
Naples,  la  Sicile  même,  comme  sauvés  que  lorsque  j'apprendrai  l'entrée  des 
troupes  impériales  en  Italie.  »  Corfou,  cependant,  ayant  capitulé  le  5  mars  1799, 
on  songea  à  demander  quelques  troupes  aux  amiraux  qui  commandaient  les  forces 
employées  par  la  Russie  et  la  Porte  à  la  réduction  de  cette  île,  et  le  chevalier  de 
Micheronx  fut  détaché  près  d'eux  en  qualité  d'envoyé  extraordinaire.  Dans  les  pre- 
miers jours  d'avril,  A  à  500  Russes  et  autant  d'Albanais  débarqués  à  Manfredonia 
rallièrent  les  bandes  insurgées  de  la  Pouille  et  manœuvrèrent  pour  se  réunir  au 
corps  d'armée  du  cardinal.  Ce  dernier  venait  d'emporter  la  place  de  Cosenza,  et 
la  retraite  des  troupes  françaises  augmentait  son  audace.  Son  armée  s'était  d'ail- 
leurs accrue  des  secours  qu'on  commençait  à  lui  faire  passer  de  la  Sicile,  ainsi 
que  des  renforts  que  lui  avaient  amenés  des  environs  de  Salerne  Frà  Diavolo  et 
Sciarpa.  Il  avait  une  artillerie  de  campagne  assez  bien  servie  et  des  munitions  en 
abondance  :  c'était  précisément  ce  qui  manquait  aux  places  fortes  qui  auraient 
pu  relarder  ses  progrès.  Après  quelques  jours  de  siège,  il  enleva  d'assaut  la  ville 
d'Altamura  qu'il  livra  au  pillage,  prit  Foggia,  Ariano,  Avellino,  et,  soutenu  par 
les  troupes  auxiliaires  que  conduisait  le  chevalier  de  Micheronx,  vint  s'établir  à 
Nola  sur  le  revers  du  mont  Vésuve. 

Depuis  un  mois,  la  nouvelle  république  marchait  rapidement  à  sa  perte.  Obligé 
d'évacuer  la  Pouille,  le  comte  de  Ruvo  s'élait  enfermé  dans  la  citadelle  de  Pes- 
cara;  le  duc  de  Rocca-Romana  était  passé  avec  sa  cavalerie  dans  les  rangs  du 
cardinal  ;  les  îles  de  Ponce  et  de  Palmerola,  celles  de  Capri,  Ischia  et  Procida, 
qui  commandent  l'entrée  du  golfe,  étaient  rentrées  dans  l'obéissance  à  la  vue  de 
h  vaisseaux  de  ligne  placés  par  Nelson  sous  les  ordres  de  Troubridge;  Schipani 
avait  avait  élé  battu  par  la  bande  indisciplinée  de  Sciarpa,  Rassetli  par  les  troupes 
de  Mammone  et  de  Frà  Diavolo,  Spanô  par  les  paysans  de  la  Pouille,  Manlhonè 
par  les  Calabrois  du  cardinal  Ruffo.  Naples  seule  et  quelques  points  fortifiés  re- 
connaissaient encore  l'autorité  de  la  république.  Dès  qu'il  fut  instruit  de  ces 
événements,  Nelson  se  disposa  à  conduire  son  escadre  devant  Naples;  mais  une 
nouvelle  inat tendue  vint  suspendre  son  départ,   Droix,  trompant  la  surveillance 


LA     DERNIERE     GUERRE     MARITIME.  521 

île  lord  Bridport,  avait  franchi  le  détroit  de  Gibraltar,  et  remontait  la  Méditerranée 
avec  la  flotte  de  Brest,  composée  de  23  vaisseaux  de  ligne.  L'escadre  de  l'amiral 
Keith,  courant  où  le  danger  était  le  plus  pressant,  s'était  lancée  à  sa  poursuite; 
le  20  mai  1799,  elle  se  réunissait  devant  Manon,  sous  les  ordres  du  comte  de 
Saint-Vincent,  à  la  division  du  contre-amiral  Duckworlh.  Ce  mouvement  déga- 
geait la  flotte  espagnole  mouillée  à  Cadix,  et  l'amiral  Mazarredo,  pressé  d'opérer 
sa  jonclidn  avec  la  flotte  française,  en  profita  pour  appareiller  avec  17  vaisseaux 
de  ligne,  dont  6  à  trois  ponts.  Le  jour  même  où  20  vaisseaux  anglais  mouillaient 
àMabon,  l'amiral  espagnol  arrivait  devant  Carthagène.  Malheureusement  cette 
traversée  de  Cadix  à  Carthagène  avait  suffi  pour  réduire  la  flotte  espagnole  à  l'im- 
puissance. 11  vaisseaux  sur  17  avaient  été  en  partie  démâtés  p  ;:•  un  coup  de  vent 
que  la  flotte  anglaise  avait  également  essuyé  sans  en  éprouver  aucun  dommage. 
Bruix,  à  qui  on  prêtait  le  projet  de  se  rendre  en  Egypte  pour  en  ramener  l'armée 
et  Bonaparte,  venait  de  reprendre  la  mer,  et  le  comte  de  Saint-Vincent,  plus 
souffrant  que  jamais,  avait  remis  à  l'amiral  Keith  le  commandement  de  la  flotte 
anglaise.  Ce  dernier,  rallié  sous  le  cap  Saint-Sébastien  par  cinq  vaisseaux  de  ligne 
détachés  de  la  flotte  de  la  Manche,  songea  d'abord  à  mettre  l'escadre  de  Nelson 
à  l'abri  d'une  surprise  :  après  lui  avoir  expédié  le  contre  amiral  Duckworlh  avec 

4  vaisseaux,  il  se  dirigea  sur  Toulon  dans  l'espoir  d'y  obtenir  quelques  renseigne- 
ments sur  la  route  qu'avait  prise  l'amiral  Bruix. 

La  gravité  des  circonstances  vint  arracher  Nelson  aux  funestes  délices  de  Pa- 
ïenne ;  il  rappela  près  de  lui  le  capitaine  Troubridge,  et  le  capitaine  Bail,  qui 
bloquait  Malte  avec  deux  vaisseaux.  Rallié  bientôt  par  l'amiral  Duckworlh,  il  se 
trouva  à  la  tête  de  16  vaisseaux  de  ligne,  dont  5  vaisseaux  portugais.  Avec  celte 
escadre,  Nelson  s'établit  en  croisière  à  la  hauteur  de  Maritimo,  sur  le  passage 
présumé  de  la  flotte  française.  Il  pouvait  occuper  cette  station  sans  péril,  car  les 
événements  avaient  obligé  l'amiral  Bruix  à  modifier  ses  premiers  desseins  :  le 
projet  de  se  rendre  en  Egypte  devenait  impraticable  après  les  avaries  qu'avaient 
éprouvées  les  vaisseaux  espagnols.  Bruix,  ne  pouvant  plus  se  porter  sur  Alexan- 
drie, résolut  de  ravitailler  le  corps  de  Moreau.  dont  il  connaissait  la  détresse,  et 
de  secourir  Gênes  et  Savone,  menacées  d'être  investies  par  les  Aus'ro-Russes. 
Le  50  mai,  il  mouilla  dans  la  baie  de  Vado,  jeta  dans  Savone  1,000  hommes  qu'il 
avait  amenés  de  Brest,  et,  se  dirigeant  immédiatement  sur  Gènes,  y  fit  entrer  le 

5  juin  un  immense  convoi  de  blé.  Dès  le  lendemain,  montrant  une  activité  trop 
peu  commune  alors  dans  notre  marine,  il  faisait  voiles  vers  l'ouest,  et,  pendant 
que  les  Anglais  l'attendaient  devant  Minorque  ou  sur  la  roule  d'Alexandrie,  il 
mouillait  en  rade  de  Carthagène. 

Lord  Keith  cependant  avait  enfin  trouvé  sa  trace;  mais,  au  moment  où  trente 
lieues  à  peine  le  séparaient  de  la  flotte  française,  trois  dépêches  successives  du 
comte  de  Saint-Vincent,  alors  malade  à  Mahon,  l'obligèrent  à  rétrograder  vers  le 
cap  Saint-Sébastien.  Mal  informé  de  la  position  de  l'amiral  Bruix,  le  comte  de 
Saint- Vincent  ne  songeait  qu'à  prévenir  la  jonction  de  la  flotte  française  avec  les 
vaisseaux  espagnols,  et  le  mouvement  rétrograde  qu'il  prescrivit  à  l'amiral  Keith 
favorisa  précisément  celte  opération.  En  se  rapprochant  de  Minorque  pour  y  ral- 
lier le  vaisseau  à  trois  ponts  la  Ville  de  Paris,  qui  avait  jusque-là  porté  le 
pavillon  du  comte  de  Saint-Vincent,  lord  Keith  laissa  pendant  plusieurs  jours  le 
passage  libre  à  nos  vaisseaux,  et  quand  il  vint  se  présenter,  le  22  juin,  à  l'entrée 
de  Toulon,  notre  flotte,  en  sûreté  dans  le  port  de  Carthagène,  était  déjà  réunie  à 


822  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

la  flotte  espagnole.  Bruix  ne  voulait  point  conduire  cette  double  armée  au  combat. 
Son  but  était  atteint,  il  avait  secouru  Moreau;  il  ne  lui  restait  plus  qu'à  rentrer 
dans  l'Océan  et  à  aller  abriter  dans  Brest  la  flotte  espagnole,  nouveau  gage  d'une 
alliance  ébranlée,  pacifique  trophée  de  cette  importante  campagne.  Lord  Keith 
le  poursuivit  avec  31  vaisseaux  jusqu'à  la  hauteur  d'Ouessant;  mais,  malgré  les 
efforts  de  l'amiral  anglais  pour  regagner  le  terrain  qu'il  avait  perdu  par  ses  hési- 
tations, la  flotte  combinée  entrait  dans  Brest  le  15  juillet  1799,  sans  avoir  soup- 
çonné qu'à  sa  suite  marchait  une  armée  ennemie. 


III. 


Depuis  que  Nelson  avait  concentré  ses  forces  sous  Maritimo ,  et  rappelé  à 
Palerme  le  capitaine  Troubridge,  qui  venait  de  rétablir  l'autorité  de  Ferdinand  IV 
dans  les  îles  il'Ischia  et  de  Procida,  il  n'était  resié  dans  la  baie  de  Naples  qu'une 
escadre  légère  sous  les  ordres  du  capitaine  Edward  Foote.  L'insuffisance  de  cette 
station  avait  naturellement  contribué  à  prolonger  la  résistance  des  patriotes,  et  à 
entretenir  l'espoir  qu'ils  avaient  conçu  d'être  secourus  par  l'amiral  Bruix.  Cepen- 
dant, malgré  les  plus  héroïques  efforts,  les  troupes  républicaines  perdaient  chaque 
jour  du  terrain,  et  voyaient  tomber  l'un  après  l'autre  tous  leurs  postes  avancés. 
Le  11  juin,  le  fort  de  Vigliena  avait  été  emporté  par  les  Busses  et  les  Albanais;  le 
13,  les  Calabrois  s'étaient  établis  au  ponl  de  la  Madeleine;  le  17,  les  forts  de 
Bovigliano  et  de  Gastellamare  avaient  capitulé  sous  le  feu  de  la  division  anglaise, 
et  la  petite  troupe  de  Schipani,  séparée  des  détachements  qui  défendaient  Naples, 
était  venue  se  faire  égorger  dans  Porlici.  Le  18  juin,  les  Français  occupaient 
encore  le  fort  Saint-Elme,  mais  le  pavillon  de  la  république  parthénopéenne  ne 
flottait  plus  que  sur  deux  châteaux  de  mauvaise  défense,  le  Château-Neuf  et  le 
fort  de  l'OEuf.  Bâti  par  Charles  d'Anjou,  vers  le  milieu  du  xm°  siècle,  le  premier 
communique  avec  le  palais  du  roi  et  l'arsenal  ;  il  a  souvent  servi  de  refuge  aux  sou- 
verains et  aux  vice-rois  de  Naples  pendant  les  émeutes  et  les  guerres  civiles.  Le 
second,  construit  par  l'empereur  Frédéric  II  sur  une  pointe  de  rochers  qui  se 
relie  à  la  terre  ferme  par  une  chaussée  étroite,  n'était  alors  qu'un  amas  confus  de 
vieux  bâtiments  sur  lesquels  on  avait  établi  des  batteries  pour  défendre  la  ville 
du  côté  de  la  mer.  Ces  derniers  boulevards  d'une  liberté  éphémère,  entourés  de 
toutes  parts,  assaillis  par  60,000  hommes,  et  déjà  battus  en  brèche  par  l'artillerie 
de  campagne  du  cardinal,  ne  pouvaient,  au  dire  des  courtisans  de  Palerme, 
opposer  aux  troupes  royalistes  qu'une  résistance  inutile  et  désespérée.  Si  les  répu- 
blicains combattaient  encore,  c'est  qu'ils  s'attendaient  à  être  secourus  par  la  flotte 
française  ;  mais  que  Nelson  se  montrât  dans  la  baie  de  Naples,  et  la  présence 
seule  de  son  escadre,  en  éteignant  cette  suprême  espérance,  allait  les  contraindre 
à  se  livrer  sans  conditions  à  la  merci  royale. 

Nelson  était  alors  entièrement  dominé  par  lady  Hamilton  et  la  reine.  Pendant 
les  six  mois  qui  s'étaient  écoulés  depuis  la  fuite  du  roi  à  Palerme,  il  n'avait  cessé 
d'exhaler  son  indignation  contre  les  jacobins.  C'était  lui  qui  accusait  la  faiblesse 
du  gouvernement  napolitain,  et  gourmandait  son  indulgence. 

«  Toutes  mes  propositions,  écrivait-il  de  Palerme  au  duc  de  Clarence,  sont 
accueillies  avec  empressement  :  les  ordres  sont  donnés  à  l'instant  pour  qu'on  s'y 


LA     DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  52" 

conforme  ;  mais,  quand  on  en  vient  à  l'exécution,  c'est  autre  chose.  Il  y  a  là  de 
quoi  me  rendre  fou.  Sa  majesté  vient  cependant  de  faire  mettre  en  jugement  deux 
généraux  accusés  de  trahison  et  de  lâeheté  :  elle  a  prescrit  de  les  faire  fitiriller  ou 
pendre,  dès  que  leur  culpabilité  aura  été  prouvée.  Si  ces  ordres  peuvent  être  exé- 
cutés, j'aurai  quelque  espoir  d'avoir  fait  ici  un  peu  de  bien,  car  je  ne  cesse  de 
prêcher  que  le  soin  de  récompenser  et  de  punir  à  propos  est  le  seul  fondement 
possible  d'un  bon  gouvernement.  Malheureusement  on  n'a  jamais  su  faire  ni  l'un 
ni  l'autre  en  ce  pays.  » 

Entouré  de  capitaines  qui  chérissaient  en  lui  l'amiral  intrépide  et  le  chef  bien- 
veillant, Nelson  leur  avait  sans  peine  inspiré  son  ardeur  et  transmis  son  exalta- 
lion.  En  finir  avec  les  Français  et  les  rebelles  élait  devenu  le  mot  d'ordre  de  son 
escadre.  Troubridge  avait  subi  l'entrât. lement  généra!,  et  s'était  d'abord  distingué 
à  [sehia  et  à  Procida  par  l'emportement  de  son  zèle  ;  mais  bientôt,  mieux  éclairé 
sur  les  véritables  intérêts  de  son  pays,  il  avait  dénoncé  à  Nelson  le  rôle  odieux 
qu'on  préparait  à  l'Angleterre  dans  l'atroce  réaction  qu'il  était  facile  de  prévoir. 
Après  avoir  demandé  à  Palerme  un  honnête  juge  qui  pût  condamner  sur  la  place 
ces  misérables  qui  prêchaient  la  révolte  à  Ischia,  après  avoir  voulu  faire  fusiller 
un  général  napolitain  pour  je  ne  sais  quelle  expédition  munquée  à  Orbitello,  le 
rude  capitaine  s'était  soudain  effraye  de  voir  son  nom  et  celui  de  son  amiral  si 
intimement  mêlés  à  ces  querelles  intestines. 

«  Je  viens  d'avoir  une  longue  conversation,  écrivait-il  à  Nelson  le  7  mai  1799, 
avec  le  juge  que  la  cour  nous  a  envoyé.  Il  me  dit  qu'il  aura  fini  son  affaire  la 
semaine  prochaine,  et  que  l'habitude  des  geus  de  sa  profession  est  de  se  mettre 
en  lieu  de  sûreté,  dès  que  la  condamnation  a  été  prononcée.  Il  demande  donc  à 
être  immédiatement  embarqué,  et  m'a  fait  entendre  qu'il  voudrait  l'être  sur  un 
bâtiment  de  guerre.  J'ai  appris  aussi  dans  cet  entretien  que  les  prêtres  condamnés 
devaient  être  envoyés  à  Palerme  pour  y  être  dégradés  sous  les  yeux  du  roi,  et  qu'il 
faudrait  ensuite  les  ramener  ici  pour  leur  exécution.  Un  bâtiment  de  guerre  an- 
glais employé  à  un  pareil  service!  En  même  temps,  notre  juge  m'a  demandé  un 
bourreau.  J'ai  positivement  refusé  de  lui  en  fournir  un.  S'il  n'en  peut  trouver  ici, 
qu'il  en  fasse  venir  un  de  Palerme  !  Je  vois  bien  leur  plan  :  ils  veulent  nous  mettre 
en  avant  dans  cette  affaire,  afin  d'en  rejeter  tout  V odieux  sur  nous.  » 

Ce  fut  dans  cette  situation  d'esprit  que  Troubridge  quitta  la  baie  de  Naples.  Il 
y  laissa  le  capitaine  Foote  avec  la  frégate  le  Seahorse  et  quelques  bâtiments 
légers,  et,  le  17  mai,  rejoignit  Nelson  à  Palerme.  Parti  le  20  mai  de  ce  port, 
Nelson  y  rentra  le  29.  Il  y  apprit  les  nouveaux  avantages  que  venait  de  remporter 
le  cardinal  Ruffo,  et  reçut,  le  12  juin,  au  milieu  de  la  nuit  la  lettre  suivante  de 
lady  Hamillon  : 

«  Mon  cher  lord,  je  viens  de  passer  la  soirée  chez  la  reine.  Elle  est  bien  mal- 
heureuse !  Le  peuple  de  Naples,  dit-elle,  est  entièrement  dévoué  à  la  cause  royale, 
mais  la  flotte  de  lord  Nelson  peut  seule  ramener  dans  cette  ville  la  tranquillité  et 
la  soumission  au  pouvoir  légitime.  La  reine  vous  prie  donc,  mon  cher  lord,  elle 
vous  supplie,  elle  vous  conjure,  si  la  chose  est  possible,  de  faire  en  sorte  de  vous 
rendre  à  Naples.  Pour  l'amour  de  Dieu,  songez-y  et  faites  ce  que  la  reine  vous 


S 21  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

demande.  Nous  Irons  avec  vous  si  vous  voulez  bien  nous  recevoir.  Sir  William  est 
malade;  je  suis  loin  d'être  bien  portante.  Ce  voyage  nous  fera  du  bien.  Dieu  vous 
bénisse!  » 

Le  lendemain,  Nelson  était  sous  voiles;  mais  une  lettre  de  lord  Keith  lui  apprit 
que  la  flotte  française  devait  être  en  ce  moment  sur  la  côte  d'Italie,  et  cet  avis  le 
ramena  encore  une  fois  à  Païenne.  Il  se  hâta  de  mettre  à  terre  les  troupes  sici- 
liennes qu'il  avait  embarquées  sur  ses  vaisseaux,  et  alla  croiser  pendant  quelques 
jours  devant  Marilimo.  Le  i.1  juin,  cependant,  cédant  à  de  nouvelles  sollicitations 
de  la  cour,  et  jugeant  l'amiral  Bruix  suffisamment  occupé  par  les  forces  qu'avait 
réunies  le  vice-amiral  Keith,  il  abandonna  cette  croisière,  reprit  à  bord  du  Fou- 
droyant, vaisseau  de  '60,  qui  portait  alors  son  pavillon  ,  sir  William  et  lady 
Ha niiiton,  et  se  dirigea  enfin  avec  18  vaisseaux  sur  la  baie  de  Naples. 

Les  patriotes  avaient  mis  ces  délais  à  profit  :  dans  la  nuit  du  18  au  19  juin,  ils 
avaient  surpris  les  Calabrois  campés  sur  le  quai  de  la  Chiaia,  avaient  encloué  une 
batterie  de  canons,  fait  sauler  les  caissons,  et  regagné  leurs  postes  après  avoir 
répandu  la  terreur  dans  le  camp  ennemi.  Quand  celte  nouvelle  arriva  à  Palerme, 
elle  y  produisit  un  profond  découragement.  «  Hâtez-vous  de  paraître  devant  Naples, 
écrivit,  à  l'instant  même  le  minisire  Acton  à  Nelson.  Depuis  que  les  républicains 
ont  appris  que  la  Hotte  française  est  à  la  mer,  ils  font  de  continuelles  sorties 
contre  nos  troupes,  et  je  vous  avouerai  que  je  crois  le  cardinal  dans  une  position 
peu  agréable.  »  Le  cardinal  partageait  probablement  l'avis  d'Acton  sur  sa  situa- 
tion, car,  dès  le  lendemain  de  cette  première  sortie,  il  faisait  prier  le  capitaine 
l'oote  de  suspendre  les  hostilités,  et  offrait  aux  républicains  des  conditions  que  ces 
derniers  hésitèrent  longtemps  à  accepter.  Le  22  juin,  cependant,  une  capitulation 
fut  signée  par  les  commandants  des  troupes  auxiliaires,  an  nom  de  la  Russie  et  de 
la  Porte  Ottomane,  par  le  cardinal  Ruffo  et  le  chevalier  de  Micheroux  au  nom  du 
roi  de  Naples,  par  le  commandant  du  fort  Saint-Elme  et  le  chevalier  Massa  au 
nom  de  la  France  et  de  la  république  parthénopéenne.  Le  capitaine  du  Scahorse 
apposa  sa  signature  au  bus  de  celte  capitulation.  Les  conditions  accordées  aux 
républicains  étaient  favorables;  mais  l'énergie  désespérée  dont  ils  venaient  de 
faire  preuve  et  la  présence  de  25  vaisseaux  français  dans  la  Méditerranée  ne  per- 
mettaient pas  à  leurs  ennemis  de  se  montrer  plus  exigeants.  Tous  les  individus 
composant  la  garnison  du  Château-Neuf  et  celle  du  fort  de  l'OEuf  devaient  en 
sortir  avec  les  honneurs  de  la  guerre,  tambours  battant  et  enseignes  déployées, 
pour  s'embarquer  sur  des  bâtiments  qui,  munis  d'un  sauf-conduit,  les  transpor- 
teraient directement  à  Toulon.  Jusqu'au  jour  où  l'on  apprendrait  à  Naples  la 
nouvelle  certaine  de  leur  arrivée  en  France,  l'archevêque  de  Salerne,  le  chevalier 
de  Micheroux,  le  comte  Dillon  et  l'évèqued'Avellino  seraient  retenus  comme  otages 
dans  le  fort  Saint-Elme.  Les  personnes  et  les  biens  des  républicains  seraient  res- 
pectés et  garantis.  Ceux  d'entre  eux  qui  ne  voudraient  point  émigrer  auraient  la 
faculté  de  demeurer  à  Naples,  sans  qu'on  put  les  inquiéter  pour  leur  conduite 
passée,  eux  ou  leurs  familles.  Ces  conditions  étaient  rendues  communes  non-seule- 
ment à  toutes  les  personnes  des  deux  sexes  enfermées  dans  les  deux  forts  admis 
à  capituler,  mais  aussi  à  tous  les  prisonniers  faits  sur  les  troupes  républicaines 
depuis  l'ouverture  des  hostilités.  C'est  à  ce  prix  que  le  roi  rentrait  en  pleine  pos- 
session de  ses  états.  Le  comte  de  Ruvo,  maître  des  forts  de  Civilella  et  de  Pescara 
dans  les  Abru/.zes,  consentait  à  les  céder  au  cardinal  aux  mêmes  conditions  que 


LA     DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME.  52<5 

les  châteaux  de  Naples.  Cependant  les  patriotes,  suspectant  la  bonne  foi  ou  la 
puissance  du  cardinal,  avaient  exigé,  avant  de  se  rendre,  que  la  signature  du 
capitaine  Foote  leur  garantît,  mieux  encore  que  les  otages  du  fort  Saint  Elme,  la 
fidèle  exécution  de  ce  traité.  Le  capitaine  du  Seahorse  y  engagea  son  honneur  et 
celui  de  son  pays.  Il  ne  pouvait,  d'ailleurs,  conserver  aucun  doute  sur  les  pouvoirs 
dont  il  était  revêtu  en  cette  circonstance.  «  Le  roi,  écrivait  Nelson  au  comte 
Spencer  le  1er  mai,  a  fait  connaître  par  une  proclamation  quels  étaient  les  répu- 
blicains qui  seraient  exceptés  d'une  amnistie  générale;  mais  tout  individu,  fût-ce 
le  plus  grand  rebelle,  à  qui  Troubridge  aura  dit  :  Ton  crime  t'est  pardonné,  sera 
sauvé  par  ces  seules  paroles.  »  Le  capitaine  Foote,  héritier  des  pouvoirs  du  capi- 
taine Troubridge,  n'eût  donc  pu,  sans  une  obstination  inexplicable,  refuser  sa  ga- 
rantie au  traité  que  venait  de  conclure  le  vicaire  général  du  royaume. 

Déjà,  en  effet,  les  otages  étaient  échangés,  les  hostilités  suspendues,  et  I  e 
pavillon  de  parlementaire  arboré  sur  les  forts  républicains  comme  à  bord  de  la 
frégate  le  Seahorse,  quand  Nelson  parut  à  l'entrée  de  la  baie.  Il  apprit,  avant  de 
mouiller,  les  conditions  qui  venaient  d'être  accordées  aux  rebelles.  A  celte  nou- 
velle, il  témoigna  une  douloureuse  surprise  et  déclara  que  c'était  là  an  infâme 
armistice  qu'il  ne  ratifierait  jamais.  Le  capitaine  Foote  reçut  l'ordre,  par  signal, 
d'amener  le  pavillon  de  parlementaire  arboré  au  mât  de  misaine  de  sa  frégate, 
et,  le  28  juin,  Nelson  fit  connaître  au  cardinal  Rulïb  sa  résolution  de  s'opposer  à 
l'exécution  de  cette  capitulation  Jusqu'au  moment  où  elle  aurait  reçu  l'approba- 
tion du  roi  de  Naples.  Sa  détermination,  fortifiée  par  les  éloges  de  sir  William  et 
de  lady  Hamilton,  fut  dès  lors  inébranlable.  En  vain  le  cardinal  vint-il  à  bord  du 
Foudroyant  défendre  avec  une  noble  énergie  l'engagement  sacré  qu'il  avait  reçu 
de  son  souverain  le  droit  de  souscrire,  comme  le  capitaine  Foote  avait  reçu  de 
son  commandant  en  chef  le  droit  de  le  ratifier;  en  vain  ce  dernier  fil- il  observer 
à  Nelson  que,  lorsqu'il  avait  garanti  des  conditions  aussi  favorables  aux  rebelles^ 
il  devait  plutôt  s'attendre  à  voir  arriver  dans  la  baie  de  Naples  la  flotte  française 
que  l'escadre  anglaise;  en  vain  lui  représenta-l-il  qu'en  présence  d'une  telle  éven- 
tualité, il  n'avait  pu  se  croire  le  droit  de  se  montrer  plus  exigeant  que  le  cardi- 
nal :  Nelson,  tout  en  rendant  pleine  justice  à  ce  qu'il  appelait  les  bonnes  intentions  . 
du  capitaine  Foote,  n'en  persista  pas  moins  à  soutenir  qu'il  avait  été  la  dupe  de 
«  ce  misérable  Ruffo,  qui  cherchait  à  créer  à  Naples  un  parti  hostile  aux  vues  de 
son  souverain;  »  le  28  juin,  il  se  débarrassa  de  ce  censeur  incommode  en  l'en- 
voyant à  Palerme,  avec  l'ordre  d'y  mettre  sa  frégate  à  la  disposition  de  la  famille 
royale.  Cependant,  le  26,  après  avoir,  conformément  au  neuvième  article  de  la 
capitulation,  relâché  quelques  prisonniers  d'état,  parmi  lesquels  figuraient  le 
frère  du  cardinal  Ruffo  et  dix  soldats  anglais  tombés  en  leur  pouvoir  à  Salerne, 
les  républicains  évacuèrent  leur  dernier  refuge.  Ils  le  quittèrent,  ainsi  qu'ils 
l'avaient  stipulé,  avec  les  honneurs  de  la  guerre,  et  vinrent  déposer  leurs  armes 
sur  le  rivage.  Des  embarcations  les  attendaient  dans  le  port;  1-i  navires  avaient 
été  disposés  pour  les  recevoir.  Ils  y  montèrent  pleins  de  confiance  dans  la  foi 
jurée,  et,  à  la  honte  éternelle  de  Nelson,  n'en  sortirent  plus  que  pour  être 
livrés  à  la  plus  affreuse  réaction  qui  ait  jamais  ensanglanté  les  marches  d'un 
trône. 

Parmi  les  personnes  compromises  dans  ces  tristes  événements,  il  en  élait  une 
que  quarante  années  de  fidèles  services  semblaient  recommander  plus  spéciale- 
ment à  la  clémence  royale.  C'était  le  prince  Francesco  Caracciolo,  vieillard  seplua- 


526  LA    DERNIÈRE    GUERRE    MARITIME. 

génaire,  issu  d'une  branche  cadette  d'une  des  plus  nobles  familles  de  Naples.  Il 
avait  longtemps  servi  avec  distinction  dans  la  marine  napolitaine  et  commandé, 
sous  l'amiral  Hotham,  le  vaisseau  le  Tancredi.  En  possession  de  la  bienveillance 
de  son  souverain  et  d'une  immense  popularité,  investi,  en  1798,  des  fonctions 
d'amiral,  Caracciolo  avait  mérité  l'estime  et  l'affection  des  capitaines  anglais  an 
temps  dû  la  flotte  britannique,  oubliée  de  l'amirauté,  saluait,  à  Saint-Florent, 
d'unanimes  cris  de  joie  l'opportune  arrivée  de  deux  vaisseaux  napolitains.  Quand 
la  famille  royale  se  réfugia  à  Païenne,  Caracciolo  l'y  suivit  avec  son  vaisseau,  et 
ne  qnilla  la  Sicile  pour  rentrer  a  Naples  qu'après  avoir  obtenu  l'autorisation  de 
Ferdinand  IV;  mais  bientôt,  entraîné  par  les  circonstances,  il  se  laissa  placer  à  la 
tête  des  forces  navales  de  la  république,  et,  avec  quelques  méchantes  canonnières 
qu'il  parvint  à  réunir,  ne  craignit  pas  d'assaillir  plus  d'une  fois  les  frégates 
anglaises.  Nelson,  à  cette  époque,  blâmait  sans  trop  d'emportement  la  folie  qu'il 
avait  commise  de  quitter  son  muîlre,  et  semblait  disposé  à  admettre  qu'rtu  fond 
du  cœur  l'amiral  napolitain  n'était  pas  un  véritable  jacobin.  Dès  que  la  capitula- 
tion fut  signée,  Caracciolo,  mieux  éclairé  que  ses  compagnons  sur  l'esprit  des 
guerres  civiles,  s'enfuit  dans  les  montagnes  Sa  tête  fui  mise  à  prix  ;  il  fut  trahi 
par  son  domestique  et  conduit  à  bord  du  Foudroyant  le  29  juin,  à  neuf  heures 
du  matin.  Le  capitaine  Hardy  s'empressa  de  le  protéger  contre  les  insultes  et  les 
violences  des  misérables  qui  l'avaient  arrêté,  et  qui,  sur  le  pont  même  du  vais- 
seau anglais,  outrageaient  encore  leur  prisonnier.  L'amiral  fut  prévenu  de 
cette  arrestation,  et  Caracciolo  remis  à  la  garde  du  premier  lieutenant  du  Fou- 
droyant. 

Nelson,  en  ce  moment,  était  sous  l'influence  d'une  extrême  irritation  nerveuse. 
Il  se  sentait  dominé  par  une  passion  funeste,  irrésistible,  et  qui  devait  détruire 
son  bonlieur  domestique.  Souvent,  à  cette  époque,  il  avait  exprimé  à  ses  amis 
l'abattement  de  son  âme  et  souhaité  le  repos  de  la  tombe,  ce  Vous  qui  m'avez  vu 
si  rieur  et  si  joyeux,  écrivait-il  à  lady  Parker,  vous  me  reconnaîtriez  à  peine 
aujourd'hui.  »  Cet  état  de  l'àme  est  souvent  le  prélude  de  grandes  fautes.  Il 
semble,  en  effet,  que,  sous  l'empire  de  ces  sentiments  chagrins  et  de  ces  reproches 
intérieurs,  le  cœur  se  remplisse  d'une  sombre  amertume  et  se  laisse  plus  facile 
ment  entraîner  à  de  tristes  violences.  Avec  une  précipitation  qui  trahissait  le 
trouble  d'une  conscience  mal  affermie,  Nelson  se  décida  à  faire  juger  immédiate- 
ment Caracciolo.  Un  conseil  de  guerre,  présidé  par  le  comte  de  Thurn,  comman- 
dant de  la  frégate  napolitaine  la  Minerve,  reçut  l'ordre  de  s'assembler  à  bord  du 
Foudroyant,  et  à  midi  une  sentence  de  mort  était  portée  contre  l'infortuné 
vieillard  :  ni  ses  cheveux  blancs  ni  ses  glorieux  services  n'avaient  pu  le 
sauver. 

Dès  que  cet  arrêt  lui  eut,  été  communiqué,  Nelson  donna  les  ordres  nécessaires 
pour  qu'il  fût  exécuté  le  soir  même.  Caracciolo  devait  être  pendu  à  la  vergue  de 
misaine  de  la  frégate  la  Minerve.  Après  avoir  si  longtemps  proclamé  la  nécessité 
de  raffermir  l'autorité  royale  par  de  rigoureux  exemples,  Nelson  obéissait-il  alors 
à  un  zèle  fanatique,  ou,  cédant  à  d'infâmes  suggestions,  secondait-il  en  ce  jour 
de  lâches  inimitiés  et  d'ignobles  vengeances?  Il  est  certain  que  sir  William  et 
lady  Hamillon  étaient  en  ce  moment  à  bord  du  Foudroyant,  qu'ils  assistèrent 
tous  deux  à  l'entrevue  de  Nelson  avec  le  cardinal  Rufl'o,  servirent  d'interprètes  à 
l'amiral  anglais  et  prirent  une  part  très-vive  à  celte  conférence  orageuse;  mais, 
quand  bien  même  de  pareils  conseillers  n'eussent  pas  été  à  ses  côtés,  il  est  pro- 


LA     DERNIERE     GUERRE     MARITIME.  527 

bable  que  la  conduite  de  Nelson  n'eût  point  été  différente  en  celte  occasion.  Pro- 
clamé dans  l'Europe  entière  le  champion  de  la  légitimité,  Nelson  était  alors  enivré 
de  sa  propre  gloire.  Sa  raison  s'altéra  au  contact  de  tant  d'adulations  et  s'égara 
dans  un  dévouement  aveugle.  Il  avait  d'ailleurs  professé  de  lout  temps  une  sin- 
gulière estima  pour  celte  espèce  de  courage  qu'il  appelait  courage  politique,  et 
qu'il  faisait  consister  dans  l'adoption  de  mesures  hardies  et  extrêmes,  chaque  fois 
que  les  circonstances  semblaient  en  exiger  l'application.  Il  se  louait  lui-même  de 
savoir  prendre  en  ces  occurrences  une  détermination  prompte  et  énergique,  et 
d'être  au  besoin  un  homme  de  télé  aussi  bien  qu'un  homme  de  cœur.  Alliant  à 
cette  initiative  irréfléchie  une  persistance  opiniâtre,  dès  qu'il  se  fut  engagé  dans 
cette  voie  détestable  où  allait  se  souiller  son  honneur,  il  ne  voulut  plus  reculer. 
L'infortuné  Caracciolo  supplia  deux  fois  le  lieutenant  Parkinson,  à  la  garde 
duquel  il  était  confié,  d'intercéder  pour  lui  auprès  de  lord  Nelson.  Il  demandait 
un  second  jugement;  il  demandait,  du  moins,  s'il  devait  suhir  sa  sentence,  la  fa- 
veur d'être  fusillé.  «  Je  suis  vieux,  disait-il,  je  ne  laisse  point  d'enfants  pour  pleu- 
rer ma  mort,  et  Ton  ne  peut  me  supposer  un  vif  désir  de  prolonger  une  vie  qui, 
dans  le  cours  de  la  nature,  devait  bientôt  finir  ;  mais  le  supplice  ignominieux  au- 
quel je  suis  condamné  me  semble  trop  affreux.  »  Le  lieutenant  Parkinson  n'obtint 
aucune  réponse  de  l'amiral,  quand  il  lui  transmit  celle  requête;  il  voulut  insis- 
ter, plaider  lui-même  la  cause  du  malheureux  vieillard  :  Nelson  l'écoulait,  pâle  et 
silencieux.  Par  un  effort  soudain,  H  domina  son  émotion  :  «  Allez,  monsieur, Aïtr 
il  brusquement  au  jeune  officier,  allez,  et  faites  votre  devoir!  »  Réduit  a  une  der- 
nière espérance,  Caracciolo  pria  le  lieutenant  Parkinson  de  tenter  une  démarche 
auprès  de  lady  Hamilton  ;  mais  iady  Hamiilon  avait  fermé  sa  porte  et  ne  sortit  de 
sa  chambre  que  pour  assister  aux  derniers  instants  du  vieillard,  qui  avait  fait  un 
inutile  appel  à  son  humanité.  L'horrible  exécution  eut  lieu,  ainsi  que  Nelson 
l'avait  prescrit,  à  bord  de  la  frégate  la  Minerve,  mouillée  sous  les  canons  du  Fou- 
droyant, et  le  comte  de  Thurn  en  adressa  à  l'amiral  anglais  ce  rapport  sommaire, 
comme  s'il  eût  voulu  renvoyer  à  qui  de  droit  la  responsabilité  de  ces  odieux  dé- 
tails :  «  Si  da  parte  à  su  cccellenza  l'ammiraglio  lord  Nelson,  d'esserc  stala  ese- 
guita  la  sentenza  di  Franceseo  Caracciolo  nella  maniera  da  lui  ordinata  (1).  » 
Le  corps  de  Caracciolo  resta  suspendu  à  la  vergue  de  misaine  de  la  Minerve  jus- 
qu'au coucher  du  soleil.  La  corde  qui  avait  mis  fin  à  ses  jours  fut  alors  coupée, 
et  son  cadavre,  jugé  indigne  de  la  sépulture,  fut  abandonné  au  milieu  du  golfe. 
Cet  acte  sauvage  accompli,  Nelson  en  consigna  la  mémoire  dans  son  journal,  au 
milieu  des  événements  de  mer  et  ainsi  qu'il  l'eût  fait  d'un  incident  ordinaire. 

«  Samedi,  29  juin.  —  Petite  brise.  —  Temps  couvert.  —  Le  vaisseau  portu- 
gais la  Rainha  et  le  brick  le  Balloon  mouillent  sur  rade.  —  Assemblé  une  cour 
martiale.  —  Jugé,  condamné  et  pendu  Franceseo  Caracciolo,  à  bord  de  la  frégate 
napolitaine  la  Minerve.  » 

Quel  étrange  égarement  raffermissait  donc  ainsi  ce  cœur  troublé?  A  travers 
quel  prisme  mensonger  Nelson  pouvait-il  envisager  celte  exécution  barbare  pour 
n'y  voir  qu'un  acte  régulier  de  justice  militaire?  Qui  l'avait  chargé  de  prendre  en 

(1)  «  Son  excellence  l'amiral  lord  Nelson  est  prévenu  que  la  sentence  de  Franceseo 
Caracciolo  a  été  exécutée  de  la  façon  qu'il  avait  ordonnée.  » 


528  i-A  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

mains  la  vengeance  de  la  cour  de  Naples  ?  Qui  l'avait  autorisé  à  soustraire  à  la 
clémence  royale  un  vieillard  qu'elle  eût  peut-être  sauvé  ?  Pourquoi  cette  initiative, 
pourquoi  cette  précipitation  funeste,  pourquoi  ce  meurire  inutile?  Les  massacres 
dont  Naples  fut  bientôt  le  théâtre  excitèrent  en  Europe  une  réprobation  générale; 
mais  cet  horrible  épisode  vint  jeter  un  éclat  plus  lugubre  encore  sur  la  part 
qu'avait  prise  Nelson  à  ces  malheureux  événements  :  Fox,  le  premier,  dénonça  au 
parlement  ces  excès  de  la  légitimité,  dont  la  honte,  par  un  manque  de  foi  sans 
exemple  peut-être  dans  les  fastes  de  la  guerre,  avait  rejailli  jusque  sur  le  pavillon 
britannique.  Nelson  sentit  où  portait  celle  attaque  et  voulut  se  justifier  ;  mais, 
mieux  inspirés,  ses  amis  supprimèrent  sa  protestation. 

«  Les  rebelles,  disait  l'amiral,  n'avaient  obtenu  qu'un  armistice,  et  tout  con- 
trat de  ce  genre  peut  être  rompu  au  gré  de  l'une  des  deux  parties  contractantes... 
Je  suppose  que  la  flotte  française  fût  arrivée  dans  la  baie  de  Naples,  les  Fran- 
çais et  les  rebelles  auraient-ils  un  instant  respecté  cette  trêve?  Non,  non,  eût  dit 
l'amiral  français  ;  je  ne  suis  point  venu  ici  pour  jouer  le  rôle  de  spectateur,  mais 
pour  agir.  L'amiral  anglais  en  a  dit  autant;  il  a  déclaré,  sur  son  honneur,  que 
l'arrivée  de  l'une  des  deux  flottes,  anglaise  ou  française,  était  un  événement  qui 
devait  détruire  toute  convention  préalable,  car  l'amiral  français  ni  l'amiral  anglais 
ne  pouvaient  venir  à  Naples  pour  y  rester  les  bras  croisés...  J'ai  donc  proposé  au  car- 
dinal de  faire  savoir  aux  Français  et  aux  rebelles,  en  son  nom  el  au  mien,  que  l'ar- 
mislice  se  trouvait  rompu  par  le  seul  fait  de  la  présence  de  la  flotte  britannique 
devant  Naples  ;...  que  les  Français  ne  seraient  point  considérés  comme  prisonniers 
de  guerre,  si,  dans  deux  heures,  ils  avaient  livré  le  château  Saint-Elme  aux  Iroupes 
de  sa  majesté,  mais  que,  pour  les  rebelles  et  les  traîtres,  aucune  puissance  hu- 
maine n'avait  le  droit  de  s'interposer  entre  eux  et  leur  gracieux  souverain,  et 
qu'ils  devaient  s'en  remettre  entièrement  à  sa  clémence,  car  aucune  autre  con- 
dition ne  leur  serait  accordée...  Le  cardinal  a  refusé  de  s'associera  celte  déclara- 
tion ;  je  l'ai  signée  seul  et  je  l'ai  envoyée  aux  rebelles.  Ce  n'est  qu'après  l'avoir 
reçue  qu'ils  sont  sortis  de  leurs  forts,  connue  il  convenait  à  des  rebelles,  et  comme 
le  feront,  j'espère,  tous  ceux  qui  trahiront  leur  roi  et  leur  pays,  pour  être  pendus 
ou  traités  selon  le  bon  plaisir  de  leur  souverain.  » 

Il  est  difficile  de  comprendre  comment  une  nature  droite  et  généreuse  put 
s'abaisser  à  d'aussi  misérables  sophismes,  comment  cet  homme,  dont  la  marine 
anglaise  admirait  la  mansuétude  el  la  loyauté,  qui  ne  vil  jamais  sans  pâlir  fustiger 
un  de  ses  matelots,  sut  trouver  le  triste  courage  de  violer  un  engagement  sacré  et 
de  commander  le  supplice  d'un  frère  d'armes  et  d'un  vieillard.  L'influence  de  lady 
Hamilton  a  dû  contribuer  sans  doute  à  ces  résolutions  funestes;  mais  il  faut  laisser 
aux  passions  politiques,  de  toutes  les  passions  les  plus  impitoyables,  la  part  de 
responsabilité  qu'elles  ont  le  droit  de  revendiquer  dans  ce  double  crime.  C'est  à 
elles  surtout  qu'appartient  ce  fatal  pouvoir  de  renverser  toute  notion  d'humanité 
et  de  justice,  de  mettre  le  mépris  des  droits  les  plus  sacrés  et  des  lois  les  plus 
saintes  au  rang  des  verlus  de  l'homme  d'élat.  Aux  yeux  de  lord  Spencer,  les  motifs 
qui  avaient  dicté  la  conduite  de  Nelson  parurent  aussi  purs  et  aussi  honnêtes  que 
le  succès  de  ses  mesures  avait  été  complet.  La  morale,  des  grands  gouvernements,  il 
faut  en  convenir,  a  fail  quelque  chemin  depuis  1799. 


LA    DERNIERE    GUERRE    MARITIME.  529 


IV. 


Dès  le  mois  d'avril  1799,  Troubridge,  plein  d'ardeur,  eût  voulu  que  Ferdi- 
nand IV  vînt  le  rejoindre  devant  Naples  ;  mais  Nelson  connaissait  mieux  le  souve- 
rain des  Deux-Siciles.  «  Où  prenez-vous  donc  de  pareilles  idées?  écrivait-il  alors 
au  capitaine  du  Culloden.  Dévoué  comme  il  l'est  à  la  cause  royale,  le  peuple  n'au- 
rait qu'à  courir  aux  armes.  Le  roi,  s'il  était  sur  les  lieux,  devrait  nécessairement 
se  mettre  à  la  tête  de  ses  sujets,  et,  pour  cela,  je  vous  réponds  qu'i7  n'y  consentira 
jamais.  »  Ainsi,  quand  il  eût  fallu  combattre  et  reconquérir  son  royaume,  Ferdi- 
nand IV  s'était  tenu  éloigné  de  sa  capitale.  Il  allait  y  rentrer  pour  y  donner  le 
signal  de  nouveaux  crimes  et  de  nouveaux  désordres.  Le  5  juillet,  laissant  la  reine 
à  Palerme,  il  arriva  à  Naples  sur  une  frégate  napolitaine  qu'escortait  la  frégate 
anglaise  le  Seahorse.  Tout  ce  que  put  obtenir  de  lui  le  capitaine  Foote  (et  il 
l'obtint  comme  une  faveur  personnelle  accordée  à  ses  services),  ce  fut  la  conhr- 
malion  de  la  capitulation  de  Castellamare.  Celle  qui  avait  été  conclue  avec  les 
garnisons  du  Cbâteau-Neuf  et  du  fort  de  l'OEuf  fut  méconnue  par  le  roi  de  Naples, 
comme  elle  l'avait  été  par  l'amiral  anglais,  et  une  ordonnance  royale,  envelop- 
pant dans  une  proscription  générale  plus  de  40,000  citoyens,  déclara  passible 
de  la  peine  capitale  quiconque  avait  porté  les  armes  contre  le  peuple  ou  le  car- 
dinal, avait  accepté  quelques  fonctions  de  la  république,  pris  part  à  l'érection  de 
l'arbre  de  la  liberté  ou  assisté  à  ia  destruction  des  emblèmes  du  pouvoir  légitime. 
Excitée  par  cette  proclamation,  la  vile  populace  obéit  à  sa  férocité  instinctive. 
Les  lazzaroni  furent  une  seconde  fois  les  maîtres  dans  Naples.  Ils  pénétraient 
dans  les  maisons  sous  prétexte  d'y  chercher  des  jacobins,  mais  en  réalité  pour  s'y 
livrer  au  pillage,  traînaient  dans  les  rues  les  malheureux  qui  leur  étaient  suspects, 
les  conduisaient  eux-mêmes  dans  les  prisons  trop  étroites  déjà,  dressaient  des 
bûchers  sur  les  places  publiques,  et,  après  y  avoir  précipité  des  hommes  encore 
vivants,  se  disputaient  quelques  lambeaux  de  leur  chair  à  demi  brûlée.  Et  cepen- 
dant le  roi  tenait  sa  cour  à  bord  du  Foudroyant,  y  recevait  les  grossiers  hom- 
mages de  ses  fidèles  sujets,  et  Nelson  écrivait  à  lord  Keith  :  «  On  ne  peut,  sans 
se  sentir  ému,  être  témoin  de  la  joie  que  fait  éclater  le  peuple  de  Naples;  il  faut 
entendre  les  cris  d'enthousiasme  dont  tous  ces  hommes  saluent  leur  père,  car  le 
roi,  pour  eux,  n'a  plus  d'autre  nom.  A  peu  d'exceptions  près,  la  conduite  des 
nobles  a  été  infâme  ;  mais  le  roi  en  est  instruit,  et  je  me  réjouis  de  le  voir  si  bien 
disposé  à  rendre  à  chacun  la  justice  qui  lui  est  due...  Dieu  merci,  tout  va  bien.  Ce 
pays-ci  sera  plus  heureux  que  jamais.  C'est  le  vœu  le  plus  cher  de  leurs  majestés.» 
Que  conclure  de  pareilles  paroles?  que  penser  de  celui  qui  les  profère?  Faut-il 
s'indigner  de  son  hypocrisie,  ou  le  plaindre  de  son  aveuglement? 

Secondés  par  un  détachement  considérable  pris  à  bord  des  vaisseaux  anglais, 
les  alliés,  pendant  que  ces  horreurs  se  passaient  à  Naples,  remportaient  de  nou- 
veaux avantages.  Après  avoir  fait  capituler  le  fort  Sainl-Elme  et  repris  les  otages, 
dernière  garantie  des  malheureux  patriotes,  ils  avaient  mis  le  siège  devant  Capoue 
et  Gaëte  ;  mais,  en  ce  moment,  lord  Keilh  quittait  la  Méditerranée  à  la  suite  de 
l'amiral  Bruis,  et  appelait  à  la  défense  de  Minorque,  laissée  à  la  merci  de  quelques 
vaisseaux  espagnols  mouillés  à  Carthagène,  l'escadre  que  Nelson  avait  mise  au 
tome  iv.  30 


Ôùi)  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

service  du  roi  des  Deux-Siciles.  Malgré  les  ordres  réitérés  de  lord  Keith,  Nelson  ne 
voulut  point  abandonner  les  côtes  d'Italie  avant  d'avoir  rangé  sous  l'obéissance 
du  souverain  qui  venait  de  le  créer  duc  de  Bronte  la  totalité  de  son  royaume. 
Quoique  Minorque  n'eût  point  été  attaquée,  l'obstination  de  Nelson  à  résister  aux 
injonctions  de  l'amiral  Keith  fut  vivement  blâmée  par  l'amirauté.  Personne  n'igno- 
rait d'ailleurs,  en  Angleterre,  à  quel  point  l'illustre  amiral  était  subjugué  par 
la  cour  de  Naples.  Les  journaux  en  murmuraient,  et  ses  amis  en  concevaient  de 
justes  alarmes. 

Dès  que  Gaële  et  Capoue  eurent  capitulé,  Nelson,  inquiet  des  conséquences  de 
sa  résolution,  s'empressa  d'expédier  la  plus  grande  partie  de  ses  forces  à  Mahon 
et  revint  à  Païenne  avec  le  roi  de  Naples.  Déjà  les  généraux  Schipani  et  Spanô, 
pris  les  armes  à  la  main,  avaient  été  immolés  au  stérile  besoin  de  vengeance  qui 
présidait  à  celte  fatale  restauration.  Le  général  Massa,  qui  avait  rédigé  la  capi- 
tulation, Êléonore  Pimentel,  cette  femme  héroïque,  ce  grand  rebelle,  comme  l'ap- 
pelait Nelson,  les  avaient  suivis  au  gibet.  Ettore  Caraffa,  Gabriel  Manthonè, 
Dominique  Cirillo,  dont  la  reine  elle  même  implora  vainement  la  grâce  à  genoux, 
la  marquise  de  San-Felice,  que  l'intercession  de  la  princesse  Marie-Clémentine, 
mariée  à  l'héritier  du  trône,  ne  put  parvenir  à  sauver,  tant  d'autres  victimes  non 
moins  illustres  et  non  moins  regrettables  ne  marchèrent  au  supplice  qu'après  le 
départ  du  roi.  Les  agents  que  Ferdinand  IV  avait  investis  de  son  autorité  ne 
vengèrent  que  trop  bien  alors  ses  droits  un  instant  méconnus.  En  quelque!  mois, 
leur  zèle  mercenaire  eut  fait  couler  plus  de  sang  et  de  larmes  que  n'en  avait 
coûté  la  guerre  civile.  Sourd  à  toute  prière,  Ferdinand  confirmait  ces  horribles 
sentences.  «  Le  roi  est  dans  le  fond  un  excellent  liomme,  écrivait  Nelson;  mais  il 
est  difficile  de  le  faire  changer  d'opinion.  Pour  quelque  cause  que  je  ne  com- 
prends pas,  l'acte  d'amnistie,  signé  depuis  près  de  trois  mois,  n'a  pas  encore  été 

promulgué On  ne  peut  cependant  couper  la  tête,  à  tontun  royaume,  quand  bien 

même  ce  royaume  ne  serait  composé  que  de  coquins.  »  Ces  violences  judiciaires 
prirent  de  telles  proportions,  que  le  capitaine  Troubridge,  ce  ùéros  bourru  que 
Nelson  avait  laissé  à  Naples  avec  le  Culloden,  et  qui  n'avait  pas,  comme  il  le 
disait  lui-même,  le  cœur  plus  tendre  qu'un  autre,  s'émut  enfin  de  ces  atrocités  et 
commença  à  craindre  qu'on  ne  poussât  trop  loin  la  réaction.  «  Aujourd'hui,  écri- 
vait-il à  Nelson  le  20  août  1799,  onze  des  principaux  jacobins,  princes,  ducs, 
représentants  du  peuple,  ont  été  exécutés.  Des  femmes  ont  partagé  leur  sort. 
J'espère  sincèrement  qu'ils  en  finiront  bientôt  sur  une  grande  échelle,  et  qu'ils 
proclameront  alors  une  amnistie  générale,  car  la  mort  n'est  rien  auprès  de  leurs 
prisons.  » 

Malgré  les  pleins  pouvoirs  qu'elle  avait  reçus  de  Ferdinand  IV,  la  commission 
de  gouvernement  établie  à  Naples  sous  le  nom  déjante  royale  n'él;il  point  entière- 
ment satisfaite  encore.  Elle  réclamait  avec  instance  le  rappel  du  cardinal  Ruffo, 
qui  n'était,  disait-elle  au  capitaine  Troubridge,  qu'un  véritable  embarras  et  nui- 
sait par  sa  présence  à  l'entier  rétablissement  de  l'ordre.  Le  roi  n'avait  guère  le 
temps  de  songer  à  ces  réclamations:  il  s'occupait  alors  delà  fête  de  sainte  Rosalie, 
et  la  junte  dut  écarter,  comme  elle  l'entendrait,  les  obstacles  que  lui  suscitait  le 
cardinal.  Il  est  probable  qu'elle  y  réussit  complètement,  car,  un  mois  après  le 
départ  du  roi,  Troubridge  écrivait  à  lord  Nelson  que  plus  de  quarante  mille 
familles  gémissaient  sur  le  sort  de  quelques  parents  emprisonnés,  ce  II  est  temps, 
lui  disait-il,  de  proclamer  une  amnistie  :  non  pas  que  je  sois  d'avis  qu'on  ait  fait 


LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME.  •'),">  1 

encore  assez  d'exemples;  mais  la  loi  est  si  lente,  que  les  innocents  comme  les 
coupables  tremblent  d'être  jetés  dans  les  cachots  et  de  voir  le  glaive  si  longtemps 
suspendu  sur  leurs  têtes.  Les  biens  des  jacobins  se  vendent  ici  à  vil  prix,  et  les 
gens  du  roi  sont  ceux  qui  les  achètent.  Aussi  saisissent-ils  tous  les  prétextes  pour 
emprisonner  un  homme,  afin  de  le  voler,  b 

Troubridge  était  l'intime  ami  de  Nelson,  comme  il  l'avait  été  de  lord  Jervis. 
C'était  un  homme  rude,  mais  loyal  et  justement  estimé  dans  la  marine  anglaise. 
Nelson  lui  avait  accordé  toute  sa  confiance  et  lui  permettait  d'user  à  son  égard 
d'une  franchise  qu'il  n'eût  peut-être  point  tolérée  chez  un  autre.  A  peine  les 
Français  eurent-ils  évacué  les  derniers  points  qu'ils  occupaient  en  Italie, 
Rome  et  Civïlà-Vecchia,  que  Troubridge  fut  envoyé  à  Malte  pour  en  poursuivre 
le  siège.  Il  eût  voulu  y  entraîner  Nelson  et  l'enlever  ainsi  aux  séductions  de  la 
cour. 

«  Pardonnez-moi,  milord  (lui  écrivait-il),  pardonnez-moi  ;  mais  c'est  ma  sin- 
cère estime  pour  vous  qui  m'encourage  à  aborder  ce  sujet.  Je  sais  que  vous 
n'éprouvez  aucun  plaisir  à  passer  la  nuit  entière  à  jouer  aux  cartes.  Pourquoi 
donc  sacrifier  votre  santé,  vos  goûts,  votre  bien-être,  votre  argent,  tout  enfin, 
dans  celte  misérable  cour?  J'espère  que  la  guerre  se  terminera  bientôt,  et  que  la 
paix,  en  nous  arrachant  à  ce  repaire  d'infamies,  nous  rendra  les  sourires  des 
femmes  de  notre  pays...  Vous  ignorez,  milord,  la  moitié  de  ce  qui  se  passe;  vous 
ignorez  ce  qu'on  en  dit.  Ah  !  si  vous  saviez  ce  que  souffrent  pour  vous  vos  amis, 
je  suis  sûr  que  vous  rompriez  avec  toutes  ces  fêtes  nocturnes.  On  ne  parle  par- 
tout que  des  désordres  de  Palerme.  Je  vous  en  supplie,  quittez  ce  pays  !  Je  vou- 
drais que  ma  plume  pût  exprimer  ce  que  j'éprouve.  Vous  n'hésiteriez  pas  a  céder 
à  mes  instances.  Ce  n'est  que  ma  sincère  estime  pour  votre  caractère,  je  vous 
le  répète,  milord,  qui  nie  donne  la  force  de  m'exposer  ainsi  à  votre  déplaisir  ; 
mais,  en  vérité,  l'intérêt  de  mon  pays  m'y  oblige...  Je  maudis  le  jour  où  nous 
sommes  entrés  au  service  de  ce  gouvernement  napolitain  !  Nous  avons  une  répu- 
tation à  perdre,  milord;  ces  gens-ci  n'en  ont  point.  Notre  pays  est  juste  sans 
doute,  mais  il  est  sévère,  et  je  prévois  d'ici  que  nous  perdrons  bientôt  le  peu  que 
nous  avons  gagné  dans  son  estime.  » 

On  commençait,  en  effet,  à  se  plaindre  hautement  en  Angleterre  de  la  conduite 
scandaleuse  de  l'amiral  Nelson.  «  On  dit.  lui  écrivait  le  vice-amiral  Goodall,  un 
de  ses  plus  anciens  amis,  on  dit,  mon  cher  lord,  que  vous  êtes  Renaud  dans  tes 
bras  d'Armide,  et  qu'il  faudrait  la  fermeté  d'Ubald  et  de  son  compagnon  pour  vous 
arracher  aux  charmes  de  l'enchanteresse.  »  Ces  bruits  malveillants  finirent  par 
prendre  une  telle  consistance,  que  lady  Hamilton  elle-même  crut  devoir  y  répon- 
dre. Ce  fut  à  son' ancien  amant,  \'honorablc  Charles  Grevilie,  neveu  de  sir  Wil- 
liam Hamilton,  qu'elle  adressa  ses  plaintes  hypocrites. 

«  Nous  sommes  plus  unis  et  plus  heureux  que  jamais  (lui  écrivait-elle  le 
25  février  1800),  n'en  déplaise  à  ces  infâmes  journaux  jacobins,  si  jaloux  de  la 

gloire  de  lord  Nelson,  de  celle  de  sir  William  et  de  la  mienne Lord  Nelson 

est.  dans  toute  l'acception  du  mot,  un  grand  homme  et  un  homme  vertueux; 
mais  c'est  là  le  prix  que  nous  devions  attendre  de  nos  peines  et  de  nos  sacrifices. 
Parce  que  nous  avons  perdu  notre  santé  au  service  de  la  bonne  cause,  il  faut 


S32  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

maintenant  que  noire  réputation  soit  poignardée  dans  l'ombre.  On  a  commencé 
par  dire  que  sir  William  et  lord  Nelson  s'étaient  battus  :  ils  vivent  ensemble 
comme  deux  frères  ;  que  nous  avions  joué  et  perdu  :  lord  Nelson  ne  joue  jamais, 
je  puis  vous  en  donner  ma  parole  d'honneur.  Soyez  donc  assez  bon,  je  vous  prie, 
pour  démentir  ces  viles  calomnies.  Sir  William  et  lord  Nelson  en  rient;  mais, 
moi,  je  suis  grondée  par  la  reine  et  par  eux  tous,  pour  m'en  être  laissé  affliger 
pendant  un  jour.  » 

L'amiral  Keith  cependant,  de  retour  dans  la  Méditerranée,  était  venu  établir 
lui-même  sa  croisière  devant  Malte,  et  Nelson  avait  été  contraint  de  le  suivre.  Sa 
bonne  fortune  voulut  qu'il  atteignît  près  du  cap  Passaro,  pendant  que  lord  Keith 
gardait  l'entrée  du  port  de  Malte,  le  Généreux,  vaisseau  de  74,  échappé  jadis  au 
désastre  d'Aboukir  (1).  Assailli  par  2  vaisseaux  et  1  frégate,  le  Généreux  fut 
obligé  de  se  rendre,  et  le  brave  contre-amiral  Perrée,  dont  il  portail  le  pavillon, 
perdit  la  vie  dans  ce  combat.  Un  éclat  de  bois  l'avait  déjà  blessé  à  l'œil  gauche; 
mais  il  refusait  de  quitter  son  poste.  «  Ce  n'est  rien,  mes  amis,  disait-il  aux  ma- 
telots qui  l'entouraient;  ce  n'est  rien,  continuons  notre  besogne.  »  Le  visage 
couvert  de  sang,  il  commandait  encore  lui-même  la  manœuvre,  quand  un  boulet 
lui  enleva  la  jambe  droite.  Il  tomba  sans  connaissance  sur  le  pont,  et  mourut  au 
bout  de  quelques  minutes. 

Nelson  conduisit  le  Généreux  à  l'amiral  Keith,  et  cet  amiral,  rappelé  devant 
Gênes  par  des  circonstances  plus  pressantes,  lui  laissa  le  soin  de  bloquer  le  port 
de  Malte,  dont  l'investissement  se  trouvait  complet  depuis  que  le  brigadier-géné- 
ral Graham  y  avait  conduit  une  partie  des  troupes  anglaises  qui  tenaient  garnison 
à  Messine.  Retenu  loin  de  la  cour,  Nelson  ne  cessait  de  se  plaindre  de  sa  santé  et 
d'insister  auprès  de  lord  Keith  pour  qu'il  l'autorisai  à  rentrer  à  Palerme.  En 
vain  ce  dernier  lui  représentait-il  la  nécessité  de  ne  point  disséminer  ainsi  ses 
forces,  en  vain  lui  défendait-il  d'aller  se  ravitailler  ailleurs  qu'à  Syracuse,  en  vain 
Troubridge  lui  répétait-il  :  «  Malte  ne  peut  tarder  à  se  rendre,  les  seuls  navires 
qui  restent  encore  de  la  flotte  d'Aboukir  sont  mouillés  dans  ce  port;  écoutez  les 
instances  d'un  ami  sincère,  ne  retournez  point  en  Sicile  maintenant.  Il  peut  être 
désagréable  pour  vous  de  rester  sous  voiles  :  eh  bien!  laissez  là  le  Foudroyant; 
arborez  votre  pavillon  à  bord  du  Culloden,  qui  peut  demeurer  au  mouillage,  et 
chargez-vous  de  diriger  les  opérations  du  siège  de  concert  avec  le  général.  » 
Nelson  n'y  put  tenir  :  comme  Antoine,  il  eût  en  ce  moment  sacrifié  un  monde  à 
son  amour,  et  ne  l'eût  point  regretté.  Au  mois  de  mars  1800,  il  retourna  à 
Palerme  malgré  la  désapprobation  de  lord  Keith,  et,  pendant  son  absence,  le 

(1)  Le  Généreux,  sous  les  ordres  du  capitaine  Lejoille,  avait  forcé  le  blocus  de  Corfou 
et  s'était  rendu  à  Ancône  pour  y  demander  des  secours.  Accompagné  de  neuf  transports 
qui  portaient  environ  L000  hommes  de  troupes  et  des  vivres,  le  capilaine  Lejoille  partit 
d'Ancône  dans  les  derniers  jours  du  mois  de  lévrier  1799,  et  vint  se  présenter  à  l'entrée 
du  port  de  Brindes.  Cette  ville  était  alors  au  pouvoir  des  insurgés,  que  commandait  le 
Corse  Boccheciampe.  Le  Généreux  s'étanl  échoué,  par  la  faute  de  son  pilote,  sous  les  bat- 
teries de  la  citadelle,  ces  balleries  ouvrirent  leur  l'eu  sur  le  vaisseau,  et  le  premier  boulet 
tua  le  capilaine  Lejoille  et  blessa  le  général  Clément,  qui  commandait  les  troupes.  Apres 
une  canonnade  assez  prolongée,  un  détachement  de  soldats  fut  jeté  à  terre  et  enleva  la 
citadelle.  Boccheciampe  fut  tué  dans  cet  assaut.  Le  Généreux  rentra  à  Ancône  et  de  là 
à  Toulon,  où  il  reçut  le  pavillon  du  contre-amiral  Perrée. 


LA  DERNIÈRE  GDERRE  MARITIME.  533 

Guillaume- Tell,  en  voulant  échapper  à  la  croisière  anglaise,  fut  capturé,  après 
une  héroïque  défense,  par  2  vaisseaux  et  1  frégate.  Nelson  essaya  de  se  consoler 
d'avoir  manqué  cette  occasion  de  compléter  son  triomphe.  «  Je  remercie  Dieu, 
écrivit-il  à  lord  Keith,  de  n'.ivoir  point  assisté  à  ce  glorieux  engagement,  car 
ce  n'est  pas  moi  qui  voudrais  ravir  la  moindre  feuille  des  lauriers  de  ces  braves 
gens.  » 

Malgré  la  répugnance  qu'éprouvait  Nelson  à  quitter  Palerme,  il  lui  fallut  cepen- 
dant reparaître  devant  Malte.  Il  y  revint,  amenant  avec  lui  sir  William  et  lady 
Hamilton,  et  quitta  encore  une  fois  celte  croisière  pour  les  reconduire  en  Sicile. 
EnGn  sir  William  fut  rappelé  en  Angleterre;  Nelson  obtint  d'y  rentrer  avec  lui, 
pour  entendre  ces  sévères  paroles  du  premier  lord  de  l'amirauté,  le  comte  Spen- 
cer :  «  J'aurais  voulu,  milord,  que  votre  santé  vous  permît  de  rester  dans  la  Médi- 
terranée; mais,  je  crois,  et  c'est  l'opinion  de  tous  vos  amis,  que  vous  la  rétablirez 
*  plus  sûrement  en  Angleterre  qu'en  demeurant  inactif  dans  une  cour  étrangère, 
quelque  agréables  qui  puissent  être  pour  vous  les  hommages  et  la  reconnais- 
sance qu'on  y  accorde  à  vos  services.  » 

Le  10  juin  1800,  Nelson  partit  de  Palerme  sur  le  Foudroyant.  La  reine  de 
Naples,  qui  devait  se  rendre  à  Vienne,  sir  William  et  lady  Hamilton  furent  reçus  à 
bord  de  ce  vaisseau.  Nelson  débarqua  avec  eux  à  Livourne.  Us  traversèrent  l'Italie, 
au  risque  de  rencontrer  quelque  détachement  de  l'armée  française,  déjà  victo- 
rieuse à  Marengo,  prirent  passage  à  Ancône  sur  une  frégate  russe  qui  les  conduisit 
à  Trieste,  et  de  là  gagnèrent  la  capitale  de  l'Autriche.  La  reine  s'y  arrêta  ;  mais 
Nelson,  sir  William  et  lady  Hamilton  continuèrent  leur  voyage,  et  vinrent  s'em- 
barquer à  Hambourg.  Le  6  novembre,  le  vainqueur  du  Nil  arrivait  à  Yarmouth.  Il 
y  fut  accueilli  par  ces  hommages  spontanés  que  sait  improviser  l'enthousiasme 
populaire,  hommages  plus  flatteurs  pour  lui  que  n'auraient  pu  l'être  tous  les  hon- 
neurs officiels.  De  Yarmouth  à  Londres,  son  voyage  ne  fut  qu'un  long  triomphe. 
La  multitude  saluait  de  ses  acclamations,  sans  réserve  et  sans  arrière-pensée,  le 
héros  mutilé  qui,  depuis  huit  années,  u'avait  jamais  cessé  de  combattre  au  pre- 
mier rang,  le  chef  aventureux  dont  le  succès  avait  absous  l'audace.  L'instinct  plus 
délicat  des  autres  classes  de  la  société,  bien  qu'elles  s'associassent  à  ces  justes 
transports,  réprouvait  déjà  les  erreurs  du  soldat  heureux  et  les  soandales  de  sa 
vie  privée.  Sir  William  et  lady  Hamilton  n'avaient  point  quitté  lord  Nelson  depuis 
son  départ  de  Palerme.  Ils  le  suivirent  à  Londres.  Lady  Nelson  et  le  vénérable 
père  de  l'amiral  virent  ce  couple  odieux  venir  s'établir  sous  le  toit  même  où  ils 
s'étaient  réunis  pour  fêler  le  retour  d'un  époux  et  d'un  fils  ;  trois  mois  s'étaient  à 
peine  écoulés  depuis  ce  retour  si  impatiemment  attendu,  que  Nelson,  égaré  par 
son  fol  amour,  rejetait  loin  de  lui  une  femme  qu'il  avait  tendrement  aimée,  et  à 
laquelle  (triste  aveu  du  honteux  entraînement  auquel  il  obéissait)  il  adressa  ce 
loyal  et  cruel  adieu  :  «  Je  prends  le  ciel  à  témoin  qu'il  n'y  a  rien  en  vous,  ni  dans 
votre  conduite,  que  je  pusse  reprendre  ou  que  je  voulusse  changer!  »  C'est  alors 
que  Nelson  et  Collingwood  se  renconlrèrentà  Plymoulh.  Promu  au  grade  de  vice- 
amiral  de  l'escadre  bleue  le  1er  janvier  1801,  Nelson  venait  d'arborer  son  pa- 
villon à  bord  du  San-Josef.  Le  pavillon  du  contre-omiral  Collingwood  floltail  à 
bord  du  Barfleur.  Depuis  le  jour  où  ils  avaient  combattu  ensemble  sous  le  cap 
Saint-Vincent  et  partagé  avec  le  capitaine  Troubridge  l'bonneur  de  cette  journée, 
les  deux  amis  avaient  cessé  de  marcher  du  même  pas  à  la  gloire  et  à  la  fortune. 
Le  zèle  ambitieux  de  Nelson  avait  été  mieux  servi  par  les  circonstances  que  le 


554  LA  DERNIÈRE  GUERRE  MARITIME. 

dévouement  calme  et  résigné  de  Collingwood.  Pair  d'Angleterre,  le'premier  avait 
un  nom  européen;  la  place  du  second  n'était  pas  encore  marquée  dans  l'his- 
toire. De  ces  deux  hommes,  cependant,  celui  qu'on  enviait  était  celui  qu'il 
eût  fallu  plaindre.  Il  avait  la  grandeur  et  la  célébrité;  il  avait  perdu  la  paix  de 
l'âme. 

E.  Jurien  de  La  Gravière. 


DES 


MINES  D'ARGENT  ET  D'OR 


DU  NOUVEAU-MONDE. 


Real  del  Monte,  février  18... 

I.   —  MEXIQUE.  —  APERÇU   GÉNÉRAL   DE   LA   RICHESSE   DES   MINES. 

Je  date  ces  notes  de  la  ville  où  j'ai  commencé  à  les  recueillir,  que  j'appelle 
Real  (2)  del  Monte,  qioique,  de  par  la  loi,  elle  se  nomme  aujourd'hui  Minerai 
del  Monte  (3);  mais  le  nom  primitif  est  le  seul  dont  on  se  serve. 

(1)  Je  tiens  à  dire  que  dans  cet  es;ai  j'ai  rais  à  profit,  avec  mes  notes  personnelles,  non- 
seulement  les  recherches  approfondies  de  M.  de  Huraboldt,  dont  le  résultat  est  consigné 
dans  l'Essai  politique  sur  la  Nouvelle-Espagne,  dans  VAsie  centrale  et  VHisloire  de  la 
Géographie  du  nouvau  continent,  mais  aussi  les  études  très-remarquables  sous  le  rapport 
de  la  métallurgie  comme  sous  celui  de  l'économie  politique,  qui  composent  l'ouvrage  de 
M.  Saini-Clair  Duporl  sur  la  Produrtion  de*  Métaux  précieux  au  Mexique.  Le  volume  de 
M.  Duport  est  aujourd'hui  le  document  le  plus  curieux  qui  existe  sur  Pexploiiaiion  et 
l'avenir  dos  mines  mexicaines.  L'un  des  plus  honorables  résidenis  français  dans  ce  p<iys, 
M.  Duport,  s'était  activement  mêlé  à  l'exploitation  des  mines  du  Mexique,  et  il  en  a  acquis 
une  connaissance  que  personne  n'a  égalée. 

(2)  Real  (royal)  était  le  mot  usité  pour  indiquer  un  centre  d'exploitation. 

(2)  Au  'lexique,  selon  l'usage  adopté  en  France  pendant  la  révolution,  on  a  cru  effacer 
des  esp  is  les  souvenirs  de  !a  royauté  en  changeant  les  noms  des  villes  ou  des  objets  qui 
en  rappelaient  le  nom.  Puente  del  Rey,  par  exemple,  à  la  séparation  de  l.t  région  chaude 
(Tierra  Calienle)  et  de  la  région  tempérée  {Tierra  Templada),  sur  la  route  de  la  Vera- 


536  mines  d'argent  et  d'or 

Real  del  Monte  est  une  des  mines  d'argent  les  plus  célèbres  du  Nouveau-Monde. 
A  certaines  années,  il  en  est  sorti  des  niasses  d'argent  comparables  à  ce  qu'ont 
fourni  le  Potosi  ou  la  Valenciana  ou  Pasco ,  quoique  la  compagnie  anglaise  qui 
l'exploite  en  ce  moment  rende  de  sa  richesse  présente  un  médiocre  témoignage. 
Elle  est  devenue  fameuse  par  la  générosité  du  propriétaire,  le  comte  de  Régla, 
qui  fit  présent  au  roi  Charles  III  de  deux  vaisseaux  de  guerre,  dont  un  de  112  ca- 
nons, et  y  joignit  un  prêt  (ce  mot  même  fut  en  cette  circonstance  une  politesse 
castillane)  de  plus  de  5  millions.  L'établissement  métallurgique  de  Rogla,  à  20  ki- 
lomètres d'ici,  où  se  traite  le  minerai  extrait  de  Real  del  Monte,  a  été  bâti  par  le 
même  propriétaire  avec  une  magnificence  royale,  digne  du  site  où  il  est  placé.  Un 
joli  ruisseau  s'y  fait  jour  à  travers  une  coulée  de  basalte  dont  les  prismes  régu- 
liers se  dressent  à  droite  et  à  gauche  eu  faisceaux.  Il  s'épanche  en  cascade  depuis 
cette  colonnade  jusqu'en  un  bassin  spacieux  sur  l'emplacement  duquel  l'usine 
métallurgique  se  déploie.  Le  comte  de  Régla  n'épargna  rien  pour  rendre  l'usine 
vaste  et  belle  :  vaste,  c'était  son  intérêt;  belle,  c'était  son  goût.  Une  charmante 
église  y  domine,  de  sa  tour  blanche  et  de  son  dôme  éblouissant,  la  grande  aire 
dallée  (patio)  où  se  passe  V amalgamation  (1),  et  la  triple  file  des  auges  en  pierre 
dure  (arrastras)  dans  lesquelles  le  minerai,  préalablement  brisé  en  grains  sous 
les  pilons  d'un  bocard ,  est  réduit  en  poudre  impalpable  par  la  rotation  d'un 
bloc  de  porphyre  ou  de  basalte. 

Real  del  Monte  est  plus  élevé  que  Mexico  de  cinq  cents  mètres  (2).  Pour  s'y 
rendre  de  Mexico,  on  passe  sous  les  murs  du  couvent  de  Guadalupe,  situé  à  une 
lieue  de  la  capitale,  que  la  piété  des  fidèles  a  comblé  de  dons  splendides.  Il  com- 
munique avec  Mexico  par  une  chaussée  en  ligne  droite,  sur  laquelle  s'élèvent 
d'espace  en  espace  des  arcs  monumentaux.  Il  est  sous  l'invocation  de  la  Vierge, 
et  Nuestra  Sehora  de  Guadalupe  était  regardée  pendant  les  guerres  de  l'indépen- 
dance comme  la  protectrice  des  Mexicains  contre  les  Espagnols.  Après  avoir  salué 
les  dômes  émaillés  du  couvent,  qui  resplendissent  au  soleil,  et  donné  un  souvenir 
aux  légendes  qui  s'y  rattachent,  on  côtoie  le  lac  de  Tezcuco,  la  plus  vaste  des 
cinq  nappes  d'eau  qui  occupent,  disposées  en  étages,  le  fond  de  la  vallée  (3).  En 
cette  saison  plus  encore  qu'à  toute  autre,  desséchés  et  imprégnés  de  substances 
salines  qui  s'effleurissent,  les  bords  du  lac,  si  fertiles,  si  riants,  si  vivants  autre- 
fois, ressemblent  à  une  terre  désolée.  Du  côté  où  je  les  ai  suivis,  il  n'y  a  plus  un 
arbre  qui  les  ombrage.  Ennemis  de  la  végétation,  les  Espagnols  ont  tout  coupé 
sans  rien  renouveler  et  dans  la  vallée  et  dans  les  montagnes  qui  lui  servent  de 
ceinture.  La  surface  des  cinq  lacs  est  solitaire,  silencieuse,  inanimée  ;  pas  un  ba- 

Cruz  à  Mexico,  a  pris  nom  Puente  Nacional.  Les  républicains  des  États-Unis  ont  procédé 
autrement.  Ils  ont  conservé  ici  le  collège  de  Guillaume  et  Marie  (du  nom  de  Guillaume 
d'Orange,  qui  remplaça  Jacques  H,  et  de  la  reine  sa  femme),  là  le  comté  du  prince 
Edouard,  celui  du  prince  George,  de  la  Reine  et  du  Roi,  ou  de  Frédéric,  ailleurs  la  rue 
du  Roi  et  celle  de  la  Reine,  et  la  Géorgie  ne  crut  pas  devoir  changer  de  nom  lorsqu'elle 
s'insurgea  contre  le  roi  George,  de  même  que  les  autres  provinces  d'Amérique,  pour  de- 
venir indépendante. 

(1)  On  sait  que  le  nom  d'amalgame  désigne  les  combinaisons  du  mercure  avec  les  autres 
métaux.  L'amalgamation  indique  ici  l'opération  qui  sera  décrite  tout  à  l'heure,  par  laquelle 
l'argent  contenu  dans  le  minerai  est  absorbé  par  le  mercure. 

(2)  Mexico  est  à  2,277  mètres  au-dessus  de  la  mer.  et  Real  del  Monte  à  2,781  mètres. 

(3)  La  superficie  des  lacs  est  du  dixième  do  celle  de  la  vallée  tout  entière. 


DU    NOUVEAU-MONDE.  537 

teau  à  vapeur  ne  s'y  promène ,  battant  l'eau  de  ses  ailes  bruyantes  ,  et  projetant 
derrière  lui  une  longue  traînée  de  fumée  qui  indique  au  loin  la  présence  d'hommes 
actifs  et  remuants.  Je  n'y  ai  pas  vu  même  une  seule  de  ces  pirogues  qui  la  sillon- 
naient par  milliers  du  temps  de  Montezuma,  et  que  Cortez  combattit  avec  une  flotte 
de  grands  brigantins  qu'il  eut  à  construire;  à  plus  forte  raison,  nulle  trace  des 
chiuampas  ou  jardins  flottants  où  l'on  cultivait  des  fleurs  et  des  fruits ,  et  qui 
émerveillèrent  les  conquérants  espagnols. 

Le  lac  de  Tezcuco  a  cessé  même  de  baigner  la  capitale,  dont  les  eaux  autrefois 
traversaient  les  rues,  depuis  que  le  niveau  général  des  lacs  a  été  abaissé  dans  la 
vallée  par  l'effet  de  travaux  de  dessèchement,  malheureusement  séparés  de  l'idée 
d'irrigation  que  les  Espagnols  cependant  auraient  dû  avoir  présente,  tant  à  cause 
des  canaux  de  distribution  exécutés  par  les  Maures  dans  la  Péninsule,  qui  en  jouit 
encore,  que  parce  qu'ils  avaient  sous  les  yeux  les  vestiges  des  magnifiques  ar- 
rosages des  souverains  aztèques.  Sur  ses  bords  devenus  incultes,  on  se  croirait  en 
un  désert,  si  l'on  n'apercevait  à  l'extrémité  de  l'horizon,  de  l'autre  côté  du  lac, 
des  haciendas  (fermes)  qui  semblent  belles,  et  qu'entourent  quelques  arbres  échap- 
pés à  la  destruction.  On  admire  ensuite  la  chaussée  gigantesque  construite  par 
les  Espagnols  pour  contenir  le  lac  de  San-Cristobal  et  l'empêcher  de  se  jeter  dans 
celui  de  Tezcuco,  ce  qui  exposerait  la  capitale  à  une  inondation.  On  traverse  un 
petit  nombre  de  villages,  assemblages  assez  réguliers  de  huttes  en  briques  cuites 
au  soleil,  comme  ceux  de  l'Egypte,  peuplés  d'Indiens  paisibles  mêlés  de  métis, 
avec  quelques  blancs  qui  seraient  moins  respectueux  pour  l'étranger,  si  celui-ci 
ne  leur  laissait  voir  les  longs  pistolets  dont  il  doit  ne  se  séparer  jamais.  Le 
second  jour,  on  est  hors  de  la  vallée ,  au  milieu  des  montagnes.  On  traverse  la 
petite  ville  de  Pachuca,  centre  d'un  district  de  mines  dont  Real  del  Monte  fait 
partie,  et  célèbre  dans  l'histoire  de  la  métallurgie  mexicaine. 

Les  mines  d'or  et  d'argent  ont  constamment  exercé  un  puissant  attrait  sur  les 
peuples  qui  se  laissent  volontiers  aller  à  leur  imagination.  Les  hommes  de  ce 
tempérament  sont  enclins  à  croire  qu'une  mine  d'or  ou  d'argent  est  une  fortune 
immanquable.  Ce  n'est  qu'une  illusion,  et  cependant  le  préjugé  qui  s'attache  aux 
mines  d'or  et  d'argent  n'est  pas  de  ceux  qui  puissent  disparaître.  Toujours  il  y 
aura  des  hommes  qui,  cédant  à  un  des  penchants  les  plus  forts  du  cœur  humain, 
ne  compteront,  à  propos  des  mines  d'or  et  d'argent,  que  ceux  qui  y  ont  fait  une 
immense  fortune.  L'appât  de  biens  mystérieux  et  indéfinis,  îels  que  ceux  que 
recèle  dans  ses  flancs  une  mine  de  métaux  précieux,  attraiera  toujours  le  cœur 
humain.  Il  ne  faut  pis  trop  se  plaindre  de  la  puissance  de  ce  mobile.  Depuis 
l'apologue  du  laboureur  et  de  ses  enfants  jusqu'aux  plus  grands  événements  de 
l'histoire,  mille  faits  prouvent  que  la  poursuite  d'une  richesse  mystérieuse  a  tourné 
très-souvent  au  proût  du  genre  humain.  Assurément  l'Amérique  espagnole  et  por- 
tugaise, et  même  une  grande  partie  de  l'Amérique  anglaise,  n'ont  été  colonisées 
que  parce  que  des  milliers  d'Européens  se  sont  précipités,  d'un  rivage  de  l'Atlan- 
tique à  l'autre,  à  la  recherche  de  l'or  et  de  l'argent. 

Nulle  part,  il  faut  le  dire,  l'appât  n'était  tentant  comme  au  Mexique;  nulle 
part,  en  effet,  il  n'existe  des  mines  d'argent  plus  nombreuses  et  plus  riches.  Je  ne 
veux  pas  dire  que  tout  le  monde  s'y  soit  enrichi.  Il  est  vrai,  la  mine  de  la  Puris- 
shna,  à  Catorce,  a  donné  régulièrement,  pendant  une  longue  suite  d'années,  un 
profit  net  d'au  moins  1  million,  et  quelquefois  de  5  ou  6  ;  dans  le  même  district, 
la  mine  de  Padre  Flores  rendit  la  première  année  8  millions;  la  Valenciana,  près 


558  MIMES    D'ARGENT    ET     d'ûR 

de  Guanaxuato,  a  été,  pendant  plus  de  quarante  ans,  d'un  produit  brut  annuel 
de  14  millions  et  d'un  produit  net  de  2  à  5  millions,  quelquefois  du  double;  le 
filon  de  Pabellon  et  de  la  Fêta  Negra,  à  Sombrerete,  a  livré  à  la  famille  Fagoaga 
un  profit  net  de  plus  de  20  millions  dans  l'espace  de  cinq  à  six  mois.  Dans  ce 
district,  on  a  vu  Y  argent  rouge  (combinaison  avec  l'antimoine  et  le  soufre)  former 
la  masse  entière  de  filons  de  plus  d'un  mètre  d'épaisseur.  Cependant,  si  des  for- 
tunes colossales  sont  sorties  des  mines  du  Mexique,  elles  ont  été  peu  nombreuses. 
Si  la  famille  Fagoaga,  les  comtes  de  Régla  et  de  Valenciana  et  quelques  autres 
leur  ont  dû  une  prodigieuse  opulence,  les  capitalistes  anglais,  qui  y  ont  versé 
150  millions  peut-être  depuis  l'indépendance,  sont  loin  de  s'en  applaudir,  et  pour 
les  privilégiés  eux-mêmes  que  de  revers  après  des  jours  prospères  dont  on  espé- 
rait ne  pas  voir  la  fin! 

Le  caractère  aléatoire  qu'oifre,  dans  tous  les  pays  du  monde,  l'exploitation  des 
métaux  précieux,  se  retrouve  donc  ici,  où  cependant  les  gîtes  sont  plus  réguliers, 
mais  où  l'on  est  dans  l'habitude  de  dépenser  ,  pour  foncer  un  puits  ,  des  sommes 
inouïes,  et  où,  sous  le  régime  colonial  du  moins,  les  mineurs  heureux  se  livraient 
à  des  prodigalités  dignes  des  patriciens  de  Rome  sous  les  Césars,  ou  des  joueurs 
de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays  quand  leur  a  souri  la  fortune.  L'histoire  du 
mineur  français  Laborde  est  un  des  exemples  de  ces  vicissitudes.  Cet  homme  en- 
treprenant et  hardi,  arrivé  pauvre  au  Mexique,  était  devenu  fort  riche  en  exploi- 
tant une  mine  à  Tlapajahua.  Il  passa  de  là  aux  mines  de  Tasco ,  auxquelles  il 
imprima  son  activité  extraordinaire,  et  il  en  retira  de  nouveaux  profits.  C'était  de 
1752  à  1760.  Dans  son  opulence  fastueuse,  il  bâtit  à  Tasco  une  église  paroissiale 
qui  lui  coûta  2  millions  et  qu'il  orna  magnifiquement;  mais,  les  mines  s'étant 
appauvries,  il  s'y  acharna  et  perdit  tout.  Réduit  a  la  dernière  misère,  il  alla  alors 
trouver  l'archevêque  et  lui  demanda  la  permissionde  reprendreun  soleil  d'orenrichi 
de  diamants  dont  il  avait  orné  le  tabernacle  de  son  église.  Le  prélat  eut  le  bon  esprit 
d'y  acquiescer.  Avec  les  100,000  piastres  qu'il  en  fit,  Laborde  résolut  de  courir 
la  chance  ailleurs.  Il  se  transporta  à  Zacalecas,  où  les  mines,  après  avoir  été  fort 
productives,  avaient  été  presque  abandonnées.  Il  entreprit  l'épuisement  des  eaux 
d'une  fameuse  mine  inondée,  celle  de  la  Quebradilla,  et  y  consuma  sans  succès 
presque  toutce  qu'il  possédait.  Quand  il  ne  lui  resta  plus  que  quelques  milliers  de 
piastres,  il  risqua  un  puits  sur  l'affleurement  d'un  filon  inconnu,  et  il  eut  le  bon- 
heur incroyable  que  ce  fût  la  Fêta  Grande,  qui  est  aujourd'hui  encore  le  filon 
principal  de  Zacatécas.  Doublement  privilégié,  il  tomba  précisément  sur  un  de 
ces  points  où  les  veines  offrent  des  trésors,  et  que  le  Mexicain  nomme  boncuizus, 
et  le  Péruvien  boyas;  il  y  gagna  une  fois  de  plus  des  richesses  immenses.  Il  ne 
laissa  cependant  à  sa  mort  que  3  millions  de  francs,  ce  qui,  dès  cette  époque,  était 
médiocre  pour  un  mineur  favorisé  du  sort. 

Mais,  si  les  individus  ont  souvent  été  déçus  dans  leurs  espérances,  et  si  bien 
souvent  les  fortunes  sorties  des  mines  sont  revenues  s'y  engloutir,  le  pays  a  gagné 
à  cette  ardeur  métallurgique.  Il  en  a  retiré  les  beaux  salaires  dont  jouit  encore 
une  grande  population  de  mineurs,  le  quint  du  roi,  actuellement  dévolu  à  la  répu- 
blique, et  qui  est  considérable,  les  profits  des  industries  accessoires,  particuliè- 
rement de  celle  des  transports,  qui  occupe  des  myriades  de  mulets  et  des  régi- 
ments àemozos  (garçons  muletiers).  Les  mines  ont  provoqué  la  mise  en  culture 
du  sol  pour  les  besoins  de  la  population  qui  se  consacrai!  a  l'exploitation  et  a  tous 
les  services  latéraux.  Partout  où  le  travail  des  mines  a  pris  une  grande  exien- 


DO    NOUVEAU-MONDE.  S39 

sion,  on  a  vu  naître  une  ville  florissante,  quelquefois  monumentale  et  populeuse 
comme  une  capitale  européenne,  Guanaxuato  par  exemple,  qui  comptait  en  1810 
80,000  âmes. 

Les  filons  des  mines  mexicaines  se  présentent  avec  des  dimensions  surpre- 
nantes :  ce  sont  des  filons  géants.  Celui  de  la  Biscaïna,  qu'on  voit  ici,  a  plusieurs 
mètres  de  puissance.  Le  filon  nommé  la  Veta  Madré,  qu'on  exploite  à  Guanaxuato 
a  rarement  moins  de  8  mètres,  et  va  quelquefois  à  50.  Un  lit  de  minerai  d'argent 
de  50  mètres  de  puissance!  Qu'en  eussent  pensé  les  héros  qui  allaient  au  fond 
de  la  Colchide  chercher  un  peu  de  poudre  d'or?  On  a  exploité  la  Veta  Madré  sur 
plus  de  12  kilomètres  de  long,  quoique  les  trésors  qui  y  ont  été  puisés  soient  pro- 
venus presque  uniquement  d'un  espace  de  1,500  à  1,600  mètres,  comprenant  les 
concessions  fameuses  de  Valenciana  et  de  Rayas.  La  Veta  Grande  de  Zacatecas  a 
généralement  de  5  à  10  mètres,  déduction  faite  de  deux  lits  de  roches  stériles 
qui  y  sont  intercalées.  A  San-Acasio,  ce  même  filon  a  le  double.  Plus  au  nord 
dans  la  concession  de  Guadalupe  y  Calvo,  le  filon  se  présente  avec  une  puissance 
de  7  à  8  mètres. 

Je  ne  cite  ici  que  les  exemples  d'épaisseur  extraordinaire,  car  les  filons  abon- 
dent. A  côté  de  la  Veta  Madré  de  Guanaxuato,  on  en  compte  plusieurs  autres. 
C'est  un  véritable  réseau  de  filons,  réseau  serré,  qu'on  exploite  à  Fresnillo,  un 
peu  au  nord  de  Zacatecas  (1).  Pour  mieux  faire  apprécier  l'importance  de  ces 
filons  mexicains,  il  est  bon  de  rappeler  qu'en  Belgique  on  va  chercher  avec  profit, 
à  400  mètres  sous  terre,  à  travers  mille  obstacles,  en  luttant  contre  les  fleuves 
souterrains  et  contre  un  feu  perfide,  des  couches  de  charbon  de  50  centimètres, 
pas  plus  de  centimètres  de  charbon  qu'il  n'y  a  de  mètres  de  minerai  d'argent 
dans  la  Veta  Madré  de  Guanaxuato.  Je  ne  prends  pas  ici  pour  terme  de  compa- 
raison les  mines  d'argent  que  possède  l'Europe.  Les  mines  d'argent  proprement 
dites  sont  très-rares  dans  l'ancien  continent.  L'argent  s'y  obtient  le  plus  souvent 
comme  produit  accidentel,  métallurgiquement  parlant,  de  mines  de  plomb  ou 
de  cuivre. 

Les  mines  d'argent  du  Mexique  sont  des  filons,  dans  le  sens  exact  que  la  science 
attache  à  ce  mot,  c'est-à-dire  des  masses  à  peu  près  indéfinies  dans  la  longueur  et 
la  profondeur,  et  d'une  épaisseur  passablement  régulière,  qui  coupent  transver- 
salement des  roches  d'une  nature  toute  différente.  La  gangue,  c'est-à-dire  la  pâte 
qui  forme  le  corps  du  filon  et  dans  laquelle  le  minerai  est  disséminé,  est  du  quartz, 
substance  dure  qui  résiste  aux  inteiùpéries  des  saisons,  auxquelles  cèdent  les 
roches  environnantes;  la  même  qui  est  si  commune  dans  plusieurs  parties  de  la 
France,  en  Limousin,  par  exemple,  où  l'on  en  charge  les  routes;  la  même  encore 
dont  sont  composés  en  grande  partie  les  galets  des  fleuves,  parce  que  les  autres 
roches,  moins  dures,  ont  été  broyées  et  détruites  par  le  frottement,  pendant  que  le 
quartz  résistait.  Les  filons  se  reconnaissent  à  la  surface  du  sol  par  une  crête  sail- 
lante (creston).  Les  roches  que  traversent  les  filons  sont  le  plus  souvent  des 
schistes  argileux,  des  roches  verdâlres  ordinairement  feuilletées,  ou  des  couches 
composées  de  débris  de  terrains  plus  anciens  et  scientifiquement  analogues  au 

(1)  Il  convient  de  dire  que  les  filons  les  plus  épais  ne  sont  pas  toujours  ceux  qui  con- 
tiennent le  plus  de  métal.  Souvent  de  petits  filons  désignés  par  les  mineurs  mexicains 
sous  le  nom  de  rubans  compensent  leurs  faibles  -iimensioim  par  une  richesse  extraor- 
dinaire. 


540  mines  d'argent  et  d'or 

grès  :  tels  sont  les  gisements  de  Guanaxuato,  Zacatecas  et  Fresnillo;  ou  bien  ce 
sont  des  calcaires  secondaires,  ainsi  qu'on  l'observe  à  Tasco,  où  les  filons  coupent 
en  même  temps  d'autres  couches,  ou  enfin  ce  sont  des  porphyres  :  Real  del  Monte 
en  est  un  exemple.  Dans  le  voisinage  des  filons,  on  voit  habituellement  apparaître 
des  mamelons  de  porphyre,  qui  attestent  un  soulèvement  du  terrain  dû  à  des 
masses  porphyriques  sorties  incandescentes  du  sein  de  la  terre  pendant  un  ébran- 
lement qui  probablement  en  fit  jaillir  les  filons  eux-mêmes,  ou  qui  peut-être  se 
borna  à  relever  des  terrains  déjà  rendus  riches  en  argent. 

Au  Mexique,  la  plupart  des  roches  qui  composent  la  croûte  terrestre,  soit  qu'elles 
appartiennent  à  In  classa  des  terrains  qui  se  présentent  en  bancs  réguliers  les  uns 
au-dessus  des  autres,  parce  qu'ils  ont  été  déposés  par  les  eaux,  soit  qu'elles  se 
rangent  dans  cette  autre  classe  qui  doit  son  origine  au  feu,  et  qui,  par  conséquent, 
n'offre  pas  la  disposition  en  assises  ou  couches  qui  résulte  de  l'origine  aqueuse, 
sont  coupées  par  des  filons  de  quartz.  L'un  des  caractères  de  ces  filons,  sur  le 
sol  mexicain,  est  de  renfermer  le  plus  souvent  des  sulfures  métalliques,  combi- 
naisons du  fer,  ou  du  zinc,  ou  du  cuivre,  ou  du  plomb,  avec  le  soufre,  qui  joue 
un  si  grand  rôle  dans  la  nature,  et  il  est  bien  rare  qu'au  milieu  de  ces  sulfures 
on  ne  rencontre  pas  celui  d'argent;  le  filon  alors  forme  une  mine  de  ce  précieux 
métal.  Or,  à  mesure  qu'on  s'avance  de  Mexico  vers  le  nord,  on  voit  se  multiplier 
ces  filons  de  quartz  plus  ou  moins  mêlé  de  sulfures  métalliques  :  suivant 
M.  Duport,  quand,  se  dirigeant  vers  le  golfe  de  Californie,  on  traverse  la  chaîne 
principale,  une  fois  qu'on  est  sur  le  versant  occidental,  c'est  le  pays  tout  entier 
qui  est  composé  de  roches  sillonnées  de  veines  de  quartz  sur  un  espace  immense- 
C'est  assez  dire,  ajoute-t-il,  que  les  gisements  exploités  depuis  trois  siècles  ne 
sont  rien  auprès  de  ceux  qui  restent  à  explorer. 

Ces  caractères  généraux  ou  d'autres  qui  y  sont  analogues  se  répètent  sur  la 
majeure  parlie  de  la  longue  chaîne  des  Andes  et  dans  les  cordillères  ou  ramifica- 
tions que  la  chaîne  centrale  jette  à  droite  et  à  gauche.  Les  substances  avec  les- 
quelles l'argent  est  en  combinaison  peuvent  varier;  les  roches  traversées  par  les 
filons  ne  sont  pas  partout  absolument  les  mêmes.  Ainsi,  au  Mexique,  les  filons 
d'argent  ne  sont  que  par  exception  dans  le  calcaire  ;  ailleurs  ils  s'y  tiennent  habi- 
tuellement, et,  au  Pérou,  la  mine  de  Gualgayoc  offre  un  filon  au  travers  de  cou- 
ches calcaires  d'une  époque  relativement  récente,  quoiqu'elle  soit  infiniment 
antérieure  à  l'homme,  celle  à  laquelle  les  géologues  rapportent  le  dépôt  de  la 
craie  dont  sont  formés  de  si  vastes  terrains,  à  commencer  par  les  environs  de 
Paris.  Un  gisement  pareil  est  regardé  dans  la  science  comme  une  rareté;  mais  le 
fait  dominant  pour  l'économie  générale  du  globe,  c'est  le  privilège  qu'a  cette 
chaîne  de  montagnes,  de  plus  de  quatorze  mille  kilomètres  de  long,  d'offrir  des 
gisements  d'argent  avec  une  fréquence  et  une  puissance  sans  pareilles. 

Prenez  une  carte  du  Mexique  et  pointez-y  toutes  les  localités  où  une  mine 
d'argent  a  été  exploitée,  ainsi  que  celles  où  des  indices  ont  été  signalés;  elles 
occuperont  sur  la  carte,  avec  d'assez  faibles  solutions  de  continuité,  une  ligne 
droite  oblique  à  45  degrés  par  rapport  à  l'équateur,  du  16e  au  30e  degré  de  lati- 
tude (1).  Le  développement  de  cette  ligne  oblique  est  de  plus  de  deux  mille 
kilomètres.  Au  nord,  ce  sont  les  mines  des  environs  de  Guaimas,  de  Batopilas,  de 
Morelos,  de  Guadalupe  y  Calvo  ;  au  centre,  G'ianaxuato  ;  au  midi,  ici  Tlapujahua, 

(l)  Duport,  Production  des  Métaux  précieux  au  Mexique,  p.  577  . 


SU    NOUVEAU-MONDE.  541 

Angangueo,  Sultepec,  là  Pachuca,  Real  del  Monte  et  Chico.  Souvent  le  même  filon 
est  reconnu  sur  de  longues  dislances.  Ainsi  la  Fêta  Madré  de  Guanaxualo  était 
exploitée,  dès  1803,  sur  une  longueur  de  treize  kilomètres.  Il  faut  qu'un  de  ces 
déchirements  qu'a  subis  la  croule  de  la  planèle  à  diverses  époques,  des  milliers 
de  siècles  avant  l'apparition  de  l'homme,  se  soit  ainsi  opéré  au  Mexique  suivant 
cette  direction  à  peu  près  rectiligne.  Disons  plus,  ce  phénomène  semble  s'être 
reproduit  au  même  instant  dans  le  nouveau  continent,  sur  toute  la  longueur  de 
l'immense  chaîne  des  Andes.  Alors  une  abondante  injection  de  matières  argen- 
tifères venues  de  l'intérieur  du  globe  en  aura  pénétré  l'enveloppe  pétrifiée  et  en 
aura  comblé  les  fissures.  Des  similitudes  bien  constatées  autorisent  à  considérer 
les  innombrables  filons  disposés  au  Mexique  le  long  de  la  ligne  de  deux  mille 
kilomètres  que  nous  venons  d'indiquer  comme  ayant  ainsi  une  origine  commune 
qui  les  aurait  ouverts  et  remplis  au  même  instant.  Ils  sont  tous  dirigés  de  même 
et  ils  sont  formés  à  peu  près  des  mêmes  substances. 

Quelle  idée  n'a-t-on  pas  des  ressources  du  Mexique  en  métaux  précieux,  quand 
à  l'argent  on  ajoute  l'or  que  le  pays  présente  !  On  verra  cependant  que  la  pro- 
duction de  l'or  est  beaucoup  moindre  que  celle  de  l'argent,  je  ne  dis  pas  seule- 
ment en  poids,  mais  même  en  valeur. 

Les  mines  de  métaux  précieux  ont  pour  le  Mexique  cet  avantage  particulier  que, 
seules  aujourd'hui,  elles  peuvent  lui  fournir  un  objet  de  grande  exportation.  La 
cochenille,  dont  le  Mexique  a  le  privilège  d'être  presque  le  seul  fournisseur, 
n'entrait  dans  ses  envois  au  dehors,  à  l'époque  où  le  pays  étail  le  plus  florissant, 
que  pour  12  millions  de  fr.  (1).  Le  Mexique  est  un  pays  admirablement  doué  par 
la  nature;  c'est  la  flore  la  plus  riche  et  la  plus  variée  qu'on  puisse  imaginer  : 
tout  y  vient.  En  se  rendant  du  littoral  à  Mexico,  on  gravit  une  succession  de  ter- 
rasses qui  offrent  l'une  après  l'autre,  et  quelquefois  l'une  à  côté  de  l'autre, 
toutes  les  cultures,  toutes  les  productions,  depuis  celles  des  contrées  les 
plus  ardentes  de  la  zone  torride  jusqu'à  celles  des  régions  glacées  du  pôle. 
On  rencontre  la  série  tout  entière  des  végétaux  uli!is,  depuis  la  canne  à 
sucre,  l'indigo  de  l'Asie  méridionale  et  le  café  de  l'Arabie,  jusqu'au  lichen  de 
l'Islande,  en  passant  par  le  coton,  l'olivier,  la  vigne,  le  maïs  et  les  céréales  sur 
lesquelles  vit  l'Europe.  Ce  n'est  cependant  point  chose  facile  que  d'utiliser,  pour 
le  commerce  d'échange,  cette  merveilleuse  aptitude  du  sol  à  tout  donner  à 
l'homme  en  retour  d'un  peu  de  travail.  La  population,  sans  doute  parce  qu'elle 
craint  le  climat  du  littoral  et  qu'elle  sait  ce  qu'il  en  coûte  pendant  huit  mois  de 
l'année  pour  fréquenter  la  plage  de  la  Vera-Cruz,  quartier  général  de  la  fièvre 
jaune,  s'est  réfugiée  sur  le  vaste  plateau  que  forme  la  Cordillère,  devenue  épaisse 
et  massive  au  point  d'occuper  tout  l'intervalle  qui  sépare  les  deux  océans  sur 
lesquels  le  Mexique  est  assis.  Les  hommes  se  sont  concenlrés  sur  la  Terre  Froide 
(Tierra  Fria),  dont  pourtant  il  ne  faut  pas  juger  le  climat  d'après  le  nom  qu'elle 
porte,  car  la  saison  d'hiver  à  Mexico  ressemble  aux  plus  riantes  journées  du  mois 

(1)  C'est,  après  les  métaux  précieux,  le  principal  objet  d'exportation.  La  vanille,  la 
salsepareille,  le  jalap,  dont  le  Mexique  est  un  des  plus  importants  producteurs,  étaient 
expédiés  pour  une  valeur  collective  d'un  million,  l'indigo  pour  un  peu  plus,  mais  il  pro- 
venait presque  en  totalité  de  Guatimala,  dans  l'Amérique  centrale.  Les  bois  de  teinture 
peuvent  donner  lieu  à  un  fret  assez  considérable,  mais  ne  représentent  sur  les  lieux  qu'une 
très-faible  somme.  Le  Mexique  a  exporté  sous  le  régime  colonial  des  farines  et  du  sucre; 
'1  a  cessé  aujourd'hui. 


3  1-  MINES    D  ARGENT    ET    DOR 

de  mai  à  Paris,  et  le  nom  qui,  au  gré  d'un  Européen,  conviendrait  le  mieux  à 
celte  partie  du  pays,  serait  celui  de  Terre  Sèche.  Point  de  cours  d'eau  qu'on  puisse 
canaliser,  de  manière  à  avoir  des  voies  de  transport  économiques.  Le  beau  bassin 
auquel  on  a  donné  le  nom  de  vallée  de  Mexico,  tout  entier  dans  la  Tierra  Fria, 
est  la  seule  partie  du  Mexique  où  il  serait  facile  d'établir  un  bon  système  de  navi- 
gation. Dans  un  pays  nouveau  et  médiocrement  industrieux,  où  les  dislances  sont 
grandes,  où  le  trésor  public  est  vide  et  où  la  sécurité  pour  les  associations  indus- 
trielles a  disparu,  on  ne  peut  songer  à  établir  des  chemins  de  fer.  Sur  le  plateau, 
les  routes  pourraient  s'ouvrir  et  s'entretenir  à  peu  de  frais,  et  il  y  a  un  certain 
nombre  de  voies  charretières  qui  restent  praticables  tant  bien  que  mal,  quoique 
personne  ne  s'en  occupe  ;  mais,  le  long  des  pentes  çà  et  là  abruptes  par  lesquelles 
le  plateau  se  relie  avec  les  bords  de  la  mer,  elles  coûteraient  cher.  Une  seule 
avait  été  établie,  avec  magnificence  il  est  vrai,  celle  de  Perote  à  la  Vera-Cruz, 
joignant  Mexico  à  ce  port,  et  elle  est  dégradée  aujourd'hui.  Ainsi,  avec  quelque 
abondance  que  le  pays  puisse  rendre,  dans  la  Terre  Chaude,  les  denrées  d'expor- 
tation sur  lesquelles  vivent  et  prospèrent  les  colonies  des  Antilles  et  des  Indes 
orientales,  le  sucre,  le  coton,  le  café,  et,  dans  la  Terre  Froide,  le  blé,  dont  les 
États-Unis  expédient  de  grandes  quantités  dans  les  deux  mondes,  cette  fertilité 
virtuelle  du  pays,  dans  l'état  où  sont  les  voies  de  transport,  ne  sert  à  rien  pour 
le  commerce  extérieur.  Le  Mexique  produit  son  propre  sucre,  son  coton,  son  café, 
à  plus  forte  raison  son  blé;  il  n'en  expédie  pas  à  l'étranger.  Un  commerce  exté- 
rieur de  quelque  étendue  ne  lui  est  possible  qu'à  l'aide  des  mélaux  précieux. 
Sous  le  régime  colonial,  le  travail  des  mines  était  l'objet  des  soins  particuliers  du 
gouvernement,  qui  s'efforça  d'y  appliquer  tous  les  moyens  que  la  science  possédait 
alors  dans  la  Péninsule,  et...  malgré  la  médiocrité  de  ces  ressources,  la  sollicitude 
de  l'autorité  eut  de  beaux  résultais. 

Dès  le  temps  de  Cortez,  on  s'élait  mis,  on  avait  continué  à  travailler  les  mines 
d'argent  de  Tasco,  de  Sultepec,  de  Pachtica,  de  Tlapujahua,  presque  toutes  exploi- 
tées déjà  pour  le  compte  des  Montezumas.  Bientôt  après  s'ouvrirent  celles  de 
Zacatecas,  et  même  le  filon  de  Guanaxuato  fut  attaqué  dès  1558.  A  l'ouverture 
du  xvme  siècle,  le  Mexique  ne  donnait  que  27  millions  de  francs  en  or  et  en  ar- 
gent, mais,  cinquante  ans  plus  lard,  il  en  était  à  65  Peu  après,  la  mine  de  Valen- 
ciana  était  en  rapport,  et.  en  1775,  le  produit  du  Mexique  montait  à  85  millions. 
En  1  788,  il  était  à  107  millions,  et  en  1795  à  150.  Il  resta  à  peu  près  à  ce  point, 
tanlôt  le  dépassant,  tantôt  restant  en  dessous  de  très-peu  jusqu'en  1810,  où  éclata 
la  guerre  de  l'indépendance.  L'or  déclaré  pour  la  perception  de  l'impôt  repré- 
sentait sur  la  masse  annuelle,  depuis  1775,  de  10  à  15  millions. 

Le  Mexique,  à  ce  moment,  donnait  plus  d'argent  que  le  reste  de  la  planète;  il 
en  est  de  même  aujourd'hui  encore. 

Cette  masse  de  mélaux  précieux,  d'argent  particulièrement,  a  été  convertie  à 
peu  près  entièrement  en  piastres.  Comme  l'Amérique  espagnole  fournissait 
presque  tout  l'argent  mis  au  jour  dans  le  monde,  la  piastre  espagnole  devint  la 
monnaie  la  plus  usuelle  du  commerce  général.  8  piastres  1/2  pèsent  un  marc  de 
Castille,  et  le  titre  primitif  fut  primitivement  de  H/12  de  fin  (ou  de  917  parties 
sur  1,000).  Le  quadruple  d'or  est  de  même  poids  et  fut  d'abord  de  même  titre 
que  la  piastre.  C'est  pour  l'or  ce  qu'on  nomme  22  karats.  Jusqu'en  1772,  le  gou- 
vernement espagnol  observa  scrupuleusement  les  règles  qu'il  s'élait  tracées  pour 
le  monnayage,  et  le  litre  des  piastres  resta  à  H/12,  ou,  selon  la  langue  monétaire, 


DU    NOUVEAU-MONDE.  543 

à  1  i  deniers.  A  cette  époque,  le  cabinet  de  Madrid  crut  pouvoir  impunément  violer 
ses  engagements  envers  le  monde  entier,  qui  se  servait  de  sa  monnaie  en  toute 
confiance,  comme  de  la  représentation  la  plus  fidèle  des  valeurs.  Le  titre  lui  clan- 
destinement réduit  de  917  millièmes  à  903.  Inutile  de  dire  que  le  commerce 
s'aperçut  aussitôt  de  l'altération,  et  que  la  piastre  nouvelle  ne  circula  que  pour  ce 
qu'elle  valait.  Ou  avait  pris  des  précautions  puériles  pour  envelopper  la  fraude  de 
mystère.  On  donnait  de  faux  poids  aux  essayeurs  pour  qu'ils  s'en  servissent 
devant  le  public,  comme  s  il  n'y  avait  eu  d'essayeurs  qu'à  Mexico  ou  à  Lima. 
Jusqu'à  l'indépendance,  en  nommant  ces  agents,  on  leur  faisait  prêter  serment  de 
ne  pas  divulguer  ce  secret  d'étal,  que  connaissaient  tous  les  changeurs  et  tous  les 
commerçants  du  monde.  Eu  1786,  un  nouvel  abaissement  de  litre  eut  lieu  sur  l'or, 
et  les  quadruples  n'eurent  plus  que  21  karals  ou  875  millièmes  de  fin.  Les  répu- 
bliques de  l'Amérique  espagnole,  c'est  une  justice  à  leur  rendre,  ont  maintenu  le 
tilre  qu'elles  avaient  trouvé  de  903  pour  l'argent  et  de  875  pour  l'or.  C'est  par 
exception  et  le  plus  souvent  par  l'effet  de  I  ignorance  que  dans  des  moments  de 
trouble  elles  ont  émis  des  monnaies  d'un  pins  lias  tilre.  Aussi  aujourd'hui  encore, 
de  toutes  les  monnaies  d'argent,  la  piastre  est-elle  la  seule  qui  soit  universelle. 
C'est  en  piastres  qu'on  régie  dans  les  comptoirs  de  l'Inde  ou  de  !a  Chine;  c'est  la 
piastre  qu'on  rencontre  en  Algérie  cl  que  préfèrent  l'Arabe  et  le  Kabyle.  Le  dollar 
des  États-Unis  n'esi  que  la  piastre  espagnole.  Les  sultans  turcs  avaient  adopté  la 
piastre  (1).  Cependant  la  pièce  de  5  francs,  dont  on  a  frappé  une  très-grande 
quantité  et  qui  est  correcte  de  poids  et  de  titre,  commence  à  se  répandre  sur  le 
marché  général. 

Il  ne  faut  cependant  pas  s'abuser  sur  la  proportion  habituelle  d'argent  qu'on 
rencontre  dans  un  poids  déterminé  de  minerai  mexicain.  L'opinion,  accréditée  en 
Europe,  qu'on  heurte  du  pied  des  masses  d'argent  natif  au  Mexique  et  au  Pérou, 
comme  dans  l'Eldorado,  est  dénuée  de  fondement.  Certaines  mines  du  vieux  conti- 
nent (2)  ont  offert  des  blocs  d'argent  natif  aussi  beaux  que  tout  ce  que  le  nouveau 
pourrait  en  citer,  et,  à  part  quelques  recoins  privilégiés  et  bénis  des  mineurs,  les 
minerais  autres  que  l'argent  nalif  ne  se  présentent  point  non  plus.au  Mexique  et 
au  Pérou,  en  masses  compactes.  Les  minerais  maigres  de  la  Saxe  et  de  la  Hongrie 
sont  moins  pauvres  que  la  moyenne  des  minerais  mexicains  ou  péruviens,  la  diffé- 
rence est  souvent  de  plus  de  moitié;  mais,  par  la  puissance  de  leurs  filons,  les 
mines  mexicaines  ou  péruviennes  ont  une  supériorité  extraordinaire.  En  Saxe,  ce 
sont  des  veines  de  deux  à  trois  décimètres  qui  s'étrangU  ni  fréquemment.  Au 
Mexique,  les  liions  acquièrent  de  si  énormes  épaisseurs,  qu'il  faut  les  mesurer 
quelquefois  par  dizaines  de  mètres.  Ainsi  un  liion  qui,  dans  la  majeure  partie  de 
sa  puissance,  renferme  l'argent  sulfuré  en  parcelles  presque  imperceptibles,  peut 
fournir  dans  un  mois  la  moitié  de  l'argent  que  donnent  dans  l'espace  d'une  année 
toutes  les  mines  de  la  Saxe.  Il  résulte  d'un  parallèle  entre  la  céièbre  mine  du 
Hiniiiiel-Fùist,  située  prés  de  Freiberg  en  Saxe,  et  la  mine  mexicaine  de  la  Valen- 
ciana,  telle  qu'elle  était  en  1803,  que  la  première  étant  riche  à  G  ou  7  onces  par 

(1)  Ils  l'ont  réduite  à  moins  du  20e  de  sa  valeur  à  force  d'alliage. 

(2)  Celles  de  K..ngsberg  en  iNorwége,  de  Schneeberg  en  Saxe,  celies  Je  Sainte- \Jarie- 
aux-Mines  en  France,  abandonnées  pourtant,  mais  peut-être  à  tort,  ont  donné  des  niasses 
d'argent  natif  du  poids  de  50  kdog.,  qu'on  chercherait  vainement  dans  les  mines  les  plus 
riches  du  Nouveau-Monde. 


844  mines  d'argent  et  d'or 

quintal  (3  millièmes  8/10  ou  4  millièmes  4/10),  la  seconde  ne  l'était  qu'à  4  (2  mil- 
lièmes et  demi)  ;  mais  la  mine  saxonne,  avec  550  hommes,  les  premiers  mineurs 
du  monde,  fouillant  les  entrailles  de  la  terre  suivant  les  méthodes  les  plus  perfec- 
tionnées, ne  rendait  annuellement  que  700,000  kilog.  de  minerai.  Lamine  mexi- 
caine, qui  occupait  à  l'intérieur  1,800  travailleurs,  soit  un  peu  plus  du  triple,  et 
employait  des  procédés  d'exploitation  grossiers,  en  livrait,  au  contraire,  aux  ate- 
liers métallurgiques  33,120,000  kilog.,  cinquante  fois  autant.  La  première  four- 
nissait 2,300  kilog.  d'argent,  et  la  seconde  82,800,  soit  56  fois  plus.  Le  profit  net 
de  celle-là  était  de  90,000  fr.,  les  actionnaires  de  celle-ci  se  partageaient  5  mil- 
lions. La  Valenciana  répandait  en  salaires  dans  le  pays  3,400,000  fr.,  et  payait 
chacun  de  ses  ouvriers,  au  nombre  de  3, 100  en  tout,  de  5  à  6  fr.  par  jour,  tandis 
que  Himmel-Fiïrst  ne  répandait  en  main-d'œuvre  que  200,000  fr.,  et  ne  rétribuait 
ses  700  travailleurs  du  fond  et  de  la  surface,  race  appliquée  et  intelligente,  que 
sur  le  pied  moyen  de  18  sous  par  jour  (1). 

Les  recherches  de  M.  d'EIhuyar  ont  fait  connaître  que  la  richesse  moyenne  de 
tous  les  minerais  mexicains  traités  au  commencement  du  siècle  était  d'un  mil- 
lième et  8/10  à  2  millièmes  et  demi,  ou,  pour  parler  le  langage  des  mineurs,  de 
trois  à  quatre  onces  d'argent  par  quintal.  Des  essais  récents,  faits  par  les  procédés 
les  plus  parfaits  qu'indique  la  science  moderne,  confirment  pleinement  cette  éva- 
luation de  l'ancien  directeur  général  des  mines  du  Mexique.  Cette  pauvreté  du 
minerai  mexicain,  même  avec  l'abondance  qu'en  offre  le  sol,  en  rendait  la  mise  en 
œuvre  difficile.  Si  le  Mexique  recelait  en  lui  les  richesses  des  Mille  et  une  Nuits, 
il  fallait  les  conquérir.  Elles  eussent  été  gardées  par  des  dragons,  comme  celles  de 
la  Fable,  qu'on  n'eût  pas  eu  plus  de  peine  à  s'en  emparer.  Quelques  mots  le  feront 
comprendre. 


II.  —  CARACTÈRE   DE   L'EXPLOITATION    DES   MINES   DU    MEXIQUE. 


On  donne  à  l'Amérique  le  nom  de  Nouveau-Monde.  On  se  douterait  peu  qu'on 
soit  dans  un  monde  nouveau  quand  on  débarque  à  New-York,  à  Philadelphie,  à 
Québec,  à  la  Havane,  ou  quand  on  se  promène  dans  les  rues  de  Boston  et  d'Al- 
bany.  Philadelphie  et  New-York,  Boston  et  Albany,  c'est  la  vieille  Angleterre, 
c'est  la  descendance  de  Bristol,  de  Hull,  de  Liverpool,  et  à  la  première  génération. 
Même  style  de  construction,  de  petites  maisons  proprettes  en  briques  avec  de 
petites  portes  et  de  petites  allées,  la  cuisine  sous  le  rez-de-chaussée  ;  même  mul- 
tiplication des  églises,  même  race  d'hommes  plus  endimanchée  pourtant,  de 
même  que  la  ville;  mêrn;-  coupure  de  la  vie.  La  Havane,  c'est  l'antique  Espagne, 
des  rues  tortueuses  et  étroites,  le  long  desquelles  s'élèvent  des  maisons,  belles 
souvent  comme  des  palais;  la  population  est  espagnole,  seul  le  mélange  des  noirs 
révèle  une  autre  contrée.  Québec,  c'est  la  basse  Normandie  toute  pure  avec  gar- 
nison anglaise;  quelque  chose  comme  aurait  pu  être  Bouen  pendant  l'occupation 
de  1815.  Vera-Cruz,  avant  que  l'ange  exterminateur  des  révolutions  passant  par 
là  lui  eût  imprimé  un  cachet  de  tristesse  et  de  ruine,  c'était  l'Espagne  s'embellis- 

(1)  Voir  Humboldt,  Essai  sur  la  Nouvelle-Espagne.  III,  p.  200,  cl  d'Auhuisson,  Mines 
A' Allemagne,  III,  p.  0  à  45. 


DU     NOUVEAU-MONDE.  545 

sant,  élargissant  ses  rues  et  s'épurant  de  ses  mendiants.  Le  voyageur,  y  retrou- 
vant la  mantille  et  le  pied  mignon  des  Andalouses,  se  serait  cru  volontiers  sur  la 
plage  du  midi  de  l'Espagne,  là  où  par  hasard  elle  est  sablonneuse,  aride  et  in- 
culte. Sur  le  plateau  mexicain,  le  nom  de  Nouveau-Monde  est  mieux  approprié  et 
plus  vrai,  l.a  nature  et  les  hommes  y  sont  autres  ;  la  végétation  rigide  des  no- 
pals (1)  et  des  magueys  (2),  magnifiques  aloès  qui  se  plaisent  et  pullulent  dans 
cette  atmosphère  raréfiée,  a  un  aspect  à  elle.  Ce  sont  des  conditions  autres  d'exis- 
tence pour  l'espèce  humaine,  pour  les  bêtes,  pour  les  végétaux.  Par  son  site  à 
une  immense  élévation  dans  les  airs  et  pourtant  au  pied  des  montagnes,  au  fond 
d'un  bassin,  sous  le  coup  d'une  inondation,  par  son  architecture  grande,  régulière 
sans  ennuyeuse  uniformité,  Mexico  ne  ressemble  qu'à  elle-même.  Ce  n'est  plus 
l'Europe,  c'est  une  capitale  pleine  d'une  majesté  étrangère  et  originale.  La  physio- 
nomie de  ses  habitants,  de  ceux  même  qu'on  réputé  blancs  sans  contestation, 
diffère  de  celle  de  la  famille  de  Japhet.  A  leurs  traits  et  à  leur  regard  on  reconnaît 
le  mélange  d'un  autre  sang.  Une  partie  de  la  population,  moins  nombreuse  à  la 
ville  qu'aux  champs,  est  de  pure  race  aztèque,  et,  par  la  couleur  de  sa  peau  et 
par  la  forme  de  ses  vêtements,  avertit  l'Européen  qu'il  a  cessé  d'être  chez  lui, 
qu'il  vit  dans  un  monde  nouveau. 

Ici,  ou  pour  mieux  dire  dans  les  deux  Amériques,  les  districts  de  mines  d'ar- 
gent et  l'art  métallique  offrent  profondément  empreint  ce  caractère  nouveau- 
monde.  Tout  y  est  autrement  que  chez  nous.  La  région  argentière  semble  n'avoir 
jamais  eu  de  communication  avec  l'Europe,  quoique  ce  soit  la  soif  de  l'or  des 
Européens  qui  ail  provoqué  l'exploitation  des  métaux  précieux.  L'art  des  mines 
en  Chine,  par  ses  données  économiques  et  techniques,  diffère  moins  de  celui  de 
l'Europe  actuelle.  Ici,  à  côté  d'un  procédé  chimique  que  la  science  européenne  n'a 
point  inspiré,  qu'elle  a  été  trois  siècles  sans  expliquer,  qui  est  ingénieux,  surpre- 
nant, admirable  dans  la  plupart  des  cas,  on  rencontre  des  procédés  mécaniques, 
grossiers,  stupides,  et  par  conséquent  très-onéreux  ;  rien  n'est  cher  comme  l'igno- 
rance. Tel  est  celui  qui  consiste  à  élever  l'eau,  trop  souvent  abondante  au  fond 
des  mines,  de  500  mètres,  400  mètres,  500  mètres  de  profondeur,  non  avec  des 
pompes  ou  au  moins  dans  un  tonneau,  mais  au  moyen  d'un  sac  en  cuir  suspendu 
à  une  corde  que  manœuvrent  péniblement  des  mules  lancées  au  grand  galop  (3). 
Dans  les  mines,  des  puits  d'une  largeur  sans  exemple,  plus  larges  que  la  façade 
de  l'habitation  d'un  citoyen  riche  à  New-York,  et  nul  effort  pour  utiliser  dans  l'in- 
térêt du  service,  pour  la  salubrité  de  la  mine  et  pour  la  sécurité  des  ouvriers,  ces 
trouées  excessivement  dispendieuses  (4).  Avec  d'aussi  spacieuses  voies  du  haut  en 

(1)  Le  nopal  est  un  cactus  arborescent. 

(2)  Le  maguey  est  Vagave  rnexicana,  espèce  d'aloès,  dont  le  jus  sert  à  faire  une  boisson 
lermetitée  généralement  en  usage  du  temps  de  Montézuma,  et  qui  aujourd'hui  encore, 
pour  les  dix-neuf  vingtièmes  de  la  population,  remplace  le  vin. 

(3)  Tout  le  monde  saii,  en  Europe  du  moins,  que  le  galop  est  l'allure  où  le  cheval  a  le 
moins  d'effet  mécanique  utile.  Jusqu'à  ce  jour,  on  n'a  pu  le  persuader  aux  mineurs  mexi- 
cains. 

(4)  A  la  mine  de  Valenciana,  trois  puits  ont  coulé  10  millions;  à  Mons,  des  puits  de 
quatre  cents  mètres  de  profondeur,  creusés  au  travers  d'un  terrain  qui  renferme  de  l'eau 
par  torrents  et  sur  des  dimensions  qui  suffisent  à  l'extraction  de  masses  décuples  de  ce 
qu'on  retire  d'une  mine  d'argent,  à  l'aérage  et  à  la  descente  des  hommes,  reviennent  à 
$200,000  francs.  C'est  seize  fois  moins  qu'un  des  puits  de  la  Valenciana. 

TOME  IV.  57 


546  m*es  d'argent  et  d'or 

bas  de  la  mine,  pas  de  moyens  d'aérage,  et  des  communications  mal  établies, 
périlleuses.  On  dirait  d'un  édifice  érigé  par  un  architecte  sans  intelligence,  où, 
pour  passer  d'une  pièce  à  la  voisine,  il  faudrait  faire  le  tour  de  la  maison  entière. 
A  l'intérieur,  on  a  trouvé  moyen  de  rendre  les  transports  très-coûteux,  en  les  fai- 
sant à  dos  d'homme,  dans  des  galeries  montantes  fort  rapides,  tandis  que  rien  n'eût 
été  plus  aisé  que  d'avoir  des  galeries  de  niveau,  larges  et  élevées,  avec  des  che- 
vaux et  des  chemins  de  fer  de  service  (1).  Ces  différences-là,  en  regard  de  l'Eu- 
rope, et  bien  d'autres,  tiennent  uniquement  à  une  ignorance  crasse  et  obstinée. 
D'autres  circonstances  de  l'extraction  des  métaux  précieux  en  Amérique  sont 
originales  dans  leur  nouveauté  et  autochtones.  Ressortant  du  sol  lui-même,  elles 
sont  commandées  ou  conseillées  par  lui.  Quelquefois  ce  sont  des  transports  con- 
sidérables effectués  par  des  animaux  que  le  vulgaire  européen,  s'il  en  entend 
prononcer  le  nom,  est  tenté  de  ranger  parmi  les  bêtes  de  la  Fable  à-côté  de  la 
licorne;  je  veux  parler  des  lamas  et  des  alpacas  (2),  qui  par  milliers  sont  em- 
ployés à  ce  service.  Ailleurs,  des  bêtes  de  somme  plus  étranges  encore,  dont  le 
spectacle  humilie  l'ami  de  la  civilisation  :  des  hommes  tenant  lieu  de  mulets  pour 
les  charrois  (3)  ou  servant  de  chevaux  de  poste.  Dans  la  province  montagneuse 
d'Anlioquia  (Nouvelle-Grenade),  non  pas  seulement  dans  les  mines,  mais  dans  de 
longs  voyages,  d'un  revers  à  l'autre  de  la  Cordillère,  on  va  à  homme  comme  chez 
nous  à  cheval.  Dans  les  mines  du  Mexique,  l'homme  remplit  aussi  cet  office, 
moyennant  un  bon  salaire  cependant.  A  la  Valenciana,  lorsque  les  chefs  de  l'ex- 
ploitation visitaient  les  travaux,  ils  se  faisaient  porter  par  des  hommes  qui  avaient 
une  espèce  de  selle  au  dos  et  qu'on  désignait  sous  le  nom  de  petits  chevaux 
(cavalitos).  Sur  d'autres  points,  c'est  le  contraste  des  denrées  les  plus  communes 
chez  nous  à  un  taux  incroyable  et  de  l'or  à  vil  prix  :  un  baril  de  farine  à  350,  400 
et  même  450  fr.,  le  même  qu'à  New-York  ou  à  Bordeaux  on  livre  communément 

(  1  )  On  sait  que  l'emploi  de  pei  ils  chemins  de  fer  dans  les  mines  date  d'assez  loin. 

(2)  Ces  animaux  ressemblent  à  de  grands  moulons.  Au  Polosi,  qui  dépend  de  la  Bolivie, 
15,000  lamas  et  autant  d'ânes  transportaient,  au  commencement  du  siècle,  les  minerais 
de  la  mine  aux  fourneaux.  Avant  1795,  époque  d'un  écroulement  général  qui  arrêta  tous 
les  travaux  à  la  mine  de  mercure  du  Cerro  de  Santa-Darbara,  près  de  Huancavelica, 
7,000  alpacas  et  lamas,  conduits  et  gouvernés  par  des  chiens  intelligents,  portaient  les  mi- 
nerais retirés  du  sein  de  la  terre  aux  fourneaux  destinés  à  extraire  le  métal  par  distilla- 
tion, qui  étaient  placés  aux  portes  de  la  ville  de  Huancavelica.  Ces  animaux  sont  inconnus 
au  Mexique. 

(5)  «  Les  Indiens  tenateros  (qui  font  le  transport  intérieur),  que  l'on  peut  considérer 
comme  les  bêles  de  somme  des  mines  du  Mexique,  restent  chargés  d'un  poids  de  225  à 
550  livres  pendant  l'espace  de  six  heures.  Dans  les  galeries  de  Valenciana  et  de  Rayas,  ils 
sont  exposés  à  une  température  de  22  à  25  degrés  Réaumur  (27  degrés  1/2  à  51  1/4  cen- 
tigrades), lis  montent  et  descendent  pendant  ce  temps  plusieurs  milliers  de  gradins,  par 
des  puits  inclinés  de  plus  de  30  degrés.  On  rencontre  dans  les  mines  des  files  de  50  à  60  de 
ces  portefaix,  parmi  lesquels  il  y  a  des  vieillards  sexagénaires  et  des  enfants  de  dix  à  douze 
ans.  On  ne  peut  se  lasser  d'admirer  la  force  musculaire  des  tenateros  indiens  et  métis  de 
Guanaxuato,  surtout  lorsqu'on  se  sent  excédé  de  fatigue  en  sortant  de  la  plus  grande  pro- 
fondeur de  la  mine  de  Valenciana  sans  avoir  été  chargé  du  poids  le  plus  léger.  »  (Hum- 
boldt,  Nouvelle-Espagne,  111,242-245.) 

M.  Duport,  qui  donne  des  renseignements  de  la  date  la  plus  fraîche  (1842),  dit  que  les 
transports  intérieurs  se  font  encore  de  même.  Il  est  bon  de  rappeler  que  ce  travail  des 
Indiens  est  volontaire.  Ils  reçoivent  des  salaires  triples  ou  quadruples  de  ceux  des  la- 
boureurs. 


BU    NOUVEAU-MONDE.  847 

à  25  fr.,  et  cela  en  un  pays  d'une  fertilité  extrême;  le  fer  à  4,500  fr.  la  tonne, 
qu'en  Angleterre  on  obtient  pour  175  fr.  Ne  dirait-on  pas  d'un  coin  de  la  lune  ou 
d'Uranus?  Les  prix  que  je  viens  de  transcrire  sont  ceux  que  cite  M.  de  Humboldt 
au  sujet  de  la  province  de  Choco  (Nouvelle-Grenade);  ils  se  rapportent  au  com- 
mencement du  siècle.  Les  choses  ont  dû  changer  un  peu  depuis;  mais  voici  un 
fait  contemporain  presque  de  la  même  force  :  qu'on  imagine  à  quel  prix  doit 
revenir  le  travail  de  mulets  comme  ceux  des  mines  mexicaines  de  Guadalupe  y 
Calvo,  qu'on  nourrit  avec  des  fourrages,  de  i'orge  ou  du  maïs,  apportés  à  dos  de 
bête  de  quatre-vingts  lieues  ! 

Ailleurs  les  frais  de  commission  ou  de  change  sont  cent  fois  ce  qu'ils  seraient 
en  Europe.  Dans  les  départements  du  nord  du  Mexique,  des  lingots  d'argent  ga- 
rantis par  l'essai  se  troquent  contre  des  espèces  avec  une  perle  de  10  et  de  15 
pour  100.  On  a  vu  cet  escompte  monter  a  40  pour  100  (1).  En  France  mainte- 
nant,  ce  serait  de  1  ou  2  francs  par  kilogramme  valant  222  francs  22  centimes. 
Aussi  l'argent  est  avili,  et  je  n'ose  pas  nommer  les  vases  immondes  qu'on  en 
fabrique  quelquefois. 

Autre  différence  encore  avec  l'Europe;  mais  ceile-là  est  consolante  :  le  mineur 
est  très-bien  payé  au  Mexique.  Peu  de  faits,  au  même  degré  que  la  condition  des 
mineurs,  sont  propres  à  faire  ressortir  la  bienveillance  du  gouvernement  espagnol 
pour  les  races  indigènes.  L'obligation  imposée  spontanément  par  les  conquérants 
aux  Indiens  de  travailler  dans  les  mines  avait  disparu,  longtemps  avant  l'indé- 
pendance, des  lois  écrites  et  de  la  réalité,  que  dans  les  pays  espagnols  il  faut 
toujours  distinguer  de  la  loi.  Le  mineur  mexicain  est  libre,  et  il  est  supérieure- 
ment rétribué.  On  a  vu  plus  haut  qu'au  commencement  du  siècle,  sous  le  régime 
colonial,  le  salaire  d'un  mineur  à  Guanaxuato  était  de  5  à  6  francs  par  jour,  pen- 
dant que  celui  d'un  bon  mineur  saxon,  à  Freiberg,  était  de  moins  de  1  franc. 


III. — TRAITEMENT  DES  MINERAIS  D'ARGENT.—  PROCÉDÉDU  MINEUR  MEDINA. 


J'essaie  de  rendre  un  compte  succinct  du  travail  par  lequel  on  relire  l'argent. 
C'est  ce  qui  va  meure  en  relief,  plus  encore  que  tout  ce  qui  précède,  le  caractère 
original  de  l'exploitation  américaine. 

L'art  fournit  des  moyens  aisés  de  séparer  une  proportion  d'argent  de  deux 
millièmes  des  matières  qui  la  renferment.  On  retire  à  Paris  des  cendres  d'orfèvre 
jusqu'à  des  atomes.  Le  mineur  européen  a  deux  moyens  d'action,  l'eau  et  le  feu. 
L'eau  lui  donne  une  force  motrice  avec  laquelle,  un  minerai  d'une  faible  teneur 
étant  donné,  on  le  pulvérise;  puis,  une  fois  réduit  eu  poudre,  on  le  lave  sous  un 
courant  d'eau  sur  des  tables  dormantes  et  des  tables  à  secousse,  et  c'est  ainsi 
qu'on  sépare  les  particules  métalliques  de  la  majeure  partie  des  matières  stériles. 
Ensuite ,  par  le  feu ,  en  faisant  intervenir  une  substance  tierce ,  de  la  classe  des 
fondants,  on  met  en  fusion  le  minerai,  et  on  retrouve  au  fond  du  creuset  du 
fourneau  les  substances  métalliques  qui  s'y  sont  réunies,  une  fois  liquéfiées,  en 

(1)  A  Guadalupe  y  Calvo.  Ce  prix  exorbitant  est  motivé  par  les  distances  énormes  qui 
séparent  les  mines  du  nord  des  pays  habités,  et  par  les  dangers  auxquels  sonl  exposées 
des  valeurs  en  voyage. 


548  MINES     D  ARGENT     ET     D  OR 

vertu  de  leur  densité  plus  grande.  L'action  du  feu,  renouvelée  plusieurs  fois  et  de 
diverses  façons,  finit  par  avoir  raison  des  minerais  les  plus  rebelles.  Ainsi  la  mé- 
tallurgie européenne  roule  sur  l'intervention  de  ces  deux  éléments,  l'eau  et  le  feu. 
Sur  le  plateau  mexicain,  de  même  qu'au  Pérou,  il  a  fallu  s'en  passer  pour  retirer 
l'argent.  Transplanté  là,  le  métallurgiste  européen  s'est  trouvé  dans  la  situation 
de  ces  proscrits  des  temps  antiques  auxquels  le  feu  et  l'eau  étaient  interdits. 
L'eau  est  très-rare  sur  le  plateau  du  Mexique,  excepté  dans  quelques  lieux  privi- 
légiés comme  à  l'usine  de  Régla,  et  il  faut  user  avec  parcimonie  du  peu  qu'on  en 
rencontre.  Le  combustible  y  est  plus  rare  encore.  Il  ne  paraît  pas  que  les  forêts 
aient  jamais  été  très-abondantes  sur  le  plateau  mexicain;  mais  les  souverains 
aztèques,  prédécesseurs  des  Espagnols  dans  la  domination  du  pays,  paraissent 
avoir  eu  pour  la  conservation  des  bois  des  règlements  forestiers  fort  sages  et  fort 
sévères.  La  race  espagnole,  au  contraire,  héritière  en  cela  des  Arabes  pasteurs, 
dévaste  les  forêts  sur  son  passage.  Il  y  a  telle  usine  qui  paie  le  bois  presque  au 
même  prix  que  le  citadin  de  Paris  pour  sa  cuisine  économique  (1).  La  houille 
serait  un  bienfait  du  ciel  pour  l'empire  mexicain;  mais,  jusqu'à  présent,  on  ne 
l'a  rencontrée  que  vers  le  littoral,  particulièrement  près  de  Tampico,  en  remon- 
tant le  Rio-Panuco,  et  les  transports  sont  si  difficiles ,  qu'à  moins  que  les  houil- 
lères ne  se  trouvassent  très-voisines  des  gîtes  métallifères,  elles  ne  seraient  d'aucun 
secours  pour  l'industrie  des  mines.  Tout  se  transporte  ici  à  dos  de  mulet,  et  à 
des  prix  qui  sont  sept  fois  plus  élevés  que  ceux  du  roulage  en  France  (2). 

Lors  même  que  l'eau  serait  moins  rare  sur  le  plateau  mexicain,  on  ne  pourrait 
en  tirer  le  même  parti  qu'en  Europe  pour  la  préparation  mécanique  du  minerai. 
Par  une  circonstance  qui  semble  sans  exemple,  le  minerai  mexicain,  dans  plu- 
sieurs cas,  ne  se  prêterait  point  à  ces  lavages  employés  avec  tant  de  succès  en 
Europe  sur  les  minerais,  préalablement  pulvérisés,  de  cuivre,  de  plomb  et  d'élain, 
afin  de  séparer  les  parties  métalliques  de  la  gangue  ou  roche  stérile,  et  d'en 
concentrer  ainsi  la  richesse  en  un  moindre  volume  et  un  moindre  poids.  Souvent 
l'argent  est  disséminé  dans  la  gangue  en  particules  si  menues,  que  même  les 
boues  que  le  plus  habile  laveur  distrairait  les  premières  de  la  niasse  retiendraient 
encore  une  bonne  proportion  de  l'argent  (3).  C'est  que  la  plus  grande  partie  de 
l'argent  enfermé  dans  le  minerai  mexicain  est  à  l'état  de  sulfure  simple  ou  com- 
posé ;  ces  sulfures  sont  fragiles  et  se  mettent  aisément  en  poudre  extrêmement 


(1)  Le  prix  du  bois  pour  les  usines  à  argent  du  Mexique  est  communément  de  2  francs 
50  cent,  à  3  francs  par  100  kilog.  Un  slère,  supposé  de  560  kilog.,  coûterait  donc  de 
9  francs  ù  10  francs  80  cent.  ;  mais  quelquefois,  et  par  exemple  sur  une  partie  des  puits 
du  Fresnillo,  le  prix  est  de  14  francs  50  cent.  Les  forges  françaises,  qui  pourtant  paient 
le  bois  bien  cher,  l'achètent,  sur  pied  il  est  vrai,  3  francs  50  cent.  On  estime  que  l'aba- 
tage,  la  façon,  la  carbonisation  elle  transport  du  charbon  à  l'usine  représentent  ensemble 
1  franc  par  slère,  ce  qui  porte  le  prix  du  stère  rendu  en  charbon  à  1  usine  à  4  fr.  50  cent. 
A  Paris,  le  stère  de  bois  de  chauffage  rendu  chez  les  particuliers  coûte  de  15  à  18  francs. 

(12)  De  Vera-Cruz  à  Mexico,  sur  la  roule  la  plus  fréquentée  du  Mexique,  les  transports 
à  dos  de  mulet  se  paient  sur  le  pied  de  1  franc  à  1  franc  3o  centimes  par  kilom.  pour  cent 
kilog.,  selon  la  nature  des  marchandises.  Le  prix  du  roulage  ordinaire  en  France  est  de  16 
à  i?0  centimes. 

(5)  Ce  fait  résulte  positivement  des  expériences  faites  à  l'école  des  mines  à  Paris  sur 
une  collection  d'environ  100  quintaux  des  principaux  minerais  que  M.  Duport  avait  ap- 
portés du  Mexique. 


DU    NOUVEAU-MONDE.  549 

fine,  aisée  à  entraîner  par  conséquent  dans  le  courant  de  l'eau  de  lavage  avec  les 
boues  réputées  stériles. 

Que  faire  donc?  Les  Espagnols  semblent  avoir  reçu  de  la  nature  l'instinct  de  la 
métallurgie.  Célèbres  dès  l'antiquité  la  plus  reculée  par  leurs  mines,  sous  la  do- 
mination romaine,  les  provinces  de  l'Ibérie  fournissaient  à  la  maîtresse  du  monde 
de  l'or,  de  l'argent,  du  cinabre.  Quand  le  Nouveau-Monde  est  découvert,  les  Espa- 
gnols font  la  conquête  de  deux  empires  où  l'argent  et  l'or  abondent,  et  ils  y  trans- 
portent, avec  la  connaissance  qu'on  pouvait  avoir  alors  de  l'art  des  mines,  leur 
passion  pour  la  recherche  des  métaux  précieux.  Et  aujourd'hui  que  les  descen- 
dants des  conquistadores  se  sont  rendus  indépendants  au  Mexique,  au  Pérou,  sur 
les  bords  de  la  Plala,  on  voit  les  Espagnols,  resserrés  dans  la  Péninsule,  recom- 
mencer à  déployer  chez  eux  le  génie  que  pendant  trois  siècles  ils  ont  prodigué 
au  loin.  Ils  fouillent  le  sol  de  la  patrie  avec  une  audace  et  un  succès  extraordi- 
naires. 

Ce  fut  en  1557  qu'un  mineur  de  Pachuca,  Bartholomé  Médina,  découvrit  le 
procédé  d'extraction  actuellement  usité  dans  toute  l'Amérique,  moyennant  lequel 
l'argent  est  obtenu  sans  recourir  au  lavage,  à  peu  près  sans  combustible,  et  en 
employant  des  doses  très-modérées  d'un  petit  nombre  d'ingrédients  tous  emprun- 
tés, sauf  un  seul,  à  la  classe  des  matières  réputées  communes.  Par  une  sorte  de 
divination,  cet  homme  imagina  une  méthode  de  traitement  dont  la  science  rend 
à  peine  compte  aujourd'hui,  après  que  de  grands  chimistes  se  sont  consacrés  à 
l'étudier.  Habituellement  l'esprit  humain  n'arrive  aux  formules  simples  qu'en 
traversant  beaucoup  de  complications  ;  ce  pauvre  mineur  fut  plus  heureux.  Du 
premier  coup,  il  trouva  une  recelte  tellement  simple,  que  depuis  trois  siècles  on 
n'y  a  presque  rien  changé.  Une  fois  le  minerai  trituré,  l'opération  s'accomplit 
sans  autre  appareil  qu'un  tout  petit  lavoir  et  une  cloche  de  bronze,  sans  autre 
main-d'œuvre  qu'un  foulage  des  farines  de  minerai  par  le  pied  des  hommes  ou  des 
mulets  (1),  sans  autre  combustible  que  celui  qui  est  requis  pour  calciner  une 
petite  dose  de  pyrite  de  fer  et  de  cuivre  (2),  et  pour  volatiliser  le  mercure  de 
l'amalgame  d'argent,  où  s'est  concentré  tout  l'argent  préalablement  ramené,  par 
la  vertu  du  procédé,  à  l'état  métallique,  et  cet  amalgame  ne  représente  qu'un 
centième  du  poids  du  minerai  traité,  sans  autres  substances  que  2  à  5  pour  100 

(1)  Dans  l'origine,  le  foulage  était  fait  par  clos  hommes,  que  quelques-uns  des  mineurs 
péruviens  remplacèrent  par  des  chevaux,  ei  c'est  de  là  que  l'emploi  des  mulets  ou  des 
chevaux  passa  au  Mexique.  Cette  amélioration  ne  remonte,  pour  le  Mexique,  qu'à  1785. 
Don  Juan  Cornejo  en  apporta  l'idée  du  Pérou.  Le  gouvernement  lui  accorda  un  privilège 
dont  il  ne  jouit  pas  longtemps,  et  qui  ne  lui  valut  qu'une  somme  médiocre.  Les  frais 
d'amalgamation  ont  beaucoup  diminué  depuis  que  l'on  n'a  plus  besoin  d'employer  ce  grand 
nombre  d'ouvriers  qui  se  promenaient  pieds  nus  sur  des  amas  de  farines  métalliques.  Aujour- 
d'hui encore  à  Catorce,  ce  sont  des  hommes  qui  font  ce  service  :  des  circonsiances  locales 
et  le  défaut  d'espace  n'ont  pas  permis  de  leur  substituer  des  animaux;  mais  c'est  le  seul 
point  du  .Mexique  où  l'ancien  mode  de  foulage  se  soit  maintenu.  La  substitution  des  ani- 
maux à  l'homme  et  la  suppression  à  peu  près  complète  de  l'emploi  de  la  chaux  dans 
l'amalgamation  sont  les  seuls  changements  qui  aient  été  apportés  au  procédé  de  Médina. 
Dans  plusieurs  des  mines  du  Pérou,  le  foulage  par  les  hommes  a  persisté  jusqu'à  ce  jour. 

(2)  Les  combinaisons  naturelles  du  fer  ou  du  cuivre  avec  le  soufre  sont  désignées  par 
le  nom  de  pyrite.  Ce  sont  des  minéraux  à  l'aspect  métallique,  d'un  jaune  un  peu  plus 
clair  que  celui  de  l'or,  que  le  vulgaire  ramasse  souvent  dans  la  persuasion  que  c'est  de  ce 
précieux  métal. 


550  mines  d'argent  et  d'or 

de  sel  ordinaire,  1  à  3  pour  100  de  magistral  (pyrite  de  cuivre  et  de  fer  calcinée) 
et  3  millièmes  de  mercure  (1). 

Ce  système  ingénieux  s'applique  sans  effort  à  des  masses  indéfinies.  Pour  labo- 
ratoire, il  n'exige  rien  qu'une  aire  dallée,  où  les  tas  de  minerai  réduits  en  pâte 
sont  étalés  et  où  des  mulets  viennent  piétiner  en  bandes. 

Une  fois  armés  du  procédé  de  Médina,  les  Espagnols  élevèrent  des  établisse- 
ments immenses,  où  ils  travaillent  jusqu'à  15  millions  de  kilogrammes  de  mine- 
rai. Les  idées  de  ce  peuple  ont  souvent  un  cachet  de  grandeur.  Il  conçoit  plus 
volontiers  sur  une  grande  échelle,  et  il  fut  un  temps  où  il  avait  la  force  d'exé- 
cuter comme  il  avait  conçu.  Les  travaux  de  quelques-unes  des  mines  furent  sur 
des  proportions  grandioses,  extrêmes.  Le  puits  principal  de  la  Valenciana  a  une 
profondeur  perpendiculaire  de  627m,67  et  un  diamètre  de  8m,84.  Il  y  a  des  puits 
d'une  largeur  de  10m  et  même  de  12™  (2).  Ces  dimensions  extraordinaires  et 
quant  à  la  largeur  tout  à  fait  extravagantes  donnent  l'idée  de  l'audace  et  de  la 
puissance  avec  lesquelles  le  minerai  est  attaqué.  Examinons  comment  on  le  traite. 

Dans  la  plupart  des  minerais,  l'argent  est  à  l'état  de  sulfure  simple  (argent 
noir)  ou  d'un  sulfure  composé  (argent  antimonié  sulfuré  qui  est  rouge)  (3)  ;  puis 
il  y  a  de  l'argent  natif,  et  enfin,  mais  rarement,  du  chlorure  ou  du  bromure 
d'argent  (-4)  C'est  sur  cette  loi  générale  de  la  composition  du  minerai  qu'est 
fondée  l'efficacité  du  procédé.  Le  but  que  se  proposa  Médina  fut  de  faire  passer 

(1)  On  emploie  plus  de  mercure,  quatre  fois  autant;  mais  les  trois  quarts  du  mercure 
employé  font  partie  de  l'amalgame  d'argent  qui  est  le  dernier  produit  de  l'opération,  et  on 
relire  l'argent  de  cet  amalgame  sans  perdre  de  mercure.  Le  seul  mercure  que  nous  comp- 
tions ici  est  celui  qui  est  perdu;  il  s'élève  à  12  onces  ou  à  13  moyennement  pour  un  marc 
(8  onces)  d'argent,  soit  3  millièmes  du  poids  du  minerai,  quand  celui-ci  rend  2  millièmes 
d'argent. 

(2)  A  New- York,  une  belle  maison  a  25  pieds  anglais  ou  7  mètres  60  cent,  de  façade. 
(5)  Les  minerais  ainsi  riches  en  sulfure  d'argent  simple  ou  multiple  se  nomment,  en 

langage  de  mineur  mexicain,  negros  (noirs),  moins  cependant  parce  qu'en  effet  le  sulfure 
d'argent  offre  cette  couleur  qu'à  cause  des  sulfures  de  plomb  et  de  zinc  dont  la  roche  est 
mélangée,  et  qui  dominent  comme  substances  colorantes.  Dans  leur  partie  la  plus  voisine 
du  jour  jusqu'à  une  profondeur  quelquefois  considérable,  les  liions  ont  subi  l'action  de 
l'oxygène  de  l'atmosphère,  qui  agit  sur  les  sulfures;  il  en  résulte  que  les  métaux  autres 
que  l'argent  s'y  présentent  principalement  à  l'état  d'oxyde;  quant  à  l'argent,  sa  combi- 
naison avec  l'oxygène  étant  beaucoup  moins  stable,  il  passe  alors  à  l'état  métallique.  La 
nuance  ocreuse  ou  rouge  de  l'oxyde  de  fer,  qui  provient  de  la  décomposition  du  sulfure 
de  ce  métal  dont  la  masse  du  minerai  est  toujours  plus  ou  moins  mélangée,  colore  forte- 
ment la  roche,  et  les  minerais  prennent  le  nom  de  colorados.  Dans  les  colorados.  une 
partie  au  moins  de  l'argent  est  à  l'état  d'argent  natif,  ce  qui  en  rend  le  traitement  plus 
facile.  Au  Mexique,  les  minerais  negros  forment  les  st-pt  huitièmes  de  ceux  que  l'on  traite. 
Au  Pérou,  les  colorados,  qui  y  portent  le  nom  de  pacos,  représentent  une  proportion 
beaucoup  plus  forte  qu'au  Mexique.  Cependant  à  Calorce  (Mexique)  tout  le  minerai  qu'on 
exploite  est  à  l'état  de  Colorado.  Cette  mine  cependant  a  509  mètres  de  profondeur.  Nulle 
autre  part  les  colorados  n'ont  été  trouvés  à  une  profondeur  pareille  ;  les  mines  du  Pérou 
ont  en  général  beaucoup  moins  profondesque  celles  du  Mexique.  Il  est  bon  de  remar- 
quer qu'à  Catorce  il  y  a  assez  peu  d'argent  natif.  L'argent  y  est  principalement  à  l'état  de 
chlorure  (argent  gris). 

(4)  Récemment  M.  Berthtcr  a  reconnu  de  l'argent  à  l'état  de  bromure  dans  le  minerai 
de  Calorce  et  dans  quelques  autres.  Le  bromure  d'argent  est  aussi  un  des  minerais  du 
Chili,  comme  on  le  verra  plus  loin. 


DU    NOUVEAU-MONDE.  tfijl 

l'argent  contenu  dans  le  minerai,  en  ces  combinaisons  diverses,  à  l'état  d'amal- 
game, c'est-à-dire  d'union  avec  le  mercure.  Le  mercure  s'empare  à  froid  des  corps 
dont  il  est  avide,  et  il  n'en  est  aucun  pour  lequel  il  ait  plus  d'affinité  que  pour 
l'argent.  Or,  une  opération  à  froid  devait  dispenser  de  la  nécessité  du  combus- 
tible que  le  pays  n'a  pas;  en  outre,  l'amalgamation  devait  donner  le  moyen  de 
concentrer  en  un  petit  volume  l'argent  épars  dans  une  immense  quantité  de 
gangues,  sans  recourir  aux  appareils  de  lavage,  pour  lesquels  on  eût  manqué 
d'eau,  et  qui  d'ailleurs,  dans  beaucoup  de  cas,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  auraient 
été  en  défaut.  Une  fois  l'argent  réuni  dans  un  amalgame,  rien  n'était  aussi  simple 
que  de  le  séparer  du  mercure,  c'était  l'affaire  d'un  peu  de  feu.  L'amalgamation 
levait  donc  toutes  les  difficultés  :  elle  devait  être  ainsi  le  but  final  de  l'opération. 

L'affinité  du  mercure  pour  les  métaux  précieux  avait  été  remarquée  dès  les 
temps  antiques,  du  moins  à  l'égard  de  l'or,  sans  cependant  que  les  Grecs  ou  les 
Romains  s'en  fussent  servis  pour  l'exploitation  des  mines.  C'était  un  des  motifs 
pour  lesquels  les  alchimistes  faisaient  intervenir  le  mercure  avec  prédilection,  et 
lui  supposaient  une  puissance  presque  sans  bornes.  Déjà  on  avait  commencé  à 
employer  le  mercure  pour  perfectionner  l'extraction  de  l'or  des  alluvions  de 
Saint-Domingue,  deux  ou  trois  ans  après  que  Christophe  Colomb  y  avait  débar- 
qué. Il  est  même  constaté  aujourd'hui,  d'après  le  géographe  arabe  Edrisi,  que 
l'emploi  du  mercure  était  communément  usité,  dès  le  xue  siècle,  dans  les  lavages 
d'or  de  l'intérieur  de  l'Afrique;  mais,  avant  Médina,  la  métallurgie  n'avait  fait 
aucun  usage  du  pouvoir  que  possède  le  mercure  envers  l'argent.  Ici,  d'ailleurs,  se 
présentaient  des  circonstances  qui  augmentent  beaucoup  le  mérite  de  Médina. 
L'action  du  mercure  avait  été  mise  à  profit  à  l'égard  de  l'or  dégagé  de  toute 
combinaison  avec  ces  corps  qui  dénaturent  les  métaux  précieux,  tels  que  le  soufre, 
le  chlore,  l'antimoine,  et  les  rendent  inattaquables  au  mercure  lui-même.  Dans 
les  alluvions  de  Haïti  et  de  l'intérieur  de  l'Afrique,  comme  dans  toutes  les  allu- 
vions aurifères,  l'or  est  à  l'état,  métallique.  Dans  les  minerais  mexicains  autres 
que  les  colorados,  au  contraire,  l'argent,  au  lieu  d'être  dans  sa  condition  simple 
de  métal  libre,  mêlé  d'une  manière  mécanique  seulement  à  des  matières  ter- 
reuses, est  engagé  dans  ces  combinaisons  qui  paralysent  complètement  l'affinité 
qu'il  a  pour  le  mercure.  Le  problème  était  donc  nouveau  et  très-compliqué. 

Le  minerai  est  d'abord  pilé  au  bocard  (1),  puis  réduit  en  farine  dans  les  arras- 
Iras,  bassins  circulaires  où  le  minerai  sortant  du  bocard  est  placé  à  l'état  de 
bouillie  très-liquide,  sur  laquelle  se  promènent  en  tournant  deux  ou  quatre  blocs 
de  pierre  dure  appelés  voladoras  (2).  A  cet  état,  le  minerai,  séparé  par  dépôt  de 
l'excès  d'eau  et  ramené  ainsi  à  l'état  de  pâte,  est  étendu  en  immenses  gâteaux 

(1)  Le  bocard  est  un  appareil  formé  de  plusieurs  pilons  de  bois  placés  verticalement  les 
uns  à  côté  des  autres  et  terminés  à  leur  extrémité  inférieure  par  une  masse  de  fer.  Un 
arbre  horizontal  en  bois,  muni  de  longues  saillies  ou  cames,  qui  est  mù  quelquefois  par 
une  roue  hydraulique,  le  plus  souvent  au  Mexique  par  un  manège,  soulève  successive- 
ment ces  pilons  placés  les  uns  à  côté  des  autres,  les  fait  battre  sur  le  fond  d'une  auge  où 
l'on  place  le  minerai  à  pulvériser,  après  qu'il  a  été  concassé  à  la  main  en  fragments  de  la 
grosseur  d'une  noix. 

(2)  Au  centre  de  l'auge  circulaire  s'élève  un  arbre  vertical  en  bois,  ayant  deux  traverses 
en  croix.  Les  voladoras  s'attachent  à  ces  traverses.  L'une  des  traverses  dépasse  les  bords 
de  l'auge  assez  pour  qu'on  puisse  y  atteler  de  front  deux  mules  qui  font  tourner  l'arbre  et 
les  voladoras. 


5  Ï5  2  mines  d'argent  et  d'or 

plats  (tortas)  de  12  à  45  mètres  de  diamètre,  et  d'une  épaisseur  de  20  à  25  cen- 
timètres, sur  l'aire  dallée  de  la  cour  (patio)  servant  d'atelier.  Une  tor/a  contient, 
selon  les  localités,  de  50,000  a  75,000  kilogrammes.  On  y  mêle  du  sel  et  l'on 
donne  un  rcpaso,  c'est-à-dire  qu'on  y  fait  tourner  au  galop  pendant  plusieurs 
heures  des  mulets  ou  des  chevaux,  au  nombre  de  huit  à  quinze,  selon  les  dimen- 
sions de  la  torta;  puis  on  met  le  magistral  et  dn  mercure,  et  on  donne  un  nou- 
veau rfipaso.  Pendant  un  intervalle  qui,  selon  la  nature  du  minerai  et  la  saison, 
varie  de  quinze  à  trente  jours,  et  va  même  à  deux  mois  et  à  trois  quelquefois,  on 
laisse  la  niasse  travailler  sur  elle-même,  non  sans  y  aider  par  des  repasos.  Par 
des  lavages  en  petit  sur  une  sébile,  on  constate  le  moment  où  tout  le  mercure  est 
converti  en  amalgame  solide,  on  pour  mieux  dire  non  coulant,  car  c'est  une  masse 
molle.  A  ce  moment,  on  verse  une  nouvelle  quantité  de  mercure,  qui,  après  un 
nouveau  délai  d'une  douzaine  de  jours,  se  transforme  de  même  en  amalgame  sec. 
On  reconnaît  que  tout  l'argent  susceptible  de  s'amalgamer  a  été  absorbé  par  le 
mercure,  lorsqu'en  ajoutant  une  dernière  proportion  de  celui-ci,  au  lieu  de  se 
coaguler  il  reste  fluide.  Dès  lors  l'opération  est  terminée.  On  lave  la  pâte  de  la 
torta  dans  une  cuve  en  bois  oii  en  pierre  (lavadero),  où  on  l'agile  avec  des  râteaux 
tournants  que  met  en  mouvement  un  attelage  de  mules.  Des  lavages  supplémen- 
taires achèvent  de  séparer  l'amalgame  des  matières  terreuses,  et  il  suffit  de 
chauffer  celui-ci  sous  une  cloche  de  bronze  pour  que  l'argent  reste  seul. 

Trois  cents  ans  après  que  ce  procédé  empirique  avait  réussi,  la  science  chimique, 
si  glorieuse  et  si  (1ère,  et  qui  a  tant  le  droit  de  l'être,  en  a  découvert  le  secret. 
Combiné  avec  le  soufre,  et  à  plus  forte  raison  avec  l'antimoine  et  le  soufre  en- 
semble, l'argent  était,  on  l'a  vu,  inattaquable  au  mercure;  le  sel  et  le  magistral 
servent  à  le  dégager  de  ces  combinaisons  et  à  le  faire  passer  à  l'étal  de  chlorure, 
qui,  en  présence  du  mercure,  dont  la  torta  a  été  semée,  cède  son  chlore  à  une 
partie  de  celui-ci,  de  sorte  que  l'argent,  devenu  libre,  peut  se  combiner  avec  une 
autre  partie  du  même  métal.  Au  contact  du  sel,  le  sulfate  de  cuivre,  qui  est  l'élé- 
ment actif  du  magistral  (chlorurede  sodium),  se  change  en  bichlorure  de  cuivre. 
L'action  du  bichlorure  de  cuivre  sur  l'argent  sulfuré  donne  naissance  à  un  chlo- 
rure d'argent.  L'eau  chargée  du  sel  dont  la  torta  est  imprégnée  a  la  faculté  de 
dissoudre  celui-ci,  qui  serait  absolument  insoluble  dans  l'eau  pure,  et,  une  fois 
dissous,  il  est  décomposé  par  le  mercure.  Les  repasos  ou  foulages  sous  les  pieds 
des  mulets  sont  indispensables,  non  pas  seulement  par  cette  cause  générale  que 
le  mouvement  et  l'agitation  facilitent  toute  action  chimique,  mais  par  un  motif 
particulier  :  le  bichlorure  de  cuivre  n'a  point  une  action  énergique  sur  l'argent 
sulfuré,  c'est  seulement  a  la  surface  qu'il  le  transforme  en  chlorure  d'argent  sai- 
sissable  et  décomposable  par  le  mercure.  Il  faut  donc  absolument  renouveler  les 
surfaces,  et  c'est  à  quoi  sert  le  piétinement  des  hommes  ou  des  bêles. 

Dans  celte  opération,  l'on  perd  toujours  une  certaine  quantité  de  mercure,  non 
pas  de  celui  qui  est  passé  à  l'état  d'amalgame,  car  l'amalgame  restitue  son  mer- 
cure en  entier  (1)  ;  mais  l'action  chimique  du  magistral  et  du  sel  fait  passer  direc- 

(1)  En  plaçant  l'amalgame  primitif  dans  des  chausses  dont  la  partie  inférieure  est  en 
cuir  cl  le  fond  en  toile  à  voile  bien  serrée,  il  s'en  écoule  du  mercure,  cl  il  reste  un  amal- 
game solide  contenant  cependant  encore  quatre  on  cinq  parties  de  mercure  contre  une 
d'argent.  Cet  amalgame  est  moulé  en  fractions  de  disque  qu'on  dépose  de  manière  à  en 
former  une  colonne  sur  un  support  en  fer.  Le  toul  se  recouvre  d'une  cloche  de  bronze 


DU    NOUVEAU-MONDE.  ">  >"< 

tementune  portion  du  mercure  à  l'état  de  chlorure  et  d'autres  combinaisons  peut- 
être,  qui  restent  dans  les  boues  et  qu'on  ne  saurait  en  retirer.  De  là  une  perte 
accidentelle,  variable,  inutile  au  succès  de  l'opération,  inévitable  pourtant.  Une 
autre  perte,  mais  celle-là  nécessaire,  déterminée,  fixe,  et  qui  se  pourrait  calculer, 
provient  de  ce  que  l'argent,  une  fois  chloruré,  cède  son  chlore  au  mercure.  Celle 
absorption  de  mercure  est  presque  exactement  égale  en  poids  à  l'argent  qui  se 
trouvait  à  l'état  de  chlorure  (1).  Enfin  une  petite  partie  de  mercure  s'en  va  méca- 
niquement dans  le  lavage  à  l'état  d'amalgame  ou  à  l'état  libre.  On  estime  que  la 
proportion  de  mercure  qui  disparaît  est  de  trois  à  quatre  millièmes  du  poids  du 
minerai  soumis  à  l'amalgamation.  C'est  environ  une  fois  et  demie  le  poids  de 
l'argent  qu'on  en  extrait.  De  toutes  les  dépenses  de  l'opération,  celle-ci  est  la 
plus  apparente  et  la  plus  sensible  aux  mineurs  mexicains. 

Celte  méthode  de  l'amalgamation  réussit  très-bien,  disons-nous,  avec  les  mine- 
rais qui  recèlent  l'argent  à  l'état  de  sulfure,  mieux  encore  avec  ceux  où  il  existe 
à  l'état  nalif,  puisque  alors  le  mercure  s'empare  directement  de  l'argent,  sans  avoir 
à  disparaître  lui-même  dans  les  boues  à  l'état  de  chlorure  très-divisé ou  en  disso- 
lution, qu'il  n'y  aurait  aucun  moyen  de  retrouver.  Les  minerais  qui  recèlent  l'ar- 
gent à  l'état  de  sulfure  complexe  en  combinaison  avec  l'antimoine  ou  avec  l'arsenic 
rendent  plus  difficilement  par  ce  procédé  la  loialiléde  l'argent  qu'ils  contiennent; 
ceux  où  l'argent  est  disséminé  dans  des  sulfures  de  plomb  ou  de  zinc  sont  assez 
rebelles  :  le  bromure  d'argent,  qui  existe  à  Catorce,  résiste  absolument. 

On  applique  la  méthode  de  l'amalgamation  à  la  plus  grande  partie  des  mine- 
rais du  Mexique  et  de  l'Amérique  entière.  On  estime  que  82  centièmes  de  l'ar- 
gent mexicain  sont  ainsi  obtenus.  Le  reste,  formant  environ  le  5e  du  total,  s'ex- 
trait des  minerais  plus  riches  qu'on  sépare  de  la  masse  pendant  le  cassage  à  la 
main.  Il  s'obtient  soit  par  la  fusion  ordinaire  dans  un  fourneau  avec  des  lilharges 
ou  avec  de  la  soude  (2),  soit  par  l'amalgamation  à  chaud  (3).  On  retire  aussi  un 
peu  d'argent  directement  du  minerai  en  plaçant  dans  les  arraxtras  du  mercure 
qui  s'empare  alors  de  l'argent  natif  à  mesure  qu'il  est  mis  à  nu  par  la  trituration. 

Sans  l'invention  de  Médina,  les  mines  du  Mexique  et  celles  du  Nouveau-Monde 

qu'on  entoure  de  charbon.  Le  mercure  mis  en  vapeur  par  le  feu  va  se  condenser,  au  fur  et 
à  mesure,  dans  un  réservoir  rempli  d'eau  sans  cesse  renouvelée,  qui  est  au-dessous  du 
support  d«  la  colonne.  La  perte  en  mercure  qui  a  lieu  pendant  cette  distillation  est  insi- 
gnifiante, de  moins  d'un  millième. 

(1)  Il  est  possible  aussi,  et  un  habile  chimiste,  M.  Boussingault,  l'a  indiqué,  qu'il  se  pro- 
duise du  sulfure  de  mercure. 

(2)  Au  commencement  du  siècle,  le  procédé  de  la  fusion  jouait  un  plus  grand  rôle. 
M.  de  Humboldl  calculait  alors  qu'il  était  appliqué  à  22  pour  100  du  poids  total  du  mi- 
nerai. En  1777,  on  estimait  que  les  2  cinquièmes,  ou  40  pour  100,  passaient  par  la  fonte. 
Sans  aucun  doute,  la  diminution  des  forêts  a  contribué  à  étendre  le  procédé  de  l'amal- 
gamation. 

(3)  L'amalgamation  à  chaud,  ou  travail  au  cazo,  est  employée  presque  uniquement  pour 
des  minerais  de  l'espèce  des  colorados.  Elle  est  plus  usilée  dans  l'Amérique  du  Sud  qu'au 
Mexique,  sans  doute  à  cause  de  la  nature  particulière  des  minerais.  Au  Mexique,  elle 
produit  environ  un  dixième  de  l'argent  fourni  par  le  pays.  Elle  consiste  à  travailler  le  mi- 
nerai dans  une  chaudière  avec  du  mercure.  Elle  exige  un  degré  de  richesse  supérieur  à 
celui  du  minerai  qui  passe  au  patio.  C'est  la  seule  manière  qu'on  connaisse  de  traiter  un 
minerai  tel  que  celui  de  Catorce,  où  l'argent  est  à  l'état  de  bromure  en  grande  partie.  Le 
pntio  n'y  fait  rien,  et  par  le  procédé  de  la  fusion  une  grande  partie  se  volatiliserait. 


8  84  mines  d'argent  et  d'or 

tout  entier  fussent  demeurées  à  peu  près  stériles.  Cet  homme  modeste  n'a  cepen- 
dant pas  une  statue,  pas  le  moindre  monument  érigé  à  sa  mémoire,  pas  une  pierre 
luinulaire,  pas  même  une  inscription.  Il  est  vrai  que,  sur  le  continent  tout  entier 
de  l'Amérique  espagnole,  Colomb  et  Cortez  eux-mêmes  avaient  été  laissés  dans  le 
même  abandon. 


IV.   —    DES   MINES   D'OR. 


Jusqu'ici  nous  ne  parlons  que  de  l'exploitation  des  mines  d'argent,  sans  nous 
occuper  de  l'or,  auquel  cependant  semble  appartenir  le  premier  rang.  C'est  que 
l'or  se  présente  souvent  comme  un  produit  accidentel  ou  accessoire  des  mines 
d'argent.  Les  mines  d'or  proprement  dites  ont  un  moindre  intérêt.  Par  la  modi- 
cité relative  de  la  valeur  qu'elles  produisent  ordinairement,  ainsi  que  par  les  cir- 
constances naturelles  qui  leur  sont  propres,  et  par  le  traitement  auquel  on  les 
soumet,  c'est  une  part  moins  curieuse  et  moins  intéressante  du  domaine  de  l'in- 
dustrie humaine.  La  plupart  des  mines  d'or  qu'on  exploite  ou  que  l'on  connaît 
ne  sont  point  en  roches.  Ce  ne  sont  point  des  filons  ou  des  couches  qu'on  pour- 
suive avec  acharnement  dans  les  entrailles  de  la  terre  en  faisant  de  profondes  ex- 
cavations, en  demandant  à  la  mécanique  des  prodiges,  et  d'où  l'on  retire  le  métal 
par  d'autres  tours  de  force.  L'or  n'y  est  point  dans  un  état  d'association  complexe 
avec  d'autres  métaux  ou  avec  quelques-unes  de  ces  substances  non  métalliques 
qu'on  dégage  des  métaux  avec  difficulté,  le  soufre,  le  chlore,  ou  avec  des  demi- 
métaux,  tels  que  l'arsenic  et  l'antimoine.  Presque  toujours  l'or  est  à  l'état  natif, 
c'est-à-dire  de  métal  libre,  allié  pourtant  à  une  proportion  plus  ou  moins  faible 
d'un  autre  métal  noble,  l'argent,  et  les  gisements  d'où  on  le  relire  sont  des  couches 
de  sables  superficielles  ou  à  peu  près,  alluvions  déposées  par  les  eaux.  La  nature 
s'est  montrée  à  la  fois  prodigue  et  avare  de  ce  métal  :  prodigue  en  ce  sens  qu'elle 
l'a  très-fréquemment  fait  apparaître  dans  les  filons  dont  elle  a  injecté  la  croûte 
de  la  planète,  ou  même  dans  les  masses  rocheuses  qui  occupent  une  partie  des 
continents,  mais  excessivement  avare  en  ce  qu'elle  ne  l'a  jamais  semé  qu'en  rares 
parcelles,  si  bien  que,  dans  la  plupart  des  gîtes  où  il  a  été  ainsi  placé,  il  exige- 
rait des  frais  tels  que  l'industrie  devrait  y  renoncer.  Par  une  opération  posté- 
rieure, la  nature  s'est  chargée  elle-même  d'en  concentrer  les  infiniment  petits 
qu'elle  avait  dispersés  dans  les  filons  ou  dans  la  pâte  des  roches.  Lorsque  l'enve- 
loppe de  la  planète  fut  remaniée  par  les  eaux,  qui  alors  se  mirent  en  mouvement 
par  masses  puissantes,  afin  d'arrondir  les  flancs  des  chaînes  et  d'adoucir  les  aspé- 
rités de  la  surface,  une  immense  quantité  de  roches  fut  triturée.  De  là  les  terrains 
d'alluvion  qui  occupent  à  la  superficie  du  globe  un  si  grand  espace,  et  dont  la 
présence  était  nécessaire  pour  que  la  terre  pût  être  mise  en  culture  et  nourrir  la 
famille  humaine,  plus  tard  venue.  De  toutes  ces  matières,  désagrégées  peut-être 
par  des  commotions  terrestres  et  réduites  en  sables  par  les  eaux,  l'action  des  cou- 
rants à  la  même  époque  sépara,  pour  les  réunir  dans  des  bancs  distincts,  les  par- 
ticules métalliques  plus  lourdes  que  le  reste,  et  particulièrement  les  grains 
d'or  (1).  C'est  ainsi  qu'au  milieu  des  alluvions  placées  au  pied  des  montagnes  qui 

(1)  Le  même  fait  a  eu  lieu  pour  le  platine  et  pour  la  même  cause,  son  extrême  lourdeur. 


SU    NOUVEAU-MONDE.  888 

renfermaient  des  veines  aurifères,  on  rencontre  des  couches  où  les  paillettes  d'or 
sont  devenues  plus  nombreuses  ou  moins  rares  que  dans  les  gisements  originels, 
at  où  dès  îors  le  travail  de  l'homme  peut  les  rechercher  avec  avantage.  La  plupart 
des  mines  d'or  se  réduisent  ainsi  à  des  dépôts  de  sables  aurifères  où,  tout  con- 
centré qu'il  est  relativement,  l'or  est  bien  peu  abondant  encore;  mais  la  nature 
ayant  très-fréquemment  disposé  de  quelques  grains  d'or,  lorsque  du  sein  de  la 
terre  elle  lançait  des  matières  ignées  à  la  surface,  le  nombre  des  mines  sablon- 
neuses où  l'on  rencontre  de  l'or  est  très-considérable.  Si  l'on  comptait  les  dépôts 
d'alluvions  d'où  l'on  a  retiré  de  l'or  avec  plus  ou  moins  de  succès,  on  serait  sur- 
pris de  la  longueur  du  dénombrement.  On  verrait  qu'il  n'y  a  pas  de  pays,  pas  de 
province  un  peu  étendue  qui  n'ait  eu  ses  mines  d'or.  On  n'en  finirait  pas  si  on 
voulait  nommer  tons  les  cours  d'eau  qui  charrient  de  l'or,  et  où  quelques  orpail- 
leurs ont  gagné  et  pourraient  gagner  encore  une  chétive  subsistance.  Dans  cer- 
taines contrées,  les  dépôts  aurifères  se  présentent  rapprochés  les  uns  des  autres 
sur  des  surfaces  sans  limites.  C'est  la  pure  vérité  que  les  mines  d'or  possibles  sont 
pour  le  moins  aussi  fréquentes  que  les  mines  de  fer.  La  teneur  seule  est  différente. 
La  richesse  moyenne  d'une  mine  de  fer  peut  être  Gxée  par  approximation  à  10 
ou  15  pour  100  au  moins  (1);  celle  des  mines  d'or  est  20,000  ou  40,000  fois 
moindre. 

Il  y  a  tout  lieu  de  croire  cependant  qu'il  a  existé  dans  quelques  localités,  à  la 
surface  du  sol,  une  assez  grande  quantité  de  morceaux  d'or  plus  gros  que  ceux 
qui  forment  la  richesse  des  alluvions  exploitées  (2).  C'est  l'opinion  de  plus  d'un 
érudit  et  de  plus  d'un  géologue.  On  expliquerait  ainsi  la  présence  d'une  assez 
forte  quantité  d'or  chez  des  peuples  peu  avancés  dans  les  arts  de  la  civilisation. 
Les  Gaulois,  lorsqu'ils  furent  conquis  par  Jules  César,  possédaient  relativement 
beaucoup  d'or.  Les  trésors  bien  plus  considérables  accumulés  par  les  souverains 
de  la  Perse  provenaient  plutôt  de  ce  que  ces  princes,  comptant  pour  peu  le  travail 
humain,  faisaient  laver  des  sables  par  des  troupes  nombreuses  d'esclaves. 

Dans  les  montagnes  au  bas  desquelles  les  alluvions  produisent  de  l'or,  on  n'est 
pas  toujours  parvenu  à  apercevoir  le  précieux  métal  ,  tant  il  est  disséminé.  Sur 
plusieurs  points  cependant  du  nouveau  continent,  au  Mexique ,  près  d'Oaxaca, 
dans  un  grand  nombre  de  localités  de  la  Nouvelle-Grenade,  au  Chili  et  aux  Étals- 
Unis,  sur  une  longue  ligne  située  au  pied  de  la  chaîne  des  Alleghanys.,  il  existe 
des  mines  d'or  où  l'on  attaque,  non  plus  seulement  des  sables  d'alluvion,  mais  la 
masse  solide  du  roc ,  et  où  l'on  exploite  par  puits  et  galeries.  II  en  est  de  même 
sur  un  pelit  nombre  de  points  de  l'ancien  continent. 

L'exploitation  des  sables  aurifères,  qui  représentent  les  19/20  des  gisements 
d'or  qu'on  utilise,  n'est,  sur  quelque  étendue  qu'elle  procède,  qu'une  petite  in- 
dustrie, morcelée  lors  même  que  cent  ateliers  reconnaîtraient  le  même  maître, 
usant  de  moyens  élémentaires  relativement  aux  appareils  que  font  jouer  en  général 
l'art  des  mines  et  la  métallurgie.  Elle  n'offre  pas  à  l'observateur  l'intérêt  d'une 

(1;  Je  dirais  30  à  40  pour  100  si  je  n'envisageais  que  les  minerais  une  fois  lavés,  ou 
bien  ceux  qu'on  ne  lave  point. 

(2)  On  rencontre  de  ces  pépites,  c'est  le  nom  qu'on  leur  donne,  au  milieu  des  sables  au- 
rifères. La  plus  grosse  de  toutes  les  pépites  connues  est  celle  de  56  kilogrammes  qu'on 
a  découverte  assez  récemment  près  de  Minsk,  dans  le  sud  de  l'Oural.  Celle  que  les  Espa- 
gnols trouvèrent  à  Haïti,  et  qui  est  restée  célèbre,  quoiqu'elle  ait  été  aussitôt  perdue  dans 
un  naufrage,  pesait  14  kilogrammes  et  demi. 


SS6  MINES    D'ARGENT    ET    d'or. 

grande  difficulté  vaincue,  d'une  grande  puissance  qui  se  déploie  et  surmonte  les 
obstacles.  C'est  même  une  industrie  plus  incertaine  que  celle  des  mines  d'argent. 
Chaque  dépôt  considéré  isolément  est  très-resserré,  et  par  conséquent  le  rende- 
ment des  mines  d'or  ne  peut  avoir  la  régularité  d'un  filon  qui  se  prolonge  habi- 
tuellement sur  une  longueur  presque  indéfinie.  Il  y  a  toujours  lieu  de  craindre 
que  les  alluvions  aurifères  qui  s'annoncent  le  mieux  ne  s'appauvrissent  très-pro- 
chainement. L'attrait  non  raisonné  qu'exerce  ce  métal  sur  les  esprits  avides  de 
posséder  et  impatients  de  s'enrichir  est  pour  quelque  chose  clans  la  persévérance 
avec  laquelle  on  en  suit  l'exploitation.  Et  pourtant  les  mêmes  terrains,  quelque- 
fois les  mêmes  bancs,  sont  des  gîtes  de  platine,  sont  des  gîtes  de  diamants.  Ré- 
unies, toutes  ces  richesses  sembleraient  devoir  être  une  source  inépuisable  de 
fortune;  elles  ne  forment  cependant,  pour  l'industrie  de  l'homme,  qu'un  médiocre 
domaine. 

La  majeure  partie  de  l'or  que  fournit  le  Mexique  est  retiré  de  l'argent  avec 
lequel  il  est  confondu.  L'opération  par  laquelle  on  sépare  l'or  de  l'argent,  et  qui 
se  nomme  le  départ  (apartado),  a  de  tout  temps  été  pratiquée  au  Mexique;  parmi 
la  noblesse  mexicaine,  qui  tirait  sa  richesse  des  mines  et  en  faisait  volontiers 
dériver  ses  titres  de  Castille,  il  y  avait  un  marquis  de  l'Apartado  :  c'est  le  titre 
des  Fagoaga.  On  se  procure  d'abord  une  partie  de  l'argent  aurifère,  celle  qui  con- 
tient le  plus  d'or,  en  mêlant,  lorsqu'il  y  a  lieu,  du  mercure  au  minerai  qu'on  broie 
dans  les  arrastras.  Le  mercure  s'empare  de  l'or  natif  qui  se  rencontre  quelquefois 
disséminé  dans  la  masse,  ou  de  l'or  qui  peut  être  combiné  avec  l'argent  natif,  ce  qui 
se  voit  plus  fréquemment,  en  dissolvant  celui-ci.  C'est  d'ailleurs  un  moyen  d'isoler 
tout  de  suite  de  la  gangue  cet  argent  lui-même,  et,  lorsqu'il  est  un  peu  abondant, 
on  s'en  trouve  bien.  Les  minerais  assez  riches  pour  être  traités  par  le  procédé 
de  la  fusion  rendent  un  argent  plus  aurifère  que  celui  qui  provient  de  l'amalga- 
mation. L'opération  du  départ  a  été  portée  à  un  très-haut  degré  de  perfection  et 
d'économie  en  Europe.  Les  affineurs  de  Paris,  qui  sont,  il  est  vrai,  d'une  habileté 
sans  égale,  gagnent  a  faire  le  départ,  lorsque  les  lingots  d'argent  contiennent  le 
tiers  d'un  millième  d'or.  Au  Mexique,  sous  le  régime  colonial,  l'administration 
s'en  chargeait,  mais  ne  tenait  compte  de  l'or  aux  mineurs  que  lorsqu'il  y  en  avait 
6  millièmes  et  1/4.  On  travaillait  ainsi  jusqu'à  43,000  kilogrammes  d'argent  an- 
nuellement. Aujourd'hui  le  travail  roule  sur  une  quantité  au  moins  égale,  quoique 
la  production  de  l'argent  soit  moindre  ;  mais  les  procédés  de  départ  ont  été  beau- 
coup perfectionnés  au  Mexique. 

La  proportion  d'or  contenue  dans  l'argent,  toujours  faible  cependant,  varie 
beaucoup  d'une  mine  à  l'autre,  et  exerce  une  grande  influence  sur  les  profits  du 
mineur;  c'est  que  1  kilogramme  d'or  représente  à  peu  près  10  kilogrammes  d'ar- 
gent. Les  mines  de  Tasco,  de  Calorce  et  la  majeure  partie  des  filons  de  Zacatecas 
sont  à  peine  aurifères.  Les  filons  de  Cuanaxuato  et  ceux  de  Guadalupe  y  Calvo 
contiennent  une  remarquable  proportion  d'or.  Les  lingots  aurifères  sont  ceux  sur 
lesquels  la  contrebande  s'exerce  de  préférence;  ainsi  les  documents  officiels  et  les 
registres  des  ateliers  de  départ  ne  peuvent  faire  connaître  la  teneur  habituelle  en 
or  des  mines  les  plus  privilégiées.  M.  Duporl,  qui  était  très-bien  placé  pour  le 
savoir,  dit  qu'en  1811  la  proportion  d'or  pour  les  districts  les  plus  voisins  du 
Mexique,  qui  sont  médiocrement  riches,  était  de  G  millièmes  du  poids  de  l'argent 
soumis  au  départ;  mais  on  sait,  par  les  comptes  de  quelques  compagnies,  que 
l'argent  aurifère,  obtenu  en  plaçant  du  mercure  dans  les  arrastras,  en  contient 


DU    NOUVEAU -MONDE.  557 

jusqu'à  4  et  6  pour  100  de  son  poids.  Il  y  a  quatre  à  cinq  ans,  à  la  mine  de  Rayas, 
l'un  des  établissements  de  Guanaxualo,  l'argent  considéré  manufacturièrement 
comme  aurifère  représentait  en  poids  15  pour  100  de  la  masse  totale  des  lingots, 
et,  en  valeur,  l'or  formait  111  du  revenu  delà  mine  (89,151  piastres  sur  977,1 55). 
Aux  mines  de  Guadalupe  y  Calvo,  elle  est  plus  forte.  Dans  le  premier  trimestre 
de  18-12,  la  proportion  de  l'or  s'y  est  trouvée  dix  fois  plus  grande  qu'à  la  mine  de 
Rayas.  Il  y  avait  sur  la  masse  totale  du  minerai  2  millièmes  1/2  d'argent  et  I  dix- 
millième  d'or.  Dans  le  second  semestre,  l'or  a  été  moins  abondant  ;  la  proportion 
de  l'argent  étaut  à  peu  près  la  même,  celle  de  l'or  avait  diminué  dans  le  rapport 
de  10  à  i.  En  somme,  M.  Duport  calcule  qu'aujourd'hui  la  métallurgie  mexicaine, 
en  tenant  compte  des  lavages  de  sables  aurifères,  et  même  des  mines  d'or  pro- 
prement dites,  fournit  en  or  une  valeur  égale  au  huitième  de  l'argent,  2  millions 
de  piastres  contre  16,  en  poids  1  contre  150. 

Les  gîtes  d'or  d'alluvion  du  département  de  Sonora  sont  les  plus  renommés  du 
Mexique.  Les  mines  d'Oaxaca,  qu'on  exploitait  depuis  la  conquête  et  qu'on  doit 
travailler  encore,  sont,  avons-nous  dit,  des  mines  en  roclie.  De  même  celles  de 
Villalpando,  près  de  Guanaxuato.  Parmi  les  causes  qui  restreignent  au  Mexique  et 
au  Pérou  l'exploitation  des  mines  d'or,  il  faut  signaler  la  facilité  du  vol.  C'est  un 
des  motifs  qui  ont  contribué,  autant  que  le  défaut  de  continuité  des  veines,  à  faire 
abandonner  beaucoup  de  mines  d'or  en  roche.  Les  ouvriers  des  mines  d'argent 
soustraient  souvent  des  morceaux  riches  de  minerai,  et,  pour  empêcher  ces  dé- 
tournements, on  les  soumet  à  des  visites  quelquefois  ignominieuses.  C'est  une 
guerre  d'astuce  entre  l'ouvrier,  qui  veut  s'approprier  des  fragments  de  prix,  et 
le  surveillant,  qui  cherche  à  faire  restituer  ce  qui  a  pu  être  dérobé.  Avec  l'or,  la 
tentation  est  bien  plus  grande  et  le  larcin  bien  plus  aisé.  L'exploitation  par  lavage 
offre  l'avantage  de  n'exiger  que  des  appareils  simples,  partant  presque  point  de 
capital.  C'est  donc  un  travail  que  les  ouvriers  peuvent  entreprendre  pour  leur 
compte.  Sous  celle  forme,  on  peut  croire  que  les  alluvions  de  la  Sonora  devien- 
dront très-productives  aussitôt  que  la  population  s'y  portera. 


V.  —  PRODUCTION  DU  MEXIQUE  JUSQU'A  CE  JOUR. 


Pour  évaluer  la  quantité  de  métaux  précieux  que  le  Mexique  a  fournie  jusqu'à 
ce  jour,  il  convient  de  distinguer  au  moins  deux  périodes.  Nous  prendrons  pour 
la  première  l'intervalle  tout  entier  entre  la  conquête  et  l'année  1810  où  éclata  la 
lutte  de  l'indépendance.  Pendant  ces  deux  cent  quatre-vingt-dix  ans,  l'extraction 
enregistrée  est  montée  à  la  somme  de  1,915,953,898  piastres  (1). 

Mais  il  faut  tenir  compte  des  quantités  d'or  et  d'argent  qui  sont  sorties  clan- 
destinement du  pays  pour  éviter  de  payer  les  droits.  Sous  le  régime  colonial, 

(1)  La  piastre  d'argent  représente,  d'après  la  quantité  d'argent  fin  qu'elle  contient, 
5  francs  iô  centimes.  Rapportée  à  noire  pièce  de  20  francs,  la  piastre  d'or  a  une  moindre 
valeur,  5  fr.  09  cent.  Il  est  bon  de  remarquer  que  la  qualification  de  piastre  d'or  est  plutôt 
conventionnelle  que  légale,  et  n'est  point  inscrite  ser  la  monnaie  même.  Le  nom  de  la 
pièce  d'or  espagnole  est  le  quadruple,  et  non  point  un  nombre  déterminé  de  piastres, 
tandis  que  notre  pièce  d'or  suppose  un  rapport  absolu  entre  l'or  et  l'argent  :  la  loi  l'ap- 
pelle pièce  de  20  francs. 


•558  mines  d'argent  et  d'or 

cette  contrebande  a  surtout  été  forte  avant  1725,  pour  deux  motifs  :  l'autorité  de 
la  métropole  étant  alors  moins  assise  sur  les  colons,  ceux-ci  fa ud raient  plus  aisé- 
ment les  taxes,  et  la  tentation  était  grande,  car  les  droits  étaient  très-élevés.  La 
couronne  prélevait  la  cinquième  partie  du  produit  de  l'exploitation,  une  livre  d'ar- 
gent ou  d'or  par  5  livres  :  c'était  le  quint.  Il  y  avait  d'autres  droits,  Vun  et  demi 
■pour  cent,  puis  le  droit  d'essai,  le  droit  de  seigneuriage  et  celui  de  monnayage.  Le 
quint  fut  réduit  de  moitié,  et  devint  unedime,  en  1723  au  Mexique  (1),  en  1736  au 
Pérou.  Le  droit  d'un  et  demi  pour  cent  fut  de  même  mis  à  1  pour  100  au  Mexique. 
A  l'ouverture  du  siècle,  le  profit  total  du  gouvernement  était  de  12  et  demi  pour 
100  sur  l'argent  dépourvu  d'or.  Sur  l'argent  aurifère,  il  était  plus  considérable; 
lorsque  l'argent  contenait  en  or  50  grains  au  marc  pesant  (environ  1  pour  100), 
l'impôt  représentait  19  pour  100.  Avec  une  richesse  en  or  de  6  millièmes  ou  de 
moins,  l'impôt  était  bien  plus  lourd,  puisque  tout  l'or  restait  à  la  couronne  (2). 
Il  n'en  fallait  pas  davantage  pour  que  la  contrebande  fût  active,  surtout  avant  i  723  ; 
mais  à  celte  époque  le  Mexique  ne  produisait  pas  tout  à  fait  le  tiers  de  ce  qu'il  a 
rendu  soixante-quinze  ans  plus  tard.  On  comprend  aussi,  à  la  manière  dont  était 
traité  par  le  lise  l'argent  aurifère,  que  la  contrebande  a  dû  s'exercer  plus  particu- 
lièrement sur  celte  partie  de  la  production.  Comme  la  fraude  est  beaucoup  plus 
facile  sur  l'or  une  fois  qu'il  est  en  lingots,  par  cela  seul  qu'il  recèle  une  grande 
valeur  sous  un  petit  volume,  c'est  une  autre  raison  d'admettre  que  la  proportion 
de  métal  qui  est  sortie  clandestinement  a  été,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  plus 
forte  pour  l'or  que  pour  l'argent.  Nous  ajouterons  donc  un  septième  à  l'argent 
enregistré  et  un  cinquième  à  l'or.  La  convenance,  hypothétique  cependant,  de  ces 
chhTres  résulte  d'un  certain  nombre  de  données.  On  arrive  ainsi  à  2,195,547,767 
piastres,  dont  2,023,487,959  piastres  en  argent  et  172,059,808  en  or.  En  poids 
de  métal  exempt  d'alliage,  c'est  49,143,928  kilogrammes  d'argent  et  254,476  d'or. 

Après  1810,  la  production  devient  difficile  à  constater  par  diverses  causes.  Tant 
que  dure  la  crise  révolutionnaire,  il  n'y  a  plus  rien  de  régulier  dans  le  pays.  L'ex- 
ploitation des  mines  est  précaire;  beaucoup  d'exploitations  sont  suspendues,  parce 
que  les  ateliers  ont  été  pillés  et  le  matériel  saccagé.  La  quantité  de  métal  frappé 
dans  les  hôtels  des  monnaies  n'est  plus  dans  un  rapport  aussi  direct  et  aussi  con- 
stant avec  la  production  des  mines,  soit  parce  que,  d'un  côté,  on  exporte  furtive- 
ment des  métaux  en  lingots  au  lieu  de  les  livrer  à  la  monnaie,  soit  que,  d'autre 
part,  à  bout  de  ressources,  on  envoie  à  la  monnaie  de  l'argent  et  de  l'or  ancienne- 
ment exlrails,  qui  avaient  été  convertis  en  ornements  et  en  ustensiles.  Enfin  les 
hôtels  des  monnaies  du  Mexique,  par  un  de  ces  revirements  que  les  révolutions  ou 
les  spéculations  désordonnées  ont  seules  le  pouvoir  de  produire,  ont  reçu  de 
l'Europe,  à  la  fin  de  celte  période,  des  métaux  précieux,  de  l'or  :  c'étaient  les 
remises  des  compagnies  anglaises  formées  pour  l'exploilaiion  des  mines  après 
l'indépendance  (3). 

Somme  toute,  il  y  a  lieu  de  penser  que  l'extraction  des  métaux  a  très-peu 
excédé  le  monnayage  pendant  les  seize  ans  de  la  crise,  de  1810  à  la  fin  de  1825. 


(1)  Cependant  bien  avant  1723  plusieurs  districts  mexicains  jouissaient  de  celte  ré- 
duction. 

(2)  Six  millièmes  d'or  représentent  neuf  centièmes  et  demi  d'argent. 

(3)  M.  Ward  évalue  les  remises  qui  onl  été  monnayées  à  Mexico  à  1,936,040  piastres  en 
or,  ou  2,863  kilogrammes  (Mexico,  n,  p.  19). 


BU    NOUVEAU-MONDE.  559 

Ce  serait  en  tout,  d'après  les  comptes  monétaires,  178,302,028  piastres,  dont 
moins  de  10  millions  en  or.  Nous  porterons  ce  total  (1)  à  185  millions  seulement, 
que  nous  répartirons  ainsi  :  argent,  170  millions  de  piastres  ou  1,153,950  kilo- 
grammes de  fin  ;  or,  15  millions  de  piastres  ou  22,185  kilog. 

Mais,  l'indépendance  une  fois  consommée,  la  contrebande  s'est  déployée  avec 
une  audace  extrême,  sans  que  rien  en  balançât  l'influence  sur  la  production  appa- 
rente des  métaux  précieux.  La  corruption  des  autorités  lui  a  offert  uue  assistance 
qu'elle  a  mise  à  profit.  Ainsi,  M.  Duport,  qui,  par  ses  relations  directes  avec  les 
mineurs,  n'a  pu  manquer  d'être  bien  informé,  dit  avoir  acquis  la  certitude  que  la 
valeur  des  métaux  précieux  embarqués,  en  1840,  dans  les  différents  ports  mexi- 
cains de  l'Océan  Pacifique,  sur  les  navires  de  guerre  anglais,  par  contrebande, 
s'est  élevée  à  plus  de  6  millions  de  piastres.  Suivant  le  même  observateur,  l'ex- 
portation clandestine  de  l'or  a  dépassé  de  plus  de  moitié,  en  1841,  l'exportation 
légale,  et  la  contrebande  en  cette  année,  où  des  circonstances  accidentelles 
l'avaient  rendue  nulle  du  côté  du  golfe  du  Mexique,  a  été  en  tout  de  près  de 
5  millions  contre  15,  ou  de  58  pour  100. 

Le  monnayage,  du  31  décembre  18-25  au  31  décembre  1840,  dans  les  différents 
hôtels  des  monnaies  de  la  république,  a  été  de  101,676,527  piastres,  sur  quoi  il 
n'y  a  pas  plus  de  7  millions  et  demi  de  piastres  en  or.  A  cause  de  la  fraude,  nous 
compterons  200  millions  de  piastres  en  argent  tt  15  en  or.  A  partir  de  1841, 
nous  supposerons  annuellement  16  millions  de  piastres  d'argent  et  2  d'or,  jusqu'à 
l'année  1815,  que  nous  compterons  pour  21  millions  de  piastres,  dont  18,500,000 
d'argent  et  2,500,000  d'or  (2).  Depuis  le  commencement  de  la  lutte  de  l'indépen- 
dance, ce  serait  donc  452  millions  et  demi  de  piastres  de  l'un  des  métaux  et  40 
et  demi  du  second.  On  a  alors,  depuis  la  découverte,  un  total  de  2,688,547,767 
piastres,  répondant  en  poids  de  métal  fin  à  60,500,766  kilogrammes  d'argent  et 
314,378  kilogrammes  d'or. 

Pour  l'or  il  faut  aussi  avoir  égard  à  ce  qu'une  grande  quantité  de  piastres  ont 
quitté  le  Mexique  avec  une  dose  d'or  que  les  affineurs  d'Europe  en  ont  séparée. 
Sous  le  régime  colonial,  avons-nous  dit,  on  faisait  le  départ,  à  Mexico,  sur  45,000 
kilogrammes  au  plus,  pendant  que  l'extraction  était  de  557,000.  Ce  sera  nous 
mettre  au-dessous  de  la  vérité  que  de  porter  à  1  millième  de  la  totalité  de  l'ar- 
gent extrait  depuis  l'origine  l'or  qui  est  sorti  du  Mexique  sans  être  apparent,  mais 
qui  l'est  devenu,  ou  le  devient  tous  les  jours,  par  les  soins  intéressés  et  intelli- 
gents de  l'industrie  européenne;  car,  pendant  longtemps,  on  s'est  abstenu  de  faire 
le  départ  sur  des  lingots  riches  à  5  ou  4  millièmes.  On  en  a  la  preuve  par  ce  fait 
qu'au-dessous  de  6  millièmes  et  un  quart  le  gouvernement  espagnol,  qui  cepen- 
dant prélevait  une  rétribution  pour  l'opération,  ne  tenait  pas  compte  de  l'or  aux 

(1)  Ce  total  est  fourni  par  M.  Ward,  qui  prend  en  considération  :  1°  le  travail  d'un 
hôtel  des- monnaies  établi  à  Sonbrerete  à  la  fin  de  1810,  qui  fonctionna  un  an  ;  2'  le  mon- 
nayage fait  à  Guanaxuato  en  1812  et  1813  par  les  autorités  coloniales  dans  les  ateliers 
qu'avait  organisés  le  chef  des  insurgée,  Hidalgo,  et  celui  qui  plus  tard  eut  lieu  dans  la 
même  ville,  de  1821  à  1825.  C'est  un  total  de  4,042,828  piastres. 

(2)  M.  Mac-Gregor,  du  Board  of  trade  de  Londres,  dans  un  volume  qui  vient  de 
paraître,  et  qui  fait  partie  de  la  collection  importante  qu'il  publie  sur  le  commerce  des 
différents  états  {Commercial  tariffs,  etc.),  porte  à  18,500,000  piastres  la  production 
moyenne  des  dernières  années.  II  évalue,  d'après  la  correspondance  des  consuls  anglais, 
le  monnayage  de  1844  à  15,754,631  piastres,  et  celui  de  1845  à  15,141,816. 


560  MINES     D'ARGENT     ET     D  OU 

mineurs.  I!  y  a  vingt-cinq  ans,  après  que  l'industrie  du  départ  avait  été  perfec- 
tionnée, le  point  à  partir  duquel  le  rendement  en  or  dut  profiter  aux  particuliers 
fut  mis  à  5  millièmes  et  un  tiers,  quoiqu'on  maintînt  encore  au  profil  de  l'ate- 
lier national  du  départ  une  rétribution  fixe  par  marc  d'argent  affiné,  et  qu'on  eût 
l'intention  de  traiter  libéralement  l'industrie  minérale.  Actuellement,  avec  les  ate- 
liers de  départ  que  M.  Duport  avait  organisés  et  que  le  gouvernement  s'est  fait 
céder,  on  extrairait  avec  profil,  à  Mexico,  2  millièmes  d'or. 

Par  ce  motif,  on  n'exagère  rien  en  augmentant  de  60,000  kilog.  la  quantité 
d'or  estimée  plus  haut,  ce  qui  la  porte  à  374,578  kilog. 

A  la  rigueur,  il  convient  encore  de  tenir  compte  de  la  plus  value  des  piastres 
d'argent  frappées  avant  1772  qui  étaient  à  un  titre  supérieur  au  titre  actuel;  de 
même  pour  les  quadruples  d'or  qui  ont  été  plus  gravement  altérés  une  première 
fois  en  1772,  une  seconde  en  1786.  En  faisant  ces  corrections,  dont  nous  suppri- 
mons ici  l'analyse,  on  arrive,  pour  la  production  du  Mexique,  au  total  définitif  de 
2,7-15,957,459  piastres  tant  en  argent  qu'en  or,  qui  répondent,  en  poids  de  métal 
sans  alliage,  à  60,782,917  kilogrammes  d'argent  et  à  579,221  kilogrammes  d'or. 
En  monnaie  française,  ce  serait  un  total  de  14,815,000,000  de  fr.,  dont,  en  ar- 
gent, 15,507,000,000  de  fr.,  en  or,  1,506,000,000  de  fr.  Ainsi,  au  Mexique,  la 
production  totale  a  été  de  160  kilogrammes  d'argent  contre  1  kilogramme  d'or,  et 
en  valeur,  d'après  le  tarif  de  la  monnaie  française,  de  10  francs  54  centimes  en 
argent  contre  1  franc  en  or. 

Rappelons  que  la  production  actuelle  est,  en  argent,  de  16  millions  de  piastres, 
ou  590,960  kilogrammes,  et  en  or,  de  2  millions  de  piastres,  ou  2,958  kilo- 
grammes :  c'est  en  poids  155  kilogrammes  d'argent  contre  ]  kilogramme  d'or;  ou 
encore  en  francs,  au  taux  de  la  monnaie  française,  elle  est  de  97  millions,  dont 
86,800,000  en  argent  et  10,200,000  en  or,  ou  de  8  francs  50  centimes  en  argent 
contre  1  franc  en  or  (1). 


VI.    —    MINES    DU    PÉROU. 


Du  Mexique  passons  au  Pérou.  Ce  fut  d'abord  de  toutes  les  colonies  espagnoles 
la  plus  productive  en  métaux  précieux,  et,  dans  l'opiniou  populaire,  il  a  conservé 
celte  prééminence.  On  y  exploita,  dès  1545,  la  classique  montagne  du  Potosi  ; 
mais,  une  fois  que  les  mines  mexicaines  de  Zacatecas  et  de  Guanaxuato  furent  en 
pleine  exploitation,  le  Mexique  ne  tarda  pas  à  atteindre  le  Pérou,  puis  il  le 
dépassa.  Vainement,  en  1650,  on  découvrit  au  Pérou  de  nouvelles  mines,  celles 
de  Yauricocha  ou  de  Pasco,  dues  à  un  Indien;  en  1771,  celles  de  Gualgayoc,  gîte 
fort  riche  dont  un  autre  Indien  peut  revendiquer  l'honneur,  et,  un  peu  plus  lard, 
les  glles  moins  remarquables  de  Porco  et  de  Huanlajaya  :  le  Mexique  acquit  la  pri- 
mauté. Grâce  au  filon  de  Guanaxuato,  au  commencement  du  siècle,  le  rendement  du 
Mexique  était  plus  que  double  de  celui  du  Pérou,  y  compris  les  proviuces  qui 
étaient  passées  à  la  vice-royauté  de  Buenos-Ayres  (2). 

(1)  Nous  écartons,  comme  si  elle  était  accidentelle,  la  production  de  21  millions  de 
piastres,  calculée  d'après  le  monnayage  de  I84:~>  indiqué  par  M.  Mac-Gregor. 

(2)  En  1778,  la  province  du  Potosi,  celle  de  la  Paz,  d'Oruro  et  de  la  Plala,  toutes  riches 
en  argent,  passèrent  de  la  vice-royauté  du  Pérou  à  colle  de  liuenos-Ayrcs. 


DU    NOUVEAU-MONDE.  861 

Ce  n'est  pas  que  les  filons  mexicains  surpassent  en  puissance  et  en  teneur  ceux 
du  Pérou.  Non,  les  uns  et  les  autres  sont  de  la  même  famille.  Les  minerais  péru- 
viens sont  même  d'un  traitement  un  peu  plus  facile  que  ceux  du  Mexique  (1); 
mais  les  gîtes  métallifères  mexicains  se  trouvent  en  des  sites  dont  le  climat  se 
prête  à  une  agriculture  florissante,  et  l'homme  habite  avec  plaisir  ces  douces 
régions.  A  Guanaxuato.  par  exemple,  on  sent  qu'on  est  dans  le  Feliz  Annhuac 
(heureux  Mexique)  (2).  De  belles  villes  entourées  d'une  riche  culture  ont  pu  natu- 
rellement s'élever  au  milieu  des  reaies  mexicains.  Elles  sont  presque  toujours  à 
moins  de  2,000  mètres  au-dessus  du  niveau  des  mers.  Les  mines  du  Pérou  occu- 
pent une  terre  glacée,  en  raison  de  son  élévation,  où  les  arbres  refusent  de  croître 
et  les  hommes  de  se  fixer.  Il  est  contre  nature  d'édifier  des  villes  et  de  trans- 
planter la  race  humaine  dans  des  lieux  tels  que  Pasco,  Huancavelica  et  Micui- 
campa.  On  y  touche  de   la  main  les   neiges   éternelles.  C'est    la  Sibérie  sous 
l'équateur,  la  Sibérie  avec  les  orages  de  la  zone  torride,  la  Sibérie  dépouillée  de 
ses  immenses  forêts  si  précieuses  pour  la  métallurgie,  la  Sibérie  sans  ses  fleuves, 
condamnée  à  une  perpétuelle  stérilité,  si  ce  n'est  dans  quelques  rares  quebradas, 
vallons  creux  et  abrités  où  l'on  cultive  l'orge  et  les  pommes  de  terre.  La  petite 
ville  péruvienne  de  Micuicampa  est  à  5,618  mètres  au-dessus  de  la  mer.  C'est 
200  mètres  plus  haut  que  le  pic  de  Néthou,  le  plus  élevé  des  Pyrénées  ;  presque 
toutes  les  nuits,   le  thermomètre  y  descend  au  point  de  la  congélation,  ce  qui 
n'arrive  jamais  à  Tobolsk  et  dans  le  reste  de  la  Russie  boréale  tout  le  long  des 
mois  d'été;  la  riche  mine  de  Gualgayoc  qui   l'avoisine  est  à  4,080  mètres.  Les 
mines  de  Pasco,  qui  sont  d'une  richesse  prodigieuse,   mais  les  plus  mal  travail- 
lées de  la  terre,  sont  de  même  à  plus  de  4,000  mètres  d'élévation  ;  c'est  la  hau- 
teur de  la  Yung-Frau.  La  mine  du  Potosi  s'exploitait  à  une  élévation  supérieure 
au   mont  Blanc  lui-même,   le  roi   des  Alpes.   Ainsi  une  différence  de   niveau  de 
1,500  à  2,000  mètres  suffit  pour  que  le  Pérou,  avec  une  richesse  métallurgique 
intrinsèquement  égale  ou  supérieure,  ait,  relativement  au  Mexique,  pour  l'extrac- 
tion de  l'argent,  un  désavantage  que  l'industrie   humiine  n'écartera   qu'avec  de 
très-énergiques  efforts  longtemps  soutenus,  si  jamais  elle  y  parvient,  et  l'énergie 
est  ce  qu'il  faut  le  moins  demander  aux  Péruviens  modernes. 

La  ville  de  Pasco  réunit  pourtant  aujourd'hui,  au  milieu  de  ces  affreux  climats, 
plus  de  18,000  âmes;  mais  quelle  existence  y  mène-t-on,  et  que  n'y  coûtent  pas 
les  choses!  Un  voyageur,  qui  récemment  a  parcouru  ce  pays  et  qui  a  décrit  en 
termes  expressifs  le  détestable  système  d'exploitation  qu'on  applique  à  ces  filons 
sans  nombre,  si  cela  peut  s'appeler  un  système,  le  docteur  Tschudi.  rapporte 
qu'il  lui  est  arrivé  de  payer  à  Pasco,  pour  la  nourriture  d'un  cheval,  2  à  3  pias- 
tres par  jour  (H  à  16  francs). 

Dans  les  climats  excessifs,  l'homme  est  enclin  à  rechercher  les  excès.  A  moins 
d'être  d'une  nature  fortement  trempée,  il  lui  est  impossible  de  se  tenir  dans 
une  situation  d'âme  qui  convienne  à  des  entreprises  dilficiles,  pour  le   succès 

(1)  A  cause  de  l'abondance  relative  des  minerais  qu'on  appelle  colorados  ou  pacos,  dont 
l'amalgamation,  ainsi  que  nous  venons  de  l'expliquer,  extrait  l'argent  plus  aisément  et 
d'une  manière  plus  complète. 

(2)  C'est  une  qualification  que  j'ai  fréquemment  entendu  employer,  quoique  actuelle- 
ment elle  convienne  mal  à  ce  pays  désolé  par  les  révolutions.  Anahuac  est  le  nom  de  la 
vallée  de  Mexico  dans  la  langue  des  Aztèques. 

TOME    IV.  58 


•Ï02  MINES    D  ARGENT    ET    D  OR 

desquelles  il  faut  de  l'esprit  d'ordre  et  de  suite,  beaucoup  de  prévoyance,  d'acti- 
vité et  de  savoir. 

Les  mauvais  traitements  qu'on  infligeait  aux  Indiens  du  Pérou  sous  le  régime 
colonial,  et  dont  les  blancs  ont  consacré  l'habitude,  s'opposent  à  l'extension  et  à 
l'amélioration  de  l'industrie  des  mines  dans  la  république  péruvienne,  malgré  les 
modifications  libérales  et  équitables  qu'a  reçues  la  lettre  de  la  loi  depuis  l'indé- 
pendance. Les  indigènes  du  Pérou  ont  constamment  été  traités  avec  plus  d'indi- 
gnité que  ceux  du  Mexique.  Les  traditions  de  Cortez  et  celles  de  Pizarre  n'étaient 
pas  les  mêmes  :  non  que  Cortez  ail  été  humain,  du  moins  envers  les  chefs  des 
Dations  qu'il  venait  de  conquérir;  maïs  c'était  un  grand  homme,  supérieur  dans 
l'art  de  gouverner  autant  qu'entreprenant  et  invincible  à  la  guerre,  et,  quand  en 
lui  l'humanité  se  taisait,  la  politique  tendait  à  le  rendre  bienveillant  et  juste.  Auprès 
de  lui,  Pizarre  et  Almagro  furent  des  chefs  de  brigands.  Le  Pérou  étant  plus 
éloigné  que  le  Mexique,  la  cupidité  des  Européens  y  fut  plus  difficile  à  réprimer. 
Le  gouvernement  espagnol,  qui  eut  toujours  l'intention  de  protéger  les  Indiens  et 
qui  lit  des  centaines  d'ordonnances  dans  ce  but,  avait  déjà  assez  de  peine  à  se 
faire  obéir  tant  bien  que  mal  dans  les  provinces  mexicaines;  il  n'eut  jamais  le 
bras  assez  long  pour  faire  respecter  ses  ordres  jusque  dans  les  montagnes  escar- 
pées auxquelles  Lima  est  adossé,  et  où  une  distance  de  cent  lieues  équivaut  au 
décuple  par  l'incroyable  difficulté  des  communications.  Le  travail  des  mines,  qui 
était  libre  au  Mexique,  a  été  foi'cé  au  Pérou  jusqu'au  moment  de  l'indépendance, 
en  vertu  de  l'institution  de  la  mita,  sorte  de  conscription  ou  de  servitude.  Tous 
les  genres  d'oppression  furent  pratiqués  contre  les  anciens  sujets  des  incas,  mais 
avec  une  cruauté  particulière  dans  les  mines.  C'est  ainsi  que  la  population  péru- 
vienne a  été  décimée  au  point  que  les  bras  manquent  aujourd'hui  pour  tous  les 
genres  de  travail,  tandis  que  celle  du  Mexique  est  demeurée  considérable.  Excé- 
dés de  tant  de  tyrannie,  les  indigènes  firent  des  révoltes  dont  l'histoire  du 
Mexique  n'offre  pas  un  seul  exemple,  mais  qui,  au  Pérou,  allèrent  jusqu'à  com- 
promettre la  domination  espagnole,  en  1780,  lorsque  le  cacique  Tupac  Amaru, 
se  présentant  comme  l'héritier  des  incas,  appela  ses  compatriotes  à  la  ven- 
geance (1). 

Regardant  l'or  et  l'argent  comme  la  cause  de  leurs  maux,  les  Indiens  avaient 
commencé,  dès  l'époque  de  la  conquête,  par  enfouir  ou  jeter  dans  les  lacs  ce 
qu'ils  avaient  de  l'un  ou  l'autre  métal;  ainsi  disparut  une  chaîne  d'or,  célèbre 
dans  les  annales  de  ce  temps-là,  qui  avait  été  fabriquée  pour  la  naissance  de 
l'inca  Huescar.  La  conquête  consommée,  lorsqu'ils  découvraient  un  filon,  ils  en 
gardaient  pour  eux  la  connaissance.  On  dit  qu'ils  léguaient  leur  secret  à  leurs 
enfants,  afin  qu'ils  allassent  de  temps  en  temps  puiser  dans  la  mine  quelques 
morceaux  de  choix,  et  puis  qu'un  jour,  si  de  meilleurs  temps  venaient  pour  les 
peaux-rouges,  leur  postérité  s'y  enrichît  librement.  Lorsqu'ils  avaient  quelques 
obligations  à  un  blanc,  ils  lui  livraient  quelques  charges  du  minerai  le  plus  pur 
sans  lui  indiquer  la  mine.  Le  docteur  Tschudi  rapporte  beaucoup  d'histoires  qu'il 
a  recueillies  sur  ces  secrets  si  bien  gardés  par  les  indigènes.   La  plupart  sont 

(1)  On  a  vu  dans  le  xvui*  siècle  des  désordres  à  Mexico  :  il  arriva  même  une  fois  que 
le  palais  du  vice-roi  fut  brûlé  par  les  populations  indiennes  ;  mais  c'étaient  des  émeutes 
comme  on  peut  en  voir  partout  dans  les  moment;  de  disette,  et  uon  point  des  insurrec- 
tions contre  l'autorité  espagnole. 


.     DU    NOUVEAU-MONDE.  §63 

lugubres  et  sanglantes.  En  voici  une  qui  est  plus  conforme  à  l'humeur  naturelle- 
ment douce  des  indigènes  du  Pérou  :  un  moine  qui  était  lié  d'amilié  avec  un 
Indien,  et  à  qui  celui-ci  avait  apporté  des  blocs  du  minerai  le  plus  riche,  le  sup- 
plia de  lui  faire  connaître  le  lieu  où  il  puisait  ces  trésors.  L'Indien,  y  ayant  con- 
senti, vint  le  prendre  une  nuit  avec  deux  de  ses  amis,  lui  banda  les  yeux  et  le 
porta  sur  ses  épaules  au  milieu  des  montagnes.  Là,  il  le  déposa,  et,  enlevant  le 
bandeau,  lui  dit  de  regarder.  Le  moine  se  trouva  au  fond  d'un  petit  puits  creusé 
dans  un  minerai  éblouissant  de  richesse.  Après  qu'il  se  fut  extasié  et  eut  pris  ce 
qu'il  en  put  mettre  dans  un  sac,  on  lui  banda  les  yeux  de  nouveau,  et  il  lui  fallut 
se  laisser  reporter  chez  lui.  Tout  le  long  du  chemin,  il  eut  l'idée  de  semer  les 
grains  de  son  chapelet  dans  l'espoir  de  s'y  reconnaître;  mais,  quelques  heures 
après  qu'il  était  rentré,  l'Indien  paraît  dans  sa  chambre,  en  lui  disant  :  Mon 
père,  voici  votre  chapelet  que  vous  aviez  perdu,  —  et  il  lui  rendit  une  poignée 
de  grains. 

Les  mêmes  sentiments  subsistent  encore.  L'Indien  couve  toujours  contre  les 
descendants  des  Espagnols  la  même  haine  et  la  même  défiance.  Quand  il  travaille 
pour  le  compte  du  blanc,  il  n'épargne  aucune  ruse  pour  dérober  les  meilleurs 
morceaux  de  minerai,  et  ne  se  prêle  à  rien  de  ce  qui  pourrait  rendre  l'exploita- 
tion plus  fructueuse.  Le  blanc,  de  son  côté,  ne  prend  aucune  précaution  pour 
mettre  la  vie  du  mineur  à  l'abri  des  éboulements.  et  c'est  ainsi  que  dans  les 
entrailles  de  la  terre  péruvienne  ont  eu  lieu  de  lamentables  aventures. 

Exploitées  d'une  manière  inepte  et  barbare,  les  mines  de  Pasco  rendent,  dit-on, 
aujourd'hui  jusqu'à  300,000  marcs  (69  000  kil.  d'argent)  communément,  contre- 
bande comprise.  C'est  à  peu  près  lt>  millions.  Le  gouvernement  espagnol,  à  cause 
du  plus  grand  éloignemenl  peut-être,  entreprit  et  accomplit  moins  pour  l'avance- 
ment de  l'industrie  péruvienne  que  pour  celle  du  Mexique.  Celle  cause  n'a  pas 
peu  contribué  à  borner  le  développement  de  la  méiallurgie  du  Pérou.  J'ai  déjà 
cité  pour  le  Mexique  la  magnifique  route  qui,  de  la  Vera-Cruz,  gagne  à  Perote  le 
sommet  de  la  Cordillère;  c'est  un  des  fruits  du  régime  colonial,  et  le  régime  de 
l'indépendance,  au  lieu  de  la  prolonger,  l'a  à  demi  détruite.  An  Pérou,  les  con- 
quistadores trouvèrent  les  chaussées  établies  par  les  incas,  de  Cnzco,  leur  capitale, 
à  Quito,  sur  cinq  cents  lieues  de  long,  à  travers  monts  et  vaux  :  c'était  compa- 
rable aux  plus  belles  voies  romaines.  Des  communications  pareilles  dirigées  des 
mines  sur  le  littoral  changeraient  la  face  du  pays  en  général,  de  l'exploitation  des 
mines  en  particulier.  Les  Espagnols,  après  avoir  laissé  les  chaussées  des  incas  se 
détruire,  n'en  établirent  point  de  nouvelles;  mais  du  moins  ces  conslructions  des 
premiers  maîtres  de  la  contrée,  dont  les  débris  sont  visibles  en  cent  endroits  et 
étonnent  l'Européen,  montrent  ce  qu'on  pourrait  faire.  Pour  les  populations,  c'est 
un  souvenir,  et  pour  les  gouvernements  un  exemple  qui  restera  comme  un 
reproche  accablant  jusqu'à  ce  qu'il  s'en  présente  un  qui  le  mette  à  profit. 

En  parlant  des  données  fournies  par  M.  de  Humboldt  et  qui  vont  jusqu'à  1804, 
et  en  me  servant,  pour  les  compléter  jusqu'à  ce  jour  et  les  modifier  (1)  dans 
quelques  parties,  des  indications  fournies  par  M.  Jacob,  par  .M.  Mac-Culloch,  dans 
son  Dictionnaire  du  Commerce  (2),  et  par  quelques  voyageurs  qui  ont  parcouru 
ces  contrées,  je  trouve  que  la  production  en  métaux  précieux  des  Andes  péru- 

(1)  Ces  modifications  concernent  le  Potosi;  on  les  verra  plus  bas. 

(2)  Édition  de  184G,  article  Precious  metals. 


864  MINES    D'ARGENT     ET     D  OR 

viennes,  comprenant  toutes  les  mines  des  deux  ci-devant  vice-royautés  du  Pérou 
et  de  Buenos-Ayres,  ou  des  deux  républiques  modernes  du  Pérou  et  de  la  Bolivie, 
s'élevait  en  minimum,  au  1er  janvier  1810,  à  2,403,888,000  piastres,  dont 
2,197,805,000  représentant  53,703,516  kilogrammes  de  métal  en  argent,  et 
206,085,000  piastres  ou  504,800  kilogrammes  en  or,  et,  au  1er  janvier  1846, 
à  2,608.700,000  piastres,  dont  2,380,500,000  en  argent  et  228  en  or,  ou  encore 
à  14,088  millions  de  francs,  dont  12,925  en  argent  et  1,165  en  or;  ou  enfin  à 
58,165,000  kilog.  d'argent  et  557,725  kilog.  d'or.  Ainsi  les  mines  des  Andes 
péruviennes  ont  rendu  environ  1  milliard  de  moins  que  celles  du  Mexique. 

La  proportion  des  deux  métaux  est  d'un  kilogramme  d'or  contre  1  70  d'argent, 
et  en  valeur,  au  taux  de  la  monnaie  française,  d'un  franc  en  or  contre  11  francs 
en  argent  (1). 

Au  début  du  xixe  siècle ,  le  produit  annuel  des  Andes  péruviennes  était  de 
251,242  kilogrammes  d'argent,  dont  quatre  septièmes  provenaient  de  la  vice- 
royaulé  du  Pérou  et  trois  septièmes  des  montagnes  dépendant  du  gouvernement 
de  Buenos-Ayres;  et  de  1,500  kilogrammes  d'or,  dont  900  environ  doivent  être 
attribués  au  Pérou  ,  et  600  à  l'autre  division  du  pays  métallifère.  Actuellement 
le  Pérou  proprement  dit  produit,  selon  le  témoignage  du  consul  anglais  M.  Wilson, 
rapporté  par  M.  Mac-Culloch,  5,210,000  piastres.  En  répartissant  ce  rendement 
entre  les  deux  métaux,  suivant  le  rapport  qui  paraît  avoir  été  celui  du  commen- 
cement du  siècle,  c'est-à-dire  d'une  piastre  d'or  sur  9,  on  aura  pour  la  produc- 
tion actuelle  4,631,000  piastres  ou  115,158  kilog.  d'argent,  et  479,000  piastres 
d'or  ou  708  kilog.  (2). 


VII.  —  LE    POTOSI. 

Parmi  les  mines  péruviennes,  celles  du  Polosi  méritent  une  mention  parti- 
culière. 

Les  mines  du  Potosi  sont  celles  du  monde  entier  qui  ont  donné  le  plus  d'ar- 
gent, et  qui  ont  eu  la  plus  grande  part  à  la  variation  des  prix  des  denrées  en 
Europe.  Découvertes  en  1545,  elles  rendaient,  onze  ans  après,  en  1556, 
89,050  kilog.  d'argent  fin,  représentant  19,790,000  fr.  de  notre  monnaie,  et 
trente  ans  plus  tard,  suivant  l'évaluation  la  plus  réduite,  184,240  kilog.  d'argent 

(1)  Que  si,  au  lieu  de  la  version  donnée  par  le  préfet  du  département  de  Potosi,  on 
adoptait  celle  qui  avait  été  communiquée  à  M.  de  Humboldt,  il  faudrait  aux  chiffres  qui 
concernent  l'argent  ajouter  279  millions  de  piastres,  ce  qui  porterait  la  production  totale 
des  Andes  péruviennes  à  2,887  millions  de  piastres,  dont  2,659  en  argent  et  228  en  or, 
ou  en  poids  à  64,980,000  kilogrammes  d'argent  et  557,725  kilogrammes  d'or,  ou  enfin  à 
15,003  millions  de  francs,  dont  14,4i0  en  argent  et  1,163  en  or.  Dans  ce  cas,  la  supério- 
rité resterait  aux  Andes  péruviennes. 

(2)  La  production  en  or  paraît  avoir  été,  à  certains  moments,  très-considérable  au  Pérou. 
Ainsi  de  1754  à  1772  on  a  livré  à  l'hôtel  des  monnaies  de  Lima  6,102,159  marcs  d'argent 
et  129,080  marcs  d'or;  ce  qui  a  dû  produire  près  d'une  piastre  d'or  contre  trois  piastres 
d'argent.  De  177l*  à  1791,  la  produciion  de  l'or  a  élé  beaucoup  moindre,  mais  cependant 
de  plus  d'une  piastre  d'or  contre  huit  d'argent,  sans  compter  la  proportion  relativement 
plus  forte  de  l'or  qui  ne  venait  pas  à  la  monnaie. 


DU     NOUVEAU-MONDE.  SG5 

fin  ou  40,9il  ,000  fr.,  taux  auquel  elles  se  tinrent  sans  baisser  de  plus  d'un  tiers 
pendant  un  long  laps  de  temps.  Jamais  mine  d'argent  n'avait  autant  donné  et 
jamais  pareille  chose  ne  s'est  vue  depuis,  et  pourtant  nous  ne  tenons  pas  compte 
ici  de  tout  ce  qui  s'écoulait  sans  passer  par  l'hôtel  des  monnaies  du  Potosi,  en 
contrebande,  à  l'état  de  lingots ,  afin  d'éviter  les  droits  établis  au  profit  de  la 
couronne;  ce  que  M.  de  Humboldl  a  porté  pour  l'ensemble  de  l'exploitation  au 
quart  du  produit  déclaré,  et  à  l'époque  dont  nous  parlons,  c'était  davantage.  Ainsi 
la  production  du  Potosi,  évaluée  au  plus  bas,  se  trouvait,  vers  l'an  1585,  de  plus 
de  50  millions.  Pour  en  bien  apprécier  l'importance,  il  faut  se  reporter  au  temps 
où  le  Potosi  vint  étonner  le  monde.  Alors  les  métaux  précieux  étaient  extrê- 
mement rares,  par  conséquent  leur  valeur  relative  était  bien  plus  grande  qu'au- 
jourd'hui. D'après  les  prix  comparés  du  blé ,  l'argent  valait  en  Espagne  plus 
qu'aujourd'hui  dans  le  rapport  de  62  à  10.  Cette  richesse  de  50  millions  de  francs 
dut  faire  sur  les  imaginations  espagnoles  le  même  effet  que  produiraient  aujour- 
d'hui 500.  H  n'y  avait  peut-être  pas  avant  la  découverte  de  l'Amérique,  ni  qua- 
rante ans  après,  en  circulation  dans  toute  la  monarchie  espagnole,  une  quantité 
d'espèces  d'argent  supérieure  à  ce  que  donna  bientôt  le  Potosi  en  une  seule  année. 
Il  eût  fallu  moins  pour  donner  à  toutes  les  Espagnes  la  passion  des  mines  et 
accréditer  la  fable  de  l'Eldorado. 

Tous  les  trésors  retirés  des  mines  du  Potosi,  qui  montent  à  G  ou  7  milliards, 
sont  sortis  des  flancs  d'une  seule  montagne,  le  Hatun  Potocchi  (le  grand  Potocchi), 
dont,  par  euphonie,  on  a  fait  le  Potose.  Cette  montagne,  située  au  milieu  des 
montagnes  du  Pérou,  à  cent  lieues  environ  à  vol  d'oiseau  dans  l'intérieur  des 
terres,  et  haute  de  4,865  mètres  au-dessus  de  l'Océan,  s'élève,  isolée  en  pain  de 
sucre  ,  au  milieu  d'un  vaste  bassin  ,  suspendu  lui-même  sur  la  croupe  des  Andes, 
à  une  telle  hauteur  au-dessus  de  la  mer,  que  l'élévation  apparente  de  la  montagne 
est  de  9J5  mètres  seulement.  On  y  exploite,  à  différents  étages,  trente-deux  filons 
qui  coupent  la  masse  rocheuse,  sans  parler  de  moindres  veines  métalliques.  Elle 
est  entourée  au  loin  d'un  pays  désert,  horrible,  sans  végétation,  sans  culture.  Il 
se  passe  peu  de  jours  de  l'année  sans  qu'au  fond  du  bassin  même  on  n'ait  de  la 
neige,  de  la  grêle  ou  de  la  pluie.  Un  Indien,  conducteur  de  lamas,  Diego  Hualca, 
qui  avait  travaillé  aux  mines  de  Porco,  qu'on  exploitait  déjà  du  temps  des  incas, 
y  découvrit  le  minerai  d'argent  en  1 545.  Dès  le  début ,  les  profils  furent  tels  que 
la  population  accourut  de  toutes  parts  dans  ces  tristes  régions,  et  une  ville  de 
deux  lieues  de  lour  y  fut  construite  comme  par  enchantement  :  c'est  celle  de  Potosi, 
qui,  dès  la  fin  du  xvie  siècle,  était  aussi  vaste  qu'on  la  voit  aujourd'hui,  et  qui 
compta,  dit-on,  jusqu'à  160,000  habitants.  Pendant  les  guerres  civiles,  elle  était 
tombée  à  7,000.  Il  y  a  quelques  années  déjà,  après  le  rétablissement  de  la  paix, 
elle  s'était  relevée  à  15,000. 

A  l'origine,  le  minerai  extrait  se  traitait,  à  la  façon  des  Indiens,  dans  de  petits 
fourneaux  en  terre  glaise  appelée  hv.ayras,  où  on  le  mêlait  à  de  la  galène  ou  mi- 
nerai de  plomb,  et  où  le  feu  agissait  excité  par  un  courant  d'air  naturel.  On  perdait 
ainsi  une  grande  quantité  de  métal,  et  on  se  procurait  très-péniblement  du  com- 
bustible, on  remplaçait  le  bois  par  des  broussailles  ;  mais  on  ne  s'attaquait  qu'aux 
minerais  les  plus  riches,  qui,  dans  cette  mine  bien  plus  encore  que  dans  les  autres 
exploitations  du  Nouveau-Monde,  étaient  les  plus  voisins  de  la  surface.  Tout  près 
du  jour  on  trouvait  des  masses  de  minerai  dont  on  relirait  quelquefois,  à  ce  qu'on 
assure,  le  tiers  de  leur  poids  en  lingots.  L'exploitation  avait  une  activité  extrême. 


866  mines  d'argent  et  d'or 

Le  nombre  des  fourneaux  qui,  chaque  soir,  illuminaient  les  flancs  de  la  montagne 
était  d'au  moins  6,000.  Celait  un  spectacle  inouï  pour  les  nouveaux  venus,  aux- 
quels tout  semblait  tenir  de  la  féerie  au  Polosi,  et  les  récits  du  temps  en  parlent 
avec  enthousiasme.  L'exploitation  allait  languir  faute  de  combustible,  lorsqu'un 
Espagnol  importa  au  Pérou  le  procédé  de  l'amalgamation  dont  Médina  avait  en- 
richi la  métallurgie  mexicaine  :  celait  en  1571.  Dès  lors  l'avidité  des  aventuriers, 
qui  de  la  Péninsule  se  précipitaient  sur  le  Nouveau-Monde,  put  amplement  se 
satisfaire,  et  de  puissants  moyens  furent  employés  pour  organiser  le  travail  sur 
une  grande  échelle.  Par  un  rare  bonheur,  le  sel  nécessaire  à  l'amalgamation  se  ren- 
contra dans  le  voisinage.  On  manquait  d'eau  motrice  pour  broyer  le  minerai  et 
pour  les  lavages;  on  leva  cet  obstacle  par  des  constructions  hardies  :  des  barrages 
en  pierre  furent  jetés  au  débouché  des  vallons  creux  de  la  Cordillère  de  manière 
à  y  retenir  la  fonte  des  neiges  et  les  eaux  pluviales  qu'on  lâchait  ensuite  selon  les 
besoins.  Dès  1578,  le  nombre  de  ces  réservoirs  était  d'au  moins  dix-huit,  et  ils 
avaient  coulé,  au  plus  bas  mot,  22  millions  de  francs.  Cinquante  ans  plus  tard, 
le  nombre  de  ces  gigantesques  réservoirs  était  porté  à  trente-deux.  Ils  étaient 
échelonnés  de  manière  à  se  vider  l'un  dans  l'autre.  Les  oriûces  de  mines  dont  la 
montagne  était  percée  n'étaient  pas  moins  de  cinq  mille.  Quinze  mille  Indiens,  ar- 
rachés par  la  mita  au  doux  climat  de  la  plaine,  enlevaient  les  minerais  des  entrailles 
de  la  terre;  un  nombre  égal  d'Indiens  libres  faisaient  la  besogne  des  ateliers.  Le 
Potosi  était  célèbre  dans  les  deux  mondes,  et  aujourd'hui  encore  il  est  synonyme 
de  la  richesse  par  excellence. 

Une  fois  passé  le  premier  quart  du  xvne  siècle ,  la  production  des  mines  du 
Potosi  commença  à  décroître.  Cependant,  à  la  fin  du  xvne  siècle,  elle  était  encore 
de  78,920  kilogrammes,  ou  17,500,000  fr.  de  noire  monnaie.  A  cette  époque,  la 
teneur  du  minerai  était  diminuée  dans  une  forte  proportion,  elle  égalait  à  peine 
celle  du  minerai  mexicain  de  nos  jours;  mais  la  matière  minérale  était  toujours 
inépuisable,  et  c'était  une  compensation.  La  production  baissa  encore  pendant  la 
première  moitié  du  xvnr3  siècle.  En  1789,  elle  éiait  remontée  à  89,828  kilog., 
soit  20,000,000  de  francs.  Elle  devint  un  |>eu  plus  forle  pendant  la  dernière  période 
décennale  du  xvme  siècle;  mais  elle  élait  en  baisse  lors  du  soulèvement  des  co- 
lonies. Le  Potosi  conservait  cependant  le  second  rang  parmi  les  mines  d'argent  de 
l'Amérique  espagnole  et  du  monde,  et  rendait  près  du  double  de  toutes  les  mines 
de  l'Europe  réunies.  Déjà ,  en  1799,  l'extraction  n'est  légalement  accusée  qu'à 
77,000  kilogrammes.  Pendant  la  première  période  décennale  du  xixe  siècle,  elle 
a  été  de  61,000  kilogrammes.  Pendant  la  lulte  de  l'indépendance,  elle  fut  un 
moment  presque  à  rien.  Depuis  quinze  ans,  elle  varie  de  18  à  22,000  kilog.  (1). 
C'est  peu  sans  doute  eu  égard  au  passé  de  ces  lieux  si  fameux,  mais  c'est  encore 
près  de  la  moilié  de  ce  que  rendaient  toutes  les  mines  de  l'Europe  au  commence- 
ment du  siècle  présent. 

Il  s'en  faut  bien  que  les  mines  de  Potosi  soient  près  de  l'épuisement,  quoique 
un  historien  célèbre,  Roberlson,  l'ait  annoncé  depuis  longtemps.  Le  minerai  du 
Potosi,  de  même  que  le  minerai  mexicain,  est  d'une  faible  teneur  en  argent, 
mais  de  même  aussi  il  se  présente  en  très-grande  abondance.  Ce  qui  en  reste 

(1)  Dans  le  cours  de  ce  paragraphe,  je  n'ai  indiqué  que  les  quantités  officiellement  dé- 
clarées pour  la  perception  de  l'impôt  ;  il  faudrait,  selon  les  époques,  y  ajouter  un  quart,  un 
cinquième,  un  septième  à  cause  de  la  contrebande. 


DU     NOUVEAU-MONDE.  867 

dans  le  sein  de  la  terre  forme  une  masse  presque  infinie.  Le  préfet  du  départe- 
ment du  Potosi  .  dans  un  rapport  qu'il  adressait  au  gouvernement  bolivien, 
en  1832,  estimait  que  le  minerai  extrait  du  sein  de  la  terre  était,  en  volume, 
de  1  milliard  594  millions  de  mètres  cubes  ,  et  qu'il  en  restait  à  enlever  h  peu 
près  autant  (1  milliard  585  millions  de  mètres  cubes).  Il  est  vrai  que  le  minerai 
du  fond  est  bien  moins  riche  au  Potosi  que  celui  qui  est  voisin  des  affleurements; 
mais  est-ce  que  le  minerai  ne  plonge  pas  au-dessous  du  plateau  où  le  Potosi  se 
dresse,  et  à  partir  duquel  seulement  la  masse  a  été  calculée?  Ensuite  il  s'en  faut 
bien  qu'on  ait  tiré  parti  de  tous  les  minerais  extraits  jusqu'à  ce  jour.  Les  produc- 
teurs d'argent  aujourd'hui  vivent  presque  uniquement  sur  les  déblais  que  les 
anciens  avaient  abandonnés  en  amas  immenses,  comme  de  trop  pauvre  qualité. 
Ces  rebuts,  nommés  pallacos,  ne  rendent  que  la  moitié  ou  les  trois  quarts  d'un 
millième  d'argent.  Ce  n'est  que  la  moitié  de  la  teneur  à  laquelle  le  mineur  mexi- 
cain s'arrête  (1);  mais,  comme  on  n'a  que  la  peine  de  les  prendre,  on  s'en  con- 
tente, on  trouve  du  proGt  à  les  exploiter,  quoique  les  méthodes  de  travail  du 
Pérou  soient  bien  plus  imparfaites,  je  ne  dis  pas  assez,  bien  plus  grossières,  bien 
plus  indignes  d'un  peuple  qui  se  donne  pour  civilisé  que  celles  du  Mexique.  Les 
Mexicains,  si  peu  avancés  qu'ils  soient,  sont  de  grands  mécaniciens  et  de  savants 
mineurs  auprès  de  la  population  du  Potosi  et  des  extracteurs  péruviens  en  général. 
Tout  ce  qu'on  peut  imaginer  de  barbare,  d'arriéré,  de  brut,  donne  à  peine  l'idée 
des  procédés  mécaniques  en  usage  dans  ces  exploitations.  Des  mines  où  l'on  ne 
peut  se  tenir  debout,  où  la  notion  de  ia  ligne  droite  n'a  pas  pénétré,  où  tous  les 
transports  se  font  à  dos  d'homme,  où  l'air  manque  et  où  les  travailleurs  suffoquent. 
Pas  une  charrette  là  où  l'on  aurait  le  plus  de  profil  à  en  avoir;  pas  une  descen- 
derie  le  long  des  pentes  où  il  serait  le  plus  facile  d'en  ménager.  Toujours  et  par- 
tout l'homme  pour  bêle  de  somme.  C'est  a  bras  d'homme  qu'on  épuise  l'eau  des 
mines;  au  Mexique,  du  moins,  on  se  sert  de  la  force  des  chevaux.  De  même  dans 
les  ateliers  d'amalgamation.  Quoique  ce  soient  des  mineurs  péruviens  qui,  les 
premiers,  aient  substitué  des  mulets  aux  hommes  pour  fouler  les  matières  et  re- 
nouveler les  surfaces,  celte  innovation  n'a  pas  encore  pénétré  au  Potosi.  Cette 
besogne  y  est  aujourd'hui  encore  faite  par  des  hommes  payés  à  raison  de  5  francs 
40  centimes,  et  même  à  ce  prix  on  en  trouve  à  peine.  La  population  fuit  les 
mines,  séjour  malsain  où  le  travail  est  horriblement  pénible,  et  contre  lequel 
elle  nourrit  une  répugnance  héréditaire  à  cause  de  la  contrainte  qu'on  exerçait 
contre  elle  du  temps  de  la  domination  espagnole.  Elle  n'a  pas  plus  de  goût  pour 
les  ateliers  d'amalgamation,  parce  qu'il  est  reconnu  qu'un  travailleur  qui  s'em- 
ploie au  bocard  où  l'on  pulvérise  la  mine  à  sec  (au  lieu  de  la  broyer  sous  l'eau 
avec  les  arrastras  mexicaines)  n'a  pas  plus  de  cinq  années  à  vivre,  et  parce  que  ceux 
qui  piétinent  dans  les  boues  de  farine  métallique  et  de  mercure  contractent  de 
cruelles  maladies.  En  adoptant  des  procédés  plus  conformes  à  l'avancement  des 
arts  et  à  l'humanité,  on  réduirait  les  frais  dans  une  forte  proportion,  on  surmon- 
terait l'antipathie  des  populations  pour  l'industrie  des  mines;  avec  le  même  nom- 
bre de  bras,  on  aurait  une  production  triple  ou  quadruple.  N'importe,  les  vieux 
procédés  sont  religieusement  maintenus  comme  s'ils  étaient  écrits  dans  les  com- 

(1)  Plus  exactement  4  et  demi  à  7  dix-millièmes.  Les  minerais  en  petite  quantité  qu'on 
relire  des  filons  sont  moins  pauvres.  Ils  rendent  de  9  à  12  dix-millièmes,  mais,  à  cause  des 
frais  d'extraction,  ils  ne  donnent  pas  plus  de  profil  que  les  pallacos. 


568  MINES     D'ARGENT    ET    d'or 

mandements  de  Dieu.  Les  bonnes  méthodes  de  travail  souterrain,  les  précautions 
salutaires  comme  l'aérage  des  mines,  les  mécanismes  les  plus  élémentaires,  le 
tombereau,  la  brouette,  la  pelle,  l'emploi  des  bêtes  de  somme  et  de  menus  mé- 
canismes pour  l'amalgamation,  sont  ignorés,  sont  réprouvés,  sont  frappés  d'inter- 
dit. El  c'est  d'une  mine  ainsi  exploitée  pourtant  qu'on  a  extrait  depuis  1545  une 
valeur  de  6  milliards  au  moins. 

Il  paraît  cependant  que  le  gouvernement  bolivien,  plus  éclairé  que  ses  admi- 
nistrés, s'est  déterminé  récemment  à  faire  venir  d'Europe  quelques  ingénieurs 
habiles  dont  la  présence  ne  peut  manquer  défaire  sentir  ses  effets,  pourvu  que 
l'appui  des  autorités  leur  soit  continué.  Si  je  suis  bien  informé,  une  des  amélio- 
rations les  plus  efficaces  et  les  plus  simples  en  même  temps  qu'on  pourrait 
attendre  du  gouvernement  bolivien  serait  de  supprimer  l'hôtel  des  monnaies  de 
Potosi,  qui  absorbe  une  somme  relativement  énorme,  plusieurs  centaines  de  mille 
piastres,  et  qui  n'est  d'aucun  service  à  l'élat.  Si  ce  que  coûte  cet  inutile  établisse- 
ment était  consacré  avec  intelligence  aux  voies  de  communication  qui,  dans  toute 
la  Bolivie,  sont  dans  un  état  impossible  à  décrire,  et  sur  lesquelles,  pour  une 
distance  donnée,  les  frais  de  transport  sont  vingt-cinq  ou  trente  fois  plus  grands 
que  par  notre  roulage,  après  un  délai  de  quinze  à  vingt  ans,  ce  serait,  pour  le 
pays  et  surtout  pour  les  mines,  un  bienfait  inappréciable.  On  obtiendrait  des 
résultais  non  moins  heureux,  si,  en  supprimant  cette  dépense  de  l'hôtel  des 
monnaies,  exorbitante  pour  le  trésor  de  l'état,  on  en  faisait  servir  une  partie  à 
créer  à  Paris  une  institution  où  vingt-cinq  ou  trente  jeunes  gens,  choisis  parmi 
l'élite  de  la  jeunesse  bolivienne,  seraient  élevés,  aux  frais  de  la  république,  de 
manière  à  importer  dans  leur  patrie  les  connaissances  sur  lesquelles  se  fondent 
les  arts  les  plus  essentiels  de  la  civilisation.  50,000  piastres  par  an  suffiraient  à 
l'entretien  d'un  établissement  aussi  profitable. 

Il  n'est  pas  possible  de  dégager  d'une  assez  grande  incertitude  la  production 
totale  de  la  mine  du  Polosi  depuis  l'origine.  Un  seul  point  est  parfaitement  cer- 
tain, à  savoir  qu'elle  est  immense.  D'après  les  renseignements  officiels  qui 
avaient  été  envoyés  à  M.  de  Humboldt,  de  1556  a  1789,  elle  aurait  été  de 
788,258,500  piastres;  il  avait  ajouté  pour  les  onze  premières  années 
127,500,000  piastres.  Un  fonctionnaire  du  Potosi,  le  tesorero  don  Lamberte 
Sierra,  cité  par  M.  de  Humboldt,  a  évalué  la  production,  de  1556  à  1800,  à 
823,950,508  piastres,  ce  qui,  déduction  faite  des  dix  dernières  années,  serait  un 
peu  plus  que  l'estimation  transmise  à  l'illustre  auteur  de  VEssai  politique  sur 
la  Nouvelle-Espagne.  Les  documents  publiés  par  le  préfet  du  département  du 
Potosi,  confirmés  par  un  voyageur  qui  a  pu  consulter  lui-même  les  livres  de  la 
monnaie,  montreraient  que,  de  1556  au  1er  janvier  1835,  la  production  de  la 
montagne  du  Potosi,  indépendamment  des  autres  mines  qui  approvisionnent  la 
monnaie,  a  été  de  734,205,903  piastres.  En  y  joignant,  pour  les  onze  premières 
années  de  l'exploitation,  28,827,590  piastres,  estimation  déduite  du  témoignage 
de  quelques-uns  des  écrivains  anciens  choisis  parmi  ceux  qui  sont  le  plus  dignes 
de  foi, et  notamment  de  Herreraetdu  père  Acosla,on  a  un  total  de  763,033,495  pias- 
tres. Jusqu'au  1er  janvier  1846,  ce  serait,  à  raison  de  788.011  piastres  pour 
chacune  des  onze  dernières  années,  771,701,618  piastres,  toujours  sans  compter 
ce  qui  est  sorti  en  contrebande.  Beaucoup  d'argent  a  été  dirigé  ainsi  vers  le 
Brésil  par  les  vallées  qui,  du  sommet  des  Andes,  descendent  vers  l'orient,  c'est-à- 
dire  vers  cet  empire.  L'argent  est  attiré  au  Brésil  par  une  cause  analogue  à  celle 


DU    NOUVEAU-MONDE.  5)69 

qui  en  fait  tant  expédier  en  Chine,  beaucoup  moins  intense  cependant  :  il  y  est 
rare,  les  mines  ne  donnant  que  de  l'or.  Autrefois,  et  surtout  à  l'époque  de  la 
grande  splendeur  du  Polosi,  la  contrebande  paraît  avoir  élé  fort  considérable. 
Le  père  Acosta,  qui  écrivait  à  la  fin  du  xvie  siècle  (1),  la  dit  d'un  tiers.  C'est  ce 
qui  a  pu  être  de  son  temps;  mais  il  ne  paraît  pas,  d'après  ce  que  m'ont  rap- 
porté des  personnes  qui  ont  été  sur  les  lieux,  qu'il  faille  ajouter,  pour  le 
présent,  plus  d'un  septième  au  produit  officiel  (2).  En  moyenne,  nous  suppo- 
sons avec  M.  de  Humboldt  que  l'exportation  clandestine  a  élé  d'un  quart,  parce 
que,  par  exception,  la  grande  production  du  Potosi  a  eu  lieu  à  l'époque  où 
le  contrôle  de  la  métropole  était  le  plus  impuissant.  On  arrive  ainsi  à  965  mil- 
lions de  piastres;  mais,  en  admettant  que  ces  calculs  soient  irréprochables, 
nous  ne  sommes  pas  encore  au  terme  des  difficultés,  car,  dans  ces  comptes,  ce 
n'est  pas  la  même  piastre  qui  a  été  usitée  au  commencement  et  à  la  fin.  Actuelle- 
ment la  piastre  dont  il  s'agit  est  de  8  et  demi  au  marc  castillan,  la  piastre 
de  8  réaux,  la  piastre  enfin  qui  répond,  poids  pour  poids,  en  argent  fin,  à  5  francs 
45  centimes.  De  la  découverte  à  une  époque  indéterminée  comprise  cependant 
entre  1580  et  1600,  c'était  la  piastre  de  15  réaux  et  demi.  Parce  motif ,  il 
convient  d'ajouter  au  produit  précédemment  calculé  154  millions  de  piastres, 
et  ainsi  on  arrive  au  total  définitif  de  1,099  millions  de  piastres  de  8  réaux 
ou  de  5,968  millions  de  francs,  ou  encore  de  26, 854-, 055  kilogrammes.  Le 
calcul  de  M.  de  Humboldt  donnerait,  pour  l'exploitation  arrêtée  à  1805,  279  mil- 
lions et  demi  de  piastres  de  plus,  ce  qui  porterait  le  total  définitif  à  1.578  mil- 
lions de  piastres,  ou  en  francs  à  7,485  millions,  on  encore  à  55,671.450  kilo- 
grammes. 

La  Bolivie  compte  encore  d'autres  mines  qui  sont  productives  et  qui  même 
sont  moins  déchues  que  celles  de  Potosi  :  ce  sont  celles  des  provinces  de 
Chayanta,  de  Porco,  de  Chichas  et  de  Poopo.  Le  monnayage  à  Potosi  a  élé  moyen- 
nement, pendant  chacune  des  cinq  années  comprises  entre  le  1er  juillet  1829  et 
le  Ie'  juillet  1854,  de  1,912,922  piastres,  sur  quoi  l'or  forme  une  quantité  varia- 
ble de  500,000  francs  à  1  million.  La  moyenne  des  quarante  années  terminées 
au  1er  janvier  1810,  déduction  faite  de  Chicuito  et  de  Puno,  qui  n'appartiennent 
plus  à  la  Bolivie,  mais  qui,  sous  le  régime  colonial,  ressortissaient  à  la  monnaie 
de  Poiosi,  était  de  5  millions  de  piastres.  Ce  n'est  guère  que  moitié  en  sus  du 
monnayage  d'il  y  a  dix  ans  ;  mais,  si  l'ensemble  n'a  diminué  que  du  tiers,  le 
Potosi  est  réduit  dans  la  proportion  de  4  à  1. 

Depuis  1854,  la  production  est  demeurée  stationnaire.  La  moyenne  de  douze 
années,  dont  j'ai  pu  me  procurer  le  chiffre  ,  est  de  19,518  kilogrammes  pour  le 
Potosi,  de  26,021  kilogrammes  pour  les  autres  mines  de  la  république;  avec  une 
addition  d'un  septième  pour  la  contrebande,  c'est  : 


(1)  La  date  de  son  ouvrage  sur  ['histoire  naturelle  et  morale  des  Indes  est  de  1K91. 

(w2)  Les  mines  du  Potosi  sont  loin  des  côtes,  dans  une  contrée  où  la  difficulté  des  trans- 
ports est  inouïe;  les  droits  de  la  couronne  auraient  élé  faciles  à  y  maintenir,  s'il  s'était 
rencontré  des  autorités  qui  voulussent  en  prendre  la  peine  et  qui  ne  se  missent  pas  de  con- 
nivence avec  les  fraudeurs.  L'absence  de  l'or  clans  les  lingots  du  Potosi  devait  ren  !rn  la 
fraude  moins  tentante.  La  diminution  du  droit  royal,  qui  du  quint  fut  rédr-it  à  la  dime  en 
1736,  ne  put  manquer  de  réduire  l'exportation  furtive.  Il  est  vrai  qu'alors  la  grande  pro- 
duction du  Potosi  était  passée. 


570  mines  d'argent  et  d'or 

Pour  le  Potosi 22.306  kilogrammes  de  fin; 

Pour  les  autres  mines.     .     .     29,738 

Total.     .     .     52,044 

Au  taux  des  monnaies  françaises,  c'est  une  somme  de  11,565,000  francs. 

La  production  de  l'or  est  d'au  moins  300,000  piastres,  qui  répondent  à  444  ki- 
logrammes de  métal  fin  ou  à  1,550,000  francs.  La  mine  du  Potosi  n'en  four- 
nit pas.         ' 

VIII.    —   LE    BRÉSIL. 


Le  Mexique  et  le  Pérou  représentaient  au  commencement  du  siècle  et  repré- 
sentent aujourd'hui  encore  les  deux  tiers  des  métaux  précieux  retirés  des  mines 
du  Nouveau-Monde.  Après  eux,  cependant,  d'autres  états  méritent  d'être  signa- 
lés ;  tel  est  avant  tout  le  Brésil,  qui  a  fourni  une  quantité  d'or  comparativement 
énorme,  et  dont  il  est  impossible  que  les  gîtes  aurifères  ne  recèlent  pas  encore 
bien  des  trésors.  Tels  sont  la  Nouvelle-Grenade,  d'où  l'on  relire  une  assez  grande 
quantité  du  même  métal,  les  États-Unis,  qui  en  présentent  pareillement  des  gise- 
ments remarquables  au  moins  par  leur  étendue  ,  et  le  Chili ,  qu'on  citait  autrefois 
pour  sa  production  en  or,  mais  qui  est  plus  important  aujourd'hui  par  les  mines 
d'argent. 

Le  vaste  empire  du  Brésil  offre,  dans  plusieurs  rie  ses  provinces,  et  notamment 
dans  celle  de  Minas  Geraës,  des  alluv'ions  aurifères  très-vastes  d'où  l'on  a  retiré 
aussi  du  diamant,  et  qui,  connues  depuis  près  de  trois  cents  ans,  ne  donnent  lieu 
à  une  exploitation  suivie  que  depuis  le  commencement  du  xvme  siècle.  Cinquante 
ans  après,  le  Brésil  rendait  une  quantité  d"or  supérieure  à  ce  que  fournissait  le 
reste  du  nouveau  continent;  ce  qui  acquittait  les  droits  varia  pendant  quelques 
années  de  6,500  à  8,500  kilogrammes,  d'où  on  a  conclu,  à  cause  de  la  contre- 
bande, que  la  production  approchait  de  12,000  kilogrammes.  A  cette  époque,  on 
frappa  au  Brésil  et  en  Portugal  beaucoup  de  monnaie  d'or,  et  en  1777  on  estimait 
que  la  quantité  d'or  monnayé  qui  circulait  en  Portugal  et  au  Brésil  était  égale  à 
huit  fois  la  monnaie  d'argent.  Peu  à  peu  ce  beau  rendement  diminua.  D'après  les 
renseignements  détaillés  et  précis  qu'a  fournis  M.  d'Eschwege,  directeur  général 
des  mines  du  Brésil,  ce  n'était  plus,  à  la  fin  du  xvme  siècle,  que  5,700  kilogr. 
C'était  tombé  encore  plus  bas  quelque  temps  après.  Ainsi,  de  1810  à  1821,  le 
produit  moyen  enregistré  était  de  1,095  kilogrammes;  c'est  beaucoup  que  de 
porter  à  2,000  kilogrammes  le  produit  réel.  En  1824,  l'extraction  paraît  avoir 
été  réduite  à  584  kilogrammes.  Plus  récemment,  M.  Claussen  a  évalué  l'extrac- 
tion à  2,500  kilogrammes  environ.  Ainsi  la  contrée  qui  était  le  grand  réservoir 
d'or  où  puisait  le  monde  commercial  il  y  a  un  siècle,  n'a  plus,  sous  ce  rapport, 
qu'un  rang  subalterne.  Il  ne  faut  pas  l'en  plaindre,  car  il  parait  que  c'est  pour  le 
travail  plus  régulier  et  plus  sûrement  productif  de  la  culture  des  terres  que  les 
lavages  des  sables  aurifères  ont  été  délaissés.  Cependant  l'introduction  au  Brésil 
de  méthodes  plus  scientifiques,  semblables  à  celles  qu'on  emploie  dans  la  Bussie 
d'Asie,  rendrait  l'industrie  de  l'or  plus  profitable  et  pourrait  par  conséquent  l'ex- 
citer de  nouveau. 


OU    NOUVEAU-MONDE.  571 

Suivant  les  calculs  de  Raynal,  qui  sur  ce  point  méritent  confiance,  l'or  sorti 
du  Brésil,  en  acquittant  les  droits,  depuis  l'origine  jusqu'en  4  755,  monte  à  480 
millions  de  piastres  (2.606,400,000  francs),  soit  709,800  kilogrammes  d'or  fin. 
L'état  du  quint  fourni  par  M.  d'Eschweg^  accuse  une  production,  de  1756  à  1777, 
de  138,000  kilogrammes  et  de  1778  à  1810,  de  110,000  kilogrammes.  C'est  donc 
jusqu'en  1810  un  total  de  955,800  kilogrammes  auquel  il  faut  ajouter  la  contre- 
bande qui  a  toujours  été  très-active  au  Brésil.  Si  on  la  suppose  du  tiers  du  produit 
déclaré,  et  c'est  peut-être  insuffisant,  on  arrive  à  1,274,400  kilogrammes. 

Depuis  lors  on  peut  évaluer  la  production  à  60,000  kilogrammes;  ainsi  le 
total  déûnilif  serait,  au  minimum,  de  1,334,400  kilogrammes,  répondant  à 
4,596,260,736  francs. 

Après  le  Mexique,  le  Pérou  et  le  Brésil,  il  ne  reste  que  des  contrées  dont  la 
production  totale,  jusqu'au  commencement  de  ce  siècle,  était  évaluée  par  M.  de 
Humboldl,  contrebande  comprise,  à  414  millions  de  piastres,  uniquement  en  or. 
C'est  une  grosse  somme,  sans  doute,  lorsqu'on  l'envisage  d'une  manière  absolue, 
mais,  relativement  à  ce  qu'on  avait  extrait  alors  de  l'Amérique,  c'est  seulement 
un  quatorzième.  Passons  rapidement  en  revue  ces  états,  dans  lesquels  la  produc- 
tion n'avait  pas  à  beaucoup  près  dit  son  dernier  mot,  lorsque  M.  de  Humboldl  pu- 
bliait ses  savantes  recherches. 


IX.  —  RÉPUBLIQUE  DE  LA  NOUVELLE-GRENADE. 


L'ancienne  vice-royauté  de  Grenade,  devenue  d'abord  république  de  Colombie, 
puis,  en  1830,  sous-divisée  en  trois  étals  indépendants,  la  Nouvelle-Grenade, 
Venezuela  et  l'Equateur  (1).  produisait,  dès  le  xvne  siècle,  des  métaux  précieux, 
à  peu  près  uniquement  de  l'or.  C'est  le  sol  de  la  république  actuelle  de  la  Nou- 
velle-Grenade qui  seul  en  a  fourni  et  continue  d'en  livrer  au  commerce.  Jusqu'à 
ces  derniers  temps,  on  n'exploitait  que  les  sabJes  d'alluvion,  qu'on  soumettait  au 
lavage,  suivant  la  méthode  élémentaire  des  orpailleurs  de  nos  rivières;  mais  ac- 
tuellement, et  de  plus  en  plus,  on  attaque  les  liions  même  qu'on  a  découverts  en 
grand  nombre.  On  a  d'ailleurs  introduit,  dans  le  lavage  même,  des  perfectionne- 
ments :  on  broie,  au  moyen  d'appareils  simples,  avec  avantage,  les  galets  qui  s'y 
trouvent  en  assez  forte  proportion.  On  traite  ainsi  particulièrement  les  monceaux 
de  cailloux  qui  restent  des  anciens  lavages. 

Les  principales  exploitations  en  roche  sont  dans  la  province  d'Antioquia,  où 
depuis  longtemps  on  exploite  les  alluvions.  La  Magdalena  et  le  Cauca,  son  tribu- 
taire, puissants  fleuves  au  long  parcours,  qui  se  déroulent  du  sud  au  nord  paral- 
lèlement l'un  à  l'autre,  enserrent  une  cordillère  fort  escarpée,  où  les  filons  sont 
nombreux  et  où  l'on  lave  les  sables  aurifères,  non-seulement  dans  la  province 
d'Antioquia,  mais  aussi  dans  celles  plus  méridionales  de  Neyva.  de  Popayan.  On  a 
attaqué  d'autres  filons  situés  dans  la  cordillère,  ramification  de  la  précédente,  et 
dirigée  de  même  du  midi  au  nord,  qui  est  comprise  entre  le  Cauca  et  l'Atrato; 
c'est  à  celte  portion  du  pays  qu'appartiennent  les  mines  de  la  Vega  de  Supia,  nom- 
mées aussi  mines  de  Marmato,  où  l'or  est  accompagné  d'argent.   Le  Bas-Choco, 

(1)  Une  partie  du  territoire  de  l'Equateur,  la  province  de  Quito,  provient  du  Pérou. 


572  mines  d'argent  et  d'or 

zone  allongée  et  à  peu  près  plate,  entre  l'Atrato  et  la  mer  du  Sud,  contient  des 
filons  aurifères  bien  reconnus  aujourd'hui  ;  maison  s'y  est  attaché  jusqu'à  présent 
aux  mines  d'alluvion.  On  retire  pareillement  de  l'or  dessables  de  la  province  de 
Pamplona. 

4  la  fin  du  dernier  siècle  et  à  l'ouverture  de  celui-ci,  les  deux  hôtels  des  mon- 
naies de  Santa-Fé  de  Bogota  et  de  Popayan  donnaient  annuellement  ensemble 
2,100,000  piastres  en  or.  M.  de  Humboldt  estime,  pour  cette  époque,  la  produc- 
tion déclarée  à  18,000  marcs,  ou  -4,140  kilogrammes  d'or  fin,  et  la  production 
réelle  à  -4,711  kilogrammes.  L'extraction  alors  allait  toujours  croissant.  D'après 
des  renseignements  puisés  aux  sources  officielles,  dont  je  suis  redevable  à  M.  le 
colonel  Acosta,  le  monnayage  moyen  des  deux  années  1806  et  1807,  pour  les  deux 
hôtels  réunis  .  est  de  22,363  marcs  d'or,  ou  de  5,041,502  piastres,  ce  qui  suppose, 
d'après  ce  qui  m'a  été  rapporté  sur  la  contrebande  de  ce  temps-là,  une  production 
de  5,500,000  piastres,  soit  de  4,880  kilogrammes.  Pendant  la  lutte  de  l'indépen- 
dance, qui  fut  longue  et  acharnée  dans  la  Colombie  (c'est  là  que  combattait  le 
libérateur  Bolivar),  l'exploitation  des  mines  souffrit  beaucoup.  Il  y  a  lieu  de  croire, 
c'est  l'estimation  de  M.  Jacob,  que  l'extraction  déclarée,  du  1er  janvier  1810  au 
51  décembre  1829,  fut  moyennement  de  1,678,214  piastres,  dont  au  moins 
1 ,600,000  en  or.  Ce  serait  en  poids  de  métal  fin  :  argent,  1 ,91 1  kilogrammes  ;  or, 
2,566  kilogrammes. 

A  cause  de  la  contrebande,  alors  devenue  plus  facile,  il  faudrait  compter  au 
moins  100,000  piastres,  ou  2,445  kilogr.  d'argent,  et  2  millions  de  piastres,  ou 
2,958  kilogrammes  d'or.  Depuis  lors  la  production  s'est  relevée.  Les  deux  hôtels 
des  monnaies  de  Bogota  et  de  Popayan  ont  frappé,  en  1845,  1,862,090  piastres  en 
or,  soit  2,754  kilogrammes,  en  1844,  1,696,500  piastres,  ou  2,509  kilogrammes 
La  moyenne  des  deux  années  est  de  1,779,295  piastres,  ou  2,651  kilogrammes  d'or 

Mais  il  s'est  fait,  dans  ces  dernières  années,  une  active  contrebande.  Le  com- 
merce extérieur  étant  devenu  facile,  les  exploitants  en  ont  profité  pour  éviter  non 
seulement  les  droits,  mais  aussi  les  formalités  gênantes  qui  leur  étaient  imposées 
Il  fallait,  l'an  passé  encore,  payer  une  taxe  de  19  pour  100,  et  l'on  ne  pouvait 
exporter  qu'après  le  monnayage,  de  sorte  que  le  mineur  du  Bas-Choco  aurait  été 
forcé  d'envoyer  sa  poudre  d'or,  à  travers  un  pays  impraticable,  jusqu'à  Popayan 
d'où  on  la  lui  aurait  retournée  en  espèces.  Dans  ces  circonstances,  presque  tout 
l'or  que  donnent  les  lavages  du  Bas-Choco  était  expédié  au  dehors  clandestine- 
ment. L'hôtel  des  monnaies  de  Quito,  dans  la  république  de  l'Equateur,  où  l'on 
fabrique  par  an  100,000  piastres  au  plus,  s'alimente  de  l'or  du  Choco.  L'or  des 
lavages  voisins,  celui  de  Barbacoas  particulièrement,  prend  cette  voie.  Il  se  mon- 
naie aussi  à  Quito  un  peu  d'argent,  qui  paraît  venir  du  Pérou.  Une  autre  partie 
de  l'or  de  la  Nouvelle-Grenade  se  rend  à  la  Jamaïque  et  de  là  en  Angleterre.  Le 
gouvernement  grenadin,  qu'un  bon  esprit  anime,  et  qui  sent  de  quelle  importance 
peut  devenir  pour  le  pays  l'industrie  de  l'or,  en  faveur  de  laquelle  les  particu- 
liers font  des  efforts  intelligents,  vient  d'adopter  des  dispositions  libérales  pour  le 
commerce  de  ce  produit.  L'exportation  des  lingots  est  permise  désormais;  ils 
pourront  sortir  moyennant  un  droit  environ  moitié  moindre  de  celui  que  suppor- 
taient les  espèces.  D'après  une  comparaison  établie  entre  l'entrée  et  la  sortie  des 
marchandises,  on  doit  présumer  que  l'exportation,  tant  en  espèces  qu'en  lingots 
et  en  poudre  d'or,  représente  actuellement  .1,250,000  piastres. 

Avec  les  mines  d'or  que  nous  avons  nommées,  la  Nouvelle-Grenade  en  possède 


DD     NOUVEAU-MONDE.  575 

d'autres  dont  l'exploitation  remonte  à  la  découverte  même  du  continent  améri- 
cain par  Christophe  Colomb  :  ce  sont  celles  de  la  province  de  Veragua  dans 
l'isthme  de  Panama.  Par  un  ménagement  spécial  pour  les  populations  de  L'isthme; 
le  gouvernement  de  Bogota  a  conféré  une  immunité  complète  à  l'extraction  de  l'or 
dans  celte  province.  On  en  fait,  à  Panama,  des  ouvrages  qui  sont  estimés  par- 
tout. Une  portion  de  l'or  de  la  province  d'Anlioquia  est  de  même  mise  en  bi- 
joux, et  il  faut  y  avoir  égard.  11  y  a  lieu  ainsi  de  porter  la  production  totale  d'or 
delà  république  à  5,550,000  piastres,  soit  4,954  kilogrammes  de  métal  lin 
ou  17,064,000  francs.  Il  faut  aussi  tenir  compte  d'une  production  d'environ 
200,000  piastres  en  argent  provenant  des  mines  de  la  province  de  Mariquita, 
qu'exploite  une  compagnie  anglaise  mal  récompensée  jusqu'à  présent  de  ses  efforts. 
C'est  l'équivalent  de  4,887  kilog.  de  métal  fin  ou  de  1,086,000  francs.  Ce  ne  sont 
pas  les  seules  mines  d'argent  qu'il  y  aurait  à  exploiter  dans  la  Nouvelle-Grenade. 

La  production  de  la  Nouvelle-Grenade,  depuis  l'origine  jusqu'à  1810,  peut  être 
évaluée  à  295  millions  de  piastres  en  or;  de  1810  jusqu'à  ce  jour,  on  peut  estimer 
qu'il  a  été  produit  du  même  métal  une  valeur  de  81  millions  et  demi  de  piastres  : 
ce  serait  donc  jusqu'à  ce  jour  576  millions  et  demi  de  piastres  en  or,  répondant 
à  556,840  kilogr.  de  métal  pur,  ou  à  1,918  millions  de  francs. 

Quant  a  l'argent,  on  ne  saurait  guère  l'évaluer  qu'à  250,000  kilogr.  ou  55 
millions  et  demi  de  francs  environ. 


LES  ETATS-UNIS. 


Depuis  une  vingtaine  d'années,  les  États-Unis  se  sont  mis  à  produire  de  l'or. 
Les  premières  recherches  remontent  à  1814,  mais  ce  ne  fut  que  dix  ans  après 
qu'il  y  eut  un  produit  appréciable.  On  rencontre  l'or  au  pied  de  la  longue  chaîne 
des  Alleghanys,  au  bas  de  la  crête  la  plas  orientale  connue  sous  le  nom  de  Mon- 
tagne-Bleue (Bluc-Ridge),  qui,  en  vertu  de  la  configuration  singulière  par  laquelle 
les  Alleghanys  se  distinguent,  court,  ainsi  que  loules  les  autres  crêtes,  dans  le 
même  sens  que  la  chaîne  et  a  la  même  étendue.  Il  est  épars  dans  des  sables  d'al- 
luvion  ;  on  l'exploite  aussi  dans  le  roc  même,  où  on  l'a  découvert  dans  des  filons 
de  quartz  en  quantité  suffisante.  On  cite  des  exploitations  d'or  dans  tous  les  états 
du  littoral  de  l'Atlantique,  au  midi  du  Potomac  jusqu'à  celui  d'Alabama.  que 
baigne  le  golfe  du  Mexique.  Les  travaux  sont  ainsi  dispersés  sur  une  longueur  en 
ligne  droite  d'un  millier  de  kilomètres.  Il  y  a  lieu  de  croire  que  les  gisements  d'or 
reparaissent  aussi  au  nord  du  Potomac,  à  la  base  du  lilue-Ridye;  mais,  dans  cette 
partie  de  l'Union  américaine,  il  n'y  a  pas  d'esclaves,  et  le  travail  humain,  le  tra- 
vail libre,  appliqué  à  la  terre  ou  même  aux  manufactures,  est  trop  productif  pour 
qu'on  s'y  occupe  de  mines  d'or.  L'or  n'est  donc  exploité  que  dans  les  états  à  esclaves, 
la  Virgine,  la  Caroline  du  nord  et  la  Caroline  du  sud,  la  Géorgie  et  l'Alabama.  et 
il  l'est  languissamment,  parce  que  ces  gîtes,  qu'à  certain  moment  on  avait  beau- 
coup vantés,  paraissent  peu  productifs.  Le  gouvernement  fédéral,  dans  un  excès 
de  condescendance,  avait  créé  un  atelier  monétaire  dans  les  montagnes,  afin 
d'offrir  aux  exploitants  un  débouché  facile;  mais  jusqu'à  ce  jour,  l'approvisionne- 
ment annuel  que  toutes  ces  mines  réunies  ont  fourni  aux  hôtels  des  monnaies 
s'est  élevé  une  seule  fois  un  peu  au  delà  de  1  million  de  dollars,  c'est-à-dire  de 


S74  mines   d'argent  et  d'or 

1,509  kilogrammes.  La  production  totale  depuis  1824  jusqu'au  1er  janvier  1845 
ne  représente  que  13,594  kilogrammes.  On  peut  admettre  qu'aujourd'hui  la  mon- 
naie reçoit  des  mines  la  valeur  de  1  million  de  dollars.  Si  l'on  y  ajoute  un  cin- 
quième, et  c'est  beaucoup,  parce  que  le  gouvernement  américain,  ne  frappant  l'or 
d'aucun  impôt,  n'en  provoque  point  l'exportation  clandesline  en  lingots,  et  même 
l'attire  vers  les  hôtels  des  monnaies  par  le  haut  prix  qu'il  en  donne,  on  aura  une 
production  annuelle  de  1,800  kilogrammes.  La  production  totale,  depuis  l'origine 
jusqu'au  1er  janvier  1846.  paraît  être  ainsi  de  18,52-1  kilogrammes;  c'est  un  pen 
moins  de  1  mètre  cube.  En  monnaie  française,  ce  serait  65,810,000  francs. 


XI.   —    LE    CHILI. 


Le  Chili  présente  beaucoup  de  ressources  métallurgiques  ;  on  en  extrait  aujour- 
d'hui une  bonne  partie  du  cuivre  que  consomment  les  arts  européens;  on  y  ex- 
ploite même  quelque  peu  de  mercure,  et  il  a  produit,  dès  la  découverte,  des  mé- 
taux précieux.  Ce  fut  d'abord  de  l'or  enlevé  non  des  mains  des  naturels  ou  de 
leurs  temples  comme  un  butin,  mais  du  sol  où  il  gisait,  car  on  n'y  trouva  que 
des  peuplades  sans  culture.  Ainsi  qu'au  Mexique  et  au  Pérou,  et  dans  plusieurs 
autres  parties  du  globe  au  début  de  la  civilisation,  il  existait  au  Chili,  à  la  sur- 
face du  sol,  des  gisements  d'or  d'une  grande  richesse,  mais  restreints,  dont  les 
premiers  hommes  un  peu  industrieux  qui  se  présentèrent  purent  profiter.  Le  plus 
ordinairement  les  gîtes  qui  ont  fourni  aux  hommes  des  quantités  d'or  relative- 
ment grandes  ont  été  des  alluvions  superficielles,  où  il  n'y  avait  qu'à  ramasser 
l'or  ou  à  le  séparer  des  sables  par  des  lavages.  Au  Chili,  c'étaient  plutôt  des 
filons  dans  les  affleurements  desquels  s'était  ramassé  tout  l'or  contenu,  à  l'état 
natif,  dans  la  roche  des  filons  mêmes  que  les  siècles  avaient  désagrégée.  L'or  n'a 
pas  cessé  d'être  exploité  au  Chili,  et  ce  sont  des  filons  qu'on  y  travaille;  mais 
l'industrie  de  l'argent  a  éclipsé  celle  de  l'or,  et  depuis  1830,  grâce  à  l'ordre  et  à 
la  sécurité  que  maintient  dans  le  pays  un  gouvernement  éclairé,  elle  est  devenue 
très-intéressante.  C'est  dans  la  vallée  de  Copiapo  qu'elle  a  son  principal  siège.  Les 
mines  les  plus  productives  de  toutes  sont  celles  de  Chanarcillo,  exploitées  de- 
puis 1831.  Les  mines  d'argent  du  Chili  reproduisent  à  peu  près  les  caractères 
les  plus  généraux  qui  distinguent  celles  du  Mexique  :  ce  sont  des  filons  qui  coupent 
des  terrains,  ici  presque  toujours  stratifiés,  c'est-à-dire  en  bancs  réguliers,  comme 
les  terrains  des  environs  de  Paris,  et  qui  datent  sans  doute  d'une  époque  peu 
différente  de  celle  d'un  soulèvement  dû  à  des  porphyres  ou  des  granits  projetés, 
à  l'état  de  fusion,  du  sein  de  la  terre. 

On  y  trouve  des  minerais  riches.  D'après  un  mémoire  plein  d'intérêt  qu'a  publié 
sur  la  géologie  et  la  métallurgie  de  la  république  chilienne  un  savant  professeur 
de  Coquirabo,  M.  Domeyko,  la  teneur  des  minerais  qu'on  traite  aux  ateliers 
d'amalgamation  de  Chanarcillo,  et  en  général  des  mines  du  Chili,  dépasse  pres- 
que toujours  5  pour  1,000.  Dans  une  mine  voisine  de  Chanarcillo,  la  Coloradu, 
la  richesse  moyenne  serait  de  16  pour  1,000.  M.  Domeyko  dit  avoir  vu  un  en- 
droit où  chaque  longueur  de  vare  (85  centimètres),  dans  une  galerie  horizontale 
d'environ  2  mètres  et  demi  de  largeur,  donnait  250  kilogrammes  de  métal,  ou 
51,000  francs.  Ou  y  a  trouvé  une  fois  uu  bloc  d'environ  5,500  kilogrammes  tout 


DU     NOTJVEAC-MONDE.  575 

enlier  d'argent  natif  on  d'argent  combiné  avec  le  chlore  ou  le  brome;  mais,  si 
les  minerais  riches  sont,  au  Chili,  dans  une  proportion  relativement  forte,  d'un 
autre  côté,  les  liions  ont  moins  de  puissance  et  de  régularité.  Ce  ne  sont  plus 
des  masses  indéfinies  de  minerai  comme  à  Guanaxuato  ou  au  Polosi,  où  l'on 
pourrait  puiser,  les  yeux  fermés,  à  peu  près  indistinctement  sur  tous  les  points. 
Les  veines  sont  plus  minces  et  moins  constantes;  les  filons  d'argent  du  Chili,  par 
une  circonstance  qui  est  fréquente  dans  l'histoire  des  filons  métalliques  de  toute 
nature,  coupant  successivement  plusieurs  séries  de  couches  superposées,  s'y  pré- 
sentent diversement,  riches  dans  l'une,  pauvres  dans  la  suivante  (1)  ;  mais  ici  la 
variation  est  extrême  de  l'abondance  à  la  stérilité.  Ainsi,  dans  la  vallée  de  Co- 
piapo,  on  observe  au  sommet  des  montagnes  métallifères,  sur  le  plateau  qui  les 
couronne,  un  premier  massif  de  couches  calcaires  et  marneuses  appartenant  à  ce 
vaste  ensemble  de  formations  que  les  géologues  appellent  secondaires.  Les  mi- 
neurs du  pays  le  désignent  sous  le  nom  de  manto  (couche)  proprement  dit.  Dans 
cette  première  épaisseur,  les  filons  contiennent  de  l'argent;  la  roche  elle-même 
en  est  pénétrée  par  mille  fentes.  En  dessous  est  une  autre  épaisseur  assez  consi- 
dérable appelée  mesa  piedra,  qui  est  réputée  entièrement  stérile  ;  ce  sont  encore 
des  couches  marneuses  et  calcaires,  mais  d'un  aspect  différent.  Sous  la  mcsu 
piedra,  on  rencontre  un  autre  étage,  d'environ  120  mètres  de  haut,  qui  est  le 
plus  productif  :  c'est  un  calcaire  très-argileux,  compacte.  L'étage  inférieur  à 
celui-ci  offre  des  roches  plus  argileuses  encore  et  plus  dures;  il  est  stérile,  et  paraît 
reposer  sur  une  masse  de  porphyre  mal  reconnue  encore,  mais  où  l'on  pense  qu'il 
ne  faut  ('lus  rien  chercher.  Si  ce  caractère  se  reproduisait  partout  au  Chili,  si  les 
gîtes  y  étaient  ainsi  bornés,  il  faudrait  en  conclure  que  les  mines  d'argent  de  ce 
pays  pourront  avoir  une  heureuse  influence  sur  la  prospérité  locale,  mais  qu'il 
ne  leur  sera  pas  donné  d'exeruer  sur  la  masse  d'argent  en  circulation  dans  le 
monde  un  effet  qui  ressemble  en  rien  à  celui  des  mines  du  Mexique  et  du  Pérou. 
Les  filons  d'argent  les  plus  remarquables  du  Chili,  ceux  sur  lesquels  les  efforts 
sont  concentrés  en  ce  moment,  se  rencontrent  à  la  séparation  des  terrains  dé- 
posés par  les  eaux  et  par  conséquent  stratifiés  et  des  terrains  granitiques  qui, 
après  que  ceux-ci  avaient  été  formés,  ont  percé  la  croûte  de  la  planète,  et,  par 
leur  soulèvement,  ont  donné  naissance  aux  chaînes  de  montagues,  et  porté  à  de 
grandes  hauteurs  des  couches  originairement  submergées  (2).  C'est  en  suivant  là 
ligne  de  contact  des  roches  soulevantes  et  des  roches  soulevées  qu'on  observe  les 
plus  sûrs  indices  des  gisements  d'argent.  En  dessous  de  cette  ligrve  de  séparation, 
il  existe  dans  les  granits,  qui  de  là  vont  jusqu'à  la  mer,  des  filons  d'or  et  de 
cuivre;  en  dessus,  c'est-à-dire  en  marchant  vers  la  crête  des  Andes,  on  rencon- 
tre successivement  des  filons  de  cuivre  arsénié  et  argentifère,  et  plus  à  l'est  en- 
core des  filons  de  plomb.  On  est  alors  à  une  centaine  de  kilomètres  de  la  crête 
des  Andes;  mais,  dans  ce  dernier  intervalle,  les  vestiges  des  mines  disparaissent. 

(1)  Dans  plusieurs  des  mines  mexicaines,  on  observe  que  les  mêmes  filons  argentifères 
se  comportent  diversement,  selon  les  roches  qu'ils  traversent;  pourtant  la  variation  n'y 
est  pas  extrême.  A  Tasco,  la  plus  grande  richesse  est  dans  les  schistes  argileux;  à  Guada- 
lupe  y  Calvo.  au  contraire,  c'est  la  roche  où  le  filon  est  le  plus  pauvre. 

(2)  On  sait  que  l'existence  des  richesses  minérales,  au  contact  des  terrains  granitiques 
ou  des  autres  roches  ce  soulèvement  avec  les  formations  stratifiées,  au  lieu  d'être  un  ac- 
cident particulier  au  Chili,  est  au  contraire  une  des  lois  les  mieux  constatées  par  la  science 
géologique  ;  mais  ici  la  ligne  de  contact  est  plus  apparente  qu'ailleurs. 


876  MINES    D'ARGENT     ET     d'<)R 

Malheureusement  il  n'est  pas  aisé  de  suivre  la  ligne  de  contact  des  terrains  stra- 
tifiés et  des  terrains  granitiques  :  non  qu'elle  soit  difficile  à  découvrir,  elle  se  si- 
gnale par  de  grands  escarpements  d'un  aspect  particulier  qu'on  reconnaît  de 
loin;  mais  tout  le  pays,  à  cette  hauteur,  est  un  horrible  désert,  dépourvu  d'eau, 
et  par  conséquent  de  pâturages,  de  culture,  d'habitations,  des  moindres  res- 
sources. Sur  un  intervalle  de  soixante  lieues  entre  la  vallée  de  Copiapo  et  celle 
de  Huasco,  on  ne  trouve  que  deux  petites  sources  tellement  pauvres,  que  le  pre- 
mier qui  y  arrive,  avec  une  douzaine  de  bêtes  seulement,  n'y  laisse  plus  une 
goutte  d'eau  pour  qui  viendra  après.  Il  est  donc  périlleux  de  s'y  aventurer  pour 
faire  des  recherches  et  des  explorations,  et  les  arriéras  ne  consentent  à  les  tra- 
verser qu'en  allant  tout  droit  devant  soi  sans  perdre  une  minute. 

Les  mines  d'argent  du  Chili  se  font  remarquer  aussi  par  la  nature  du  minerai 
qui  y  domine.  C'est  le  plus  souvent  une  combinaison  d'argent  avec  le  chlore  con- 
sidérée jusque-là  comme  une  exception,  ou  même  avec  le  brome,  ce  qui  était  bien 
plus  rare  encore.  11  y  a  assez  régulièrement  de  l'argent  natif  inextricablement 
mêlé  au  chlorure  ou  au  bromure.  Ces  mines  coûtent  fort  cher  à  exploiter;  les 
subsistances  à  Chaîiarcillo  sont  à  des  prix  excessifs,  les  transports  de  même.  Les 
arts  mécaniques,  au  Chili,  comme  partout  dans  l'Amérique  espagnole,  restent 
dans  l'enfance,  et  probablement  on  laisse  dans  les  résidus  une  partie  très-appré- 
ciable du  métal.  Le  fait  est  que  l'opinion  courante  dans  le  pays  est  qu'au-dessous 
d'une  teneur  de  50  marcs  de  métal  par  caisson  chilien  de  64  quintaux,  ou  de 
quatre  pour  1,000,  les  minerais  ne  méritent  pas  d'être  travaillés,  ce  qui  cause- 
rait une  extrême  surprise  aux  mineurs  de  Zacatecas  ou  de  Potosi,  qui  se  con- 
tentent du  quart  ou  du  cinquième.  Avec  une  route  carrossable  de  la  baie  de  Co- 
piapo à  Chaîiarcillo,  dont  le  tracé  est  indiqué  par  des  cours  d'eau  et  qui  n'aurait 
pas  150  kiiom.,  et  une  autre  route  qui  remonterait  la  vallée  de  Copiapo  pour 
aller  chercher  des  vivres  dans  la  portion  moyenne  de  la  vallée,  qui  est  d'une 
fertilité  surprenante,  particulièrement  du  côté  de  Potrero-Grande,  on  devrait 
beaucoup  étendre  le  clnmp  des  minerais  exploitables. 

Les  mines  du  Chili  rendaient  peu  sous  la  domination  espagnole,  du  moins 
celles  d'argent.  M.  de  Humboldt  en  portait  la  production,  au  commencement  du 
siècle,  à  6,827  kilogrammes  d'argent  et  2,807  kilogr.  d'or.  Actuellement  l'extrac- 
tion de  l'or,  en  ne  comptant  à  la  vérité  que  ce  qui  est  constaté  officiellement, 
serait  diminuée  des  deux  tiers  ;  mais  celle  de  l'argent  a  quintuplé.  D'après  les  ren- 
seignements annexés  aux  rapports  annuels  du  ministre  de  l'intérieur  de  la  répu- 
blique, le  produit  déclaré  en  moyenne  pendant  dix  des  dernières  années  est,  pour 
l'argent,  de  30,558  kilogr.,  pour  l'or,  de  892.  La  contrebande  paraît  faible  (1); 
M.  Domeyko  l'évalue,  pour  l'argent,  à  25  sur  1,000  seulement,  et,  avec  ce  qui 
sert  à  fabriquer  de  la  vnisselle  dans  le  pays,  à  75  sur  778,  soit  le  dixième.  Pour 
l'or,  d'après  ce  que  nous  avons  dit  déjà,  elle  doit  être  plus  forte;  nous  l'avons 
portée  au  cinquième;  ce  qui  donne  une  production  annuelle,  pour  l'argent, 
de  35,592  kilogrammes,  pour  l'or,  de  1,071  kilogrammes. 

Ainsi  l'extraction  de  l'or  reste,  au  Chili,  bien  au-dessous  de  ce  qu'elle  était 
autrefois.  C'est  que  l'exploitation  des  mines  d'argent  est  devenue  plus  avanta- 
geuse, et  qu'on  a  délaissé  le  premier  des  mélaux  précieux  pour  le  second.  Les 
mines  de  cuivre,  sous  ce  rapport,  ont  exercé  une  influence  au  moins  égale  à  celle 

(1)  Le  droit  prélevé  par  le  gouvernement  est  de  9  pour  100  seulement. 


BU     NOUVEAU-MONDE.  i7î 

des  mines  d'argent.  Quelle  que  soit  l'importance  nouvellement  acquise  aux  mines 
d'argent  du  Chili,  je  ne  puis  m'empêcher  de  reproduire  ici  une  comparaison  que 
je  trouve  dans  une  notice  de  M.  Duflot  de  Mofras  sur  la  république  du  Chili.  Le 
cuivre,  dont,  il  est  vrai,  le  Chili  possède  des  mines  admirables,  uniques,  y  donne 
un  produit  brut  supérieur  à  celui  de  l'or  et  de  l'argent  réunis.  Pendant  l'inter- 
valle de  trois  ans  (du  1er  janvier  1840  au  3i  décembre  1842),  où  les  mines 
de  métaux  précieux  ont  rendu  beaucoup,  elles  ont  donné  une  valeur  de 
32,588,000  francs,  qu'on  pourrait,  à  cause  de  la  contrebande,  porter  à  57  ou  58. 
Dans  le  même  délai,  on  a  exporté  11,626,592  kilogrammes  de  cuivre  métallique 
et  41,651,472  kilogrammes  de  minerai,  valant  ensemble  44  millions.  Les  pro- 
grès de  l'extraction  du  cuivre  depuis  l'indépendance  sont  donc  plus  grands  en- 
core que  ceux  de  la  production  de  l'argent,  et  les  mines  de  cuivre  sont  pour  le 
pays  une  plus  grande  richesse  que  celles  des  deux  métaux  précieux  ensemble. 
L'exemple  du  Chili  montre  aussi  ce  qu'on  pourrait  attendre  des  autres  ci-devant 
colonies  de  l'Amérique  espagnole,  si  les  autorités  y  montraient  l'intelligence  et  le 
zèle  pour  le  bien  public. qui  signalent  le  gouvernement  chilien,  et  si  les  popula- 
tions, ayant  le  sentiment  véritable  de  l'indépendance  qu'elles  ont  conquise,  en 
profitaient  pour  étendre  leurs  conquêtes  sur  la  nature  féconde  qui  leur  offre  ses 
trésors  pour  prix  de  leurs  labeurs. 

La  production  du  Chili  peut  être  évaluée  jusqu'en  1810  à  500,000  kilo- 
grammes d'argent  et  à  217,000  kilogrammes  d'or.  De  1810  jusqu'à  ce  jour,  on 
peut  la  porter  à  672,991  kilogrammes  d'argent  et  à  51,020  kilogrammes  d'or. 
C'est  ainsi,  depuis  l'origine,  un  total  de  975.000  kilogrammes  d'argent  et 
248,000  kilogrammes  d'or,  représentant  ensemble,  d'après  le  tarif  de  la  monnaie 
française,  1,070  millions  de  francs,  dont  216  en  argent  et  854  en  or. 

Pour  montrer  par  un  nouvel  exemple  quelle  est  l'instabilité  de  l'industrie  des 
mines  de  métaux  précieux  dans  les  pays  même  où  elle  se  développe  et  grandit,  je 
citerai  ici  un  extrait  d'un  mémoire  de  M.  Domeyko. 

«  La  découverte  des  mines  de  Chanarcillo  ne  date  que  de  1851.  Un  pauvre 
montagnard  nommé  Godoy,  étant  à  chasser  les  guanacos,  s'était  reposé  à  l'ombre 
d'un  énorme  bloc  de  rocher  qui  sortait  de  l'affleurement  du  filon  de  la  Descubri- 
dora.  Frappé  de  la  couleur  et  d'un  certain  aspect  métallique  de  la  partie  saillante 
du  rocher,  il  commença  à  la  gratter  avec  son  couteau,  et,  voyant  qu'elle  se  lais- 
sait couper  comme  du  fromage  (suivant  la  manière  dont  il  s'exprimait),  il  em- 
porta un  morceau  de  ce  roctier  à  Copiapo,  où  il  fut  reconnu  pour  du  plala-plotno, 
c'est-à-dire  pour  de  l'argent  corné  (chlorure  d'argent).  Il  offrit  la  moitié  de  sa 
mine,  qui,  depuis  ce  temps,  prit  le  nom  de  la  Descubridora,  à  don  Miguel  Gallo, 
un  des  plus  vieux  mineurs  de  cette  province,  à  qui  le  sort  n'avait  jamais  été 
prospère  dans  sa  jeunesse.  D'après  l'arrangement  qui  eut  lieu,  Gallo  devait  four- 
nir l'argent  nécessaire  pour  l'exploitation,  et  le  profit  devait  être  partagé  entre  lui 
et  Godoy.  Le  hasard  voulut  qu'on  tombât  sur  la  partie  la  plus  riche  du  filon,  et 
on  commença,  dès  les  premiers  jours  de  l'exploitation,  à  extraire  des  valeurs 
considérables;  mais  Godoy,  comme  tous  ceux  qui  découvrent  les  mines,  n'eut 
pas  la  patience  d'attendre.  Séduit  par  l'espérance  d'en  découvrir  d'autres  meil- 
leures, il  vendit  la  moitié  de  la  mine  qui  lui  appartenait  pour  14,000  piastres, 
dissipa  son  argent  et  mourut  pauvre. 

»  La  nouvelle  de  celte  découverte  attira  bientôt  à  Chanarcillo  une  foule  de  mi- 
neurs de  tous  côtés.  Les  premiers  auxquels  le  sort  se  montra  aussi   favorable 

TOME    1T.  39 


578  mines  d'argent  et  d'or 

qu'à  Godoy  furent  deux  frères,  nommés  Peralta-Bolados,  propriétaires  d'un  petit 
rancho  (chaumière)  dans  la  vallée  de  Copiapo,  et  d'un  troupeau  d'ânes  qui  leur 
servaient  à  porter  du  bois  à  la  ville  ou  aux  usines,  avec  quoi  ils  pourvoyaient  à 
leurs  premières  nécessités.  Les  deux  frères  trouvèrent  un  fameux  bloc  (bolon) 
de  70  à  80  quintaux  de  minerai  excessivement  riche  L'extraction,  le  transport 
et  le  traitement  de  cette  masse  de  minerai  étaient  tellement  simples  et  faciles, 
que  ces  pauvres  gens,  quoique  entièrement  dépourvus  de  connaissances  néces- 
saires et  de  capitaux,  parvinrent,  dans  moins  de  deux  ans,  à  en  extraire  pour 
plus  de  700,000  piastres  d'argent.  Enflés  de  leur  prospérité,  ils  ne  pensèrent  qu'à 
en  jouir,  et,  pendant  qu'ils  dissipaient  leur  richesse  à  Copiapo,  qui  n'était  à 
cette  époque  qu'un  village  pauvre  et  mal  peuplé,  leur  mine  se  trouva  tout  d'un 
coup  épuisée,  et  quelques  mois  après  on  a  vu  ces  mêmes  Peralta-Bolados  plus 
pauvres  qu'ils  n'étaient  avant  leur  découverte,  ayant  même  perdu  leurs  ânes  dont 
ils  n'avaient  plus  cru  avoir  besoin  (1).  » 

Les  vicissitudes  de  fortune  des  Peralta-Bolados  et  du  chasseur  Godoy  ne  sont 
que  la  répétition,  sur  des  proportions  moindres  et  avec  un  résultat  final  moins 
consolant,  des  alternatives  de  prospérité  et  de  détresse  du  fameux  mineur  mexi- 
cain Laborde  dont  nous  avons  parlé. 

Nous  avons  maintenant  passé  en  revue  tous  les  pays  de  l'Amérique  qui  sont 
considérés  comme  producteurs  de  métaux  précieux.  Il  se  produit  pourtant  de  l'or 
et  de  l'argent  dans  d'autres  parties  du  Nouveau-Monde.  Il  est  difficile  de  croire 
que  les  vastes  espaces  de  Venezuela  et  même  de  l'Equateur  soient  absolument 
stériles.  De  même  nous  ignorons  ce  qui  se  passe  dans  l'intérieur  du  Paraguay.  Les 
états  qui  composent  l'Amérique  centrale  produisent  certainement  de  l'or  et  de 
l'argent.  La  monnaie  de  Guatemala  frappait  dans  chacune  des  années  1820  et 
1821  une  quantité  d'argent  correspondante  à  9,046  kilogrammes  de  métal  fin 
sans  compter  un  peu  d'or.  En  1824,  l'or  frappé  à  cette  même  monnaie  revenait 
à  106  kilogrammes  de  métal  fin.  M.  Mac-Culloch  attribue  à  la  république  actuelle 
de  Buenos-Ayres  une  certaine  production  en  argent.  Nous  n'exagérons  rien  en 
comptant  pour  les  mines  autres  que  celles  que  nous  avons  successivement  exami- 
nées une  quantité  annuelle  de  20,000  kilogrammes  en  argent  et  500  kilogrammes 
en  or. 


XII.  —  DE  LA  PRODUCTION  TOTALE  DE  L' AMÉRIQUE. 


En  réunissant  les  résultats  auxquels  nous  sommes  parvenus  pour  les  différentes 
contrées  de  l'Amérique  séparément,  on  trouve  que  la  production  actuelle  est  de 
614,641  kilog.  d'argent  valant  136,476,000  fr.,  et  de  14,934  kilogrammes  d'or 
d'une  valeur  de  51,434,000  fr.  Pour  les  deux  métaux  ensemble,  la  valeur  est  de 
187,910,000  francs  (2). 


(1)  Sur  la  Constitution  géologique  du  Chili.  Annales  des  Mines,  quatrième  série,  t.  IX, 
p.  455. 

(2)  Le  tableau  suivant  iudique,  pour  chaque  contrée,  la  production  actuelle  par  an  : 


DU     NOUVEAU-MONDE.  579 

Au  commencement  du  siècle,  c'était  de  796,000  kilogrammes  d'argent  et 
14,100  kilogrammes  d'or.  Ainsi  la  production  de  l'argent  a  baissé  d'un  quart 
environ,  celle  de  l'or  a   légèrement  augmenté. 

La  production  totale  de  l'Amérique  depuis  la  découverte  peut  être  évaluée  à 
30  milliards  600  millions,  dont  26  milliards  700  millions  en  argent  et  9  mil- 
liards 900  millions  en  or.  En  poids,  elle  est  de  120,169,000  kilogrammes  d'ar- 
gent, et  de  2,874,700  kilogrammes  d'or  (1). 

Je  ne  donne  pas  ces  chiffres  comme  absolus;  ils  ne  sont  qu'approximatifs, 
mais  ils  le  sont  assez  pour  qu'on  en  fasse  la  base  d'un  raisonnement. 

Une  valeur  de  56  à  57  milliards  en  or  et  en  argent,  c'est  beau,  c'est  extraor- 
dinaire. 

Pourtant  que  l'on  compare  cette  richesse  sortie  des  mines  de  l'Amérique  en 
trois  cents  ans  à  celle  qu'il  est  permis  de  rapporter  à  l'exploitation  des  mines  de 
charbon  de  la  Grande-Bretagne,  d'où  un  peuple  éminemment  industrieux  lire  la 
force  motrice  et  le  feu  à  l'aide  desquels  il  transforme  incessamment  les  matières 
premières,  tant  celles  qu'il  relire  de  son  propre  sol  que  celles  qu'il  fait  venir  de 
toutes  les  parties  du  monde.  Tous  ces  trésors  de  l'Amérique  paraissent  alors  bien 
modestes.  11  ne  faut  qu'un  tout  petit  nombre  d'années  à  l'industrie  anglaise, 
quatre  ou  cinq  peut-être,  pour  créer  une  valeur  égale  à  tout  ce  que  l'Amérique 
a  rendu  d'or  et  d'argent  avec  le  labeur  de  trois  siècles. 

Cette  comparaison  est  propre  à  faire  ressortir  ce  que  valent  pour  un  grand 

ARGENT.  OR. 

Poids.  Valeur.  Poids.  Valeur. 

États-Unis »  »  1,800  kilog.      6,199.000  fr. 

Mexique 590,960  kilog.     86,793,000  fr.     2,957  10,184,000 

Nouvelle-Grenade  .  .  4,887  1,086,000  4,954  17,062,000 

Pérou 115,158  25,146,000  708  2,439,000 

Bolivie 52,044  11,554,000  444  1.529.000 

Brésil »  »  2,500  8,610,000 

Chili 55,592  7,457,000  1,071  5,689,000 

Divers 20,000  4,440,000  500  1,722,000 

Totaux  .  .  .    614,641  kilog.  156,476,000  fr.  14,934  kilog.     51,454,000  fr. 

(1)  Le  tableau  suivant  récapitule  la  production  totale  des  différentes  contrées  de  l'Amé- 
rique depuis  la  découverte  : 

ARGENT.  OR.  Total  par  pays 

kilog.  millions  de  fr.  kilog.  millions  de  fr.  de  fr. 

États-Unis »  »  18,525              64  64 

Mexique 60,782,917  15,507  379,221         1,506  14,815 

Nouvelle-Grenade.            250,000  55  556,840         1,918  1,973 

^e!".0U )  58,165,062         12,925  537,725         1,165  14,088 

Bolivie i 

Brésil »  »  1,554,400         4,596  4,596 

Chili 975,000  216  248,000  854  1,070 

Totaux.  .  .  .      120,168,979         26,705         2,874,711         9,901  36,604 

La  production  des  deux  métaux  est  en  poids  d'un  kilogramme  d'or  contre  42  en 
argent,  et  en  valeur  d'un  franc  en  or  contre  2  francs  70  centimos  en  argent. 


580  MINES  D  ARGENT  ET  D  OR  DU  NOUVEAU-MONDE. 

pays  de  vastes  bassins  houillers,  et  combien  ils  sont  préférables  aux  mines  de 
métaux  précieux  les  plus  renommées.  C'est  qu'en  bonnes  mains  les  mines  de  char- 
bon sont  des  mines  de  travail,  d'an  travail  puissant,  d'un  travail  sans  limites,  et 
le  travail  est  la  première  des  richesses,  il  est  la  richesse  même. 

D'un  autre  point  de  vue  et  sous  une  autre  forme,  on  peut  mesurer  à  quelle 
petite  masse  de  matière  se  réduit  cette  production  de  métaux  précieux  qui  a 
occupé  et  occupe  tant  de  bras,  qui  a  excité  tant  d'ambitions,  assouvi  tant  de 
passions,  fait  commettre  tant  de  cruautés,  et  provoqué  tant  de  travaux. 

Tout  l'argent  qui  est  sorti  des  mines  du  Nouveau-Monde  formerait  un  volume 
de  11,477  mètres  cubes  :  l'or  n'en  représente  que  149. 

En  d'autres  termes,  tout  l'argent  qu'on  a  retiré  de  ces  nombreux  filons,  de  ces 
filons  qu'à  bon  droit  j'ai  pu  appeler  géants,  ferait  une  sphère  dont  le  rayon  n'au- 
rait que  quatorze  mètres,  et  qui,  placée  à  côté  de  la  colonne  Vendôme,  n'attein- 
drait qu'aux  deux  tiers  de  la  hauteur. 

Quant  à  l'or,  c'est  une  quantité  singulièrement  exiguë.  On  est  presque  con- 
fondu de  trouver  que  tout  cet  or  du  Nouveau-Monde,  sur  l'abondance  duquel  on 
a  fait  tant  de  fables,  dont  on  avait  dit,  par  exemple,  que  la  seule  rançon  de 
l'inca  Atahualpa  avait  comblé  un  temple  (1),  ne  remplirait  pas  à  moitié  le  salon 
d'un  bourgeois  de  Paris  qui  aurait  cinq  mètres  d'élévation  sur  huit  mètres  de 
long  et  huit  mètres  de  large.  Ces  quantités  si  faibles  intrinsèquement  ont  cepen- 
dant suffi  pour  produire  dans  le  commerce  une  révolution  dont  les  conséquences 
politiques  et  sociales  ont  été  immenses. 

Michel  Chevalier. 

(1)  Celui  de  Caxamarca,  dont  les  ruines  se  voient  encore. 


DE  L'HISTOIRE 


ET  DE  L  ETAT  ACTUEL 


DES  ÉTUDES   PHÉNICIENNES. 


l. 

Il  me  serait  difficile,  je  crois,  de  trouver  daus  l'histoire  des  recherches  paléo- 
graphiques un  chapitre  plus  curieux  que  celui  qui  concerne  les  monuments  écrits 
de  la  langue  des  Phéniciens  et  des  Carthaginois.  Depuis  deux  siècles,  tant  d'efforts 
ont  été  tentés  pour  arriver  à  une  interprétation  satisfaisante  de  ces  monuments, 
tant  d'intelligence  a  été  dépensée  pour  payer  des  résultats  parfois  si  peu  dignes 
d'estime,  qu'il  n'est  pas  inutile  de  raconter  purement  et  simplement  la  marche 
qu'a  suivie  une  étude  qui,  sans  avoir  toujours  évité  le  ridicule,  mérite  encore 
cependant  qu'on  s'efforce  un  peu  de  la  réhabiliter  et  de  la  remettre  en  hon- 
neur. Dire  aujourd'hui  qu'on  s'occupe  de  déchiffrer  les  inscriptions  phéniciennes 
et  puniques,  c'est  à  peu  de  chose  près  se  mettre  de  gaieté  de  cœur  sous  le  feu  des 
railleries  les  plus  piquantes,  je  le  sais  parfaitement.;  mais,  comme  les  railleries  ne 
m'effraient  pas  outre  mesure,  je  me  résigne  tranquillement  à  les  subir,  et  d'autant 
plus  tranquillement,  que  je  pense  m'y  exposer  en  fort  bonne  compagnie,  avec  les 
Barthélémy,  les  Swinton,  les  Bochart,  les  Sylvestre  de  Sacy,  les  Ackerblad,  les 
Gesenius,  les  Etienne  Quatremère,  les  Lanci,  les  de  Luynes  et  tant  d'autres. 
D'ailleurs  il  n'y  a  pas  de  moquerie  qui  puisse  balancer  un  seul  instant  la  satis- 
faction d'amour-propre  infailliblement  réservée  à  quiconque  parvient  à  mettre  en 
lumière  un  petit  coin  de  l'immense  tableau  de  l'histoire  humaine. 

De  tous  les  peuples  de  l'antiquité,  le  plus  illustre  fut  le  peuple  phénicien,  car 
son  berceau  fui  le  berceau  de  toutes  les  sciences  et  de  tous  les  arts,  qu'il  alla 
semant  partout  avec  ses  colonies.  Les  flottes  phéniciennes  couvraient  les  mers 


382  des  études  phéniciennes. 

bien  longtemps  avant  qu'une  autre  nation  songeât  à  leur  disputer  le  monopole 
commercial,  habilement  constitué  au  profit  de  Tyr  et  de  Sidon.  Partout  où  ils 
soupçonnaient  des  richesses  à  exploiter,  les  Phéniciens  s'empressaient  de  créer 
des  comptoirs  où  leurs  navires  étaient  assurés  de  trouver  un  refuge  et  des  tré- 
sors. Aux  comptoirs  succédaient  bientôt  des  bourgades,  puis  des  villes,  des  cités 
florissantes,  nobles  et  glorieux  jalons  de  la  civilisation.  Sans  doute  le  peuple  qui 
sut  concevoir  et  exécuter  de  si  grands  desseins  eut  une  littérature  et  des  archives 
historiques,  où  vinrent  s'enregistrer  pendant  une  longue  suite  de  siècles  tous 
les  faits  relatifs  aux  premiers  âges  de  l'histoire  du  monde  ;  malheureusement  ces 
faits,  nous  sommes  condamnés  à  les  ignorer  toujours,  parce  que  de  la  littérature 
et  des  archives  phéniciennes  il  ne  nous  reste  rien,  absolument  rien,  que  des  lam- 
beaux traditionnels  recueillis  de  loin  en  loin  par  des  écrivains  étrangers.  Quel- 
ques pauvres  pierres  écrites,  quelques  médailles  ont  seules  été  sauvées  dans  le 
naufrage  immense  de  cette  civilisation  primitive,  et  il  s'est  trouvé  des  hommes 
qui,  sans  autre  élément  de  succès  qu'une  ardente  curiosité,  ont  essayé  de  déchif- 
frer ces  médailles  et  ces  pierres,  soutenus  par  l'espoir  de  découvrir,  pour  prix  du 
travail  le  plus  rebutant  parfois,  le  plus  ardu  toujours,  la  nature  de  la  langue  qui 
avait  régné  si  longtemps  en  dominatrice  sur  toutes  les  plages  du  monde  ancien. 
Il  n'est  permis  à  personne  de  contester  l'intérêt  qui  s'attache  à  de  pareils  efforts. 
Dire  ce  qu'on  a  dépensé  d'intelligence  depuis  le  milieu  du  xvie  siècle  pour  résou- 
dre le  difficile  problème  soulevé  par  les  monuments  phéniciens  et  puniques,  ce 
ne  sera  pas,  nous  le  répétons,  écrire  un  des  moins  curieux  chapitres  de  l'histoire 
de  l'érudition  moderne;  mais,  avant  de  parler  de  l'étude  des  monuments,  voyons 
d'abord  ce  que  l'antiquité  nous  avait  légué  de  documents  propres  à  servir  de  fil 
conducteur  dans  cette  recherche  si  difficile  d'une  langue  et  d'une  écriture 
perdues. 

Il  est  un  écrivain  ancien  dont  les  paroles  ont  un  grand  poids  lorsqu'il  s'agit 
de  fixer  la  nature  de  la  langue  phénicienne  ;  c'est  saint  Augustin,  dont  l'autorité 
ne  saurait  être  récusée,  puisqu'il  était  d'origine  punique,  ainsi  qu'il  le  dit  lui- 
même,  et  puisqu'il  vivait  au  milieu  d'une  population  dont  l'idiome  usuel  n'était 
autre  chose  que  la  langue  punique.  Voici  quelques  passages  extraits  de  ses  écrits  : 
«  Les  deux  langues  (hébraïque  et  punique)  ne  diffèrent  pas  beaucoup  entre  elles. 
—  Les  Hébreux  appellent  le  Christ  Messie,  et  ce  mot  se  retrouve  dans  la  langue 
punique,  comme  un  très-grand  nombre  d'autres,  et  même  presque  tous  les  mots 
hébraïques.  —  Tyr  et  Sidon  étaient  les  principales  cités  du  littoral  de  la  Phénicie. 
Carthage  fut  une  de  leurs  colonies.  De  là  le  nom  Pœni  de  ses  habitants,  qui  n'est 
presque  que  le  nom  Phœni  corrompu.  La  langue  dont  ils  font  usage  est  en  grande 
partie  semblable  à  la  langue  hébraïque.  »  Un  autre  écrivain,  Priscien,  nous  dit 
de  même  :  «  La  langue  punique,  qui  est  tout  à  fait  voisine  des  langues  chal- 
déenne ,  hébraïque  et  syriaque ,  ne  connaît  pas  le  genre  neutre.  »  Enfin 
saint  Jérôme  s'exprime  ainsi  :  «  Nous  ne  pouvons  nous  servir  de  la  langue 
hébraïque;  mais  nous  devons  employer  la  langue  cananéenne,  qui  tient  le  milieu 
entre  la  langue  égyptienne  (1)  et  la  langue  hébraïque,  et  se  confond  en  grande 
partie  avec  la  langue  hébraïque.  » 

(1)  Probablement  une  erreur  de  copiste  s'est  glissée  dans  ce  passage,  et  le  mot  égyp- 
tienne doil  être  remplacé  par  le  mot  arameenne,  ainsi  que  l'a  fait  très-judicieusement  ob- 
server Gesenius. 


DES    ÉTUDES    PHENICIENNES.  5583 

Ces  témoignages  sont,  on  en  conviendra,  bien  suffisants  pour  que  l'on  puisse 
concevoir  l'espérance  d'arriver,  à  l'aide  de  l'hébreu,  au  déchiffrement  des  textes 
phéniciens  et  puniques.  Quanta  l'époque  jusqu'à  laquelle  la  langue  punique  fut 
employée  en  Afrique,  des  témoignages  non  moins  explicites  nous  défendent  de  la 
faire  remonter  bien  haut.  Augustin,  le  saint  évêque  d'Hippone,  nous  apprend 
que,  dans  son  diocèse,  la  plus  grande  partie  des  habitants  de  la  campagne  ne 
connaissait  pas  d'autre  langue  que  le  punique,  et  Procope  affirme  que,  de  son  temps 
(c'est-à-dire  dans  le  vie  siècle),  les  Maures  qui  habitaient  la  Libye  jusqu'aux 
colonnes  d'Hercule  ne  parlaient  que  la  langue  phénicienne  (fotvlxuv  yXoaariv).  On  a 
souvent  prétendu  que  des  traces  de  l'idiome  phénicien  s'étaient  conservées  dans 
certaines  contrées  de  l'Europe,  mais  ce  sont  là  de  ces  opinions  paradoxales  qui  ne 
peuvent  supporter  un  examen  sérieux  ;  ainsi,  par  exemple,  les  écrivains  irlandais 
ont  affirmé  que  leur  langue  n'était  autre  chose  que  du  phénicien  corrompu.  Des 
Maltais  ont  revendiqué  le  même  honneur  pour  leur  patois  arabe,  qui  n'a  qu'un 
mérite,  celui  de  constater  les  racines  profondes  jetées  sur  le  sol  maltais  par 
l'idiome  des  dominateurs  musulmans.  J'ai  pu  moi-même,  à  mon  passage  à  Malte, 
reconnaître  que  ce  prétendu  phénicien  n'était  que  de  l'arabe  horriblement  cor- 
rompu, mais  assez  facile  à  comprendre  ;  je  me  suis  convaincu  aussi  que  l'arabe 
vulgaire  semblait  parfaitement  clair  au  premier  paysan  venu  des  nombreux  casali 
parsemés  dans  l'île.  Je  ne  prétends  pas  dire  toutefois  que,  dans  certains  noms  de 
localités  maltaises,  il  n'existe  plus  le  moindre  vestige  de  la  langue  punique,  car 
j'ai  pu  me  convaincre  du  contraire  :  ainsi,  près  du  casale  Krendi,  se  trouve  une 
colline  élevée  nommé  Djebel-Rhèm  (  montagne  de  Khèm),  sur  laquelle  on  a, 
depuis  quelques  années,  découvert  un  sanctuaire  phénicien  digne  en  tout  point 
de  l'attention  des  archéologues,  et  qui  porte  le  nom  de  Elhedjar-Khèm  (les 
pierres  de  Rhèm).  Il  serait  difficile  de  méconnaître  dans  ce  mot  Khèm  le  nom,  à 
peine  défiguré  par  la  chute  de  sa  consonne  finale ,  de  Khamon,  le  Baal-Solaire, 
divinité  suprême  de  la  théogonie  punique;  mais  de  la  présence  constatée  d'un  seul 
nom  de  divinité  à  la  présence  d'un  idiome  qui  aurait  survécu  à  l'influence  des  révo- 
lutions politiques  les  plus  profondes,  il  y  a  bien  loin.  En  ce  qui  concerne  l'irlandais, 
langue  dont  l'origine  celtique  est  incontestable,  les  opinions  de  Charles  Vallancey, 
d'O'Connor  et  d'O'Brien,  n'ont  pu  et  ne  pourront  jamais  faire  naître  la  moindre 
conviction  dans  tout  espritqui  saura  se  tenir  en  garde  contre  l'amour  du  merveilleux. 

De  tous  les  écrits  antiques  qui  illustrèrent  les  littératures  phénicienne  et  puni- 
que, pas  un  seul  n'est  parvenu  jusqu'à  nous  ;  nous  ne  les  connaissons  et  ne  les 
connaîtrons  probablement  jamais  que  par  les  mentions  qu'en  ont  faites  en  pas- 
sant quelques  auteurs  relativement  modernes;  ainsi  Sanchoniaton,  qui  vécut  douze 
siècles  avant  l'ère  chrétienne,  et  qui  fut  le  plus  illustre  de  tous  les  historiogra- 
phes phéniciens,  ne  nous  est  aujourd'hui  connu  que  par  ce  qu'en  ont  dit  Por- 
phyre, Eusèbe  et  Théodoret,  qui  nous  apprennent  que  ses  livres  sur  l'histoire 
des  Phéniciens  furent  traduits  en  grec  par  Philon  de  Byblos.  Trois  autres 
auteurs  qui  écrivirent  sur  l'histoire  phénicienne,  Theodotus,  Hypsicrates  et  Mo- 
chus,  ont  de  même  été  cités  par  Tatien,  Eusèbe,  Clément  d'Alexandrie,  Athénée, 
Strabon  et  Josèphe  ;  malheureusement,  à  la  notion,  d'ailleurs  assez  vague,  de 
leurs  noms,  se  borne  tout  ce  que  nous  savons  de  ces  personnages.  Quant  à  la  lit- 
térature punique,  il  est  notoire  que  les  chefs  de  la  nation  carthaginoise,  Magon, 
Hamilcar,  Hannon,  Himilcon,  Hannibal  et  Hiempsal,  roi  de  Numidie,  furent  des 
écrivains  distingués,  dont  les  ouvrages  jouirent  d'une  certaine  célébrité  ;  mais,  de 


B84  DES     ÉTUDES     PHÉNICIENNES. 

tous  ces  ouvrages,  nous  ne  connaissons  que  la  traduction  grecque  du  Périple 
d'Hannon  :  tous  les  textes  originaux  sont  à  jamais  perdus. 

Dans  cette  fâcheuse  pénurie  de  documents  authentiques  ,  les  philologues 
devaient  tout  naturellement  se  rejeter  avec  ardeur  sur  le  plus  mince  lambeau 
de  langage  punique  parvenu  jusqu'à  eux  :  c'est  ce  qu'ils  n'ont  pas  manqué  de  faire. 
Plante,  dans  sa  comédie  intitulée  Pœnulus  (scène  première  du  cinquième  acte), 
a  mis  dans  la  bouche  de  l'un  de  ses  personnages  dix  vers  entiers  composés  en 
langue  punique,  mais  écrits  en  lettres  latines;  six  autres  vers  qui  suivent  cette 
tirade  reproduisent  le  même  texte  en  langage  un  peu  différent,  et  que  Gesenius, 
d'accord  en  cela  avec  Bochart,  regarde  comme  libyphénicien.  Probablement  ce 
double  texte  était  donné  pour  que  l'acteur,  selon  son  goût,  ou  mieux  selon  le 
goût  de  son  auditoire,  pût  choisir  celui  des  deux  textes  qu'il  était  plus  à  propos 
de  réciter.  On  formerait  une  bibliothèque  assez  ample  avec  tout  ce  que  ce  pas- 
sage a  fait  naître  de  commentaires  plus  ou  moins  heureux.  Les  uns  y  ont  vu  de 
l'irlandais  tout  pur,  d'autres,  comme  Joseph  Scaliger  et  Samuel  Petit,  ont,  en 
l'analysant,  cru  reconnaître  une  très-grande  analogie  entre  la  langue  punique, 
dont  ils  avaient  un  échantillon  sous  les  yeux,  et  la  langue  hébraïque;  mais  que 
d'efforts  il  leur  a  fallu  faire  pour  ramener  à  des  formes  hébraïques  les  amas  de 
lettres  que  cent  copistes  à  la  file  avaient  transcrites  sans  s'inquiéter  de  la  valeur 
de  ces  lettres  et  du  sens  qu'elles  devaient  comporter,  parce  que  cette  valeur  et 
ce  sens  leur  étaient  absolument  inconnus!  Qu'on  juge  des  altérations  profondes 
que  toutes  ces  défectuosités  successives,  dues  à  la  négligence  des  copistes, 
avaient  fait  subir  au  texte  primitif,  et  l'on  n'aura  plus  le  droit  de  s'étonner  de 
l'effrayante  dissemblance  des  traductions  qui  ont  surgi  coup  sur  coup.  De  tous 
les  savants  qui  se  sont  occupés  en  prernier  lieu  du  fameux  passage  du  Pœnulus, 
Bochart  est,  sans  contredit,  celui  qui  a  le  plus  approché  du  véritable  sens.  Jus- 
qu'à lui,  on  avait  mis  à  l'écart  comme  inutile  ou  plutôt  comme  gênante  la  tra- 
duction latine  que  Plaute  lui-même  s'était  chargé  de  faire  de  la  tirade  punique 
qu'il  avait  introduite  dans  sa  pièce.  Bochart  démontra  que  cette  traduction  était 
légitime,  et,  depuis  lui,  la  première  condition  que  se  sont  imposée  tous  ceux  qui 
ont  abordé  le  même  sujet  a  été  de  rechercher  avant  tout  le  sens  donné  par  Plaute. 
Il  y  a  quelques  années,  Gesenius,  après  avoir  recueilli  toutes  les  variantes  offertes 
par  les  manuscrits  les  plus  anciens,  a  repris  la  traduction  du  passage  punique  da 
Pœnulus,  et  a  fait  faire  quelques  pas  de  plus  à  l'explication  de  ce  curieux  mor- 
ceau ;  mais  le  dernier  mot  n'est  apparemment  pas  dit  encore,  car,  depuis  Gese- 
nius, M.  le  docteur  Judas  a  introduit  quelques  heureuses  modifications  dans  les 
traductions  proposées  jusqu'à  lui,  et  un  très-habile  orientaliste.  M.  Munck,  pré- 
pare une  nouvelle  élude  sur  le  même  sujet.  Espérons  que  ce  dernier  travail  ne 
laissera  plus  rien  à  désirer. 

Je  viens  d'énumérer  les  ressources  que  l'antiquité  lettrée  nous  a  léguées  pour 
nous  aider  à  retrouver  la  langue  phénicienne  :  quelques  assertions  écrites  en 
passant  et  un  lambeau  de  dix  vers  horriblement  estropiés  par  les  copistes  qui  ne 
les  comprenaient  pas,  voilà  tout.  C'était  bien  peu  sans  doute,  et  pourtant  ce  peu 
suffisait  pour  établir  d'une  manière  satisfaisante  qu'entre  le  phénicien  et  l'hébreu  il 
devait  a  voir  existé  une  très-grandeaffini  té,  affinité  qu'on  avait  pu  d'à.  Heurs  s'attendre 
à  rencontrer,  puisque  ces  deux  langues  étaient  parlées  par  deux  nations  de  même  ori- 
gine et  limitrophes.  Disons  main  tenant  ceque  l'étude  des  monuments  originaux  échap- 
pés aux  ravages  du  temps  a  fait  naître  successivement  de  théories  et  d'explications. 


DES     ÉTUDES     PHÉNICIENNES .  ^><So 


Dès  le  milieu  du  xvie  siècle,  le  goût  de  la  numismatique,  qui  s'était  éveillé  dans 
toute  l'Europe,  fit  affluer  dans  les  collections  publiques  et  privées  des  monnaies 
antiques  empreintes  de  légendes  conçues  en  caractères  inconnus.  Il  n'était  guère 
possible  d'attribuer  ces  caractères  à  une  autre  langue  que  la  langue  phénicienne, 
parce  que  les  monnaies  provenaient  de  l'Espagne  et  de  la  Sicile  .  où  les  colonies 
phéniciennes  avaient  é:é  florissantes  pendant  une  longue  suite  d'années.  La  vue 
de  ces  légendes  excita  naturellement  la  curiosité  des  philologues,  et  bon  nombre 
de  recueils  numismatiques  s'enrichirent  des  figures,  peu  soignées  il  faut  le  dire, 
de  ces  monuments  épigraphiques,  dont  l'importance  n'était  douteuse  pour  per- 
sonne, mais  dont  le  sens  échappait  encore  à  tout  le  monde.  Ces  recueils,  publiés 
par  Goltzius,  Paruta,  Lastanosa,  Vaillant,  Beger,  Arigoni,  Frœlich.  Pembrocke, 
Reland  (je  cite  les  plus  habiles),  donnèrent  naissance  à  quelques  alphabets  phé- 
niciens que  des  savants  tels  que  Scaliger  et  Bochart  s'efforcèrent  de  déduire  en 
comparant  ces  légendes  énigmatiques  aux  anciens  manuscrits  samaritains  de  la 
Bible  et  aux  légendes  des  monnaies  judaïques  des  Macchabées;  mais  ces  alphabets 
étaient  bien  loin  de  fournir  une  saine  lecture  des  légendes  phéniciennes  recueillies, 
et  ce  ne  fut  qu'en  1706  que  Jacques  Rhenferd  parvint  à  expliquer  avec  assez  de 
probabilité  la  légende  des  monnaies  hispano-phéniciennes  de  Sexti.  De  son  côté, 
notre  illustre  Bernard  de  Montfaucon  comprit  et  lut  le  premier  l'épigraphe  des 
monnaies  de  Sidon.  et  de  ce  moment  un  premier  jalon  fut  placé  sur  la  voie  qu'il 
s'agissait  de  parcourir  après  l'avoir  ouverte. 

Jusqu'en  1735,  les  philologues  ne  purent  s'exercer  que  sur  les  monuments 
numismatiques  ;  mais  en  cette  année  on  connut,  par  une  publication  faite  à  Malle, 
deux  candélabres  votifs  trouvés  dans  cette  île,  et  qui  étaient  ornés  d'une  double 
inscription  dont  une  partie  était  grecque  et  dont  l'autre  fut  immédiatement  re- 
connue pour  phénicienne,  parce  que  les  caractères  qui  la  composaient  étaient  bien 
les  caractères  que  les  médailles  avaient  présentés.  Quand  il  s'agit  d'arriver  à  la 
solution  d'un  problème  de  ce  genre,  la  découverte  d'un  texte  bilingue  est  une 
admirable  bonne  fortune.  A  l'apparition  des  inscriptions  de  Malte,  deux  hommes, 
l'un  Anglais,  Jean  Swinton,  et  l'autre  Français,  Barthélémy,  se  mirent  à  étudier 
ce  texte  précieux  avec  une  ardeur  égale,  stimulée  vivement  par  l'annonce  d'une 
série  d'inscriptions  certainement  phéniciennes  découvertes  à  Citium ,  en  Chypre, 
par  Pockoke.  Le  débat  que  nous  devions  voir  s'élever  quelques  dizaines  d'années 
plus  tard  entre  Young  et  Champollion,  à  propos  de  la  fameuse  pierre  de  Rosette 
et  de  la  lecture  des  écritures  égyptiennes,  se  renouvela  précisément  entre  Swinton 
et  Barthélémy  ;  chacun  de  son  côté  s'efforça  de  lire  l'inscription  phénicienne  des 
candélabres  de  Malte;  les  résultats  obtenus  par  les  deux  rivaux  furent  à  peu  près 
identiques,  et  il  s'ensuivit  une  querelle  fort  vive  pour  constater  de  quel  côté 
étaient  réellement  ks  droits  de  priorité  à  cette  découverte  importante.  Hâtons- 
nous  de  dire  que,  comme  dans  la  discussion  scientifique  dont  nous  avons  été  les 
contemporains,  l'urbanité  et  la  politesse  restèrent  du  côté  du  savant  français, 
tandis  que  Swinton  n'hésita  pas  un  seul  instant  à  défendre  sa  cause  à  l'aide  du 
plus  pitoyable  de  tous  les  argumenls,  c'est-à-dire  à  grand  renfort  d'injures. 


386  DES    ETUDES    PHÉNICIENNES. 

Gesenius,  auquel  il  était  réservé  de  prononcer  plus  tard  un  jugement  respectable 
sur  la  valeur  relative  des  travaux  des  deux  émules,  Gesenius  a  très-équitablement 
fait  la  part  de  chacun,  et  il  n'a  pas  hésité  à  placer  les  résultats  obtenus  par  Bar- 
thélémy bien  au-dessus  de  ceux  qu'a  publiés  Swinton.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  efforts 
de  ces  deux  savants  fixèrent  les  valeurs  des  lettres  phéniciennes  d'une  manière 
tellement  plausible,  que  depuis  lors  ces  valeurs  n'ont  guère  reçu  que  des  confir- 
mations nombreuses  et  presque  point  de  modifications. 

Après  Swinton  et  Barthélémy  vinrent  Louis  Dutens  et  Perez  Bayer,  dont  le  pre- 
mier fit  paraître  plusieurs  excellents  mémoires  sur  la  numismatique  phénicienne, 
et  le  second  un  travail  intitulé  :  De  l'Alphabet  et  de  la  langue  des  Phéniciens  et  de 
leurs  colonies,  travail  dans  lequel  l'explication  de  l'épigraphe  des  candélabres  de 
Malte  fut  reprise  avec  un  soin  extrême  et  un  succès  à  peu  près  complet.  A  partir 
de  ce  moment,  le  champ  de  ces  éludes  ne  fut  plus  abandonné,  et  le  nombre  des 
curieux  qui  s'efforçaient  de  parvenir  au  sens  des  épigraphes  phéniciennes  de  toute 
espèce  alla  toujours  croissant.  Ainsi,  pendant  que  Tychsen  publiait,  dans  les  Mé- 
moires de  la  Société  académique  d'Upsal,  une  belle  dissertation  sur  l'Affinité 
mutuelle  des  langues  phénicienne  et  hébraïque,  Àckerblad  mettait  au  jour  quelques 
mémoires  sur  des  inscriptions  récemment  découvertes ,  et  dans  l'interprétation 
desquelles  il  apportait  toute  la  sagacité  qui  avait  déjà  signalé  ses  Essais  sur  l'écri- 
ture égyptienne  démotique.  De  son  côté,  Gesenius  préludait  au  grand  recueil  qu'il 
devait  publier  quelques  années  plus  tard  par  un  mémoire  sur  la  langue  phéni- 
cienne et  punique. 

En  1819  parut  à  Manheim  un  livre  écrit  par  Ulrich-Frédéric  Kopp,  livre  dans 
lequel  ce  philologue,  assez  peu  érudit  d'ailleurs,  eut  du  moins  le  mérite  de  poser 
des  règles  paléographiques  pleines  dé  sens  et  de  justesse.  Il  ne  cesse  de  répéter 
qu'avant  tout  il  faut  lire  correctement  ce  que  l'on  veut  traduire;  mais  ce  qu'il 
n'a  pas  le  courage  d'ajouter,  c'est  qu'il  vaut  mieux  ensuite  dire  :  Je  ne  comprends 
pas,  que  de  traduire  à  tout  prix,  même  en  dépit  du  sens  commun,  ce  dont  on  a 
obtenu  la  lecture  matérielle.  Ainsi  Kopp,  tout  en  relevant  sévèrement  les  erreurs 
de  ses  devanciers,  n'a  pas  toujours  su  les  éviter  pour  son  propre  compte. 

Vers  cette  époque,  la  terre  d'Afrique,  explorée  pour  la  première  fois  avec  ardeur 
par  des  hommes  tels  que  Badia ,  Camille  Borgia,  Humbert ,  Falbe,  Scheele  et 
Temple,  commençait  à  payer  son  tribut  aux  collections  épigraphiques  de  l'Europe. 
Les  inscriptions  puniques  exhumées  du  sol  de  Carthage  même, de  Bedj  et  d'EI-Keff, 
venaient  enrichir  les  musées  de  Londres,  de  Leyde,  de  Copenhague  et  de  Naples. 
En  1821,  Humbert  faisait  paraître  à  La  Haye  une  notice  sur  quatre  cippes  sépul- 
craux qu'il  avait  recueillis  pendant  un  séjour  de  quatorze  années  dans  la  régence 
de  Tunis.  Deux  ans  après,  Hamaker,  professeur  de  langues  orientales  à  l'université 
de  Leyde,  entrait  en  lice  à  son  tour,  et  partant,  à  ce  qu'il  paraît,  d'un  principe 
opposé  à  celui  que  Kopp  avait  si  sagement  établi,  il  prétendait  tout  expliquer 
d'abord,  sauf  à  lire  ensuite.  On  prévoit  tout  ce  que  celte  méthode  de  déchiffrement 
et  d'interprétation  a  dû  procurer  de  découvertes  étranges  à  Hamaker.  Il  esl  fâ- 
cheux ,  disons-le  nettement ,  d'attacher  son  nom  à  des  rêveries  aussi  malencon- 
treuses que  celles  dont  cet  auteur  a  voulu  doter  le  monde  savant.  D'un  autre  côté, 
l'abbé  Arri  donnait  à  Turin  la  traduction  d'une  inscription  découverte  en  Sar- 
daigne,  et  dans  laquelle  il  avait  le  malheur  de  retrouver  la  première  page  de 
l'histoire  punico-sarde  :  cette  chance  était  beaucoup  trop  belle  pour  qu'elle  fût 
réelle.  Heureusement  tout  le  monde  ne  marchait  pas  dans  la  même  voie,  et,  pen- 


DES    ÉTUDES    PHÉNICIENNES.  387 

dant  que  les  uns  tournaient  bravement  le  dos  à  la  vérité  tout  en  croyant  aller  à  sa 
rencontre,  d'autres,  n'écoutant  que  les  conseils  de  la  plus  saine  critique,  s'effor- 
çaient d'assurer  leur  marche  en  rejetant  loin  de  leur  route  toutes  les  explications 
fantastiques  dont  on  s'était  plu  à  l'obstruer.  Ainsi  Etienne  Quatremère  à  Paris, 
Lindherg  à  Copenhague,  Gesenius  à  Leipzig,  protestaient  de  toutes  leurs  forces 
contre  la  tendance  à  chercher  toujours  un  sens  merveilleux  dans  les  inscriptions 
appliquées  sur  des  monuments  tellement  humbles,  que,  rien  qu'à  les  voir,  il  était 
tout  naturel  de  conclure  que  la  pauvreté  des  idées  exprimées  devait  être  en  rapport, 
à  peu  de  chose  près,  avec  la  pauvreté  de  la  matière  et  de  l'exécution. 

En  1837  parut  enfin  le  recueil  de  Gesenius  intitulé  Tous  les  Monuments  de 
l'écriture  et  de  la  langue  phénicienne ,  et  l'on  put  croire  ,  à  l'annonce  de  ce  livre 
curieux,  que  le  dernier  mot  allait  être  dit  sur  l'épigraphie  phénicienne  et  punique. 
Jusqu'alors,  en  effet,  l'auteur  avait  joint  à  sa  merveilleuse  érudition  philologique 
une  grande  sobriété  d'hypothèses  et  une  constante  soumission  aux  conseils  du  bon 
sens,  mais  à  son  tour  il  ne  sut  pas  s'affranchir  de  la  velléité  de  chercher  parfois 
des  pensées  extraordinaires  dans  les  textes  en  apparence  les  plus  vulgaires.  Quant 
aux  règles  de  lecture  si  bien  fixées  par  Kopp  quelques  années  auparavant,  Gese- 
nius, tout  en  les  préconisant  à  chaque  page,  n'a  pas  craint  de  les  perdre  de  vue 
assez  souvent  pour  encourir  le  blâme  qu'il  avait  si  justement  infligé  à  Hamaker. 
Disons-le  donc  sans  réticence,  Gesenius,  avec  toute  sa  science  et  toute  sa  critique, 
a  quelquefois  fait  lui-même  ce  qu'il  reprochait  avec  raison  à  ses  devanciers.  Il  a 
cru  deviner  un  sens  d'abord,  et  alors  il  lui  a  bien  fallu  faire  plier  la  lettre  pour 
légitimer  ce  sens  qu'il  ne  voulait  plus  abandonner.  En  un  mot,  pour  s'épargner 
la  mortification  de  ne  pas  tout  expliquer,  Gesenius  a  mieux  aimé  torturer  la  lettre 
que  de  dire  :  Je  ne  comprends  pas. 

Depuis  l'apparition  du  livre  de  Gesenius,  quelques  excellents  articles,  publiés 
dans  le  Journal  des  Savants  par  M.  Etienne  Quatremère,  ont  ramené  les  éludes 
phéniciennes  dans  la  bonne  voie,  dont  aucun  nouvel  essai  ne  saurait  plus  les 
écarter,  il  faut  bien  l'espérer.  Ainsi  M.  Quatremère  a  suffisamment  établi  que 
tous  les  efforts  tentés  et  à  tenter  pour  faire  ressortir  de  la  lecture  des  monuments 
les  plus  humbles  des  données  historiques  relatives  à  des  personnages  apparte- 
nant aux  dynasties  phéniciennes  ou  puniques  demeureraient  très-probablement 
toujours  frappés  de  stérilité,  qu'on  devait  se  contenter  d'y  chercher  de  modestes 
épitaphes  ou  de  simples  offrandes  adressées  par  des  hommes  obscurs  à  la  Divinité, 
soit  en  actions  de  grâce,  soit  pour  solliciter  les  faveurs  du  ciel;  qu'enfin  il  était 
toujours  sage  à  priori  de  se  méfier  grandement  de  toutes  les  interprétations 
qui  fournissaient  des  textes  où  le  merveilleux  s'alliait  nécessairement  au  ridi- 
cule. 

Dans  les  quatre  dernières  années,  M.  le  docteur  Judas  a  publié  quelques  mé- 
moires intéressants  sur  l'épigraphie  phénicienne  et  punique.  M.  Lindberg  a  fait 
paraître  une  charmante  notice  sur  les  monnaies  de  Lixsus.  De  toutes  les  publica- 
tions de  ce  genre,  la  plus  récente,  comme  la  plus  inattendue,  est  celle  que  vient 
de  faire  paraître  M.  le  général  Duvivier  pour  annoncer  aux  savants  que,  jusqu'à 
lui,  tout  le  monde,  sans  exception,  s'est  trompé  dans  l'appréciation  des  épigraphes 
phéniciennes  et  puniques.  Espérons  que  nous  serons  bientôt  en  possession  de  la 
clef  mystérieuse  qu'il  a  découverte,  et  qui  peut  seule  donner  accès  aux  explica- 
tions que  nous  ne  connaissons  encore  qu'en  partie.  Je  ne  verrai  substituer  qu'avec 
un  très-grand  regret,  je  l'avoue,  ces  interprétations  quelque  peu  ambitieuses  aux 


;')SS  DES     ÉTUDES     PHÉNICIENNES. 

humbles  versions  dans  lesquelles  j'ai  eu  foi  jusqu'ici,  el  qui,  je  le  crains  bien, 
garderont  toute  ma  prédilection. 

Le  travail  complet  que  promet  M.  Duvivier  n'est  pas  le  seul  qui  se  prépare  en 
ce  moment,  et  je  ne  crois  pas  commettre  d'indiscrétion  en  disant  que  M.  le  doc- 
teur jHdas  s'occupe  de  refaire  un  recueil  comme  celui  de  Gesenius  sur  un  nouveau 
plan,  et  en  évitant  les  erreurs  dans  lesquelles  ce  savant  est  tombé.  MM.  Lindberg 
et  Falbe  rédigent  en  commun  un  immense  travail  descriptif  et  explicatif  concer- 
nant ions  les  monuments  numismatiques  phéniciens  et  puniques.  Enfin  M.  le  duc 
de  Luynes  imprime  un  magnifique  travail  sur  les  monnaies  à  légendes  phéni- 
ciennes des  satrapes,  travail  qui  sera  suivi  de  recherches  non  moins  importantes 
sur  la  belle  et  rare  série  numismatique  que  l'on  avait  jusqu'ici  classée  pêle-mêle 
sous  le  nom  de  Médailles  incertaines  de  la  Cilicie.  Nous  avons  d'ailleurs  tout  lieu 
d'espérer  que  bientôt  les  monuments  épigraphiques  puniques  seront  si  nombreux 
dans  nos  musées  français,  que  de  l'étude  comparative  de  ces  précieux  débris 
naîtra  forcément  un  corps  de  doctrine  aussi  complet  qu'on  peut  le  désirer.  Ainsi, 
depuis  quelques  années,  des  inscriptions  puniques  ont  été  recueillies  en  assez 
grand  nombre  sur  le  sol  français  de  l'Algérie.  M.  le  chef  d'escadron  d'artillerie 
Delamare,  dont  ne  ne  saurait  trop  louer  le  zèle  infatigable  et  l'amour  ardent  de 
l'archéologie,  a  doté  le  musée  du  Louvre  d'une  immense  collection  épigraphique 
dans  laquelle  rentre  naturellement  une  assez  riche  série  de  pierres  votives  et  d'é- 
pitaphes  puniques,  qu'il  faudra  bien  classer  un  jour  comme  le  méritent  des  monu- 
ments aussi  précieux. 

De  toutes  les  découvertes  récentes,  la  plus  importante,  sans  aucun  doute,  est 
celle  d'un  document  qui  vient  jeter  une  lumière  inespérée  sur  la  religion  cartha- 
ginoise, la  religion  la  plus  mal  connue  de  toutes  celles  de  l'antiquité  classique. 
L'été  dernier,  on  trouva  dans  les  fondations  d'une  maison  de  la  vieille  ville  de 
Marseille,  non  loin  de  l'église  de  la  Major,  des  fragments  d'une  dalle  en  pierre  de 
Cassis  (1),  couverte  de  caractères  tout  à  fait  distincts  des  caractères  grecs  et  latins. 
Un  ouvrier  maçon  les  recueillit  el  les  offrit  au  directeur  du  musée  de  Marseille, 
qui  en  fit  l'acquisition  au  prix  modique  de  10  francs.  Ces  deux  fragments  qui  se 
rajustaient  à  merveille  furent  déposés  au  musée,  où  ils  restèrent  ignorés  pendant 
quelques  semaines.  A  son  passage  à  Marseille,  M.  Texier,  le  courageux  explorateur 
de  l'Asie  Mineure,  visita  le  musée,  et,  à  la  première  vue,  il  reconnut,  dans  les 
deux  pierres  en  question,  une  inscription  phénicienne  dont  il  sentit  d'instinct 
toute  l'importance  et  toute  la  valeur.  Il  prit  à  la  hâte  un  double  calque  de  ce 
texte  curieux;  l'un  des  deux  fut  envoyé  à  M.  le  ministre  de  l'instruction  publi- 
que, l'autre  fut  emporté  par  M.  Texier,  qu'une  mission  scientifique  appelait  dans 
nos  possessions  d'Afrique.  A  Alger,  il  rencontra  M.  Nicoly  Limbery,  secrétaire- 
interprète  attaché  au  parquet  de  la  cour,  et  il  lui  fil  part  de  sa  découverle  en  lui 
communiquant  le  précieux  calque  qu'il  avait  recueilli.  M.  Limbery  entreprit  alors 
de  traduire  le  texte  qu'il  avait  sous  les  yeux,  et,  préoccupé  sans  doute  de  la  pos- 
sibilité d'y  retrouver  un  monument  de  l'histoire  de  Marseille,  il  crut  y  voir  un 
traité  d'alliance  entre  les  Marseillais  el  les  Carthaginois.  Chacune  des  vingt  et 

(1)  La  pierre  de  Cassis  est  un  calcaire  qui  se  trouve  aux  enviions  de  Marseille,  el  dont 
le  grain  est  presque  aussi  fin  que  celui  de  la  pierre  lithographique.  La  nature  de  la  pierre 
employée  démontre  évidemment  que  l'inscription  punique  de  Marseille  est  un  monument 
national  cl  gravé  sur  place. 


DES     ÉTUDES    PHÉNICIENNES.  uSU 

une  lignes  de  l'inscription,  telle  qu'elle  existe  aujourd'hui  (elle  a  perdu  plus  d'un 
tiers  de  sa  teneur  primitive),  lui  parut  complète,  et  il  se  mit  ;i  la  recherche  du 
traité  qu'il  espérait  trouver.  M.  Limbery  ayant  négligé  de  donner  la  transcrip- 
tion lettre  pour  lettre  du  texte  original,  il  est  plus  que  difficile  de  deviner  par 
quel  effort  d'analyse  il  est  arrivé  à  la  traduction  qu'il  propose,  et  dont  voici  un 
extrait  : 

Ligne  4.  —  «  Avec  le  désir  et  la  volonté  du  sénat  et  du  peuple  des  Matsa- 
loum  (les  Marseillais),  fut  proclamée  par  la  voix  de  l'oracle,  dans  le  sanctuaire 
du  temple,  l'injustice  commise  par  le  roi  Balhanasar.  A  cet  effet,  on  délibéra,  et 
ce  traité  fut  publié  dans  l'inienlion  de  se  lier  par  les  nœuds  de  l'amitié  avec  ceux 
qui  adorent  Belus,  et  de  présenter  au  fils  de  Baal  des  offrandes  pour  en  obtenir 
un  heureux  succès. 

Ligne  2.  —  »  Il  est  arrêté  que  les  commandements  en  seront  observés,  et  l'on 
s'engage  à  se  laver  les  mains  dans  le  sang  du  fils  de  Balhanasar  (le  nommé)  Alam. 
Cette  promesse  sera  suivie  d'un  serment  solennel,  serment  qui  constatera  la  foi 
des  Cartahadouth  (les  Carthaginois)  jurée  aux  Malsaloum. 

Ligne  3.  —  »  Et  lorsque  ce  serment  et  ce  traité  auront  vieilli,  ils  seront  réglés 
de  nouveau,  et  vous  ne  devrez  (les  Marseillais)  ni  trembler  ni  craindre,  s'il  reste 
éternellement  devant  vos  yeux  sur  cette  pierre  qui  constitue  les  impositions,  les 
droits,  les  égards,  que  vous  devrez  maintenir  envers  les  hommes  distingués  de 
notre  nation,  et  la  justice  et  la  probité  établies  par  ceux  qui  font  le  tour  du  monde, 
pour  s'attirer  l'amitié  des  nations,  et  cela  par  leur  sagesse.  » 

Je  ne  me  sens  pas  le  courage  d'aller  plus  loin  et  de  reproduire  in  extenso  la 
version  proposée  par  M.  Limbery,  car,  je  l'avoue  en  toute  humilité,  quelque 
grands  que  soient  les  efforts  que  j'ai  faits  pour  découvrir  dans  l'inscription  de 
Marseille  quelque  chose  d'analogue,  je  n'ai  pu  y  réussir  J'ai  cru  dès  lors  devoir  me 
résigner  à  n'y  chercher  que  ce  qui  saute  aux  yeux.  Peut-être  devrais-je  m'effrayer 
quelque  peu  de  l'étrange  différence  des  deux  sens  que  M.  Limbery  et  moi  avons 
chacun  de  notre  côté  trouvés  dans  ce  curieux  document;  j'aime  mieux  laisser  aux 
juges  compétents  le  soin  de  décider  entre  nous,  en  citant  quelques  passages  de  ma 
traduction,  obtenue  par  l'application  du  système  d'interprétation  qui  m'a  paru 
s'accorder  le  mieux  avec  la  logique  et  le  bon  sens. 

Ligne  i.  —  «  (Khallas)  bâal?  le  sufète  (le  juge),  fils  de  Bedtanit,  fils 

de  Bed... 

Ligne  2.  —  »  Le  sufète,  fils  de  Bedachmoun,  fils  de  Khaliasbâal,  et... 

Ligne  3.  —  »  Pour  un  bœuf,  sacrifice  prescrit  ou  d'action  de  grâces;  ce  sacri- 
fice vaudra  aux  prêtres  10  sicles  d'argent  pour  chacun.  La  victime  sera  payée  en 
sus  de  cette  redevance... 

Ligne  4.  —  »  Et  selon  les  préceptes,  elle  (la  chair)  sera  dépecée  et  brûlée;  la 
peau,  les  intestins,  les  pieds  et  les  restes  de  la  chair  reviendront  au  maître  du 
sacrifice  (c'est-à-dire  à  celui  qui  ordonnera  le  sacrifice). 

Ligne  S.  —  »  Pour  un  veau  auquel  les  cornes  ne  sont  pas  encore  poussées,  mais 
auquel  elles  pousseraient?  ou  pour  un  cerf  (ou  une  biche)  sacrifice  prescrit  ou 
d'action  de  grâces;  ce  sacrifice  vaudra  aux  prêtres  o  sicles  d'argent  pour  chacun... 
La  victime  sera  payée  en  sus 


JJ90  SES    ÉTUDES    PHENICIENNES. 

Ligne  6.  —  »  de  cette  redevance  ;  (on  prendra)  de  la  chair  cent  cinquante 
miscal  (c'est  un  poids  usuel);  elle  sera  dépecée  et  brûlée;  la  peau,  les  intestins, 
les  pieds  et  les  restes  de  la  chair  reviendront  au  maître  de  la  victime. 

Ligne  7.  —  »  Pour  un  bélier  ou  pour  une  chèvre,  sacrifice  prescrit  ou  d'action 
de  grâces;  ce  sacrifice  vaudra  aux  prêtres  1  sicle  d'argent  étranger?  pour  cha- 
cun  et  selon  les  préceptes  elle  sera  dépecée 

Ligne  8.  —  »  et  brûlée  ;  la  peau,  les  intestins,  les  pieds  et  les  restes  de  la  chair 
reviendront  au  maître  de  la  victime. 

Ligne  9.  —  »  Pour  un  agneau  ou  un  chevreau,  ou  en  temps  de  calamité? 
pour  un  bélier,  sacrifice  prescrit  ou  d'action  de  grâces;  ce  sacrifice  vaudra  aux 

prêtres  trois  quarts  de  sicle  étranger?  pour  chacun La  victime  sera  payée 

en  sus... 

Ligne  15.  —  »  Pour  tout  sacrifice  qu'offrira  un  pauvre,  soit  d'une  bête  de 
troupeau,  soit  d'un  bouc  (ou  d'un  oiseau),  il  n'y  aura  rien  pour  les  prêtres.  » 

Tel  est,  je  crois,  le  sens  à  très-peu  près  exact  des  premières  lignes  de  l'inscrip- 
tion de  Marseille.  Si  nous  comparons  le  texte  de  ce  lambeau  de  rituel  punique 
avec  le  rituel  judaïque,  dont  les  éléments  sont  épars  dans  le  Lévitique  et  dans  le 
Deutcronome,  nous  reconnaîtrons  que  pour  les  prêtres  du  culte  hébraïque  il  n'y 
avait  d'autre  droit  assigné  que  celui  d'un  certain  prélèvement  sur  les  chairs  des 
victimes  de  quelque  nature  qu'elles  fussent,  ou  sur  les  oblations  de  farine  et 
d'huile.  Il  n'est  nullement  question  d'émoluments  ou  de  droits  de  sacrifice  à  payer 
en  argent  aux  sacrificateurs.  Dans  le  rituel  punique,  au  contraire,  celui  qui 
ordonne  le  sacrifice  et  qui  fournit  la  victime  a  le  droit  de  reprendre  tout  ce  qui 
n'a  pas  été  brûlé  sur  l'autel;  mais  il  doit  payer  à  chacun  des  prêtres  qui  pren- 
nent part  à  la  cérémonie  une  redevance  fixée  pour  chaque  genre  de  sacrifice.  Si 
enfin  l'homme  qui  offre  une  victime  est  pauvre,  les  prêtres  lui  doivent  gratuite- 
ment leur  concours.  Ainsi,  bien  que  dans  ces  rituels  les  détails  soient  différents, 
la  similitude  des  points  sur  lesquels  portent  les  prescriptions  démontre  qu'il  y 
avait  entre  les  deux  peuples  une  analogie  de  mœurs  presque  aussi  grande  que, 
l'analogie  de  langage. 

L'existence  de  cette  curieuse  inscription  tracée  sur  une  pierre  du  pays  démontre 
encore  et  fort  explicitement  qu'il  existait  à  Marseille,  vers  le  Ve  siècle  avant  l'ère 
chrétienne,  un  comptoir  phénicien  ou  carthaginois,  dont  les  magistrats  s'assem- 
blèrent pour  régler  en  commun  le  rituel  religieux. 


III. 


On  connaît  maintenant  l'histoire  des  études  phéniciennes  et  puniques.  Il  nous 
reste  une  dernière  question  à  traiter.  Le  déchiffrement  des  épigraphes  numisma- 
tiques  ou  lapidaires  appartenant  à  l'idiome  des  deux  nations  est-il,  sinon  facile, 
du  moins  possible?  La  marche  qu'on  a  suivie  pour  y  parvenir  présente-t-elle  des 
garanties  suffisantes,  ou  doit-elle  être  condamnée  comme  arbitraire  et  hypo- 
thétique ? 

Un  premier  point,  et  le  plus  important  de  tous,  était  bien  connu  à  l'avance,  et 
il  ne  saurait  être  aujourd'hui  plus  que  jadis  sujet  à  contestation  :  entre  l'idiome 


DES    ÉTUDES    PHÉNICIENNES,  591 

phénicien  et  l'idiome  hébraïque  il  y  a  une  affinité  très-étroite.  D'ailleurs  les  témoi- 
gnages de  saint  Augustin,  de  Priscien  et  de  saint  Jérôme,  ne  fussent  pas  venus 
jusqu'à  nous  pour  nous  en  convaincre,  qu'il  serait  nécessaire,  je  n'hésite  pas  à  le 
dire,  de  conclure  des  faits  matériels  les  plus  probants  que  cette  affinité  doit 
exister.  Une  nation  entourée  sur  toutes  les  limites  de  son  territoire  d'autres 
nalions  de  même  origine,  avec  lesquelles  elle  est  liée  par  les  liens  du  sang,  ne 
peut  pas  parler  une  langue  qui  diffère  essentiellement  de  celle  que  parlent  ses 
voisins.  C'est  là  précisément  le  cas  de  la  nation  phénicienne.  Placée  dans  la  zone 
maritime  assez  étroite  à  laquelle  touchent  de  toutes  parts  des  contrées  habitées 
par  les  races  évidemment  sœurs  qui  parlèrent  les  idiomes  hébraïque,  syriaque, 
chaldéen  et  arabe,  dialectes  très-rapprochés  d'une  seule  et  même  langue  primi- 
tive, la  race  phénicienne  devait  infailliblement  elle-même  se  servir  d'une  langue 
qui  se  rattachait  à  la  même  souche.  Si  une  induction  aussi  rationnelle  est  con- 
statée par  des  témoignages  anciens  dont  l'autorité  demeure  irrécusable,  il  est 
clair  que  le  fait  qu'il  s'agit  de  prouver  acquiert  le  degré  le  plus  désirable  de  cer- 
titude. C'est  ce  qui  a  lieu  pour  la  Phénicie;  nous  pouvons  donc  affirmer  dès  lors 
qu'avant  de  tenter  le  déchiffrement  des  écritures  phéniciennes,  on  savait  parfai- 
tement ce  qu'il  fallait  s'attendre  à  trouver  sous  cette  écriture  mystérieuse  :  il 
devait  y  avoir  identité  entre  entre  les  radicaux  phéniciens  et  les  radicaux  hébreux; 
de  plus,  le  mécanisme  grammatical  devait  être  à  tout  le  moins  très-voisin  de 
celui  que  nous  offre  la  langue  hébraïque.  Ceci  posé,  voyons  comment  l'on  a  pu  et 
dû  s'y  prendre  pour  aborder  les  tentatives  de  déchiffrement. 

Quand  il  s'agit  de  procéder  à  la  recherche  d'un  problème  de  ce  genre,  l'étude 
des  monuments  bilingues  peut  seule  donner  des  résultats  assurés.  Si  donc  ces 
monuments  bilingues  se  présentent,  c'est  naturellement  sur  eux  que  l'on  doit  faire 
porter  les  premiers  efforts.  Supposons  qu'une  monnaie  antique,  par  exemple, 
porte  à  la  fois  une  légende  grecque  et  phénicienne,  et  que  de  plus  la  légende 
grecque  n'offre  que  le  nom  de  la  ville  ou  du  peuple  pour  lequel  cette  monnaie  a 
été  fabriquée  :  il  sera  tout  naturel  d'admettre  à  priori,  mais  en  se  réservant  de 
chercher  plus  lard  la  confirmation  de  cette  hypothèse,  que  la  légende  phénicienne 
contient  exactement  la  même  chose,  c'est-à-dire  le  nom  de  la  même  ville  ou  du 
même  peuple.  Dès  lors,  si  l'on  connaît  ces  noms  tels  qu'ils  s'écrivaient  dans  la 
langue  hébraïque,  il  y  aura  toute  raison  de  s'assurer  d'abord  si  l'arrangement 
des  lettres  et  la  longueur  des  légendes  à  déchiffrer  s'accordent  bien  avec  ce  que 
l'on  s'attend  à  trouver.  Si,  de  plus,  ces  légendes  phéniciennes  présentent  des 
lettres  identiques  placées  précisément  au  point  que  leur  assigne  l'hypothèse  toute 
simple  et  toute  rationnelle  de  laquelle  on  part,  il  y  a  là  déjà  plus  qu'une  pré- 
somption en  faveur  de  la  légitimité  de  cette  hypothèse.  C'est  précisément  ce  qui 
s'est  rencontré  dans  l'étude  des  monnaies  antiques  de  Tyr  et  de  Sidon.  Les  noms 
de  ces  deux  illustres  cités  nous  étaient  transmis  par  la  Bible;  il  ne  s'agissait  donc 
plus  que  de  reconnaître  si  l'arrangement  orthographique  des  légendes  phéni- 
ciennes, mises  en  regard  sur  ces  monnaies  avec  des  légendes  grecques  parfaite- 
ment explicites,  fournissait  précisément  les  noms  hébraïques  cherchés.  Cela  n'a 
pas  manqué  d'arriver.  Il  y  avait  donc  un  premier  pas  de  fait;  mais  le  terrain  sar 
lequel  ce  premier  pas  avait  été  imprimé  avait  besoin  encore  d'être  sondé  avec 
précaution,  parce  que  dans  les  recherches  de  ce  genre  il  est  toujours  sage  de  se 
tenir  en  garde  contre  les  succès  trop  séduisants  au  premier  abord.  Heureusement 
les  confirmations  ne  se  sont  pas  fait  attendre.  Les  candélabres  de  Malle  portaient 


)"•  :  DES     ÉTUDES     PHÉNICIENNES. 

aussi  une  inscription  bilingue  ;  plusieurs  épilaphes  déterrées  au  Pirée  étaient  éga- 
lement conçues  en  phénicien  et  en  grec;  dès  lors,  on  était  en  possession  de  plu- 
sieurs noms  propres  dont  l'expression  devait  forcément  fournir  à  l'analyse,  opérée 
avec  réserve,  des  élémenls  alphabétiques  nombreux  et  indubitables.  Ces  éléments 
une  fois  déterminés,  on  a  pu  procéder  à  la  transcription  en  caractères  hébraïques 
des  mots  insérés  dans  les  textes  en  question  et  autres  que  les  noms  propres.  Le 
sens  du  contexte  dans  lequel  ces  mots  se  trouvaient  compris  était  fixé  à  l'avance 
par  le  sens  de  la  contre-partie  grecque,  et  dès  lors  ceux  des  mots  cherchés  dont 
la  transcription  était  complète  pouvaient  immédiatement  être  comparés  aux  radi- 
caux fournis  par  les  lexiques  hébraïques.  Comme  le  sens  obtenu  de  cette  façon  a 
toujours,  sans  exception,  coïncidé  nettement  avec  le  sens  à  trouver,  ce  seul  fait 
est  plus  que  suffisant  pour  démontrer  que  les  valeurs  alphabétiques  déjà  déter- 
minées l'avaient  été  heureusement  et  ne  comportaient  pas  d'erreurs  de  lecture. 
Il  est  bien  clair  aussi  que,  puisqu'il  s'agissait  d'une  langue  sémitique  et  dans 
laquelle  par  conséquent  les  radicaux  étaient  trilittères,  si,  dans  un  groupe  de 
trois  lettres  dont  la  signification  était  à  peu  près  connue  à  l'avance,  une  seule  de 
ces  lettres  représentait  une  articulation  encore  inconnue,  tandis  que  les  deux 
autres  l'étaient  déjà,  la  comparaison  avec  le  radical  hébraïque  ayant  le  même  sens 
devait,  par  une  présomption  toute  naturelle,  faire  trouver  la  valeur  du  caractère 
encore  inconnu.  C'est  ainsi  que  de  proche  en  proche  on  est  parvenu  à  compléter 
l'alphabet  phénicien,  dont  tous  les  signes  ont  été  déterminés  à  l'aide  de  cent  faits 
positifs,  et  non  pas  d'une  seule  coïncidence  qui  aurait  pu  provenir  d'une  pure 
illusion.  En  d'autres  termes,  l'alphabet  phénicien  a  été  contrôlé  de  tant  de  façons 
par  les  philologues,  à  l'aide  de  faits  matériels  contre  lesquels  il  n'était  pas  pos- 
sible de  s'élever,  que  cet  alphabet  est  aujourd'hui  fixé  et  connu  tout  aussi  nette- 
ment que  les  alphabets  grec  et  latin.  Il  est  donc  maintenant  possible,  pour 
quiconque  veut  s'en  donner  la  peine,  de  transcrire  un  texte  phénicien  quelconque. 
Il  n'en  est  malheureusement  plus  de  même  lorsqu'il  s'agit  de  l'interpréter  :  pour 
en  venir  là,  il  faut  se  servir  des  langues  congénères  dont  les  lexiques  sont  en 
notre  possession,  et  particulièrement  de  la  langue  hébraïque,  qui  était  naturelle- 
ment la  plus  rapprochée  de  la  langue  phénicienne,  puisque  les  races  qui  parlaient 
ces  deux  langues  étaient  les  plus  voisines  de  toutes  celles  qui  se  rattachent  à  la 
même  souche  sémitique.  Or,  chacun  sait  que  l'hébreu  ne  nous  est  réellement 
connu  qu'assez  imparfaitement,  que  les  dictionnaires  n'ont  été  faits  qu'à  l'aide 
du  dépouillement  des  textes  sacrés  opéré  la  plume  à  la  main;  il  en  résulte  qu'il 
peut  fort  bien  se  rencontrer  dans  les  textes  phéniciens  des  expressions  qu'il  res- 
tera toujours  impossible  d'assimiler  à  des  radicaux  hébraïques,  chaldéens,  syria- 
ques ou  arabes,  parce  que  ces  langues  ont  pu  ne  pas  faire  usage  d'un  radical 
primitif  dont  le  phénicien  seul  aura  conservé  la  trace.  Dès  lors,  espérer  que  l'on 
traduira  d'une  manière  indubitable  et  facile  tous  les  mots  sans  exception  que 
pourra  présenter  un  texte  phénicien,  ce  sera  toujours  concevoir  une  espérance  vaine 
et  que  la  première  lentative  fera  évanouir,  si  l'on  cherche  la  vérité  de  bonne  foi. 
En  résumé,  un  texte  phénicien  étant  donné,  on  peut  très-aisément  et  très- 
sûrement  en  transcrire  tous  les  mots,  lettre  par  lettre,  en  écriture  hébraïque.  On 
peut  ensuite  en  traduire  la  plus  grande  partie  à  l'aide  du  lexique  des  langues 
congénères;  mais  dans  ce  travail  il  doit  forcément  rester  des  points  sur  lequels 
on  ne  peut  s'exprimer  qu'avec  une  réserve  entière,  si  l'on  veut  ne  pas  s'écarter 
des  lois  de  la  saine  critique. 


DES    ETUDES    PHÉNICIENNES.  ii'J.J 

Tout  ce  que  je  viens  de  dire  des  monuments  de  la  langue  phénicienne  s'ap- 
plique évidemment,  sans  la  moindre  restriction,  à  ceux  de  la  langue  punique,  puis- 
qu'il est  certain  que  Phéniciens  et  Carthaginois  n'élaient  qu'un  seul  et  même 
peuple.  Toutefois  je  dois  ajouter  ici  que  les  monuments  épigraphiques  puniques 
se  partagent  en  deux  classes  bien  distinctes.  La  première  contient  les  inscrip- 
tions écrites  avec  l'alphabet  phénicien  pur;  la  seconde,  les  inscriptions  écrites 
avec  un  alphabet  un  peu  modifié  dans  la  forme,  mais  qui  dérive  très-visiblement 
du  phénicien  ou  punique  primitif.  Ce  second  alphabet,  qui  certainement  était 
adopté  en  Afrique  antérieurement  au  temps  de  Juba,  roi  de  Mauritanie,  n'a  pas 
présenté  plus  de  difficultés  pour  être  retrouvé  que  l'alphabet  primitif.  Les  mêmes 
éléments  de  certitude  étaient  entre  les  mains  des  investigateurs  ;  ainsi  médailles 
et  inscriptions  bilingues,  formules  funéraires  ou  votives  assez  nombreuses  pour 
pouvoir  se  contrôler  l'une  par  l'autre,  telles  ont  été  les  ressources  plus  que  suffi- 
santes qu'on  a  dû  mettre  en  usage  pour  arriver  d'une  manière  précise  à  la  connais- 
sance complète  de  cette  seconde  écriture,  évidemment  dérivée  delà  première.  Pour 
achever  de  donner  une  idée  nette  et  précise  de  la  méthode  de  déchiffrement  qui  a 
servi  à  éclaircir  le  sens  des  monuments  épigraphiques  phéniciens  et  puniques,  il 
me  suffira  de  citer  un  seul  exemple.  Il  s'agit  d'un  cippe  funéraire  fort  modeste 
déterré  au  Pirée  en  1832  et  portant  une  légende  grecque  qui  signifie  : 

IRÈNE  DE  BYZANCE , 

et  une  légende  phénicienne  que  tout  le  monde  après  Louis  Anger  a  lue  et  tra- 
duite : 

IRÈNE,  CITOYENNE  DE  BYZANCE, 

en  se  servant  de  l'alphabet  adopté  généralement,  et  contre  la  valeur  duquel  on 
ne  pensait  pas  qu'il  pût  désormais  s'élever  aucune  réclamation.  N'est-il  pas  plus 
que  probable  qu'une  pareille  coïncidence  ne  peut  être  fortuite,  et  celle  lecture  ne 
fournit-elle  pas  la  confirmation  la  plus  palpable  des  valeurs  alphabétiques  qui 
l'ont  donnée? 

Voici  cependant  que  M.  le  général  Uuvivier,  dans  un  écrit  récemment  publié, 
a  proposé  une  nouvelle  traduction  de  l'épigraphe  d'Irène.  Celte  traduction  est 
fort  remarquable,  ainsi  qu'on  va  le  voir.  Je  transcris  : 

«  Inscription  phénicienne  du  tombeau  d'Irène  de  Byzance.  On  l'a  traduite  par  : 
Irène,  citoyen  de  Byzance,  en  torturant  l'hébreu. 

»  Faire  d'une  femme  un  homme  est  une  idée  toute  moderne.  La  véritable  tra- 
duction est  celle-ci  :  L'aigle  prit  son  vol,  fit  retentir  le  bruit  de  ses  ailes,  se  pré- 
cipita, jeta  la  terreur  dès  le  lever  du  soleil  (c'est-à-dire  dès  sa  jeunesse). 

»  N'esl-ce  pas  là  l'histoire  fidèle  de  la  jeunesse  d'Irène  de  Byzance?  » 

A  lout  ceci  il  y  a  quelques  objections  à  faire.  La  femme  à  laquelle  fut  élevé  le 
modeste  cippe  funéraire  dont  il  s'agit  était  native  de  Byzance,  le  texte  grec  nous 
l'apprend,  mais  il  ne  nous  apprend  rien  de  plus,  si  ce  n'est  par  ses  caractères 
paléographiques,  qui  prouvent  irréfragablement  que  cette  Irène  fut  à  peu  près 
contemporaine  d'Alexandre-le-Grand. 

A  cette  époque,  il  existait  au  Pirée,  ainsi  que  le  prouvent  les  monuments,  une 
petite  colonie  phénicienne  composée  sans  aucun  doute  de  négociants  obscurs  qui 
TOME    iv.  50 


594  DES    ÉTUDES    PHÉNICIENNES. 

étaient  venus  se  fixer  sur  ce  point  pour  faire  fortune,  en  procurant  aux  Athéniens 
les  articles  de  commerce  que  leur  fournissait  leur  pays  natal.  Les  uns  étaient  de 
Citium  et  d'autres  de  Sidon,  comme  Irène  était  de  Byzance.  Quant  à  celle-ci, 
c'était  très-probablement  une  marchande  de  parfums  ou  de  tissus,  d'une  nais- 
sance douteuse,  puisqu'on  ne  pouvait  écrire  sur  sa  tombe  le  nom  de  son  père, 
ainsi  que  le  voulait  l'usage  constamment  suivi  par  les  Phéniciens.  Dès  lors,  de- 
mander si  l'histoire  fidèle  de  la  jeunesse  de  cette  femme  n'est  pas  tout  entière  dans 
la  phrase  obtenue  par  M.  Duvivier,  c'est,  je  le  crains,  poser  une  question  à  laquelle 
il  n'y  a  d'autre  réponse  à  faire  que  celle-ci  :  Je  n'en  sais  rien.  Il  y  a  bien  eu,  il  est 
vrai,  une  Irène  de  Byzance  à  laquelle  cette  histoire  en  style  biblique  s'applique- 
rait tant  bien  que  mal  :  c'est  l'impératrice  de  ce  nom,  contemporaine  de  Charle- 
magne  ;  mais  évidemment  M.  Duvivier  n'a  pu  avoir  en  vue  cette  princesse,  qui  a  vécu 
douze  cents  ans  au  moins  plus  tard  que  son  homonyme,  l'humble  marchande  du 
Pirée,  et  pour  laquelle,  dans  tous  les  cas,  on  ne  se  fût  pas  avisé  de  graver  à  Athènes 
une  épitaphe  en  langue  phénicienne  qui  ne  se  parlait  plus  nulle  part.  Quant  à  la 
traduction  adoptée  par  tous  les  devanciers  de  M.  Duvivier,  elle  a  été  obtenue  tout 
naturellement,  en  lisant  de  l'hébreu  très-correct,  et  sans  le  torturer  en  quoi  que 
ce  fût,  car  tout  le  monde  sans  exception  a  traduit  :  Irène,  citoyenne  de  Byzance,  et 
personne,  que  je  sache,  n'a  eu  la  malencontreuse  idée  de  faire  de  cette  femme  un 
homme.  Le  mot  hébreu  baal,  citoyen,  fait  tout  naturellement  au  féminin  baalet, 
citoyenne,  et  chacun  a  lu  baalet.  Ce  qui  peut-être  a  donné  lieu  à  cette  petite  erreur 
de  fait,  c'est  la  vue  de  la  traduction  latine,  Erene,  civis  Byzantia,  donnée  par 
Gesenius,  et  qui  comporte  tout  aussi  bien  le  sens  citoyenne  que  le  sens  citoyen.  Du 
reste,  Gesenius  est  à  l'abri  du  reproche  qui  lui  est  imputé  d'avoir  fait  d'une  femme 
un  homme,  car  il  dit  fort  explicitement  :  Baalet,  non  domina  est,  sed  civis  (Bùr- 
gerin),  —  Baalet  ne  veut  pas  dire  dame,  mais  citoyenne  (bourgeoise).  —  Je  n'ajou- 
terai plus  qu'un  mot.  Le  texte  grec  dit  :  Irène  de  Byzance,  et  rien  de  plus  ;  le  texte 
phénicien,  transcrit  à  l'aide  de  l'alphabet  que  rejette  M.  Duvivier,  fournit  les  mots  : 
Irène,  citoyenne  de  Byzance.  Si  donc  cet  alphabet  doit  être  mis  au  rebut,  le  hasard 
peut  une  fois  de  plus  être  accusé  d'opérer  des  rapprochements  bien  extraordi- 
naires. 

Pour  conclure,  si  les  résultats  obtenus  jusqu'ici  par  l'étude  de  l'épigraphie  phé- 
nicienne et  punique  ne  répondent  pas  entièrement  à  l'impatience  de  quelques  ima- 
ginations aventureuses,  ils  ne  sont  pas  cependant  sans  importance.  On  est  par- 
venu à  déterminer  d'une  manière  précise  et  indubitable  la  nature  de  l'écriture  et 
la  valeur  des  signes  des  deux  alphabets  distincts,  mais  de  formation  très- voisine, 
qui  constituent  cette  écriture.  On  a  également  déterminé  quelques-uns  des  signes 
numériques  qui  étaient  usités  pour  représenter  les  dates  et  les  nombres;  on  a 
vérifié  la  justesse  des  remarques  de  saint  Augustin,  de  saint  Jérôme  et  de  Priscien, 
sur  l'extrême  analogie  des  idiomes  hébraïque  et  phénicien  ;  on  a  retrouvé  dans  la 
composition  d'une  foule  de  noms  propres  les  noms  des  divinités  primordiales  dont 
le  culte  était  adopté  par  la  nation  phénicienne;  on  a  reconnu  les  formules  vo- 
tives et  funéraires  employées  par  celte  nation  ;  on  a  pu  s'assurer  que  les  formes 
extérieures  du  culte  étaient  en  certains  points  identiques  avec  les  formes  du  culte 
hébraïque.  Enfin,  de  la  présence  des  épigraphes  phéniciennes  ou  puniques  trouvées 
en  certaines  localités,  il  a  été  permis  de  conclure  que  la  civilisation  de  la  race  la 
plus  commerçante  du  monde  antique  avait  été  transportée  en  toutes  ces  diffé- 
rentes localités  par  des  colonies  plus  ou  moins  importantes,  chargées  d'organiser 


DES    ÉTUDES     PHÉNICIENNES.  '.'}[)'■') 

des  comptoirs  ou  des  établissements  militaires  et  maritimes.  Jusqu'ici  des  monu- 
ments historiques  dans  toute  l'acception  du  mot  n'ont  pas  encore  été  retrouvés  ; 
mais  il  y  a  tout  lieu  d'espérer  que  tôt  ou  tard  la  terre  restituera  quelques-uns  des 
trésors  épigraphiques  de  ce  genre  qu'elle  recèle  encore  clans  son  sein,  et  dont 
l'interprélalion,  garantie  par  la  saine  critique  qui  bannit  le  merveilleux,  en  se 
refusant  toujours  à  faire  plier  les  lectures  matérielles  aux  exigences  des  versions 
préconçues,  nous  mettra  quelque  jour  à  même  de  restituer  quelques-unes  des 
pages  d'une  histoire  que  l'on  a  dû  croire  à  jamais  perdue.  Telles  sont  les  espé- 
rances légitimes  que  l'on  doit  conserver  en  se  livrant  à  l'étude  d'une  série  de  mo- 
numents que  l'activité  et  l'attention  des  érudits  ne  peuvent  plus  négliger. 

F.  de  Saulcy. 


SCÈNES  DE  LA  VIE  ÉGYPTIENNE 

MODERNE. 


LA  CANGE  DU   NIL. 


I.  —  PRÉPARATIFS  DE  NAVIGATION. 

La  cange  qui  m'emportait  vers  Damiette  contenait  aussi  tout  le  ménage  que 
j'avais  amassé  au  Caire  pendant  huit  mois  de  séjour,  savoir  :  —  l'esclave  au  teint 
doré  vendue  par  Abdel-Kérim;  le  coffre  vert  qui  renfermait  les  effets  que  ce  der- 
nier lui  avait  laissés;  un  autre  coffre  garni  de  ceux  que  j'y  avais  ajoutés  moi- 
même;  un  autre  encore  contenant  mes  habits  de  Franc,  —  dernier  en  cas  de 
mauvaise  fortune,  comme  ce  vêtement  de  pâtre  qu'un  empereur  avait  conservé 
pour  se  rappeler  sa  condition  première  ;  —  puis  tous  les  ustensiles  et  objets  mo- 
biliers dont  il  avait  fallu  garnir  mon  domicile  du  quartier  cophte,  lesquels  con- 
sistaient en  gargoulettes  et  bardaquos  propres  à  rafraîchir  l'eau,  pipes  et  narghilé, 
matelas  de  colon  et  cages  (cafas)  en  bâtons  de  palmier  servant  tour  à  tour  de 
divan,  de  lit  et  de  table,  —  et  qui  avaient  de  plus  pour  le  voyage  l'avantage  de 
pouvoir  contenir  les  volatiles  divers  de  la  basse-cour  et  du  colombier. 

Avant  de  partir,  j'étais  allé  prendre  congé  de  Mme  Bonhomme,  celle  blonde  et 
charmante  providence  du  voyageur.  —  Hélas!  disais-je,  je  ne  verrai  plus  de  long- 
temps que  des  visages  de  couleur  ;  je  vais  braver  la  peste  qui  règne  dans  le  delta 
d'Egypte,  les  orages  du  golfe  de  Syrie  qu'il  faudra  traverser  sur  de  frêles  barques; 
—  sa  vue  sera  pour  moi  le  dernier  sourire  de  la  patrie  ! 

Mmc  Bonhomme  appartient  à  ce  type  de  beauté  blonde  du  midi,  que  Gozzi  célé- 
brait dans  les  Vénitiennes,  et  que  Pétrarque  a  chanté  à  l'honneur  des  femmes  de 


SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE.  597 

notre  Provence.  Il  semble  que  ces  gracieuses  anomalies  doivent  au  voisinage  des 
pays  alpins  l'or  crespelé  de  leurs  cheveux,  et  que  leur  œil  noir  se  soit  embrasé  seul 
aux  ardeurs  des  grèves  de  la  Méditerranée.  La  carnation,  fine  et  claire  comme  le 
satin  rosé  des  Flamandes,  se  colore  aux  places  que  !e  soleil  a  touchées  d'une  vague 
teinte  ambrée  qui  fait  penser  aux  treilles  d'automne,  où  le  raisin  blanc  se  voile  à 
demi  sous  les  pampres  vermeils.  0  figures  aimées  de  Titien  et  de  Giorgione,  est-ce 
aux  bords  du  Nil  que  vous  deviez  me  laisser  encore  un  regret  et  un  souvenir? 
Cependant  j'avais  près  de  moi  une  autre  femme  aux  cheveux  noirs  comme  l'ébène, 
au  masque  ferme  qui  semblait  taillé  dans  le  marbre  portose,  beauté  sévère  et  grave 
comme  les  idoles  dorées  de  l'antique  Asie,  et  dont  13  grâce  même,  à  la  fois  servile 
et  sauvage,  rappelait  parfois,  —  si  l'on  peut  unir  ces  deux  mots,  —  la  sérieuse 
gaieté  de  l'animal  captif. 

Mm8  Bonhomme  m'avait  conduit  dans  son  magasin,  encombré  d'articles  de 
voyage,  et  je  l'écoutais,  en  l'admirant,  détailler  les  mérites  de  tous  ces  charmants 
ustensiles  qui,  pour  les  Anglais,  reproduisent  au  besoin,  dans  le  désert,  tout  le 
confort  de  la  vie  fashionable.  Elle  m'expliquait  avec  son  léger  accent  provençal 
comment  on  pouvait  établir,  au  pied  d'un  palmier  ou  d'un  obélisque,  des  apparte- 
ments complets  de  maître  et  de  domestiques,  avec  mobilier  et  cuisine,  le  tout  trans- 
porté à  dos  de  chameau  ;  donner  des  dîners  européens  où  rien  ne  manque,  ni  les 
ragoûts  ni  les  primeurs,  grâce  aux  boîtes  de  conserves,  —  qui,  il  faut  l'avouer, 
sont  souvent  de  grande  ressource. 

—  Hélas  !  lui  dis-je,  je  suis  devenu  tout  à  fait  un  Bédaouï  (Arabe  nomade);  je 
mange  très-bien  du  dourah  cuit  sur  une  plaque  de  tôle,  des  dattes  fricassées  dans 
le  beurre,  de  la  pâte  d'abricot,  des  sauterelles  fumées...  et  je  sais  un  moyen  d'ob- 
tenir une  poule  bouillie  dans  le  désert,  sans  même  se  donner  le  soin  de  la  plumer. 

—  J'ignorais  ce  raffinement,  dit  Mme  Bonhomme. 

—  Voici,  répondis-je,  la  recette  qui  m'a  été  donnée  par  un  renégat  très-indus- 
trieux, lequel  l'a  vu  pratiquer  daus  l'Hedjaz.  On  prend  une  poule... 

—  Il  faut  une  poule  ?  dit  Mme  Bonhomme. 

—  Absolument  comme  un  lièvre  pour  le  civet. 

—  Et  ensuite? 

—  Ensuite  on  allume  du  feu  entre  deux  pierres;  on  se  procure  de  l'eau... 

—  Voilà  déjà  bien  des  choses! 

—  La  nature  les  fournit.  On  n'aurait  même  que  de  l'eau  de  mer...  ce  serait  la 
même  chose,  et  cela  épargnerait  le  sel. 

—  Et  dans  quoi  mettrez-vous  la  poule? 

—  Ah  !  voilà  le  plus  ingénieux.  Nous  versons  de  l'eau  dans  le  sable  fin  du  dé- 
sert... autre  ingrédient  donné  par  la  nature.  Cela  produit  une  argile  fine  et  pro- 
pre, extrêmement  utile  à  la  préparation. 

—  Vous  mangeriez  une  poule  bouillie  dans  du  sable? 

—  Je  réclame  une  dernière  minute  d'attention.  Nous  formons  une  boule 
épaisse  de  cette  argile  en  ayant  soin  d'y  insérer  cette  même  volaille  ou  toute 
autre. 

—  Ceci  devient  intéressant. 

—  Nous  mettons  la  boule  de  terre  sur  le  feu,  et  nous  la  retournons  de  temps 
en  temps.  Quand  la  croûte  s'est  suffisamment  durcie  et  a  pris  partout  une  bonne 
couleur,  il  faut  la  retirer  du  feu,  la  volaille  est  cuite. 

—  Et  c'est  tout? 


a98  SCÈNES    DE    LA    VIE     ÉGYPTIENNE. 

—  Pas  encore  ;  on  casse  la  boule  passée  à  l'élat  de  terre  cuite,  et  les  plumes 
de  l'oiseau,  prises  dans  l'argile,  se  détachent  à  mesure  qu'on  le  débarrasse  des 
fragments  de  cette  marmite  improvisée. 

—  Mais  c'est  un  régal  de  sauvage! 

—  Non,  c'est  de  la  poule  à  l'étuvée  simplement. 

Mme  Bonhomme  vit  bien  qu'il  n'y  avait  rien  à  faire  avec  un  voyageur  si  con- 
sommé ;  elle  remit  en  place  toutes  les  cuisines  de  fer-blanc  et  les  tentes,  coussins 
ou  lits  de  caoutchouc  estampillés  de  Vimproved  patent  de  London. 

—  Cependant,  lui  dis-je,  je  voudrais  bien  trouver  chez  vous  quelque  chose 
qui  me  soit  utile. 

—  Tenez,  dit  Mme  Bonhomme,  je  suis  sûre  que  vous  avez  oublié  d'acheter  un 
drapeau.  11  vous  faut  un  drapeau. 

—  Mais  je  ne  pars  pas  pour  la  guerre. 

—  Vous  allez  descendre  le  Nil...  vous  avez  besoin  d'un  pavillon  tricolore  à 
l'arrière  de  votre  barque  pour  vous  faire  respecter  des  fellahs. 

Et  elle  me  montrait,  le  long  des  murs  du  magasin,  une  série  de  pavillons  de 
toutes  les  marines. 

Je  tirais  déjà  vers  moi  la  hampe  à  pointe  dorée  d'où  se  déroulaient  nos  cou- 
leurs, lorsque  Mme  Bonhomme  m'arrêta  le  bras. 

—  Vous  pouvez  choisir;  on  n'est  pas  obligé  d'indiquer  sa  nation.  Tous  ces  mes- 
sieurs prennent  ordinairement  un  pavillon  anglais;  de  cette  manière,  on  a  plus 
de  sécurité. 

—  Oh  !  madame,  lui  dis-je,  je  ne  suis  pas  de  ces  messieurs-là. 

—  Je  l'avais  bien  pensé,  me  dit-elle  avec  un  sourire. 

J'aime  à  croire  que  ce  ne  seraient  pas  des  gens  du  monde  de  Paris  qui  promè- 
neraient les  couleurs  anglaises  sur  ce  vieux  Nil,  où  s'est  reflété  le  drapeau  de  la 
république.  Les  légitimistes  en  pèlerinage  vers  Jérusalem  choisissent,  il  est  vrai, 
le  pavillon  de  Sardaigne.  Cela,  par  exemple,  n'a  pas  d'inconvénient. 


II.    —    UNE    FÊTE   DE   FAMILLE. 


Nous  partons  du  port  de  Boulac  ;  le  palais  d'un  bey  mameluk,  devenu  au- 
jourd'hui l'école  polytechnique,  la  mosquée  blanche  qui  l'avoisine,  les  étalages  des 
potiers  qui  exposent  sur  la  grève  ces  bardaques  de  terre  poreuse  fabriquées  à 
Thèbes,  qu'apporte  la  navigation  du  haut  Nil,  les  chantiers  de  construction  qui 
bordent  encore  assez  loin  la  rive  droite  du  fleuve,  tout  cela  disparaît  en  quelques 
minutes.  Nous  courons  une  bordée  vers  une  île  d'alluvion  située  entre  Boulac  et 
Embabeh,  dont  la  rive  sablonneuse  reçoit  bientôt  le  choc  de  notre  proue;  les 
deux  voiles  latines  de  la  cange  frissonnent  sans  prendre  le  vent:  —  linttal  ! 
battal!  s'écrie  le  reïs,  c'est-à-dire  :  Mauvais!  mauvais!  Il  s'agissait  probablement 
du  vent.  En  effet,  la  vague  rougeàtre,  frisée  par  un  souffle  contraire,  nous  jetait 
au  visage  son  écume,  et  le  remous  prenait  des  teintes  ardoisées  en  peignant  les 
reflets  du  ciel. 

Les  hommes  descendent  à  terre  pour  dégager  la  cange  et  la  retourner.  Alors 
commence  un  de  ces  cbanls  dont  les  matelots  égyptiens  accompagnent  toutes 
leurs  manoeuvres  et  qui  ont  invariablement  pour  refrain  eleison!  Pendant  que 


SCÈNES    DE    LA    VIE     ÉGYPTIENNE.  599 

cinq  ou  six  gaillards,  dépouillés  en  un  instant  de  leur  tunique  bleue  et  qui  sem- 
blent des  statues  de  bronze  florentin,  s'évertuent  à  ce  travail,  les  jambes  plon- 
gées dans  la  vase,  le  rets,  assis  comme  un  pacha  sur  l'avant,  fume  son  narghilé 
d'un  air  indifférent.  Un  quart  d'heure  après,  nous  revenons  vers  Boulac,  à  demi 
penchés  sur  la  lame  avec  la  pointe  des  vergues  trempant  dans  l'eau. 

Nous  avions  gagné  à  peine  deux  cents  pas  sur  le  cours  du  fleuve  :  il  fallut  re- 
tourner la  barque,  prise  cette  fois  dans  les  roseaux,  pour  aller  toucher  de  nou- 
veau à  l'île  de  sable  :  Battal!  battait  disait  toujours  le  reïs  de  temps  en  temps. 
Je  reconnaissais  à  ma  droite  les  jardins  des  villas  riantes  qui  bordent  l'allée 
de  Choubrah  ;  les  sycomores  monstrueux  qui  la  forment  retentissaient  de  l'aigre 
caquetage  des  corneilles,  qu'entrecoupait  parfois  le  cri  sinistre  des  milans. 

Du  reste,  aucun  lotus,  aucun  ibis,  pas  un  trait  de  la  couleur  locale  d'autre- 
fois; seulement  çà  et  là  de  grands  buffles  plongés  dans  l'eau  et  des  coqs  de  Pha- 
raon, sortes  de  petits  faisans  aux  plumes  dorées,  voltigeant  au-dessus  des  bois 
d'orangers  et  de  bananiers  des  jardins. 

J'oubliais  l'obélisque  d'Héliopolis,  qui  marque  de  son  doigt  de  pierre  la  limite 
voisine  du  désert  de  Syiie  et  que  je  regrettais  de  n'avoir  encore  vu  que  de  loin. 
Ce  monument  ne  devait  pas  quitter  notre  horizon  de  la  journée,  car  la  navigation 
de  la  cange  continuait  à  s'opérer  en  zigzag. 

Le  soir  était  venu,  le  disque  du  soleil  descendait  derrière  la  ligne  peu  mouve- 
mentée des  montagnes  lybiques,  et  tout  à  coup  la  nature  passait  de  l'ombre  violette 
du  crépuscule  à  l'obscurité  bleuâtre  de  la  nuit.  J'aperçus  de  loin  les  lumières 
d'un  café,  nageant  dans  leurs  flaques  d'huile  transparente;  l'accord  strident  du 
naz  et  du  rebab  accompagnait  cette  mélodie  égyptienne  si  connue  :  Ya  teyly! 
(0  nuits!) 

D'autres  voix  formaient  les  répoiis  du  premier  vers  :  «  0  nuits  de  joie  !  »  On 
chantait  le  bonheur  des  amis  qui  se  rassemblent,  l'amour  et  le  désir,  flammes  di- 
vines, émanations  radieuses  de  la  clarté  pure  qui  n'est  qu'au  ciel;  —  on  invo- 
quait Ahmad,  l'élu,  chef  des  apôtres,  —  et  des  voix  d'enfants  reprenaient  en 
chœur  l'antistrophe  de  cette  délicieuse  et  sensuelle  effusion  qui  appelle  la  béné- 
diction du  Seigneur  sur  les  joies  nocturnes  de  la  terre. 

Je  vis  bien  qu'il  s'agissait  d'une  solennité  de  famille.  L'étrange  gloussement 
des  femmes  fellahs  succédait  au  chœur  des  enfants,  et  cela  pouvait  célébrer  une 
mort  aussi  bien  qu'un  mariage;  car,  dans  toutes  les  cérémonies  des  Égyptiens, 
on  reconnaît  ce  mélange  d'une  joie  plaintive  ou  d'une  plainte  entrecoupée  de 
transports  joyeux  qui  déjà,  dans  le  monde  ancien,  présidaient  à  tous  les  actes  de 
leur  vie. 

Le  reïs  avait  fait  amarrer  notre  barque  à  un  pieu  planté  dans  le  sable,  et  se 
préparait  à  descendre.  Je  lui  demandai  si  nous  ne  faisions  que  nous  arrêter  dans 
le  village  qui  était  devant  nous.  Il  répondit  que  nous  devions  y  passer  la  nuit  et 
y  rester  même  le  lendemain  jusqu'à  trois  heures,  moment  où  se  lève  le  vent  du 
sud-ouest  (nous  étions  à  l'époque  des  moussons).  —  J'avais  cru,  lui  dis-je,  qu'on 
ferait  marcher  la  barque  à  la  corde  quand  le  vent  ne  serait  pas  bon.  —  Ceci  n'est 
pas,  répondit-il,  sur  notre  traité. 

En  effet,  avant  de  partir,  nous  avions  fait  un  écrit  devant  le  cadi  ;  mais  ces 
gens  y  avaient  mis  évidemment  tout  ce  qu'ils  avaient  voulu.  Du  reste,  je  ne  suis 
jamais  pressé  d'arriver,  et  cette  circonstance,  qui  aurait  fait  bondir  d'indigna- 
tion un  voyageur  anglais,  me  fournissait  seulement  l'occasion  de  mieux  étudier 


GOO  SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE. 

l'antique  branche,  si  peu  frayée,  par  où  le  Nil  descend  du  Caire  à  Damiette. 

Le  reïs,  qui  s'attendait  à  des  réclamations  violentes,  admira  ma  sérénité.  Le 
halage  des  barques  est  relativement  assez  coûteux;  —  car,  outre  un  nombre 
plus  grand  de  matelots  sur  la  barque,  il  exige  l'assistance  de  quelques  hommes 
de  relais  échelonnés  de  village  en  village. 

Une  cange  contient  deux  chambres,  élégamment  peintes  et  dorées  à  l'intérieur, 
avec  des  fenêtres  grillées  donnant  sur  le  fleuve,  et  encadrant  agréablement  le 
double  paysage  des  rives;  des  corbeilles  de  fleurs,  des  arabesques  compliquées, 
décorent  les  panneaux  ;  deux  coffres  de  bois  bordent  chaque  chambre,  et  per- 
mettent le  jour  de  s'asseoir  les  jambes  croisées,  la  nuit  de  s'étendre  sur  des  nattes 
ou  des  coussins.  Ordinairement  la  première  chambre  sert  de  divan  ;  la  seconde 
de  harem.  Le  tout  se  ferme  et  se  cadenasse  hermétiquement,  sauf  le  privilège  des 
rats  du  Nil,  dont  il  faut,  quoi  qu'on  fasse,  accepter  la  société.  Les  moustiques  et 
autres  insectes  sont  des  compagnons  moins  agréables  encore  ;  mais  on  évite  la 
nuit  leurs  baisers  perfides  au  moyen  de  vastes  chemises  dont  on  noue  l'ouverture 
après  y  être  entré  comme  dans  un  sac,  et  qui  entourent  la  tête  d'un  double  voile 
de  gaze  sous  lequel  on  respire  parfaitement. 

Il  semblait  que  nous  dussions  passer  la  nuit  sur  la  barque,  et  je  m'y  préparais 
déjà,  lorsque  le  reïs,  qui  était  descendu  à  terre,  vint  me  trouver  avec  cérémonie 
et  m'invita  à  l'accompagner.  J'avais  quelque  scrupule  à  laisser  l'esclave  dans  la 
cabine;  mais  il  me  dit  lui-même  qu'il  valait  mieux  l'emmener  avec  nous. 


III.    —   LE    MUTAHIL. 


En  descendant  sur  la  berge,  je  m'aperçus  que  nous  venions  de  débarquer  sim- 
plement à  Choubrah.  Les  jardins  du  pacha,  avec  les  berceaux  de  myrte  qui  déco- 
rent l'entrée,  étaient  devant  nous;  un  amas  de  pauvres  maisons  bâties  en  briques 
de  terre  crue  s'étendait  à  notre  gauche  des  deux  côtés  de  l'avenue;  le  café  que 
j'avais  remarqué  bordait  le  fleuve,  et  la  maison  voisine  était  celle  du  reïs,  qui 
nous  pria  d'y  entrer. 

C'était  bien  la  peine,  me  disais-je,  de  passer  toute  la  journée  sur  le  Nil  ;  nous 
voilà  seulement  à  une  lieue  du  Caire  !  J'avais  envie  d'y  retourner  passer  la  soirée 
et  lire  les  journaux  chez  Mn,e  Bonhomme;  mais  le  reïs  nous  avait  déjà  conduits 
devant  sa  maison,  et  il  était  clair  qu'on  y  célébrait  une  fêle  où  il  convenait  d'as- 
sister. 

En  effet,  les  chants  que  nous  avions  entendus  partaient  de  là;  une  foule  de 
gens  basanés,  mélangés  de  nègres  purs,  paraissait  se  livrer  à  la  joie.  Le  reïs,  dont 
je  n'entendais  qu'imparfaitement  le  dialecte  franc  assaisonné  d'arabe,  finit  par 
me  faire  comprendre  que  c'était  une  fête  de  famille  en  l'honneur  de  la  circonci- 
sion de  son  fils.  —  Je  compris  surtout  alors  pourquoi  nous  avions  fait  si  peu  de 
chemin. 

La  cérémonie  avait  eu  lieu  la  veille  à  la  mosquée,  et  nous  étions  seulement  au 
second  jour  des  réjouissances.  Les  fêtes  de  famille  des  plus  pauvres  Egyptiens  sont 
des  fêtes  publiques,  et  l'avenue  était  pleine  de  monde  :  une  trentaine  d'enfants, 
camarades  d'école  du  jeune  circoncis  (mulahil),  remplissait  une  salle  basse;  les 
femmes,  parentes  ou  amies  de  l'épouse  du  reïs,  faisaient  cercle  dans  la  pièce  du 


SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE.  601 

fond,  et  nous  nous  arrêtâmes  près  de  cette  porte.  Le  reïs  indiqua  de  loin  une 
place  près  de  sa  femme  à  l'esclave  qui  me  suivait,  et  celle-ci  alla  sans  hésiter 
s'asseoir  sur  le  tapis  de  la  khanoun  (dame),  après  avoir  fait  les  salutations  d'usage. 

On  se  mit  à  distribuer  du  café  et  des  pipes,  et  des  Nubiennes  commencèrent  à 
danser  au  son  des  tarabouks  (tambours  de  terre  cuite),  que  plusieurs  femmes  sou- 
tenaient d'une  main  et  frappaient  de  l'autre.  —  La  famille  du  reïs  était  trop 
pauvre  sans  doule  pour  avoir  des  aimées  blanches;  —  mais  les  Nubiens  dansent 
pour  leur  plaisir.  Le  loti  ou  coryphée  faisait  les  bouffonneries  habituelles  en 
guidant  les  pas  de  quatre  femmes  qui  se  livraient  à  cette  saltarelle  éperdue  que 
j'ai  déjà  décrite,  et  qui  ne  varie  guère  qu'en  raison  du  plus  ou  moins  de  feu  des 
exécutants. 

Pendant  un  des  intervalles  de  la  musique  et  de  la  danse,  le  reïs  m'avait  fait 
prendre  place  près  d'un  vieillard  qu'il  me  dit  être  son  père.  Ce  bonhomme,  en 
apprenant  quel  était  mon  pays,  m'accueiilit  avec  un  juron  essentiellement  fran- 
çais, —  que  sa  prononciation  transformait  d'une  façon  comique.  C'était  tout  ce 
qu'il  avait  retenu  de  la  langue  des  vainqueurs  de  98.  Je  lui  répondis  en  criant  : 
«  Napoléon  !  »  Il  ne  parut  pas  comprendre.  Cela  m'élonna;  mais  je  songeai  bientôt 
que  ce  nom  datait  seulement  de  l'empire.  —  Avez-vous  connu  Bonaparte?  lui  dis-je 
en  arabe.  II  pencha  la  tête  en  arrière  avec  une  sorte  de  rêverie  solennelle,  et  se 
mit  à  chanter  à  pleine  gorge  : 

Ya  salam,  Bounabarteh  ! 
Salut  à  toi,  ô  Bonaparte! 

Je  ne  pus  m'empêcher  de  fondre  en  larmes  en  écoutant  ce  vieillard  répéter  le 
vieux  chant  des  Égyptiens  en  l'honneur  de  celui  qu'ils  appelaient  le  sultan  Kébir. 
Je  le  pressai  de  le  chanter  tout  entier  ;  mais  sa  mémoire  n'en  avait  retenu  que 
peu  de  vers  (1).  Cependant  le  reïs,  indifférent  à  ces  souvenirs,  était  allé  du  côté 
des  enfants,  et  l'on  semblait  préparer  tout  pour  une  cérémonie  nouvelle. 

En  effet,  les  enfants  ne  tardèrent  pas  à  se  ranger  sur  deux  lignes,  et  les  autres 
personnes  réunies  dans  la  maison  se  levèrent  ;  car  il  s'agissait  de  promener  dans 
le  village  l'enfant  qui,  la  veille  déjà,  avait  été  promené  au  Caire.  On  amena  un 
cheval  richement  harnaché,  et  le  petit  bonhomme,  qui  pouvait  avoir  sept  ans, 
couvert  d'habits  et  d'ornements  de  femme  (le  tout  emprunté  probablement),  fut 
hissé  sur  la  selle,  où  deux  de  ses  parents  le  maintenaient  de  chaque  côté.  Il  était 
fier  comme  un  empereur,  et  tenait,  selon  l'usage,  un  mouchoir  sur  sa  bouche.  Je 
n'osai  le  regarder  trop  attentivement,  sachant  que  les  Orientaux  craignent  en  ce 
cas  le  mauvais  œil;  mais  je  pris  garde  à  tous  les  détails  du  cortège,  que  je  n'avais 
jamais  pu  si  bien  distinguer  au  Caire,  où  ces  processions  des  mutahil  diffèrent  à 
peine  de  celles  des  mariages. 

Il  n'y  avait  pas  à  celle-là  de  bouffons  nus,  simulant  des  combats  avec  des  lances 
et  des  boucliers;  mais  quelques  Nubiens,  montés  sur  des  écnasses,  se  poursui- 
vaient avec  de  longs  bâtons  :  ceci  était  pour  attirer  la  foule;  ensuite  les  musiciens 

(I)  «  Tu  nous  as  fait  soupirer  par  ton  absence,  ô  général  qui  prends  le  café  avec  du 
sucre!  ô  général  charmant  dont  les  joues  sont  si  agréables,  toi  dont  le  glaive  a  frappé  les 
Turcs!  salul  à  loi! 

»  O  toi  dont  la  chevelure  est  si  belle!  depuis  le  jour  où  tu  entras  au  Caire,  celie  ville  a 
brillé  d'une  lueur  semblable  à  celle  d'une  lampe  de  cristal  ;  salut  à  toi!  » 


602  SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE. 

ouvrirent  la  marche;  puis  les  enfants,  vêtus  de  leurs  plus  beaux  costumes  et 
guidés  par  cinq  ou  six  faquirs  ou  santons,  qui  chantaient  des  moals  religieux  ;  puis 
l'enfant  à  cheval  entouré  de  ses  parents,  et  enfin  les  femmes  de  la  famille,  au 
milieu  desquelles  marchaient  les  danseuses  non  voilées,  qui,  h  chaque  halte,  re- 
commençaient leurs  trépignements  voluptueux.  On  n'avait  oublié  ni  les  porteurs 
de  cassolettes  parfumées,  ni  les  enfants  qui  secouent  les  ttumkum,  flacons  d'eau 
de  rose  dont  on  asperge  les  spectateurs;  mais  le  personnage  le  plus  important  du 
cortège  était  sans  nul  doute  le  barbier,  tenant  en  main  l'instrument  mystérieux 
—  dont  le  pauvre  enfant  devait  plus  tard  faire  l'épreuve,  —  tandis  que  son  aide 
agitait  au  bout  d'une  lance  une  sorte  d'enseigne  chargée  des  attributs  de  son  mé- 
tier. Devant  le  rnutahil  était  un  de  ses  camarades  portant,  attachée  à  son  col, 
la  tablette  à  écrire,  décorée  par  le  maître  d'école  de  chefs-d'œuvre  calligraphiques. 
Derrière  le  cheval,  une  femme  jetait  continuellement  du  sel  pour  conjurer  les 
mauvais  esprits.  La  marche  était  fermée  par  les  femmes  gagées,  qui  servent  de 
pleureuses  aux  enterrements  et  qui  accompagnent  les  cérémonies  de  mariage  et 
de  circoncision  avec  le  même  olouloulou!  dont  la  tradition  se  perd  dans  la  plus 
haute  antiquité. 

Pendant  que  le  cortège  parcourait  les  rues  peu  nombreuses  du  petit  village  de 
Choubrah,  j'étais  resté  avec  le  grand-père  du  mutahil,  ayant  eu  toutes  les  peines 
du  monde  à  empêcher  l'esclave  de  suivre  les  autres  femmes.  Il  avait  fallu  employer 
le  mafisch!  tout-puissant  chez  les  Égyptiens  pour  lui  interdire  ce  qu'elle  regardait 
comme  un  devoir  de  politesse  et  de  religion.  Les  nègres  préparaient  des  tables  et 
décoraient  la  salle  de  feuillages.  —  Pendant  ce  temps,  je  cherchais  à  tirer  du 
vieillard  quelques  éclairs  de  souvenirs, en  faisant  résonner  à  ses  oreilles,  avec  le 
peu  que  je  savais  d'arabe,  les  noms  glorieux  de  Kléber  et  de  Menou.  Il  ne  se  sou- 
venait que  du  colonel  Barthélémy,  l'ancien  chef  de  la  police  du  Caire,  qui  a  laissé 
de  grands  souvenirs  dans  le  peuple  à  cause  de  sa  grande  taille  et  du  magnifique 
costume  qu'il  portait.  —  Barthélémy  a  inspiré  des  chants  d'amour  dont  les  femmes 
n'ont  pas  seules  gardé  la  mémoire  : 

«  Mon  bien-aimé  est  coiffé  d'un  chapeau  brodé;  —  des  nœuds  et  des  rosettes 
ornent  sa  ceinture. 

»  J'ai  voulu  l'embrasser,  il  m'a  dit  :  Âspetta  (attends)!  Oh!  qu'il  est  doux  son 
langage  italien!  —  Dieu  garde  celui  dont  les  yeux  sont  des  yeux  de  gazelle! 

»  Que  tu  es  donc  beau,  Fart-el-Roumy  (Barthélémy),  quand  tu  proclames  la  paix 
publique  avec  un  firman  à  la  main  !  » 


IV.    —   LE   SIRAFEH. 


A  la  rentrée  du  mutahil,  tous  les  enfants  vinrent  s'asseoir  quatre  par  quatre 
autour  des  tables  rondes  où  le  maître  d'école,  le  barbier  et  les  santons  occupè- 
rent les  places  d'honneur.  Les  autres  grandes  personnes  attendirent  la  fin  du 
repas  pour  y  prendre  part  à  leur  tour.  Les  Nubiens  s'assirent  devant  la  porte  et 
reçurent  le  reste  des  plats  dont  ils  distribuèrent  encore  les  derniers  reliefs  à  de 
pauvres  gens  attirés  par  le  bruit  de  la  fête.  Ce  n'est  qu'après  avoir  passé  par  deux 
ou  trois  séries  d'invités  inférieurs  que  les  os  parvenaient  à  un  dernier  cercle  com- 


SCÉNFS    DE    IA    VIE    ÉGYPTIENNE.  603 

posé  de  chiens  errants  attirés  par  l'odeur  des  viandes.  Rien  ne  se  perd  dans  ces 
feslins  de  patriarche,  où,  si  pauvre  que  soit  l'amphitryon,  toute  créature  vivante 
peut  réclamer  sa  part  de  fête.  —  Il  est  vrai  que  les  {<ens  aisés  ont  l'usage  de  payer 
leur  écot  par  de  petits  présents,  ce  qui  adoucit  un  peu  la  charge  que  s'imposent, 
dans  ces  occasions,  les  familles  du  peuple. 

Cependant  arrivait,  pour  le  muiabil,  l'instant  douloureux  qui  devait  clore  la 
fêle.  On  fit  lever  de  nouveau  les  enfants,  et  ils  entrèrent  seuls  dans  la  salle  où  se 
tenaient  les  femmes.  On  chantait  :  «  0  toi,  sa  tante  paternelle!  ô  toi,  sa  tante 
maternelle!  viens  préparer  son  sirafeh!  »  A  partir  de  ce  moment,  les  détails  m'ont 
été  donnés  par  l'esclave  présente  à  la  cérémonie  du  sirafeh. 

Les  femmes  remirent  aux  enfants  un  châle  dont  quatre  d'entre  eux  tinrent  les 
coins.  La  tablette  à  écrire  fut  placée  au  milieu,  et  le  principal  élève  de  l'école 
(arif)  se  mit  à  psalmodier  un  chant  dont  chaque  verset  était  ensuite  répété  en 
chœur  par  les  enfants  et  par  les  femmes.  On  priait  le  Dieu  qui  sait  tout,  oc  qui 
connaît  le  pas  de  la  fourmi  noire  et  son  travail  dans  les  ténèbres,  »  d'accorder  sa 
bénédiction  à  cet  enfant  qui  déjà  savait  lire  et  pouvait  comprendre  le  Coran.  On 
remerciait  en  son  nom  le  père,  qui  avait  payé  les  leçons  du  maître,  et  la  mère,  qui 
dès  le  berceau  lui  avait  enseigné  la  parole. 

«  Dieu  m'accorde,  disait  l'enfant  à  sa  mère,  de  te  voir  assise  au  paradis  et 
saluée  par  Maryam  (Marie),  par  Zeyneb,  fille  d'Ali,  et  par  Falime,  fille  du  pro- 
phète !  » 

Le  reste  des  versets  était  à  la  louange  des  faquirs  et  du  maître  d'école,  comme 
ayant  expliqué  et  fait  apprendre  à  l'enfant  les  divers  chapitres  du  Coran. 
D'autres  chants  moins  graves  succédaient  à  ces  litanies. 

«  0  vous,  jeunes  filles,  qui  nous  entourez,  disait  Varif,  je  vous  recommande 
aux  soins  de  Dieu  lorsque  vous  peignez  vos  yeux  et  que  vous  vous  regardez  au 
miroir! 

»  Et  vous,  femmes  mariées  ici  rassemblées,  par  la  vertu  du  chapitre  37  :  la 
fécondité,  soyez  bénies!  —  Mais,  s'il  est  ici  des  femmes  qui  aient  vieilli  dans  le 
célibat,  qu'elles  soient  à  coups  de  savates  chassées  dehors  !  » 

Pendant  cette  cérémonie,  les  garçons  promenaient  autour  de  la  salle  le  sirafeh, 
et  chaque  femme  déposait  sur  la  tablette  des  cadeaux  de  petite  monnaie,  après 
quoi  on  versait  les  pièces  dans  un  mouchoir  dont  les  enfants  devaient  faire  don 
aux  faquirs. 

En  revenant  dans  la  chambre  des  hommes,  le  mutabil  fut  placé  sur  un  siège 
élevé.  Le  barbier  et  son  aide  se  tinrent  debout  des  deux  côtés  avec  leurs  instru- 
ments. On  plaça  devant  l'enfant  un  bassin  de  cuivre  où  chacun  dut  venir  déposer 
son  offrande,  —  après  quoi  il  fut  emmené  par  le  barbier  dans  une  pièce  séparée 
où  l'opération  s'accomplit  sous  les  yeux  de  deux  de  ses  parents,  pendant  que  les 
cymbales  résonnaient  pour  couvrir  ses  plaintes. 

L'assemblée,  sans  se  préoccuper  davantage  de  cet  incident,  passa  encore  la  plus 
grande  partie  de  la  nuit  à  boire  des  sorbets,  du  café,  et  une  sorte  de  bière  épaisse 
(hoiiza),  boisson  enivrante,  dont  les  noirs  principalement  faisaient  usage,  et  qui 
est  sans  doute  la  même  qu'Hérodote  désigne  sous  le  nom  de  vin  d'orge. 


604  SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE. 


V.    —    LA    FORÊT    DE    PIERRE. 

Je  ne  savais  trop  que  faire  le  lendemain  matin  pour  attendre  l'heure  où  le  vent 
devait  se  lever.  Le  reïs  et  tout  son  monde  se  livraient  au  sommeil  avec  cette  in- 
souciance profonde  du  grand  jour  qu'ont  peine  à  concevoir  les  gens  du  Nord. 
J'eus  l'idée  de  cadenasser  l'esclave  dans  la  chambre  de  la  cange,  ce  qui  aurait 
passé  pour  très-naturel,  et  d'aller  me  promener  vers  Héliopolis,  éloigné  d'à  peine 
une  lieue. 

Tout  à  coup  je  me  souvins  d'une  promesse  que  j'avais  faite  à  un  brave  com- 
missaire de  marine  qui  m'avait  prêté  sa  cabine  pendant  la  traversée  de  Syra  à 
Alexandrie.  «  Je  ne  vous  demande  qu'une  chose,  m'avait-il  dit,  lorsqu'à  l'arrivée 
je  lui  fis  mes  remercîments,  c'est  de  ramasser  pour  moi  quelques  fragments  de  la 
forêt  pétrifiée  qui  se  trouve  dans  le  désert,  à  peu  de  distance  du  Caire.  Vous  les 
remettrez,  en  passant  à  Smyrne,  chez  Mme  Carton,  rue  des  Roses.  » 

Ces  sortes  de  commissions  sont  sacrées  entre  voyageurs  ;  la  honte  d'avoir  oublié 
celle-là  me  fit  résoudre  immédiatement  cette  expédition  facile.  Du  reste,  je  tenais 
aussi  à  voir  celte  forêt  dont  je  ne  m'expliquais  pas  la  structure.  Je  réveillai  l'esclave 
qui  était  de  très-mauvaise  humeur,  et  qui  demanda  à  rester  avec  la  femme  du 
reïs.  J'avais  l'idée  dès  lors  d'emmener  le  reïs;  une  simple  réflexion  et  l'expérience 
acquise  des  mœurs  du  pays  me  prouvèrent  que,  dans  cette  famille  honorable, 
l'innocence  de  la  pauvre  Zeynëby  ne  courait  aucun  danger. 

Ayant  pris  les  dispositions  nécessaires  et  averti  le  reïs  qui  me  fit  venir  un  ânier 
intelligent,  je  me  dirigeai  vers  Héliopolis,  laissant  à  gauche  le  canal  d'Adrien, 
creusé  jadis  du  Nil  à  la  mer  Rouge,  et  dont  le  lit  desséché  devait  plus  tard  tracer 
notre  route  au  milieu  des  dunes  de  sable. 

Tous  les  environs  de  Choubrah  sont  admirablement  cultivés.  Après  un  bois  de 
sycomores  qui  s'élend  autour  des  haras,  on  laisse  à  gauche  une  foule  de  jardins 
où  l'oranger  se  cultive  dans  l'intervalle  des  dattiers  plantés  en  quinconces;  puis, 
en  traversant  une  branche  du  Kalisch  ou  canal  du  Caire,  on  gagne  en  peu  de 
temps  la  lisière  du  désert,  qui  commence  sur  la  limite  des  inondations  du  Nil.  Là 
s'arrête  le  damier  fertile  des  plaines,  si  soigneusement  arrosées  par  les  rigoles  qui 
coulent  des  saquiès  ou  puits  à  roues;  —  là  commence,  avec  l'impression  de  la 
tristesse  et  de  la  mort  qui  ont  vaincu  la  nature  elle-même,  cet  étrange  faubourg 
de  constructions  sépulcrales  qui  ne  s'arrête  qu'au  Mokatam,  et  qu'on  appelle  de 
ce  côté  la  Vallée  des  Califes.  C'est  là  que  Teyloun  et  Bibars,  Saladin  et  Malek- 
Adel,  et  mille  autres  héros  de  l'islam,  reposent  non  dans  de  simples  tombes,  mais 
dans  de  vastes  palais  brillants  encore  d'arabesques  et  de  dorures,  entremêlés  de 
vastes  mosquées.  Il  semble  que  les  spectres,  habitants  de  ces  vastes  demeures, 
aient  voulu  encore  des  lieux  de  prière  et  d'assemblée  —  qui,  si  l'on  en  croit  la 
tradition,  se  peuplent  à  certains  jours  d'une  sorte  de  fantasmagorie  historique. 

En  nous  éloignant  de  cette  triste  cité  dont  l'aspect  extérieur  produit  l'effet 
d'un  brillant  quartier  du  Caire,  nous  avions  gagné  la  levée  d'Héliopolis,  construite 
jadis  pour  mettre  celte  ville  à  l'abri  des  plus  hautes  inondations.  Toute  la  plaine 
qu'on  aperçoit  au  delà  esl  bosselée  de  petites  collines  formées  d'amas  de  décom- 
bres. Ce  sont  principalement  les  ruines,  d'un  village  qui  recouvrent  là  les  restes 


SCENES    DE    LA    VIE    EGYPTIENNE. 


605 


perdus  des  constructions  primitives.  Rien  n'est  resté  debout;  pas  une  pierre 
antique  ne  s'élève  au-dessus  du  sol,  excepté  l'obélisque,  autour  duquel  on  a  planté 
un  vaste  jardin. 

L'obélisque  forme  le  centre  de  quatre  allées  d'ébéniers  qui  divisent  le  jardin  ; 
des  abeilles  sauvages  ont  établi  leurs  alvéoles  dans  les  anfractuosités  de  l'une  des 
faces  qui,  comme  on  sait,  est  dégradée.  Le  jardinier,  habitué  aux  visites  des  voya- 
geurs, m'oifrit  des  fleurs  et  des  fruits.  Je  pus  ra'asseoir  et  songer  un  instant  aux 
splendeurs  décrites  par  Strabon,  aux  trois  autres  obélisques  du  temple  du  Soleil, 
dont  deux  sont  à  Rome  et  dont  l'autre  a  été  détruit;  à  ces  avenues  de  sphinx  en 
marbre  jaune  dont  un  seul  se  voyait  encore  au  siècle  dernier;  —  à  cette  ville 
enfin,  berceau  des  sciences,  où  Hérodote  et  Platon  vinrent  se  faire  initier  aux  mys- 
tères. —  Héliopolis  a  d'autres  souvenirs  encore  au  point  de  vue  biblique.  Ce  fut 
là  que  Joseph  donna  ce  bel  exemple  de  chasteté  que  notre  époque  n'apprécie  plus 
qu'avec  un  sourire  ironique.  Aux  yeux  des  Arabes,  cette  légende  a  un  tout  autre 
caractère  :  Joseph  et  Zuleïka  sont  les  types  consacrés  de  l'amour  pur,  des  sens 
vaincus  par  le  devoir,  et  triomphants  d'une  double  tentation;  car  le  maître  de 
Joseph  était  un  des  eunuques  du  roi.  Dans  la  légende  souvent  traitée  par  les  poètes 
de  l'Orient,  la  tendre  Zuleïka  n'est  point  sacrifiée  comme  dans  celle  que  nous  con- 
naissons. Mal  jugée  d'abord  par  les  femmes  de  Memphis,  elle  fut  de  toutes  parts 
excusée  dès  que  Joseph,  sorti  de  sa  prison,  eut  fait  admirer  à  la  cour  de  Pharaon 
tout  le  charme  de  sa  beauté. 

Le  sentiment  d'amour  platonique  dont  les  poètes  arabes  supposent  que  Joseph 
fut  animé  pour  Zuleïka,  —  et  qui  rend  certes  son  sacrifice  d'autant  plus  beau,  — 
n'empêcha  pas  ce  patriarche  de  s'unir  plus  tard  à  la  fille  d'un  prêtre  d'Héliopolis, 
nommée  Azima.  Ce  fut  un  peu  plus  loin,  vers  le  nord,  qu'il  établit  sa  famille  à  un 
endroit  nommé  Gessen,  où  l'on  a  cru  retrouver  les  restes  d'un  temple  juif  bâti 
par  Onias. 

Je  n'ai  pas  tenu  à  visiter  ce  berceau  de  la  postérité  de  Jacob  ;  mais  je  ne  lais- 
serai pas  échapper  l'occasion  de  laver  tout  un  peuple,  dont  nous  avons  accepté 
les  traditions  patriarcales,  d'un  acte  peu  loyal  que  les  philosophes  lui  ont  dure- 
ment reproché.  —  Je  discutais  un  jour  au  Caire  sur  la  fuite  d'Egypte  du  peuple 
de  Dieu  avec  un  humoriste  de  Rerlin,  qui  faisait  partie  comme  savant  de  l'expédi- 
tion de  M.  Lepsius  : 

«  Croyez-vous  donc,  me  dit-il,  que  tant  d'honnêtes  Hébreux  auraient  eu  l'in- 
délicatesse d'emprunter  ainsi  la  vaisselle  de  gens  qui,  quoique  Égyptiens,  avaient 
été  évidemment  leurs  voisins  ou  leurs  amis? 

—  Cependant,  observai-je,  il  faut  croire  cela  ou  nier  l'Écriture. 

—  Il  peut  y  avoir  erreur  dans  la  version  ou  interpolation  dans  le  texte;  mais 
faites  attention  à  ce  que  je  vais  vous  dire  :  les  Hébreux  ont  eu  de  tout  temps  le 
génie  de  la  banque  et  de  l'escompte.  Dans  cette  époque  encore  naïve,  on  ne  devait 
guère  prêter  que  sur  gages...  et  persuadez-vous  bien  que  telle  était  déjà  leur 
industrie  principale. 

—  Mais  les  historiens  les  peignent  occupés  à  mouler  des  briques  pour  les 
pyramides  (lesquelles,  il  est  vrai,  sont  en  pierre),  et  la  rétribution  de  ces  travaux 
se  faisait  en  oignons  et  autres  légumes? 

—  Eh  bien!  s'ils  ont  pu  amasser  quelques  oignons  ,  croyez  fermement  qu'ils 
ont  su  les  faire  valoir  et  que  cela  leur  en  a  rapporté  beaucoup  d'autres. 

—  Que  faudrait-il  en  conclure  ? 


606  SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE. 

—  Rien  autre  chose,  sinon  que  l'argenterie  qu'ils  ont  emportée  représentait 
probablement  le  gage  exact  des  prêts  qu'ils  avaient  pu  faire  dans  Memphis. 
L'Égyptien  est  négligent;  il  avait  sans  doute  laissé  s'accumuler  les  intérêts,  et  les 
frais,  et  la  rente  au  taux  légal... 

—  De  sorte  qu'il  n'y  avait  pas  même  à  réclamer  un  boni? 

—  J'en  suis  sûr.  Les  Hébreux  n'ont  emporté  que  ce  qui  leur  était  acquis  selon 
toutes  les  lois  de  l'équité  naturelle  et  commerciale.  Par  cet  acte,  assurément  légi- 
time, ils  ont  fondé  dès  lors  les  vrais  principes  du  crédit.  Du  reste,  le  Talmud  dit 
en  termes  précis  :  «  Ils  ont  pris  seulement  ce  qui  était  à  eux.  » 

Je  donne  pour  ce  qu'il  vaut  ce  paradoxe  berlinois.  —  Il  me  tarde  de  retrouver 
à  quelques  pas  d'Héliopolis  des  souvenirs  plus  grands  de  l'histoire  biblique.  Le 
jardinier  qui  veille  à  la  conservation  du  dernier  monument  de  cette  cité  illustre 
—  appelée  primitivement  Ainschems  ou  l'OEil-du-Soleil,  m'a  donné  un  de  ses 
fellahs  pour  me  conduire  à  Matarée.  Après  quelques  minutes  de  marche  dans  la 
poussière,  j'ai  retrouvé  une  oasis  nouvelle,  c'est-à-dire  un  bois  tout  entier  de 
sycomores  et  d'orangers  ;  une  source  coule  à  l'entrée  de  l'enclos,  et  c'est,  dit-on, 
la  seule  source  d'eau  douce  que  laisse  filtrer  le  terrain  nitreux  de  l'Egypte.  Les 
habitants  attribuent  cette  qualité  à  une  bénédiction  divine.  Pendant  le  séjour  que 
la  sainte  famille  fit  à  Matarée,  c'est  là,  dit-on,  que  la  Vierge  venait  blanchir  le 
linge  de  l'Enfant-Dieu.  On  suppose  en  outre  que  cette  eau  guérit  de  la  lèpre.  De 
pauvres  femmes  qui  se  tiennent  près  de  la  source  vous  en  offrent  une  tasse  moyen- 
nant un  léger  batchiz. 

Il  reste  à  voir  encore  dans  le  bois  le  sycomore  touffu  sous  lequel  se  réfugia  la 
sainte  famille,  poursuivie  par  la  bande  d'un  brigand  nommé  Disma.  Celui-ci  qui, 
plus  tard,  devint  le  bon  larron,  finit  par  découvrir  les  fugitifs  ;  mais  tout  à  coup 
la  foi  toucha  son  cœur,  au  point  qu'il  offrit  l'hospitalité  à  Joseph  et  à  Marie  dans 
une  de  ses  maisons  située  sur  l'emplacement  du  vieux  Caire,  qu'on  appelait  alors 
Babylone  d'Egypte.  Ce  Disma,  dont  les  occupations  paraissaient  lucratives,  avait 
des  propriétés  partout.  —  On  m'avait  fait  voir  déjà,  au  vieux  Caire,  dans  un  cou- 
vent cophte,  un  vieux  caveau,  voûté  en  brique,  qui  passe  pour  être  un  reste  de 
l'hospitalière  maison  de  Disma  et  l'endroit  même  où  couchait  la  sainte  famille. 

Ceci  appartient  à  la  tradition  cophte,  mais  l'arbre  merveilleux  de  Matarée  reçoit 
les  hommages  de  toutes  les  communions  chrétiennes.  Sans  penser  que  ce  sycomore 
remome  à  la  haute  antiquité  qu'on  suppose,  on  peut  admettre  qu'il  est  le  produit 
des  rejetons  de  l'arbre  ancien,  et  personne  ne  le  visite  depuis  des  siècles  sans  em- 
porter un  fragment  du  bois  ou  de  l'écorce.  Cependant  il  a  toujours  des  dimensions 
énormes  et  semble  un  baobab  de  l'Inde;  l'immense  développement  de  ses  bran- 
ches et  de  ses  surgeons  disparaît  sous  les  ex-voto,  les  chapelets,  les  légendes,  les 
images  saintes,  qu'on  y  vient  suspendre  ou  clouer  de  toutes  parts. 

En  quittant  Matarée ,  nous  ne  tardâmes  pas  à  retrouver  la  trace  du  canal 
d'Adrien,  qui  sert  de  chemin  quelque  temps,  et  où  les  roues  de  fer  des  voitures 
de  Suez  laissent  des  ornières  profondes.  Le  désert  est  beaucoup  moins  aride  que 
l'on  ne  croit  ;  des  touffes  de  plantes  balsamiques,  des  mousses,  des  lichens  et  des 
cactus  revêtent  presque  partout  le  sol,  et  de  grands  rochers  garnis  de  broussailles 
se  dessinent  à  l'horizon. 

La  chaîne  du  Mokatam  fuyait  à  droite  vers  le  sud  ;  le  défilé,  en  se  resserrant, 
ne  tarda  pas  à  en  masquer  la  vue,  et  mon  guide  m'indiqua  du  doigt  la  compo- 
sition singulière  des  roches  qui  dominaient  notre  chemin  :  c'étaient  des  blocs 


SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE.  607 

d'huîtres  et  de  coquillages  de  toute  sorte.  La  mer  du  déluge,  ou  peut-être  seulement 
la  Méditerranée  qui,  selon  les  savants,  couvrait  autrefois  toute  cette  vallée  du  Nil, 
a  laissé  ces  marques  incontestables.  Que  faut-il  supposer  de  plus  étrange  mainte- 
nant? La  vallée  s'ouvre;  un  immense  horizon  s'étend  à  perle  de  vue.  Plus  de 
traces,  plus  de  chemin  ;  le  sol  est  rayé  partout  de  longues  colonnes  rugueuses  et 
grisâtres.  0  prodige  !  ceci  est  la  forêt  pétrifiée. 

Quel  est  le  souffle  effrayant  qui  a  couché  à  terre  au  même  instant  ces  troncs  de 
palmiers  gigantesques  ?  Pourquoi  tous  du  même  côté,  avec  leurs  branches  et 
leurs  racines,  et  pourquoi  la  végétation  s'est-elle  glacée  et  durcie  en  laissant  dis- 
tincts les  fibres  du  bois  et  les  conduits  de  la  sève?  Chaque  vertèbre  s'est  brisée 
par  une  sorte  de  décollement;  mais  toutes  sont  restées  bout  à  bout  comme  les 
anneaux  d'un  reptile.  Rien  n'est  plus  étonnant  au  monde.  Ce  n'est  pas  une  pétri- 
fication produite  par  l'action  chimique  de  la  terre;  tout  est  couché  à  fleur  de  sol. 
C'est  ainsi  que  tomba  la  vengeance  des  dieux  sur  les  compagnons  de  Phinée. 
Serait-ce  un  terrain  quitté  par  la  mer?  Mais  rien  de  pareil  ne  signale  l'action  ordi- 
naire des  eaux.  Est-ce  un  cataclysme  subit,  un  courant  des  eaux  du  déluge  ?  Mais 
comment,  dans  ce  cas,  les  arbres  n'auraient-ils  pas  surnagé  ?  L'esprit  s'y  perd;  il 
vaut  mieux  n'y  plus  songer! 

J'ai  quitté  enfin  cette  vallée  étrange,  et  j'ai  regagné  rapidement  Choubrah.  Je 
remarquais  à  peine  les  creux  de  rochers  qu'habitent  les  hyènes  et  les  ossements 
blanchis  des  dromadaires  qu'a  semés  abondamment  le  passage  des  caravanes;  — 
j'emportais  dans  ma  pensée  une  impression  plus  grande  encore  que  celle  dont  on 
est  frappé  au  premier  aspect  des  pyramides  :  leurs  quarante  siècles  sont  bien 
petits  devant  les  témoins  irrécusables  d'un  monde  primitif  soudainement  détruit  ! 


VI.  — UN  DÉJEUNER  EN  QUARANTAINE. 


Nous  voilà  de  nouveau  sur  le  Nil.  Jusqu'à  Batn-el-Bakarah,  le  ventre  de  la  vache, 
où  commence  l'angle  inférieur  du  Delta,  je  ne  faisais  que  retrouver  des  rives  con- 
nues. Les  pointes  des  trois  pyramides,  teintes  de  rose  le  matin  et  le  soir ,  et  que 
l'on  admire  si  longtemps  avant  d'arriver  au  Caire ,  si  longtemps  encore  après 
avoir  quitté  Boalac,  disparurent  enfin  tout  à  fait  de  l'horizon.  Nous  voguions  dé- 
sormais sur  la  branche  orientale  du  Nil,  c'est-à-dire  sur  le  véritable  lit  du  fleuve  ; 
car  la  branche  de  Rosette,  plus  fréquentée  des  voyageurs  d'Europe,  n'est  qu'une 
large  saignée  qui  se  perd  à  l'occident. 

C'est  de  la  branche  de  Damiette  que  partent  les  principaux  canaux  deltaïques  ; 
c'est  elle  aussi  qui  présente  le  paysage  le  plus  riche  et  le  plus  varié.  Ce  n'est  plus 
celte  rive  monotone,  bordée  de  quelques  palmiers  grêles,  avec  des  villages  bâtis 
en  briques  crues,  —  et  tout  au  plus  çà  et  là  des  tombeaux  de  santons  égayés  de 
minarets,  des  colombiers  ornés  de  renflements  bizarres,  minces  silhouettes  pano- 
ramiques toujours  découpées  sur  un  horizon  qui  n'a  pas  de  second  plan.  —  La 
branche,  ou,  si  vous  voulez,  la  brame  de  Damiette,  baigne  des  villes  considé- 
rables, et  traverse  partout  des  campagnes  fécondes  ;  les  palmiers  sont  plus  beaux 
et  plus  touffus;  les  figuiers,  les  grenadiers  et  les  tamarins  présentent  partout  des 
nuances  infinies  de  verdure.  Les  bords  du  fleuve,  aux  affluents  des  nombreux 
canaux  d'irrigation,  sont  revêtus  d'une  végétation  toute  primitive;  du  sein  des 


$08  SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE. 

roseaux  qui  jadis  fournissaient  le  papyrus  et  des  nénuphars  variés,  parmi  lesquels 
peut-être  on  retrouverait  le  lotus  pourpré  des  anciens,  on  voit  s'élancer  des  mil- 
liers d'oiseaux  et  d'insectes.  Tout  papillote,  étincelle  et  bruit,  sans  tenir  compte 
de  l'homme,  ear  il  ne  passe  pas  là  dix  Européens  par  année;  ce  qui  veut  dire  que 
les  coups  de  fusil  viennent  rarement  troubler  ces  solitudes  populeuses.  Le  cygne 
sauvage,  le  pélican,  le  flamant  rose,  le  héron  blanc  et  la  sarcelle  se  jouent  autour 
des  djermes  et  des  canges;  mais  des  vols  de  colombes,  plus  facilement  effrayées, 
s'égrènent  çà  et  là  en  longs  chapelets  dans  l'azur  du  ciel. 

Nous  avions  laissé  à  droite  Charakhanieh  situé  sur  l'emplacement  de  l'antique 
Cercasorum;  Dagoueh,  vieille  retraite  des  brigands  du  Nil  qui  suivaient,  la  nuit, 
les  barques  à  la  nage  en  cachant  leur  tête  dans  la  cavité  d'une  courge  creusée  ; 
Atrib,  qui  couvre  les  ruines  d'Atribis ,  et  Methram  ,  ville  moderne  fort  peuplée, 
dont  la  mosquée,  surmontée  d'une  tour  carrée,  fut,  dit-on,  une  église  chrétienne 
avant  la  conquête  arabe. 

Sur  la  rive  gauche  on  retrouve  l'emplacement  de  Busiris  sous  le  nom  de  Bouzir, 
mais  aucune  ruine  ne  sort  de  terre;  de  l'autre  côté  du  fleuve,  Semenhoud,  autre- 
fois Stibennitus,  fait  jaillir  du  sein  de  la  verdure  ses  dômes  et  ses  minarets.  — 
Les  débris  d'un  temple  immense,  qui  paraît  être  celui  d'Isis,  se  rencontrent  à  deux 
lieues  de  là.  Des  têtes  de  femmes  servaient  de  chapiteau  à  chaque  colonne;  la  plupart 
de  ces  dernières  ont  servi  aux  Arabes  à  fabriquer  des  meules  de  moulin. 

Nous  passâmes  la  nuit  devant  Mansourah,  et  je  ne  pus  visiter  les  fours  à  poulets 
célèbres  de  cette  ville,  ni  la  maison  de  Ben-Lockman  où  vécut  saint  Louis  prison- 
nier. Une  mauvaise  nouvelle  m'attendait  à  mon  réveil  ;  le  drapeau  jaune  de  la  peste 
était  arboré  sur  Mansourah,  et  nous  attendait  encore  à  Damiette,  de  sorte  qu'il 
était  impossible  de  songer  à  faire  des  provisions  autres  que  d'animaux  vivants. 
C'était  de  quoi  gâter  assurément  le  plus  beau  paysage  du  monde  ;  malheureuse- 
ment aussi  les  rives  devenaient  moins  fertiles  ;  l'aspect  des  rizières  inondées, 
l'odeur  malsaine  des  marécages,  dominaient  décidément,  au  delà  de  Pharescour, 
l'impression  des  dernières  beautés  de  la  nature  égyptienne.  Il  fallut  attendre 
jusqu'au  soir  pour  rencontrer  enfin  le  magique  spectacle  du  Nil  élargi  comme  un 
golfe,  —  des  bois  de  palmiers  plus  touffus  que  jamais,  de  Damiette,  enfin,  bordant 
les  deux  rives  de  ses  maisons  italiennes  et  de  ses  terrasses  de  verdure;  spectacle 
qu'on  ne  peut  comparer  qu'à  celui  qu'offre  l'entrée  du  grand  canal  de  Venise,  et 
où  de  plus  les  mille  aiguilles  des  mosquées  se  découpaient  dans  la  brume  colorée 
du  soir. 

On  amarra  la  cange  au  quai  principal,  devant  un  vaste  bâtiment  décoré  du  pa- 
villon de  France  ;  mais  il  fallait  attendre  le  lendemain  pour  nous  faire  reconnaître 
et  obtenir  le  droit  de  pénétrer  avec  notre  belle  santé  dans  le  sein  d'une  ville  ma- 
lade. Le  drapeau  jaune  flottait  sinistrement  sur  le  bâtiment  de  la  marine,  et  la 
consigne  était  toute  dans  notre  intérêt.  Cependant  nos  provisions  étaient  épuisées, 
et  cela  ne  nous  annonçait  qu'un  triste  déjeuner  pour  le  lendemain. 

Au  point  du  jour  toutefois,  notre  pavillon  avait  été  signalé,  —  ce  qui  prouvait 
l'utilité  du  conseil  de  Mme  Bonhomme,  —  et  le  janissaire  du  consulat  français 
venait  nous  offrir  ses  services.  J'avais  une  lettre  pour  le  consul,  et  je  demandai  à 
lui  être  présenté.  Après  être  allé  l'avertir,  le  janissaire  vint  me  prendre  et  me  dit 
de  faire  grande  attention,  afin  de  ne  toucher  personne  et  de  ne  point  être  louché 
pendant  la  roule.  Il  marchait  devant  moi  avec  sa  canne  à  pomme  d'argent,  et 
faisait  écarter  les  curieux.  —  Nous  montons  enfin  dans  un  vaste  bâtiment  de  pierre, 


SCÈNES     DE    LA     VIE    ÉGYPTIENNE.  iH)\) 

fermé  de  portes  énormes,  et  qui  avait  la  physionomie  d'un  okel  ou  caravansérail. 
C'était  pourtant  la  demeure  du  consul  ou  plutôt  de  l'agent  consulaire  de  France 
qui  est  en  même  temps  l'un  des  plus  riches  négociants  en  riz  de  Damielle. 

J'entre  dans  la  chancellerie,  te  janissaire  m'indique  son  maître,  et  j'allais  bon- 
nement lui  remettre  ma  lettre  dans  la  main.  —  Aspetla!  me  dit-il  d'un  air  moins 
gracieux  que  celui  du  colonel  Barthélémy  quand  on  voulait  l'embrasser,  — et  il 
m'écarte  avec  un  bâton  blanc  qu'il  tenait  à  la  main.  Je  comprends  l'intention,  et 
je  présente  simplement  la  lettre.  Le  consul  sort  un  instant  sans  rien  dire,  et  revient 
tenant  une  paire  de  pincettes;  il  saisit  ainsi  la  lettre,  en  met  un  coin  sous  son 
pied ,  déchire  très-adroitement  l'enveloppe  avec  le  bout  des  pinces ,  et  déploie 
ensuite  la  feuille,  qu'il  tient  à  distance  devant  ses  yeux  en  s'aidant  du  même 
instrument. 

Alors  sa  physionomie  se  déride  un  peu,  il  appelle  son  chancelier,  qui  seul  parle 
français,  et  me  fait  inviter  à  déjeuner,  mais  en  me  prévenant  que  ce  sera  en 
quarantaine.  Je  ne  savais  trop  ce  que  pouvait  valoir  une  telle  invitation,  mais  je 
pensai  d'abord  à  mes  compagnons  de  la  cange,  et  je  demandai  ce  que  la  ville  pou- 
vait leur  fournir. 

Le  consul  donna  des  ordres  au  janissaire,  et  je  pus  obtenir  pour  eux  du  pain, 
du  vin  et  des  poules,  seuls  objets  de  consommation  qui  soient  supposés  ne  pouvoir 
transmettre  la  peste.  La  pauvre  esclave  se  désolait  dans  la  cabine;  je  l'en  fis 
sortir  pour  la  présenter  au  consul. 

En  me  voyant  revenir  avec  elle,  ce  dernier  fronça  le  sourcil  : 

—  Est-ce  que  vous  voulez  emmener  cette  femme  en  France?  me  dit  le  chan- 
celier. 

—  Peut-être,  si  elle  y  consent  et  si  je  le  puis  ;  en  attendant,  nous  partons  pour 
Beyrouth. 

—  Vous  savez  qu'une  fois  en  France  elle  est  libre? 

—  Je  la  regarde  comme  libre  dès  à  présent. 

—  Savez-vous  aussi  que  si  elle  s'ennuie  en  France,  vous  serez  obligé  de  la  faire 
revenir  en  Egypte  à  vos  frais? 

—  J'ignorais  ce  détail. 

—  Vous  ferez  bien  d'y  songer.  Il  vaudrait  mieux  la  revendre  ici. 

—  Dans  une  ville  où  est  la  peste?  ce  serait  peu  généreux! 

—  Enfin  c'est  votre  affaire. 

Il  expliqua  le  tout  au  consul,  qui  finit  par  sourire  et  qui  voulut  présenter 
l'esclave  à  sa  femme.  En  attendant,  on  nous  fit  passer  dans  la  salle  à  manger, 
dont  le  centre  était  occupé  par  une  grande  table  ronde.  Ici  commença  une  céré- 
monie nouvelle. 

Le  consul  m'indiqua  un  bout  de  la  table  où  je  devais  m'asseoir;  il  prit  place 
à  l'autre  bout  avec  son  chancelier  et  un  petit  garçon,  son  fils  sans  doute,  qu'il 
alla  chercher  dans  la  chambre  des  femmes.  Le  janissaire  se  tenait  debout  à  droite 
de  la  table  pour  bien  marquer  la  séparation. 

Je  pensais  qu'on  inviterait  aussi  la  pauvre  Zeynëby,  mais  elle  s'était  assise,  les 
jambes  croisées,  sur  une  natte,  avec  la  plus  parfaite  indifférence,  comme  si  elle  se 
trouvait  encore  au  bazar.  Elle  croyait  peut-être  au  fond  que  je  l'avais  amenée  là 
pour  la  revendre. 

Le  chancelier  prit  la  parole  et  me  dit  que  notre  consul  était  un  négociant  catho- 
lique natif  de  Syrie,  et  que,  l'usage  n'étant  pas,  même  chez  les  chrétiens,  d'ad- 
TOMï   iv.  41 


610  SCÈNES    DE    LA    VIE    ÉGYPTIENNE. 

mettre  les  femmes  à  table ,  on  allait  faire  paraître  la  khanoun  (maîtresse  de  la 
maison),  seulement  pour  me  faire  honneur. 

En  effet,  la  porte  s'ouvrit  ;  une  femme  d'une  quarantaine  d'années,  et  d'un  em- 
bonpoint marqué,  s'avança  majestueusement  dans  la  salle  et  prit  place  en  face  du 
janissaire  sur  une  chaise  haute  avec  escabeau  ,  adossée  au  mur.  Elle  portait  sur  • 
la  tête  une  immense  coiffure  conique  drapée  d'un  cachemire  jaune  avec  des  orne- 
ments d'or.  Ses  cheveux  nattés  et  sa  poitrine  découverte  étincelaient  de  diamants. 
Elle  avait  l'air  d'une  madone ,  et  son  teint  de  lis  pâle  faisait  ressortir  l'éclat 
sombre  de  ses  yeux  dont  les  paupières  et  les  sourcils  étaient  peints  selon  la 
coutume. 

Des  domestiques,  placés  de  chaque  côté  de  la  salle,  nous  servaient  des  mets 
pareils  dans  des  plats  différents,  et  l'on  m'expliqua  que  ceux  de  mon  côté  n'étaient 
pas  en  quarantaine  et  qu'il  n'y  avait  rien  à  craindre  si  par  hasard  ils  touchaient 
mes  vêtements.  Je  comprenais  difficilement  comment,  dans  une  ville  pestiférée, 
il  y  avait  des  gens  tout  à  fait  isolés  de  la  contagion.  J'étais  cependant  moi-même 
un  exemple  de  cette  singularité. 

Le  déjeuner  fini ,  la  khanoun ,  qui  nous  avait  regardés  silencieusement  saris 
prendre  place  à  notre  table,  avertie  par  son  mari  de  la  présence  de  l'esclave 
amenée  par  moi ,  lui  adressa  la  parole ,  lui  fit  des  questions  et  ordonna  qu'on  lui 
servît  à  manger.  On  apporta  une  petite  table  ronde  pareille  à  celles  du  pays,  et  le 
service  en  quarantaine  s'effectua  pour  elle  comme  pour  moi. 

Le  chancelier  voulut  bien  ensuite  m'accompagner  pour  me  faire  voir  la  ville. 
La  magnifique  rangée  des  maisons  qui  bordent  le  Nil  n'est  pour  ainsi  dire  qu'une 
décoration  de  théâtre;  tout  le  reste  est  poudreux  et  triste;  la  fièvre  et  la  peste 
semblent  transpirer  des  murailles.  Le  janissaire  marchait  devant  nous  en  faisant 
écarter  une  foule  livide  vêtue  de  haillons  bleus.  Je  ne  vis  de  remarquable  que  le 
tombeau  d'un  santon  célèbre  honoré  par  les  marins  turcs,  une  vieille  église  bâtie 
par  les  croisés  dans  le  style  byzantin  et  une  colline  aux  portes  de  la  ville  entière- 
ment formée,  dit-on,  des  ossements  de  l'armée  de  saint  Louis. 

Je  craignais  d'être  obligé  de  passer  plusieurs  jours  dans  cette  ville  désolée. 
Heureusement  le  janissaire  m'apprit  le  soir  même  que  la  bombarde  la  Sa,7ita- 
Barbara  allait  appareiller  au  point  du  jour  pour  les  côtes  de  Syrie.  Le  consul  voulut 
bien  y  retenir  mon  passage  et  celui  de  l'esclave  ;  —  le  soir  même  nous  quittions 
Damiette  pour  aller  rejoindre  en  mer  ce  bâtiment  commandé  par  un  capitaine 
grec. 

Gérard  de  Nerval. 


PHILOLOGIE  FRANÇAISE. 


I.  —  Des  Variations  du  Langage  français, 

par  M.  F.  Génin;  —  1  vol.  in-8". 

II.  —  Remarques  sur  la  Langue  française  au  dix-neuvième  siècle, 

par  M.  F.  Wey  ;  —  2  volumes  in-8°.  ' 


Si  nous  ne  savons  pas  aujourd'hui  notre  langue,  ce  n'est  pas  faute  de  leçons, 
car  nous  avons  des  maîtres  de  toute  sorte  :  jamais  on  n'a  tant  étudié  la  langue 
française.  De  grands  écrivains  n'ont  pas  dédaigné  de  se  faire  commentateurs,  de 
restituer  des  passages,  de  discuter  des  textes,  enfin  de  nous  apprendre  en  détail 
cette  langue  du  xvne  siècle,  qu'ils  nous  enseignent  mieux  encore  par  leurs  écrits, 
car  les  excellents  modèles  sont  la  meilleure  de  toutes  les  leçons.  D'autres  moins 
habiles,  mais  fidèles  aux  mêmes  principes,  exaltent  Bossuet  et  Pascal  dans  un 
langage  un  peu  mélangé,  et  recommandent  le  style  du  grand  siècle  dans  un  style 
qu'aucun  siècle  encore  n'a  connu;  mais  tous,  grands  ou  petits,  semblent  se  réu- 
nir en  ce  point,  que  notre  langue  et  partant  notre  littérature  sont  tombées  dans 
une  décadence  dont  elles  se  relèveront  difficilement.  Il  y  a  toujours  eu  des  gens 
qui  ont  employé  leur  vie  à  regretter  le  temps  passé,  et  qui  sont  morts  sans  avoir 
pu  se  consoler  d'un  malheur,  irréparable  il  est  vrai,  celui  d'avoir  vécu  de  leur 
temps;  gens  chagrins  et  moroses,  qui  se  seraient  également  lamentés  s'ils  étaient 
nés  cent  ou  deux  cents  ans  plus  tôt,  au  milieu  même  de  cet  âge  d'or,  objet  de 
leurs  regrets.  Voltaire  a  écrit  quelque  part  :  «  Nous  sommes  comme  les  avares, 
qui  disent  toujours  que  le  temps  est  dur.  »  Celte  manie  est  de  tous  les  siècles, 
mais  jamais  peut-être  elle  n'a  été  aussi  commune  qu'aujourd'hui.  On  ne  s'est  pas 
contenté  de  nous  avertir  que  la  poésie  française  était  en  proie  à  une  effrayante 
corruption;  on  ajoute,  pour  nous  consoler,  que  cette  décadence  était  inévitable, 
et  que  les  choses  devaient  se  passer  ainsi.  On  a  bâti  là-dessus  le  plus  triste  sys- 
tème du  monde,  la  doctrine  du  fatalisme  a  pénétré  presque  dans  l'histoire  litté- 

(1)  Librairie  de  Firmin  Didot,  rue  Jacob. 


612  PHILOLOGIE    FRANÇAISE. 

raire,  et,  si  l'on  en  croit  quelques  critiques,  une  langue  n'a  que  trois  périodes  à 
parcourir  :  elle  naît,  elle  vit,  elle  meurt,  sans  espérance  de  résurrection.  Ah  ! 
combien  est  plus  consolante  l'opinion  d'Horace,  et  plus  riante  la  comparaison 
dont  il  se  sert  ! 

Ut  sylvae  foliis  pronos  rautanlur  iu  annos 
Prima  cadunt,  ila  verborum  velus  interit  jetas... 

Mais  non  ;  pour  nos  Jérémies  modernes,  un  idiome  n'est  point  cet  arbre  qui, 
perdant  ses  feuilles  au  déclin  de  l'année,  les  verra  renaître  au  printemps  :  c'est 
une  plante  chétive  qui  ne  fleurit  qu'une  fois  et  qui  meurt  avec  l'automne. 

Cette  doctrine  est  neuve  sans  doute,  mais  elle  est  désolante  ;  et  ce  qui  semble 
parfois  assez  singulier,  c'est  de  voir  les  gens  qui  la  professent  s'en  affliger  médio- 
crement. Ils  aiment  sans  doute  les  lettres,  quand  ce  ne  serait  que  par  reconnais- 
sance, puisqu'ils  leur  doivent  souvent  tout  ce  qu'ils  sont.  Ce  devrait  être  pour 
eux  une  atfliction  profonde  de  voir  mourir  une  littérature,  surtout  celle  de  leur 
patrie;  car  la  mort  d'une  littérature  est  ce  qu'il  y.  a  de  plus  triste  au  monde 
après  la  mort  d'une  nation. 

Chose  plus  bizarre  encore!  au-dessus  de  ces  gens,  dont  le  métier  est  de  gémir 
perpétuellement,  se  trouvent  des  écrivains  célèbres  qui  déplorent  sérieusement 
notre  décadence,  et  auxquels  pourtant  notre  époque  doit  une  partie  de  sa  gloire 
littéraire;  ils  ne  cessent  de  défendre  leur  système  dans  un  style  qui  le  dément. 
Cela  me  rappelle  qu'au  moment  où  éclata  la  querelle  des  anciens  et  des  moder- 
nes, tous  les  modernes  illustres,  Racine,  Boileau,  La  Bruyère,  Fénelon,  La  Fon- 
taine lui-même,  prirent  parti  pour  les  anciens.  Admirable  modestie  de  ces  grands 
hommes!  ils  ne  s'apercevaient  pas  que  leurs  œuvres  étaient  la  meilleure  réponse 
qu'on  pût  opposer  à  leur  opinion.  Il  est  vrai  que  La  Motte  et  Perrault  avaient 
trop  de  rancune,  ou  pas  assez  d'esprit  pour  employer  un  si  bon  argument. 

Il  faut  pourtant  convenir  que  cette  prévention  des  gens  d'esprit  contre  leurs 
contemporains  est  un  sentiment  assez  naturel.  Placé  au  milieu  même  d'une 
société,  vous  en  voyez  mieux  toutes  les  misères;  et  comme  en  littérature,  ainsi 
qu'en  toute  autre  chose,  le  médiocre  et  le  mauvais  abondent,  les  œuvres  misé- 
rables nous  masquent  les  chefs-d'œuvre.  En  tout  temps,  les  bons  livres  sont  des 
raretés;  les  livres  sans  valeur  sont  le  pain  quotidien  de  la  littérature,  et  l'on  con- 
çoit que  les  esprits  délicats  s'impatientent  de  trouver  si  rarement  une  nourriture 
à  leur  gré.  Quand  on  juge  un  siècle  à  distance,  l'effet  n'est  plus  le  même  : 
le  xvnc  siècle,  par  exemple,  n'est  plus  pour  nous  qu'un  groupe  illustre  de  quel- 
ques grands  hommes  se  détachant  dans  le  lointain  sur  un  fond  de  lumière  et 
dominant  leurs  contemporains  prosternés  autour  d'eux  ;  ce  tableau  nous  enchante; 
peu  à  peu  nous  nous  habituons  à  croire  qu'à  celle  époque  privilégiée  tout  le 
monde  pensait  et  écrivait  à  peu  près  comme  ces  grands  hommes,  et  nous  répétons 
avec  complaisance  le  mot  de  Courier:  «  La  moindre  femmelette  de  ce  temps-là  vaut 
mieux  pour  le  langage  que  les  Jean-Jacques,  Diderot,  d'Alembert,  contemporains 
ou  postérieurs.  »  Malheureusement  celte  douce  illusion  se  dissipe  lorsqu'on 
approche  et  qu'on  étudie  le  grand  siècle  ailleurs  que  dans  les  chefs-d'œuvre. 
Descendez  un  peu  plus  bas  que  les  grands  hommes,  non  pas  aux  derniers  rangs, 
mais  seulement  de  quelques  degrés  au-dessous,  et  vous  trouverez  qu'alors  le 
mauvais  langage  n'était  guère  plus  rare  qu'aujourd'hui  ;  que  s'il  paraissait  moins 


PHILOLOGIE    FRANÇAISE.  61  ô 

de  détestables  ouvrages,  c'est  uniquement  parce  qu'on  écrivait  beaucoup  moins, 
et  que  les  femmelettes  qui  auraient  pu  en  remontrer  à  Jean-Jacques  seraient  des 
femmes  rares  dans  tous  les  temps.  Lisez  les  mémoires  et  les  correspondances 
d'alors;  vous  verrez  Mascaron,  La  Rue,  Fléchier,  faire  fort  bonne  figure  à  côté  de 
Bossuel,  et  beaucoup  de  poètes  infimes  occuper  la  renommée  au  moins  autant 
que  Molière  et  La  Fontaine.  Alors,  comme  aujourd'hui,  les  bons  et  les  mauvais 
auteurs  étaient  souvent  confondus  et  placés  sur  le  même  rang.  La  postérité  seule  a 
fait  le  triage,  les  contemporains  ne  le  faisaient  pas.  Quelques  chefs-d'œuvre 
paraissaient  de  temps  en  temps,  mais  l'homme  de  goût  était  poursuivi  chaque 
jour  par  la  prose  insipide  et  par  les  méchants  vers,  et,  dans  sa  mauvaise  humeur, 
il  était  souvent  tenté  de  s'écrier,  comme  Alceste  au  plus  beau  moment  du  siècle, 
en  1666  : 

Le  méchant  goût  du  siècle  en  cela  me  fait  peur  : 
Nos  pères  tout  grossiers  l'avaient  beaucoup  meilleur, 
Et  je  prise  bien  moins  tout  ce  que  l'on  admire 
Qu'une  vieille  chanson  que  je  m'en  vais  vous  dire. 

«  Si  nos  ancêtres  ont  mieux  écrit  que  nous,  dit  La  Bruyère,  ou  si  nous  l'em- 
portons sur  eux  par  le  choix  des  mots,  par  le  tour  et  l'expression,  par  la  clarté  et 
la  brièveté  du  discours,  c'est  une  question  souvent  agitée,  toujours  indécise  :  on 
ne  la  terminera  point  en  comparant,  comme  l'on  fait  quelquefois,  un  froid  écri- 
vain de  l'autre  siècle  au  plus  célèbre  de  celui-ci,  ou  les  vers  de  Laurent,  payé 
pour  ne  plus  écrire,  à  ceux  de  Marot  et  de  Desportes.  Il  faudrait,  pour  prononcer 
juste  sur  cette  matière,  opposer  siècle  à  siècle  et  excellent  ouvrage  à  excellent 
ouvrage,  par  exemple,  les  meilleurs  rondeaux  de  Benserade  ou  de  Voiture  à  ces 
deux-ci,  qu'une  tradition  nous  a  conservés...  »  Et  La  Bruyère  nous  cite,  comme 
Alceste,  deux  échantillons  du  temps  passé,  qui  sont  peut-être,  il  est  vrai,  de  sa 
façon.  Fénelon  se  prononçait  plus  nettement  encore,  et  déclarait  que  le  vieux  lan- 
gage se  faisoit  regretter.  On  voit  qu'en  toutes  choses  cet  âge  d'or,  où  tout  fut 
pour  le  mieux,  chacun  le  place  toujours  dans  le  passé,  jamais  dans  le  pré- 
sent (1). 

(1)  Celte  prévention  est  peut-être  inévitable;  cependant  nous  commettons  aussi  sur  ce 
point  quelques  injustices  volontaires  dont  il  serait  bon  de  se  préserver.  Non-seulement 
nous  ne  jugeons  les  siècles  passés  que  sur  leurs  grands  hommes,  mais  ces  grands  hommes 
mêmes,  nous  ne  les  jugeons  que  sur  ce  qu'ils  ont  fait  d'excellent.  Quand  on  nous  parle 
de  Corneille  et  de  Molière,  nul  ne  pense  aux  dix  pièces  illisibles  de  l'un,  ni  au  Don 
Garciede  l'autre,  et  l'on  a  raison;  mais  un  moderne  n'en  est  pas  quitte  à  si  bon  marché. 
Parlez  à  quelque  critique  mécontent  de  son  siècle  des  Méditations  et  des  Harmonies  ;  — 
Très-bien,  vous  dira-t-il  en  hochant  la  tête;  mais  la  Chute  d'un  Ange,  mais  les  Recueil- 
lements poétiques —  Et  le  même  homme  vous  citera  avec  enthousiasme  une  vingtaine 

de  strophes  admirables,  choisies  çà  et  là  dans  Malherbe  au  milieu  d'un  déluge  de  strophes 
détestables,  et  qui  suffisent  pourtant  à  faire  de  Malherbe  un  poêle  excellent,  tandis  que, 
pour  M.  de  Lamartine,  le  Lac,  le  Crucifix,  vingt  autres  pièces,  ne  suffisent  point!  Que 
voulez-vous?  il  a  l'ait  la  Chute  d'un  Ange  et  les  Recueillements  poétiques.  —  On  répondra 
peut-être  qu'il  faut  savoir  gré  à  Malherbe  d'avoir  écrit  quelques  belles  choses  à  une  époque 
où  la  langue  n'était  pas  encore  formée;  mais  il  me  semble  que,  pour  ceux  qui  pensent  que 
nous  sommes  en  décadence,  il  n'y  a  guère  moins  de  mérite  à  avoir  fait  le  Lac  dans  un 
temps  de  corruption  que  les  Stances  à  Duperrier  à  une  époque  de  barbarie. 


(il  1  PHILOLOGIE    FRANÇAISE. 

Ces  reflexions  devraient  bien  nous  engager  à  ne  pas  lever  si  souvent  les  mains 
au  ciel  avec  des  transports  de  désespoir  toutes  les  fois  que  nous  sommes  témoins 
d'un  succès  scandaleux  ou  d'une  disgrâce  imméritée,  et  à  examiner  un  peu  plus 
froidement  si  notre  siècle  est  réellement  aussi  déshérité  que  quelques-uns  le 
prétendent.  Il  est  vrai  que  cet  examen  est  tout  à  fait  inutile  pour  ceux  qui  pensent 
qu'après  les  époques  de  perfection  viennent  fatalement  des  époques  de  décadence 
et  d'incurable  dépérissement. 

A  l'appui  de  ce  système,  on  ne  cite  jamais  qu'un  exemple,  le  seul,  en  effet,  qui 
puisse  faire  illusion,  celui  de  la  littérature  romaine.  Encore,  pour  que  cet 
exemple  fût  concluant,  faudrait-il  que  cette  littérature  se  fût  épuisée  d'elle-même, 
sans  intervention  de  causes  extérieures.  Or,  l'avilissement  de  Rome  sous  les  em- 
pereurs, le  bouleversement  du  monde  païen  opéré  par  l'avènement  du  christia- 
nisme, les  invasions  des  barbares,  sont  des  faits  qui  reviennent  rarement  dans 
l'histoire  du  monde,  et  par  conséquent  dans  l'histoire  des  littératures.  Lors 
même  que  cet  exemple  aurait  quelque  valeur,  oublie-t-on  que  la  littérature 
grecque  s'est  renouvelée  pendant  dix  siècles,  en  Ionie,  à  Athènes,  à  Alexandrie, 
partout  enfin  où  vécut  le  génie  de  la  Grèce?  Oublie-t-on  que  la  littérature  italienne 
s'est  relevée  trois  fois  déjà?  Et  la  littérature  anglaise,  que  de  transformations  et 
de  vicissitudes  depuis  Shakspeare  jusqu'à  Byron  ! 

Sans  doute  il  y  a  dans  la  vie  des  littératures,  comme  dans  la  vie  des  hommes, 
un  âge  d'innocence  qui  passe  pour  ne  plus  revenir  :  un  peuple  n'a  pas  deux  fois 
son  Homère;  mais,  quand  l'innocence  a  quitté  le  cœur  de  l'homme,  il  y  reste 
toujours  une  place  pour  la  vertu  ;  quand  la  poésie  primitive  a  disparu,  l'art  vient 
la  remplacer,  et  peut  toujours  rajeunir  l'inspiration.  Quelles  sont,  d'ailleurs,  les 
littératures  modernes  qui  ont  eu  cet  âge  d'innocence?  L'art  y  apparaît  dès  le 
début;  les  poêles  les  plus  indépendants,  même  Dante  et  Milton,  ont  des  ancêtres 
dont  ils  n'ont  pas  perdu  le  souvenir,  et  il  n'est  point  d'écrivain  moderne  auquel 
ne  puisse  s'appliquer  le  profond  axiome  de  Brid'oison  :  On  est  toujours  le  fils  de 
quelqu'un.  On  n'est  plus  admis  à  nous  dire  aujourd'hui  que  le  xvne  siècle  était  la 
première  floraison  de  l'esprit  français,  et  que  c'est  là  ce  qui  en  rend  le  retour 
impossible.  Est-ce  que  la  poésie  de  Ronsard  ne  succédait  pas  au  contraire  à  cinq 
siècles  d'une  fécondité  prodigieuse,  dont  des  fouilles  récentes  nous  ont  révélé 
tous  les  trésors?  Cette  poésie  du  moyen  âge  était-elle  toujours  aussi  naïve  qu'on  a 
voulu  le  croire  ?  N'avait-elle  pas  aussi  ses  raffinements  ?  Il  semblerait,  à  entendre  cer- 
taines gens,  que  le  xvne  siècle,  en  arrivant,  a  trouvé  la  place  nette,  et  qu'il  n'a 
pas  eu  de  déblaiement  à  faire.  Je  ne  sais  s'il  est  bien  juste  de  dire  que  Villon 
débrouilla  l'art  confus  de  nos  vieux  romanciers  ;  mais  ce  qui  est  certain,  c'est  que 
le  xvne  siècle  trouva  cet  art  fort  embrouillé  par  Ronsard  et  par  son  école.  Pêle- 
mêle  gisaient  sur  le  sol  des  décombres  de  toute  espèce,  des  matériaux  apportés 
de  tout  pays,  gaulois,  grecs,  romains,  italiens,  et  c'est  au  milieu  de  ce  désordre, 
c'est  en  faisant  un  choix  parmi  tous  ces  débris,  que  le  xvne  siècle  a  bâti  cet  édifice 
d'une  majesté  si  simple  et  d'un  ensemble  si  régulier. 

Ce  n'est  point  de  la  barbarie,  mais  de  la  corruption  qu'est  né  le  siècle  de 
Louis  XIV.  Eh  bien  !  pour  ceux  même  qui  se  désespèrent  en  voyant  aujourd'hui 
notre  langue  encombrée  de  mots  de  toute  espèce,  de  termes  empruntés  aux  lan- 
gues étrangères  ou  à  la  langue  des  sciences,  notre  époque  n'esi-elle  pas  exacte- 
ment dans  la  même  situation  que  le  xvn°  siècle  à  son  début?  En  considérant  les 
écrivains  illustres  que  nous  possédons  encore,  il  est  permis  de  ne  pas  croire  à 


PHILOLOGIE    FRANÇAISE.  618 

notre  décadence.  Cette  décadence,  d'ailleurs,  fût-elle  incontestable,  l'histoire  du 
temps  passé  peut  nous  faire  espérer  une  renaissance.  En  attendant,  étudions, 
comme  on  nous  le  conseille,  cette  langue  dépositaire  de  tant  de  chefs-d'œuvre. 
Seulement  ici  nous  pouvons  être  embarrassés.  On  s'accorde  bien  à  nous  déclarer 
fort  malades,  mais  on  dispute  sur  les  remèdes  à  appliquer.  Les  uns  (ce  sont  peut- 
être  les  plus  sages)  veulent  qu'on  étudie  librement  et  sans  prévention  tous  les 
monuments  de  notre  littérature  depuis  trois  siècles,  et  ils  ont  peine  à  comprendre 
qu'il  se  trouve  des  gens  assez  délicats  pour  ne  pouvoir  goûter  le  style  de  Rous- 
seau après  celui  de  Pascal  et  de  Bossuet.  D'autres  veulent  qu'on  se  renferme  dans 
le  xviie  siècle;  mais  ici  encore  on  ne  s'entend  guère.  Les  uns  admettent  le  siècle 
tout  entier,  d'autres  ne  jurent  que  par  Port-Royal  :  ce  sont  les  littérateurs  jansé- 
nistes, espèce  curieuse  à  étudier;  ces  gens-là  rêvent  qu'hier  ils  sont  allés  visiter 
la  mère  Angélique  et  toucher  familièrement  la  main  à  M.  Nicole  et  à  M.  Arnauld. 
D'autres  ne  veulent  que  de  la  première  moitié  du  siècle;  Racine,  Fénelon,  La 
Bruyère,  leur  semblent  déjà  des  corrupteurs.  Le  xvie  siècle  a  ses  dévots,  comme 
on  sait.  Enfin  vous  trouvez  des  littérateurs  qui  recommandent  la  chanson  de 
Roland  comme  un  remède  souverain  contre  la  contagion.  Peut-être  un  jour  se 
trouvera-t-il  des  gens  qui  remonteront  plus  haut  encore  et  nous  imposeront 
l'étude  du  celte  et  du  kimry  comme  indispensable  pour  l'intelligence  de  Molière 
et  de  La  Fontaine.  Cela  commence  à  être  inquiétant.  L'étude  du  français  devient 
vraiment  trop  difficile,  et  il  serait  peut-être  plus  court  et  plus  facile  d'apprendre 
le  chinois  ou  le  sanscrit. 

M.  Génin  n'attache-t-il  pas  une  importance  exagérée  à  cette  étude  du  vieux 
français?  Il  cite  dans  sa  préface  cette  phrase  de  Voltaire  :  «  Songeons  à  conserver 
dans  sa  pureté  la  belle  langue  qu'on  parlait  dans  le  grand  siècle  de  Louis  XIV.  » 
—  «  Cela  vous  plaît  à  dire,  répond  M.  Génin;  pour  la  conserver,  il  faut  la  com- 
prendre; pour  la  comprendre,  il  faut  connaître  ses  origines.  »  Il  y  sans  aucun 
doute,  dans  Molière  et  dans  La  Fontaine,  quelques  expressions  qui  ont  besoin 
d'être  expliquées;  mais  ces  expressions  sont  en  petit  nombre,  et  le  xvne  siècle 
n'est  pas  encore  assez  loin  de  nous  pour  que  nous  ayons  tant  de  peine  à  com- 
prendre Pascal  et  Bossuet  :  ce  sont  là  des  délicatesses  d'érudits.  D'ailleurs,  re- 
monter jusqu'au  xue  siècle  pour  comprendre  le  xvne  est  peut-être  un  détour  un 
peu  long;  je  crois  même  que,  sauf  de  très-rares  exceptions,  la  lecture  de  Marot, 
de  Montaigne  et  de  Rabelais  suffit  pour  l'intelligence  parfaite  de  La  Fontaine  et 
de  Molière.  Ce  que  M.  Génin  prouve  beaucoup  mieux  par  des  citations  habilement 
choisies,  c'est  que  la  littérature  du  moyen  âge,  si  peu  connue  parmi  nous,  mérite 
d'être  étudiée  pour  elle-même.  Cette  raison  seule  suffit  pour  recommander  l'étude 
du  vieux  français;  le  premier  mérite  d'un  idiome  est  de  nous  ouvrir  l'accès  d'une 
littérature  et  d'augmenter  ainsi  la  somme  de  nos  plaisirs. 

L'idée  qui  domine  dans  le  livre  de  M.  Génin  avait  déjà  été  entrevue  par  quel- 
ques écrivains,  mais  elle  n'avait  pas  encore  été  fécondée  et  développée  avec  cette 
habileté.  L'auteur  a  pris  pour  épigraphe  ces  deux  mots  :  Vox  populi;  il  est  resté 
fidèle  à  cette  devise.  Courier  a  dit  dans  la  préface  de  sa  traduction  d'Hérodote  : 
«  La  langue  poétique  partout,  si  ce  n'est  celle  du  peuple,  en  est  tirée  du  moins. 
Malherbe,  homme  de  cour,  disait  :  J'apprends  tout  mon  français  à  la  place  Flau- 
bert, et  Platon,  poète  s'il  en  fut,  Platon,  qui  n'aimait  pas  le  peuple,  l'appelle  son 
maître  de  langue.  Demandez  le  chemin  de  la  ville  à  un  paysan  de  Varlungo  ou 
de  Pérétola,  il  ne  vous  dira  pas  un  mot  qui  ne  semble  pris  dans  Pétrarque,  tandis 


616  PHILOLOGIE    FRANÇAISE. 

qu'un  cavalier  de  San-Stephano  parle  l'italien  francisé  {infrancesalo ,  comme  ils 
disent)  des  antichambres  de  Pitti.  Ariane,  ma  sœur,  de  quel  amour  blessée,  n'est 
pas  une  phrase  de  marquis  ;  mais  nos  laboureurs  chantent  :  Féru  de  ton  amour, 
je  ne  dors  nuit  ni  jour.  C'est  la  même  expression.  »  Chacun  a  pu  faire  la  même 
remarque.  Qui  n'a  observé  dans  le  peuple,  surtout  en  province,  une  foule  de  locu- 
tions qui  ne  s'emploient  plus  aujourd'hui,  mais  qu'on  retrouve  dans  les  écrivains 
du  xvii0  siècle  (1)?  Cela  se  conçoit  aisément.  Le  langage  s'altère  et  se  corrompt 
plus  vile  dans  les  hautes  classes,  parce  qu'il  y  subit  des  variations  continuelles 
et  les  fantaisies  ridicules  de  la  mode.  A  toute  époque,  sur  ce  fond  qui  ne  varie 
guère,  se  dessinent  les  enjolivements  et  les  broderies  qu'y  ajoute  le  beau  monde. 
Nos  plus  grands  écrivains  n'échappent  pas  à  la  contagion,  et  l'on  peut  toujours 
distinguer  chez  eux,  à  côté  du  pur  français,  le  jargon  à  la  mode.  Le  langage  des 
précieuses  et  des  petits-maîtres  n'a-t-il  pas  pénétré  jusque  dans  Polyeucte  et  dans 
Andromaque?  Et  les  flammes,  et  les  chaînes,  et  toutes  ces  phrases  ridicules 
inventées  pour  peindre  l'amour,  est-ce  à  Corneille  et  à  Racine,  ou  à  leurs  con- 
temporains du  grand  monde,  qu'il  est  juste  de  les  reprocher?  Il  est  à  croire  même 
que  toutes  ces  fadaises,  qui  nous  font  rire  aujourd'hui,  ne  contribuaient  pas 
médiocrement  au  succès  de  ces  admirables  tragédies.  La  chanson  d'Alceste,  Si  le 
roi  m'avait  donné....,  est  dans  le  langage  du  peuple,  et  elle  est  d'un  style  excel- 
lent; mais  voici  comment  s'exprimait  la  bonne  société  : 

Quelque  ravage  affreux  qu'étale  ici  la  peste, 
L'absence  aux  vrais  amants  est  encor  plus  funeste; 


ou  bien 


Sur  mes  pareils,  Néarque,  un  bel  œil  est  bien  fort 
Tel  craint  de  le  fâcher,  qui  ne  craint  pas  la  mort. 


Ces  phrases  faites,  ces  locutions  prétentieuses,  deviennent  bientôt  communes; 
c'est  la  peste  de  la  littérature.  Le  style  littéraire  est  infesté  de  ces  locutions  qui 
sont  devenues  vulgaires,  sans  cesser  pourtant  d'être  affectées.  Usées  et  maniérées 
tout  à  la  fois,  elles  inspirent  le  même  dégoût  que  le  costume  porté  d'ordinaire 
par  messieurs  les  chevaliers  d'industrie,  habits  à  coupe  prétentieuse,  mais  sales 
et  râpés. 

Le  peuple,  au  contraire,  se  préserve  aisément  du  jargon,  qui  passe  au-dessus 
de  lui.  Il  ne  subit  pas  l'influence  de  l'hôtel  de  Rambouillet;  il  n'adopte  pas  le 
persiflage  avec  les  roués  de  la  régence,  ou  le  grasseyement  avec  les  incroyables 
du  directoire  :  il  garde  le  vieux  langage  et  la  vieille  prononciation,  telle  qu'il  l'a 
reçue,  et  reste  fidèle  à  l'ancien  usage  pour  les  mots  comme  pour  les  habits. 

Nous  sourions  de  pitié  quand  nous  entendons  le  peuple  dire  :  J'avons,  j'étions. 

(1)  Tout  à  l'heure  se  dit  encore  à  Bourges,  et  à  celte  heure  à  Paris,  pour  signifier  dans 
ce  moment,  actuellement.  «  Il  se  fait  payer  tout  à  l'heure,  pour  dire  sur-le-champ.  » 
(Furetière.)  «  Je  l'entends  bien  à  cette  heure.  »  (Fénelon,  2e  Dialogue  sur  l'Éloquence.) 
D'abord  s'emploie  encore,  à  Bordeaux,  dans  le  sens  de  sur-le-champ. 

Pour  m'en  éclaircir  donc,  j'en  demande,  et  d'abord 
Un  laquais  effronté  m'apporte  un  rouge-bord. 

(Boileau.) 
On  pourrait  aisément  multiplier  ces  rapprochements. 


PHILOLOGIE     FRANÇAISE. 


617 


C'était  là  pourtant  le  langage  dont  on  se  servait  à  la  cour  toute  littéraire  de 
François  Ier,  d'ailleurs,  ce  singulier  joint  à  un  pluriel  est-il  plus  bizarre  que  cette 
formule,  employée  partout,  et  notamment  dans  les  préfaces  :  Dans  ce  drame,  nous 
nous  sommes  efforcé....;  ou  que  le  vous  avec  un  singulier,  quand  nous  nous  adres- 
sons à  une  seule  personne  :  Monsieur,  voxis  êtes  étonne'?...  Comme  le  remarque 
très-bien  M.  Génin,  c'est  tout  simplement  le  pronom  que  nous  mettons  au  pluriel 
en  laissant  le  verbe  au  singulier,  tandis  que  le  peuple  fait  tout  le  contraire  :  l'un 
n'est  pas  plus  extraordinaire  que  l'autre.  Le  peuple  dit  ostiné  au  lieu  d'obstiné  : 
cette  prononciation  est  déclarée  obligatoire  par  Théodore  de  Bèze.  Quant  aux  t  et 
aux  s  que  le  peuple  met  devant  les  mots  commençant  par  une  voyelle,  et  qui  pré- 
viennent les  hiatus,  cela  prouve  une  délicatesse  d'oreille  plus  rare,  à  ce  qu'il 
paraît,  dans  les  hautes  classes  que  dans  les  classes  inférieures.  Les  Grecs  met- 
taient des  lettres  euphoniques  pour  prévenir  le  concours  des  voyelles;  le  peuple 
de  France  est  athénien  en  ce  point.  Le  beau  monde  n'a-t-il  pas  conservé  une  foule 
de  ces  cuirs  sans  s'en  douter  :  va-t-il,  ne  voilà-t-il  pas,  etc.?  Ce  sont  des  excep- 
tions pour  vous;  mais  le  peuple  n'en  fait  pas,  et  se  montre  en  cela  plus  fidèle  que 
vous  à  l'analogie  et  à  la  tradition,  car  les  consonnes  ainsi  intercalées  se  retrouvent 
dans  la  vieille  langue  :  elles  contribuaient  à  la  rendre  moins  sourde  et  plus  har- 
monieuse. A  cet  égard,  le  livre  de  M.  Génin  est  excessivement  curieux  :  c'est  sans 
doute  une  idée  excellente  que  de  prouver  à  notre  dédaigneuse  société  que  la 
langue  et  la  prononciation  du  peuple  ne  sont  pas  une  altération  du  bon  langage 
et  de  la  bonne  prononciation,  mais  simplement  une  suite  d'archaïsmes  curieux  à 
étudier.  Il  y  a  là  quelque  chose  de  neuf  et  d'intéressant;  c'est  une  idée  dont  on 
aurait  dû  peut-être  tenir  un  peu  plus  de  compte  à  M.  Génin.  Quand  on  s'engage 
ainsi  dans  un  pays  peu  connu ,  il  est  sans  doute  fort  naturel  de  s'éga- 
rer quelquefois,  et  je  ne  m'étonae  nullement  que  ce  malheur  soit  arrivé  à 
M.  Génin. 

Il  est  superflu  de  répéter  ici  les  critiques  auxquelles  ce  livre  a  donné  lieu;  les 
reproduire  sans  y  ajouter  quelque  chose  de  nouveau  serait  assez  ridicule  :  on  l'a 
fait  ailleurs,  je  le  sais;  mais  je  n'ai  aucun  motif  pour  en  faire  autant,  et  Ton  ne 
me  pardonnerait  pas  sans  doute  des  répétitions  inutiles,  que  de  pieuses  rancunes 
peuvent  seules  excuser. 

D'ailleurs,  ce  livre  est  aujourd'hui  dans  les  mains  des  érudits.  M.  Génin  y 
combat  souvent  les  opinions  de  MM.  Charles  Nodier,  Ampère,  Guessard.  Ce  seraient 
donc  les  opinions,  non-seulement  de  M.  Génin,  mais  aussi  celles  de  ses  savants 
adversaires,  qu'il  me  faudrait  approuver  ou  combattre;  on  comprend  que  j'aime 
mieux  ici  avouer  mon  incompétence  que  de  pécher  par  excès  de  présomption. 
Dans  la  critique  savante  et  spirituelle  que  M.  Guessard  a  faite  de  cet  ouvrage,  il 
prouve  assez  bien  que  les  opinions  de  M.  Génin  sont  trop  absolues,  et  qu'il  a  voulu 
réduire  la  langue  et  la  prononciation  usitées  au  moyen  âge,  dans  les  diverses 
provinces,  à  une  sorte  de  simplicité,  d'unité,  qui  ne  pouvait  exister  alors,  puis- 
qu'elle n'existe  pas  même  aujourd'hui.  Quoi  qu'il  en  soit,  ce  livre  est  un  livre  utile, 
puisqu'il  a  donné  à  une  foule  de  personnes  l'idée  d'étudier  une  langue  et  une 
littérature  qu'elles  ne  connaissaient  pas.  M.  Guessard  dit  ingénieusement,  en  cri- 
tiquant ce  livre,  que  l'esprit,  si  piquant  qu'il  soit,  n'est,  après  tout,  qu'un  assai- 
sonnement, et  qu'on  ne  se  nourrit  pas  de  sel.  Sans  doute,  mais  cet  assaisonnement 
est  fort  nécessaire  à  une  nourriture  aussi  difficile  à  digérer  que  la  grammaire. 
C'est  déjà  beaucoup  d'avoir  pu  se  faire  lire,  et  je  sais  plus  d'un  savant  qui  y  serait 


618  PHILOLOGIE    FRANÇAISE. 

embarrassé.  D'ailleurs,  lors  même  que  M.  Guessard  aurait  toujours  raison  contre 
M.  Génin,  il  resterait  encore  dans  cet  ouvrage  assez  de  choses  vraies  et  instruc- 
tives pour  tous  ceux  qui  sont  ignorants  en  cette  matière,  au  nombre  desquels  je 
me  hâte  de  me  placer.  Cependant,  comme  le  critique  pieux  dont  il  était  ques- 
tion tout  à  l'heure  s'est  cru  le  droit  de  censurer  son  savant  adversaire,  j'en  con- 
clus que  l'ignorance  n'est  pas  absolument  une  raison  pour  s'interdire  ici  toute 
critique,  et,  pour  suivre  un  si  bel  exemple,  je  veux  soumettre  à  M.  Génin  deux 
petites  objections,  fort  légères  sans  doute  et  telles  qu'en  peut  faire  un  ignorant. 

Il  y  a  dans  ce  livre  passablement  d'épigrammes contre  M.  Victor  Hugo:  en  voici 
une,  dont  la  justesse  ne  m'est  pas  démontrée. 

On  lit  dans  Ruy-Blas  : 

Ce  bois  de  Calembourg  est  exquis 

Portez  cette  cassette  en  bois  de  Calembourg 
A  mon  père,  monsieur  l'électeur  de  Neubourg. 

«  J'ai  la  douleur,  dit  à  ce  propos  M.  Génin,  de  ne  trouver  le  bois  de  Calem- 
bourg ni  dans  le  dictionnaire  de  l'Académie  ni  dans  le  complément.  Je  ne  puis 
croire  que  M.  Hugo  ait  créé  une  nouvelle  essence  de  bois,  uniquement  pour  en 
fabriquer  une  cassette  à  l'électeur  de  Neubourg.  »  La  charité  m'ordonne  ici  de 
consoler  la  douleur  de  M.  Génin.  Non,  ce  bois  n'est  pas  de  l'invention  de  M.  Hugo. 
Ouvrez  un  dictionnaire  quelconque  d'histoire  naturelle,  et  vous  y  trouverez  que 
le  bois  de  Calembourg  ou  Cunambourg  est  un  bois  odoriférant,  de  couleur  ver- 
dâtre,  qu'on  emploie  en  ouvrages  de  tabletterie.  M.  Génin  dira  peut-être  qu'un 
poëte  ne  doit  pas  employer  un  mot  qui'  ne  se  trouve  pas  dans  le  dictionnaire  de 
l'Académie;  mais  Corneille  et  d'autres  se  sont  permis  quelques  petites  libertés  de 
même  nature,  et  M.  Génin  chercherait  vainement  le  mot  alfanges  dans  le  diction- 
naire de  l'Académie,  quoique  Corneille  l'ait  employé  dans  un  passage  assez  connu, 
dans  le  récit  du  Cid. 

Ailleurs  M.  Génin  disserte  savamment  sur  l'étymologie  d'un  mot  fort  usité  sous 
l'empire  pour  désigner  ceux  qui  n'étaient  pas  militaires,  pêkin  ou  péquin.  M.  Am- 
père et  M.  Guessard  font  venir  ce  mot  de  paganus;  M.  Génin  le  fait  dériver  de 
cette  locution  latine  :  Homo  per  quem  omnia  fiunt,  un  individu  qui  fait  l'homme 
d'importance.  Or,  on  a  fait  très-justement  observer  à  M.  Génin  que,  sous  l'empire, 
ce  n'était  guère  le  bourgeois  qui  faisait  l'homme  d'importance,  mais  bien  plutôt 
le  militaire.  D'ailleurs,  ce  mot  ne  se  trouve  nulle  part,  que  je  sache,  avant  la  fin 
du  siècle  dernier;  il  faut  donc  aller  chercher  ailleurs  une  élymologie.  En  voici 
une,  mais  bien  grossière,  tellement  que  j'ai  honte  de  la  citer  en  un  si  grave  sujet; 
mais  enfin  la  voici  telle  qu'on  me  l'a  communiquée. 

Vers  la  fin  de  la  révolution,  beaucoup  de  militaires  se  trouvaient  en  congé  et 
allaient  montrer  leurs  uniformes  dans  les  salons  de  Paris.  Ils  y  rencontraient  les 
commissaires  de  canton,  notables  personnages  sans  doute,  mais  qui,  tout  frais 
venus  de  leurs  départements,  faisaient  assez  triste  figure  à  côté  des  militaires. 
«  Qu'est-ce  que  ces  commissaires  de  canton?  disaient  ceux-ci.  D'où  sortent  ces 
Chinois-]^  de  Canton  ou  de  Pékin?  »  Il  paraît  que  ce  dernier  mot  fit  fortune,  et 
on  continua  pendant  longtemps  à  l'appliquer,  non  plus  seulement  aux  commis- 
saires de  canton,  mais  en  général  à  tous  les  bourgeois. 

Je  m'empresse  de  déclarer  que  je  tiens  assez  peu  à  cette  étymologie.  Toutefois 


PHILOLOGIE    FRANÇAISE.  619 

il  serait  assez  piquant  qu'elle  fût  la  seule  vraie.  Ce  serait  un  petit  supplément  à 
ajouter  à  l'histoire  de  la  fameuse  inscription  :  Ici  est  le  chemin  des  ânes.  Si  quel- 
que ancien  militaire  voulait  recueillir  ses  plus  lointains  souvenirs,  peut-être  pour- 
rait-il nous  édifier  sur  ce  point,  et  terminer,  mieux  que  l'Académie  elle-même, 
cette  dispute  de  savants. 

Venons  maintenant  à  l'ouvrage  de  M.  Francis  Wey  ;  ici  nous  serons  plus  à  notre 
aise.  L'auteur  s'occupe  de  la  langue  française  actuelle;  c'est  un  sujet  sur  lequel 
chacun  peut  se  croire  un  peu  plus  compétent.  Cet  ouvrage  se  divise  en  deux  par- 
ties. Trois  cent  dix-sept  remarques  détachées  sur  des  locutions  vicieuses  occupent 
un  volume  et  la  moitié  du  suivant.  Le  resté  du  second  volume  est  employé  à  des 
remarques  sur  le  style  et  sur  la  composition  littéraire.  Disons  d'abord,  avant  de 
faire  nos  restrictions,  que  le  livre  de  M.  Francis  Wey  est  d'une  lecture  facile  et 
attachante.  Il  a  cela  de  commun  avec  le  livre  de  M.  Génin  ;  il  en  diffère  beaucoup, 
d'ailleurs,  et  par  les  opinions  et  par  le  style. 

Ce  n'est  pas  M.  Francis  Wey  qui  irait,  avec  Malherbe  et  Paul-Louis  Courier, 
chercher  son  français  à  la  place  Maubert.  «  L'idiome  des  Français  est  gentilhomme, 
nous  dit-il,  et  il  demeure  tel  parce  que  le  goût  national  est  porté  par  l'éducation 
et  l'usage  à  cette  gentilhommerie.  »  Cela  n'est  peut-être  pas  très-clair.  On  a  sou- 
vent parlé  du  style  grand-seigneur  de  Saint-Simon;  il  me  semble  que,  quand  ce 
duc  et  pair  écrit  bien,  il  ne  s'exprime  pas  autrement  que  Molière,  avec  lequel  il  a 
plus  d'un  rapport,  comme  M.  Sainte-Beuve  l'a  judicieusement  remarqué.  Ce  qui  le 
distingue  de  Molière,  ce  sont  ses  phrases  inachevées,  ses  constructions  pénibles, 
ses  obscurités,  défauts  inévitables  d'une  plume  trop  rapide.  Ce  n'est  sans  doute 
pas  là  ce  qui  constitue  le  style  grand-seigneur  ;  mais,  pour  éclaircir  ce  point,  ou- 
vrons le  livre  de  M.  Wey.  J'y  trouve  ce  jugement  sur  le  Bourru  bienfaisant  de 
Goldoni  :  «  Comment  s'amuser  du  Bourru  bienfaisant,  qui,  durant  trois  grands 
actes,  maltraite  sa  famille  et  l'assomme  ;  personnage  tellement  désagréable  et  sau- 
grenu, que  l'on  romprait  sans  hésiter  tout  commerce  avec  une  maison  qui  possé- 
derait un  crétin  aussi  fastidieux?  »  Est-ce  là  l'idiome  en  question?  Je  n'en  sais 
rien  ;  mais  au  moins  n'est-ce  pas  là  le  langage  populaire  que  Malherbe  et  Courier 
allaient  chercher  à  la  place  Maubert.  Il  est  vrai  que  M.  Francis  Wey  goûte  médio- 
crement le  style  de  Courier  :  «  M.  Cormenin,  sec  et  déchiqueté  comme  Courier, 
son  émule.  »  Jugement  un  peu  sévère  peut-être  en  ce  qui  concerne  Courier.  Il  y 
aurait  aussi  quelque  chose  à  redire  à  cette  phrase,  attendu  que,  dans  Vidiome  des 
Français,  un  écrivain  petit  bien  être  le  modèle  et  non  V émule  de  ceux  qui  sont 
venus  après  lui.  —  D'ailleurs,  M.  Francis  Wey  reste  fidèle  à  cette  gentilhommerie 
en  nous  signalant  les  formules  dont  on  ne  doit  point  se  servir  dans  la  bonne 
société.  «  Aller  en  société  est  un  terme  digne  des  commis  voyageurs  qui  l'em- 
ploient. Aller  en  soirée  est  excellent  dans  la  bouche  des  petits  marchands  et  des 
officiers  en  garnison  dans  la  province.  »  Ailleurs  l'auteur  discute  la  question 
de  savoir  s'il  ne  serait  pas  convenable  de  rendre  aux  ministres  le  titre  d'excel- 
lence. Ce  sujet  mériterait  sans  doute  d'être  examiné;  mais  il  a  un  peu  perdu  de 
son  intérêt  depuis  que  les  excellences  elles-mêmes  se  sont  prononcées  sur  cette 
question. 

On  ne  s'étonnera  point  sans  doute,  après  cela,  que  M.  F.  Wey  n'aime  pas  les 
philosophes.  Tout  en  discutant,  comme  Pic  de  la  Mirandole,  de  omni  re  scibili, 
sur  tout  ce  qu'il  sait,  et  de  quibusdam  aliis,  c'est-à-dire  sur  un  certain  nombre  de 
choses  qu'il  paraît  savoir  moins  bien,  il  lance  de  vives  épigrammes  contre  la  phi- 


620  PHILOLOGIE     FRANÇAISE, 

losophie  et  contre  ceux  qui  la  cultivent.  Vous  étudiez,  avec  Platon  et  Leibnitz, 
Dieu,  l'homme,  la  nature,  la  société  ;  vous  voyez  dans  celte  étude  un  digne  emploi 
des  facilités  humaines.  Peut-être  même,  tout  en  convenant  que  la  société  va 
mieux  qu'autrefois,  ou  précisément  parce  qu'elle  va  beaucoup  mieux,-  vous  poussez 
la  témérité  jusqu'à  croire  qu'un  jour  elle  pourra  mieux  aller  encore;  en  un  mot, 
vous  croyez  au  progrès,  à  l'avenir  de  la  raison,  avec  saint  Augustin  et  Condorcet, 
avec  les  pères  de  l'église  et  les  philosophes.  Cependant  voici  M.  Francis  Wey, 
qui,  tout  en  passant  en  revue  ses  substantifs  et  ses  adverbes,  s'interrompt  pour 
vous  envoyer  quelque  amère  raillerie.  Progrès,  avenir  ?  mots  vides  de  sens  ;  phi- 
losophes, humanitaires,  socialistes?  rêveurs  ou  charlatans!  D'ailleurs,  ne  sait-on 
pas  que  les  philosophes  ne  peuvent  se  mettre  d'accord?  Et  là-dessus  M.  Francis 
Wey  reprend  et  développe  ce  vieux  thème,  qui  rajeunit  merveilleusement  entre 
les  mains  de  certaines  gens.  «  C'est  à  la  faveur  de  ces  ténèbres  (l'obscurité  du  lan- 
gage) que  la  philosophie  en  impose  sur  le  vague  et  le  mensonge  de  ses  spécula- 
tions :  fausse  philosophie,  puisque  les  vérités  proclamées  par  elle  sont  renversées 
d'âge  en  âge,  que  les  écoles  se  succèdent  sans  cesse,  et  que  la  vérité  allemande 
est  autre  que  la  vérité  écossaise,  différente  elle-même  de  la  vérité  française.  Et 
comment  énoncer  la  vérité  française  entre  Spinoza,  Descartes,  Condillac,  Kant, 
M.  Jouffroy,  M.  Cousin,  etc.,  qui  se  contredisent  et  se  démentent  mutuellement?» 
Je  ne  sais  pas  trop  ce  que  Spinoza  et  Kant  viennent  faire  ici,  puisqu'il  n'y  est 
question  que  de  la  vérité  française  ;  mais  je  voudrais  bien  savoir  s'il  y  a  une  seule 
science  au  monde  où,  tout  en  s'accordant  sur  les  points  essentiels,  les  savants  ne 
disputent  pas  sur  une  foule  d'autres  moins  importants.  L'amour-propre  et  partant 
la  discorde  se  fourrent  partout.  Le;s  sciences  positives  ne  sont  pas  à  l'abri  de  ces 
petits  inconvénients.  «  Je  croyais,  dit  Voltaire,  y  trouver  le  repos,  que  Newton 
appelle  reniprorsus  substantialcm  ;  mais  je  vis  que  la  racine  carrée  du  cube  des 
révolutions  des  planètes  et  les  carrés  de  leurs  distances  faisaient  encore  des 
ennemis.  J'ai  osé  mesurer  toujours  la  force  des  corps  en  mouvement  par  M-f  V. 
Je  m'aperçois  que  j'ai  encouru  l'indignation  de  quelques  docteurs  allemands.  » 
Les  philosophes  se  contredisent?  mais  il  me  semble  que  les  grammairiens  eux- 
mêmes  ne  s'en  acquittent  pas  mal,  à  en  juger  par  l'ouvrage  de  M.  Francis  Wey. 
L'auteur  y  traite  parfois  assez  lestement  des  grammairiens  qui  ont  le  malheur  de 
ne  pas  penser  comme  lui.  S'ensuit-il  que  la  grammaire  soit  une  science  vaine? 
S'ensuit-il  que  M.  Wey  n'ait  pas  souvent  raison  contre  ses  adversaires?  Non,  assu- 
rément. 

Voici  un  endroit  où  la  philosophie  aurait  pu  être  utile  à  M.  Wey.  Il  ne  veut  pas 
qu'on  dise  restes  mortels  :  «  c'est  une  niaiserie,  vu  qu'il  n'est  pas  de  restes  im- 
mortels, et  que  par  conséquent  l'épithète  est  superflue.  »  Mais  pardon,  monsieur; 
il  y  a  toute  une  croyance  dans  cette  épithète  que  vous  déclarez  superflue.  Bien 
des  gens  croient,  au  contraire,  qu'il  reste  après  la  mort  quelque  chose  d'immortel. 
Les  partisans  de  la  vérité  française,  que  vous  avez  cités  plus  haut,  Descartes, 
Condillac,  MM.  Jouffroy  et  Cousin,  sont  ici  d'accord;  ce  n'est  point  là  une  de  ces 
questions  sur  lesquelles  ils  se  contredisent  et  se  démentent  mutuellement. 

Il  est  fâcheux  que  M.  F.  Wey  ait  ces  préventions  contre  la  philosophie.  Moins 
animé  contre  elle,  il  parlerait  sans  doute  autrement  de  Jean-Jacques  Rousseau, 
du  siècle  dix-huitième  (sic),  et  des  écrivains  politico-philosophiques  par  qui  fut 
préparée  la  révolution;  il  en  voudrait  moins  à  la  révolution  elle-même,  et  se  serait 
épargné  la  peine  d'aller  déterrer  je  ne  sais  où,  dans  le  Père  Duchesne,  je  sup- 


PHILOLOGIE    FRANÇAISE.  621 

pose,  des  mois  comme  anthropophagier,  ou  tout  autre  verbe  aussi  connu,  dont  la 
découverte  est  destinée  à  jeter  un  incurable  ridicule  sur  la  révolution,  et  à  la 
ruiner  pour  toujours  dans  l'esprit  des  honnêtes  gens.  Sans  doute  la  révolution  et 
ses  partisans  ont  créé  quelques  néologismes,  grand  tort  assurément,  qui  peut 
pourtant  être  compensé  par  les  services  assez  essentiels  rendus  par  elle  à  la 
France  et  au  monde  ;  mais  c'est  une  chose  dont  M.  Wey  ne  tient  aucun  compte. 
Un  des  hommes  contre  lesquels  il  s'acharne  avec  une  persistance  singulière,  c'est 
Mirabeau.  On  n'a  jamais  songé  à  présenter  les  discours  de  Mirabeau  comme  des 
modèles  de  correction  grammaticale;  ces  harangues  étaient  des  actions,  non  des 
œuvres  littéraires;  elles  appartiennent  à  l'histoire  plus  qu'à  la  philologie.  Pour- 
quoi se  donner  le  facile  plaisir  d'y  signaler  des  incorrections?  Pourquoi  les  juger 
comme  on  jugerait  un  discours  froidement  composé  dans  le  cabinet  et  récité  à 
l'Académie?  Eh!  mon  Dieu  !  quand  il  y  aurait  cent  fois  plus  de  barbarismes  dans 
ces  improvisations  véhémentes,  qu'importe,  si  elles  ont  fait  une  révolution?  Quand 
les  trompettes  sonnèrent  sept  fois  autour  de  Jéricho,  peut-être  s'esl-il  commis 
plus  d'une  note  fausse;  mais,  puisqu'au  septième  tour  les  vieilles  murailles  s'é- 
croulèrent, le  concert  était  excellent. 

Les  trompettes  de  nos  députés  n'ont  pas  heureusement  à  opérer  de  tels  pro- 
diges, et  je  conçois  qu'on  leur  demande  compte  de  leur  musique.  On  peut  se 
montrer  plus  rigoureux  à  leur  égard,  et  M.  Francis  Wey  a  bien  fait  d'insister  sur 
les  incorrections  de  toute  nature  qui  remplissent  les  discours  de  la  tribune  ac- 
tuelle et  passent  de  là  dans  la  presse,  et  de  la  presse  dans  le  langage  commun. 
C'est  un  danger  présent  et  réel  ;  il  était  bon  de  le  signaler.  M.  Francis  Wey  a  fait 
un  spirituel  article  sur  la  locution  fameuse  :  cordiale  entente.  Il  trouve  que  cette 
alliance  (de  mots)  est  peu  française,  et  il  s'étonne  que  personne  à  la  chambre  n'ait 
relevé  cette  incorrection.  Il  critique  plusieurs  phrases  employées  par  M.  le  ministre 
des  affaires  étrangères  (1);  fort  bien  :  le  nom  et  le  talent  de  M.  Guizot  peuvent 
donner  cours  à  ces  barbarismes  ;  il  est  utile  de  prendre  ses  précautions.  Passe 
encore  pour  ces  deux  mots,  agissements,  dont  M.  Billault  est  le  père,  et  subal- 
ternéité,  qui  a  pour  inventeur  M.  de  Lamartine  :  il  y  a  peu  d'apparence  cepen- 
dant que  l'harmonie  douteuse  de  ces  mots  invite  beaucoup  à  les  employer;  mais 
pourquoi  attaquer,  comme  le  fait  M.  Wey,  les  phrases  de  M.  Muret  de  Bord  ?  A 


(1)  C'est  ainsi  que  l'auteur  désigne  M.  Guizot,  désignation  qui  pourra  un  jour  devenir 
obscure,  car  enfin  le  livre  de  M.  F.  Wey  doit  vivre  plus  longtemps  que  le  ministère  actuel. 
Quoique  M.  Wey  attaque  avec  beaucoup  de  goût  et  d'esprit  la  manie  des  périphrases,  il 
les  emploie  trop  souvent.  Il  chérit  également  les  initiales,  c'est  un  demi-jour  qui  lui 
plaît;  mais  souvent  le  mystère  est  bien  superflu.  M.  Wey  a-t-il,  par  exemple,  à  désigner 
un  auteur  fameux  par  ses  anachronismes  et  qui  fait  dîner  ensemble  le  xvue  et  le 
xvme  siècle,  Marion  Delorme  et  l'abbé  d'Olivet,  chacun  nommerait  aussitôt  cet  écrivain  : 
M.Wey,  plus  réservé,  le  désigne  par  ces  deux  initiales:  J.J. — Ailleurs  il  cite  une  page  entière 
du  Rhin,  sur  le  mot  jor donner  et  le  mot  mêlait  :  il  ajoute  que  l'auteur  qui  a  écrit  cette 
page  est  un  novateur  puissant,  un  génie  que  chacun  admire,  etc.  Ainsi  pendant  trois 
pages.  Vous  croyez  qu'il  va  finir  par  le  nommer?  Pas  du  tout  :  il  le  désigne  simplement 
par  un  M.  suivi  de  trois  étoiles  :  «  Jordonner,  comme  l'explique  M***.  »  Nous  ne  croyons 
pas  manquer  aux  convenances  en  soulevant  un  peu  plus  encore  ce  voile  mystérieux  et  en 
avertissant  le  lecteur  qu'il  s'agit  probablement,  dans  tout  ce  passage,  de  M.  V.  H.,  auteur 
tfHernani.  La  discrétion  ne  nous  permet  pas  d'en  dire  davantage;  mais  nous  espérons  que 
le  lecteur  devinera. 


622  PHILOLOGIE    FRANÇAISE. 

quoi  bon?  Doit-on  croire  qu'elles  sont  d'un  dangereux  exemple,  ou  plutôt  n'y 
aurait-il  pas  dans  cette  critique  quelque  ingénieuse  flatterie,  quelque  compliment 
délicat  pour  l'honorable  député  ? 

M.  Wey  n'est  guère  plus  indulgent  en  général  pour  les  morts  que  pour  les 
vivants.  On  trouve  dans  son  livre  quelques  jugements  littéraires  qu'il  est  difficile 
d'approuver.  Racine  est  jugé  fort  sévèrement.  L'auteur  cite  les  strophes  sur  Port- 
Royal,  et  n'a  pas  de  peine  à  en  démontrer  l'extrême  faiblesse.  Il  était  peut-être 
inutile  de  s'acharner  ainsi  sur  des  pièces  de  collège  composées  à  dix-huit  ans. 
M.  Wey  n'épargne  guère  plus  les  ouvrages  que  Racine  composa  dans  la  maturité 
de  son  talent  :  il  cite,  par  exemple,  la  troisième  scène  de  Phèdre,  en  la  comparant 
avec  la  scène  correspondante  d'Euripb! e.  II  va  sans  dire  qu'il  donne  la  préférence 
au  poète  grec,  c'est  la  mode  aujourd'hui  ;  mais  il  aurait  pu  appuyer  son  opinion 
sur  de  meilleures  raisons.  Voici  une  de  ses  critiques  : 

«  Dieux!  que  ne  suis-je  assise  à  l'ombre  des  forêts! 
Que  ne  puis-je,  au  travers  d'une  noble  poussière, 
Suivre  de  l'œil  un  char  fuyant  dans  la  carrière  ! 

Les  images  du  poète  français  sont  moins  riches  et  moins  complètes,  il  faut  en 
faire  l'aveu.  Ce  qu'il  n'a  pas  senti,  c'est  que  Phèdre,  ayant  rêvé  à  toutes  ces  cam- 
pagnes, finit  par  invoquer,  au  fond  de  ces  solitudes  des  monts ,  des  bois  et  des 
plaines,  Diane,  la  divinité  chaste  que  l'on  implore  contre  Vénus,  circonstance  qui 
donne  à  la  dernière  parole  de  la  reine  une  intention  marquée.  Phèdre,  brûlée 
par  la  passion,  demande  l'ombre,  les  prairies,  une  source  d'eau  pour  se  désaltérer. 
Ces  préoccupations  sont  naturelles;  mais  elle  ne  songe  ni  à  des  lieux  couverts  de 
poussière,  ni  à  parler  d'une  noble  poussière,  parce  qu'elle  ne  trouve  pas  que  la 
poussière  des  chemins  soit  noble.  (Tome  Ier,  page  105.) 

J'avoue  que  je  n'ai  pu  lire  ce  passage  sans  étonnement.  Ainsi  donc,  selon 
M.  Francis  Wey,  la  Phèdre  de  Racine  veut  simplement  se  promener  sur  les  che- 
mins, y  voir  passer  les  voitures,  comme  font  nos  Parisiennes  à  Longchamps.  Je 
comprends  parfaitement  que  ce  passage  de  Racine  paraisse  fort  puéril  à  M.  Wey. 
Est -il  besoin  de  rappeler  que  ce  que  Phèdre  va  chercher  au  fond  des  forêts,  ce 
n'est  pas  la  chaste  Diane,  mais  le  chasseur  Hippolyte  ?  que  ce  qu'elle  suit  de  l'œil 
dans  la  carrière,  c'est  encore  Hippolyte,  soulevant  autour  de  son  char  la  pous- 
sière du  stade  (1)?  Que  M.  Francis  Wey  aille  entendre  MUe  Rachel  dans  ce  rôle  : 
qu'il  la  voie  se  soulevant  avec  effort,  et  suivant  de  son  regard,  de  son  bras  étendu, 
de  tout  son  corps,  de  toute  son  âme,  ce  char  qui  emporte  tout  ce  qu'elle  aime,  et 
il  reconnaîtra  que  le  désir  de  Phèdre  n'est  pas  d'aller  se  promener  sur  les  grands 
chemins. 

M.  Wey  est  fort  sévère  encore  pour  quelques  autres  de  nos  grands  écrivains  : 

a  L'évêque  de  Meaux,  le  roi  de  l'antithèse,  abuse  parfois  de  la  royauté;  c'est 
un  de  ceux  qui  ont  le  plus  sacrifié  aux  faux  dieux  de  la  phrase.  »  (Tome  II, 
page  208.) 

«  Bernardin  de  Saint-Pierre  ne  posséda  le  talent  de  description  qu'à  un  degré 
médiocre.  »  (Tome  II,  page  596.) 

(1)  Tantôt  l'aire  voler  un  char  dans  la  carrière... 

Mon  arc,  mes  javelots,  mon  char,  tout  m'importune. 


PHILOLOGIE    FRANÇAISE.  623 

André  Chénier,  arrière-vassal  de  Racine,  a  eu  tort  de  dire ,  en  parlant  d'Ho- 
mère :  L'harmonieux  vieillard.  «  C'est  comme  si  l'on  disait  à  un  vieil  architecte  : 
Vieillard  architectural.  »  Harmonieux  se  dit  plutôt  des  choses  que  des  per- 
sonnes; mais  le  poëte  n'a-t-il  pas  été  souvent  comparé  à  un  instrument  harmo- 
nieux, à  une  chose  ?  Le  poëte,  celte  chose  sacrée  et  ailée,  dit  Platon.  Je  suis  chose 
légère,  dit  encore  La  Fontaine. 

M.  Francis  Wey  est  quelquefois  trop  difficile  peut-être  en  fait  de  clarté.  Dans 
la  Folle  Journée,  Figaro  dit,  en  parlant  du  feu  d'artifice  que  l'on  a  placé  sous 
les  grands  marronniers  (ce  qui  dérange  les  projets  du  comte  Almaviva)  :  «  Je  ne 
m'étonne  plus  s'il  avait  tant  d'humeur  sur  ce  feu.  »  Sur  ce  feu  n'est  peut-être  pas 
très-correct;  mais  le  lecteur  apprendra,  sans  doute  avec  surprise,  qu'en  lisant  ce 
passage,  il  a  couru  le  risque  de  faire  un  bien  grossier  contre-sens.  «  Qui  ne  croi- 
rait, s'écrie  M.  Wey,  qu'on  a  fait  rôtir  le  comte  Almaviva,  et  que  telle  est  la 
cause  de  cette  humeur?  »  Mais  pourquoi  se  méfier  à  ce  point  de  la  sagacité  des 
lecteurs?  Pourquoi  supposer  le  public  si  dépourvu  d'intelligence?  Il  est  vrai  que 
ce  préjugé  est  excusable  chez  un  journaliste. 

Quelquefois  les  éloges  sont  aussi  inattendus  que  les  critiques  :  «  Les  descrip- 
tions de  l'Odyssée  sont  des  chefs-d'œuvre  de  convenance;  le  métier  y  est  entendu 
à  un  degré  prodigieux.  »  Nous  profitons  de  cette  occasion  pour  recommander  aux 
feuilletonistes  l'étude  d'Homère  ;  cette  lecture  ne  peut  manquer  de  les  perfec- 
tionner dans  leur  métier. 

Pour  expier  toutes  ces  critiques,  indiquons  un  curieux  chapitre  sur  le  néolo- 
gisme. M.  Francis  Wey  a  dressé  une  liste  d'un  grand  nombre  d'expressions  créées 
au  dernier  siècle,  et  y  a  joint  le  nom  des  inventeurs.  La  plupart  de  ces  mots  sont 
aujourd'hui  fort  inconnus.  On  voit,  en  parcourant  celte  liste,  que  nos  ancêtres 
ont  donné  tout  autant  que  nous  dans  ce  travers,  qu'on  a  si  rudement  reproché  à 
notre  siècle  ;  ce  tableau  est,  à  cet  égard,  une  chose  fort  consolante.  Quelques- 
uns  même  sont  d'une  telle  bizarrerie,  qu'on  a  peine  à  croire  qu'ils  aient  eu  un 
moment  de  vogue  ;  en  voici  quelques-uns  : 

Abéquiter,  —  s'enfuir  à  cheval  (L.  Verdure). 

Absconder  (Mercier). 

Acertainer  (Rétif). 

Anguillonneux.  —  M.  Francis  Wey  nous  apprend  que  c'est  pour  l'appliquer  à 
ce  pauvre  M.  de  La  Fayette  qu'on  a  inventé  ce  mot.  Comment  ce  pauvre  M.  de  La 
Fayette  a-t-il  mérité  qu'on  inventât  pour  lui  ce  barbarisme?  C'est  ce  qu'on  ne 
nous  dit  pas. 

Cette  liste  est  fort  amusante;  il  serait  assez  curieux  de  dresser  de  même  l'in- 
ventaire des  néologismes  les  plus  usités  de  notre  temps.  M.  Francis  Wey,  comme 
tout  le  monde,  y  apporterait  son  petit  contingent  ;  il  y  figurerait  pour  les  mots 
suivants,  que  nous  trouvons  dans  son  ouvrage  :  fixateur,  dialogiste,  philosopheur, 
dactyloïde,  prècherie,  racontage,  etc.  Ces  mots  ne  semblent  pas  indispensables  et 
sont  un  peu  risqués.  Comme  d'ailleurs  ils  n'ont  rien  de  ridicule,  il  est  bon  de 
s'en  défier  plus  que  des  mots  suivants,  contre  lesquels  M.  Francis  Wey  a  soin  de 
nous  prémunir  :  s  On  fera  bien  de  se  défier  de  ces  épithètes  de  mirobolant,  de 
supercoquentieux,  de  superlatif,  de  phénoménal,  d'ébouriffant,  de  pyramidal,  de 
fantasmatique,  etc.  »  Cet  avertissement  n'était  peut-être  pas  absolument  néces-  ' 
saire. 

Ces  inadvertances  empêchent-elles  M.  Francis  Wey  d'avoir  fait  un  livre  esti- 


Oii  i  PHILOLOGIE    FKANÇAISE. 

niable?  Non,  sans  doute;  mais  l'auteur  est  si  sévère  pour  les  grammairiens  ses 
prédécesseurs,  il  relève  si  curieusement  les  bévues  échappées  aux  académiciens 
dans  le  pénible  travail  de  leur  dictionnaire,  qu'il  donne  envie  de  rechercher  si 
ces  erreurs  peuvent  réellement  être  évitées  dans  une  œuvre  de  longue  haleine. 
La  sagacité,  l'érudition,  compensent  bien  chez  M.  Francis  Wey  les  petites  erreurs 
qui  ont  pu  lui  échapper  :  toutes  ces  qualités  ne  l'ont  pas  empêché  pourtant  de  se 
tromper  quelquefois.  11  y  a  là  de  quoi  faire  trembler  ceux  qui  ne  peuvent  offrir 
au  lecteur  les  mêmes  dédommagements. 

F.  de  Lagenevais. 


FIN  DU  QUATRIÈME  VOLUME. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


contenues  dans  ce  volume. 


Pagtv 
Mmt   CHARLES  REYBAUD.  —  Les  Anciens  Couvents  de  Paris.  —    Deuxième  récit. 

—  élise.  5 
A.  DE  QUATREFAGES.  —  Souvenirs  d'un   Naturaliste.  —  Les  Côtes  de  Sicile.  — 

III.  —  Trapani.  —  Les  iles  Favignana.  S9 

AUGUSTE  HAUSSMANN.  —  Canton  et  le  Commerce  européen  eu  Chine.  76 

Chronique  de  la  QOMZAine.  —  Histoire  politique.  1 18 
JURIEN  DE  LA  GRAMÉRE,  —  Études  sur  la  dernière  guerre  maritime.  —  Nelson, 

Jervis  et  Collingwood.  129 
GABRIEL  FERRY.  —  Scènes  de  la  vie  des  bois  en  Amérique.  —  L'Hacienda  île  la 

Noria.  —  I.  —  Rcrmudes-el-Matasiete.  167 
CHARLES  LOUANDRE.  —  De  l'Association  littéraire  et  scientifique  en  France.  —  I. 

—  Les  Société  savantes  et  littéraires  de  Paris.  191 
H.  W.  —  Revue  musicale.  216 
Chbosiqce  de  la  qii^zaise.  —  Histoire  politique.  250 
GUSTAVE   PLANCHE.  —  Etudes  sur  l'art  et  la  poésie   en  Italie.  —  I.  —  André  del 

Sarto.  245 
JURIEN  DE  LA  GRAV1ÉRE.  —  Études  sur  la  dernière  guerre  maritime.  —  Nelson, 

Jervis  et  Collingwood.  233 
CHARLES  DE  MAZADE.  —  De  l'Américanisme  et  des  Républiques  du  Sad.  —  La  So- 
ciété argentiue,  Qairoga  et  Rosas.  282 
Curokiqce  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  310 
i.-i.  AMPÈRE.  —  Voyage  et  Recherches  en  Egypte  et  en  Nubie.  —   III.  —  Les  Py- 
ramides. 521 
E.-D.  FORGEES.  —  Les  Touristes  anglais.  —  II.  —  Un  Soldat  dans  l'iude.  546 
GUSTAVE  GARRISSON.  —  Joseph  II  et  son  Temps,  par  M.  Ramsrors.  370 
CHARLES  DE  MAZADE.  —  Les  Deux  Jumeaux, — poème  inédit  par  Jasmir.  39b 
Chromqce  de  la  QUIHZAINE.  —  Histoire  politique.  408 
JIRIEN  DE  LA  GRAMÉRE.  —  Études  sur  la  dernière  guerre  maritime.  —  Nelson, 
Jervis  et  Collingwood.  417 

TOME    IV.  42 


626  TABLE    DES    MATIÈRES. 

Pages. 
ALEXANDRE  THOMAS.  —  L'Allemagne  du  présent.  —  VI.  —  Berlin  et  sa  situation 

religieuse.  443 
GUSTAVE  D'ALAUX.  —  La  Belgique  en  1846.  —  Sa  situation  politique  e(  commer- 
ciale. 4(1, ■; 
E.-D.  FORGUES.  —  La  Comédie  contemporaine  en  Angleterre.  490 
JURIEN  DE  LA  GRAVIÈBE.  —  Études  sur  la  dernière  guerre  maritime.  —  Nelson 

Jervis  et  Collingwood.  508 
MICHEL  CHEVALIER.  —  Des  Mines  d'argent  et  d'or  du  Nouveau-Monde.  53:; 
F.  DE  SAULCY.  —  De  l'Histoire  et  de  l'Etat  actuel  des  études  phéniciennes.  581 
GÉRARD  DE  NERVAL.  —  Scènes  de  la  vie  égyptienne  moderne.  —  La  Cange  du  Nil.  596 
F.  DE  LAGENEVAIS.  —  Philologie  française.  —  I.  —  Des  Variations  du  Langage 
français,  par  M.  F.  Génin. — II.  —  Remarques  sur  la  Langue  française  au  dix- 
neuvième  siècle,  par  M.  F.  Wet.  611 


FIN  DE  LA   TABLE 


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